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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques


Texte intégral (5426 mots)

Les messages antisémites attribués par Mediapart au jeune Jordan Bardella portent la marque d’Alain Soral. En quoi celui-ci est-il à la fois nouveau et ancien ?

Pierre SavySoral est en effet à la fois nouveau et ancien, comme le livre d’ailleurs. Il est nouveau par l’agencement des thèmes, qui est forcément singulier : l’antisémitisme rassemble un ensemble de thèmes, de croyances et de préjugés que l’on peut disposer de mille façons, une sorte de combinatoire. Il est nouveau aussi par sa façon de communiquer. Il n’est pas le seul, mais il utilise les réseaux sociaux, il dispose d’une tribune illimitée et d’une audience considérable, malgré toutes les condamnations dont il a fait l’objet.

En revanche, il est ancien parce qu’il n’a pas inventé de thématique particulièrement forte. Il a repris beaucoup de thèmes, pas tous, de l’antisémitisme forgé depuis le XIXe siècle. La dimension antijudaïque, chrétienne, n’est pas massivement présente chez lui. Mais la dénonciation de la misanthropie juive, le sionisme comme complot mondial, l’amour de l’argent, le pouvoir excessif : tout cela n’est pas nouveau, et tout cela se trouve chez Soral. C’est du neuf avec du vieux.

On a l’impression que l’antisémitisme relève de la sédimentation : les grands thèmes, y compris les thèmes médiévaux que vous évoquez dans votre livre, sont présents. Sauf peut-être la question raciale, qui serait plutôt en déclin ?

Je suis d’accord, cette notion de sédimentation est une bonne image. Quand on écrit un livre qui fait la longue histoire des croyances et des préjugés, on a un biais qui invite à parler de toutes les couches sédimentées. Dans la longue durée, il y a bien sédimentation, c’est cela l’histoire. Et aujourd’hui, beaucoup de thèmes, sinon tous, peuvent encore être trouvés quand on fait des recherches sur Internet ou quand on lit la presse antisémite : il y a à peu près tout. Mais quand on observe ce qui se dit et s’écrit aujourd’hui, certains thèmes ont reculé, voire disparu, d’autres ont été reformulés, d’autres ont le vent en poupe.

Je suis d’accord également avec l’idée qu’il faut distinguer, c’est un peu scolastique, le racisme et le racialisme. Le racisme est hélas prospère, y compris à l’encontre des juifs. La dimension proprement raciale, appuyée sur une pseudo-théorie élaborée entre la fin du XVIIIe siècle et surtout le XIXe et le milieu du XXe, et qui atteint son point culminant avec le nazisme, est en recul : on sait bien qu’il est un peu ridicule d’y croire. Cela ne veut pas dire que personne n’y croit. Mais le racisme est aujourd’hui volontiers de caractère culturel, ce qui n’empêche pas d’être un vrai racisme, sans s’appuyer sur une fausse théorie des gènes. Cela a reculé, et d’autres thèmes ont reculé aussi.

Quels sont ces autres thèmes ?

Pour deux raisons assez massives, l’antisémitisme de matrice chrétienne a beaucoup perdu de sa vigueur. D’une part, la moindre place de la religion chrétienne dans notre société et dans le discours public, ce que les contemporanéistes appellent la déchristianisation. D’autre part, et c’est très louable, le virage profond pris par l’Église après la Shoah : le concile Vatican II, dans les années 1960, et la promulgation de Nostra Aetate. On peut encore trouver ces idées chez des penseurs réactionnaires, au sens le plus fort du terme. Mais que les juifs soient trop ritualistes, qu’ils ne comprennent pas leurs Écritures et surtout qu’ils aient tué le Christ, c’est moins présent dans l’argumentaire.

Sinon sous une forme métaphorisée. Le déicide, c’est-à-dire l’idée que tous les juifs sont coupables d’avoir tué Jésus, et non seulement les juifs de l’époque, ce qui est déjà faux, est un thème si fort et si prégnant dans l’art et la culture occidentale qu’on le retrouve encore. Une mère palestinienne portant son fils mort dans ses bras devient une Pietà ; les Israéliens tueraient le peuple palestinien, présenté comme le Christ. Mais c’est tout de même moins présent.

L’autre ensemble de thèmes qui a beaucoup reculé, ce sont les croyances autour du corps, liées au racisme dont nous parlions : les cornes, l’odeur méphitique, la queue au bas du dos. Ce sont des croyances chimériques, difficiles à tenir aujourd’hui, parce que le niveau d’information et les capacités cognitives collectives rendent cela impossible, sauf dans quelques esprits particulièrement reculés.

Que retrouvez-vous de ces thématiques antisémites dans les propos prêtés à Jordan Bardella ?

On y trouve visiblement tous les thèmes de l’antisémitisme classique, celui de son âge d’or, si je puis dire, le XIXe siècle. Un antisémitisme français qui, comme nous venons de le dire, n’est pas violemment racialiste : même s’il a pu dire ces choses, il n’est pas en mesure de souscrire aux positions des nazis. Il y a tout de même un écart, même si ces propos sont épouvantables.

Il n’a peut-être pas mentionné Rothschild, mais il y a cette idée de la banque juive, de la domination du monde par les juifs, ou du moins du projet de domination. On y retrouve trois des thèmes principaux qui font l’objet de chapitres spécifiques dans notre livre. D’abord le complot de domination, avec les Protocoles des Sages de Sion en arrière-fond : l’idée que, depuis le XIXe siècle, les juifs travaillent à la domination du monde. Ensuite un thème qui remonte à l’Antiquité, celui de la misanthropie, de la haine du goy. On se gargarise de ce mot, qui veut simplement dire « non juif », pour prêter aux juifs une haine de l’humanité et des autres peuples ; c’est très explicite dans ses messages, avec cette volonté de dominer les autres peuples. Enfin, évidemment, l’argent, le thème le plus présent : le goût de l’argent, le talent pour en gagner, la volonté d’avoir tout l’argent à travers les banques. Le deuxième est très ancien ; les deux autres étaient en pleine vigueur au XIXe siècle et au début du XXe.

Pourquoi l’argent ? D’où cela vient-il ?

C’est une question compliquée. En deux mots : un mauvais pli est pris très tôt, dans les Évangiles, avec un certain Judas, qui vend le Christ. Les Évangiles ont été écrits par des juifs, et il est important de le dire, parce qu’on a vite fait de les qualifier d’antisémites, ce qui est un peu caricatural. Mais Judas a le mauvais goût de s’appeler Judas. Dans les premiers siècles du premier millénaire, certains Pères de l’Église, certains théologiens, transforment Judas en Juif. Il n’est pas besoin d’être linguiste pour entendre dans Judas Yehouda, un nom qui permet de faire de lui, par antonomase, l’incarnation des juifs. On travaille donc sur Judas pour critiquer le goût de l’argent des juifs.

Cela se poursuit et se verrouille de façon indéfectible au Moyen Âge central, entre le XIe et le XIVe siècle. Les juifs sont tenus à l’écart de la propriété foncière et dirigés vers les métiers d’argent, qu’ils pratiquent : le prêt, le commerce. Ils ne sont pas les seuls, la plupart des prêteurs ne sont pas juifs. Mais pendant quelques siècles, cette activité dans les métiers d’argent achève de verrouiller le cliché, le stéréotype. C’est un sparadrap qui n’a plus quitté le peuple juif. Ensuite, avec ce savoir-faire dans les chiffres et dans l’écriture, avec un patrimoine mobilier faute de propriété foncière, cela donne à l’époque moderne et au XIXe siècle de grandes banques juives, ou protestantes d’ailleurs. C’est une présence réelle dans la banque et le commerce, mais qui n’est pas inexplicable et certainement pas exclusive.

Qu’a changé l’État d’Israël, alors que l’extrême droite est très duplice à son égard ?

On aurait pu imaginer que cela se passe bien. Le problème, c’est que depuis 1948, et tout particulièrement depuis quelques décennies, il y a un conflit effroyablement violent, qui mobilise beaucoup au-delà d’Israël et de la Palestine. L’extrême droite se trouve dès lors devant un choix cornélien : déteste-t-elle davantage les juifs ou les Arabes ?

Certains pensent qu’Israël est le rempart de la civilisation « judéo-chrétienne », avec évidemment des guillemets, contre le péril arabe et islamiste, et qu’il faut donc soutenir ce pays. C’est d’autant plus facile qu’il est actuellement dirigé par l’extrême droite : converger avec un pays occidental, plutôt démocratique pour l’instant, très militarisé, n’a rien de compliqué. Ou bien, à l’inverse, la haine du juif prévaut, et il faut soutenir les Arabes, auxquels on peut alors prêter toutes sortes de vertus. Le père Le Pen et une bonne partie de l’extrême droite, encore aujourd’hui, sont plutôt de ce bord-là. Entre deux haines, leur cœur balance.

Soral, lui, a fait son choix. Ce sont aussi des gens qui parviennent à fédérer par l’antisémitisme des personnes qui auraient tout pour se détester. Chez Soral, il y a désormais une porte grande ouverte aux patriotes d’origine arabo-musulmane, disposés à lutter contre le seul ennemi, le sionisme. Il dit beaucoup de mal des femmes ou des homosexuels, mais en vérité, ce qui l’obsède, c’est le juif.

La dimension masculiniste de Soral, je ne dis pas qu’elle est présente chez Bardella, je n’en sais évidemment rien. Mais on peut imaginer que, pour un jeune militant du Rassemblement national de l’époque, ce n’était pas quelque chose de monstrueux ?

Non. Là encore, je ne le connais pas personnellement et je ne me prononce pas sur sa personnalité. Mais l’image qu’il dégage est celle d’un homme grand, beau, très athlétique, qui soulève de la fonte, dit-on. Et plus généralement, ces jeunes gens qui ont aujourd’hui une trentaine d’années et qui, semble-t-il, ont été un peu biberonnés à Soral quand ils se politisaient à l’adolescence sont sensibles à ce discours. Ils postent parfois des choses extrêmement problématiques concernant les femmes, et il n’y a pas de femmes parmi eux. Ceux qui travaillent sur l’extrême droite ont l’impression que le courant passe mieux entre Soral et ces jeunes hommes qu’avec Marine Le Pen, par exemple.

Il y a donc quelque chose d’assez probable dans ce dispositif. Le virilisme, le masculinisme sont très présents chez Soral, qui peut traiter les femmes de tous les noms très facilement. Il insulte aussi les hommes, mais pour les femmes, c’est spécifique, toujours d’un caractère sexuel : « pute », « salope », « suceuse », et j’en passe. C’est une dimension très présente, qui a pu séduire un jeune homme. Mais, encore une fois, je ne le connais pas personnellement.

Au plus large, que vous inspirent les accusations de Mediapart sur un antisémitisme de type soralien chez le jeune Jordan Bardella ?

Baptiste Roger-LacanC’est une histoire qui se lit à deux niveaux. D’abord, il y a très peu de raisons de douter de ce que dit Mediapart, qui se trompe rarement sur ce genre d’enquête. Et le contexte donne beaucoup de raisons d’y croire, au regard des discours, des thématiques et de l’imaginaire antisémites qui pouvaient avoir cours dans les permanences et les fédérations du FN au début des années 2010. C’est un moment où Soral a une audience très importante au sein de l’extrême droite. Il a été l’un des premiers à savoir capter et canaliser les possibilités offertes par la vidéo et le numérique pour désintermédier complètement sa parole : passer à côté des journaux et atteindre directement un public sensible à ce discours antisémite. Les dates données par Mediapart correspondent précisément à ce point haut de la parole soralienne dans les milieux d’extrême droite, notamment numériques.

La deuxième chose intéressante, c’est que, dès ce moment, Jordan Bardella semble avoir intégré la logique du double discours propre à la quasi-totalité des organisations d’extrême droite en Europe depuis 1945. Il existe une distinction stratégique, tactique et intériorisée entre ce que l’on dit entre soi, quand la section est réunie ou par message, et ce que l’on dit vers l’extérieur. Entre soi, on se socialise, on marque son appartenance par ce discours, et l’on exprime très tranquillement les propos les plus racistes, les plus antisémites, les plus homophobes. Vers l’extérieur, on est policé. En ce sens, Fabrice Arfi a raison de parler de dissimulation plutôt que de dédiabolisation à propos du RN depuis 15 ans.

Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette logique n’émerge pas avec Marine Le Pen : elle existe quasiment depuis la naissance du parti. La seule différence, c’est que sous Jean-Marie Le Pen, des dirigeants du parti enfreignaient régulièrement cette règle en faisant publiquement des déclarations antisémites, homophobes, etc. Avec l’arrivée de Marine Le Pen, ces déclarations, lorsqu’elles étaient publiques, ont souvent été sanctionnées par l’exclusion, sauf quand la proximité avec les têtes du parti protégeait leur auteur.

Le premier cas, très peu de temps après l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti, est celui d’Alexandre Gabriac, une jeune étoile du parti, également membre de l’Œuvre française, à un moment où celle-ci tente un entrisme au sein du Front national. Il se fait prendre en photo en train de faire un salut nazi et il est immédiatement exclu. Cela donne lieu à des débats au sein du Conseil national du FN, parce que Jean-Marie Le Pen s’oppose à cette exclusion. On voit alors deux lignes, et ce qui est intéressant, c’est qu’elles ne divergent pas sur le fond, mais sur ce que l’on fait des gens qui ne respectent pas la règle. Or les messages dont il est question étaient a priori diffusés dans le cadre de la section ou de la fédération à laquelle Jordan Bardella appartenait. Ils avaient vocation, je pense, à participer de cette sociabilité militante qui, au sein du Front national, passe notamment par des déchaînements racistes et antisémites. Enfin, cette histoire s’inscrit dans l’histoire longue de l’antisémitisme à l’extrême droite.

Mais alors, dans l’hypothèse évidemment où il aurait tenu ces propos, pourquoi ne pas le reconnaître ? Pourquoi ne pas dire : « J’ai fait ça à dix-sept ans, vous avez tous été jeunes » ?

Ce sont des hypothèses. Je pense qu’au cours de son ascension à la tête du RN, Bardella a voulu incarner ce nouveau visage soi-disant dédiabolisé, avec cette idée très située que le parti aurait été diabolisé par d’autres que lui-même. Il a voulu incarner un parti prétendument débarrassé de la culture et de l’idéologie antisémites qui le caractérisaient depuis sa fondation, dans les années 1970. Brièvement candidat putatif à l’élection présidentielle, numéro deux dont le rôle paraît pour l’instant devoir durer, il incarnait même la possibilité d’une normalisation du parti.

Pour toutes ces raisons, admettre avoir tenu ces propos, même comme une erreur de jeunesse, serait une stratégie risquée. En l’occurrence, cela torpillerait complètement sa stratégie et celle de Marine Le Pen, à un moment où le Rassemblement national s’est emparé de la question de la place des juifs français dans la société, et plus généralement du conflit israélo-palestinien, pour redoubler son image de seul bouclier face au « péril musulman » en France.

Pour l’instant, je pense donc que la ligne va être assez trumpienne : nier, nier, nier, monter probablement en complotisme dans les déclarations, monter sans doute en violence vis-à-vis de ceux qui vont traiter l’affaire. Les journalistes d’abord, qui vont devoir mettre des gilets en Kevlar ; les juges si l’affaire va en justice ; sans doute les chercheurs. Le RN va revenir à une ligne classiquement populiste, opposant le peuple, dont le choix légitime et majoritaire de porter le RN au pouvoir serait menacé, à une petite élite diplômée attachée à ses privilèges. Il faudra voir ce que Mediapart mettra encore sur la table, mais je pense qu’ils n’admettront rien aussi longtemps que possible. Cela ne veut pas dire que Bardella ne sera pas progressivement, insensiblement écarté de la direction du RN. Mais je ne pense pas que le parti admettra qu’il ait pu prononcer ces propos.

Vous dites qu’il s’agissait du pic d’importance de Soral, il y a environ treize ans. Comment cerner son rôle dans l’histoire de l’extrême droite et de l’antisémitisme ? Et pourquoi pensez-vous qu’il a décliné ? Il est moins présent en France, pour des raisons évidentes, mais est-on certain que son étoile ait pâli ?

Dans l’histoire de l’extrême droite, et surtout dans celle de l’antisémitisme, il a donné une surface médiatique, et surtout une surface digitale, à un discours qui vient hybrider l’antisémitisme classique. Celui-ci présente les juifs comme une minorité cosmopolite et manipulatrice, agissant en faveur de ses intérêts en cherchant à opprimer les majorités nationales : c’est la dynamique classique de l’antisémitisme issu du nationalisme exclusif et défensif de la fin du XIXe siècle, celui qui émerge au même moment que l’extrême droite moderne et vient la structurer. Soral redynamise ce discours avec une lecture obsessionnelle du conflit israélo-palestinien et d’Israël comme incarnation visible et manifeste du dessein dominateur du peuple juif.

Ce qui est intéressant, c’est que Soral, progressivement marginalisé médiatiquement des années 1990 aux années 2000, se voit de plus en plus refuser l’accès aux chaînes de télévision, aux radios et à la quasi-totalité de la presse française. Il va alors investir Internet, en créant un site et en produisant des vidéos diffusées notamment sur YouTube, pour transformer ce discours antisémite en business. Il crée une maison d’édition et adosse à tout cela une offre de contenus à vendre. C’est un classique : le business de l’antisémitisme est vieux comme Édouard Drumont, il y a un gain financier à chercher dans l’antisémitisme. Par ce biais, il touche de nouveaux publics, notamment à l’extrême droite, ces jeunes qui font partie des premières générations à chercher des explications sur le monde sur Internet plutôt que dans les médias traditionnels.

Il joue donc un rôle très important à ce moment-là. Il bénéficie d’une vraie traction à la fin des années 2000 et au début des années 2010 : ses vidéos sont très diffusées, très regardées. Par ailleurs, il est un temps compagnon de route du Front national, qui le perçoit comme un relais pour aller chercher de nouveaux électeurs, plus jeunes.

Aujourd’hui, le marché de la haine est devenu de plus en plus concurrentiel, dans l’espace français mais aussi à l’échelle globale, et son influence a décliné. Il reste néanmoins une référence pour toute une partie de l’extrême droite radicale. Je n’en ai pas de preuves, d’autres chercheurs le savent mieux que moi, mais je suis sûr qu’il y a encore aujourd’hui des militants qui l’écoutent derrière des portes closes.

Il a aujourd’hui une carrière internationale. Il est en Russie, mais y mène-t-il une carrière d’intellectuel ?

Je connais mal l’ultra-contemporain. Je m’étais intéressé à lui justement au moment où il était dans les réseaux du RN. Aujourd’hui, je ne saurais même pas vous dire d’où il tire ses revenus. Touche-t-il un peu d’argent de la Russie, voire joue-t-il un rôle d’agent de déstabilisation ? Je n’en sais rien.

Comment le définiriez-vous ? J’en parle souvent comme d’un Drumont qui a rencontré Internet, mais je ne sais pas si c’est pertinent.

En l’occurrence, les analogies entre les deux sont nombreuses. C’est un intellectuel, une figure de la vie intellectuelle parisienne, qui investit l’antisémitisme de manière de plus en plus obsessionnelle, parce qu’il y trouve une raison d’être sociale, médiatique et financière, et qui redouble dans l’outrance antisémite. Au point d’être difficilement appropriable par les structures partisanes classiques de l’extrême droite. C’est une sorte d’entrepreneur antisémite créatif de l’extrême droite contemporaine.

Ce qui le distingue de Drumont, pour des raisons évidentes, n’est-ce pas sa dimension masculiniste qui a peut-être séduit Jordan Bardella ? Dans l’article de Mediapart, un de ses anciens camarades explique d’ailleurs qu’il ne s’intéressait pas à Soral, mais au masculinisme.

On voit là la capacité de l’extrême droite à marquer contre son camp dès qu’elle est en difficulté. Le masculinisme s’inscrit dans la multiplication des hiérarchies que défend l’extrême droite : sa vision du monde est toujours extrêmement hiérarchique. Elle défend des hiérarchies culturelles, sociales, raciales, et des hiérarchies de genre. Il y a toujours cette idée d’une différence entre les hommes et les femmes, et de qualités, de vertus masculines menacées. C’est un discours classique à l’extrême droite.

Soral s’en est emparé parce que, dans ce marché numérique de la radicalité qui émerge à la fin des années 2000 et se structure vraiment au début des années 2010 sur l’Internet français, cela lui permet de se différencier et d’attirer, littéralement, des spectateurs. Et ce n’est pas complètement délirant de la part d’un antisémite aussi rabique, puisqu’il existe aussi une tradition, présente chez les nazis, selon laquelle le juif est féminin. Le juif n’est pas du côté de la force, mais du côté de la ruse ; il y aurait chez lui une sorte d’androgynie, voire de féminité, opposée à une culture virile, hiérarchique, armée, masculine, qui serait menacée. Pour le dire simplement, les juifs chercheraient à émasculer les sociétés occidentales pour mieux les asservir.

Dans les propos prêtés à Bardella, il y a la question du sionisme. Le terme s’est très largement diffusé, il est devenu encore plus polysémique qu’auparavant, au point d’être synonyme de « juif » pour un certain nombre de personnes qui cherchent à crypter leur message, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ce parallélisme existe depuis longtemps, comme le montrent notamment les travaux de Valérie Igounet sur le négationnisme. Mais pendant très longtemps, il a été confiné aux marges. À l’extrême droite, il y avait des débats sur la question d’Israël. Le cas de Xavier Vallat est très bien documenté : l’ancien commissaire général aux questions juives devient sioniste après la Seconde Guerre mondiale et défend l’existence de l’État d’Israël, au motif que si les juifs ont une terre, ils ne viendront plus menacer la race française. C’est une sorte d’ethno-nationalisme qui s’appliquerait de manière cohérente jusqu’aux juifs. De la même manière, une partie très minoritaire de la gauche radicale posait l’idée d’une équivalence.

Il me semble que le 7 octobre et la campagne de bombardements menée par Israël à Gaza ont transformé la nature du débat sur Israël en France. Ce débat a toujours existé, mais il a acquis une centralité médiatique et politique assez inédite, avec des stratégies nouvelles. À l’époque des déclarations de Bardella dont nous parlons, ce degré de fusion entre antisémitisme et antisionisme restait assez marginal, et n’était porté de cette manière que par quelques figures, dont Soral.

Voyez-vous des éléments que les réactions aux révélations de Mediapart ont écartés ? 

Peut-être deux choses. La première : on a beaucoup parlé de Soral depuis une semaine, mais il ne faut pas sous-estimer l’importance implicite de Jean-Marie Le Pen dans les déclarations antisémites prêtées à Bardella. 

Bardella n’a jamais caché qu’il était entré au FN par admiration pour Jean-Marie Le Pen. Sa fascination initiale pour le parti vient plutôt de sa fascination pour Jean-Marie Le Pen, qui est sans doute l’antisémite le plus célèbre de France dans la seconde moitié du XXe siècle. Cette dimension joue forcément dans ses déclarations. Plus généralement, de la même manière que regarder des vidéos de Soral, les commenter, discuter de ces thématiques faisait partie de la culture partisane et militante du FN au début des années 2010, la fascination pour Jean-Marie Le Pen et pour ses déclarations les plus transgressives dans la France des années 1980, 1990 et 2000, notamment ses déclarations antisémites et négationnistes, participait de cette culture militante presque clandestine, en tout cas théoriquement tenue loin des oreilles extérieures. Elle renforçait les liens entre militants du RN. Il ne faut donc pas sous-estimer l’ombre de l’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen.

Le deuxième point, c’est que cette séquence s’inscrit dans l’histoire de l’extrême droite en France. L’extrême droite française, dans sa version moderne, se construit non seulement en parallèle de l’émergence de l’antisémitisme moderne, mais de manière quasiment indissociable de lui. Il existait un antijudaïsme contre-révolutionnaire, qui produisait des textes mêlant méfiance envers le libéralisme économique et rejet des juifs, selon des modalités reprenant les thématiques et les tropes du rejet des juifs par les chrétiens, notamment les catholiques. Mais l’antisémitisme émerge à la fin des années 1870 en Allemagne. Quelques années plus tard, Édouard Drumont et La France juive viennent reconfigurer l’antisémitisme en fusionnant des éléments venus de l’antijudaïsme catholique, de l’eschatologie antisémite, millénariste et contre-révolutionnaire, et de l’antijudaïsme anticapitaliste d’une partie de la gauche, le terme d’antisémitisme n’existant pas encore. Il en fait un discours parfaitement cohérent, qui explique selon lui le déclin de la France dans le contexte de crise économique européenne des années 1880.

C’est à ce moment, dans les années 1880-1890, qu’émerge aussi une extrême droite reconfigurée autour de la question nationale. Depuis, ces deux phénomènes, cette extrême droite nationaliste et l’antisémitisme, sont indissociables : il n’y a quasiment pas d’extrême droite sans antisémitisme, et vice versa. Le Front national a hérité de cela. Même s’ils disent être de droite, ils ont relevé le drapeau de l’extrême droite, et donc celui de l’antisémitisme. Et ce qui est intéressant, c’est qu’ils accompagnent les mutations de l’antisémitisme au fil des décennies. Il est presque frappant que ce parti, cette mouvance politique, n’arrive pas à s’en dépêtrer, comme si c’était en réalité impossible.

C’est important, parce que cela permet de rappeler que toutes les sorties antisémites, homophobes, xénophobes identifiées chez des candidats du parti ne sont pas des accidents. Le terme de « dérapage », comme celui de « provocation », sont des mots très situés, qui viennent d’une certaine manière absoudre le RN en tant que parti. Ce qui se passe aujourd’hui montre à quel point tout cela est systématique et constitutif de l’identité du parti, même si cette identité n’est pas médiatiquement assumée. Ce discours est profondément identitaire au sein de la culture militante du Rassemblement national.

Jordan Bardella aurait-il pu se détacher de Jean-Marie Le Pen ? 

Il y a eu plusieurs moments où la question s’est posée, et ils n’ont jamais voulu se détacher de Jean-Marie Le Pen, y compris à sa mort. En réalité, à la mort de Jean-Marie Le Pen, on a plutôt vu un retour de la mémoire militante et une célébration du grand combattant nationaliste qu’il aurait été. Il a fini par être exclu en 2015, après une série de déclarations entre 2010 et 2015 qui ont obligé Marine Le Pen à l’écarter pour tenir sa ligne soi-disant de dédiabolisation. Mais en réalité, ce nationalisme antisémite et raciste n’a jamais été abandonné et fait toujours partie de la culture militante profonde du parti. Beaucoup, d’une manière ou d’une autre, en ont été nourris.

On peut parler de Caroline Parmentier, de tout l’entourage de Marine Le Pen. Si l’on regarde les connexions entre l’extrême droite radicale, le RN et les petits mouvements, parfois violents, qui existent à l’extrême droite et ne jouent pas le jeu électoral, elles sont profondes. Le parti baigne encore dans cette fusion, et non pas cette union, des droites et des extrêmes droites, qui le constitue depuis le début des années 1970.

L’article L’affaire Bardella et la longue durée de l’antisemitisme à l’extrême droite est apparu en premier sur Le Grand Continent.


Texte intégral (807 mots)

Selon l’Institute for the Study of War (ISW), l’armée russe a pris le contrôle de 176 km² de territoire ukrainien au cours du mois de septembre, mais a perdu 256 km², soit une perte nette de 81 km² 55. En 2025, au cours de la même période, Moscou s’était emparé de 330 km² de territoire en Ukraine. 

  • Les chiffres de septembre compilés par l’ISW tiennent compte de la progression de l’armée ukrainienne réalisée dans le cadre de l’opération « Vivaldi », lancée en mai dans le secteur de Lyman.
  • On observe toutefois une nette diminution du rythme de progression russe depuis le mois de mars, qui est resté faible voire négatif depuis.
  • Les données de Deep State, un groupe d’analystes ukrainiens, montrent quant à elles une progression russe nette de 66 km² en septembre.

Si l’opération Vivaldi n’a ainsi pas mis fin à la progression russe à l’échelle du front, elle pourrait toutefois avoir des implications majeures pour la campagne russe.

  • Mercredi 30 septembre, un blogueur militaire proche du Kremlin a déclaré que la situation pour Moscou se détériorait non seulement à Lyman, où l’armée russe a perdu du terrain ces derniers mois, mais également dans la direction de Sloviansk 56.
  • Celui-ci note que les forces ukrainiennes sont parvenues « à s’implanter dans la région de Dibrova et d’Ozernoye », au nord de la rivière Siverskyi Donets, ce qui pourrait compromettre la capacité de Moscou à encercler la « ceinture de forteresses » qui lie Kostiantynivka, Kramatorsk et Sloviansk.

L’armée russe parvient toujours à avancer dans certains secteurs du front, notamment dans le centre de l’oblast de Donetsk et dans la direction de Kharkiv, selon le cabinet de conseil Rochan Consulting 57. L’ISW note également une progression russe dans le Sud de l’Ukraine. Cette progression se fait toutefois à un prix considérable : l’état-major des forces armées ukrainiennes a recensé plus de 46 000 pertes russes pour le mois de septembre, contre moins de 32 000 en janvier, soit une hausse de 46 %.

  • L’armée russe a historiquement réalisé d’importantes avancées lors de l’automne : elle avait progressé de 730 km² en novembre 2024, et de 505 km² en novembre 2025, selon Deep State.
  • La chute du feuillage des arbres à l’automne a toutefois pour conséquence de fournir moins de couverture aux troupes au sol, ce qui facilite le travail de ciblage des opérateurs de drones ukrainiens.

Dans une note produite par Sberbank publiée fin août par le groupe de hackers Black Mirror, la banque évaluait à seulement 7 % la probabilité d’une victoire décisive russe. Le document lisait : « Sans mobilisation, il n’y a pas d’hommes. Sans solution au problème de la défense aérienne de l’arrière, les frappes contre les infrastructures se poursuivront. Ces ‘sans’ rendent ce scénario peu probable, mais pas impossible : n’importe lequel de ces facteurs peut changer sur décision du commandant en chef suprême ».

L’article En Ukraine, l’opération « Vivaldi » redessine le front est apparu en premier sur Le Grand Continent.


Texte intégral (3128 mots)

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Je m’appelle Pierre-Thomas Eckert, je suis docteur en philosophie morale de l’Université européenne de Rome et chercheur en méta-éthique au Centre for Character and Human Growth de l’Université Villanueva de Madrid. Je suis, avec Samuel Fitoussi et quelques autres internautes, un des membres fondateurs du collectif « Balance ton Claude » (@Pangramed) ayant révélé que le livre de Thélyson Orélien était très probablement le fruit d’une intelligence artificielle 58. 

Pourquoi avoir participé à « Balance ton Claude » ? Même si j’ai beaucoup d’estime pour le travail de Fitoussi, je pense qu’il est important que le combat que nous menons contre la pollution de l’écriture par les contenus générés par IA soit aussi large et transpartisan que possible. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous étions initialement mis d’accord sur l’anonymat, afin que l’examen des faits et des faits seuls influence le jugement éclairé de nos lectrices et de nos lecteurs. Maintenant que le nom de Fitoussi a été ébruité dans la presse, je pense qu’il est préférable que le mien sorte également, afin que le grand public comprenne mieux certaines des autres motivations qui animent notre collectif. 

C’était ça ou mourir et son auteur ne nous intéressent pas en tant que tels  : ils n’ont attiré notre attention qu’en tant que symptômes particulièrement éclatants de ce mouvement de prolifération de contenus générés par IA particulièrement délétère pour notre société. 

L’angle mort de l’affaire Thélyson Orélien

Je partage les analyses de Fitoussi publiées dans ces pages en ce qui concerne le danger existentiel que les progrès exponentiels des capacités des IA génératives font courir à la production littéraire et à la qualité des échanges sur les réseaux sociaux. Mais il me semble qu’un autre élément tout aussi important a été négligé tout au long de cette polémique  : le danger tout autant existentiel que l’IA fait peser sur la qualité de la production universitaire et académique. Comme le détaille très bien Fitoussi, la perspective d’un avenir dans lequel il régnera un soupçon généralisé sur la paternité humaine des textes publiés en ligne est déjà peu réjouissante en soi, mais elle devient particulièrement angoissante quand on ajoute le monde universitaire à l’équation. 

Je pense qu’il est important d’exprimer cette peur de manière rationnelle afin qu’elle ne soit pas balayée d’un revers de main par les «  technoptimistes  » les plus enthousiastes, et c’est pourquoi je publie cet article. En Europe, la quasi-intégralité de notre système d’attribution d’autorité épistémique repose implicitement ou explicitement sur l’édifice universitaire. Si vous tenez à affirmer une thèse sur n’importe quel sujet, il est très probable que vous ferez au moins implicitement appel à des formules du type «  Une étude a montré que X  », «  Le professeur Y affirme que Z  », «  Les résultats de l’étude A ont été confirmés par la méta-analyse B parue dans la revue à comité de lecture C », etc. Même s’il est assez plausible que vous ne fassiez pas directement appel à ces formules dans votre quotidien, il est en fait très improbable que ce qu’affirment les articles de presse ou les émissions télévisées à partir desquels vous allez forger vos opinions ne fasse pas appel à ce type d’informations. 

La polémique que nous avons lancée avec «  Balance ton Claude  » a d’ailleurs permis d’illustrer ce procédé  : nous n’avons utilisé l’outil de détection Pangram v.4 de manière aussi systématique que parce que des études indépendantes avaient confirmé sa fiabilité, et les commentateurs sérieux comme CheckNews de Libération ou Stéphane Jourdain sur France Inter ont avant tout analysé cet élément de notre argumentaire quand ils se sont intéressés à nos affirmations. 

Cette pyramide de justification n’est possible que si on peut se fier au fait que les universitaires écrivent, pensent, effectuent les opérations qu’ils décrivent, et obtiennent réellement les résultats qu’ils publient dans les revues scientifiques. 

Le fondement moral de la recherche 

Il y a donc un nécessaire pari moral à la source de notre confiance envers les études et la parole universitaire  : nous partons du présupposé que les auteurs soumettant un manuscrit ont 1) réellement pesé le sens des affirmations et des arguments qu’ils y présentent, 2) effectué et vérifié eux-mêmes les calculs et lu les sources qu’ils mobilisent dans leur justification  ; et nous parions également que 3) les rapporteurs évaluant les manuscrits les liront eux-mêmes avec scrupule, ne laissant pas passer d’affirmation injustifiée. 

Dans la pratique, les évaluateurs font reposer leur travail sur un accord de confiance implicite avec le chercheur ayant soumis le manuscrit puisqu’ils n’ont pas le temps de vérifier que chaque mot et chaque référence sont authentiques. La revue en double aveugle par les pairs (sur laquelle repose l’ensemble de la production universitaire) n’a en effet pas été conçue comme un dispositif infaillible de détection de fraude, mais comme un filtre de qualité reposant sur une présomption de bonne foi.

Le souci est que l’usage de LLM suffisamment puissants sape chacun de ces trois aspects  : 

  • les dernières versions de Claude ou ChatGPT sont désormais capables de générer de la prose académique au moins en apparence de grande qualité, détectable seulement au prix d’une lecture attentive, et même celle-ci pourrait ne plus suffire face à leurs versions futures ; 
  • les hallucinations grossières rendant facile la détection de fraude aux références sont de plus en plus rares  ; 
  • et l’IA peut même largement faciliter la falsification de données, voire en générer de toutes pièces et en effacer les traces. La plupart des textes générés par IA, quand ils font des affirmations fausses, le font en plus de manière suffisamment vague et subtile pour que cela ne saute pas aux yeux immédiatement. 

Les sanctions, quand elles tombent, sont encore trop rares et trop peu systématiques pour être dissuasives. Si nous ne faisons rien, nous sommes en route pour une généralisation de l’affaire Sokal 59 – qui avait déjà miné la crédibilité de certains secteurs des sciences humaines et sociales – à l’intégralité du monde académique, y compris les sciences dures et les humanités les plus rigoureuses comme la philosophie analytique. 

Les résultats ne sont pas suffisants

Ne pourrait-on pas dire qu’in fine seul le résultat compte, et que, du moment que le papier est bon, les inquiétudes quant à l’usage de l’IA sont infondées  ? C’est, je pense, ne pas saisir la nature réelle du processus de production de connaissances dans le monde académique. 

Une première raison réside dans le fait que la revue aveugle par les pairs repose sur certaines incitations qui seront mises à mal par la généralisation de l’écriture IA. Étant donné qu’elle implique que le relecteur prenne sur son temps afin d’évaluer le travail d’un collègue, s’il sait que ce collègue n’a travaillé qu’avec son IA et n’a pas pris le temps de soupeser son propos au fur et à mesure, pourquoi s’échinera-t-il à essayer de déchiffrer ce que l’IA aura généré  ? Pourquoi fera-t-il confiance à l’auteur quant à l’exactitude des détails  ? Il ferait mieux de discuter du sujet avec sa propre IA ou de simplement ignorer le papier. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que l’avènement des IA génératives ait coïncidé avec une explosion des soumissions de papiers, et que les relecteurs expriment leur mécontentement croissant à ce sujet. 

Si au contraire il n’y a plus aucun moyen de savoir si un papier a été écrit par un humain ou généré par un LLM, le signal de la bonne recherche risque de se perdre dans le bruit de la marée de slop IA 60, rendant le processus d’évaluation collective des connaissances impossible en pratique. La plupart des évaluations de textes se basent en effet en partie sur des méta-indices de fiabilité (l’expertise supposée de l’auteur, le prestige du journal, la fiabilité de la base de données, etc.)  ; si ces indices ne sont plus fiables, le processus deviendra impossible à réaliser correctement dans le laps de temps imparti. Chaque chercheur se retrouverait isolé, ne pouvant faire confiance qu’à sa mémoire, sa conscience et aux chercheurs qu’il connaît déjà personnellement. 

Cela pénaliserait en outre fortement les jeunes chercheurs honnêtes, qui auraient du mal à obtenir la validation par les pairs par les canaux traditionnels  : qui se lancera dans un doctorat s’il sait que le produit de trois ans de dur labeur risque d’être considéré de la même manière qu’un texte généré en quelques heures par un LLM habilement dirigé  ? Les chercheurs ont beau être avant tout habités par un noble souci de la vérité, il est irréaliste de penser que les vocations continueront à fleurir avec un système d’incitations aussi négatives. 

Former des esprits, produire des énoncés 

Une approche de la recherche entièrement focalisée sur les résultats et ne faisant pas cas de l’usage génératif de l’IA ignore aussi une dimension importante de la pratique universitaire  : le fait que le trajet est au moins aussi important que le résultat pour un certain nombre d’aspects. 

Le monde académique n’est pas une simple machine à produire des affirmations vraies  : c’est avant tout un pourvoyeur d’êtres humains d’excellence, c’est-à-dire d’esprits ayant développé des qualités exceptionnelles, qu’elles soient épistémiques (rigueur, précision, concision, autonomie réflexive, économie argumentative, etc.) ou morales (patience, persévérance, intégrité, communication, etc.). 

Mais ces vertus ne se développent évidemment pas toutes seules  : ainsi qu’Aristote l’avait bien vu dans l’Éthique à Nicomaque, elles requièrent à la fois un long processus d’habituation et la supervision d’un maître vertueux permettant de corriger les erreurs en chemin. 

L’utilisation régulière de l’IA pour la génération de nos textes académiques – même les plus bénins, comme les résumés d’article ou les notes pour présentations – court-circuite totalement les circuits de récompense permettant d’acquérir durablement ces dispositions : comment voulez-vous apprendre à cuisiner correctement si un chef trois étoiles vous prépare un plat copieux à chaque repas  ? 

Chaque personne reste théoriquement libre de s’atteler aux fourneaux, mais compter sur le fait que la majorité le fera est parfaitement irréaliste. 

Le mirage de la découverte accélérée

Un dernier point sur lequel il me semble que les technoptimistes ont tort  : l’affirmation selon laquelle l’accélération des progrès des LLM ne peut qu’entraîner une accélération des découvertes. Dans cet argument, le savoir est conçu comme un gisement très large de propositions vraies, et les LLM seraient nos foreuses les plus efficaces pour accélérer son exploitation  : pourquoi s’en priver  ? 

Cette vision naïve oublie qu’une des étapes constitutives du processus de découverte ou de création de connaissance réside dans la vérification par les pairs compétents. Or, si un «  morceau de connaissance  » est «  extrait  » par un LLM sans qu’aucun humain suffisamment compétent ne soit plus là pour l’évaluer, comment pourrions-nous être sûrs qu’il a réellement ce statut  ? Par le biais de «  pairs  » IA extrêmement puissants  ? 

Le fonctionnement interne des LLM est notoirement opaque et leur alignement sur nos notions morales élémentaires suscite déjà de nombreuses inquiétudes. La question est donc  : est-il souhaitable de faire advenir un tel délestage de nos autorités épistémiques à l’IA  ? 

Recentrer le débat

Que mon argument soit bien clair  : je ne suis pas en train de dire que la partie est irrémédiablement perdue ou que toute utilisation de l’IA doit être proscrite. Les LLM restent un instrument de poids en ce qui concerne la génération de critiques à nos propres arguments, l’exploration de nouvelles pistes de recherche ou le défrichage initial d’un terrain conceptuel. 

Mais un tel usage est nécessairement actif et revient bien plus à un « effort cognitif » qu’à l’« allégement cognitif » contre lequel les membres de « Balance ton Claude » ont réuni leurs forces. D’après mon expérience en philosophie analytique et de ce que j’entends et lis auprès de certains collègues, ce n’est pas cet usage sage et modéré qui se répand comme une traînée de poudre dans nos institutions. 

Certains d’entre eux, y compris des professeurs déjà bien établis, ne semblent pas mesurer le danger que cela fait peser sur la crédibilité de notre profession tout entière. Le passage d’une simple brainstorming assistée par l’IA à la rédaction intégrale d‘une «  idée que nous avions en tête mais que nous n’arrivions pas à bien formuler » pour un article ou une présentation est devenu bien plus répandu qu’on ne le croit, et c’est une très mauvaise nouvelle  : je pense que la panne sèche et la feuille blanche sont des passages nécessaires à l’affinement de la compréhension et l’IA nous fait gagner à court terme ce que nous ne pourrons que regretter à long terme. 

Comme le dit bien le philosophe américain Eric Schwitzgebel, il y a une énorme différence cognitive entre acquiescer en lisant quelque chose et rédiger un texte soi-même 61  : dans le premier cas, on est tenté de se contenter passivement d’un synonyme approximatif, alors que dans le second on est obligé de se creuser les neurones afin d’exprimer la nuance exacte. Une reformulation même élégante et plus concise de la part d’un LLM risque chaque fois d’introduire un subtil glissement sémantique vis-à-vis de ce que nous aurions exprimé si nous avions saisi notre papier et notre crayon, et la qualité générale du produit ne peut qu’en être altérée, même si ce n’est pas immédiatement visible à l’œil nu. 

Le risque d’un délestage massif et irréversible de nos autorités épistémiques et de nos capacités cognitives (cognitive offloading) au profit de l’IA est extrêmement réel, et, tout comme Fitoussi et nos autres camarades de « Balance ton Claude », je ne vois aucune perspective réjouissante à cela. 

Nous espérons que cette affaire aura servi de révélateur, même si nous ne nous faisons guère d’illusions à cet égard. Nous estimons néanmoins qu’il était de notre devoir d’alerter le grand public sur ces développements, et en ce sens la divulgation de l’identité de certains des membres du collectif est peut-être un mal pour un bien. Ainsi c’est avec le sentiment du devoir accompli que je conclus ce texte.

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