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Texte intégral (9173 mots)

Cet essai montre comment Moscou a entrepris de reformater en profondeur le FN et le RN pour en faire un instrument capable de rendre la France intégrable dans l’empire eurasien dominé par la Russie que Poutine rêve de construire. Françoise Thom étudie notamment le rôle essentiel d’Alexandre Douguine, côté russe, et d’Alain Soral, côté français, dans ce projet conçu depuis des dizaines d’années. Elle démontre également que l’idéologie hitlérienne a servi de terreau à ces deux penseurs qui continuent d’œuvrer pour le rapprochement entre l’extrême droite française et le Kremlin.

En mars 2022, Dmitri Medvedev postait : « L’objectif [c’est-à-dire la dénazification de l’Ukraine, NDLR] est […] la possibilité de construire enfin une Eurasie ouverte, de Lisbonne à Vladivostok. » Deux étapes étaient prévues pour réaliser ce dessein : le désengagement américain d’Europe, l’installation au pouvoir dans les États européens des « partis russes » que le Kremlin travaille à construire depuis près de trente ans, et la désagrégation consécutive de l’UE. La première phase est en voie d’achèvement maintenant que les États-Unis se montrent prêts à seconder les efforts du Kremlin pour étendre sa domination en Europe. Avec la progression du RN en France et de l’AFD en Allemagne, la réalisation des étapes suivantes semble en bonne voie. Poutine est persuadé qu’une fois orphelins de l’Amérique, les Européens se plieront tôt ou tard à l’hégémonie du Kremlin. Pour accélérer le processus, il procède au « dressage des élites européennes » : par la subversion du jeu démocratique et par la terreur, en brandissant la matraque nucléaire, comme le recommande Sergueï Karaganov, afin de camoufler les partis pro-Kremlin en « partis de la paix ».

L’obstacle à surmonter est évident, il a été récemment formulé par Alexeï Vaguine, un expert de Vzgliad : « Le comportement de la classe dirigeante européenne ne correspond pas à la logique d’un réalisme géopolitique rigoureux, et c’est regrettable. Si l’Europe était gouvernée par des hommes d’affaires rusés qui dissimulaient habilement leurs visées prédatrices sous couvert de lutte pour la justice, il serait plus facile de négocier avec eux. » Bref, il faudrait des Trump en Europe, comme le laisse entendre Poutine dans son récent discours de Valdaï : « Si chacun avançait en suivant ses repères spécifiques, s’occupait de ce qui le concerne et cessait de caresser des ambitions inutiles, on aurait beaucoup moins de difficulté à trouver une langue commune. L’un des derniers exemples en date est ici la restauration des relations entre la Russie et les États-Unis. » Mais le problème est que « les élites européennes elles-mêmes croient représenter le meilleur des mondes possibles », elles croient à ce qu’elles disent, poursuit Alexeï Vaguine, qui visiblement a du mal à comprendre qu’une conviction quelconque, que la fidélité à des principes puissent compter plus qu’un deal avantageux. C’est de cela que les manipulateurs du Kremlin veulent guérir les élites européennes, encouragés par leur succès à transformer le parti républicain aux États-Unis en une force isolationniste aveugle aux intérêts réels de leur pays et au bien commun de leurs citoyens.

Examinons la manière dont Moscou a entrepris de reformater en profondeur le FN et le RN pour en faire un instrument capable de rendre la France intégrable dans l’empire eurasien dominé par la Russie que Poutine rêve de construire. L’intérêt de Moscou pour l’extrême droite française remonte au début des années 1990. Les « bruns-rouges » qui haïssent les réformes de Boris Eltsine, conscients que le marxisme-léninisme n’est guère porteur, se cherchent une idéologie de rechange. L’anti-américanisme et l’hostilité à l’OTAN régnant dans les milieux de l’extrême droite européenne attirent leur attention. Alexandre Douguine va devenir le collectionneur du bric-à-brac d’idées puisées dans ce courant. Il mange à tous les râteliers idéologiques, et va sélectionner les théories qui peuvent étayer la réalisation de son projet : la reconstitution d’un empire sous hégémonie russe. Au fond, le but de Douguine et du groupe de siloviki qui le soutiennent est de convaincre l’establishment politique du Kremlin de s’atteler à la mise en œuvre de son dessein impérial, à savoir la création d’un grand espace eurasien contrôlé depuis Moscou, et de former les cadres d’une Europe collaborationniste au service du Kremlin. Avec l’arrivée de Poutine au pouvoir, le premier objectif est atteint. C’est la réalisation du second qui va nous intéresser ici.

L’élaboration idéologique : les vases communicants

Tout naturellement, Douguine est amené à s’intéresser aux précurseurs, les idéologues du IIIᵉ Reich qui ont tenté – en vain – d’intéresser Hitler à l’élaboration d’une politique continentale européenne. Il va donc commencer par faire son shopping parmi ces théoriciens. À Karl Haushofer, fondateur de la revue Zeitschrift für Geopolitik, Douguine emprunte le concept de « Grand Espace » (Großraum) : le monde doit se structurer non pas en États-nations, mais en vastes blocs continentaux autosuffisants menés par des nations dominantes. Haushofer préconisait la création d’un bloc continental géant reliant l’Allemagne, la Russie et le Japon pour briser l’encerclement de la thalassocratie anglo-saxonne. Douguine actualise cette formule sous la forme d’un axe Paris-Berlin-Moscou où la Russie joue le rôle de pivot central. La notion hitlérienne de « Lebensraum » (espace vital) est recyclée en « espace eurasien ». Douguine mobilise le juriste Carl Schmitt pour ressusciter l’antagonisme avec les Anglo-saxons qui avait structuré la guerre froide, en reprenant la distinction empruntée à Schmitt entre les puissances terrestres (tellurocraties, fondées sur la tradition, l’ordre, la hiérarchie et la collectivité) et les puissances maritimes (thalassocraties, fondées sur le commerce, le libéralisme, et l’individualisme). Ce thème d’une Russie conservatrice, rempart des « valeurs traditionnelles », permet de transfigurer le sordide despotisme russe en lui conférant une aura quasi-mystique. Douguine ne manque pas non plus de grappiller certains concepts puisés dans la « révolution conservatrice » allemande, comme celui d’une synthèse entre un socialisme d’État non marxiste et un nationalisme traditionnel, que notre demi-savant présente pompeusement dans sa Quatrième Théorie politique. Pour Douguine, « la Troisième Rome, le Troisième Reich et la Troisième Internationale sont des éléments qu’il faut connecter dans la révolte contre le monde moderne1. ». Le syncrétisme ne le gêne nullement, car chez lui comme chez Lénine, les idées ne reflètent pas des convictions, ne sont pas le fruit d’une recherche de la vérité, mais l’équivalent d’une artillerie destinée à pulvériser ou subvertir l’adversaire.

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Le partage du monde en quatre grandes zones d’influence selon la théorie des « pan-idées » de Karl Haushofer. Cette carte figure dans le manuel d’Alexandre Douguine, Géopolitique de la Russie (2012) // Wikimedia Commons

Douguine et les dirigeants poutiniens affectionnent la notion de « grand espace économique européen », volet essentiel de l’Eurasie voulue par le Kremlin. Là encore, les experts de l’Allemagne hitlérienne ont tracé la voie, tel Werner Daitz, le théoricien de « l’économie du grand espace européen sous la direction nationale-socialiste ». Daitz écrit : « Si nous voulons dominer l’économie européenne, ce qui est absolument nécessaire et inévitable pour consolider le rôle central de l’Europe en tant que centre de la race blanche, alors, pour des raisons évidentes, nous ne pouvons pas parler publiquement d’une “Grande Économie allemande”. Nous devons toujours parler de l’Europe dans son ensemble, car le leadership allemand découle tout naturellement de la domination politique, économique, culturelle et technologique de l’Allemagne, ainsi que de sa situation géographique. » C’est Daitz qui lance le slogan : « L’Europe aux Européens ». En mars 1944, Daitz fait une conférence à Paris, invité par un groupe appelé « Collaboration, un rassemblement d’énergies françaises pour l’unité européenne ». Cette conférence a un titre prometteur : « La politique continentale de Napoléon, une anticipation de la politique européenne du Reich ». Daitz cherchait à flatter son auditoire français en faisant de Napoléon le premier dirigeant moderne à mener une politique de « Grande Europe » fondée sur la rupture avec l’Angleterre.

Dès les années 1990, Douguine entreprend de coopter les extrêmes droites européennes (notamment françaises et allemandes) en leur promettant un statut de partenaires continentaux au sein du « Grand Espace » affranchi de la tutelle anglo-saxonne. En ce qui concerne la France, sa tâche est facilitée par l’influence exercée dans l’extrême droite des années 1990 par des personnages ayant un passé collaborationniste, tel l’écrivain Saint-Loup (alias Marc Augier). Militant socialiste converti au national-socialisme en août 1940, il participe à l’animation d’un groupuscule financé par Berlin qui prône une alliance entre la France, l’Italie, l’Allemagne et la Russie « afin de former un bloc indissoluble qui imposerait sa volonté aux autres nations européennes ». Saint-Loup dirige ensuite les Jeunes de l’Europe Nouvelle, filiale du groupe « Collaboration, un rassemblement d’énergies françaises pour l’unité continentale » mentionné plus haut. Citons aussi Pierre Clémenti, qui a fondé en 1934 le Parti français national-communiste. Condamné à mort par contumace en 1948, il publie en Suisse un ouvrage où il défend un État intégrant l’Allemagne, l’Italie et la France, soutenu par une URSS qui s’éloignerait du marxisme au bénéfice d’un socialisme national. Clémenti sera un temps l’un des hommes forts du Nouvel Ordre Européen (NOE), internationale néo-nazie fondée en 1953 par l’ex-trotskiste passé à la Waffen-SS René Binet. C’est dans un journal de ce dernier qu’apparaît la formule de la construction d’une Europe « de Brest à Vladivostok2 ». 

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Karl Haushofer (à gauche) aux côtés de Rudolf Hess, vers 1920. Photo : Friedrich V. Hauser // Wikimedia Commons

La douguinisation du FN : la phase Alain Soral

Alain Soral a joué un rôle crucial dans le remodelage de l’extrême droite française et son infiltration conceptuelle par Moscou au cours des années 2000. Son apport doctrinal va être déterminant dans le tournant pro-russe du FN et dans la transformation de ce parti en instrument de poutinisation de la France. Dans une vidéo après les révélations de Mediapart, Alain Soral déclare, parlant de Jordan Bardella : « C’est vrai qu’il a baigné dans le bain idéologique de ce qui était l’idéologie montante du Front National à l’époque où j’y étais […]. Je l’avais très bien formé au départ […]. »

La première étape de la rééducation du FN est la mise à l’écart de l’anticommunisme, partie intégrante de la doctrine du FN traditionnel. Chez Douguine et consorts, l’anticommunisme est mal vu, assimilé à la russophobie. Dans ce domaine, les progrès sont rapides. Dès 1985, Emmanuel Leroy, le premier conseiller géopolitique de Marine Le Pen et son futur speechwriter, s’abonne à France-URSS et renvoie dos à dos communisme et libéralisme, à la recherche d’une « troisième force » capable de faire contrepoids à la civilisation matérialiste. En 2006, il est déjà à un stade avancé de douguinisation. coutons-le : « “l’idéologie anglo-saxonne” vise à l’hégémonie à travers une gouvernance mondialisée. […] C’est au nom de ses valeurs telluriques et de son statut de Troisième Rome que la Russie aurait les qualités et devoirs permettant de prendre la tête d’une insurrection patriote globale contre la globalisation et la post-modernité3. »

La seconde étape est l’implantation du syncrétisme douguinien sur le terreau français. C’est là qu’Alain Soral va se montrer un vulgarisateur de talent du nébuleux Douguine. Soral est un transfuge du Parti communiste passé à l’extrême droite. Il a adhéré au FN en 2005 et l’a quitté en 2009. Douguine et Soral entretiennent des liens de longue date. Ils échangent les bons procédés. Douguine a assuré la promotion de Soral en Russie, où le livre de ce dernier Comprendre l’Empire (2011) a été traduit et diffusé. À travers sa maison d’édition Kontre Kulture, Soral a contribué à diffuser La Quatrième Théorie politique de Douguine publié en 2009 et traduit en français en 2012 (avec une préface de Soral). Cet opus préconise de remplacer la démocratie libérale, le marxisme et le fascisme par une doctrine qui intègre les éléments positifs de ces régimes tout en éliminant ceux que Douguine considère comme négatifs : l’individualisme, le racisme, la croyance dans le progrès, etc. Le régime qui sortira de l’alambic douguinien sera basé sur l’ethnos, « la plus grande valeur de la Quatrième Théorie politique en tant que phénomène culturel ; en tant que communauté de langue, de croyance religieuse, de vie quotidienne et de partage de ressources et d’efforts ; en tant qu’entité organique » (sic). La seule chose ressortant clairement de cet amphigouri est la volonté de puissance et l’abyssal orgueil qui inspirent l’auteur et ses commanditaires. Il s’agit de ratisser large en ameutant les déçus du libéralisme, les nostalgiques du marxisme, les sympathisants refoulés du fascisme, les tiers-mondistes attardés. Et surtout de créer ce fond de confusion intellectuelle sans laquelle la greffe dans les esprits du complotisme ne peut pas prendre durablement.

N’oublions pas que l’objectif russe est de substituer aux institutions démocratiques une « verticale du pouvoir » à la Poutine et de transformer les citoyens des pays européens en sujets, voire en esclaves. La première étape est de supprimer l’opposition gauche/droite qui est la base du politique. En 2007, Soral fonde l’association Égalité et Réconciliation (E&R) autour d’un slogan hybride fleurant le syncrétisme douguinien : « Gauche du travail et Droite des valeurs ». Soral prétend mobiliser les « petits » contre la finance et l’État profond – entendre les Juifs. Le programme est entre autres d’attirer dans la mouvance nationaliste des jeunes issus de l’immigration en désignant des ennemis communs, le « Système », les élites et surtout les Juifs4. Rappelons à ce propos que la doctrine eurasiste de Douguine préconise une alliance avec l’islam : « Les Eurasiens, écrit Douguine en 1992, consi­dèrent que l’islam fondamentaliste, avec son antimatérialisme, son refus du système bancaire, de l’usure internationale, du système de l’écono­mie libérale, est leur allié […]. Le seul ennemi géopolitique des Russes et des musulmans – ce sont les États-Unis et leur système libéral, cosmo­polite, anti-religieux, anti-traditionnel5 […]. » Comme Douguine, Soral a une attirance pour l’islam dont il sent le potentiel subversif6. Il cherche l’appui des musulmans contre les Juifs : « C’est dans mon intérêt de catholique blanc que la communauté musulmane soit puissante en France. Il faut un rééquilibrage communautaire pour faire poids contre la communauté toute-puissante [entendre les Juifs]7 ». Dans l’esprit de Soral, l’association Égalité & Réconciliation devait réaliser la jonction entre la frange nationaliste d’extrême droite et des groupes islamistes, avant tout de la mouvance chiite pro-iranienne radicale du Centre Zahra (fermé en octobre 2018 par les autorités françaises). Dès la fin des années 1980, Douguine préconisait « une sorte d’alliance eschatologique entre chrétiens et chiites ». « L’eurasisme ressemble à bien des égards à l’idée de Khomeiny ! C’est-à-dire l’affirmation d’une culture indépendante qui rejette l’hégémonie occidentale8 […]. » L’affinité pour les chiites iraniens est un marqueur de l’influence de Douguine et plus largement des services russes. Alain Soral sera un soutien constant des régimes iranien et syrien sous Bachar el-Assad.

L’étape suivante consiste à acclimater le complotisme en France. Tel est l’objectif de Comprendre l’Empire, sous-titré Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ? qui prétend expliquer les évolutions des deux derniers siècles par un complot américano-sioniste international fomenté par la Banque manipulée par les Juifs, « l’oligarchie mondialiste » (sic), « l’hyperclasse nomade ». Il y a le Système – comprendre « l’axe américano-sioniste » – et les ennemis du Système. En novembre 2008, Soral salue « partout, au Venezuela, en Iran, en Russie, la nouvelle résistance qui se lève contre le nouvel ordre mondial sous imperium américain ». 

Le complotisme est un élément constitutif fondamental du poutinisme. Il tue la capacité de raisonner dans une société. En pointant une volonté mauvaise impulsant toutes les évolutions sociales, il empêche l’esprit de remonter des effets aux causes. Il fait entrer dans l’ère post-vérité. Ainsi les Russes se sont laissé persuader que les Occidentaux sont responsables de la guerre en Ukraine, tout comme les Américains ont gobé le slogan de Trump « c’est la faute à Biden ». Le complotisme favorise la posture victimaire, dont l’ascension de Trump a montré à quel point elle était porteuse. Soral adore poser en éternel persécuté : « Nous, patriotes français, (…) sommes traités en Palestiniens dans notre propre pays. » L’affaire Bardella a été présentée par Marine Le Pen comme une offensive du « Système » contre les patriotes français. Et surtout, l’exploitation de la thématique victimaire permet de neutraliser la morale commune : s’identifier au persécuté dispense de s’embarrasser de considérations éthiques. Trump a réussi à se faire réélire en dépit des innombrables casseroles qu’il traînait en jouant la comédie de l’innocent persécuté par « l’État profond ».

Troisième élément du poutinisme, la transgression diffusée sous un masque clownesque dans une société encore soucieuse de décence (en Russie ce fut la fonction de Jirinovski). Soral s’est associé avec l’humoriste Dieudonné, un compagnon de route de l’association Égalité et Réconciliation. Dieudonné lui « apporte la dérision du comique » qui attaque tous les impératifs moraux, dont celui de se souvenir de la Shoah. Soral et Dieudonné forment un tandem d’« entrepreneurs de démolition », pour reprendre l’excellente expression de Jean-Yves Camus9. Signalons qu’en 2014, Dieudonné a créé sa chaîne sur la plateforme vidéo russe Rutube, imitation russophone du célèbre YouTube, après la fermeture de ses comptes sur YouTube et d’autres plateformes pour « apologie du terrorisme ». « On envoie des milliards à l’Ukraine mais on n’a pas d’eau potable en Guadeloupe10 ! » Dieudonné est un chaud partisan des BRICS. « Nous n’avons rien contre la Russie, nous sommes tout à fait objectifs sur les attaques de l’Occident sur les intérêts russes ». 

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Alain Soral (à gauche) et Alexandre Douguine lors d’un entretien diffusé le 2 septembre 2025 // Capture d’écran

L’étudiant Soral passe son oral

Pour illustrer ce processus de transmission par Douguine de l’idéologie du « monde russe » à un interlocuteur étranger, on peut se reporter aux podcasts de ses entretiens avec Alain Soral, un temps réfugié en Russie. Prenons celui du 2 septembre 2025.

D’emblée, Soral se montre empressé à servir la soupe à son mentor : « Qui a repris le flambeau du katechon11 ? Ce ne peut être que la Russie […]. Il faut que Poutine prenne conscience qu’il est le katechon et qu’il doit se hisser au niveau de cette destinée. Si ce n’est pas lui, ce ne sera personne. » Ainsi Soral fait sienne la thèse de la propagande du Kremlin selon laquelle seule la Russie forme barrage aux forces sataniques à l’œuvre en Occident. Il flatte habilement Douguine en laissant entendre que lui seul peut persuader Poutine de mener à bien sa mission. Douguine en profite pour mettre les points sur les i en faisant observer que Charlemagne a usurpé le rôle du katechon qui revenait à l’empire byzantin. C’est donc au tsar de Moscou, l’héritier de Byzance, qu’échoit cette mission, ce que conteste le pape. Le catholique Soral se hâte d’abonder dans ce sens, caressant son interlocuteur dans le sens du poil en évoquant la filiation de la Russie actuelle avec l’URSS et la Grande Russie d’autrefois : « Vatican 2 a dépossédé Rome de ce rôle katechonique pour l’Occident. Le trône est vacant, le diable avance. Et on se dit que cela ne peut être que la Russie de Poutine, dans cette réconciliation de l’URSS qu’il ne faut pas rejeter tout entière, qui est une épopée très importante, et de la tradition de ce qu’on appelle la Grande Russie… »

Puis il enfourche le principal dada du gourou russe avec le couplet attendu sur les maudits Anglo-saxons. On remarquera l’utilisation du fameux « on », marqueur linguistique du complotisme : « Ce basculement du monde en ce moment, c’est un retour au continental. Le monde maritime est celui de la piraterie. Nous [les Français], on fait partie de ce continent et on nous interdit d’en faire partie. On nous dit que vous devez rester sous la domination du monde thalassocratique, alors que notre destin géopolitique évident, c’est Chine-Russie-Europe. Il y a une guerre terrible menée contre la Russie par le pouvoir macronien et ça, c’est tragique. Nous sommes complètement allégeants (sic) à la culture anglaise, à la perfide Albion qui a programmé la destruction de l’alternative française […]. Notre pire ennemi c’est le monde anglo-saxon […]. On nous a fait oublier que l’ennemi c’est l’Angleterre. Même Bainville dans les années trente trichait un peu quand il disait que c’était l’Allemagne. C’est faux […]. La France et la Russie ont des parentés profondes. Le monde anglo-saxon […] nous en veut et s’efforce de nous faire disparaître en ne nous laissant que la mode et la cuisine […]. Cela aussi, c’est tragique pour nous, on nous empêche de dialoguer avec nos cousins culturels que sont les Russes. »

Ouf, nous voici arrivés à l’essentiel, la multipolarité : « Le discours de Phnom Penh de De Gaulle, c’était déjà du Poutine avant l’heure, le monde multipolaire […]. Maintenant Poutine a le pouvoir que n’avait pas de Gaulle pour réaliser cette proposition qui marche, elle s’appelle le BRICS. » Soral risque une allusion aux catholiques qui entourent Trump : « Quand je vois l’entourage catholique de Trump, la manière dont il met en avant la Vierge Marie, il y a une rupture subtile avec le protestantisme, même s’il ne peut pas l’assumer. Ce sont des signes positifs. » Il se fait reprendre par Douguine qui remarque que Melania fréquente l’Église orthodoxe. Soral embraye sur son Abrégé du complotiste : « Il y a un message métaphysique subtil envoyé au catholicisme et à l’orthodoxie. On voit bien qu’il y a d’un côté Juifs et protestants ensemble, et de l’autre côté, il peut y avoir une réconciliation entre catholiques et orthodoxes, et même parfois musulmans, avec lesquels il y a des convergences possibles. Mais cela nous est interdit de penser à ces convergences. Le pouvoir juif en France est très très fort (ce n’est pas la même situation ici [en Russie]) ; en France, le pouvoir juif déclare la guerre aux musulmans. Ils ont sorti un document sur la pénétration des Frères musulmans pour nous faire croire que les Frères musulmans essayaient de prendre le pouvoir en France. Il y a une volonté de guerre civile molle en France qui est voulue par les sionistes, qui a aussi été déclenchée par le 7 octobre pour que nous suivions Israël comme avant-garde du monde judéo-chrétien, protection de la civilisation contre le despotisme oriental, [il y a] l’idée que la démocratie est consubstantielle à la vision anglo-saxonne qu’on va chercher chez les néo-cons américains, et que l’alternative est le despotisme oriental […]. Tout cela nous est imposé en France avec une brutalité comparable au jdanovisme. » Là Soral a gaffé, Douguine sursaute et le rabroue : Jdanov a été pour un retour à la culture russe et « dans notre contexte ce n’est pas péjoratif ».

Un tropisme pro-russe affiché

L’influence de Soral sur le FN est déjà perceptible en juin 2005. Jean-Marie Le Pen semble adhérer à la conception poutinienne d’une Union eurasienne alternative à l’UE quand il déclare à Moscou : « L’Union européenne est une impasse puisqu’elle est hostile au maintien de la souveraineté nationale. Il faut désormais réfléchir à la création d’un “espace boréal”, de Brest à Vladivostok. »  L’annexion de la Crimée ? « Poutine a fait un sans-faute », estime-t-il en mars 2014. Il en oublie sa culture historique : « La Crimée a toujours été une province russe. Poutine a accepté démocratiquement la décision de la population de la Crimée de rejoindre la mère-patrie russe », a-t-il déclaré le 28 octobre 2014 devant les caméras de la chaîne de télévision Vesti.

Marine Le Pen va bientôt éclipser son père en russophilie. En 2009, elle déclare dans un discours programmatique : « S’appuyer sur la Russie aujourd’hui, c’est créer le véritable espace européen de l’Atlantique à l’Oural, l’Europe des patries poursuivant leurs intérêts nationaux et associées dans une communauté de civilisation, bien éloignée du modèle communautariste ultralibéral américain vers lequel l’Union européenne nous conduit12 ». Le tournant pro-russe du FN s’accentue à partir de 2011, quand Marine Le Pen prend la direction du parti et entreprend de le « dédiaboliser ». À Moscou et à Paris, on a compris que l’antisémitisme fracassant à la Soral est un boulet électoral. S’il veut gagner, le FN doit adopter un nouveau look. Marine Le Pen purge le FN des antisémites notoires. Le député Jean-Philippe Tanguy affirme avoir « foutu dehors » les « militants soraliens qui essayaient d’infiltrer des partis politiques ». Mais pas question de cacher l’alignement sur la Russie. Marine Le Pen clame son « admiration » pour Vladimir Poutine et s’enorgueillit d’être « peut-être la seule en France qui défend la Russie ». Elle multiplie ses voyages à Moscou. À chaque fois, elle a été reçue par Sergueï Narychkine, un proche de Poutine, directeur du Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie depuis le 22 septembre 2016. En mai 2014, Marine Le Pen critique la position de l’UE pour les sanctions appliquées à la Russie après l’annexion de la Crimée : « Je pense qu’il est stupide de la part de l’Union européenne d’être entrée dans une sorte de guerre froide contre la Russie, rien ne le justifie. » Il fallait « avoir des relations équilibrées avec tous les grands pays » ; or la Russie était « incontestablement un grand pays ». À l’époque, elle affichait son intention de reconnaître la Crimée comme territoire russe si elle était élue. Pour elle, le référendum organisé par la Russie à la pointe des fusils était « sans contestation possible ». En mars 2017, c’est l’apothéose : elle est reçue en tête-à-tête par Vladimir Poutine, qui l’adoube quelques semaines avant la présidentielle. Partisane d’une « confédération des patries européennes élargie à l’ensemble du continent, de Brest à Vladivostok », Marine Le Pen rêve d’une France hors de l’OTAN et alliée à la Russie, et veut un rapprochement économique avec Moscou. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022, elle a systématiquement dénoncé les livraisons françaises d’armes à l’Ukraine : « Cela fait de nous des co-belligérants. » Un rapport de la Commission d’enquête parlementaire relative aux ingérences étrangères qui a fuité le 1ᵉʳ juin 2023 note que le RN est ainsi devenu une « courroie de transmission efficace » de la Russie. Au point que les votes au Parlement européen des élus RN « s’alignent systématiquement sur l’intérêt du régime russe ».

L’élimination des « déviationnistes »

Lorsqu’on se penche sur l’évolution du FN/RN, on ne peut que constater les âpres querelles de chapelle qui déchirent le parti. Comme autrefois au sein du parti de Lénine, le groupe dirigeant élimine les « déviationnistes » de gauche et de droite, favorisant l’émergence d’un noyau d’opportunistes manifestant l’aptitude à se morpher en parfaits apparatchiks, tout cela au nom de la prise du pouvoir.

Nous avons vu que l’idéologie douguinienne est en réalité un assemblage de recettes de subversion, à la fois de l’ordre international et de l’ordre démocratique. Les impératifs de la subversion nuisent à la cohérence du corps doctrinal et les excommunications du FN/RN reflètent les contradictions dans lesquelles se débattent les tenants de l’idéologie douguinienne. Un premier obstacle auquel se heurte le projet douguinien est l’islamophobie qui se développe dans les milieux de l’ extrême droite européenne à partir de la guerre du Kosovo. Les Américains sont alors accusés de vouloir détruire l’Europe en encourageant son islamisation alors que la Russie protectrice des Serbes semble de plus en plus attractive, et est perçue comme un rempart contre cette islamisation13. On comprend qu’il faut bien des contorsions pour incorporer le volet tiers-mondiste islamophile de la doctrine de Douguine dans le parti lepeniste.

Or les stratèges du Kremlin, s’ils encouragent volontiers cette représentation de la Russie comme rempart du christianisme, ne veulent en aucun cas se priver de la possibilité d’actionner les masses migratoires en Europe ni les musulmans du Moyen-Orient. Ils souhaitent disposer dans les pays européens de réseaux capables d’intégrer les migrants à leur stratégie de déstabilisation des démocraties libérales. Il s’agit d’un élément clé de leur politique qui s’exprime on ne peut plus clairement dans cet article de la très officielle agence de presse RIA Novosti (2023) : les Européens « semblent avoir perdu leur instinct de conservation, oubliant que le conflit du Moyen-Orient pouvait être importé dans la communauté – et plus rapidement qu’ils ne peuvent l’imaginer. […] Tant que le bloc européen ne sera pas confronté à une menace existentielle (c’est-à-dire qui remettra en question son existence même), il ne se tournera jamais vers la Russie […]. Nous nous souvenons de […] 2015, lorsque le sang des personnes abattues aux terrasses des cafés et au Bataclan coulait dans les rues de Paris. Alors Paris a demandé l’aide de Moscou. Et Moscou, se souvenant des relations alliées du passé, a apporté son aide. » Le propagandiste Soloviov exprime ouvertement les espoirs placés par le Kremlin sur une déstabilisation de l’Europe à travers le mouvement pro-palestinien balayant le continent, qui obligera les élites européennes à faire appel aux troupes russes pour venir à bout de l’insurrection : « Vous remarquerez le formidable mouvement de soutien aux Palestiniens qui balaye l’Europe […]. L’Europe va exploser. La Grande-Bretagne va exploser. Et nous, nous allons observer tout ça. Nous avons notre tâche à mener à bien, venir à bout des Ukrainiens, et ensuite nous ferons régner l’ordre en Europe. »

Le cas d’Aymeric Chauprade, un temps conseiller spécial de Marine Le Pen pour les relations internationales, illustre ces tensions internes. Aymeric Chauprade avait tout pour plaire au Kremlin. C’était un enthousiaste de la Russie. À l’en croire, « la Russie est devenue l’espoir du monde », car « elle défend les valeurs traditionnelles et refuse le diktat des LGBT ». Durant le référendum Potemkine organisé pour justifier le rattachement de la Crimée à la Russie, Aymeric Chauprade avait été invité en tant qu’« observateur » par une association pro-Kremlin, avant de militer contre les sanctions économiques européennes prononcées à l’encontre de la Russie. Il s’est rendu au Mont Athos avec l’oligarque russe orthodoxe Konstantin Malofeev, et ils ont « prié ensemble » (octobre 2015). Chauprade est bluffé par la « spiritualité russe » dont le gavent ses hôtes moscovites. Régalé par le richissime oligarque proche du Kremlin, il dénonce « les partisans de l’Argent-roi qui réduisent la personne à un individu-consommateur, détruisent les familles et les identités ». Grâce à Chauprade, le RN obtint un prêt de 9,4 millions d’euros auprès de la banque tchéco-russe (qui a finalement été remboursé en septembre 2023). Membre de la commission des affaires étrangères et de la sous-commission sécurité et défense du Parlement européen, il emploie fin 2018 comme stagiaire Elizaveta Peskova, fille de Dmitri Peskov, la fille du porte-parole de Vladimir Poutine. Mais Aymeric Chauprade s’est aligné sur la Russie parce qu’il considère les islamistes comme le plus grand danger pour la France : « Une cinquième colonne puissante vit chez nous et peut se retourner à tout moment contre nous en cas de confrontation générale. » Cette déclaration a été l’une des causes de la rupture en 2015 entre Chauprade et Marine Le Pen qui le rabroue vertement : « La responsabilité d’un mouvement politique, c’est d’éviter précisément l’engrenage du choc des civilisations. »

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Marine Le Pen et Aymeric Chauprade lors d’un meeting du Front national à l’Équinoxe, à Paris, le 18 mai 2014. Chaîne YouTube du Rassemblement national, capture d’écran

Le cas d’Aymeric Chauprade est typique de la myopie des sympathisants pro-russes dans la droite française. Le principal malentendu, savamment entretenu par le Kremlin, réside dans l’illusion que la Russie soutient la conception d’une « Europe des nations », à la de Gaulle. Alain Soral se trompe lourdement lorsque, pour défendre la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, il voit dans « le triomphe du nationalisme russe une condition de la renaissance du nationalisme français ». C’est oublier la vieille tactique de Lénine, qui, on s’en souvient, avait fait appel aux nationalités de l’empire russe pour jeter à bas le tsarisme. Le Kremlin de Poutine soutient les nations européennes uniquement dans le but de détruire l’UE et de saboter la coopération entre Européens. Mais son ultime dessein est tout autre. Dmitri Koulikov, un « expert » souvent invité sur les plateaux de la télévision russe, nous le laisse entrevoir. Selon lui, ceux qui sont économiquement dépendants d’autres États doivent être annexés. « Il va falloir oublier le terme d’“État national” […]. Les États nationaux créés après la guerre de Trente ans comme alternatives aux empires se sont avérés historiquement non viables. » Bref, explique Koulikov, on revient aux empires, les 500 dernières années n’ont été qu’une aberration. Le temps est venu de corriger les erreurs commises par le passé. La Russie a eu tort d’évacuer ses troupes de Paris et Berlin. Cette fois, il faut prévoir d’installer des bases permanentes en Europe. 

Ce grand écart idéologique que le RN est obligé de pratiquer en permanence pour concilier son allégeance à la Russie et les attentes de son public explique en partie les tensions qui le déchirent. On se souvient que le gouvernement de Vichy, tiraillé de la même manière, était un véritable panier de crabes.

La trumpisation du RN

Le remède est de pratiquer « le centralisme démocratique ». Aymeric Chauprade se rebiffe : « Le Front national est un étouffoir, on ne peut plus y penser. Et qu’on ne me fasse pas un procès en opportunisme puisque je quitte le Front national alors qu’il est au zénith. Alors que les opportunistes sans convictions arrivent en masse au Front national, et ce sera un problème. » Le Front national supprime le titre de « conseiller de la présidence » pour éviter les incartades de personnages tels Chauprade. Ceux qui souhaitent mettre leurs compétences au service du parti sont priés de rejoindre les commissions d’actions programmatiques (CAP). Comme dans l’Amérique de Trump, un clan familial concentre le pouvoir, entouré de yes-men. Mentionnons le rôle important de Marion Maréchal-Le Pen. Celle-ci est membre du groupe d’amitié France-Russie à l’Assemblée nationale.

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Marion Maréchal-Le Pen et Natalia Poklonskaïa, vice-présidente de la commission de la sécurité de la Douma russe, à Moscou, le 17 novembre 2016 // Service de presse de la Douma

« C’est vrai, je vais souvent à l’ambassade de Russie, reconnaît-elle en 2014. Ma tante m’y encourage. » Elle souhaite que « la France quitte l’OTAN et s’allie militairement à Moscou ». Mais, dit-elle, « nous ne sommes pas des agents de Moscou ». Marion Maréchal a fondé en 2018 l’ISSEP de Lyon (Institut de sciences sociales, économiques et politiques) qui avait pour objectif de former les nouvelles élites de la droite conservatrice et identitaire. Dès la création de l’école, des liens académiques et diplomatiques informels ont été tissés avec des milieux universitaires et intellectuels russes (comme l’Université d’État de Saint-Pétersbourg ou le MGIMO à Moscou, pépinière des futurs agents russes). Des intervenants et des diplomates russes ont participé ou été invités à échanger dans ce cadre. L’historien russe Oleg Sokolov, spécialiste de Napoléon (encore lui), fait partie du premier conseil scientifique de l’ISSEP jusqu’en 2019, quand il découpe en morceaux sa maîtresse avant d’en jeter les restes dans la Neva. L’ISSEP cherchait à tisser un réseau poutino-compatible avec des universités d’Europe de l’Est et du monde conservateur pour offrir une alternative aux réseaux académiques anglo-saxons. Il s’agissait en réalité d’un équivalent des écoles du Komintern dans lesquelles, durant les années 1920-1930, les bolcheviks préparaient les cadres destinés à occuper les postes dirigeants dans les pays passés dans l’orbite de Moscou.

Dans son plus récent entretien avec Douguine, Soral exprime l’espoir que la victoire de la Russie en Ukraine permettra à Poutine de « débarrasser l’Europe de ses élites néo-conservatrices », ce qui est impossible à réaliser par une « révolution intérieure parce qu’on n’a plus la force ». Mais quand « Poutine déterminera la nouvelle direction du continent européen, les élites vont changer d’un seul coup et se transformer » et ce sera « la collaboration ». C’est grâce à la défaite française face à l’Allemagne, la « divine surprise », dixit Soral, qu’a pu se réaliser la révolution conservatrice de Pétain. « En France, nous n’avons plus les moyens de nous libérer par nous-mêmes », conclut Soral. « Je suis tout à fait d’accord avec ça », approuve Douguine.

Tels sont les enjeux du sort prochain de l’Ukraine et de nos élections présidentielles.

<p>Cet article Le reformatage du FN/RN : ni à droite ni à gauche mais à l’Est a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:38

La Russie comme « puissance pauvre » et la fausse idée d’une fraternité slave-orientale

Jean-Sylvestre Mongrenier

Depuis des siècles, la Russie cherche à compenser son retard économique par l’expansion territoriale et la puissance militaire. Aujourd’hui, ses ambitions impériales reposent de plus en plus sur le soutien de Pékin.

<p>Cet article La Russie comme « puissance pauvre » et la fausse idée d’une fraternité slave-orientale a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (2901 mots)

Comme Laure Mandeville le notait dans un récent article du Figaro, l’idée selon laquelle Russes et Ukrainiens seraient deux peuples frères séparés par un conflit absurde refait surface. Ainsi de prétendus réalistes, partisans conscients ou inconscients du « défaitisme révolutionnaire » bolchevik, renvoient-ils dos à dos l’agresseur et l’agressé. Ce faisant, ils colportent la fable selon laquelle la « Russie-Eurasie » de Poutine serait la continuation et la perpétuation de la Rus’ kiévienne, autrefois liée à l’Occident médiéval. Non point. L’Ukraine n’est pas le « double slave » de la Russie mais le bouclier de l’Europe et l’avant-poste de l’Occident face à la « puissance pauvre » et agressive, la Russie.

Lorsque Kyïv et les principautés médiévales de la Slavie orientale connurent leur apogée, Moscou n’était qu’une lointaine bourgade sans renommée. C’est la destruction de ces illustres cités par l’invasion mongole du XIIIe siècle (les tristement célèbres « Tatars ») qui permit l’ascension de la Moscovie dont le grand prince, Alexandre Nevski et sa descendance servaient le Grand Khan, et ils levaient pour son compte le tribut non sans bénéfices propres en termes de puissance et de richesse (la Moscovie prend le pas sur Kyïv, Novgorod et les autres villes de Slavie orientale). On sait combien la longue période de domination mongole aura pesé sur le devenir politique, mental et moral de la Moscovie, qui usurpa l’appellation de « Russie » sous Ivan le Terrible (r. 1547-1584). Le choc mongol et le passage au premier plan de Moscou furent aussi la cause d’une rupture historique et d’un « décrochage » d’avec l’Occident. Depuis, la Russie s’est constituée comme une « puissance pauvre », l’anti-occidentalisme servant de cache-misère.

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Le siège de Kyïv par les troupes de Batu Khan en 1240. Miniature du XVIᵉ siècle tirée de la Chronique enluminée d’Ivan le Terrible // Domaine public

Le séculaire retard de la « puissance pauvre »

Destiné à une certaine fortune, ce concept fut forgé par Georges Sokoloff (1935-2015), auteur de La puissance pauvre. Histoire de la Russie de 1815 à nos jours (Fayard, 1994). Georges Sokoloff était un soviétologue dont les travaux portaient d’abord sur l’économie de l’URSS. Après la guerre froide, il étendit son champ d’investigation au politique ainsi qu’à l’étude de l’histoire russe, cela sur différentes échelles temporelles. Le syntagme de « puissance pauvre » pointe la contradiction entre les visées impériales de la Russie (et de l’URSS par la suite), et les contraintes matérielles qui pèsent sur son potentiel de puissance. En d’autres termes, la « Russie-Soviétie » – c’est-à-dire l’URSS envisagée comme héritière géopolitique de la Russie tsariste –, était une superpuissance sous-développée. Ce fut précédemment le cas de la Russie tsariste, reconnue comme puissance de premier plan lors du congrès de Vienne (1815), et qui pourtant avait « décroché » de l’Europe occidentale sur les plans économique, industriel et commercial, cela bien avant le début de la révolution industrielle.

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Couverture du livre de Georges Sokoloff, paru en 1993 // Fayard

Dès le XVIIIe siècle, n’en déplaise à Voltaire et Diderot, chantres de la « Sémiramis du Nord » (Catherine II), le « retard russe » était évident dans l’ordre de la civilisation et des mœurs (voir Georges Sokoloff, Le retard russe – 882-2014, Fayard, 2014). Dans les temps longs de l’histoire, la projection de puissance de la Russie repose en fait sur la compression de l’économie et de la société par l’État et les « principes de gouvernement » qui l’animent. Sous les tsars, les ébauches de réformes ne furent jamais que la conséquence de défaites militaires. Ainsi en va-t-il de l’abolition du servage (1861) et des réformes dites « bourgeoises » promues par Alexandre II, après que son père eut été vaincu, lors de la guerre de Crimée (1853-1856). Pareillement, c’est après la défaite de la Russie par le Japon (1905) que Nicolas II convoqua une Douma, tout en veillant à ne pas utiliser le terme de « parlement » (voir ses implications en matière de contrôle du pouvoir exécutif). Le régime impérial et, plus tard, le système soviétique moururent de ne pas avoir su mener à temps, avec efficacité, les profondes réformes nécessaires (une révolution incompatible avec les « fondamentaux » de l’histoire et de l’identité russes ?).

Poursuivie dans plusieurs ouvrages, dont Le retard russe – 882-2014 (Fayard, 2014), la vaste démonstration historique de Georges Sokoloff s’appuie sur les travaux d’Angus Maddison, auteur de L’économie mondiale, une perspective millénaire (OCDE, Paris, 2009), et sur la base statistique constituée par le CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales). Pour autant que la reconstitution des données économiques le permette, il ressort de cette étude qu’en l’An Mil, la Rus’ de Kyïv et l’Occident (l’Ouest européen) étaient au même stade de développement ; à l’intersection des chrétientés grecque et romaine, Kyïv tenait son rang. En 1500, ce qu’il faut désormais appeler la Russie était très largement distancée. Cette grande divergence s’explique par le dynamisme économique et socioculturel de l’Occident d’une part, de l’autre le choc mongol du XIIIe siècle et plus de deux siècles de domination mongole sur l’espace slave-oriental. Depuis, les différentes campagnes de réformes et de modernisation n’ont pu combler cet écart historique d’avec l’Occident.

L’expansion territoriale sous la direction de Pierre le Grand (1682-1725) et de Catherine II (1762-1796), ou encore le rôle d’Alexandre Ier (1801-1825) dans la défaite des armées napoléoniennes, ne sauraient dissimuler la persistance et même l’aggravation du retard russe. Au XVIIIe siècle, la croissance économique annuelle moyenne est évaluée à 0,1 %. Le taux d’alphabétisation était alors quatre à cinq fois inférieur à celui de l’Europe occidentale ; le taux d’urbanisation, deux à trois fois inférieur. De la guerre du Nord (1700-1721) à la guerre de Crimée (1853-1856), la place de la Russie dans la hiérarchie économique internationale régressa : en 1700, son PIB per capita représentait 60 % de celui de l’Europe occidentale ; en 1860, il tombait à 50 % (40 % de celui des États-Unis).

Le bolchévisme destructeur du « tsarisme bourgeois »

Au cours de la période dite du « tsarisme bourgeois » (selon l’expression usitée par l’historiographie marxiste-léniniste), entre la guerre de Crimée et la Première Guerre mondiale, la modernisation et l’industrialisation de cette « puissance pauvre » qu’est la Russie furent effectives : développement d’un réseau ferré dans la partie occidentale de l’empire puis construction du Transsibérien ; convertibilité du rouble ; emprunts internationaux et ouverture aux investissements étrangers. L’heure du « take off » (Walter Rostow) avait sonné. Si, en 1881, l’assassinat d’Alexandre II (1855-1881) marqua un tournant défavorable aux réformes politiques, le rythme du développement économique ne fut pas perturbé. Les figures de Piotr Stolypine et Sergueï Witte, successivement chefs du gouvernement impérial, illustrent cette « belle époque » économique. Pourtant, à la veille de la Première Guerre mondiale, le PIB per capita de la Russie ne représentait que 43 % de celui de l’Europe occidentale et 26 % de celui des États-Unis ; le dynamisme des économies et des sociétés occidentales avait encore creusé l’écart.

Passé le choc des deux guerres mondiales – et dans l’intervalle, les conséquences du bolchévisme, du « communisme de guerre » et de la dékoulakisation –, le PIB per capita de l’URSS progressa quelque peu au cours des années Khrouchtchev (1953-1964). En 1960, il représentait 45 % du PIB per capita de l’Europe occidentale et 33 % de celui des États-Unis. La longue stagnation qui marqua l’ère Brejnev (1964-1982), les indécisions de Mikhaïl Gorbatchev (« Ni plan, ni marché »), entre 1985 et 1991, et le collapsus de l’URSS qui s’ensuivit ramenèrent le PIB per capita au quart de celui de l’Europe occidentale. Les difficiles réformes des années Eltsine (la décennie 1990), aux effets tardifs, et surtout la formidable hausse des cours mondiaux du pétrole dans la plus grande partie des années 2000, permirent de combler une partie de l’écart avec les niveaux de vie occidentaux.

En 2014, année au cours de laquelle l’agression de l’Ukraine déclencha une nouvelle guerre froide avec l’Occident, le PIB per capita de la Russie post-soviétique équivalait aux deux cinquièmes de celui de l’Europe occidentale, soit un niveau inférieur à celui d’il y a cinquante ans. « Autrement dit, écrit Georges Sokoloff, le pays a couru en arrière, ce qui n’est évidemment pas la meilleure façon de rattraper qui que ce soit » (voir Le retard russe, op. cit.). Ici, la thèse de la puissance pauvre recoupe en partie celle du « malheur russe », selon le titre d’un ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse (voir Le malheur russe. Essai sur le meurtre politique, Fayard, 1988).

De surcroît, les sanctions occidentales qui suivirent le rattachement manu militari de la Crimée et le déclenchement d’une guerre hybride au Donbass eurent d’importants effets sur l’économie russe, celle-ci ne pouvant plus bénéficier d’un accès aux marchés financiers mondiaux et aux technologies occidentales. Bien évidemment, le déclenchement d’une grande offensive contre l’Ukraine, le 24 février 2022, et ses conséquences dans les rapports commerciaux et financiers avec l’Occident, viennent accroître encore le grand écart dont souffre la Russie. À un tel point que l’on ne voit pas comment la décision de Donald Trump de lever une partie des sanctions contre les hydrocarbures russes (10 octobre 2026), pourrait inverser ce processus historique. Outre le fait que la Russie est elle-même obligée d’importer du diesel, afin de compenser l’effet des frappes ukrainiennes sur ses raffineries, les volumes concernés ne sont pas énormes, même s’ils suffiraient à probablement enrichir les proches d’un président américain poussé dans ses retranchements à la veille des « Midterms ». Notons ici que Donald Trump s’expose à de graves contrecoups politiques (les réactions négatives sont bipartisanes), plus encore lorsqu’il fera figure de « canard boîteux » (« lame duck »).

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Le pont ferroviaire sur la Kama, près de Perm, vers 1910. Photo : Sergueï Prokoudine-Gorski // Library of Congress

En guise de conclusion

Gardons raison. L’économie et la « main invisible » du marché ne suffiront pas à dissoudre la puissance russe, fût-elle pauvre. L’aide multiforme apportée à la Russie par la Chine communiste, qui ont en partage la « civilisation de l’homme rouge » (Svetlana Alexievich), permet de compenser la perte de lucratifs marchés en Europe ; elle maintient à flot l’économie de guerre russe, conformément à la volonté du parti-État chinois de faire de ce pays-continent un « grand arrière » stratégique, dans la perspective d’un possible conflit avec les États-Unis dans le détroit de Taïwan et dans la Méditerranée asiatique, un hypothétique conflit armé qui aurait ses prolongements dans toute l’Asie et dans le Pacifique occidental. Sans aller jusqu’à une guerre ouverte avec les États-Unis et l’Occident, la formation d’une Grande Eurasie sino-russe et la nouvelle corrélation mondiale des forces qui en résulterait permettraient à Pékin et Moscou de vaincre sans combattre.

Au vrai, Donald Trump plie déjà le genou (le « kowtow ») et il semble se résigner à ce scénario géopolitique, pour autant que sa richesse propre n’en souffre pas (elle s’accroît depuis le début de son deuxième mandat). En regard du concept de Georges Sokoloff, une telle évolution est claire : la Russie ne pourrait compenser son retard séculaire sur l’Occident qu’en se résorbant dans une Grande Eurasie sino-russe, sorte de nouvel empire mongol dont la véritable capitale n’est pas à Moscou mais à Pékin. N’en déplaise à ceux qui adhèrent à l’idolâtrie de la Sainte Russie, nous assistons à ce qu’on a pu autrefois appeler la « grande manœuvre de Gengis Khan » : renforcer ses appuis en Asie pour se confronter victorieusement à l’Occident et prendre le contrôle de l’Europe. Selon ce schéma géopolitique, l’Ukraine n’est pas le « double slave » de la Russie mais le bouclier de l’Europe et l’avant-poste de l’Occident.

<p>Cet article La Russie comme « puissance pauvre » et la fausse idée d’une fraternité slave-orientale a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (2286 mots)

Alors que la Russie intensifie le rythme de ses attaques contre les civils et les infrastructures essentielles, et que le nombre des victimes civiles augmente de façon exponentielle, la défense de l’Ukraine est devenue un test permettant de déterminer si l’engagement international en faveur de la protection des civils partout dans le monde a encore une signification concrète. S’opposant au pacifisme béat, l’auteur propose des actions au niveau européen, coordonnées avec l’Ukraine, et qui relèvent de la légitime défense contre l’agression russe.

Lors du Sommet mondial de 2005 intitulé « Les Objectifs du Millénaire pour le développement : cinq ans après », chaque État membre de l’ONU a réaffirmé sa responsabilité de protéger les civils – connue sous le nom de R2P. Le sommet a non seulement déclaré que « chaque État a la responsabilité de protéger ses populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité », mais aussi que « la communauté internationale, par l’intermédiaire des Nations Unies, a également la responsabilité d’utiliser les moyens diplomatiques, humanitaires et autres moyens pacifiques appropriés, conformément aux chapitres VI et VIII de la Charte [des Nations Unies], pour contribuer à la protection des populations ».

La notion et le langage de la protection sont donc, en principe, familiers dans la diplomatie internationale. En revanche, la mise en œuvre de la R2P ne l’est pas. Certes, la R2P ne constitue pas une nouvelle autorisation autonome de recourir à la force ; l’action collective coercitive reste régie par la Charte des Nations Unies. Mais ce principe dépasse le cadre de l’intervention militaire et n’en est pas moins important.

Depuis Kyïv, il est difficile d’ignorer à quel point la campagne aérienne russe a évolué au cours des derniers mois. Les alertes aériennes ne se répartissent plus clairement entre des nuits dangereuses et des journées relativement normales. Désormais, elles interrompent le travail, les écoles, les services publics, les centres commerciaux et les transports en commun ; elles s’arrêtent brièvement, puis reprennent. La vie civile s’organise de plus en plus autour de l’anticipation des attaques.

Les chiffres le confirment. Au cours de la dernière semaine pour laquelle des données sont disponibles, Kyïv a connu 56 alertes aériennes durant plus de 87 heures – soit plus de 12 heures par jour en moyenne. La capitale a passé plus de 18 heures en état d’alerte le 27 septembre et 20 heures et 47 minutes le 30 septembre. Au cours du mois de septembre, les alertes ont duré 242 heures et 40 minutes, soit un tiers du mois entier. Kyïv continue de fonctionner, mais c’est désormais une capitale vivant sous une pression quasi permanente, certains services étant perturbés et d’autres de plus en plus menacés.

Les conséquences humaines s’étendent à l’ensemble de l’Ukraine. La Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies a recensé 2 222 civils tués et 13 058 blessés entre janvier et août 2026 – soit un total de 15 280 victimes, ce qui représente une augmentation de 55 % par rapport à la même période en 2025. Au cours des 24 premiers jours de septembre, elle a enregistré un nouveau bilan préliminaire de 200 morts et 1 234 blessés. À Kyïv, des victimes civiles ont été dénombrées pendant 16 de ces 24 jours, une fréquence sans précédent depuis le début de l’invasion à grande échelle.

Les attaques visent également, et de plus en plus, les infrastructures qui rendent la vie civile possible. L’ONU a documenté des frappes russes répétées contre les infrastructures de production et de transport d’électricité ainsi que de chauffage, provoquant des coupures d’électricité d’urgence pour des millions de personnes et privant des centaines de milliers d’autres de chauffage. Des plans russes interceptés visant à détruire davantage les réseaux d’électricité, de chauffage, de gaz, d’eau, de canalisations et de transport avant l’hiver pourraient rendre certaines parties du pays temporairement inhabitables et provoquer une nouvelle vague de réfugiés.

Le cas de l’Ukraine est sans équivoque : un État souverain tente de protéger sa population contre une agression extérieure et sollicite l’aide de la communauté internationale. Les systèmes de défense aérienne, les munitions, les renseignements, la formation et les capacités nécessaires pour empêcher de nouvelles avancées russes aident l’Ukraine à assumer sa responsabilité de protéger les civils contre les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité.

Le fondement juridique international est également d’une parfaite clarté. En mars 2022, 141 membres de l’Assemblée générale des Nations Unies ont déploré l’agression russe, réaffirmé la souveraineté de l’Ukraine et exigé le retrait des forces russes. L’article 51 de la Charte garantit le droit à la légitime défense individuelle et collective des États à la suite d’une attaque armée. L’Ukraine est donc en droit de se défendre et d’inviter d’autres États à lui venir en aide.

Malgré cela, des forces se qualifiant elles-mêmes de pacifistes et d’autres simplement pro-russes – deux groupes distincts – à travers l’Europe, amplifiées par Moscou, continuent d’affirmer que mettre fin au soutien militaire à l’Ukraine est nécessaire pour la paix. Ces forces – que ce soit par ignorance ou intentionnellement – négligent le fait que le droit international n’exige pas des victimes d’une agression qu’elles s’affaiblissent pour prouver leur engagement en faveur de la paix.

Au contraire, l’Ukraine a montré à maintes reprises sa volonté de faire des compromis pour mettre fin à ce bain de sang insensé, tandis que la Russie poursuit son agression et refuse même les cessez-le-feu temporaires. Ce que les pacifistes semblent délibérément ignorer – et que les forces pro-russes savent très bien –, c’est que réduire le soutien à l’Ukraine n’apportera pas la paix. Cela encouragera la Russie à poursuivre ses attaques.

De même, le fait de ne pas être intervenu pour protéger des civils ailleurs ne doit pas servir de prétexte pour abandonner l’Ukraine. Les civils de Gaza, du Soudan, de la Birmanie et d’autres zones de conflit ont enduré d’immenses souffrances alors que les institutions internationales réagissaient de manière incohérente. Il n’existe pas de hiérarchie défendable entre les victimes, et il ne devrait pas y en avoir. Mais la réponse à une protection sélective réside dans une plus grande cohérence – et non dans une protection moindre lorsque des actions légales et efficaces sont possibles et nécessaires.

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Le supermarché Tavria V dévasté par une frappe de drone russe Shahed à Maïaky, dans la région d’Odessa, le 15 octobre 2026 // Service d’État des situations d’urgence

L’Europe, pour l’essentiel, a déjà agi à une échelle extraordinaire depuis le début de la guerre contre l’Ukraine. Fin septembre, l’UE et ses États membres estimaient l’aide totale à 224,5 milliards d’euros, dont 93 milliards destinés aux forces armées ukrainiennes. Une grande partie de cette aide correspond à la mise en œuvre concrète de la « responsabilité de protéger » l’Ukraine, et non à une entrée en guerre contre la Russie. Cependant, alors que la Russie modifie l’ampleur et l’objectif de sa campagne, l’Europe doit se demander si la forme et l’efficacité opérationnelle de son soutien restent suffisantes pour protéger l’Ukraine et sa population civile.

Les États européens disposés à agir devraient envisager des dispositifs défensifs plus intégrés avec l’Ukraine : alerte précoce commune, déploiement plus rapide et exploitation conjointe d’intercepteurs, protection d’infrastructures définies et interception de missiles et de drones s’approchant des frontières européennes. À l’invitation de l’Ukraine, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations Unies, de telles mesures pourraient relever de la légitime défense collective.

Mais le risque ne doit pas non plus être sous-estimé, car une interception directe comporterait des risques d’escalade et pourrait faire des États participants des parties au conflit. Toute mission nécessiterait des limites géographiques, des règles d’engagement claires, un commandement unifié et une obligation de rendre des comptes au public. D’un autre côté, une retenue constante n’est pas non plus sans risque. Des drones et des avions russes ont violé l’espace aérien de la Pologne, de la Roumanie, de la Lituanie et d’autres alliés de l’OTAN, tandis que la Moldavie a enregistré à plusieurs reprises des incursions non autorisées. Ces épisodes répétés indiquent clairement l’intention de Moscou d’étendre la perception de la menace au-delà des frontières de l’Ukraine.

En fin de compte, si l’Ukraine était contrainte de reculer davantage faute de soutien, cela signifierait davantage de territoire sous occupation, davantage de villes à portée de frappe, des millions de réfugiés supplémentaires et une frontière de l’OTAN plus exposée. L’Europe pourrait alors devoir faire face à des coûts de dissuasion plus élevés tout en étant confrontée à une urgence humanitaire d’une plus grande ampleur – le tout dans des conditions stratégiques plus défavorables.

Lorsqu’un gouvernement négocie alors que sa population civile et son réseau énergétique restent systématiquement exposés, il est soumis à une pression insoutenable. Renforcer la capacité de l’Ukraine à se défendre contribuerait non seulement à protéger sa population, mais améliorerait également les perspectives de négociations constructives. Cela pourrait rendre possibles des pourparlers sérieux. Car tout accord de paix viable nécessite un suivi, une mise en œuvre, des garanties crédibles et la capacité continue de l’Ukraine à se défendre.

La « responsabilité de protéger » (R2P) a été adoptée après des échecs répétés à défendre les civils avant que la catastrophe ne survienne. L’Ukraine n’est pas son seul test. Mais ici, l’agresseur est identifiable, une aide est sollicitée et des moyens légaux de défense collective existent.

L’Europe a déjà beaucoup fait, et ses contraintes sont réelles. La question est de savoir si elle adaptera son soutien avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Si la R2P ne peut pas guider la politique dans ces conditions, quelle signification pratique conserve-t-elle ? Si elle n’est pas applicable en Ukraine, alors où ?

<p>Cet article La responsabilité internationale de protéger l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

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