
05.03.2026 à 12:14
Quels mots pour qualifier les bibliothèques aujourd’hui ? Récit d’une enquête collective
« A » comme « Accueil », « M » comme « Modestie », « T » comme « Tact »… L’abécédaire sensible des bibliothèques donne des mots aux gestes invisibles et quotidiens des bibliothécaires. Un monde d’attentions et de relations que commente Joëlle Le Marec dans cet entretien.
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Joëlle Le Marec (professeure en sciences de l’information et de la communication, Museum national d’histoire naturelle) publiait en 2021 un premier ouvrage, Essai sur la bibliothèque : volonté de savoir et monde commun (Presses de l’Enssib). En 2025, c’est aux côtés de Muriel Amar (maîtresse de conférences en sciences de l’information-communication et bibliothécaire) qu’elle a codirigé Un abécédaire sensible des bibliothèques. Mots d’ordre et de désordre en 2025 (Eterotopia). Cet ouvrage découle d’un travail de recherche collectif avec des bibliothécaires de différents établissements, dans le contexte de la fermeture à venir de la Bibliothèque publique d’information (Bpi) du Centre Pompidou. En 37 notices, il propose de rendre visibles les pratiques et la pensée qui structurent et traversent le service public des bibliothèques.
Comment s’est élaboré ce travail collectif d’enquête auquel ont été associé·es des bibliothécaires professionnel·les ?
J. Le Marec – Dans le premier essai que nous avions publié avec Muriel Amar, les travaux auprès des visiteur·euses faisaient apparaître un fonctionnement des bibliothèques que l’on pourrait qualifier d’assez « mystérieux », dans la mesure où il est à la fois discret, remarquable et égalitaire. Les bibliothécaires ne sont pas vraiment visibles pour les observateurs qui s’intéressent aux publics (par des textes, des films), alors qu’ils et elles font partie des conditions d’existence de ces institutions si spéciales. Il était donc important de s’attacher à restituer cette présence.
Il y a eu trois phases dans la conception de cette recherche : des ateliers avec des professionnel·les ; des entretiens et contacts individuels avec d’autres bibliothécaires que celles et ceux rencontré·es à la Bpi ; puis l’écriture du livre, elle aussi très collective, qui est intervenue à l’issue d’une journée d’étude au Muséum national d’histoire naturelle et qui a donné corps à l’idée des notices. Cette dernière phase a nécessité un temps assez long de maturation pour se mettre d’accord sur la forme que le collectif souhaitait donner à cet écrit, celle des notices. Cette journée a été un jalon important dans l’articulation des prises de position orales et l’entrée en écriture.
Nous avons alors formé un petit collectif, composé d’une diversité d’auteur·rices, avec une dominante de professionnel·es de diverses bibliothèques et des chercheuses. Ce projet a d’ailleurs révélé des liens très forts entre une communauté de chercheuses attachées à ces institutions culturelles et des professionnel·les qui, au quotidien, mènent aussi un travail réflexif, pensent et discutent des problématiques que les usagers leur soumettent. Il existe une sorte de familiarité avec le trouble Au sens de Donna Haraway dans Vivre avec le trouble [Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, 2016], trad. V. García, Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2020 ; ou encore de Judith Butler dans Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité [Gender Trouble, 1990], trad. C. Kraus, Paris, La Découverte, 2006 – le trouble évoqué ici permet aux individus d’adopter des postures réflexives, de sortir de la certitude. qui se manifeste dans leur manière de ne pas résoudre uniquement techniquement des problèmes, mais dans leur capacité à les éclaircir.
Pourquoi l’avoir présenté sous forme d’abécédaire, qui plus est sensible ? Pouvez-vous commenter ce choix ?
J. Le Marec – L’enjeu d’une contribution collective s’est imposé dès les premiers ateliers. Muriel a proposé des entrées par catégories à même d’incarner les savoirs des bibliothèques qui sont rarement exprimés en tant que tels alors qu’ils sont si importants. Mais après réflexion, nous avons souhaité que ce soient plutôt des termes qui témoignent des importances, c’est-à-dire des mots énoncés et assumés par les personnes. Les auteurs de ces notices sont aussi bien des individus, des collectifs que des anonymes. Certains n’ont pas directement écrit, mais ont largement nourri la réflexion et nous les avons réunis sous l’appellation de « collectif d’enquêteurs ».
Nous avons opté pour le mot Abécédaire, cela aurait aussi pu être « lexique ». Ce choix reflète la volonté de nommer autrement les termes d’un métier – une notice intitulée « Ce qui ne peut être externalisé » le traite de manière explicite… Il exprime également l’idée que l’Abécédaire ne s’arrête pas là, qu’il est possible de l’augmenter si, à l’avenir, il inspire à chacun et chacune des extensions avec d’autres mots.
Quant à la notion de « sensible », elle vise à attraper ce mystère dont je parlais précédemment, qui est celui d’une « chose qui fonctionne bien » et qui réside dans la discrétion, l’effacement comme posture professionnelle invisible, tout en faisant preuve pourtant d’une acuité, d’une attention constante. Cette dimension apparaissait dans les études de publics, mais elle est aussi signifiante pour les bibliothécaires. Il existe un gouffre entre les compétences, les savoirs formels – qui structurent la réflexion et l’action – et la manière dont on discute dans la bibliothèque de mille choses qui vont bien au-delà de ces savoirs et qui sont guidées par le souci du public ainsi que l’entretien des conditions dans lesquelles on peut exercer un service public de qualité. C’est dans ce contexte que l’on mentionne cette vision dite « sensible » : pour la saisir, il faut aller la chercher dans l’expérience. Ces catégories d’expérience relèvent du care, on ne peut pas les poser in abstracto.
Dans l’ouvrage, vous traitez des questions de relation (d’alliances) et de milieux (la maintenance). Les bibliothèques sont présentées comme des « milieux de vie précieux » qui maintiennent un projet collectif. Qu’est-ce qui les caractérise ? Que nous disent-ils sur l’institution ?
J. Le Marec – Les bibliothèques s’apparentent à des milieux uniques, au sens écologique, qui comportent plusieurs temporalités et des millions d’êtres en relation les uns avec les autres. De la même façon, les bibliothèques maintiennent les conditions vécues, concrètes, d’un projet collectif continu. Elles structurent un lien vivant entre savoirs, égalité, attention, souci de soi et d’autrui. Les bibliothécaires et les publics prennent soin de cette « épaisseur ». Le milieu, c’est donc cet espace-temps très peuplé, sensible, qui échappe à la rationalisation alors même que la bibliothèque est un monde d’ordre. Par exemple, la classification alphabétique n’a jamais été changée pour signifier qu’il vaut mieux garder un ordre hétérogène complexe qui constitue un milieu très riche de relations et de mémoires, que de le déranger pour le rationaliser.
Cette notion de milieu m’évoque aussi l’ouvrage Comment pensent les forêts E. Kohn, Comment pensent les forêts, Paris, Zones sensibles, [How Forests Think: Toward an Anthropology Beyond the Human, 2013], trad. Gr. Delaplace, 2017. dans lequel on voit combien les êtres de nature sont très attentifs les uns aux autres. Ce niveau d’attention générale, de concentration, que l’on trouve en bibliothèque, renvoie à des intensités secrètes, silencieuses, qui échappent à la façon dont nous objectivons les rapports sociaux ou les usages dans le champ de la recherche, alors qu’il y a plus que ça : c’est un monde d’états ressentis, vécus, expérimentés et respectés. Par exemple, les silences à la bibliothèque sont extrêmement denses. C’est aussi un milieu à la fois précieux et fragile, car il est susceptible d’être altéré, voire de disparaître. On peut parfois avoir l’impression que les bibliothécaires « ne font rien », alors qu’ils et elles maintiennent des formes d’attention extrêmement fortes. C’est en partie un métier ingrat, au sens où Sandra Laugier l’aborde dans ses travaux sur le care : il faut toujours faire en sorte que le lieu soit accueillant, procéder à des micro-régulations. Cette dimension renvoie aussi aux théories féministes : il ne s’agit pas de produire, mais de reproduire et de maintenir les conditions pour que tout fonctionne, pas de manière machinique mais de façon vivante. L’éthique du care est d’un très grand secours pour montrer qu’une partie de ces institutions sont des milieux entretenus, transmis… Elles sont à la fois ce dont des personnes s’occupent mais aussi ce dont nous héritons pour être ensemble, c’est communautaire.
Pour revenir sur la notion d’« institution », il me semble qu’elle a été assez abîmée par les travaux des sciences sociales critiques qui la réduisent à des émanations de pouvoir et qui y voient parfois un repoussoir. Pourtant, des institutions telles que les bibliothèques ou celles du soin ne sont pas uniquement des outils au service de politiques publiques, elles les débordent. Ce sont des dispositifs dont les communautés se dotent pour résoudre ensemble des problèmes pour elles-mêmes. Elles ne fonctionnent pas avec un seul type de savoir, elles prennent racine dans le monde. Elles nous relient de manière un peu mystérieuse, là encore. Donc, les bibliothèques, à l’instar des musées que j’ai aussi étudiés dans mes précédents travaux, montrent que les institutions sont beaucoup plus que ce à quoi on les réduit, notamment lorsque l’on cesse de considérer la professionnalité uniquement sous l’angle de la gestion, du management, de la production…
Ce qui est assez particulier aux bibliothèques, c’est la place centrale qu’occupent les savoirs (sous diverses formes) pour cheminer dans la vie. J’ai souvent entendu cette approche chez mes collègues internationaux : « la bibliothèque, c’est l’endroit de la métamorphose, c’est là où je me suis mis à l’abri, où j’ai été accueilli ». Elle incarne le lieu hospitalier, vivant, protecteur de l’institution, alors qu’en France, on l’assimile à quelque chose de gris et d’invisible.
Pour revenir sur les notions d’alliance et de relation, quel éclairage donnent les bibliothèques à leurs propres pratiques de médiation ? Quelle analyse faites-vous de cette attention portée au public ?
J. Le Marec – C’est précisément cette question qui nous a réunies avec Muriel : le souci des bibliothécaires à propos des publics est vrai et l’intérêt pour les savoirs de la part des publics l’est aussi. Ce souci du public, pendant les ateliers et l’enquête, s’est manifesté de mille manières, à tous les niveaux. J’ai d’ailleurs été frappée par la différence avec le monde des enseignants-chercheurs qui restent très préoccupés par leur œuvre, leur projet, leur positionnement.
J’aurais du mal à dresser la liste des actions de médiation en bibliothèque… En revanche, c’est un métier fondé sur une pensée de la médiation au sens théorique. Le lien à autrui ne se résume pas à une relation fonctionnelle qui consisterait seulement à répondre à des demandes, il cherche plutôt à entretenir des rapports sociaux, grâce à ce tiers qu’est la culture qui nous réunit et dont on prend soin ensemble. Cette conception de la médiation s’oppose au modèle offre/demande et permet de s’intéresser au cadre dans lequel on entre en relation. On retrouve cette posture dans la notice « Question », rédigée par Agathe Baechelen (bibliothécaire à la Bpi) autour des interrogations qu’adressent les lecteur·ices aux bibliothécaires : « Que faire de cette question ? Comment la travailler, la respecter ? Comment ne pas l’abîmer ? ». Une telle entrée illustre bien ce souci constant des publics.
La bibliothèque fait aussi plus que donner accès aux livres et à la lecture, elle répond même parfois à trop de besoins : permettre aux personnes d’être dans des endroits corrects dans lesquels elles sont bien traitées. Dans les bibliothèques de la Ville de Paris, les nounous viennent avec les poussettes, les enfants… Même si ce n’est pas strictement le métier des bibliothécaires – et ces professionnel·les peuvent parfois le vivre avec une certaine inquiétude –, c’est accueilli. Ce sont des lieux investis, habités, qui n’appartiennent pas seulement à l’État, à une collectivité ou à un corps professionnel, mais à tout le monde. La médiation, dans ce contexte, implique donc des relations dans les deux sens. Elle laisse la place à des manières de faire, de s’ajuster, qui relèvent de plusieurs habilités (du soin, de l’attention, du tact, etc.).
Il semble que les lecteurs aussi sont soigneux les uns des autres. Ils voient bien qu’il y a plein de personnes en difficulté – que Serge Paugam a appelées « les pauvres » – dans les bibliothèques, mais ils font leur part dans ce travail collectif discret. Ce ne sont pas des clients. Je suis même frappée de voir à quel point on peut venir à la bibliothèque en tant que public et accepter d’être un peu dérangé pour aider à bas bruit. On se retrouve soi-même en posture de médiateur. Tout n’est pas parfait bien sûr, il y a des vols, des agressions… mais finalement assez peu de problèmes par rapport à ce qui pourrait se produire.
Entre présence discrète, principe de permanence et mission de service public, quels sont les mots d’ordre et de désordre des bibliothèques ?
J. Le Marec – Muriel a trouvé ce très beau sous-titre « Mots d’ordre et de désordre » qui évoque les injonctions auxquelles sont constamment exposées les bibliothèques. Pour maintenir des milieux, des possibilités de relation avec le public, de destins transformés par les savoirs, cela suppose quand même une foi importante dans la capacité transformatrice des bibliothèques. Avoir autant confiance dans la culture est merveilleux… Mais il faut constamment être légèrement désobéissant et « hacker » le système avec lequel on travaille. L’entretien et la réparation de ces milieux contribuent à ce « hacking », car ils sont en lien avec la maintenance qui permet de prendre soin des espaces dans une attention et un travail continus. C’est aussi contrecarrer l’ordre, dans la mesure où ces valeurs de soin et l’importance des savoirs sont brutalisées par des « mots d’ordre » (on désigne ici les injonctions faites aux bibliothèques : innovation, management, « retour sur investissement »).
Il y a deux mots de (dés)ordres centraux dans cet ouvrage : ceux des importances et de l’ambivalence. Par exemple, l’un des bibliothécaires interrogés dans notre enquête nous disait qu’il se rebellait immédiatement dès que quelque chose commençait à paraître trop « enchanteur », afin que le coût parfois difficile de ce métier qui exige d’être tout le temps en tension, de faire trop de choses et dans de mauvaises conditions ne soit pas masqué. Cette ambivalence traduit donc une forme de fragilité.
On pourrait aussi ajouter le mot discrétion qui revêt ici un sens politique, en tant que norme désirable : elle correspond à une exigence de service public, tout autant qu’elle égalise les postures hiérarchiques. Ce sont d’ailleurs des professionnel·les qui entrent régulièrement en lutte. Cette discrétion n’est donc pas un effacement construit par une norme sociale (patriarcale, dominante), elle rend d’autant plus puissantes leurs mobilisations pour défendre leur métier et leurs institutions.
Ce qui était important pour nous, avec ces mots d’ordre et de désordre, était aussi le choix de la non-hiérarchisation entre les notices et nous avons tenu à une forme d’horizontalité de ces importances. C’est bien cet ensemble qui fait l’ouvrage.
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26.02.2026 à 09:02
« Couper les fluides » à la maison des arts de Malakoff, une rétrospective
En 2023, de février à juillet, le centre d’art contemporain de Malakoff, site de la maison des arts, a mené une expérimentation nommée « Couper les fluides » qui consistait littéralement à couper l’électricité, le gaz et l’eau. Une façon d’interroger la soutenabilité du monde de l’art et de repenser collectivement les missions d’un lieu culturel municipal en régie directe. Au-delà de la radicalité du geste, ce projet s’est transformé en un processus d’apprentissage collectif pour ses équipes, partenaires et publics, redessinant les contours d’une institution culturelle et de ses modes d’intervention.
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Le centre d’art contemporain de Malakoff déploie ses actions entre deux lieux : la maison des arts (lieu de diffusion) et la supérette (lieu d’expérimentation). En écho à des années de programmations et projets pensés autour des enjeux écologiques et notre capacité à prêter oreille au vivant (les « éco-attentions »), sa directrice, Aude Cartier, revient sur les intentions initiales du projet et ses métamorphoses, autour d’un fil rouge : un lieu culturel peut-il fonctionner sans fluide tout en maintenant ses missions de service public ?
Né de la volonté de retrouver du pouvoir d’agir, à l’échelle d’un lieu, face à la crise écologique, « Couper les fluides » se fait invitation à penser le centre d’art comme lieu de vie, outil à la disposition des citoyens et territoire apprenant. Autant de figures que de pistes de résonance avec d’autres lieux qui exploreraient la question des transitions dans les mondes de la culture, en cherchant à allier brain print et footprint pour reprendre les termes de Guillaume Désanges, président du Palais de Tokyo, dans son Petit traité de permaculture institutionnelle.
Quel est l’acte fondateur de « Couper les fluides » ? Quels sont les précédents du projet à la maison des arts de Malakoff ?
Aude Cartier – Nous nous intéressons, depuis longtemps, aux « éco-attentions » à travers une série de contenus, de sujets, d’objets de recherche que nous essayons de travailler sur des phases plutôt longues. Ces enjeux traversent la programmation depuis quinze ans et correspondent également à une prise de conscience quant à la nécessité de stopper une frénésie de productions, d’expositions, de scénographies. Depuis sept ans environ, nous faisons avec moins. Nous sommes attentifs aux matériaux, au réemploi, au chauffage du bâtiment. Nous faisons en bricolant, sans formation, de façon peut-être un peu isolée. Ces pratiques viennent animer à la fois la programmation et la vie quotidienne du centre d’art. Mais tout cela ne me semble pas suffisant et correspond sans doute à une forme d’éco-anxiété qui nous suggère de faire mieux.

C’est également au regard de ce que font déjà certains tiers-lieux, collectifs d’artistes, en France et dans d’autres régions du monde où ces sujets-là se posent et sont traités, de façon volontaire ou subie, que je me suis alors demandé : est-ce qu’une institution culturelle peut travailler littéralement sans fluide, en changeant radicalement sa manière de penser son lieu, ses missions de service public, sa relation aux citoyen·es et aux artistes ? J’ai présenté cette réflexion à l’équipe, deux ans avant le début du projet, et nous y avons travaillé collectivement, avec ce besoin de se redonner un peu de pouvoir pour agir, depuis l’endroit où l’on est, à son échelle, pour avoir le sentiment d’apporter des réponses face à une situation globale.
Et quel était le pari initial ? Qu’avez-vous voulu tester, prouver ? De quelles autres expérimentations le projet s’est-il nourri ?
A. Cartier – Ce projet est né de l’observation des pratiques qui ont émergé chez une nouvelle génération d’artistes, d’auteur·ices, dans les arts décoratifs, le design, les arts plastiques. Ils et elles se sont engagé·es sur ces questions-là et repensent les matériaux utilisés dans leurs créations jusqu’à les modifier pour s’en emparer et en faire des œuvres d’art, mais également des projets politiques. Notre intention était donc de croiser ces différentes expériences pour réfléchir à la manière dont elles viennent questionner une direction artistique, car cela suppose de lâcher prise sur cet aspect précis et de considérer que le travail d’un centre d’art est aussi de se faire bousculer, d’entrer en relation avec des citoyen·es. « Couper les fluides » correspond donc à cette volonté de lier la recherche et la pratique, de devenir un territoire apprenant et de sortir d’un régime de parole dominant, issu du monde de l’art.
Quels ont été les différentes étapes et pivots du projet ? Les principaux défis ?
A. Cartier – Deux ans de travail ont été nécessaires pour réussir à « embarquer » tout le monde dans cette expérimentation dont l’intention initiale pouvait paraître assez abstraite. Il fallait d’abord convaincre l’équipe, car on ne peut pas mener un projet comme celui-là sans une volonté collective. Le centre d’art étant en régie directe – c’est d’ailleurs en cela que l’expérience me semble intéressante –, nous avons dû aussi discuter avec les élus et faire preuve de pédagogievis-à-vis d’une administration dont la structuration rend à priori complexe les changements proposés, en essayant de déconstruire des mécanismes de pensée ou de projection sur ce que doit être le travail. L’utilisation des ordinateurs, la communication par mail, l’ensemble des logiciels qui cadrent notre fonctionnement administratif, et la relation avec la direction des Finances et le Trésor public… tous ces outils en font partie. Les questions se posent donc très vite lorsque l’on commence, pôle par pôle, à observer nos modalités de travail et à anticiper ce qu’il faudrait modifier pour se mettre en situation lorsque l’on fonctionnerait sans électricité et donc sans ordinateurs. Nous avons alors détaillé chaque mission, pour vérifier si elle était réalisable ou non, ainsi que l’ensemble des ajustements possibles, les points de crispation. Le collectif Les Augures nous a accompagnés dans cette démarche. Il y a eu, bien sûr, des adaptations par rapport au projet initial, mais nous avons fait en sorte de convertir les contraintes en forces. Nous avons rencontré les syndicats et la médecine du travail. Nous avons discuté avec nos collègues dans les différentes directions de la ville avec lesquelles nous sommes habituellement en relation (jeunesse, affaires culturelles, communication, informatique) afin d’établir comment nous allions travailler avec eux. Tout ce processus a permis de montrer que d’autres façons de faire étaient possibles.
Dans un second temps, nous avons dialogué avec l’administration plus spécifiquement sur les enjeux de médiation et d’éducation artistique et sur ce que cela impliquerait si nous nous passions des supports papier pour communiquer ou des plateformes habituelles, et cela nous a amenés à être inventifs et créatifs, en étant aidés par des artistes, pour penser d’autres modes de faire. Nous avons créé des outils pour une médiation tournée vers l’oralité.
Comment avez-vous gardé trace de cette expérimentation ?
A. Cartier – Un journal de bord collectif a constitué l’archive du projet. Toute l’équipe travaillait au rez-de-chaussée, sur un plateau où nous avions descendu nos bureaux, et nous étions ainsi dans une relation quotidienne avec les citoyen·nes. Il était donc important de pouvoir retranscrire, dans ce journal, les discussions et les témoignages sur leur expérience du froid et cette précarité énergétique. Ainsi, nous avons dépassé le cadre même de la mission du centre d’art et de l’art plus globalement.
Qu’est-ce qui explique selon vous la résonance toute particulière du projet dans le monde culturel ?
A. Cartier – Notre plus grande surprise a été le retentissement du projet, et sa couverture par la presse notamment. Lorsque nous avons débuté l’expérimentation, en février 2023, le prix des fluides avait déjà explosé depuis un an. Le fait que ce projet soit associé à ce contexte politique et de récession, durant lequel on ne cessait de dire aux gens qu’ils allaient devoir vivre sans chauffage, est l’une des raisons qui lui a donné un écho aussi fort. Tout à coup, les politiques comme les citoyens se sont intéressés à ces questions-là, même si les personnes les plus précaires étaient déjà confrontées à ces enjeux. Cela entrait dans le quotidien de tout le monde. Le projet a donc bénéficié d’une concordance des temps.
« Couper les fluides » est aussi une expérimentation insolite pour une institution culturelle en régie directe, et cela a fait la force du projet. De nombreuses personnes du champ de l’art contemporain sont venues voir ce qui se passait, ainsi que des curieux qui voulaient comprendre comment nous vivions les choses, la partager avec nous, en l’augmentant des récits de leur propre expérience. Mais nous avons également accueilli des personnes issues de métiers très différents, notamment des entreprises qui se posaient les mêmes questions. Nous avons été énormément sollicités pour partager, en France et à l’étranger, ce que nous avions mis en place, nos outils et ressources. Côté public également, le projet a été un succèsavec une fréquentation du centre d’art qui a augmenté de 60 % durant ces six mois.
Quelles ont été les principales réussites du projet selon vous ? Qu’est-ce qui est venu vous surprendre au-delà des intentions initiales ?
A. Cartier – Je crois que l’équipe a réappris ce que voulait dire « faire de la médiation ». Nous avons procédé autrement, en donnant une place centrale à l’oralité. Il ne s’agissait plus d’orienter le public vers un cartel ou un texte explicatif mais d’accueillir chaque personne qui entrait, avec une attente immédiate et des échanges de proximité individuelle, souvent assez rapidement intimes. Nous avons également mis au cœur du projet, via l’Agora, le collectif et l’espace d’exposition comme lieu de partage de savoir et de connaissance autour de cette expérience que nous traversions ensemble, avec le public. Cela nous a permis de rompre avec le surplomb d’une parole sachante et d’horizontaliser les savoirs en les mettant en circulation (par des arpentages d’ouvrages notamment). Beaucoup de collègues des autres directions de la ville se sont rendus sur place, dont la direction des finances qui travaillait alors sur un « budget vert » et qui a utilisé l’Agora comme un espace de séminaire d’équipe. Le centre d’art n’était plus seulement un lieu où l’on vient rencontrer des œuvres, mais un lieu d’expérience collective et d’appropriation d’un outil. Cela a aussi créé une grande cohésion dans l’équipe. Nous sommes passés d’une période hivernale où nous avions froid, avec des maux de tête, des périodes de fatigue, à un processus d’apprentissage collectif, basé sur une déconstruction de la hiérarchie, une expérience nouvelle où nous étions tous et toutes au même niveau. Le fait de partager les tâches de médiation, par exemple, nous a amenés à nous déplacer dans nos pratiques, à mieux comprendre le quotidien de chacun·e au centre d’art, à sortir la tête du quotidien et se doter de clés de lecture plus fine des enjeux de chacun·e.
Existe-t-il des obstacles que vous n’aviez pas anticipés ?
A. Cartier – Le principal obstacle a été la manière dont la philosophie de ce projet venait se confronter à la notion d’égalité au travail dans une collectivité territoriale. Il nous a fallu déconstruire l’idée selon laquelle, si l’on arrêtaitd’utiliser un ordinateur, en ne communiquant plus par mail ou par messagerie, le dialogue serait potentiellement rompu avec l’administration. En réponse à cette crainte, nous avons dû aménager quelques exceptions par rapport à l’ambition de départ, notamment la possibilité, pour le pôle administratif, d’avoir trois heures journalières de connexion. Étant en régie directe, nous devions ajuster la radicalité du projet à la continuité de service public.

Si l’on considère « Couper les fluides » comme un prototype, quelles sont les composantes du projet que vous avez conservées à sa suite dans la gestion et l’animation de la maison des arts de Malakoff ?
A. Cartier – Je dirais que nous avons gardé l’âme du projet, notamment cette méthodologie de travail axée sur des séminaires et une réflexion commune, mais aussi la volonté d’associer les citoyen·nes au centre d’art. Certains modules ou programmes perdurent : par exemple, la cuisine sans fluide, la pépinière (espace dédié aux enfants) et l’Agora. On a conservé les arpentages, les vendredis après-midi sans ordinateur – quand on y parvient –, ainsi qu’une économie de moyens. Ce sont désormais des pratiques quotidiennes. On continue aussi de travailler avec des artistes qui partagent ces préoccupations. Ce qui demeure surtout, c’est ce principe de mise à disposition d’un outil pour faire lien entre un projet culturel d’établissement et le territoire, et nourrir le lieu des compétences des citoyens, en dehors de notre secteur artistique. « Couper les fluides » nous a donc amenés à évoluer et à déconstruire notre vision du centre d’art et de ses missions comme lieu de vie.
Au-delà du prototype, dirais-tu que « Couper les fluides » se fait aussi la métaphore des enjeux des lieux culturels face aux nécessités de transition ?
A. Cartier – L’intention de départ était d’infiltrer le monde culturel avec un geste radical, mais également de pouvoir dire « stop ». Ce projet a commencé par une colère, ou une forme de rage, liée à un sentiment d’impuissance face à la crise écologique et la volonté de se redonner du pouvoir d’agir à l’échelle d’un lieu, comme je l’ai déjà évoqué. Il est venu questionner la soutenabilité du monde de l’art et cela a eu des répercussions dans les différentes directions de la ville. Il a également permis de s’interroger sur la continuité du service public de la culture et a mis en évidence que les centres d’art sont aussi des endroits de lutte. Mais la modestie est de mise : certes, des collègues sont venus, nombreux, réfléchir avec nous aux publics, à la médiation, aux projets curatoriaux, et sans doute avons-nous eu une influence sur les questionnements et les pratiques, mais beaucoup de lieux – comme La Criée par exemple – travaillaient déjà depuis longtemps sur ces enjeux, d’autres subissaient cette situation de précarité énergétique. La différence est peut-être que nous avons osé couper littéralement les fluides pour mettre au premier plan l’économie contributive dans les lieux de culture, et pousser la réflexion sur la façon dont un centre d’art tel que la maison des arts de Malakoff peut endosser une mission de service public élargie dans son lien avec le territoire. Mais je tiens à le redire : avec « Couper les fluides » nous n’avons rien inventé. Ce projet est né de l’observation de ce qui existe.
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25.02.2026 à 08:35
Pour une ontologie de l’art algorithmique
L’essor des intelligences artificielles génératives bouleverse en profondeur les pratiques artistiques et notre rapport à la création. Issu d’un mémoire de recherche, ce texte propose une réflexion critique sur l’art algorithmique, en croisant philosophie, témoignages d’artistes et analyses de projets contemporains. Il interroge les mythes qui entourent l’intelligence artificielle, la nature des images et des œuvres qu’elle produit, ainsi que les conditions d’un usage conscient, éthique et éclairé de ces technologies dans la création artistique aujourd’hui.
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Inspiré de son mémoire, le texte que Candice Bedouet a rédigé pour la collection Écrire demain, regards d’étudiants est disponible en téléchargement ici.
Pouvez-vous vous présenter ?
Mon parcours est à la fois littéraire et orienté vers le management des industries culturelles et créatives. J’ai d’abord étudié les humanités, avec une spécialisation en anglais, en travaillant notamment sur les séries télévisées et le théâtre audiophonique et immersif. J’ai toujours été attirée par les formes d’innovation culturelle et par la manière dont les nouvelles technologies transforment les pratiques artistiques. Par la suite, j’ai intégré HEC, où j’ai effectué un stage dans une entreprise développant des algorithmes de recommandation pour des contenus culturels. C’est à ce moment-là que l’IA générative a commencé à émerger de manière plus visible, et que j’ai ressenti le besoin d’en explorer les enjeux, notamment philosophiques. À l’époque, les discours que j’entendais portaient surtout sur le droit ou l’économie, sans véritable réflexion sur ce qu’est, fondamentalement, cette technologie. Mon directeur de mémoire, Alain Busson, m’a encouragée à approfondir cette approche, en lien avec mon double parcours. J’ai ainsi travaillé sur différents champs des industries culturelles et créatives – arts visuels, audiovisuel, musique, mode – pour tenter d’avoir une vision transversale.
Aujourd’hui, je travaille au Consulat général de France à Québec, à l’antenne de Montréal, en tant que chargée de mission culturelle. La créativité numérique y occupe une place très importante, ce qui me permet de continuer à observer et interroger ces pratiques au contact des artistes.
Comment est née l’envie de travailler ce sujet de mémoire ?
L’envie est née assez tôt, dès le début de mon année de master. Nous étions en 2023, dans un moment où l’IA générative devenait soudain accessible au grand public, notamment avec l’apparition d’interfaces comme ChatGPT fin 2022. C’était encore très nouveau, et en même temps omniprésent. Comme avec les dispositifs immersifs, j’ai tout de suite su que ce serait le sujet sur lequel je voudrais travailler. Il n’y a pas eu de déclic précis, plutôt une évidence. En revanche, j’avais une réelle envie de pouvoir m’approprier concrètement ces outils, de les tester, d’expérimenter, et de ne pas rester dans une position uniquement théorique. Ayant déjà rédigé deux mémoires très orientés recherche lors de mon parcours à l’ENS, je souhaitais cette fois travailler de manière plus appliquée et créative, tout en conservant une exigence réflexive.
Ce qui a été particulièrement marquant, c’est la rapidité avec laquelle les outils évoluaient. Entre le moment où j’ai commencé mon mémoire et celui où je l’ai terminé, de nouvelles technologies ne cessaient d’apparaître. Cela renforçait l’impression d’un terrain mouvant, presque instable, mais aussi extrêmement stimulant intellectuellement. L’angle philosophique s’est imposé assez naturellement. À l’époque, j’avais le sentiment que la question ontologique, c’est-à-dire de ce qu’est ou de ce que n’est pas l’IA générative, ne cessait d’être esquivée. Or, il me semblait essentiel de prendre un pas de recul et d’interroger la nature même de ces outils, leur statut, et ce qu’ils font à nos pratiques créatives. Enfin, étant en école de commerce, je trouvais important de me positionner en amont des logiques de marché. Avant de se demander quel modèle économique développer, il fallait selon moi poser une question plus fondamentale : « Qu’est-ce que l’on est en train de commercialiser ? ». Que sont ces productions, comment les qualifier, sont-elles de simples outils, et est-il légitime de les vendre ? Ces questions éthiques sont parfois reléguées au second plan, alors qu’elles me semblaient centrales dans un contexte aussi nouveau. Le fait que cette approche ait été reconnue et bien reçue a d’ailleurs confirmé, pour moi, la nécessité de ce type de réflexion.
Est-ce que votre terrain d’enquête vous a surprise ?
Oui, absolument. Déjà, les « outils » eux-mêmes sont surprenants à chaque utilisation. Même si, en plein développement, on finit par se dire « ça ne peut pas aller plus loin », on est toujours étonné par ce qu’ils produisent. Même lorsqu’on part d’une intention très précise, l’image générée par l’IA ne correspond jamais totalement à ce que l’on avait imaginé : elle en reprend certains éléments, tout en s’en écartant. Il y a ce mélange de familiarité et d’étrangeté qui rend l’expérience fascinante. Ce qui m’a également fascinée, c’était de découvrir à quel point de nombreux penseurs avaient déjà réfléchi à ces questions et nous donnaient des grilles de lecture pour analyser ce nouveau phénomène. On retrouve des références dans la philosophie – Aristote, Platon, Martin Heidegger, Jean Baudrillard, Günther Anders… – mais aussi dans les récits de science-fiction. Je voulais prouver que la réflexion philosophique doit précéder la régulation ou les considérations juridiques. Un autre aspect surprenant a été la réaction de certaines personnes face à mon mémoire. On me disait parfois : « Il est long, je vais le passer dans ChatGPT pour le résumer et le lire plus vite. » Bien sûr, c’est pratique, mais cela efface tout le cheminement de pensée, les détours, les bifurcations – or c’est justement ce dédale, reflétant le fonctionnement des algorithmes, qui nous inquiète, nous angoisse, et est à l’origine de craintes plus ou moins rationnelles. Ce qui me chagrine particulièrement, c’est qu’on pourrait utiliser ces outils pour pousser plus loin la réflexion et prendre notre temps, mais notre société se heurte à une logique purement utilitaire et productiviste, nous éloignant de cette quête intellectuelle. Enfin, j’ai trouvé un certain réconfort dans le fait qu’il existe des plateformes et des démarches plus éthiques. Par exemple, l’artiste Justine Emard travaille uniquement avec ses propres images, ce qui évite toute question de violation de droits d’auteur. Ces initiatives ne sont jamais parfaites – les modèles sont toujours très énergivores et complexes à mettre en œuvre à grande échelle – mais elles montrent qu’il est possible de créer des modèles responsables, même à petite échelle, et que l’IA n’est pas forcément monolithique ni uniforme dans sa pratique.
Que voudriez-vous faire évoluer dans le secteur culturel ?
Ce que je souhaiterais voir évoluer porte surtout sur la conception que nous avons des métiers du secteur culturel. On a encore trop tendance à mettre en avant la passion pour justifier une rémunération insuffisante et des budgets toujours plus restreints… Il en va de même pour la considération des artistes dans notre société : les conditions de vie de la majorité d’entre eux restent terriblement précaires, et invisibilisées. Bien qu’en toute bonne foi, on s’accorde tous sur le fait qu’une vie sans art ni culture nous dénierait notre humanité (et n’aurait que peu de sens), les moyens et l’attention ne cessent d’être mis ailleurs, comme si ce qui nous est le plus essentiel n’était que superflu.
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