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26.09.2026 à 19:14

« Dans le capitalisme, les non-humains sont des dons gratuits »

Alyssa Battistoni

Les critiques du capitalisme ont-elles tout dit ? Alyssa Battistoni, spécialiste de théorie politique et figure de la gauche étasunienne, revient sur le problème de la nature comme “don gratuit” chez les écosocialistes. Et va jusqu’à puiser dans l’existentialisme français pour défendre une politique climatique planifiée au nom de la justice sociale. Entretien.

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Texte intégral (12676 mots)
Temps de lecture : 25 minutes

Ce texte est la traduction de « The Production of Nature : An Interview with Alyssa Battistoni », un entretien entre Alyssa Battistoni et Jochen Schmon paru sur le JHI Blog en 2025. L’entretien original est précédé par deux questions posées par la rédaction de Terrestres.

Alyssa Battistoni est théoricienne politique et professeure en sciences politiques à l’université Barnard de New York. Elle travaille notamment sur la politique climatique et environnementale, le capitalisme, le marxisme et le féminisme. Elle a co-écrit A Planet to Win : Why We Need a New Green Dew Deal (Verso, 2019) et est l’auteure du livre Free Gifts : Capitalism and the Politics of Nature (Princeton University Press, 2025), qui propose une analyse de l’appropriation de la nature par le capitalisme, fondée sur une théorie de la valeur plutôt que sur une analyse morale. Elle s’est entretenue avec Jochen Schmon à propos de son nouveau livre.

Jochen Schmon est doctorant au département de sciences politiques de la New School for Social Research. Il étudie l’histoire conceptuelle de l’esclavage et les répercussions de la politique abolitionniste sur les imaginaires féministes, républicains, anarchistes et communistes naissants au XIXe siècle.

L’entretien a été traduit par Marie Loslier, doctorante au département de philosophie de la New School for Social Research.


Terrestres – Vous êtes l’une des co-autrices du livre A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal, publié fin 2019, pendant le premier mandat de Donald Trump1. Cet ouvrage a été largement salué par la gauche américaine et canadienne. Cependant, l’idée d’un « Green New Deal » a aussi suscité de nombreuses critiques. Dans son ouvrage publié en 2020, traduit en français sous le titre Moins ! La décroissance est une philosophie2, le philosophe japonais Kohei Saito a par exemple affirmé qu’il représenterait un nouvel « opium du peuple » nous évitant d’aborder la question cruciale : nous allons devoir réduire drastiquement les flux de matières et d’énergie, et donc la croissance économique, et seul un « communisme de décroissance » pourrait nous permettre d’y parvenir. Comment réagissez-vous à cette critique ? De manière générale, que pensez-vous aujourd’hui de ce Green New Deal que vous prôniez en 2019 ?

Alyssa Battistoni – Je comprends le point de vue de Saito et d’autres lorsqu’ils critiquent le Green New Deal depuis une perspective de gauche. Le Green New Deal n’est pas une solution globale à la crise planétaire que nous traversons et, à l’instar du New Deal original, il ne mettra pas fin au capitalisme. Je partage largement la vision de Saito, et en fait, je pense qu’une grande partie de ce qu’il appelle le « communisme de décroissance » – transports en commun, logements sociaux écologiques, etc. – ressemble beaucoup à la vision de gauche d’un Green New Deal. Mais je n’ai pas encore entendu d’argument convaincant pour affirmer que le communisme de décroissance – au sens d’une véritable transition s’éloignant du capitalisme – puisse être mis en place assez rapidement pour empêcher l’effondrement climatique, ni d’ailleurs aucune analyse sérieuse de l’action politique ou de la stratégie susceptible de le concrétiser.

À mon sens, les impératifs liés au changement climatique exigent que nous soyons utopistes dans notre vision, mais pragmatiques dans notre stratégie. Dans cette optique, je pense qu’un Green New Deal, ou un projet similaire, pourrait remplir deux fonctions : premièrement, parvenir à un niveau significatif de décarbonisation, ce qui permettrait de gagner du temps pour mettre en place des projets plus transformateurs ; et deuxièmement, s’engager dans un projet de formation de classe capable de construire une base de soutien réelle et durable en faveur de l’action climatique, en montrant comment la décarbonisation peut apporter des avantages matériels concrets à la vie des travailleurs. Ces deux éléments me semblent nécessaires pour parvenir à un changement plus radical. En d’autres termes, le Green New Deal n’est pas censé être l’horizon écosocialiste, mais un point de départ pour un mouvement qui s’y dirige. Cela dit, aujourd’hui, nous avons dépassé le moment du Green New Deal en tant que tel ; ce n’est plus le principe organisateur de la politique climatique de gauche. Mais quelque chose qui s’en rapproche reste nécessaire, et je pense d’ailleurs que cela transparaît dans certains programmes politiques, comme celui de Zohran Mamdani, qui souhaite la mise en place de bus rapides et gratuits à New York, ou l’éco-populisme de Zack Polanski au Royaume-Uni.

Les impératifs liés au changement climatique exigent que nous soyons utopistes dans notre vision, mais pragmatiques dans notre stratégie.

Alyssa Battistoni

Terrestres – Dans votre recension de 2018 du livre Climate Leviathan : A Political Theory of Our Planetary Future, traduite dans Terrestres, vous avez résumé les quatre scénarios politiques possibles esquissés dans cet ouvrage : le « Léviathan climatique » – un système capitaliste mondialisé régi par une souveraineté planétaire prenant des mesures drastiques ; le « Mao climatique » – un système anticapitaliste gouverné par un pouvoir souverain à l’échelle de l’État-nation ou de la planète ; le « Behemoth climatique » – un système capitaliste contenu dans les limites autarciques de l’État-nation ; et le « X climatique » – rejetant à la fois le capitalisme et la souveraineté, pour faire place à quelque chose qui reste encore à déterminer. Où en sommes-nous en 2026 ? La lutte contre le changement climatique a été reléguée bien loin derrière les guerres actuelles et futures, entre autres sujets dystopiques, et l’hypothèse d’un « Léviathan climatique », que certains jugeaient probable en 2018, semble s’être estompée au profit d’un « carbo-fascisme » de plus en plus effréné…

Alyssa Battistoni – J’ai beaucoup pensé à Climate Leviathan ces derniers temps. Lorsque cet ouvrage a été publié en 2017, ses auteurs, Geoff Mann et Joel Wainwright, estimaient que le « Léviathan climatique » – ce régime associant le capitalisme mondial à une souveraineté planétaire – était en plein essor, incarné par des institutions multilatérales telles que les Nations unies, qui visaient à résoudre les problèmes de coordination du capitalisme et à permettre une transition vers un capitalisme vert.

L’Accord de Paris de 2015, fruit des négociations entre Barack Obama et Xi Jinping, incarnait le Léviathan à son apogée. Nous vivons aujourd’hui, bien sûr, dans un monde très différent, où la mondialisation subit une pression intense de la part de formes nationalistes, voire fascistes, du capitalisme – en d’autres termes, un monde de plus en plus dominé par le « Béhémoth climatique ». Mais il ne s’agit pas exactement du « Béhémoth » tel que Mann et Wainwright le décrivent. Ils considèrent le « Béhémoth climatique » comme une force réactionnaire face au changement climatique, ancrée dans une coalition de capitalistes des énergies fossiles, de réactionnaires petits-bourgeois et de populistes anti-élites, dont le trumpisme est un exemple. Dans cette perspective, la nation est le bastion du capital fossile régressif ; le reste du monde, celui du mouvement vert progressiste. Mais la transition verte est elle aussi de plus en plus un projet ancré dans le nationalisme économique, qui ne s’inscrit pas dans le cadre d’un accord des Nations unies ou d’une coopération entre grandes puissances, mais dans celui d’une rivalité entre grandes puissances, notamment entre les États-Unis et la Chine.

Mann et Wainwright ne proposent pas de modèle de « Béhémoth vert », mais je pense que nous en avons besoin. Le capitalisme vert, dans la mesure où il existe, s’est jusqu’à présent fortement appuyé sur l’intervention de l’État, et je pense qu’il en sera ainsi pendant encore un certain temps. D’ailleurs, toutes les visions de gauche visant à lutter contre le changement climatique – qu’il s’agisse du Green New Deal, du « communisme de décroissance » de Saito ou du « communisme de guerre écologique » d’Andreas Malm – reconnaissent la nécessité de recourir à l’État pour discipliner le capital fossile et décarboner à grande échelle. Je pense donc que nous devons réfléchir beaucoup plus sérieusement à l’État et aux forces sociales susceptibles de rendre possibles les projets écosocialistes à différentes échelles.

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Jochen Schmon – Les immenses dégâts environnementaux causés par les régimes socialistes du XXe siècle semblent avoir incité de nombreux chercheurs spécialistes de l’écologie à s’éloigner de la théorie marxiste. Au lieu d’analyser les diverses relations sociales qui régissent les technologies de production, les critiques de l’Anthropocène accordent la priorité à la technologie elle-même, attribuant la responsabilité de la catastrophe écologique et existentielle actuelle à « l’ère industrielle ». À contre-courant de cette tendance, votre dernier livre, Free Gifts : Capitalism and the Politics of Nature, ainsi que l’ouvrage collectif auquel vous avez contribué, A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal, visent à réinventer une politique socialiste pour notre époque. Comment défendez-vous la nécessité de la théorie marxiste et de la politique socialiste face à ses détracteurs écologistes ?

Alyssa Battistoni – Il est vrai que les régimes socialistes qui ont existé ont, pour la plupart, affiché un bilan environnemental médiocre, et bien sûr, certaines technologies ont tendance à avoir des répercussions sur l’environnement, quel que soit le système social dans lequel elles s’inscrivent. Toute société qui utilise des combustibles fossiles, par exemple, génère des émissions de carbone. Mais, comme vous le suggérez, de nombreux chercheurs ont eu souvent tendance à adopter la position selon laquelle la technologie ou la « société industrielle » serait à elle seule l’origine de la crise écologique. À mon sens, ces analyses ont tendance à présenter une vision trop simpliste de la technologie elle-même, la considérant comme une entreprise neutre et purement technique, au lieu de reconnaître les différentes manières dont la technologie est façonnée par des sociétés particulières, et utilisée au sein de celles-ci. Je pense que les sociétés socialistes sont certes capables d’utiliser les ressources et les technologies de manière destructrice pour l’environnement, mais que ces utilisations ne sont pas inévitables au même titre que dans les sociétés capitalistes. J’essaie donc d’expliquer comment et pourquoi le capitalisme limite notre capacité à entrer en relation avec le monde non-humain, mais je ne prétends pas pour autant qu’une société socialiste agirait nécessairement différemment – seulement qu’elle le pourrait.

Il est également vrai que de nombreux marxistes ont été relativement peu attentifs à l’écologie, même si Marx lui-même a été injustement décrié à cet égard et critiqué pour son prométhéisme, son anthropocentrisme ou son productivisme, comme l’ont montré des chercheurs tels que John Bellamy Foster et Kohei Saito. Mon travail ne vise ni à défendre Marx contre ses détracteurs écologistes, ni à faire revivre certains aspects de sa pensée écologique propre, mais plutôt à insister sur le fait que son analyse fondamentale du capitalisme est inestimable pour comprendre le système entièrement planétaire de notre époque. Le capitalisme est en effet le seul système en vigueur aujourd’hui, et nous devons donc comprendre sa dynamique propre, indépendamment de l’histoire d’autres types d’ordres sociaux.

Je ne prétends pas qu’une société socialiste agirait nécessairement différemment – seulement qu’elle le pourrait.

Alyssa Battistoni 

Dans le cadre de mon engagement politique, j’ai cherché à élaborer un projet éco-socialiste plus concret. Mon engagement en faveur de l’éco-socialisme repose sur des principes, mais il est aussi pragmatique. Je pense que la transition vers l’abandon des énergies fossiles doit se faire de manière juste et égalitaire, mais je pense également que la décarbonisation de notre monde actuel et la construction d’une société écologiquement durable nécessiteront des mesures – planification, mise à disposition de biens publics, contrôle du capital –  que le capitalisme n’est, selon moi, pas en mesure de mettre en œuvre. Une politique climatique efficace doit être une politique climatique de masse, qui aborde les problèmes de la vie quotidienne – travail, logement, transports – de manière à montrer qu’il est possible pour chacun de mener une vie bonne sur cette planète que nous partageons tous.

Manifestante à la pancarte « Réveillez-vous les humains, vous êtes aussi en danger ! ». Photo : Ivan Radic. Wikimedia Commons.

Jochen Schmon – Là où les « nouveaux matérialistes », tels que Bruno Latour, Donna Haraway ou Anna Tsing conçoivent la destruction de la vie et de la terre comme un phénomène « anthropocentrique », les marxistes désignent cette condition contemporaine de « Capitalocène » ; c’est le capital lui-même, et non « l’espèce » humaine, qui est devenu l’agent géologique dominant. Vous participez à cette critique du « matérialisme naïf », mais vous mettez également en cause le « naturalisme moral » des matérialismes marxistes actuels, que vous qualifiez de deuxième « tendance fréquente dans la pensée écologique ». Quelles sont ces deux erreurs dans la théorisation critique de ce que vous appelez « la politique de la nature » ?

Alyssa Battistoni – L’une des propositions théoriques du livre Free Gifts consiste à penser la matérialité de manière plus dialectique, à la fois par rapport aux matérialistes historiques et à ceux qu’on appelle les « nouveaux matérialistes ». Le matérialisme dans un sens marxiste s’est généralement concentré sur ce que les commentateurs qualifient de facteurs « économiques », mais que nous pourrions plus exactement décrire comme les relations sociales du capitalisme. Cela a souvent impliqué de retracer les voies par lesquelles le capitalisme abstrait de la valeur d’échange à partir du domaine matériel, constitué par le travail concret les valeurs d’usage. Le courant du nouveau matérialisme est, en partie, une réponse à cette tendance : les nouveaux matérialistes tendent à reprocher au marxisme et à d’autres traditions théoriques de se détacher de la réalité matérielle du monde, et appellent les chercheurs à s’intéresser à l’agentivité des non-humains3.

Ce qui me frappe, ce sont les similitudes de ce courant avec des penseurs tels que les physiocrates et les premiers économistes politiques, qui ont vu les agents naturels comme intrinsèquement productifs. Jean-Baptiste Say, par exemple, utilise le terme d’« agents naturels » que l’on associerait aujourd’hui à quelqu’un comme Latour, et, par-là, il entend plus ou moins la même chose : non pas que les agents naturels ont la même intentionnalité ou agentivité que les êtres humains, mais plutôt qu’ils produisent des effets substantiels dans le monde matériel.

Et, évidemment, c’est le cas ! Mais il s’agit là d’un matérialisme naïf, comme la vision physiocratique qui trouve la plus-value dans le blé lui-même, plutôt que dans les relations sociales qui la produisent, déclarant que la nature est productrice de toute richesse. Une critique marxiste bien connue situe plutôt ces agentivités non-humaines au sein du capitalisme, mais nous devons aller plus loin pour intégrer dans les analyses marxistes une attention particulière aux qualités matérielles spécifique des différentes marchandises, ressources, processus de travail, etc. La tradition marxiste qui s’y est le plus sérieusement employé est l’éco-marxisme. L’étude d’Andreas Malm sur le « capital fossile », par exemple, analyse de manière très fructueuse les qualités matérielles des différents types de combustible à partir des rapports sociaux capitalistes.

Cependant, ma critique de l’éco-marxisme est qu’il repose souvent sur un naturalisme moral implicite. En d’autres termes, l’éco-marxisme porte souvent une tendance normative non avouée lorsqu’il considère la nature en soi comme un bien moral, à l’aune duquel nous pourrions évaluer le capitalisme. Prenez, par exemple, la critique influente de John Bellamy Foster sur la « rupture métabolique » : Foster soutient que le capitalisme a provoqué une perturbation des cycles métaboliques de la nature, ce qui est indéniable, mais il sous-entend que cette perturbation est une mauvaise chose, digne d’être critiquée en soi.

Si l’on considère toutefois que les relations entre l’homme et la nature sont en perpétuel développement et changent tout le temps, il est plus difficile de faire valoir cette accusation : qu’est-ce qui rend certains changements écologiques mauvais ? Plus généralement, je veux mettre en garde contre les recours à une conception morale de la nature pour fonder la critique, car ils ne sont presque jamais libérateurs. Mon livre développe plutôt une critique du capitalisme qui ne repose pas sur le simple fait que ce dernier perturbe ou détruit la nature. Il s’attache plutôt à comprendre comment et pourquoi il le fait, et ce que cela nous apprend de la façon dont il organise la vie politique et sociale humaine.

Je veux mettre en garde contre les recours à une conception morale de la nature pour fonder la critique, car ils ne sont presque jamais libérateurs.

Alyssa Battistoni 
Photo de Dibakar Roysur Unsplash.

Jochen Schmon – Vous montrez comment les conceptions de la nature propres à l’économique politique libérale cristallisent la dévaluation matérielle de la vie non-humaine considérée comme un « don gratuit » dans le capitalisme : ce que la production économique peut s’approprier et utiliser gratuitement, sans rien payer. Mais vous semblez aussi reprocher aux recherches marxistes actuelles leur échec à dépasser cette conception destructrice de la nature. Pouvez-vous nous expliquer comment vous déployez les analyses de la forme-valeur pour développer une critique de l’écologie politique susceptible de surmonter ces résidus libéraux dans les conceptions écologiques de la théorie marxiste contemporaine ?

Alyssa Battistoni – L’idée de nature comme don remonte à des traditions anciennes de l’économie politique, et elle est en effet très répandue dans la pensée politique de manière générale. On la retrouve à travers toute la pensée politique occidentale, de Locke à Rousseau, et chez des penseurs non occidentaux s’inscrivant dans les traditions autochtones, comme Robin Wall Kimmerer. Mais je m’intéresse ici à la manière dont cette idée apparaît dans les travaux des économistes politiques classiques que Marx vise dans sa critique de l’économie politique : à des penseurs comme Jean-Baptiste Say et David Ricardo, qui décrivent les contributions gratuites faites par les agents naturels à la production – des organes de mouton aux voiles propulsées par le vent. Comme je l’ai suggéré plus haut, je considère ces exemples comme des manifestations d’un matérialisme naïf : ils ont tendance à prendre ces agents naturels simplement tels quels, voyant en eux une sorte de pouvoir naturel à générer de la richesse.

Dans le troisième tome du Capital, Marx propose une critique de cette position, en soulignant que, dans une société capitaliste, seul le capital tire profit des « dons gratuit(s) de la nature ». Les traditions éco-marxistes et éco-socialistes ont souvent fait référence à cette critique sans toutefois la développer davantage, et la plupart des autres courants marxistes se sont très peu exprimés sur la nature. Le don gratuit est donc un concept sous-théorisé mais puissant. Il offre un moyen de comprendre la nature non seulement comme un « thème » qui intéressait Marx, ou comme un ensemble de problèmes écologiques (tels que l’appauvrissement de la fertilité des sols), mais plutôt comme un élément fondamental des relations sociales et des processus de valorisation du capitalisme. En d’autres termes, les marxistes n’ont pas tant adopté la vision capitaliste de la nature qu’évité de l’interroger pleinement.

Je m’appuie sur la tradition de l’analyse de la forme-valeur ou de la forme sociale pour théoriser le don gratuit par rapport à la marchandise – la forme élémentaire du capitalisme – et pour montrer comment cette théorisation peut nous aider à mieux comprendre non seulement les enjeux écologiques, mais aussi le capitalisme lui-même. Au cours de l’analyse, je montre comment le don gratuit de la nature apparaît sous diverses autres formes dans l’économie dominante. Je m’efforce alors d’adopter une méthodologie similaire à celle de Marx, en démontrant l’incapacité des concepts et des termes économiques dominants à éclairer pleinement les phénomènes qu’ils décrivent.

Les marxistes n’ont pas tant adopté la vision capitaliste de la nature qu’évité de l’interroger pleinement.

Alyssa Battistoni 

Jochen Schmon – Dans l’analyse de la politique de la production que vous proposez, vous affirmez que les théories critiques du capitalisme se sont trop étroitement réduites à la question de la régulation des processus de travail et des technologies par les relations sociales de pouvoir. Vous attirez notre attention sur l’importance de la domination du capital sur les conditions écologiques de la production, en tant qu’elles conditionnent à leur tour le bien-être physique des travailleurs. « Le pouvoir de classe », comme vous l’écrivez, « est le pouvoir de produire l’environnement lui-même ». Cela vous amène à repenser radicalement la pollution, que les économistes conçoivent généralement comme des « effets secondaires environnementaux » ou des « externalités négatives », pour en faire plutôt « la capacité d’imposer la pollution aux autres comme un autre aspect du pouvoir de classe – et l’incapacité de la refuser, une forme de non-liberté en soi ». Pouvez-vous expliquer en quoi votre livre intervient dans la théorisation critique de la production, et sur les enjeux qui occupent notre réflexion sur la justice écologique ?

Alyssa Battistoni – L’ouvrage présente un certain nombre de propositions concernant les problèmes généralement regroupés sous le terme de « pollution ». La première consiste à critiquer les théories économiques dominantes, telles qu’elles ont été formulées par des économistes du XXe siècle comme Arthur Pigou et Ronald Coase, fondées sur le concept d’« externalité » pour appréhender les dommages environnementaux, en montrant que ces phénomènes doivent être compris dans le cadre du capitalisme en tant que système distinct. La seconde consiste à déplacer le champ de l’analyse critique. La littérature existante sur la justice environnementale s’est concentrée sur l’identification et la critique de la distribution inégale des dommages environnementaux. Bien qu’il s’agisse d’un projet important, cela revient à ce que Moishe Postone appelle une « critique de la distribution » plutôt qu’une critique de la production. À bien des égards, cela s’apparente à ce dont traite la littérature sur la justice distributive au sein de la théorie politique, même si la méthode et le style sont assez différents.

Ouvrière dans une usine de jute en Asie du sud. Photo : Emonjnu. Wikimedia Commons.

L’ouvrage se tourne plutôt vers « l’antre secret » de la production, où les dommages sont causés au sein même du processus de fabrication des marchandises. Cela nous aide à comprendre la pollution non seulement comme un fardeau qui pèse de manière inégale sur les populations, mais aussi, comme quelque chose que certains groupes distincts de personnes – ceux qui possèdent les moyens de production et qui contrôlent les investissements – produisent au cours d’actions motivées par des forces sociales impersonnelles. Ces phénomènes sont décrits dans la littérature économique comme des « externalités » ou des « coûts sociaux » et ont tendance à être abordés dans une perspective purement technique.

Mais lorsque nous descendons dans cet antre secret, nous voyons comment ils sont structurés par le pouvoir de classe : dans ce cas, par le pouvoir de décider quels sous-produits sont générés dans le cadre du processus de production des marchandises, et d’imposer ces sous-produits physiques – qu’il s’agisse de déchets toxiques, de fumée ou d’émissions de carbone – à certains qui n’ont pas d’autre choix que de les accepter et, en fait, de les absorber. En d’autres termes, ce point de vue nous permet non seulement de mesurer les effets de la pollution, mais aussi d’en diagnostiquer les causes.

Ce changement de perspective a également une portée politique : il montre comment une même relation de classe se manifeste différemment à l’intérieur et à l’extérieur du travail formel. L’environnement est parfois considéré, selon la formulation paradigmatique de Nancy Fraser, comme « au-delà » de l’antre secret de la production. Mais il est aussi le lieu même de la production, dans la mesure où il est directement modifié et transformé au cours de la production des marchandises. Cette perspective nous aide donc à relier les types de luttes généralement décrites en termes de justice environnementale aux luttes sur le travail, et aux luttes ouvrières qui sont plus familières à la tradition marxiste.

En même temps, j’essaie de clarifier les distinctions entre ces positions : à savoir, la différence entre passer un contrat formel avec le capitaliste pour vendre sa force de travail – en réalité, pour vendre ses capacités corporelles – et voir ces mêmes capacités corporelles soumises aux sous-produits de la production sans aucun accord similaire. Cela fait finalement partie de l’argumentation plus large du livre : nous devons être aussi attentifs aux espaces, aux processus et aux matériaux que le capital abandonne, néglige et expulse, qu’à ceux qu’il absorbe et consomme.

Nous devons être aussi attentifs aux espaces, aux processus et aux matériaux que le capital abandonne, néglige et expulse, qu’à ceux qu’il absorbe et consomme.

Alyssa Battistoni

Jochen Schmon – L’un de vos arguments les plus récurrents et convaincants est que la stratégie fondamentale de la théorie critique, qui consiste à « dénaturaliser » les relations sociales, a souvent aussi pour effet de les « dématérialiser ». Vous décrivez cette tendance comme étonnamment répandue dans la théorisation du travail reproductif, qui s’est par ailleurs révélé extrêmement fécond pour la critique écologique. Comme vous l’affirmez, même les écoféministes marxistes n’ont pas suffisamment étudié les raisons de la dévalorisation systématique tant du travail reproductif que de la biosphère planétaire, identifiés comme corrélats naturels. Comment expliquez-vous l’incapacité du capitalisme et de ses détracteurs à valoriser à la fois la reproduction humaine et la reproduction planétaire ?

Alyssa Battistoni – La tension entre la dénaturalisation et la dématérialisation est l’une des problématiques centrales de mon livre Free Gifts. Les théoriciens sociaux critiques de divers horizons, des marxistes aux féministes, commencent souvent par affirmer que les phénomènes considérés comme naturels sont en réalité sociaux, car seuls les phénomènes sociaux – créés par les êtres humains d’une certaine manière – peuvent être modifiés et transformés. Pourtant, cette démarche de dénaturalisation peut aussi conduire les penseurs à négliger le monde matériel, qui est alors regroupé dans une catégorie de « nature » à séparer. C’est une grave erreur : si nous voulons étudier rigoureusement la nature, ou même le capitalisme, nous devons prêter attention à la matérialité du monde en tant que distincte des idées ou des idéologies de la nature, tout en prêtant également attention aux façons dont les relations sociales médient nécessairement cette matérialité.

Manifestants lors d’une marche climat, à Portland, Oregon. Photo : Eric C. Gardner. Wikimedia Commons.

Là où j’explore cette tension de la manière la plus directe est en effet le chapitre consacré au travail reproductif et au féminisme marxiste. Un certain nombre de féministes marxistes et d’écoféministes, de Maria Mies à Nancy Fraser, ont attiré l’attention sur les parallèles entre l’incapacité du capitalisme à valoriser la nature non humaine et le travail reproductif humain. En fait, Free Gifts trouve son origine dans ma volonté de réfléchir aux parallèles entre le statut du don gratuit de la nature et du travail domestique non rémunéré fait par les êtres humains. Cependant, au fur et à mesure que j’approfondissais ces questions, j’ai été de moins en moins satisfaite par la plupart des explications existantes quant aux raisons pour lesquelles le « travail reproductif » et le « travail de la nature » ont tendance à occuper des positions similaires. La plupart des analyses féministes et écoféministes se sont concentrées sur la manière dont les femmes et le travail des femmes sont « naturalisés » : comment elles sont considérées et perçues comme naturelles, et donc traitées comme non-travail. Ces analyses constituent essentiellement une sorte de critique idéologique, mais elles finissent parfois par adopter une argumentation assez idéaliste qui perd de vue les types de travaux matériels en question.

Je soutiens qu’au lieu de nous concentrer sur « la question des femmes », par laquelle le travail reproductif a été interrogé, nous devrions accorder davantage d’attention aux processus de travail concrets impliqués dans différents types de travaux et, en particulier, à l’importance de la corporalité humaine au sein de ceux-ci. Comme je le soutiens, le travail de reproduction de la vie humaine tend à se dérouler selon les temporalités du corps plutôt que celles du capital. Outre la clarification de la relation entre les processus de travail et l’accumulation de capital, j’espère que cette approche offre un moyen de théoriser l’importance des corps humains et de la différence corporelle dans les processus de travail, sans présumer que certains types de corps ou de travaux seraient intrinsèquement genrés. En d’autres termes, j’espère qu’elle pourra aider le féminisme marxiste dans le projet crucial qui consiste à prendre en compte la corporéité, sans adopter un essentialisme de genre.

J’espère que mon approche pourra aider le féminisme marxiste dans le projet crucial qui consiste à prendre en compte la corporéité, sans adopter un essentialisme de genre.

Alyssa Battistoni

Jochen Schmon – Votre critique de la dévalorisation de la nature rejette les discours politiques courants sur « l’injustice écologique » ou les « dommages environnementaux » et plaide pour qu’on les conceptualise plutôt comme une autre forme de « non-liberté capitaliste ». En prenant ce virage, vous rejetez également la théorie néo-républicaine de la « non-domination » et l’approche marxiste, davantage inspirée de Hegel, de la « liberté sociale », qui constituent aujourd’hui les modes de théorisation de l’émancipation les plus répandus. Pourquoi et comment théorisez-vous la liberté à travers le marxisme existentialiste de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ?

Alyssa Battistoni – Les critiques concernant la manière dont le capitalisme traite le monde naturel sont nombreuses, mais je trouve la plupart d’entre elles insatisfaisantes. Comme je l’ai suggéré, elles ont tendance à reprocher au capitalisme de détruire ou de dégrader la nature. Si l’on adopte une perspective plus critique sur la nature, qui reconnaît son flux et sa transformation perpétuels, cette critique devient difficile à soutenir. Les théories de l’injustice environnementale, quant à elles, étendent la critique des dommages à leur impact sur les communautés humaines. Ces deux analyses apportent des éléments importants à la critique, mais aucune ne propose de critère viable permettant de juger le capitalisme. En général, les théories critiques du capitalisme sont plus convaincantes lorsqu’elles se concentrent sur ses dynamiques fondamentales, plutôt que lorsqu’elles identifient un ensemble d’effets qu’il produit – en d’autres termes, lorsqu’elles font remonter ces effets à ce qui concerne le fonctionnement fondamental du capitalisme. Ma critique du capitalisme –  inspirée ici des existentialistes français –  porte donc sur la manière dont il structure les relations entre les êtres humains de façon à limiter notre capacité à faire des choix libres et conscients sur la manière d’organiser nos vies, y compris nos relations avec le monde plus-qu’humain.

En ce sens, cet ouvrage s’inscrit dans le cadre d’un renouveau plus large, observable depuis quelques années, des conceptions marxistes et socialistes de la liberté qui ont cherché à réhabiliter la liberté en la dissociant de son identification avec le capitalisme et la droite datant de la Guerre froide. Une tendance majeure au sein de ce renouveau a été la redécouverte d’un Marx républicain et d’une tradition socialiste qui mettent l’accent sur la liberté face à la domination arbitraire et interpersonnelle. Ce tournant républicain marque toutefois également une rupture avec les anciennes conceptions socialistes de la liberté, qui avaient tendance à l’envisager en termes plus matérialistes : comme une liberté à l’égard de la nécessité, impliquant généralement une libération du labeur pénible et du besoin, rendue possible en théorie par le développement des forces productives dans le capitalisme, mais limitée dans la pratique par la société de classes. Ces conceptions de la liberté ont eu tendance à imaginer que le socialisme produirait une surabondance, et semblent donc considérer comme une menace la perspective de limiter la libre utilisation des dons de la nature. En effet, ces dernières années, nous avons vu des penseurs comme Dipesh Chakrabarty s’inquiéter de l’avenir de la liberté dans un monde soumis à des contraintes climatiques.

Ouvriers métallurgiques au travail dans une fonderie en Inde, Assam (décembre 2025). Photo : Donvikro. Wikimedia Commons.

Je m’appuie sur l’existentialisme pour tracer une voie entre ces deux pôles, ceux que je décris comme les conceptions « matérielles » ou « sociales » de la liberté, tout en développant une critique plus robuste du phénomène souvent désigné comme « la domination du marché », difficile à caractériser en termes républicains classiques. Je trouve la conception de Simone de Beauvoir sur l’ambiguïté de la liberté particulièrement riche pour cette réflexion. L’ambiguïté, pour Beauvoir, décrit la condition d’une conscience incarnée, et rend compte de la dualité entre le social et le matériel qui traverse tout le livre. Alors que l’existentialisme est souvent caricaturé comme un hyper-individualisme, Beauvoir tente de théoriser la liberté comme un projet collectif. Elle ne s’oppose pas à la notion hégélienne de liberté sociale per se, bien qu’elle la complique : alors que les descriptions de la liberté sociale tendent à décrire comment les libertés et les désirs individuels sont réconciliés avec la totalité sociale, Beauvoir souligne que la liberté collective est un projet fragile et toujours en cours de construction. C’est pourquoi je la considère comme une ressource vraiment importante pour un monde qui traverse une transformation sans précédent.

Simone de Beauvoir souligne que la liberté collective est un projet fragile et toujours en construction. C’est une ressource importante pour un monde qui traverse une transformation sans précédent.

Alyssa Battistoni 

Jochen Schmon – Cette approche existentialiste de l’émancipation semble également essentielle pour développer l’une de vos critiques principales sur les théories « néo-matérialistes » et le  discours sur l’Anthropocène. En vous appuyant sur Beauvoir et Sartre, vous affirmez qu’il n’y a pas d’échappatoire à une valorisation essentiellement humaine de la nature, que « la valeur de la nature doit être ce que nous en faisons ». À la fin de votre livre, vous déclarez sans détour que « si cela est anthropocentrique, je pense que c’est aussi honnête ». Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez exactement par ce qui semble être un anthropocentrisme assumé plutôt impopulaire ?

Alyssa Battistoni – Je tiens tout d’abord à souligner que l’ouvrage établit une distinction entre la manière dont le capitalisme valorise la nature et la manière dont nous pourrions la valoriser autrement. Il soutient que le capitalisme est une forme d’humanisme : il instaure une division fondamentale entre les êtres humains et toutes les autres entités, dans laquelle la vaste gamme des non-humains est constituée sous la forme du don gratuit. Il s’agit là d’un argument analytique plutôt que normatif : je n’approuve pas cette division, mais je montre comment elle découle des relations sociales capitalistes et de la relation salariale en particulier. Je reconnais que les êtres humains possèdent des qualités distinctives sans pour autant souscrire à une hiérarchie des êtres.

Mais je plaide également pour une valorisation de la nature différente de celle du capitalisme, et je considère qu’il s’agit là d’une responsabilité proprement humaine. Une grande partie de l’éthique écologique affirme que la nature possède une « valeur intrinsèque », mais bien que je comprenne le désir d’affirmer la valeur des entités non-humaines, je ne trouve pas cette revendication très utile. La notion de valeur intrinsèque semble souvent reposer sur un appel tacite au divin ou à une puissance au-delà de la vie humaine : la nature fait office de substitut à Dieu. Plus concrètement, je vois mal ce que ces appels à la valeur intrinsèque signifient réellement pour la manière dont nous devrions agir dans le monde. Nous pouvons affirmer que la nature a une valeur intrinsèque, mais dans nos vies, nous sommes inévitablement amenés à interagir avec d’autres êtres, à entrer en relation avec eux et à les utiliser – parfois même jusqu’à les détruire. Nous devons reconnaître que nous prenons ces décisions en permanence, et en assumer la responsabilité.

L’existentialisme nous offre des outils pour contrer cette conception morale omniprésente de la nature. Sartre et Beauvoir affirment que les valeurs ne sont pas données par Dieu ou par la nature, mais qu’elles ne sont que ce que nous choisissons d’affirmer et de mettre en œuvre dans le monde. La conception existentialiste de la valeur est anthropocentrique dans la mesure où elle soutient que la valeur est une catégorie humaine et que les êtres humains ont la responsabilité de décider de ce qui a de la valeur – mais ce n’est pas le genre d’anthropocentrisme qui affirme que seuls les humains ont de la valeur. Nous pouvons tout à fait accorder de la valeur à d’autres types d’êtres et à d’autres formes de vie, mais nous devons choisir de le faire, tant en actes qu’en paroles. Cela n’est peut-être pas très populaire, mais je pense que c’est vrai.

Nous pouvons affirmer que la nature a une valeur intrinsèque, mais dans nos vies, nous sommes inévitablement amenés à interagir avec d’autres êtres et parfois à les détruire. Nous devons assumer cette responsabilité.

Alyssa Battistoni
Des activistes du mouvement Ende Gelände à Hambach, en Allemange, 2017. Photo Leonhard Lenz. Wikimedia  Commons.

Jochen Schmon – Vos travaux universitaires semblent s’inspirer de votre engagement politique en tant que militante, intellectuelle publique et autrice. Vos futurs axes de recherche sont-ils également motivés par la volonté de vous impliquer dans les enjeux et les luttes politiques actuels ?

Alyssa Battistoni – Mon intérêt pour le changement climatique s’est développé à la suite de l’ouragan Katrina, et depuis lors, mes travaux universitaires ont toujours évolué en dialogue avec mon engagement politique et mes écrits publics. Cela a parfois pris la forme d’interventions politiques plus directes, comme dans A Planet to Win, ou dans des articles pour des publications telles que Jacobin, Dissent et la New Left Review. En revanche, Free Gifts est plus théorique, mais il relie également l’analyse plus abstraite du capitalisme à ses manifestations concrètes dans la politique climatique dominante, comme par exemple les taxes carbone et le capital naturel.

Je me lance actuellement dans un nouveau projet de livre sur le climat, le capitalisme et l’État, qui porte davantage sur la politique contemporaine. Je m’appuie sur la théorie marxiste de l’État pour mieux comprendre comment et pourquoi les États ont agi face au changement climatique – ou, le plus souvent, pourquoi ils n’ont pas agi – , tout en cherchant à actualiser cette théorie de l’État à l’ère du changement climatique. La pensée éco-marxiste a été très dynamique ces dernières années, mais la plupart des ouvrages majeurs de cette tradition négligent étrangement l’État, que nous devrons mieux comprendre si nous voulons agir de manière stratégique. J’espère donc que ce projet pourra apporter une certaine clarté sur le plan théorique, tout en abordant les changements que nous observons dans la politique climatique, qui s’éloigne des approches fondamentalistes du marché des années 1980 à 2010, pour s’orienter vers un modèle de politique climatique plus interventionniste, qu’il s’agisse de la politique industrielle verte de la République populaire de Chine ou du « marketcraft » aux États-Unis. J’espère également qu’il constituera un outil analytique utile pour les mouvements pour le climat qui cherchent à impliquer les États, que ce soit par le biais de campagnes d’action directe visant à bloquer les infrastructures des énergies fossiles, ou de mouvements de masse en faveur de la décarbonation.

Image principale : photo de Yiquan Zhang sur Unsplash.

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  1. Kate Aronoff, Alyssa Battistoni, Daniel Aldana Cohen et Thea Riofrancos, A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal, Verso, 2019. Introduction de Naomi Klein.
  2. Traduit par Jean-Christophe Helary et paru aux éditions du Seuil en 2024.
  3. L’agentivité désigne la faculté d’un être (individu ou groupe) à agir sur son environnement, à le transformer et à influencer autrui.

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23.09.2026 à 11:52

Sortir de la sidération, faire face aux feux

Élise Boutié

Chaque été, le récit médiatique sensationnaliste des incendies ravageant des régions entières nous laisse immobiles et apeuré·es. Or, la sidération nous empêche de penser les causes profondes et les responsabilités passées comme futures, prévient l’anthropologue Élise Boutié, spécialiste des feux extrêmes. Elle propose ici quelques pistes d’action.

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Texte intégral (7565 mots)
Temps de lecture : 12 minutes

Cet été nous avons respiré la fumée, reçu des notifications d’alertes, vu le nombre d’hectares calcinés s’emballer. Nous avons été bloqué·es dans des trains, empêché·es d’avancer par des flammes plus rapides, puissantes et débordantes que le TGV. Nous avons fixé les images des forêts en train de brûler, léchées par des brasiers sans fin ni satiété. En Drôme, à Fontainebleau, dans les Pyrénées-Orientales, dans les Landes, en Gironde, dans le Var. En Algérie aussi – mais ça on l’oublie souvent, l’autre côté de la Méditerranée. Nous avons vu les traces noires laissées par les maisons carbonisées, ces empreintes foncières déroulées par images satellites qui donnent à voir notre étalement, notre soif de terrain, notre emprise sur les espaces. L’uniformité des résidences secondaires ou de bord de mer, aussi. Nous avons vu, entendu, parfois scruté, les visages crispés de douleur et d’angoisse des évacué·es que nous donnaient les médias, voraces eux aussi de sensations à faire partager. Nous avons eu peur. Nous avons eu chaud. Nous nous sommes peut-être dit qu’il fallait faire quelque chose.

Et pourtant, nous étions immobiles, sidéré·es, incapables de penser. Et pourtant, ces images, ces sentiments, on les connaît, on les a déjà vus, déjà vécus. On devrait les reconnaître. Ce sont ceux de l’été 2025 face à l’incendie de l’Estaque à Marseille ou face à l’incendie de Ribaute dans l’Aude. Ceux de l’été 2022 face à l’incendie de Landiras et de la Teste-de-Buch dans les Landes. Et pourtant, il y a comme une amnésie collective. Certes savamment entretenue. Chaque été, on entre de plein fouet dans la saison des feux et on se surprend à rester coincé·e dans la sidération de redécouvrir le phénomène. Puis l’automne arrive, les inondations recouvrent de leurs coulées de boue les traces brûlées. Et on oublie (un peu) le chaud, le feu, la peur. Le printemps nous réveille plus ou moins lentement et on fait comme si on ne savait pas ce qui nous attend avec le mois de juin. La boucle tourne et s’auto-nourrit. Flashs infos, alertes, éléments de langage, images, peurs, appréhension, contrôle de l’avancée des flammes par applications interposées : sidération. Incapacité à penser. Rupture de l’intelligible. On se dit « qu’est-ce qui nous arrive ? », « comment ça se fait ? ». On n’ose pas franchir la ligne du « qui aurait pu prédire ? », dernière décence morale, mais la tentation est proche. Alors, oui, comment se fait-il qu’on reste bloqué·es dans cette sidération face aux feux catastrophes (encore presque exclusivement) estivaux ?

Nous étions immobiles, sidéré·es, incapables de penser. Et pourtant, ces images, ces sentiments, on les a déjà vus, déjà vécus. On devrait les reconnaître.

Depuis 2018, les feux extrêmes sont devenus mon objet de recherche. Au départ, presque par hasard. Je m’intéressais à la question de savoir ce que cela fait de perdre son environnement et d’assister à la dégradation des conditions d’habitabilité de son territoire. J’ai posé cette question à travers l’étude d’une vallée de Californie du sud dans laquelle les 2000 et quelque habitant·es n’ont plus accès à l’eau potable en raison de la surexploitation de la nappe phréatique par l’agro-industrie qui y fait pousser 80 % des carottes biologiques de Californie, commercialisées sous la forme de « baby-carrots ». Là, la catastrophe est souterraine, invisible, elle agit dans l’ombre et le silence, ce n’est pas un événement avec une date de début et la mesure de moyens engagés. Elle peut rester floue ou cachée un certain temps. À la fin de ce travail de recherche, en novembre 2018, un mégafeu considéré comme l’incendie le plus meurtrier de l’histoire de Californie détruit sept villes et villages en Californie du nord, dont Paradise et Magalia qui comptaient respectivement 27 000 et 11 000 habitant·es.

Je commence alors mon doctorat d’anthropologie sociale et j’ai l’impression qu’à travers cet incendie je pourrais prolonger la question qui m’intéresse : « comment vit-on sur un territoire abîmé ? ». Cette catastrophe est soudaine, spectaculaire, visible, indéniable. Dans la presse française et internationale je trouve quelques reportages sur le premier Noël des sinistré·es, d’autres sur les défis de l’organisation des distributions alimentaires aux plus précaires. Mais peu de choses sur ce qu’est un quotidien à plus ou moins long terme après un incendie.

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Comment vit-on là quand on y possède un titre de propriété sans plus de maison dessus ? Comment vivre là quand même la mairie a perdu ses archives, ses employé·es et doit désormais faire face à bien d’autres questions que la gestion des déchets ou du transport scolaire, en plus de répondre aux demandes des particuliers quant aux permis de reconstruire ? Comment vivre là lorsque la quasi intégralité de son voisinage est en prise avec un traumatisme individuel et collectif, un amoncellement de démarches administratives et une perte totale de repères ? Et puis, comment comprendre ce qui vient de se passer ? Comment le raconter ? Comment le faire entendre à celles et ceux qui n’y ont pas été confronté·es ? Comment vivre avec le souvenir entêtant de l’événement et la menace que cela puisse se reproduire ?

C’est à ces questions que j’ai consacré ma recherche doctorale afin de documenter et comprendre ce que le passage d’un feu catastrophe fait aux collectifs humains qu’il traverse et dont il bouleverse le monde. Regarder au-delà du spectaculaire et de l’extraordinaire pour m’intéresser au renversement du banal. Étymologiquement, le terme « catastrophe » vient du théâtre grec antique et désigne le dénouement du drame, le moment où l’intrigue se retourne, se renverse, est bouleversée, prend un autre cours. Désormais, il s’applique aux événements qui bouleversent les sociétés. Les sinistré·es rencontré·es parlent même d’un monde mis « sens dessus dessous », un monde dans lequel les normes, les habitudes, les repères sont brouillés, mélangés, étrangers. Je voulais comprendre concrètement, quotidiennement, socialement ce que cela implique.

➤ Lire aussi | Un désastre si bien préparé : retour sur l’été dans les Landes・Emmanuel Ducourneau et Manon Moreau (2026)

Incendie en Californie, 8 novembre 2018. Wikimedia.

Depuis huit ans, j’essaye donc de déployer une pensée et une analyse qui rendent compte des réalités, des transformations et des enjeux sociaux et politiques qu’entraînent les mégafeux sur un court, moyen et long-terme – tout en montrant que l’après-catastrophe n’existe jamais vraiment dans le sens où il est difficile de donner une date de fin à la catastrophe, contrairement à la facilité avec laquelle on peut se référer à « l’incendie du 8 novembre 2018 de Paradise » ou à « l’incendie du 5 juillet 2025 de Marseille ».

Devenus partie prenante de notre réalité climatique et sociale, il me semble important et urgent de regarder en face ces feux tantôt appelés « méga », « extrêmes », « de grande ampleur » ou « catastrophe »1, et de regarder au-delà du traitement médiatique qui leur est offert et qui est, parfois, l’un des seuls liens que les citoyen·nes ont avec ces événements.

Pourtant, chaque été depuis huit ans, je lis dans la presse les mêmes témoignages provenant de victimes différentes, les mêmes unes dans des journaux diamétralement opposés et les mêmes questions posées d’un territoire à l’autre. Et c’est toujours la même sidération qui est réactivée comme si on redécouvrait, chaque été, la réalité, la puissance et les impacts de ces incendies. Alors même qu’on a désormais des antécédents avec ces feux extrêmes. Comme si une nouvelle vieille d’il y a presque 10 ans se faisait passer pour un scoop. Et ça marche. Sont réactivés les mécanismes de l’empathie extrême avec peu de critiques des causes profondes de l’événement, de rappels des connaissances acquises sur l’évolution des feux ces vingt dernières années, de mise en avant des choix politiques faits au détriment des recommandations des travaux scientifiques. Parfois jaillit de la colère. Notamment de la part des sinistré·es qui ressentent une grande impuissance face à leurs pertes alors même qu’ils et elles savaient que cela étaient probable, voire possible. Mais cette colère est elle aussi traitée comme un écran de fumée qui non seulement circonscrit l’événement à des situations individuelles et isolées et entretien l’illusion que le rapport aux incendies ne passerait que par la réparation, la reconnaissance des dommages ou la transformation des régimes assurantiels – qui sont trois éléments très importants dans les processus de reconstruction, mais dont la mise en avant efface l’information principale, à savoir : les feux ne vont pas cesser.

Parfois jaillit de la colère. Notamment de la part des sinistré·es qui ressentent une grande impuissance face à leurs pertes alors même qu’ils et elles savaient que cela étaient probable, voire possible.

Alors que faire de cette sidération ? Et si cette sidération était en grande partie une construction sociale, un choix politique et médiatique qui empêcherait de penser l’après, c’est-à-dire la répétition et l’intensification des grands incendies, la recherche des causes profondes de ces événements, la prise de responsabilités pour le futur ?

La sidération est d’abord l’expression d’un choc et d’une peur individuels et collectifs face à ce qui est en train d’arriver : la destruction, la perte, la mort. Elle est donc normale et légitime. Mais comment la dépasser ? Comment retrouver un rapport intelligible à ce qu’il se passe ? Il me semble qu’il est désormais primordial de franchir la barrière de la sidération pour rattraper notre retard face à l’urgence climatique dont les feux extrêmes sont une des manifestations les plus actuelles et spectaculaires par l’ampleur de ses destructions.

15 juillet 2026, feu en forêt de Fontainebleau. Wikimedia.

Pour cela, il paraît essentiel de sortir les feux des récits médiatiques et politiques qui les cantonnent à des défis locaux de lutte anti-incendie et les résument à leurs chiffres records (hectares brûlés, durée de la lutte, moyens engagés, personnes évacuées, dégâts causés…). Il serait intéressant de produire des narrations et des analyses qui mettent l’ensemble de ces feux en perspective les uns avec les autres dans la façon dont ils affectent durablement les paysages, les habitant·es et même celles et ceux qui n’habitent pas là. En parlant par exemple de ce qu’il se passe en termes d’écologie ou de choix de reconstruction sur des territoires incendiés il y a plusieurs années. En faisant un bref historique des incendies passés sur un même territoire. En se demandant pourquoi ces récits des feux anciens tombent dans l’oubli. En comparant les prédictions du risque incendie et les événements. Enfin, en évoquant, ou mieux en dépliant, les couches historiques et politiques qui ont façonné ces paysages et leurs vulnérabilités. Car, bien que chaque incendie soit un événement territorialisé qui s’exprime différemment selon les conditions géographiques, sociales ou environnementales qu’il rencontre, et qu’à ce titre il est important qu’on le traite comme tel, tous ont pour cause commune des choix historiques et politiques responsables de leur inflammabilité.

En effet, la primauté des intérêts financiers et industriels sur ceux du vivant, avec notamment l’interdiction au XIXe siècle des pratiques paysannes en France2 et autochtones aux États-Unis de brûlage dans les forêts afin de ne pas mettre en danger la ressource bois, puis la primauté des intérêts touristiques et récréatifs de la forêt au XXe siècle3 et enfin le choix de l’étalement urbain et du mitage qu’il provoque tandis que disparaissent les usages et les sociétés agro-pastorales qui participaient pourtant à l’entretien de la lisière avec la forêt et donc à la protection des zones habitées face aux incendies. Il faut ainsi apprendre à voir dans ces forêts qui brûlent aujourd’hui, des paysages façonnés par des choix et des dynamiques enclenchées des siècles plus tôt et s’interroger alors sur la responsabilité de ces choix-là, au-delà de la simple question de la gestion de crise immédiate entreprise par la Préfecture. Rassembler ces incendies dans ce récit plus large pourrait nous permettre de nous interroger sur la désirabilité et la viabilités des paysages forestiers du futur, qu’ils soient habités ou non, et ainsi créer un espace de projections, de possibles et de désirs.

➤ À écouter en replay | Après le feu : traverser la catastrophe et réinventer un territoire qui répare et nourrit・Rencontre Terrestres (2025)

Par ailleurs, il paraît important de tisser et d’entretenir des liens de solidarité entre territoires incendiés, pour partager des expériences, des apprentissages, des questionnements, et entre territoires déjà incendiés et territoires « pas encore » incendiés, car comme je l’ai d’abord entendu dans la bouche des pompiers californiens avant de l’entendre pour la première fois ce printemps dans la bouche des pompiers français : la question n’est pas de savoir si ça va brûler, mais quand est-ce que ça va brûler. En plus des bienfaits préventifs, cela réduirait considérablement le temps de la sidération de l’après-incendie.

Des réflexes ou des savoirs concrets pourraient être mis en commun, notamment en ce qui concerne les savoirs botaniques et écologiques qui aideraient les sinistré·es à comprendre le passage et les ravages du feu. Cela pourrait permettre un échange sur les pratiques, quant à la gestion des bois brûlés et des controverses qu’elle suscite, par exemple. Ces réseaux, qui dépassent ceux de l’entraide logistique apportée au moment de l’incendie et de la lutte, sont en train de se constituer entre l’Aude, le Diois, les Pyrénées-Orientales, Marseille, les Landes et la Gironde, malgré les grandes difficultés face auxquelles se retrouvent les sinistré·es après un mégafeu. Ils peuvent être fragiles, notamment lorsqu’ils permettent à des groupes politiques rassemblés autour de valeurs anti-écologiques de renforcer leur affiliation identitaire et leur sentiment de complotisme. Mais assez vite, ils mettent en lien des allié·es autour de la défense du vivant, du vivable et du désirable. Certains d’entre eux existent notamment parce qu’ils sont les héritiers de mouvements paysans ou militants importants tels que la Confédération Paysanne ou les Soulèvements de la Terre. Leur existence et leur connaissance des moyens de lutte permet de constituer une base de savoirs partageables et applicables ainsi que l’espoir d’un contre-pouvoir politique qui serait capable de déplacer les questions face auxquelles nous placent les incendies vers des sujets sociaux et politiques plus profonds que sidérants.

Des réseaux sont en train de se constituer entre l’Aude, le Diois, les Pyrénées-Orientales, Marseille, les Landes et la Gironde.

De plus, il semble fondamental de ne pas cantonner les feux à la saison estivale, aussi bien dans les médias que dans l’agenda politique ou la vie citoyenne et individuelle. Ils sont l’une de nos priorités climatiques qui ne peuvent plus souffrir d’être brandis comme des marronniers et contraints à une temporalité fragmentée qui se révélerait à nous seulement au moment de leur ignition. Les feux sont présents, même lorsqu’ils ne brûlent pas de manière débordante. Non seulement ils appartiennent à l’écosystème forestier, ils sont toujours là, en sourdine, mais ils sont aussi utilisés en hiver par des éleveurs et des pompiers à des fins de débroussaillage, de prévention anti-incendie et d’ouverture des milieux. Ces pratiques méritent d’être connues et mieux reconnues car, au-delà de leurs bienfaits sur la réduction de l’intensité en cas de passage d’un incendie, elles créent un espace de familiarité avec le feu qui sort alors de la rhétorique de la menace et de l’ennemi intérieur à abattre.

Incendies de 2026 dans la forêt des Landes vus depuis le Cap Ferret. Wikimedia.

Enfin, il est plus que nécessaire que soit abolie la frontière entre sécurité et société civile. Hormis composer le 18 lorsqu’une fumée est observée au loin, regarder les images des pompiers en grève se faire gazer par les CRS lorsqu’ils manifestent, ou exiger des comptes et des justifications quant aux stratégies déployées dans la lutte anti-incendie, nous avons peu de liens avec les sapeurs-pompiers et savons peu de choses sur le fonctionnement de leurs services. Et en tant que citoyen·nes, nous aurions beaucoup à gagner à comprendre leur structuration et leurs doctrines et à écouter leur manière de parler de leur métier et du feu. Cela réduirait le fossé qui nous sépare et nous permettrait d’une part de nous sentir moins dépossédé·es des éléments qui peuvent contribuer à nous faire nous sentir en sécurité en cas d’incendie. Et d’autre part, à pouvoir formuler des critiques et des demandes claires et propres à la sphère citoyenne qui ne reprennent pas seulement celles formulées et relayées par les médias.

Demander plus de Canadairs n’arrangera la lutte anti-incendie qu’au moment où les forêts brûlent, mais ne permettra ni de comprendre les autres moyens de défense mobilisés par les sapeurs-pompiers (comme l’usage du contre-feu par exemple, qui doit impérativement se développer au vu de la raréfaction de la ressource en eau), ni la complexité de leur mission au sol (appréhension du terrain, coordination des équipes, exposition aux fumées, calcul de la prise de risque…). L’accent mis sur la demande en Canadairs ne fait que renforcer l’illusion technosolutioniste au détriment des savoirs territorialisés. En revanche, comprendre les connaissances des pompiers sur l’état de la végétation, les controverses qui animent leurs rangs, les rapports hiérarchiques et bien d’autres choses, nous permettrait de pouvoir élargir et complexifier le spectre des expériences racontées post-incendie, de nous sentir moins exclu·es du théâtre des opérations de lutte et d’ouvrir un espace de compréhension mutuelle au-delà de simplement s’en remettre aux pompiers quand la forêt et la maison brûlent.

C’est sur tout cela que la sidération pose un voile opaque. Il est temps de le retirer pour regarder ce qu’il se passe en-dessous et jusque dans les plis de ses coutures. Le travail sera long, nous n’avons plus beaucoup de temps, mais il faut s’y atteler.


Image principale : Jarden Bellamkonda sur Unsplash.

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Notes

  1. Le terme mégafeu a été utilisé pour la première fois aux États-Unis en 2013 par le chef du service forestier pour désigner des feux dont l’ampleur et les comportements n’avaient jamais été vus auparavant ni par les professionnels, ni par les riverains. Depuis, le terme a beaucoup été relayé dans les médias mais le monde scientifique formule certaines critiques à son égard et propose d’une part de conserver ce terme au contexte états-unien et d’essayer d’en trouver d’autres pour d’autres situations tout en établissant des critères précis à partir desquels les feux pourraient être appelés ainsi. Voir notamment Stoof et al. “Megafire: An ambiguous and emotive term best avoided by science” ou Linley et al. “What do you mean “megafire”?”.
  2. Voir par exemple le travail de recherche de la géographe Pauline Vilain-Carlotti sur les pratiques de brûlage dirigé en Corse.
  3. Voir le travail de l’historienne de la forêt méditerranéenne Martine Chalvet.

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18.09.2026 à 18:52

Un désastre si bien préparé : retour sur l’été dans les Landes

Emmanuel Ducourneau · Manon Moreau

Il y a bien longtemps, on pouvait en rêver : + 2°C, comme un été prolongé. Les 2°C sont là et c’est un cauchemar. Dans les Landes, en plus des incendies monstres à répétition qui dévorent les plantations de pins, une autre brûlure menace, venue de l’océan : celles des physalies, qui débarquent en vagues infernales. Enquête au cœur d’écologies bouleversées.

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Texte intégral (15152 mots)
Temps de lecture : 28 minutes

Le feu est arrivé par le ciel

Le feu est arrivé par le ciel. Canicule, la terre brûlait et avec elle le jardin. Les ronces laissées là pour réparer le sol fatigué voyaient leurs feuilles non pas faner mais brunir et sécher comme passées au four. La vie déjà avait changé. La chaleur organisait nos journées, nos déplacements, nos échanges donc, imposant un étrange couvre-feu diurne. L’été venait de commencer et les humains étaient aux abris. Les merles, eux, ne chantaient plus. Je ne sais pas s’ils avaient cessé de chanter parce qu’ils étaient morts, ou s’ils se taisaient sidérés de tristesse. Dans les nids les nouveaux et nouvelles né·es à plumes mouraient.

Or les oiseaux, de leur chant, dessinent le monde, organisent les vents, appellent les saisons. Leur silence annonce toujours le chaos. Cet hiver déjà, pendant les grandes tempêtes, leurs frères macareux étaient tombés par milliers, échoués morts ou mourants sur les grandes plages landaises. L’océan vomissait des oiseaux. Nous les avions ramassés pendant des jours et des nuits, surveillant les marées qui étaient devenues des marées d’oiseaux morts. Il faut imaginer les plages couvertes de corps plumeux noirs et blancs aux yeux dessinés, grand bec rouge, créatures célestes faites pour plonger, corps parfaits, ailes affûtées, pattes palmées, lien ciel-océan, mais épuisées par le grand désordre climatique elles mouraient. Nous avions passé des semaines de février à marcher dans le sable au milieu des tonnes de déchets amenés eux aussi par la tempête, trouver parfois un oiseau survivant, puis deux, trois, dix, les caler au chaud contre des bouillottes puis les acheminer dans les centres de soin, où une infime minorité survivait. Le sentiment d’avoir fait notre part était enseveli sous la tristesse immense de voir les oiseaux mourir, et sous l’angoisse qui occupait les esprits comme la tempête le ciel. Car ce n’est jamais bon signe, quand les oiseaux commencent à mourir. Toutes les vieilles histoires nous le disent. Quand l’océan et le ciel pleurent des oiseaux, c’est que le désastre s’annonce.

Et le désastre était venu, quelques mois plus tard, avec l’été. En ces jours de canicule les couchers de soleil au-dessus de l’océan étaient peut-être plus éblouissants que d’habitude. Désespérants de beauté. Le soleil ne chauffait plus, il brûlait la terre. Et nous étions là, tous les soirs, en haut de la dune, à regarder le spectacle sublime de son coucher dans l’océan, dans une atmosphère de fin du monde sans cesse renouvelée. Il y avait là quelque chose du Melancholia de Lars Von Trier, à cause de la mélancolie oui, et de l’impuissance. Tous les soirs nous pleurions le monde et sa beauté qui se consumaient sous nos yeux. Alors la rage est venue.

Et le feu est descendu du ciel pour gagner la terre.

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Le 23 juillet, un incendie se déclare à Biscarrosse, le long de la départementale 652. Un véhicule prend feu au bord de la route et embrase la pinède ; très vite, des milliers d’hectares sont parcourus par les flammes et des milliers de personnes doivent être évacuées1. Rien ne va dans cette phrase ni dans cette histoire. Strophe, antistrophe, catastrophe. Une route, un moteur, de la végétation sèche, des campings, des sirènes, des sacs faits trop vite, des routes qui ne servent plus à rejoindre la plage mais à fuir.

Les Landes sont un territoire pris entre deux grands milieux : la forêt et l’océan. Pour les visiteurs venus de toute la France, elles peuvent prendre la forme d’un paradis saisonnier. Pour celles et ceux qui y vivent, elles sont plus simplement un milieu de vie, fait d’habitudes, de gestes appris et de savoirs incorporés. Marcher sous les pins, suivre les pistes, chercher l’ombre, traverser la dune, lire les baïnes, sentir la houle, entrer dans l’eau, ressortir, recommencer : ce ne sont pas seulement des loisirs posés sur un territoire, mais des manières de l’habiter.

Marcher dans la forêt ou entrer dans l’océan sont deux affordances majeures du pays, au sens où le psychologue américain James J. Gibson appelait affordances les possibilités d’action offertes par un environnement à celles et ceux qui le fréquentent2. Habiter un territoire, c’est apprendre ce qu’il rend possible, ce qu’il rend difficile et parfois ce qu’il interdit.

Or cet été-là, ces possibilités se sont déplacées. La forêt dans laquelle on allait chercher la fraîcheur est devenue un endroit dont il fallait sortir. Restait l’océan. L’eau consolatrice. L’eau qui apaise et guérit. Oui, la forêt brûlait, Forêt brûlait faudrait-il écrire, pour prendre mieux la mesure de ce que signifie la destruction d’un être pareil. Forêt brûle, Forêt agonise, Forêt s’asphyxie, Forêt. Mais nous avions l’océan. Dès le mois de mai, les Landes sont un joyeux bazar après le désert de l’hiver. Ça lézarde sur le sable, ça saute dans les vagues, ça surfe, ça nage, ça contemple.

Et c’est alors que le feu a gagné l’océan. Les incendies étaient encore à leur comble quand les physalies sont arrivées.

Comme le soleil couchant des jours de canicule, les physalies sont d’une terrible beauté. Transparentes, bleues, roses, créatures qu’aucun peintre n’oserait imaginer, elles flottent à la surface, poussées par les vents. Ce n’est pas qu’elles s’en prennent à nous. Elles sont là, c’est tout. Leurs longs tentacules rencontrent une peau, s’enroulent autour d’un bras, d’une jambe, d’une cheville. On dirait un tatouage éphémère. Puis vient la douleur. La piqûre se meut vite en brûlure, qui vire sensation de plaie et de coup. « Je ne supporte même pas le vent sur ma peau », disait une amie en sortant du poste de secours, alors qu’il n’y avait pas de vent. Le poids de l’air lui-même était douloureux.

L’océan, en ces mois d’été, était magnifique, jouant de tous ses bleus. Les vastes plages étaient peuplées de parasols de toutes les couleurs. Et l’océan était vide. Il semblait n’être plus qu’un espace de réalité virtuelle : on pouvait le contempler, rêver d’y entrer, mais les corps n’y entraient plus. Comme les forêts, l’océan nous était interdit. L’eau comme la terre devenait inhabitable.

Que s’est-il passé ? Pour répondre, il faut prendre au sérieux un chiffre minuscule : +2 °C.

Sarah Adatte sur Unsplash.

➤ Lire aussi | « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique »・Collectif (2026)

Ouvrir deux degrés

Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble pourtant être resté le même. Mais une température n’est jamais seulement un chiffre. Elle condense des transferts d’énergie, des instruments, des stations météorologiques, des modèles, des protocoles, des institutions, des masses d’air et des histoires de combustion.

Il ne s’agit pas de dire que deux degrés expliqueraient mécaniquement les incendies ou l’arrivée des physalies. Ce serait inexact. Un incendie suppose toujours la rencontre d’une météo propice à sa propagation, d’une source d’ignition, d’un combustible suffisamment sec et d’une continuité de végétation. Une physalie, de son côté, n’arrive pas sur une plage parce qu’une eau a franchi un seuil magique : sa présence dépend de configurations de vent, de houle, de courants, de pression atmosphérique, de saison et de trajectoires océaniques. Les deux degrés sont donc moins une cause qu’une porte d’entrée dans l’enquête.

Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble être resté le même.

Cette porte n’a pourtant rien d’abstrait. Météo-France estime que la France hexagonale et la Corse se sont déjà réchauffées d’environ 1,9 °C depuis 1900 ; l’Europe se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. En juillet 2026, la chaleur a cessé d’être un arrière-plan : avec une température moyenne nationale de 24,9 °C, Météo-France a décrit ce mois comme le plus chaud jamais enregistré en France, tous mois confondus, depuis le début des mesures en 1900, avec une anomalie de +3,8 °C par rapport à la normale 1991-2020, un fort déficit de pluie, des sols superficiels très secs et des conditions maintenant un risque important de feux de végétation3.

C’est ce changement permanent d’échelle que nous appelons matériologie profonde4 : partir d’un objet, d’un phénomène ou d’une expérience sensible, puis en déplier les conditions matérielles d’existence jusqu’à faire apparaître les systèmes techniques, économiques, politiques, géologiques et biologiques auxquels il est relié5. Il ne s’agit pas de tout expliquer par tout, ce qui reviendrait à ne plus rien expliquer. Il s’agit plutôt de résister au réflexe inverse : isoler un événement, le réduire à une cause immédiate, puis refermer l’enquête. Un moteur brûle, donc la forêt brûle. L’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent. La formule rassure parce qu’elle trace une ligne droite. Or le monde ne tient presque jamais dans des lignes droites.

Derrière la température se trouvent des photons et des molécules. Le Soleil envoie un rayonnement vers la Terre ; une partie est réfléchie, une autre est absorbée. Sols, océans, végétation et bâtiments restituent ensuite une partie de cette énergie sous forme de rayonnement infrarouge. Certaines molécules présentes dans l’atmosphère, notamment la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone, le méthane ou le protoxyde d’azote, absorbent et réémettent une partie de ce rayonnement. Faire varier leur concentration revient à modifier la manière dont l’énergie circule entre la surface terrestre, l’atmosphère et l’espace6.

Derrière deux degrés apparaît aussi l’eau. Quand elle s’évapore depuis un sol, l’océan ou les feuilles d’un arbre, l’eau absorbe de l’énergie. Un sol humide et un sol sec ne répondent donc pas de la même façon au rayonnement solaire. Une forêt qui dispose d’assez d’eau pour transpirer ne produit pas le même microclimat qu’une végétation en stress hydrique. Lorsque l’eau manque, une part plus importante de l’énergie reçue réchauffe directement la surface et l’air ; inversement, une température plus élevée augmente l’évapotranspiration et peut accentuer l’assèchement. L’humidité des sols devient une mémoire : elle garde la trace des pluies tombées plusieurs semaines auparavant, de celles qui ne sont pas tombées, de la profondeur de la nappe, de la capacité des racines à aller chercher l’eau7.

Lacanau, été 2026. Sarah Adatte sur Unsplash.

Le carbone présent aujourd’hui dans l’atmosphère porte lui aussi une histoire, dont une partie est géologique. Le charbon, le pétrole et le gaz proviennent de matières organiques enfouies et transformées pendant des millions d’années. L’industrialisation a construit des dispositifs capables de remettre très rapidement ce carbone en circulation : mines, puits, plateformes, pipelines, raffineries, centrales, hauts-fourneaux, cimenteries, moteurs. Un moteur thermique peut être regardé comme une petite machine à raccourcir le temps : quelques secondes de combustion suffisent à restituer à l’atmosphère du carbone immobilisé pendant des temps profonds, et une partie de ce carbone continuera d’affecter le cycle climatique pendant des millénaires8.

Le +2 °C local ouvre alors sur une géographie mondiale de l’extraction et de la combustion. Mais il rencontre aussi des conditions locales : sable, bitume, zones humides, pinèdes, fossés de drainage, histoire forestière, urbanisation, circulation touristique. Le réchauffement global ne s’applique jamais à un territoire neutre. Il rencontre une géologie, des sols, des végétations, des formes de propriété, des infrastructures, une histoire de l’aménagement. La matériologie profonde consiste à faire le mouvement inverse de l’indicateur : là où le chiffre simplifie jusqu’à devenir presque invisible, elle rouvre ce qu’il contient.

Dans les Landes, cet été, une partie de ce qu’il contient est devenue brutalement visible : la forêt a brûlé.

Ce qui brûle lorsqu’une forêt brûle

Qu’est-ce qui brûle exactement lorsqu’une forêt brûle ? Pas le bois d’un seul coup. Une branche exposée à la chaleur doit d’abord chauffer et perdre une partie de son eau. À mesure que la température augmente, ses principaux constituants, cellulose, hémicellulose et lignine, commencent à se décomposer : c’est la pyrolyse. Cette transformation produit des composés volatils qui, lorsqu’ils rencontrent l’oxygène et atteignent des conditions suffisantes de température, peuvent s’enflammer. Une part importante de ce que nous voyons brûler dans une flamme n’est donc pas directement le bois solide, mais les gaz issus de sa décomposition thermique9.

Bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.

Une aiguille chauffe, perd son eau, pyrolyse ; les gaz qu’elle libère brûlent et produisent à leur tour de la chaleur ; cette énergie est transférée vers les aiguilles, les feuilles ou les branches voisines, qui entrent à leur tour dans le processus. Le feu fabrique devant lui les conditions permettant à un autre feu de commencer. Mais cela signifie aussi que, bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.

La teneur en eau des combustibles végétaux, notamment des éléments fins et morts, joue un rôle déterminant dans leur capacité à s’enflammer et dans le comportement du feu10. Tant qu’une aiguille ou une branche contient suffisamment d’eau, une partie de l’énergie reçue sert à chauffer puis à évaporer cette eau. Lorsqu’elle s’assèche, davantage d’énergie participe directement à son échauffement et à sa pyrolyse. Le changement climatique intervient ici non comme une allumette, mais comme une modification des conditions de possibilité du feu : températures plus élevées, évaporation accrue, végétation plus sèche, danger météorologique plus fréquent ou plus intense.

Puis vient le pin. Le pin maritime (Pinus pinaster) constitue l’essence dominante du massif landais. Ses aiguilles, une fois tombées et sèches, forment une litière composée de matières lignocellulosiques, auxquelles s’ajoutent cires, lipides et composés terpéniques11. Des travaux expérimentaux conduits sur plusieurs espèces méditerranéennes, dont le pin maritime, ont montré que la concentration en terpènes de la litière pouvait être associée à certaines dimensions de l’inflammabilité, notamment la hauteur des flammes et le délai d’ignition12. Mais il serait contraire à l’enquête de conclure : le pin brûle, donc le pin explique le feu.

L’inflammabilité d’une végétation dépend de son humidité, de la quantité de combustible disponible, de sa taille, de sa disposition, du sous-bois, du vent, de la météo et de la structure du peuplement. Pour devenir incendie, le feu a besoin de relations spatiales. Une aiguille isolée peut brûler et s’éteindre. Une litière continue permet à la combustion de passer d’un élément au suivant. Des herbes, des fougères ou des arbustes peuvent relier cette litière aux branches basses ; celles-ci peuvent conduire les flammes vers les houppiers. Verticalement et horizontalement, la végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter13. Le paysage devient une architecture du combustible.

La végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter. Le paysage devient une architecture du combustible.

Mais cette architecture a une histoire. La forêt des Landes de Gascogne n’est pas un espace « naturel » sur lequel l’incendie viendrait se déposer. Le pin maritime était présent bien avant le XIXe siècle, mais l’étendue et la structure du massif contemporain résultent en grande partie d’une transformation profonde du territoire. La loi du 19 juin 1857 relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne accélère le drainage des landes humides et l’extension des boisements de pin maritime. Les quelque 200 000 hectares de forêt naturelle mentionnés au milieu du XIXe siècle s’intègrent progressivement à un massif qui approche aujourd’hui le million d’hectares, principalement orienté vers la production de bois14.

Forêt des Landes à Mézos. Wikimedia.

Il faut s’arrêter sur le mot « assainir ». Il signifie drainer, évacuer l’eau, rendre cultivable. Mais il déborde l’hydrologie. À travers la « mise en valeur » des Landes se dessine aussi un projet de transformation sociale : rendre productif un territoire considéré comme sauvage, archaïque ou improductif, et transformer avec lui les manières de vivre de celles et ceux qui l’habitent. La forêt actuelle est donc à la fois un écosystème, un paysage et une infrastructure de production biologique. Dire cela ne revient pas à affirmer que la sylviculture cause l’incendie. Cela signifie que lorsque la flamme traverse le massif, elle traverse aussi des choix d’aménagement, des formes de propriété, une économie, une histoire de ce que devait être un territoire utile.

La forêt de pins n’est pas une forêt mais une immense monoculture qui a des airs en été de boîte d’allumettes géante : cette phrase est injuste si on la lit comme une description botanique complète ; elle est juste si on l’entend comme un cri devant une certaine simplification du vivant. La pinède landaise n’est pas seulement du bois qui pousse. Elle est une manière d’organiser l’eau, le sable, le travail, l’industrie, la circulation, la chasse, le tourisme, le risque et le feu.

Sous cette histoire apparaît encore une autre matière : le sable. Les sols du plateau landais sont largement sableux et leurs fonctionnements hydriques sont fortement liés à la présence et à la profondeur de la nappe. Une flamme située plusieurs mètres au-dessus du sol entretient ainsi une relation avec l’eau disponible sous les racines, avec la porosité du sable, avec la profondeur de la nappe et avec l’histoire géologique des Landes. Nous étions partis d’une flamme ; nous voilà dans un grain de quartz.

Puis survient l’ignition. À l’heure où nous écrivons, il importe de ne pas transformer cette enquête matérielle en enquête judiciaire : l’origine exacte d’un feu particulier doit être établie par celles et ceux qui en ont la charge. Mais la distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle, une flamme ou une surface chaude peuvent expliquer le premier foyer. Elles n’expliquent pas seules plusieurs milliers d’hectares brûlés. Pour que ce foyer devienne incendie, il doit rencontrer tout ce que nous venons de suivre : des matières capables de brûler, un état hydrique, une continuité de combustibles, du vent, une atmosphère, une organisation du paysage.

La distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle peut expliquer le premier foyer mais n’explique pas plusieurs milliers d’hectares brûlés.

Lorsque le feu devient suffisamment important, il commence lui-même à modifier les conditions dans lesquelles il se propage. La combustion chauffe fortement l’air, qui s’élève et génère des mouvements convectifs ; l’atmosphère modifiée agit en retour sur le front de feu. La conséquence devient une nouvelle condition. L’incendie devient, dans une certaine mesure, actant de son propre incendie15.

Puis le feu atteint campings, maisons et routes. La maison de milliers d’animaux brûle. Les animaux brûlent. Les petits, les terriers, les nids. Les maisons des humains brûlent. Une route qui servait quelques heures plus tôt à rejoindre la plage devient axe d’évacuation. Un gymnase devient hébergement d’urgence. Une voiture devient moyen de fuite. Un téléphone devient dispositif d’alerte. Ce que l’on appelait quelques heures plus tôt un paysage devient une infrastructure capable de redistribuer les humains qui l’habitent.

Reste l’océan.

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Ce qui brûle lorsqu’un océan brûle

La physalie est souvent appelée « méduse », mais elle n’en est pas une. Physalia physalis appartient aux siphonophores, un groupe de cnidaires coloniaux. Ce qui se présente à nos yeux comme un seul animal est en réalité composé d’unités spécialisées et interdépendantes, les zooïdes : certaines participent à la capture et à la digestion des proies, d’autres à la reproduction, d’autres encore portent les tentacules et les cellules urticantes16. Nous cherchions un animal ; nous trouvons déjà un assemblage.

La partie bleue ou violacée visible à la surface, le pneumatophore, est un flotteur rempli de gaz qui maintient la colonie exactement à l’interface entre deux fluides : l’air et l’eau. Sa crête se comporte comme une voile. Au-dessus, elle prend le vent ; sous la surface pendent les zooïdes et les tentacules, soumis aux mouvements de l’eau. La physalie existe donc matériellement dans la relation entre atmosphère et océan.

Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte.

Cette morphologie change la manière de raconter son arrivée. Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte. Des travaux sur l’arrivée massive de physalies observée sur la côte basque en août 2010 montrent le rôle majeur du vent dans leur transport vers le sud-est du golfe de Gascogne ; d’autres expériences, conduites avec des répliques tridimensionnelles, montrent que la forme et l’orientation de la voile influencent leur dérive et que, dans les conditions étudiées, leur vitesse moyenne représente environ 1,7 % de celle du vent17. Quelques centimètres de membrane deviennent ainsi un dispositif spatial.

Physalia physalis. Wikimedia.

Ici encore, l’enquête sur les deux degrés doit rester prudente. La formule « l’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent » est séduisante parce qu’elle donne une causalité simple à un phénomène spectaculaire. Les connaissances disponibles décrivent un système plus complexe. Des travaux sur les arrivées inhabituelles de physalies sur les côtes ibériques durant l’été 2019 soulignent le rôle de configurations atmosphériques et océanographiques particulières : basses pressions, vents d’ouest, courants anormalement orientés vers l’est, vagues plus importantes. Certaines conditions de vent et de houle favorisant ces arrivées pourraient devenir plus fréquentes dans un climat futur, sans faire de la seule température de l’eau la cause des échouages18.

La présence de physalies sur les côtes aquitaines n’est d’ailleurs pas nouvelle : le Centre antipoison de Bordeaux documentait déjà 154 cas d’envenimation en 2010 et 885 en 201119. Ce qui interroge aujourd’hui n’est donc pas l’apparition d’un organisme inconnu, mais la récurrence et l’ampleur possible des échouages, et la manière dont ils rencontrent des étés plus chauds, des littoraux surfréquentés, des corps venus chercher la fraîcheur et des dispositifs de surveillance capables de transformer un organisme flottant en interdiction de baignade.

Sous le flotteur pendent de longs tentacules. Ils portent des cnidocytes, cellules spécialisées contenant de minuscules capsules : les nématocystes. Lorsqu’un stimulus les déclenche, un filament jusque-là replié à l’intérieur de la capsule se déploie à très grande vitesse. La première machine responsable de la brûlure possède de l’eau, des ions, une capsule, une membrane et un filament replié sous tension20.

Le contact suffit à libérer cette énergie accumulée. Le filament se déploie, puis le venin agit sur les tissus. Il n’existe pas un « poison » unique, mais un mélange complexe de molécules biologiquement actives : protéines, peptides, enzymes. Lorsque ces dispositifs microscopiques rencontrent notre peau, leurs molécules peuvent perturber des membranes, provoquer une réponse inflammatoire et activer les voies nerveuses de la douleur. Ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé. Une différence de pression devient mouvement ; le mouvement permet l’action de molécules ; ces molécules modifient des cellules ; des neurones transmettent des signaux électriques. Quelque part dans cette chaîne, de l’eau, des ions, des protéines et de l’électricité deviennent une expérience : j’ai mal.

Avec les physalies, ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé : des molécules modifient des cellules.

Puis interviennent les humains. Une physalie ne ferme pas une plage. Elle flotte. Un sauveteur la repère. Une personne piquée arrive au poste de secours. L’information circule. Le risque est évalué. Une décision est prise. Le drapeau change. Les baigneurs sortent de l’eau. Après toute une série de traductions, une capsule de quelques micromètres participe à une décision municipale et recompose les vacances de milliers de personnes. Le vent devient drapeau. Le nématocyste devient plage interdite. L’océan est toujours devant nous, mais nous ne pouvons plus y entrer.

Ce que nous percevons ressemble encore au monde familier, une forêt ressemble à une forêt, un océan ressemble à un océan, alors que les relations matérielles qui les composent ont déjà changé : l’estrangisation devient vertigineuse. Ce n’est pas la réalité qui devient virtuelle, c’est notre perception qui accuse un retard sur sa transformation. Nous habitons momentanément une sorte d’interface analogique, où l’apparence du monde persiste alors que ses conditions d’usage se sont déplacées.

Dans la forêt comme dans l’océan, deux chaînes matérielles très différentes produisent alors un effet comparable. Dans un cas : chaleur, déficit hydrique, végétation, vent, ignition, combustion, fumée, pompiers, routes fermées, évacuations. Dans l’autre : atmosphère, vents, courants, physalie, tentacules, nématocystes, venin, sauveteurs, drapeau rouge, baignade interdite. Dans les deux cas, le paysage cesse d’être seulement quelque chose que l’on regarde ou que l’on pratique. Il devient capable de déplacer, arrêter ou réorienter les corps humains. Et les deux chaînes finissent par converger vers le même endroit : la peau.

Panneau de mise en garde sur les physalies. Wikimedia.

La peau comme thermomètre sensible

Nous avions pris pour point de départ un écran faisant office de thermomètre. Il transforme une propriété physique en nombre et mesure avec une certaine indifférence : 27, 29, 31, 33. Il ne dit rien de celle ou celui qui regarde le chiffre, qui travaille sous le soleil, dort sous une tente, vit dans une maison isolée ou climatisée, peut partir ou doit rester. La peau fonctionne autrement. Elle chauffe, transpire, rougit. Elle reçoit des rayonnements, des particules et des molécules. Elle réagit à l’humidité de l’air, à la chaleur, à la fumée, au venin. Elle ne transforme pas seulement un environnement en information, mais en expérience située. Elle ne mesure pas le climat en degrés. Elle mesure ce qu’un territoire nous permet encore de faire : puis-je entrer dans la forêt ? Puis-je ouvrir ma fenêtre sans respirer de fumée ? Puis-je rester chez moi ? Puis-je entrer dans l’océan ? Puis-je laisser mon enfant se baigner ?

L’habitabilité d’un territoire ne désigne donc pas seulement la possibilité biologique d’y survivre. Elle tient à une multitude de pratiques ordinaires : marcher, respirer, dormir, travailler, se déplacer, se baigner, rester chez soi, prendre soin de proches. Le GIEC montre combien le changement climatique agit déjà sur les conditions d’habitabilité en augmentant les risques auxquels sont exposés humains et écosystèmes et en rapprochant certains systèmes de leurs limites d’adaptation21. Lorsque ces possibilités se réduisent ou disparaissent, même temporairement, le changement climatique cesse d’être seulement une moyenne, une courbe ou une projection. Il devient une restriction d’usage du monde.

Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure. Il faut manier ce rapprochement avec précaution. Une flamme et un venin ne produisent pas la même lésion. Dans le premier cas, la chaleur endommage directement les tissus ; dans le second, des molécules injectées par les nématocystes provoquent des réactions toxiques, inflammatoires et nerveuses. Mais ces deux chaînes matérielles finissent par entrer dans le même vocabulaire sensible : ça brûle.

Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure.

La douleur est ce point étrange où un événement matériel devient une expérience qui ne peut jamais être entièrement objectivée. L’International Association for the Study of Pain la définit comme une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle, associée ou ressemblant à celle liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle22. La douleur ne se réduit donc ni à la lésion ni au signal nerveux. Elle est toujours éprouvée par quelqu’un, dans une histoire corporelle et sociale.

C’est pourquoi les récits comptent. Dire « ça brûle » ne suffit pas toujours. Des victimes comparent parfois la piqûre de physalie à une douleur d’accouchement, sur laquelle nous reviendrons23. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence médicale. Il n’existe pas d’unité universelle permettant de convertir une douleur dans une autre. Mais ces comparaisons rendent communicable une expérience qui, sans elles, resterait presque muette. La physalie devient alors, involontairement, un médiateur entre des corps, des seuils, des histoires de douleur et des normes sociales sur ce qu’il faudrait supporter ou ne pas dire.

Car l’histoire des sociétés industrielles peut aussi être racontée comme celle d’une tentative croissante de rendre le monde disponible : mesurer, cartographier, cadastrer, drainer, extraire, transformer, canaliser, accélérer, transporter. Hartmut Rosa a décrit cette dynamique moderne de mise à disposition du monde et le paradoxe par lequel l’augmentation permanente de notre capacité de contrôle finit par produire de nouvelles formes d’indisponibilité24. La forêt landaise porte concrètement une partie de cette histoire : drainage, plantation, quadrillage, production forestière. L’océan également : routes maritimes, ports, pêcheries, câbles sous-marins, infrastructures énergétiques, extraction, tourisme. Incendies et physalies produisent le mouvement inverse. Le milieu redevient capable de nous opposer ses conditions. Le feu dit : partez. Le drapeau dit : n’entrez pas. Le corps dit : j’ai mal.

Physalie échouée. Wikimedia.

À ce point du récit, on peut risquer une lecture mythologique, à condition de la tenir pour ce qu’elle est : non une preuve, mais une parabole. Prométhée vole le feu et le rend aux humains après qu’il leur eut été confisqué ; son corps, plus tard, en paie le prix. Icare, lui, ne vole pas le feu, mais il oublie le seuil. Il s’approche trop du soleil, la chaleur défait la cire, et vient la chute. Entre les deux se dessine une mythologie minimale de la modernité industrielle : prendre le feu, puis oublier les limites25.

Ce feu, les sociétés industrielles l’ont ensuite démultiplié : machines à vapeur, hauts-fourneaux, chaudières, centrales thermiques, turbines, moteurs. Elles ont extrait du charbon, du pétrole et du gaz accumulés pendant des temps géologiques, puis les ont brûlés à une vitesse sans commune mesure avec celle de leur formation26. Une partie des produits de ces combustions s’est accumulée dans l’atmosphère. Dire que le feu maîtrisé est devenu climat relève du raccourci, mais d’un raccourci matériellement fondé : les combustions industrielles ont modifié la composition de l’atmosphère ; ce climat modifié rend désormais plus probables certaines conditions dans lesquelles d’autres feux peuvent se développer.

Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement.

C’est ici que la physalie ouvre une scène plus spéculative encore. En cet été où la brûlure semble passer de la forêt à l’océan, l’homme prométhéen, ou plutôt le sujet historique masculinisé qui s’est autorisé à brûler le monde pour accroître sa puissance, se trouve à son tour exposé à une brûlure issue du monde qu’il a contribué à transformer. Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement. Il ne s’agit pas d’en faire une équivalence. L’accouchement ne se réduit ni à une intensité nerveuse, ni à une sensation isolée ; il engage une histoire physiologique, hormonale, affective, sociale et politique qui ne se laisse pas transférer par simple analogie.

Mais quelque chose, malgré tout, se déplace. Une douleur tenue hors de l’expérience masculine revient soudain dans certains corps : diffuse et précise, brûlante, battante, presque déchirante. Il faut se tenir, s’appuyer, se cambrer, pendant que tout brûle. Non pas la naissance elle-même, bien sûr, mais un écho de sa violence sensible ; non pas « la douleur des femmes », comme s’il existait une expérience unique, homogène, appropriable, mais le trouble d’une douleur jusqu’ici située, pour beaucoup d’hommes, dans le récit des autres.

La perspective féministe devient alors décisive, non parce que le dérèglement climatique devrait être attribué aux hommes comme catégorie biologique, mais parce que les formes historiques de domination qui ont organisé l’industrialisation, l’extraction, la combustion et la mise à disposition du monde ont été largement patriarcales, masculinisées, productivistes. Les traditions écoféministes ont précisément montré que la volonté moderne de maîtrise de la « nature » ne peut pas être séparée des rapports de domination entre humains : domination des terres, des corps, du travail reproductif, des vivants, des milieux27.

Cette boucle reste une hypothèse d’écriture. Elle ne dit pas que la nature se venge, ni que le climat punit ; elle suggère seulement que le feu industriel, après avoir été extrait, maîtrisé, accumulé et converti en puissance, revient désormais jusque dans l’intimité des corps.

La jolie physalie portée par les vents et les courants marins retourne le monde, ou alors ce sont les vents et les courants, ou le monde lui-même qui se remet à l’endroit. Pas de punition ni de vengeance. Juste ceci. Ressentir dans son corps la douleur de la naissance infligée par un monde qui meurt. 

Dans cette histoire landaise, les humains, ceux-là même qui ont consacré une énergie considérable à rendre les milieux disponibles contribuent à produire des conditions dans lesquelles ceux-ci deviennent momentanément indisponibles. La forêt ferme. L’océan ferme. Les corps doivent partir ou s’arrêter. Et jusque sur la peau se manifeste la limite d’un monde que nous avions cru pouvoir maîtriser.

➤ Lire aussi | Depuis le delta du Pô, regarder en face la crise climatique・Un groupe d’amis du Delta (2025)

Apocalypse signifie révélation

Il y avait donc un jardin, la forêt, l’océan, le sable, pour ceux qui y vivaient et y accouraient depuis l’Europe et le monde, une sorte d’Eden. Puis nous avions ajouté deux signes, un chiffre et une unité : +2 °C. En essayant d’ouvrir ce chiffre, nous y avons trouvé des capteurs et des photons, des molécules atmosphériques et de l’eau ; du carbone enfoui pendant des millions d’années et libéré en quelques secondes ; des racines, des nappes phréatiques et des stomates ; des aiguilles de pin, de la cellulose et des résines ; des sols sableux, des fossés de drainage, une loi de 1857 et une économie forestière. Puis sont venus le vent, les flammes, les pompiers et les avions. Et enfin l’Atlantique : ses dépressions, ses courants, ses vagues ; une petite voile bleue portée à sa surface ; une colonie de zooïdes ; des tentacules, des cellules, des ions, des protéines et des nématocystes. À mesure que nous ouvrions le chiffre, celui-ci devenait moins abstrait. Et toutes ces chaînes ont fini par converger sur quelques centimètres carrés de peau.

Image du satellite Copernicus des incendies à Biscarrosse en août 2026. Copernicus – Sentinel – ESA. Wikimedia.

Il ne s’agit pas de tracer une ligne droite entre changement climatique et incendie, puis une autre entre changement climatique et physalie. Il s’agit de rendre visible tout ce qui empêche ces lignes d’être droites. Entre une température et une forêt en feu se trouvent de l’eau, des sols, des végétaux, une histoire forestière, des infrastructures, une météorologie particulière, du vent et une ignition. Entre une température et une physalie échouée sur une plage landaise se trouve presque tout l’Atlantique. Entre une moyenne climatique et une douleur éprouvée se déploient des relations allant du nanomètre aux milliers de kilomètres, de la milliseconde au temps géologique. La causalité ne disparaît pas. Elle s’épaissit et se distribue.

La matérialité du changement climatique apparaît dans cette contraction des possibles : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, un territoire de moins où rester.

C’est peut-être cela que contiennent matériellement deux degrés : non pas deux unités supplémentaires posées sur un territoire, mais une redistribution progressive des relations qui le rendent habitable. Une aiguille devient combustible. Un vent devient propagateur. Une route devient voie d’évacuation. Un courant devient moyen de transport. Une cellule devient brûlure. Un tentacule devient drapeau rouge. Une forêt devient interdite. Un océan devient impraticable. Un corps doit partir. Une peau a mal. Et le monde rétrécit. Non pas physiquement, mais comme espace praticable : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, une fenêtre de moins à ouvrir, un territoire de moins où rester. La matérialité du changement climatique apparaît précisément dans cette contraction des possibles.

Le changement climatique ne devient évidemment pas saisissable dans sa totalité parce qu’une forêt brûle, qu’une plage ferme ou qu’une peau souffre. Confondre l’effet local avec l’hyperobjet serait une nouvelle réduction28. Mais quelque chose change néanmoins : l’hyperobjet acquiert une prise sensible. Il cesse, par endroits, de se présenter uniquement sous la forme d’une courbe, d’une moyenne ou d’un scénario pour devenir aussi tangible qu’une brûlure sur la peau.

Le jardin brûle. Éden brûle. Et nous brûlons avec lui.


Photo principale : Lacanau, été 2026. Sarah Adatte sur Unsplash.

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Notes

  1. Le phénomène dépasse les limites administratives du département des Landes. Le massif des Landes de Gascogne se prolonge en Gironde, durement touchée à plusieurs reprises. Durant l’été 2022, les incendies de La Teste-de-Buch et de Landiras ont brûlé plus de 30 000 hectares de forêt. Quatre ans plus tard, l’été 2026 a de nouveau été marqué par un épisode exceptionnel : l’incendie parti de Saumos le 22 juillet s’est étendu à une très grande partie du massif girondin, avec environ 42 000 hectares parcourus par le feu à la fin du mois de juillet. Ces deux étés, à seulement quatre ans d’intervalle, rappellent que l’échelle pertinente n’est pas celle des départements administratifs mais celle, continue, du massif forestier des Landes de Gascogne.
  2. GIBSON, James J. (1979). The Ecological Approach to Visual Perception. Boston : Houghton Mifflin.
  3. D’après Météo France, le réchauffement climatique serait de +1,4 °C au niveau planétaire, +2,3 °C en Europe et +1,9 °C pour la France hexagonale et la Corse par rapport à la période préindustrielle. Voir également Aurélien Ribes, Julien Boé, Saïd Qasmi, Brigitte Dubuisson, Hervé Douville et Laurent Terray, « An Updated Assessment of Past and Future Warming over France Based on a Regional Observational Constraint ».
  4. Ce texte est une enquête à chaud, écrite alors que les événements sont encore proches. Une véritable matériologie profonde de ces événements demanderait de suivre les masses d’air de l’été 2026, mesurer l’état hydrique des parcelles incendiées, reconstruire leur histoire sylvicole, rencontrer forestiers, pompiers, météorologues, hydrologues, sauveteurs et personnes piquées, retracer les trajectoires des physalies et les conditions océaniques qui les ont conduites jusqu’aux plages landaises.
  5. DUCOURNEAU, Emmanuel, GRIMAUD, Emmanuel & TASTEVIN, Yann Philippe (2026). « Matériologie profonde : le manifeste. Pour un recalibrage du design et des processus industriels à l’échelle terrestre », Les Temps qui restent, n°8.
  6. IPCC (2021). Climate Change 2021: The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, V. Masson-Delmotte et al. (dir.). Cambridge : Cambridge University Press.
  7. SENEVIRATNE, Sonia I., CORTI, Thierry, DAVIN, Edouard L., HIRSCHI, Mirco, JAEGER, Eric B., LEHNER, Iris, ORLOWSKY, Boris & TEULING, Adriaan J. (2010). « Investigating soil moisture-climate interactions in a changing climate: A review », Earth-Science Reviews, vol. 99, nos 3-4, p. 125-161 ; LORENZ, Ruth, JAEGER, Eric B. & SENEVIRATNE, Sonia I. (2010). « Persistence of heat waves and its link to soil moisture memory », Geophysical Research Letters, vol. 37, L09703.
  8. ARCHER, David (2005). « Fate of fossil fuel CO₂ in geologic time », Journal of Geophysical Research: Oceans, vol. 110, no C9, C09S05 ; BENSAUDE, Bernadette & SACHA LOEVE, Vincent (2010). Carbone: Ses vies, ses œuvres. Seuil ; PARIKKA, Jussi (2015). A Geology of Media. Minneapolis : University of Minnesota Press ; IRVINE, Richard D. G. (2020). An Anthropology of Deep Time: Geological Temporality and Social Life. Cambridge : Cambridge University Press.
  9. SULLIVAN, Andrew L. & BALL, Rowena (2012). « Thermal decomposition and combustion chemistry of cellulosic biomass », Atmospheric Environment, vol. 47, p. 133-141.
  10. MATTHEWS, Stuart (2014). « Dead fuel moisture research : 1991-2012 », International Journal of Wildland Fire, vol. 23, no 1, p. 78-92.
  11. Les composés terpéniques sont des molécules organiques produites par les végétaux. Chez les pins, ils sont particulièrement présents dans la résine et les émissions volatiles, avec des molécules comme l’α-pinène, le β-pinène ou le limonène. Ils participent à l’odeur du pin, à sa défense contre certains bioagresseurs, mais aussi, dans certaines conditions de chaleur et de sécheresse, à l’inflammabilité du combustible végétal.
  12. ORMEÑO, Elena, CÉSPEDES, Blanca, SÁNCHEZ, Iván A., VELASCO-GARCÍA, Angel, MORENO, José M., FERNANDEZ, Catherine & BALDY, Virginie (2009). « The relationship between terpenes and flammability of leaf litter », Forest Ecology and Management, vol. 257, no 2, p. 471-482.
  13. FERNANDES, Paulo A. M., LOUREIRO, Carlos A. & BOTELHO, Hermínio S. (2004). « Fire behaviour and severity in a maritime pine stand under differing fuel conditions », Annals of Forest Science, vol. 61, no 6, p. 537-544 ; FERNANDES, Paulo M. & RIGOLOT, Eric (2007). « The fire ecology and management of maritime pine (Pinus pinaster Ait.) », Forest Ecology and Management, vol. 241, nos 1-3, p. 1-13.
  14. JOLIVET, Claudy, AUGUSTO, Laurent, TRICHET, Pierre & ARROUAYS, Dominique (2007). « Les sols du massif forestier des Landes de Gascogne : formation, histoire, propriétés et variabilité spatiale », Revue forestière française, vol. 59, no 1, p. 7-30 ; FORD, Caroline (2023). « The Environmental Transformation of “Empty Space” : From Desert to Forest in the Landes of Southwestern France », Comparative Studies in Society and History, vol. 65, no 2, p. 422-445 ; ALDHUY, Julien (2007). « La transformation des Landes de Gascogne, de la mise en valeur comme colonisation intérieure (XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles) ? », Sud-Ouest européen, no 23, « Géographie historique, pour un autre regard », p. 17-28.
  15. COEN, Janice L., CAMERON, Marques, MICHALAKES, John, PATTON, Edward G., RIGGAN, Philip J. & YEDINAK, Kara M. (2013). « WRF-Fire: Coupled Weather–Wildland Fire Modeling with the Weather Research and Forecasting Model », Journal of Applied Meteorology and Climatology, vol. 52, no 1, p. 16-38.
  16. MUNRO, Catriona, VUE, Zer, BEHRINGER, Richard R. & DUNN, Casey W. (2019). « Morphology and development of the Portuguese man of war, Physalia physalis », Scientific Reports, vol. 9, 15522.
  17. FERRER, Luis & PASTOR-ROLLAN, Ane (2017). « The Portuguese man-of-war : Gone with the wind », Regional Studies in Marine Science, vol. 14, p. 53-62.
  18. MACIAS, Diego, GARCÍA-SAN MARTÍN, Lorea & PRIETO, Laura (2025). « The influence of atmospheric and oceanographic conditions on the occurrence of Portuguese Man-o-War (Physalia physalis) along the Iberian coasts. The case of summer 2019 and potential future implications », Frontiers in Marine Science, vol. 12, 1597193.
  19. LABADIE, Magali, ALDABE, Bénédicte, ONG, Nathalie, JONCQUIERT-LATARJET, Aude, GROULT, Vincent, POULARD, Amélie, COUDREUSE, Mathieu, CORDIER, Laurie, ROLLAND, Patrick, CHANSEAU, Pierre & DE HARO, Luc (2012). « Portuguese man-of-war (Physalia physalis) envenomation on the Aquitaine Coast of France: an emerging health risk », Clinical Toxicology, vol. 50, no 7, p. 567-570.
  20. KARABULUT, Ahmet, MCCLAIN, Melainia, RUBINSTEIN, Boris, SABIN, Keith Z., MCKINNEY, Sean A. & GIBSON, Matthew C. (2022). « The architecture and operating mechanism of a cnidarian stinging organelle », Nature Communications, vol. 13, 3494 ; TOMKIELSKA, Zuzanna, FRIAS, Jorge, SIMÕES, Nelson, DE BASTOS, Bernardo P., FIDALGO, Javier, CASAS, Ana, ALMEIDA, Hugo & TOUBARRO, Duarte (2024). « Revealing the Bioactivities of Physalia physalis Venom Using Drosophila as a Model », Toxins, vol. 16, no 11, 491.
  21. IPCC (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, H.-O. Pörtner et al. (dir.). Cambridge : Cambridge University Press.
  22. RAJA, Srinivasa N., CARR, Daniel B., COHEN, Milton et al. (2020). « The revised International Association for the Study of Pain definition of pain: concepts, challenges, and compromises », Pain, vol. 161, no 9, p. 1976-1982.
  23. Voir l’article « “Pire qu’un accouchement sans péridurale” : les physalies, très urticantes, sont de retour sur les plages du Sud-Ouest ». On trouve d’autres témoignages indépendants ailleurs dans le monde. En Floride en 2022, une femme interrogée par NBC Miami après une piqûre de « Portuguese man-of-war » (physalie) disait que la douleur était si forte qu’elle pensait s’évanouir et la situait « close to giving birth ». Un autre témoignage ancien, en Australie, émane d’une femme ayant eu deux enfants qui affirme que la douleur de son envenimation par probablement une « bluebottle » (physalie) dépassait celle de ses accouchements. Voir cet article ou encore celui-ci (les deux en anglais).
  24. ROSA, Hartmut (2018). Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Trad. Sacha Zilberfarb. Paris : La Découverte.
  25. Voir Alain Gras, 2007, Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Fayard, 281 p.
  26. BONNEUIL, Christophe & FRESSOZ, Jean-Baptiste (2013). L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous. Paris : Seuil ; MALM, Andreas (2016). Fossil Capital: The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming. London : Verso.
  27. MERCHANT, Carolyn (1980). The Death of Nature: Women, Ecology, and the Scientific Revolution. San Francisco : Harper & Row ; PLUMWOOD, Val (1993). Feminism and the Mastery of Nature. London/New York : Routledge ; GAARD, Greta (2015). « Ecofeminism and climate change », Women’s Studies International Forum, vol. 49, p. 20-33.
  28. MORTON, Timothy (2013). Hyperobjects : Philosophy and Ecology after the End of the World. Minneapolis : University of Minnesota Press.

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