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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

01.10.2026 à 12:44

Élections au Brésil : une campagne terne et numérique qui accroît l’incertitude sur l’issue du scrutin

Sergio Abranches, Ex-professor titular do IUPERJ/Uerj e ex-professor visitante no Departamento de Economia e Administração (FEA), Universidade Federal do Rio de Janeiro (UFRJ)
À quelques jours de l’élection présidentielle au Brésil, Lula devance Flávio Bolsonaro dans les sondages. Mais le nombre élevé d’indécis et une campagne atone entretiennent l’incertitude.

Texte intégral (2414 mots)

L’ESSENTIEL

  • À quelques jours de l’élection présidentielle au Brésil, Lula devance Flávio Bolsonaro, mais près d’un tiers des électeurs restent indécis.

  • La campagne, peu visible dans les rues et largement numérique, peine à mobiliser les électeurs.

  • Les élections au Congrès seront aussi décisives pour la capacité du prochain président à gouverner.


À quelques jours du scrutin présidentiel du 4 octobre 2026, la campagne électorale brésilienne se déroule dans une atmosphère bien moins tendue qu’on aurait pu s’y attendre, compte tenu de la forte polarisation qui traverse le pays.

Les derniers sondages font par ailleurs apparaître peu d’évolutions dans le paysage politique, toujours dominé par le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva et son principal adversaire de droite, Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, aujourd’hui incarcéré.

Mais prédire l’issue de l’élection présidentielle brésilienne est un exercice délicat. Au Brésil, le vote est obligatoire pour les citoyens sachant lire et écrire âgés de 18 à 70 ans. Si aucun candidat à la présidence n’obtient 50 % des suffrages valides plus une voix au premier tour – sans compter les abstentions, les votes blancs et les bulletins nuls –, les deux candidats arrivés en tête s’affrontent au second tour, prévu le 25 octobre 2026.

Dans la situation actuelle, la tenue d’un second tour apparaît très probable. Mais, en tant que politologue étudiant les élections brésiliennes depuis plusieurs décennies, je pense qu’il est encore trop tôt pour fonder des analyses sur les simulations de second tour. Si l’on en croit les sondages spontanés, environ 30 % des électeurs restent indécis au premier tour. Dans ce type de sondage, les personnes interrogées indiquent pour qui elles comptent voter sans qu’une liste de candidats leur soit proposée. Historiquement, cette méthode donne une estimation du nombre d’indécis plus proche de la réalité.

La moyenne des 18 derniers sondages réalisés jusqu’au 22 septembre donne 39,4 % des intentions de vote au président sortant Lula, contre 33,6 % à Flávio Bolsonaro. Des chiffres assez proches de ceux du dernier sondage Quaest, publié le 21 septembre, qui crédite Lula de 37 % et Flávio Bolsonaro de 33 %.

Si l’on fait la moyenne de ces 18 sondages, les réponses spontanées montrent que 27 % des électeurs sont encore indécis. Le sondage Quaest avance une proportion plus élevée, à 35 %. On peut donc estimer que les indécis représentent entre 30 % et 35 % de l’électorat. Un niveau d’incertitude particulièrement élevé à quelques jours du scrutin.

Je pars donc de l’hypothèse que la relative stabilité des sondages – dont les variations restent dans la marge d’erreur – et la forte proportion d’indécis témoignent d’une campagne particulièrement terne. De fait, la campagne est peu visible dans les rues : on voit beaucoup moins de drapeaux et d’autocollants que lors des précédentes élections.

Une campagne en ligne qui peine à mobiliser

Deux autres hypothèses peuvent expliquer ce manque d’enthousiasme. La première est que ni Lula ni Flávio Bolsonaro ne semblent capables de mobiliser suffisamment les Brésiliens pour les faire descendre dans la rue et participer activement à la campagne. Même au sein de leurs propres cercles de sympathisants, les doutes semblent nombreux quant à leur capacité à susciter un véritable élan.

La seconde est que la campagne électorale de 2026 se déroule désormais principalement sur les plates-formes numériques. Or, une campagne essentiellement en ligne réduit les interactions en face à face et atténue l’effervescence que peuvent créer les moments spontanés lors des rassemblements. Les électeurs peuvent alors se demander si ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux reflète réellement l’état de l’opinion ou seulement ce que les algorithmes ont choisi de leur montrer. Les réseaux sociaux ont en effet tendance à créer des bulles très cloisonnées, qui laissent peu de place au débat.

Cette polarisation apparaît très nettement dans les sondages lorsqu’on examine les intentions de vote en fonction de l’orientation politique des électeurs. Parmi les lulistes, 91 % choisissent Lula, tandis que 90 % des bolsonaristes soutiennent Flávio Bolsonaro. À gauche, parmi ceux qui ne se définissent pas comme lulistes, 78 % disent qu’ils voteront pour Lula. À droite, parmi les non-bolsonaristes, 67 % soutiennent Flávio Bolsonaro. Quant aux électeurs qui se disent indépendants, ils sont partagés. C’est ce que montrent les chiffres du sondage Quaest du 21 septembre.

Dans ce même sondage Quaest, interrogés sur la possibilité de changer encore leur choix pour le premier tour, 79 % des électeurs affirment que leur décision est définitive, tandis que 21 % disent pouvoir encore changer de candidat.

Cette proportion de 21 % d’électeurs susceptibles de revoir leur choix laisse entrevoir une forte volatilité du vote cette année, avec de nombreux électeurs qui pourraient attendre le dernier moment pour se décider. De quoi entretenir jusqu’au bout le climat d’incertitude qui caractérise cette campagne présidentielle.

L’hypothèse du « vote pour le gagnant »

Mais une autre donnée du dernier sondage Quaest pourrait peser sur cette incertitude. À la question de savoir qui devrait remporter l’élection, 55 % des personnes interrogées répondent Lula – une proportion nettement supérieure à celle de ceux qui déclarent vouloir voter pour lui. À l’inverse, 30 % pensent que Flávio Bolsonaro l’emportera, un chiffre globalement conforme à ses intentions de vote actuelles.

Cet écart entre les intentions de vote et la perception du candidat susceptible de l’emporter pourrait jouer un rôle important. Historiquement, une partie de l’électorat tend à se rallier, au second tour, au candidat perçu comme le futur vainqueur. À ce stade, cette dynamique pourrait profiter à Lula.

Le président sortant pourrait également bénéficier d’un choix pragmatique de certains électeurs : entre Flávio Bolsonaro, qui n’a encore jamais exercé la présidence, et Lula, déjà au pouvoir et dont la manière de gouverner est largement connue.

Flávio Bolsonaro peut toutefois tirer parti de son nom. Malgré ses démêlés judiciaires depuis son départ du pouvoir en 2023, Jair Bolsonaro reste populaire auprès de son électorat de droite. Par ailleurs, certains Brésiliens se montrent lassés par la longévité politique de Lula, qui a accédé pour la première fois à la présidence en 2003.

Une chose est sûre : l’élection s’annonce une nouvelle fois très serrée. Et les électeurs indépendants pourraient jouer un rôle déterminant, alors qu’ils restent pour l’instant très partagés entre les deux principaux candidats. Le résultat de l’élection dépendra également du désengagement d’une partie de l’électorat. Plus l’abstention et le nombre de votes nuls seront élevés, plus leur poids sur l’issue du scrutin sera important.

Un « choc » de septembre ou d’octobre ?

Et qu’en est-il du très probable second tour, prévu le 25 octobre ? En tant que politologue, je considère toujours le second tour comme une nouvelle élection, avec une campagne courte et intense, généralement plus animée que celle du premier tour. Mais je me garde de toute prévision avant de connaître le résultat du premier vote.

La politique brésilienne peut se révéler très volatile. Plusieurs enquêtes en cours pourraient encore faire émerger des informations compromettantes. C’est notamment le cas de l’affaire Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire dans laquelle sont impliquées plusieurs personnalités politiques de premier plan.

L’issue de la crise qui secoue parallèlement le Tribunal suprême fédéral – et qui oppose notamment André Mendonça, juge nommé par Jair Bolsonaro, à Alexandre de Moraes, soutenu par Lula – pourrait elle aussi peser sur le choix des électeurs. Ou ne produire aucun effet.

Les sondages ne permettent pas non plus de mesurer dans quelle mesure les événements du 8 janvier 2023 et l’ensemble du projet de coup d’État qui les a précédés pourraient peser sur la décision finale des électeurs. Si ces événements – au cours desquels des partisans de Bolsonaro ont pris d’assaut les bâtiments des institutions à Brasília et tenté de renverser Lula, tout juste élu – restent présents dans les mémoires, ou s’ils reviennent au premier plan pendant la campagne, ils pourraient eux aussi peser sur le scrutin. D’autant que Flávio Bolsonaro promet d’amnistier les personnes condamnées, y compris son père.

La crise du présidentialisme de coalition

La configuration actuelle des candidatures révèle également plusieurs facettes de la crise du « présidentialisme de coalition », qui s’est installée sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les amendements parlementaires au budget jouent un rôle central dans cette évolution. Leur fonctionnement et les sommes en jeu ont profondément changé avec la création du « budget secret », négocié par l’ancien président avec Arthur Lira, alors président de la Chambre des députés.

Ces amendements, qui représentent plusieurs dizaines de milliards de réaux, ainsi que les fonds destinés aux partis et au financement des campagnes électorales – qui totalisent à eux deux 6,2 milliards de réaux –, ont donné aux députés et aux sénateurs une plus grande autonomie pour diriger des ressources vers leurs circonscriptions, sans avoir besoin de l’aval du pouvoir exécutif.

Cette évolution a réduit les incitations des parlementaires à soutenir les candidats à la présidence et leur intérêt à participer à une coalition gouvernementale. Ces dernières années, l’allocation de ces ressources a en outre connu d’importantes distorsions, qui ont entravé la mise en œuvre de politiques publiques plus équitables.

Les électeurs comprennent assez mal les mécanismes qui régissent les relations entre l’exécutif et le législatif dans le système du présidentialisme de coalition. C’est peut-être pourquoi ils s’intéressent peu aux amendements parlementaires et, plus largement, à la crise que traverse ce modèle de gouvernement. Ils ont tendance à considérer ces amendements comme une forme de clientélisme.

C’est en partie le cas. Mais ces amendements constituent aussi un moyen légitime de financer des politiques publiques dans les États et les municipalités. Avant la présidence de Jair Bolsonaro, ils faisaient partie des incitations qui poussaient les partis à rejoindre une coalition gouvernementale. Dès lors que les parlementaires ont pu disposer beaucoup plus directement de ces ressources, ces incitations ont fortement diminué, rendant beaucoup plus difficile le maintien d’un équilibre entre les pouvoirs exécutif et législatif.

Cette crise est pourtant directement liée au vote. Et pas seulement à l’élection présidentielle : elle concerne aussi les élections à la Chambre des députés et au Sénat. Toute nouvelle réglementation des amendements parlementaires devra être approuvée par le Congrès. Or, seul le vote des électeurs peut modifier le rapport de forces qui donne aujourd’hui la majorité parlementaire à un ensemble de partis sans véritable cohérence idéologique et jugés très irresponsables par l’auteur, réunis sous l’appellation de « centrão ».

L’importance des élections au Congrès

Si les élections à la Chambre des députés et au Sénat maintiennent le rapport de forces actuel, il sera très difficile de former une coalition efficace et responsable entre le Congrès et le gouvernement fédéral, capable de réformer les règles qui encadrent aujourd’hui les amendements parlementaires et de faciliter ainsi la gouvernance du pays.

Les enjeux de ces élections dépassent donc largement le seul choix du président. Il s’agit à la fois de réaffirmer la démocratie et de préserver la capacité du pays à être gouverné, aujourd’hui fragilisée par les effets des amendements parlementaires sur la volonté des partis de rejoindre une coalition gouvernementale. C’est aussi un défi de taille pour la capacité du prochain président à construire et à gérer une majorité politique.

Lula est aujourd’hui critiqué pour sa gestion de cette coalition. Il dispose pourtant, selon l’auteur, de nombreux atouts pour mener à bien cette tâche : c’est un responsable politique expérimenté, rompu à la négociation, qui connaît les contraintes propres à la fonction présidentielle et maîtrise les dynamiques politiques à l’œuvre au Congrès.

Cette élection pourrait avoir des conséquences importantes sur l’avenir de la démocratie et le bien-être de la société brésilienne. Pourtant, ces enjeux peinent à mobiliser les électeurs. Et l’atonie de la campagne ne fait qu’accroître l’incertitude.

The Conversation

Sergio Abranches ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

01.10.2026 à 11:10

La biodiversité commune, grande oubliée des politiques de conservation en Europe

Léa Tardieu, Chargée de recherche en économie de l’environnement, Inrae
Maxime Lenormand, Chargé de recherche en analyse et modélisation spatiale, Inrae
Sandra Luque, Directrice de recherche en Ecologie, Inrae
Stanislas Rigal, Chargé de recherche en biologie de la conservation, Fondation pour la recherche sur la biodiversité
Les mesures de protection de la biodiversité ciblent souvent des espèces menacées emblématiques au détriment de la biodiversité dite « commune ».

Texte intégral (2758 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les mesures de protection de la biodiversité ciblent souvent des espèces menacées emblématiques laissant de côté la biodiversité dite « commune ».

  • Une étude inédite réalisée à l’échelle européenne montre que ces espèces communes déclinent dans tous les scénarios envisagés pour protéger la biodiversité.

  • Dans le sud et l’est de l’Europe, la biodiversité commune semble particulièrement menacée du fait d’une intense pression agricole.


On néglige souvent ce qui nous paraît acquis. La biodiversité considérée aujourd’hui comme « commune » ou « ordinaire » ne fait pas exception.

C’est ce que montre notre étude fondée sur des dizaines de milliers d’observations menées pendant plus de vingt ans à travers l’Europe. Nous avons évalué, à partir des données passées, l’impact de différents scénarios de conservation de la biodiversité sur les populations d’oiseaux et de papillons communs.

Le résultat est que, même les scénarios les plus ambitieux, qui intégrent les principales politiques européennes existantes, ne suffiront pas à enrayer le déclin des oiseaux et papillons communs d’ici à 2050.

Des politiques centrées sur les espèces et les habitats menacés

Des politiques visant à enrayer le déclin de la biodiversité existent pourtant, alors comment peut-on en arriver là ? Sans doute parce que les actions de conservation mises en place depuis plusieurs décennies ciblent en priorité les espèces et les habitats menacés, avec des succès clés comme pour le milan royal ou la loutre, mais tendent à négliger les conditions écologiques des écosystèmes ordinaires qui occupent de larges pans du territoire.

Dès lors, les espèces communes d’oiseaux et de papillons échappent en partie au champ d’action des politiques de conservation. Pourtant, ces espèces jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes agricoles, forestiers et prairiaux, et elles constituent de précieux indicateurs de la santé environnementale. De fait, leur déclin, en grande partie dû à la pression de l’agriculture intensive, fragilise le fonctionnement des écosystèmes dans leur ensemble.

Face à l’aggravation des menaces pesant sur la biodiversité, des scénarios de conservation ont été élaborés, notamment en s’appuyant sur les travaux prospectifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (acronyme anglais, IPBES – l’équivalent du Giec pour la biodiversité). Le but de ces travaux est d’explorer les trajectoires permettant de réduire les pressions d’origine humaine sur la biodiversité jusqu’en 2050.

La trajectoire climatique et socio-économique la plus durable considérée par le Giec (la « voie verte » SSP1) sert de socle commun.

À ce socle s’ajoutent les principaux objectifs des politiques de conservation européennes (Stratégie européenne pour la biodiversité à l’horizon 2030, la Stratégie forestière 2030 ou encore la stratégie « De la ferme à la table » de la Politique agricole commune – PAC) : une réduction de 20 % des engrais azotés, une augmentation des zones protégées pour atteindre 30 % du territoire, une préservation des milieux naturels de prairies et de forêts et la plantation de 3 milliards d’arbres.

Ces objectifs ont été traduits en trois scénarios, chacun incarnant une vision différente de la nature par l’IPBES :

  • La nature pour la nature (Nature for Nature, NFN) La nature y est considérée comme ayant une valeur intrinsèque. On accorde de la valeur à la diversité des espèces, des habitats, des écosystèmes et des processus qui composent le monde naturel ainsi qu’à la capacité de la nature à fonctionner de manière autonome. Par exemple, la restauration des forêts se concentre dans cette vision sur les zones présentant une forte valeur écologique pour les espèces de vertébrés.

  • La nature pour la société (Nature for Society, NFS) Cette vision met en avant les bénéfices utilitaires et les valeurs instrumentales que la nature apporte aux individus et aux sociétés. Par exemple, dans ce cas, la restauration des forêts se concentre sur les zones présentant un fort potentiel de stockage de carbone.

  • La nature comme culture (Nature as Culture, NaC) Cette vision met, quant à elle, en avant les valeurs relationnelles de la nature, où sociétés, cultures, traditions et croyances sont intimement liées à la nature dans la formation de paysages bioculturels divers. Ici, si nous poursuivons sur notre exemple, la restauration des forêts ne se fait pas au détriment des paysages agricoles à forte valeur culturelle.

L’impact de ces scénarios sur la biodiversité commune en Europe restait toutefois inconnu. C’est ce que nous avons cherché à évaluer dans cette récente étude réunissant 36 auteurs issus de 38 institutions de recherche, publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution.

Pour cela, nous sommes partis d’observations recueillies sur plus de 20 000 sites dans 26 pays européens. Dans cet immense jeu de données, issu de la participation de milliers d’observateurs bénévoles, nous nous sommes concentrés sur 265 espèces communes d’oiseaux et 144 espèces communes de papillons.

Les espèces communes d’oiseaux et de papillons servent à produire des indicateurs officiels de suivi de l’état de la biodiversité en Europe, notamment parce qu’elles sont indicatrices de l’état des milieux, mais également parce que les données de comptage issues des sciences participatives permettent d’estimer leurs populations assez précisément.

Chez toutes ces espèces, nous avons voulu analyser les effets des pressions principales sur la biodiversité : le changement climatique, l’artificialisation des sols, l’uniformisation des paysages et l’intensification agricole et forestière.

De gauche à droite, de haute en bas : une alouette des champs (Alauda arvensis), une fauvette mélanocéphale (Curruca melanocephala), un azuré du serpolet (Phengaris arion), et un aurore (Anthocharis cardamines)
De gauche à droite et de haut en bas : une alouette des champs (Alauda arvensis), une fauvette mélanocéphale (Curruca melanocephala), un azuré du serpolet (Phengaris arion), et un aurore (Anthocharis cardamines). Daniel Pettersson, Andreas Trepte, PJC&Co, Rudolphous, CC BY

L’évolution des pressions a ensuite été calculée à partir de l’occupation des sols, de la structure des paysages et du climat modélisés dans chacun des scénarios et combinée à l’effet de ces pressions sur les espèces communes étudiées afin d’évaluer l’impact de chaque scénario sur leurs tendances en Europe d’ici à 2050.

Figure. Fourni par l'auteur

Des résultats préoccupants pour la biodiversité commune

Aucun des scénarios de conservation évalués ne permet d’enrayer, et encore moins d’inverser, le déclin des oiseaux et des papillons communs. Au mieux, ce déclin est ralenti. Ce constat se vérifie alors même que les scénarios étudiés intègrent des politiques européennes majeures de conservation de la biodiversité.

Fourni par l'auteur

Le déclin historique, particulièrement marqué chez les espèces des milieux agricoles et des prairies, devrait ralentir pour les oiseaux sans s’arrêter pour autant. Le déclin devrait cependant se renforcer pour les papillons qui continuent à subir une forte pression liée à l’intensification agricole et à l’abandon des terres à laquelle s’ajoutent les effets du changement climatique. Cette différence de réponse entre oiseaux et papillons nécessiterait des études complémentaires pour être expliquée, notamment avec des protocoles de suivi conjoints.

Les espèces forestières, qui ont relativement mieux résisté ces dernières décennies notamment grâce à l’augmentation des surfaces boisées, pourraient être confrontées à une intensification de l’exploitation des forêts.

La fermeture progressive des milieux (progression du couvert des arbres et de la forêt dans les zones jusqu’alors ouvertes) est également néfaste pour les papillons des milieux boisés qui peuvent dépendre de clairières et de plantes particulières durant leur cycle de vie. Ces évolutions pourraient limiter leurs habitats, y compris dans les scénarios les plus favorables à la conservation de la biodiversité.

L’effet du changement des pressions est globalement plus favorable dans la perspective « Nature pour la nature » pour les oiseaux forestiers et dans la perspective « Nature comme culture » pour les papillons avec le retour de paysages complexes présentant une mosaïque d’habitats.

Par ailleurs, les bénéfices des scénarios de conservation ne se répartissent pas équitablement à travers l’Europe. Les améliorations les plus nettes sont attendues en Europe de l’Ouest et du Nord, tandis que les effets positifs restent limités dans les régions du Sud et de l’Est, où les pressions agricoles continuent de s’intensifier comme cela peut être observé dans l’application interactive développée pour présenter les résultats de l’étude et les cartes associées.

Une nouvelle approche de la conservation est nécessaire

Ces résultats mettent en lumière un problème de fond : les politiques de conservation actuelles ne ciblent pas assez le bon état des écosystèmes ordinaires et ne remettent pas véritablement en question la demande sociétale croissante en production, notamment agricole et forestière. Il en résulte des compromis persistants entre production et espace laissé à la biodiversité et aux pratiques moins intensives. Par exemple, la part de l’agriculture intensive augmente plus que celle de l’agriculture sans pesticides ni engrais de synthèse dans tous les scénarios et la part de forêts gérées de manière intensive augmente également.

Ces résultats suggèrent ainsi que les ambitions actuelles en matière de conservation pourraient ne pas suffire à garantir l’avenir de la biodiversité commune en Europe. Pour y remédier, des trajectoires socio-économiques plus ambitieuses, intégrées et transformatrices sont nécessaires. Autrement dit, il s’agira d’équilibrer les priorités socio-économiques liées à l’usage des ressources, qui structurent aujourd’hui la plupart des politiques de conservation, avec des engagements réellement ciblés sur la biodiversité est une priorité.

The Conversation

Léa Tardieu a reçu des financements de l'Union Européenne (projet Horizon Europe BioAgora)

Sandra Luque a reçu des financements de l'Union européenne - Projet BioAgora

Stanislas Rigal a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité dans le cadre du projet de recherche BEYONDS.

Maxime Lenormand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1865 mots)
Le virus varicelle-zona (ici en fausses couleurs), également appelé herpèsvirus humain de type 3 (HHV-3), est responsable de la varicelle et du zona. BSIP/Universal Images Group via Getty Images

L’ESSENTIEL

  • Le zona peut provoquer des douleurs chroniques qui persistent des mois, voire des années.

  • Des exosomes, de minuscules vésicules qui circulent dans le sang, pourraient empêcher la régénération des neurones et entretenir la douleur.

  • Cette découverte pourrait ouvrir la voie à de nouveaux traitements contre les douleurs neuropathiques.


Le zona peut provoquer des douleurs notoirement difficiles à soulager, susceptibles de persister des mois, voire des années chez certaines personnes. Ces douleurs sont parfois si intenses qu’elles s’accompagnent d’une dégradation marquée de la qualité de vie, et peuvent entraîner une profonde détresse psychologique, voire faire émerger des pensées suicidaires.

Lorsque la douleur se prolonge au-delà de trois mois, les médecins parlent de névralgie post-zostérienne. Faute de connaître les mécanismes qui entretiennent cette douleur persistante, on se borne aujourd’hui à soulager les symptômes, avec des résultats très insuffisants, puisque moins de 50 % des patients rapportent être significativement soulagés.

De nouveaux travaux menés par mon équipe et publiés dans la revue Annals of Neurology révèlent que de minuscules vésicules circulant dans le sang, appelées exosomes, pourraient expliquer certaines des caractéristiques les plus déroutantes de cette douleur dite « neuropathique ». La découverte de ces cibles thérapeutiques potentielles pourrait mener à la mise au point de nouveaux traitements.

Quand la varicelle resurgit sous forme de zona

Le virus varicelle-zona, responsable de la varicelle, infecte plus de 90 % de la population mondiale. Dans les régions tempérées, la plupart des gens le contractent dès la petite enfance ; dans les régions tropicales, en revanche, la primo-infection survient généralement plus tard, à l’adolescence ou au début de l’âge adulte.

Après l’infection initiale, le virus entre en dormance dans les neurones qui détectent la douleur. Même les enfants vaccinés contre la varicelle hébergent le virus à l’état latent dans leurs neurones, car le vaccin contient une souche vivante atténuée - aux États-Unis, depuis 1995, les enfants sont systématiquement vaccinés (ce n’est pas le cas en France, où la vaccination contre ce virus n’est recommandée que dans certains cas - NDT).

Chez environ un tiers de la population mondiale, le virus se réactive des décennies plus tard, provoquant la redoutable et douloureuse éruption qui caractérise le zona. Soulignons que, pour des raisons encore inconnues, la fréquence du zona est en augmentation dans le monde entier.

Chez la plupart des individus, la douleur causée par le zona disparaît en deux ou trois semaines. Toutefois, 10 à 18 % des patients verront leur état évoluer vers une névralgie post-zostérienne, des mois après la disparition de l’éruption. Dans certains cas, la douleur peut durer des années, voire toute la vie.

Si toute personne ayant eu un zona est exposée au risque de névralgie post-zostérienne, ce risque augmente nettement avec l’âge.

Exosomes et neurones irrités

Les chercheurs et les cliniciens ne comprennent pas encore pleinement ce qui provoque la névralgie post-zostérienne. Chez les patients qui en sont atteints, l’éruption a disparu et la peau semble normale ; pourtant, les biopsies cutanées révèlent une raréfaction inexpliquée des fibres nerveuses sensitives dans les zones douloureuses.

Paradoxalement, cette diminution du nombre de fibres nerveuses dans la peau peut, chez de nombreux patients, exacerber la douleur. On ignore ce qui empêche ces fibres de se réparer une fois l’infection guérie.

Des chercheurs ont avancé l’hypothèse qu’une réplication virale continue ou intermittente au sein des neurones sensitifs les endommagerait, voire les tuerait. Et ce, des mois après la réactivation du virus. Pourtant, l’administration d’un traitement qui bloque la réplication virale ne permet ni de prévenir ni d’atténuer de façon fiable la névralgie post-zostérienne.

Pour cette raison, certains neurovirologues, dont je fais partie, s’intéressent à d’autres facteurs, non infectieux, susceptibles de contribuer à cette affection.

Dans des travaux récemment publiés, j’ai étudié, avec mes collaborateurs, le rôle que pourraient jouer les exosomes dans l’apparition de la névralgie post-zostérienne. Ce type de particule microscopique, qui circule dans le sang, est libéré par toutes les cellules de l’organisme.

Les exosomes acheminent d’une cellule à l’autre une cargaison bioactive : constituée par exemple de protéines ou d’acides nucléiques, elle est capable de modifier le comportement d’une cellule réceptrice ou certains de ses processus. Ce mécanisme permet aux cellules de communiquer entre elles, et se révèle indispensable au bon fonctionnement de l’organisme.


À lire aussi : Les exosomes : au-delà des allégations de l’industrie cosmétique, un potentiel médical bien réel


Au sein de mon laboratoire, nous avions déjà découvert que les exosomes présents dans le sang de patients atteints d’un zona en phase éruptive pouvaient accroître l’inflammation et le risque d’accident vasculaire cérébral. Nous avons donc supposé que les exosomes circulant dans le sang des patients souffrant de névralgie post-zostérienne pouvaient, eux aussi, contribuer à l’intensité de leur douleur.

Mon équipe et moi avons isolé les exosomes présents dans le sang de sept patients atteints de névralgie post-zostérienne et les avons comparés à ceux de sept patients qui n’en souffraient pas. Les exosomes des premiers contenaient des concentrations significativement plus élevées de protéines connues pour freiner la croissance des neurones.

Fallait-il conclure de cette observation que les patients atteints de névralgie post-zostérienne ont dans le sang des particules qui empêchent leurs neurones sensitifs impliqués dans la douleur de se régénérer complètement ?

Pour vérifier cette hypothèse, nous avons exposé des neurones sensitifs humains, cultivés en boîte de Petri, à des exosomes isolés du sang de personnes atteintes ou non de névralgie post-zostérienne. Grâce à des technologies d’imagerie de cellules vivantes, nous avons suivi et mesuré la capacité de ces neurones à faire croître leurs extensions et à interagir les uns avec les autres. Comme nous le soupçonnions, la croissance des neurones exposés aux exosomes de patients atteints de névralgie post-zostérienne s’est avérée fortement entravée, et les cellules nerveuses concernées se sont révélées incapables de former un réseau solide avec leurs voisines. À l’inverse, nous n’avons détecté aucune perturbation du fonctionnement des neurones exposés aux exosomes provenant de personnes indemnes.

L’analyse de l’activité des gènes des neurones sensitifs impliqués dans la douleur exposés à des exosomes de patients atteints de névralgie post-zostérienne a révélé que ces cellules subissent des modifications qui empêchent la formation de structures appelées « cônes de croissance », lesquelles sont indispensables à la croissance et à la réparation des neurones. Nous avons par ailleurs découvert que ces exosomes maintiennent les neurones de la douleur dans un état d’hyperactivité qui les rend hypersensibles aux signaux douloureux.

Quel avenir pour le traitement des neuropathies ?

Nos résultats suggèrent que l’on pourrait mettre au point des traitements plus efficaces contre la névralgie post-zostérienne en s’attaquant à la cause profonde de l’irritation des nerfs sensitifs et de l’échec de leur régénération, dont découle la douleur.

En outre, nous pensons que ce phénomène n’est pas propre à la névralgie post-zostérienne. Il pourrait fort bien concerner aussi d’autres neuropathies douloureuses, comme la neuropathie diabétique, qui est également liée à un défaut de régénération nerveuse.

Actuellement, mon équipe est procède à des prélèvements répétés d’échantillons sanguins, sur une période pouvant s’étendre jusqu’à un an, chez des patients atteints de zona développant une névralgie post-zostérienne, ainsi que chez des patients dont le zona guérit sans douleur résiduelle. La comparaison entre les contenus des deux types d’exosomes sera cruciale pour identifier précisément la nature de la cargaison contribuant au développement de cette douloureuse et invalidante affection chronique.

The Conversation

Andrew Bubak reçoit des financements des National Institutes of Health.

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