Desk Russie publie le billet de Mustafa Nayyem, journaliste et homme politique ukrainien, en réaction au discours du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev à Cannes. Depuis, Dmitri Peskov a déclaré qu’il ne transmettrait pas à Poutine les paroles de Zviaguintsev, puisque ce dernier n’étant pas intervenu en faveur des habitants du Donbass, il n’aurait pas le droit de parler de la guerre russo-ukrainienne. De son côté, le réalisateur a répliqué qu’en effet, il n’avait pas le droit de parler, tout comme cent millions de Russes. Cependant, il continue à appeler Poutine à mettre fin à « une guerre impitoyable et insensée » – l’immense cinéaste avait sûrement de bonnes raisons d’être prudemment évasif, mais son propos illustre hélas la conscience impériale qui « infecte » tant de Russes.
Le jury du Festival de Cannes a décerné le Grand Prix au réalisateur russe Andreï Zviaguintsev pour son film Le Minotaure, au moment même où la Russie lançait l’une de ses attaques les plus massives contre l’Ukraine, dans la soirée du 24 mai 2026.
Je ne vais pas m’étendre ici sur la décision du jury. Les festivals européens, en général, ne commencent à comprendre la guerre que lorsqu’elle cesse d’être pour eux un décor lointain.
Mais il y a un détail qui m’a, pour le moins, choqué. En recevant son prix, Andreï Zviaguintsev a prononcé un bref discours anti-guerre, qu’il a conclu par ces mots : « Des millions de personnes des deux côtés de la ligne de front ne rêvent plus que d’une chose : que ces innombrables meurtres cessent enfin. Et la seule personne qui puisse arrêter ce carnage, c’est vous, Monsieur le Président de la Fédération de Russie. Mettez fin à ce massacre. »
Une personne enthousiaste, extérieure à la situation ou extrêmement naïve aurait sans doute pu percevoir ce discours comme un geste humaniste fort.
Pour ma part, je considère qu’il ne s’agit pas d’humanisme, mais d’une démonstration publique de la déformation impériale qui infecte même ces Russes qui ne vivent pas en Russie et ne dépendent plus ni du Kremlin, ni de la réalité russe. Même leur protestation contre la guerre se métamorphose à nouveau en une supplique adressée au tsar.
Ce qui m’a surtout choqué, c’est cette formule cynique sur les « deux côtés de la ligne de front », qui transforme en fait la guerre de la Russie contre l’Ukraine en une tragédie humaine symétrique, sans agresseur clairement désigné.
Mes amis, chers Russes, vous avez toute votre tête ? Quels deux camps ? Si cela reste incompréhensible à travers l’exemple d’une guerre étrangère, imaginez-le à travers celui de votre propre famille. Sous vos yeux, on tue vos enfants, on viole vos épouses et vos mères, et une personnalité morale monte sur scène à Cannes et déclare que vous et le violeur, comme les deux facettes d’une même tragédie, rêvez tous deux que tout cela cesse enfin. Comment vous sentez-vous ? Assez humaniste ?
Non, il ne s’agit pas d’une innocente phrase humaniste, ni d’une métaphore, ni d’une erreur. Andreï Zviaguintsev connaît le poids et la signification des mots.
Il s’agit d’une forme extrêmement commode de dilution des responsabilités, où l’Ukraine est remplacée par une ligne géographique, l’attaque russe par un hachoir à viande abstrait, et le crime politique par une douleur commune dans laquelle tout le monde serait soi-disant également victime.
Dans une telle construction, on peut compatir avec tout le monde, mais c’est précisément pour cette raison qu’il est impossible d’y désigner précisément qui est venu tuer, qui se défend, qui occupe, qui détruit et qui porte la responsabilité.
Andreï Zviaguintsev tenait absolument à condamner la guerre, mais il a construit son discours de telle sorte que, là encore, tout le monde y a disparu, sauf Poutine.
Il n’a pas nommé la victime, mais a laissé le nom de celui qui tue.
L’Ukraine a disparu, la société russe a disparu, l’armée a disparu, les exécutants ont disparu, les propagandistes ont disparu, ceux qui se taisent, soutiennent, s’adaptent et continuent à vivre aux côtés du crime ont disparu.
Mais le plus important dans son discours, c’est que Poutine n’est pas l’accusé, mais l’instance suprême de la clémence. C’est précisément pour cela que ce discours ne détruit pas la hiérarchie, mais la transpose sur la scène du Festival de Cannes. Dans cette formule, c’est précisément « Monsieur le Président de la Fédération de Russie » qui est au centre de la guerre, de la mort, de l’espoir, de la paix et de l’avenir.
Imaginez que Chaplin, en 1940, ne se soit pas adressé au peuple et aux soldats, mais ait lancé un appel au « Monsieur le Reichskanzler Hitler » pour qu’il mette fin au carnage. Imaginez qu’il n’ait pas nommé le nazisme, qu’il n’ait pas nommé les victimes, qu’il n’ait pas nommé les pays occupés, mais qu’il ait dit que des millions de personnes des deux côtés du front voulaient simplement la paix. Ce n’aurait pas été l’art contre la tyrannie, mais une capitulation culturelle devant elle.
Les paroles de Zviaguintsev n’étaient pas le discours d’un homme libre contre la guerre, un discours qui rend leur responsabilité aux gens.
Ce n’était même pas un acte de grand courage civique, mais une prière très commode, très russe, d’un sujet éclairé adressée au dirigeant pour lui demander d’être moins cruel.
Le véritable discours du réalisateur russe sur la guerre contre l’Ukraine n’aurait pas dû commencer par une requête adressée au souverain, mais par la reconnaissance de sa responsabilité envers l’Ukraine et un appel à la société russe.
Il aurait dû dire que c’est la Russie qui mène la guerre contre l’Ukraine, que les Ukrainiens ne sont pas un côté abstrait de la ligne de front, que la culture russe n’a pas le droit de se cacher derrière de subtiles métaphores pendant que l’armée russe tue et que les gens en Russie apprennent à vivre aux côtés du crime comme s’il s’agissait d’une toile de fond.
La protestation contre la violence ne peut pas ressembler à un appel servile adressé à celui qui a organisé cette violence. Au moment d’un crime historique, l’art ne doit pas implorer le tyran et meurtrier de faire preuve d’humanité, mais rendre son nom à la victime, la responsabilité à la société et la vérité sur le crime.
Traduit de l’ukrainien par Desk Russie
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<p>Cet article Sur le discours d’Andreï Zviaguintsev à Cannes a été publié par desk russie.</p>