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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

28.09.2026 à 16:29

Du Web à Netflix : les multiples voyages du « Visiteur du futur »

Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine
Violaine Appel, Enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine, Université de Lorraine
Apparu sur le Net sous forme de websérie en 2009, « le Visiteur du futur » a depuis été adapté sur de nombreux supports et a atterri récemment sous forme de film sur Netflix.

Texte intégral (2027 mots)
Websérie diffusée sur le Net en 2009, *le Visiteur du futur* n’en finit pas de visiter différents supports. Allociné, Fourni par l'auteur

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L’ESSENTIEL

  • Le Visiteur du futur est une comédie de science-fiction, réalisée sous forme de websérie par François Descraques, diffusée sur le Net en 2009.

  • Déjà adapté à la télévision et au cinéma, en roman, en manga, en bande dessinée et en jeu de plateau, il a débarqué sur Netflix France le 5 septembre 2026 et se plaçant rapidement dans le Top 10 des films.

  • L’exemple du Visiteur du futur montre comment un univers peut circuler, rencontrer de nouveaux publics et se prolonger dans le temps grâce à son développement transmédiatique.

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Lorsque le Visiteur du futur apparaît sur Internet en 2009, rien ne laisse présager une telle longévité. François Descraques réalise d’abord de courtes vidéos destinées au Web, avec des moyens limités et une équipe de proches. Le principe narratif est simple : un homme venu du futur surgit dans la vie de Raph pour l’empêcher d’accomplir des gestes apparemment anodins susceptibles d’entraîner, plusieurs siècles plus tard, des conséquences catastrophiques.

Derrière l’humour et la science-fiction se dessinent des préoccupations environnementales : les actions du présent ont des conséquences sur le monde dont hériteront les générations futures. Des questions qui, près de deux décennies plus tard, résonnent particulièrement avec les inquiétudes face au changement climatique. La fiction se complexifie rapidement. Des personnages deviennent récurrents, les intrigues s’allongent et une véritable mythologie se construit autour des voyages temporels.

Le succès rencontré en ligne permet alors à la série de changer d’échelle. Elle est diffusée sur France 4 en 2014 et compte finalement quatre saisons et 57 épisodes. Ce passage du Web à la télévision marque une première transformation importante : une production indépendante née sur Internet accède aux circuits traditionnels de l’audiovisuel tout en conservant la communauté constituée autour d’elle. La diffusion sur le Web constitue la première étape d’un projet qui se développera ensuite sur d’autres supports.

Quand l’histoire se poursuit au-delà de l’écran

Multiplier les supports ne suffit pas à faire du transmédia. Une même histoire peut être adaptée au cinéma, en roman ou en bande dessinée sans que son cadre narratif s’en trouve nécessairement enrichi. Dans la logique définie notamment par le chercheur américain Henry Jenkins, le récit transmédiatique repose sur le déploiement d’un univers à travers plusieurs médias, chacun apportant une contribution spécifique à l’ensemble.

C’est ce qu’il advient avec le Visiteur du futur. Lorsque la production de la série s’interrompt, son monde ne disparaît pas avec elle. Des prolongements éditoriaux prennent le relais. Les romans (Berhoun et Descraques, 2015), réunis autour de la Meute, poursuivent l’histoire après la série. Le manga la Brigade temporelle (Descraques et Lapeyre, 2026-2018) développe une autre partie de cet univers, tandis que la bande dessinée l’Élu des dieux (Descraques et Gosh, 2013) revient notamment sur les aventures du Visiteur et de son acolyte Castafolte dans le futur.

À ces productions s’ajoutent d’autres objets, notamment un jeu de société (Nawak et Pasquéoz, 2013). L’histoire s’enrichit ainsi de nouveaux récits qui prolongent la série sur d’autres supports.

Un transmédia qui n’était pas écrit à l’avance

La trajectoire du Visiteur du futur est d’autant plus intéressante qu’elle permet de nuancer une conception très stratégique du transmédia. Les grandes franchises peuvent être pensées dès leur conception pour circuler entre cinéma, séries, jeux vidéo, édition ou réseaux sociaux. Ici, rien de tel au départ. En 2009, les premiers épisodes ne s’inscrivent pas dans un vaste dispositif médiatique programmé plusieurs années à l’avance. Le transmédia se construit par étapes.

Le succès de la websérie ouvre de nouvelles possibilités de production et de diffusion ; les rencontres avec des producteurs et des éditeurs permettent ensuite à l’univers d’investir d’autres supports. Chacun contribue à inscrire ce monde fictionnel dans la durée.

Cette dimension temporelle est essentielle. Le transmédia ne sert pas seulement à étendre spatialement un univers sur plusieurs médias : il permet aussi de faire vivre la série pendant les longues périodes d’attente entre deux productions audiovisuelles. Romans, mangas, bandes dessinées ou jeu maintiennent un lien avec la diégèse et ses personnages. Ils occupent les intervalles, entretiennent la visibilité de la franchise et donnent aux publics de nouvelles occasions d’y entrer ou d’y revenir. Le transmédia apparaît autant comme une stratégie d’expansion que comme un instrument de pérennisation.

Une communauté qui fait vivre l’univers

Les publics jouent également un rôle essentiel dans cette longévité. Né sur Internet, le Visiteur du futur s’est développé dans un environnement marqué par une forte proximité entre créateurs et spectateurs. Commentaires, échanges sur les réseaux sociaux, rencontres, conventions, fanarts ou discussions autour de la fiction accompagnent son développement.

Sans devenir auteurs des récits officiels, les fans participent à une forme de coconstruction symbolique de l’univers : ils le commentent, se l’approprient, produisent leurs propres représentations et maintiennent l’intérêt pour la fiction entre deux productions. François Descraques souligne lui-même l’influence de cette communauté sur son travail :

« Les retours des fans sont tellement inspirants, généreux et créatifs que, forcément, ça m’inspire »
– Entretien mené par Violaine Appel et Delphine Le Nozach, 27 août 2022.

Cette influence témoigne des interactions qui accompagnent sa construction et son évolution.

Cette communauté accompagne également Le Visiteur du Futur dans ses changements de supports. Les personnages se retrouvent dans les romans, le manga, la bande dessinée, puis au cinéma, favorisant la continuité de l’ensemble et la fidélité d’une partie du public.

Le cinéma, treize ans après les débuts

Le passage au cinéma marque le changement d’échelle le plus spectaculaire. Sorti le 7 septembre 2022, le long-métrage réalisé par François Descraques arrive treize ans après les premiers épisodes. Plutôt qu’une adaptation de la websérie, il en propose un prolongement via une nouvelle histoire.

Le film doit dès lors relever un défi caractéristique des productions transmédiatiques : satisfaire les spectateurs qui connaissent déjà les protagonistes et leur histoire tout en restant accessible à ceux qui les découvrent. Les fans peuvent reconnaître des personnages, des références et différents éléments construits au cours des productions antérieures. Mais leur connaissance n’est pas indispensable à la compréhension du récit. Le cinéma offre une autre porte d’entrée dans l’univers.

Dès son premier jour d’exploitation, le film réalise 45 247 entrées, avant-premières comprises, et prend la tête des nouveautés sorties ce mercredi-là. Il rassemble 147 188 spectateurs lors de sa première semaine et se classe deuxième du box-office hebdomadaire français. Au terme de son exploitation, il atteint 332 370 entrées. Un succès qui confirme la capacité de cette fiction née sur le Web à trouver son public sur grand écran.

Un univers reconnaissable et partagé

Au fil de ces prolongements, le Visiteur du futur s’affirme comme un univers à part entière, avec ses personnages et ses codes propres. Cette cohérence se retrouve d’un support à l’autre, notamment grâce au rôle de François Descraques dans les différentes productions. Sa présence régulière sur les réseaux sociaux contribue également à entretenir le lien avec les publics qui suivent la websérie et ses différentes évolutions. L’œuvre conserve ainsi une identité auctoriale très marquée tout en empruntant à la logique des franchises culturelles : multiplicité des créations, circulation entre médias, diversité des partenaires éditoriaux et capacité à fédérer durablement une communauté.

Le Visiteur du futur peut aussi être lu comme une forme de marque culturelle et communautaire, construite autour de personnages, de références, de valeurs et d’expériences partagées par ses publics. Le titre relie des productions différentes au sein d’un même univers et fédère un cercle de fans qui s’y reconnaît.

Netflix, et après ?

L’arrivée du film sur Netflix France, le 5 septembre 2026, prolonge cette trajectoire. Né sur Internet avant de passer par la télévision, l’édition et le cinéma, Le Visiteur du futur retrouve avec Netflix la diffusion en ligne, dans un paysage profondément transformé par les grandes plateformes internationales.

Netflix peut désormais exposer l’œuvre à des spectateurs qui n’ont connu ni la websérie originale ni sa diffusion télévisée. Pour eux, l’entrée dans l’univers se fera par le film, sa production audiovisuelle la plus récente. Certains publics ont découvert Le Visiteur du futur avec la websérie et suivi ses différentes extensions jusqu’au cinéma ; d’autres peuvent aujourd’hui commencer par le film avant de remonter vers les récits qui l’ont précédé. La chronologie de production ne correspond donc pas nécessairement à celle de la découverte.

Reste à savoir si cette nouvelle exposition conduira ces spectateurs vers les autres composantes de l’univers. Regarderont-ils la websérie, toujours accessible en ligne ?

Chercheront-ils à découvrir les romans, le manga ou la bande dessinée ? Ou leur expérience du Visiteur du futur se limitera-t-elle au film ? Des questions se posent aussi du côté de la création. Quelle pourrait être la prochaine étape pour Le Visiteur du futur ? Une nouvelle production audiovisuelle, un jeu vidéo, une expérience immersive ? Le Visiteur n’a peut-être pas fini de voyager.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

26.09.2026 à 09:14

La visite du pape, une communion médiatique unique en son genre

Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe
Olivier Mathonat, Enseignant chercheur à l'Ircom - Docteur en communication, Université Bourgogne Europe
Le séjour papal va rassembler des dizaines de millions de spectateurs, qui « communieront » derrière leurs écrans.

Texte intégral (1989 mots)

L’ESSENTIEL

  • La visite du pape en France du 25 au 28 septembre 2026 déplace les foules, et les fidèles souhaitant « voir » Léon XIV sont très nombreux.

  • Mais le séjour papal va surtout rassembler des dizaines de millions de téléspectateurs, qui « communieront » derrière leurs écrans.

  • Cette visite et sa retransmission sont l’occasion de se replonger dans un ouvrage devenu un classique des sciences sociales, La Télévision cérémonielle, de Daniel Dayan et Elihu Katz, paru au début des années 1990.


Dès sa parution en 1992, Media Events. The Live Broadcasting of History (La Télévision cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct, Presses universitaires de France, 1996), de Daniel Dayan et Elihu Katz, a ouvert un domaine de recherche fécond. Leur livre posait des concepts sur une dimension cruciale de la vie des communautés (nationales, religieuses, politiques, etc.) se rassemblant pour « communier » médiatiquement, autour d’un événement à portée historique. Or, « le pape en voyageur » relève bien de cet événement total, tout à la fois religieux, politique et médiatique.

D’ailleurs, les « médias cérémoniels » ne sont pas qu’audiovisuels : les deux instances (rites et médias) entretiennent depuis toujours un rapport mettant en jeu leurs effets symboliques, politiques et institutionnels. Et dans le contexte contemporain, les médias jouent un rôle de légitimation, mais aussi de « monumentalisation » des cérémonies qu’ils diffusent, en créant une image officielle et collective magnifiée.

« Mass-médias » et communauté émotionnelle

Événement majeur que la visite d’un pape, certes, mais Histoire en direct, aussi, et « avec un grand H », si on peut dire. Les historiens d’ailleurs, s’accordent à dater du couronnement de la reine Elizabeth II, le 2 juin 1953, la véritable naissance de la télévision comme « mass-média ».

Les « médias cérémoniels » sont moins les simples courroies de transmission technique que les cérémoniaires, véritablement, en permettant aux téléspectateurs de vivre une expérience rituelle à distance. Le fait que le rite soit médiatisé n’est pas une concession faite au monde contemporain qui dévaluerait la cérémonie par une désacralisation technique. Au contraire, le rite s’en trouve démultiplié, et fait advenir la possibilité d’une cérémonie universelle à laquelle participent « des spect-acteurs » : en effet, les témoins d’un rite communautaire en sont aussi les acteurs par leurs regards, nécessaires pour que la performance rituelle ait lieu par la légitimation qu’ils confèrent à la cérémonie.

Surtout, les téléspectateurs – catholiques prioritairement concernant cette visite de Léon XIV – se constituent en « communautés diasporiques », communiant devant l’événement, avec la personnalité historique qui en est l’acteur principal, et les valeurs partagées par ceux qui regardent, ensemble.

Cette notion de « communauté diasporique », dans le prolongement des travaux de Daniel Dayan, définit ces publics épars qui se trouvent réunis devant un événement historique télévisé. Et qui ont l’intuition et même la conscience de « vivre cela ensemble », même si pas rassemblés physiquement. Il s’agit d’une communauté en quelque sorte émotionnelle, ses membres sachant qu’ils vivent ceci en direct, et ensemble.

Un temps suspendu

Avec Media Events, D. Dayan et E. Katz se sont attachés aux rituels médiatisés, jusqu’à définir un genre télévisuel spécifique. Celui-ci est envisagé par les deux sociologues comme une sorte de « trêve médiatique », puisque ces émissions, et là est l’un de leurs traits définitoires, interrompent le cours habituel des programmes télévisés, par la retransmission en direct des moments historiques, en même temps qu’elles stoppent la routine de ceux qui les regardent.

Oui, le média rituel suspend le cours ordinaire des programmes, les bouleversent pour imposer son événement comme priorité, souvent pendant de longues heures, avec une temporalité lente qui est véritablement celle du rite in situ. Ainsi en va-t-il des investitures, couronnements, funérailles, ouvertures et clôtures de Jeux olympiques et de Coupes du monde… Disparité de ces événements (religieux, politiques, sportifs…), mais unité de leur caractère rituel.

Et puis ces cérémonies sont organisées en dehors des studios de télévision – cet « extérieur » pouvant être de nature très diverse : un stade, une cathédrale, un palais ou une place emblématique, voire plusieurs lieux simultanément, dans le cas d’une cérémonie intégrant un défilé (ce qui est le cas pour Léon XIV). Les journalistes sont alors « transformés en prêtres, en « photographes de noces », en convives », ce qui les conduit à adopter « une révérence qui touche à la componction ». Et, en règle générale, l’ironie ou les discours critiques ne sont pas de mise dans les commentaires de l’événement historique médiatisé.

D’ailleurs, autre événement papal, aux antipodes d’une visite officielle télévisée : le conclave. En aucun cas, les caméras ne peuvent entrer dans le Vatican (sauf celle, fictionnelle, d’un réalisateur, cf. le film du même nom, d’Edward Berger, en 2024). Et ce conclave est vécu depuis l’extérieur, de seconde source. C’est essentiellement un événement commenté, par experts et spécialistes. Et seul le moment « de la fumée blanche » – crescendo dramaturgique ! – lui permettra d’accéder au statut d’événement médiatique ritualisé : alors, bouleversement des programmes, constitution instantanée de la « communauté diasporique » des catholiques vivant, on y revient, « l’Histoire en direct » : Habemus papam…

Caractériser les « Media Events »

Dans un article publié dans le contexte des Jeux olympiques de Pékin, en 2008, Daniel Dayan reformulait quatre facteurs principaux (déjà présents dans la publication de 1992) et observait trois éléments distinctifs par rapport à la première proposition, imputés à des changements de contexte pendant les seize années qui séparent ces deux publications.

Les éléments qu’il relève comme essentiels et stables pour définir les Media Events sont :

  • « l’emphase », c’est-à-dire l’omniprésence de l’événement diffusé sur tous les écrans ; et désormais sur les tablettes, téléphones, ordinateurs. La dissémination numérique n’entrave en rien la participation médiatique en direct, pouvons-nous ajouter ;

  • « le caractère performatif » des cérémonies retransmises, qui ne sont pas des spectacles ou des reconstitutions, mais font l’histoire en direct ;

  • « la loyauté » de la part des diffuseurs à l’égard du récit proposé par les organisateurs ;

  • « l’expérience partagée », qui dépasse le simple fait pour une large audience de regarder le même programme de façon mais contribue à « la construction ou la reconstruction du “nous” ».

Une lecture possible en « fonctions » attribuées aux « médias rituels » nous a amené à en repérer cinq :

D’abord, une fonction testimoniale : les images des médias rituels témoignant de quelque chose qui est advenu, en le montrant, comme pour en assurer la véracité, l’authenticité.

De même, les médias rituels « monumentalisent » l’événement, en en construisant une image officielle que la mémoire collective gardera ; en le restituant, surtout, à travers le prisme idéalisé qui fonde le principe rituel. Et puis à travers, ensuite, les ouvrages de commémoration, les numéros spéciaux, etc.

Ensuite, les médias rituels légitiment les événements qu’ils retransmettent. Accéder à la médiatisation rituelle, c’est de facto, pour une personnalité, être reconnue comme légitime. Et déjà par les institutions organisant la réception, et co-actrices du rite. On perçoit autour de la visite de Léon XIV, les tensions ou « tractations » avec l’Élysée, qui concernaient le programme « officiel » souhaité par les uns, et accepté – ou pas – par les autres.

Les médias rituels « vectorisent » de même les événements rituels, leur offrant une audience parfois planétaire.

Enfin, les médias rituels procèdent à une dramatisation des événements qu’ils retransmettent, par leur solennité, et les séquences historiques diffusées : discours, réceptions officielles, messes et bénédictions pour le pape.

La singulière inversion, de l’actualité à l’histoire

Les médias rituels inversent radicalement les critiques parfois faites aux médias, de diffuser un flot amnésique d’actualités, remplaçant chaque jour, chaque heure, celles de la veille. Avec la diffusion de rites télévisuels, ils font taire ces reproches. Car l’événement retransmis met les téléspectateurs en prise directe avec « l’Histoire en train de se faire ». Le premier adjectif caractérisant la visite de Léon XIV est précisément « historique ».

Plus largement, les changements politiques et institutionnels apportés par ces visites voient l’invité reçu rituellement – souverain, président, pape – venir donner du sens, clarifier des positions, rappeler des « choses importantes » (principes, valeurs…). Et souvent produire des transformations qui agissent par cette cérémonialité dramatisant des propos performatifs. Histoire déjà lointaine, on pense aux évocations historiques de Charles de Gaulle, « Vive le Québec libre ! », ou « Je vous ai compris » à propos de l’Algérie française.

Il est peu probable pour que le voyage de Léon XIV cette semaine en France échappe à cette règle de « l’Histoire produite en direct », à travers sa retransmission télévisuelle durant quatre jours. Et il est possible que ses propos officiels concernant l’actualité politique et législative française trouvent une résonance particulière, à portée historique, en rappelant aussi la position de l’Église.

Pour le reste, les millions de catholiques aussi rassemblés devant leurs postes de télévision contribueront à retremper leur foi, ainsi que leur sentiment d’appartenance à l’Église, par l’intensité de la séquence médiatique « vécue ensemble ». Miracle, sans doute, de la « télévision cérémonielle »…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


Texte intégral (1708 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les archives permettent de documenter la fabrication et les usages de la place du marché de Lille à la fin du Moyen Âge, malgré la disparition de presque tous ses vestiges matériels.

  • Le projet INSULA propose une restitution visuelle et sonore du marché lillois du 12 juin 1448, à partir des sources historiques, en tenant compte des incertitudes documentaires.

  • La modélisation numérique permet de tester des hypothèses historiques et de partager les connaissances avec le public, en faisant de la restitution un outil de recherche et de médiation.


Le 12 janvier 2026, la Grand’Place de Lille connaît un changement majeur. Après plusieurs années de réflexion politique, ponctuées par trois mois de consultation citoyenne entre juin et septembre 2025, la place du Général-de-Gaulle devient piétonne.

Le maire, Arnaud Deslandes, a résumé ce changement en trois mots : un espace plus agréable, plus sûr, mieux partagé. Pour accompagner cette transformation, l’histoire a été largement convoquée : le passé de la place a été rappelé, son avenir présenté comme inscrit dans le « sens de l’histoire ».

Mais que sait-on réellement de cet espace au fil des siècles ? Et comment retrouver ce qui a disparu, lorsque les traces matérielles se sont presque effacées ? À Lille, le projet de recherche INSULA explore ces questions en proposant une restitution visuelle et sonore de la place du marché à la fin du Moyen Âge.

Une place entre pavés et pixels

La première mention conservée de la place du marché, correspondant aux actuelles Grand’Place et Place du théâtre de Lille, date de 1127. Cette même place du marché « disparaît » en 1651 lorsque s’élève la bourse de commerce ; elle est alors séparée en deux par ce nouvel édifice.

À l’échelle de la ville, la place du marché concentre l’essentiel des fonctions. Elle est un lieu de pouvoir et de circulation de l’information. Elle est un lieu de commerce et d’échanges divers autour des échoppes et des étals des marchés et foires. Elle est un lieu de divertissement, entre tournois, fêtes et processions religieuses.

De cet espace médiéval, il ne reste presque plus rien. Le visiteur attentif peut remarquer quelques centaines de pavés de grès installés discrètement sur le sol de la Grand’Place. Retrouvé lors d’une opération archéologique en 1989, ce fragment du pavage est le seul vestige du Moyen Âge qu’il est encore possible de voir sur les places d’aujourd’hui.

Initié en 2023, le projet de recherche INSULA propose la restitution numérique multisensorielle de cette place le mercredi 12 juin 1448. L’objectif est de proposer une imagerie et une bande sonore de ce qu’aurait pu être cette journée ordinaire dans l’histoire de la ville, mais qui a laissé de nombreuses traces dans les archives.

De l’archive à la 5D

Pour comprendre la fabrication de l’espace, l’historien dispose d’un matériau privilégié : l’archive. Pour Lille, si le résultat de ces processus, de ces discussions, de ces chantiers n’est plus visible aujourd’hui, il est conservé dans les archives de la ville. L’exceptionnelle conservation des archives urbaines lilloises permet de comprendre, au moins en partie, en trois temps cette fabrique :

  • Les registres de délibérations : ce que la ville a voulu mettre en œuvre

  • Les devis et les accords passés avec les artisans : ce que la ville a construit

  • Les comptabilités : ce que la ville a payé, semaine après semaine

Restituer reste une démarche scientifique. Le résultat proposé est une hypothèse. Il ne s’agit pas de montrer ce qu’était un espace disparu mais plutôt de ce qu’aurait pu être cet espace. L’ensemble des choix ayant permis de concevoir cette image reste alors consignés. La totalité de la démarche de restitution doit être justifiée par les sources ou par des comparaisons pertinentes, et ses choix doivent pouvoir être explicités.

Et quand on ne sait pas ? En dépit de la grande richesse des sources conservées, il n’est pas possible de connaître l’espace dans sa totalité et des zones d’ombre subsistent. Ces inconnues ne sont d’ailleurs pas toujours simples à appréhender : recenser ce que l’on ne sait pas n’est pas aussi aisé que de décrire ce que l’on sait. La collaboration avec les infographistes est alors extrêmement précieuse pour questionner l’incertain.

La modélisation vient pointer des interrogations qui n’étaient pas forcément identifiés préalablement. Dans une même image, différents niveaux de certitude coexistent sans pour autant être clairement identifiables. Cette question de la lisibilité de l’hypothèse scientifique dans l’image est un enjeu de recherche actuel alors que les restitutions numériques sont de plus en plus présentes sous nos yeux.

Entendre le Moyen Âge

La restitution ne permet pas uniquement de (faire) visualiser des bâtiments qui n’existent plus. Rendre à la place du marché sa vie sonore est tout aussi essentiel car elle permet de redonner l’impression d’un environnement habité, vécu et d’où émanent des sons et des voix.

Restituer un paysage sonore disparu pose pourtant un problème documentaire particulier. Contrairement à un mur ou à un pavage, un son ne laisse que peu de traces. Il faut aller le chercher en creux, dans des sources qui n’ont jamais été pensées pour le conserver.

Les registres de délibérations, les comptes de la ville ou les règlements de police mentionnent, en passant, une cloche que l’on sonne, un crieur que l’on rémunère, un atelier que l’on autorise ou que l’on repousse hors les murs pour le bruit qu’il dégage.

Mis bout à bout, ces indices dessinent malgré tout une cartographie sonore de la place : le beffroi et les cloches des édifices religieux rythmant la journée, les crieurs publics annonçant bans et proclamations, le bétail des jours de marché, les artisans dont les ateliers bordent l’espace, les changeurs et les étals, jusqu’aux échos de la circulation sur le pavage de grès.

Ce travail relève de ce que l’on peut appeler une archéologie du sonore : elle s’appuie sur une forme d’hétérographie, qui consiste à faire parler des sources écrites sur un objet qu’elles ne décrivent presque jamais directement. Comme pour l’image, chaque son intégré à la restitution doit pouvoir être justifié : comparaison avec des villes marchandes proches, avec des sons de métiers restitués par l’archéologie expérimentale, ou avec des témoignages plus tardifs ; puis mise en œuvre avec des professionnels du son pour la spatialisation et le mixage de cette bande sonore.

Partager un même imaginaire

Ce petit voyage mental dans le Lille du 12 juin 1448, chacun et chacune l’aura pourtant imaginé un peu différemment. Rien d’étonnant à cela : le Moyen Âge de chacun n’est jamais tout à fait le même. Le passé est un matériau culturel, malléable et polymorphe ; celui des historiens n’est ni celui du cinéma, ni celui des jeux vidéo, ni même tout à fait celui des musées et de leurs visiteurs.

C’est là que se loge l’un des enjeux majeurs d’INSULA : comment transmettre une histoire que la recherche s’attache à restituer avec la plus grande rigueur, sans en perdre la profondeur scientifique, mais sans non plus la réserver aux seuls spécialistes ? Il fallait imaginer un objet à la fois issu de la recherche et accessible par le plus grand nombre.

Depuis une vingtaine d’années, les dispositifs numériques se multiplient ; plus récemment, les expériences immersives se sont également développées. Cette évolution invite à penser différemment la transmission du passé. Dans cette nouvelle équation, la place de la recherche et de l’historien n’est pas une évidence systématique.

Ici, au-delà de l’objet scientifique, la restitution numérique a été pensée comme cette passerelle. Loin d’être une simple image d’illustration, elle fonctionne comme un modèle de connaissances : elle rassemble, dans une représentation unique, des données éparses et hétérogènes tirées des archives, et permet aux chercheurs de tester différentes hypothèses de restitution. Ce même objet, une fois accompagné d’un appareil critique adapté, peut ensuite être transformé en outil de médiation.

Restituer le passé ne consiste donc pas à combler les silences des archives par l’imagination, mais à construire des hypothèses, à les confronter aux sources et à rendre explicites les choix qu’elles impliquent. Avec INSULA, le numérique devient à la fois un outil d’investigation historique et un moyen de partager cette démarche. Reconnecter la trace de ce qui a été à ce qui est, pour que chercheurs et publics puissent, un instant, observer et partager une même d’une place du Moyen Âge.

The Conversation

Pauline Triplet a reçu des financements de la Ville de Lille, du CPER ENHANCE et du PEPR ICCARE.

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