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CrimethInc is a think tank producing ideas and action, a sphinx posing questions fatal to the superstitions of our age

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25.01.2026 à 06:04

Minneapolis réagit au meurtre d’Alex Pretti : Récit d’un témoin oculaire

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Le samedi 24 janvier, un agent de l'ICE a assassiné Alex Pretti à Minneapolis. En réponse, les habitant·e·s ont chassé l'ICE et la police de Minneapolis du quartier.

Texte intégral (2841 mots)

Le samedi 24 janvier, un agent de l’ICE a assassiné Alex Pretti à Minneapolis. Cinq agents l’ont plaqué au sol et tabassé, puis un agent lui a tiré dessus à plusieurs reprises. Une vidéo prise sous plusieurs angles confirme que l’agent a tiré sur Pretti après qu’il ait été désarmé. Immédiatement après le meurtre, le quartier de Whittier s’est soulevé et a affronté l’ICE, la police du Minnesota et les forces de l’ordre de l’État du Minnesota pendant plus de quatre heures, les forçant finalement à se retirer.

Ce meurtre a eu lieu un jour après une grève générale historique au cours de laquelle plus de 100000 travailleuses et travailleurs des « Villes Jumelles » ont manifesté contre l’occupation de l’ICE. De nombreuses personnes dans les rues ont exprimé l’opinion que les agents fédéraux avaient tué Alex pour se venger de la grève.

Une fois de plus, nous soulignons le rôle important joué par la police locale et étatique qui permet à l’ICE de continuer à commettre des meurtres en toute impunité. Les politiciens démocrates ont exprimé leur désapprobation face aux tactiques de l’ICE, mais ni eux, ni la police qui est censée leur rendre des comptes n’ont encore rien fait de concret pour empêcher les agents fédéraux de terroriser, d’enlever et d’assassiner des personnes.

Ce qui suit est le témoignage d’un·e anarchiste de Minneapolis.


Je me suis réveillé·e ce matin au son de mon téléphone qui vibrait sans arrêt. Le premier SMS que j’ai vu disait : « URGENT DE WHIT/UPT DEVANT GLAM DOLL DONUTS : quelqu’un a été abattu par l’ICE. » Encore à moitié endormi·e, j’ai versé un peu de sirop de caféine dans ma bouteille d’eau pendant que j’assimilais cette information. J’ai enfilé cinq couches de vêtements, une paire de lunettes de protection et une cagoule, j’ai appelé mon travail pour dire que j’étais malade et je me suis précipité·e sur les lieux du drame.

Quand je suis arrivé·e, un ruban jaune délimitant la scène de crime était déjà en place sur trois pâtés de maisons de la 26ème rue. Des agents masqués de l’ICE et de la police des frontières gardaient le périmètre, armés de fusils et de bombes lacrymogènes. Une ambulance était toujours sur place. Une foule d’individus commençait à se rassembler autour du ruban délimitant la scène de crime, mais ne le franchissait pas. Un·e ami·e m’a reconnu dans la foule et m’a tapoté l’épaule. Quelqu’un m’a dit que la victime était morte. Une personne pleurait. La plupart des gens insultaient les agents fédéraux. Une vieille femme criait « Vous irez en enfer ! » à un agent de la police des frontières qui la menaçait avec sa bombe lacrymogène.

Derrière nous, sur la 1ère Avenue, trois individus ont commencé à déplacer une benne à ordures au milieu de la rue. Un agent de l’ICE leur a lancé une grenade lacrymogène. Mon ami·e et moi-même avons commencé à courir vers le sud sur la 1ère Avenue pour échapper aux nuages de gaz. Nous avons tourné à droite, puis encore à droite sur Nicollet Avenue, ce qui nous a amené à l’intersection entre Nicollet Avenue et la 26ème rue, l’endroit où l’ICE avait tué un homme à peine une demi-heure auparavant. Il y avait ici une foule beaucoup plus importante qui faisait face et affrontait une ligne d’agents fédéraux. Nous avons reconnu un·e autre de nos ami·e·s et avons couru vers elleux.

À ce moment-là, nous avons entendu la forte détonation de grenades assourdissantes tirées à environ deux ou trois pâtés de maison au nord-ouest de notre position. « Prenons ma voiture », a crié notre ami. Il était garé juste là, sur Nicollet Avenue. Nous nous sommes entassé·e·s dans sa voiture, il a fait demi-tour et s’est éloigné à toute vitesse des agents de l’ICE. Après quelques virages et nous nous sommes retrouvé·e·s à l’angle de la 25ème rue et de Blaisdell.

Il y avait une ligne de policiers anti-émeutes appartenant au département de police de Minneapolis qui se trouvait de l’autre côté, plus près de Nicollet Avenue. Je les ai reconnus à leurs gilets jaunes. Entre nous et les flics, du côté de Blaisdell, un groupe d’individus construisait une barricade à partir de bennes à ordures, de poubelles, de parpaings et de palettes de bois. Nous avons entendu les chants de ralliement omniprésents « FUCK ICE, ICE OUT! » (« NIQUE l’ICE, ICE DÉGAGE ! »). Les gens tapaient sur les poubelles en rythme. Quelqu’un répandait ce qui semblait être des chausse-trappes faits maison devant la barricade.

Alors que nous approchions de la barricade, des personnes dans la foule ont commencé à faire rouler les bennes à ordures en direction de la ligne de police. Quelqu’un a mis le feu à l’une d’elles. Un homme criait après nous, essayant en vain de calmer et contrôler la foule, mais personne ne voulait l’écouter. Quelques individus l’ont rapidement escorté hors du lieu de l’action. La benne à ordures commençait à être engloutie par les flammes. Les gens l’ont également poussée en direction de la police.

La benne à ordures est engloutie par les flammes.

La police a commencé à tirer des gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. Leurs tirs n’étaient pas particulièrement précis. C’était la première fois cette année que je les voyais utiliser des balles en caoutchouc plutôt que des balles au poivre ou des gaz lacrymogènes. La foule a reculé, et les policiers ont chargé et ont dépassé notre barricade. Trois d’entre eux ont plaqué au sol et arrêté une personne qui se trouvait près de moi, la jetant violemment sur le trottoir. J’ai crié et je me suis retourné·e une seconde, mais j’ai immédiatement été asphyxié·e par les gaz lacrymogènes et contraint·e de reculer vers Blaisdell. Certaines personnes lançaient des bouteilles en verre et des morceaux de glace sur les flics qui battaient en retraite.

La foule a sorti d’autres poubelles des ruelles adjacentes et a rapidement commencé à construire une nouvelle barricade un peu plus loin. J’avais perdu de vue la personne avec qui j’étais venu·e, mais j’ai rapidement retrouvé quelqu’un que je connaissais. Certains individus ont commencé à crier aux gens de reculer vers l’ouest sur la 26ème rue et de continuer à construire des barricades. Cette stratégie improvisée a fait son chemin. Les gens ont couru dans la rue laissant derrière elleux des poubelles et des pneus, créant ainsi une série de petites barricades à mesure que les policiers avançaient.

Une femme observait la scène depuis son porche. Quelqu’un s’est précipité vers elle et lui a dit : « Madame, nous sommes ici pour défendre le quartier contre l’ICE. Nous avons besoin de matériel pour construire des barricades. Y a-t-il quelque chose dans votre jardin dont vous pourriez vous séparer ? » Elle a acquiescé avec empressement et leur a montré son jardin, leur proposant un parterre de fleurs, un vieux canapé et une chaise de jardin. Trois personnes ont aidé à transporter ces objets et à les ajouter aux barricades.

Pendant que ce jeu du chat et de la souris se poursuivait, des messages Signal sont apparus provenant d’autres personnes qui tenaient une autre barricade à trois pâtés de maisons de là, sur Nicollet Avenue, au sud du carrefour. Notre groupe affrontait la police locale de Minneapolis, mais le leur affrontait l’ICE. Mon ami·e et moi avons décidé de les rejoindre. Nous avons traversé une série de ruelles jusqu’à ce que nous débouchions sur la 27ème rue.

Nous avons couru vers la gauche sur Nicollet Avenue, sur une portion pleine de restaurants que les habitant·e·s appellent « Eat Street ». Il y avait là une foule beaucoup plus importante qui se tenait derrière une barricade faite principalement de palettes en bois. Une ligne composée d’agents de l’ICE et du CBP (« US Customs and Border Protection », une autre agence fédérale en lien avec le Service des douanes et de la protection aux frontières) se tenait de l’autre côté. Nous pouvions voir la peur dans leurs yeux. Ça faisait du bien.

À peine avions-nous approché la barricade en question que l’ICE a ouvert le feu avec des gaz lacrymogènes. Je ne suis pas étranger·ère aux gaz lacrymogènes, mais ils en ont tiré plus que je n’en avais jamais vu. Des nuages blancs toxiques nous ont enveloppés. J’avais l’impression que mes poumons étaient en feu. Quelqu’un a ramassé une grenade et l’a renvoyée. Nous avons fui vers le sud sur Nicollet Avenue pour nous échapper. Quand je me suis retourné·e pour regarder derrière moi à travers les nuages de gaz, j’ai vu des SUVs de l’ICE et un véhicule blindé Bearcat quitter les lieux, se dirigeant vers l’est en direction de l’autoroute.

Nous avons couru jusqu’à la 1ère rue, là même où j’étais arrivé·e plus tôt dans la matinée, pour essayer d’attraper les agents qui battaient en retraite. Nous avons fait demi-tour et avons couru vers le nord jusqu’à la 26ème rue. Les gens lançaient des pierres et des morceaux de glace sur leurs voitures alors que les agents roulaient vers la bretelle d’accès de la 35W. Ils ont de nouveau tiré des grenades lacrymogènes et des grenades de gaz à « fumée verte » depuis leurs véhicules alors qu’ils s’enfuyaient sur l’autoroute.

Après que les manifestant·e·s aient chassé les agents de l’ICE, nous sommes revenu·e·s à l’angle de la 26ème rue et de Nicollet Avenue depuis l’est. Un grand nombre d’agents de la police d’État étaient alignés à une extrémité de la 26ème rue, face aux manifestant·e·s qui se trouvaient de l’autre côté. Ils avaient un LRAD (un dispositif de dispersion sonore, également connu sous le nom de « canon à son ») installé sur un véhicule Bearcat. L’un des policiers lisait un avertissement de dispersion à l’aide d’un mégaphone.

« FERME TA GUEULE ! » a répondu quelqu’un.

« TRAÎRES ! » hurla quelqu’un d’autre.

Les policiers d’État ont lancé une salve de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes dans notre direction. En retour, quelqu’un leur a jeté un puissant pétard qui a explosé à leurs pieds.

La foule s’est dépêchée de reculer et a tourné à gauche dans une autre rue. Tout le monde était épuisé après une longue matinée d’actions ; beaucoup d’entre nous commençaient à se déplacer plus lentement. J’ai vu les véhicules de la police d’État s’éloigner à toute vitesse dans leur propre nuage de gaz lacrymogène, tout comme l’avaient fait les agents de l’ICE. Il m’a fallu une minute pour réaliser qu’ils étaient partis.

Je me suis eclipsé·e de la manifestation en cours. Il était grand temps d’acheter un vrai masque à gaz. Je suis allé·e dans une quincaillerie et j’ai acheté un gros paquet de chauffe-mains à distribuer à la foule. Ce n’est que lorsque mon adrénaline est retombée que je me suis rendu·e compte que je n’avais pas encore mangé. J’étais affamé·e.

Je suis retourné·e sur le lieu du meurtre environ 45 minutes plus tard. Une foule immense de plus de 1000 personnes s’était rassemblée, occupant tout un pâté de maisons. Cela m’a immédiatement rappelé George Floyd Square. Le pâté de maisons qui était autrefois Eat Street s’était maintenant transformé en Alex Pretti Square.

Il semblait que toutes les petites barricades érigées par les habitant·e·s de Whittier avaient étaient déplacées ici, bloquant Nicollet Avenue aux deux extrémités. Les gens étaient assis sur des bennes à ordures, tapant sur les couvercles. La foule semblait plus diversifiée que je ne l’avais jamais vue dans ce quartier auparavant. Un drapeau mexicain flottait au milieu du rassemblement.

Une jeune femme a sorti une sono au milieu de la foule. Tout le monde s’est rassemblé autour d’elle et les gens ont pris la parole à tour de rôle.

Un jeune homme a pris le micro. Il ne devait pas avoir plus de 20 ans.

« SALUT TOUT LE MONDE. PERSONNE NE VIENDRA NOUS SAUVER. NOUS AVONS ÉCRIT L’HISTOIRE HIER. NOUS AVONS LANCÉ UNE GRÈVE GÉNÉRALE. NOUS AVONS PARALYSÉ TOUTE CETTE PUTAIN DE VILLE. C’EST LA MEILLEURE ARME DONT DISPOSE LES GENS, C’EST NOUS QUI FAISONS FONCTIONNER LE MONDE ET C’EST NOUS QUI POUVONS LE FAIRE S’ARRÊTER. MAIS UN JOUR CE N’EST PAS SUFFISANT. NOUS DEVONS CONTINUER LUNDI. »

La foule a réagi à cette intervention avec des applaudissement tonitruants, acclamant et tambourinant en rythme sur les couvercles des bennes à ordures.

Le jeune homme a entonné un slogan : « NO MORE MINNESOTA NICE! MONDAY MINNESOTA STRIKE! » (« La gentillesse du Minnesota c’est terminé ! Lundi, grève dans le Minnesota ! »).

Ce chant résonna à travers toute la place.

L’invasion des « Villes Jumelles » par l’ICE a depuis longtemps dépassé le point de non-retour. Il est impensable que la société puisse revenir à la « normale » après ce que nous avons vu et ressenti. Les pouvoirs en place savent très bien qu’ils doivent désormais jouer le tout pour le tout. Nous aussi.

Aujourd’hui, lors de la bataille de Whittier, même à travers les gaz lacrymogènes, nous avons pu entrevoir un avenir plus doux et paisible. Ces assassins fédéraux le savent aussi. Nous les enterrerons sous le nouveau monde qui vit dans nos cœurs.


Autres lectures

24.01.2026 à 05:54

Des manifestant·e·s bloquent le quartier général de l’ICE à Fort Snelling, dans le Minnesota : Compte rendu d’une action menée pendant la grève générale dans les « Villes Jumelles »

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Compte rendu d'une action menée lors de la grève générale du 23 janvier dans les « Villes Jumelles ».

Texte intégral (3759 mots)

Le 23 janvier, des milliers de personnes se sont mises en grève dans les « Villes Jumelles » de Minneapolis et Saint Paul pour s’opposer à la campagne de kidnappings et de meurtres menée depuis deux mois par des mercenaires fédéraux au service du programme de nettoyage ethnique de Donald Trump. Plus de 1000 entreprises ont fermé leurs portes, certaines avec enthousiasme, d’autres contre leur gré. Dans le même temps, un petit nombre de manifestant·e·s se sont mobilisé·e·s pour empêcher les mercenaires fédéraux liés aux Services de l’immigration et des douanes (ICE) de mener à bien les enlèvements qu’ils avaient prévus pour cette journée.

Tôt dans la matinée du 23 janvier, par une température en dessous de zéro, environ 75 manifestant·e·s équipé·e·s de boucliers et de banderoles renforcées ont bloqué l’intersection de Minnehaha et Federal Drive, juste à côté du bâtiment Bishop Henry Whipple, que l’ICE utilise comme base opérationnelle dans les « Villes Jumelles ». Au même moment, quelqu’un a abandonné une caravane pour bloquer la route Airport Service Road située près de l’extrémité nord de Federal Drive (voir la carte). Cette action a permis de complétement bloquer deux des trois voies d’accès au bâtiment Whipple. On peut supposer que ce blocage visait à coincer l’ICE au niveau de l’extrémité nord de Federal Drive, en bloquant tous les points de sortie, mais en fin de compte, ils avaient toujours accès à une autre sortie.

La caravane qui bloquait Airport Service Road est restée en place pendant environ une demi-heure. Les manifestant·e·s ont bloqué l’intersection de Minnehaha et Federal Drive pendant deux heures et demie.

Pendant les deux heures et demie, il n’y a eu aucun signe de l’ICE ou du BorTac – l’unité tactique de la police des frontières, dont les membres ont déjà frappé et aspergé de gaz lacrymogène des manifestant·e·s lors d’actions précédentes devant le bâtiment Whipple. Le parc automobile de l’ICE semblait presque entièrement au complet pendant l’action, ce qui laisse penser qu’ils n’étaient pas en train de se rassembler depuis un autre endroit. Il est possible que cette action ait effectivement piégé un grand nombre d’agents de l’ICE au sein de leur quartier général.

Finalement, après que la caravane ait été retirée de la route, les shérifs du comté d’Hennepin ont menacé d’attaquer les manifestant·e·s avec des armes chimiques. Les participant·e·s au blocage se sont dispersé·e·s cinq minutes plus tard, avant que les armes chimiques ne soient utilisées. Deux arrestations ont été signalées dans la zone, apparemment sans rapport direct avec le blocage de l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive.

Le rôle des shérifs mérite d’être souligné. De Chicago aux « Villes Jumelles », les forces de police locales et étatiques, censées répondre aux politicien·ne·s démocrates, ont joué un rôle fondamental dans la répression violente des manifestations afin de permettre à l’ICE de continuer à kidnapper et à brutaliser des personnes. Tout mouvement contre l’ICE devra faire face à ce bipartisme.

Il y a deux semaines, le 8 janvier, des manifestant·e·s ont bloqué les portes du bâtiment Whipple pendant une heure en réaction au meurtre de Renee Nicole Good par l’agent fédéral Jonathan Ross. La tentative d’aujourd’hui place la barre plus haut. Il est inspirant de voir que des milliers de personnes ont participé à la grève générale d’aujourd’hui. Le blocus du bâtiment Whipple montre que certaines personnes sont prêtes à aller plus loin, en prenant des mesures audacieuses et créatives pour influencer directement ce que l’ICE peut et ne peut pas faire.

Dans le récit suivant, soumis anonymement, les participant·e·s décrivent ce dont iels ont été témoins pendant le blocus et fournissent quelques éléments de contexte sur leur expérience de résistance à l’occupation de l’ICE.

Position 1 : des manifestant·e·s ont bloqué l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive. Position 2 : une caravane abandonnée a bloqué Airport Service Road.


Trois formes de conflit

« Ça a été l’année la plus longue de ma vie. » On entend cette phrase partout dans les « Villes Jumelles », et nous ne sommes qu’au mois de janvier. Plus de cinquante jours d’occupation par les forces fédérales ont pesé sur la détermination et le bien-être des résistant·e·s et des occupants.

Le site fédéral de Fort Snelling, où se trouve le bâtiment Whipple, est connu pour avoir servi de camp de concentration où étaient emprisonné·e·s les Dakotas dans les années 1860. Cet héritage se perpétue aujourd’hui, le site servant de base à des milliers de ravisseurs masqués. Les 3000 agents fédéraux impliqués dans cette opération sont plus nombreux que les effectifs réunis des dix plus grandes forces de police des « Villes Jumelles ».

Les premiers enlèvements ont commencé au compte-gouttes, puis se sont multipliés jusqu’à former un torrent, puis un fleuve aussi puissant que le Mississippi. Les actes les plus odieux et les plus ignobles sont gravés dans nos mémoires, rappelant le type d’attaques menées par l’armée israélienne en Cisjordanie : embuscades dans des écoles et des hôpitaux, envahisseurs masqués utilisant des enfants terrifiés comme otages, fusillades, voire une exécution publique. Les sons stridents des sifflets imprimés en 3D nous brûlent les tympans comme des acouphènes. Pourtant, la violence de l’ICE a alimenté une rage collective dont beaucoup de gens ne se savaient pas capables de ressentir. De nombreuses nouvelles résistantes et de nombreux nouveaux résistants prennent conscience de cette réalité pour la première fois. D’autres ont connu des vagues successives de luttes dans les « Villes Jumelles », qui ont préparé nombre d’entre nous à ce moment.

Le fascisme n’est pas en marche. Il est déjà là.

En réponse, les personnes se sont préparées à passer à l’offensive le jour de la grève générale. Cette offensive comprenait trois luttes différentes, toutes aussi importantes les unes que les autres.


Affronter son moi profond

Comme beaucoup d’autres personnes à l’échelle internationale, nous nous trouvons en eaux inconnues. Les anciennes règles ont été jetées par la fenêtre. Dans les rues, l’ICE agit davantage comme des nazis que comme des policiers. Cela est particulièrement évident pour celles et ceux d’entre nous qui ont une expérience dans l’organisation antifasciste. Leurs tactiques terroristes combinent brutalité et lâcheté ; leur nature imprévisible a mis à rude épreuve même les vétérans les plus aguerris.

C’est la première forme de conflit à laquelle nous devons faire face : la lutte contre soi-même.

L’incertitude engendre la peur. Nous avons recours à la modélisation des menaces pour identifier les risques et déterminer ceux que nous sommes prêt·e·s à prendre. Les tactiques de déplacement telles que le positionnement de tireurs d’élite sur les toits, la mise en place de points de contrôle et l’envoi d’équipes de sécurité pour escorter les personnes dans les zones dangereuses sont redevenues courantes, comme elles l’étaient au plus fort des soulèvements de 2020. C’est désormais le cas même pour les grands rassemblements. Nous étudions et mettons en pratique ces compétences encore et encore, faisant de notre mieux pour surmonter nos peurs tout en cherchant à apaiser l’angoisse que nous ressentons au sujet de celles et ceux qui ont déjà disparu.

Il faut également faire preuve de prudence lors de délibérations, car la frustration peut facilement éclater pour des questions mineures ou sans importance. Reconnaître et réguler nos propres états émotionnels est essentiel pour éviter la tendance à agir sous l’emprise de la peur. Les techniques de visualisation en groupe offrent la possibilité d’imaginer les résultats possibles et de préparer nos réponses à l’avance.

Le crime contre l’humanité que nous appelons génocide n’affecte pas seulement celles et ceux qui sont enlevé·e·s ou tué·e·s. Celles et ceux qui restent doivent en supporter le poids. Au cours de la semaine qui a précédé la grève générale, nous avons été confronté·e·s à toutes ces problématiques. Néanmoins, nous avons persévéré.

Des manifestant·e·s équipé·e·s de boucliers et de banderoles renforcées bloquent l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive


Affronter le monde naturel

Il y a une différence entre le froid ordinaire et le froid glacial. C’est difficile à décrire si tu ne l’as jamais vécu. Dans le froid glacial, il y a presque une quiétude sereine dans l’air, la tranquillité apparente qui t’incite à sous-estimer sa dangerosité. Un froid polaire littéral peut envahir notre État. Une semaine avant la grève générale, il est devenu évident que la journée allait être très froide.

Cette deuxième forme de conflit est tout aussi dangereuse que n’importe quelle violence humaine : la lutte contre la nature.

J’ai déjà été témoin d’un décès dû à l’exposition au froid. Je n’oublierai jamais l’aspect vitreux de la peau noire de la victime. L’ICE s’est récemment inspirée des « Starlight Tours » (les « voyages sous la lumière des étoiles ») de la police de Saskatoon (ville canadienne) et relâche désormais des personnes arrêtées au beau milieu de la nuit dans des zones reculées, utilisant délibérément l’exposition aux intempéries comme une arme de torture. Le matin de la grève générale, la température ajustée en fonction du refroidissement éolien était d’environ -30 degrés Fahrenheit (-35 degrés Celsius). Cela peut provoquer des gelures sur la peau exposée en moins de 20 minutes, un défi qui nécessite une planification minutieuse et des vêtements spécialisés pour y faire face.

Dans l’État moderne de surveillance que nous connaissons, il faut également veiller à ne pas être identifié par ses vêtements d’hiver spécialisés. Malgré la mise en place d’endroits pour se réchauffer, plusieurs personnes venues d’autres villes ont sous-estimé les risques et ont été blessées par le simple fait d’être exposées au froid. Il y aurait certainement eu deux ou trois fois plus de participant·e·s au blocage s’il n’avait pas fait si froid dehors.

Comme lors de la lutte contre le Dakota Access Pipeline, on craignait que les forces étatiques ou fédérales n’utilisent l’eau comme une arme. À un moment donné, un éclaireur a repéré et signalé par radio ce qui semblait être des préparatifs en vue d’utiliser un canon à eau. Par ce temps, sans installation à proximité pour se réchauffer, une telle arme pouvait causer des dommages irréversibles. De même, l’eau utilisée généralement pour se rincer des armes chimiques peut présenter un risque avec de telles températures.

La tension était palpable, mais grâce à des vestes supplémentaires et des chauffe-mains, nous avons réussi à tenir bon.

La caravane abandonnée au milieu de la route Airport Service Road.


Affronter les occupants

Situé de l’autre côté de l’autoroute pas rapport au reste de la ville, le bâtiment Whipple est difficile d’accès à pied et bien protégé des piétons. Deux jours avant l’action, nos adversaires ont ajouté des barrières supplémentaires afin de créer des points d’étranglements et des occasions de piéger les manifestant·e·s. Ils ont installé des murs « jersey » (des blocs de bêton généralement utilisés pour séparer des voies de circulation) et des clôtures de chaque côté de Federal Drive, sur toute la longueur, séparant la route du trottoir, bloquant toutes les allées et créant ainsi une sorte de tunnel. Considérée uniquement comme une tactique défensive, cette mesure était logique dans un état d’esprit obsédé par la violence. Elle a également facilité le blocage de la route, car leurs fortifications ne leur laissaient que trois points de sortie.

Quatre groupes différents se sont préparés à mener des actions pour bloquer ces points. C’est la dernière forme de conflit à laquelle nous devons faire face : la lutte contre les occupants.

Un groupe est arrivé à pied depuis la ville et la gare, portant des boucliers, des banderoles faites avec des tôles d’acier et d’autres objets. Leur objectif était de bloquer le point principal d’accès afin de détourner la circulation. Arrivé·e tôt, j’ai vu des objets être distribués alors que les gens se blottissaient les uns contre les autres pour se réchauffer sur le parking à ciel ouvert. Au début, leur nombre semblait préoccupant tant il était faible. Le groupe a avancé vers le point d’étranglement, occupant toute la zone devant le tunnel. Les manifestant·e·s ne pouvaient pas entrer, mais les mercenaires ne pouvaient pas sortir.

Peut-être que ces derniers n’étaient pas préparés à cette réalisation mutuelle des objectifs. Quoi qu’il en soit, les seules forces auxquelles ces manifestant·e·s ont été confronté·e·s étaient trois voitures de patrouille du département du shérif du comté de Hennepin. Les forces fédérales sont restées retranchées dans le bâtiment, apparemment effrayées à l’idée de sortir dans le froid. Les manifestant·e·s ont scandé des slogans et les ont provoqués pour attiser leur colère, mais les agents fédéraux ne se sont pas montrés. Ils n’ont pris aucune mesure offensive.

Peut-être que les agents fédéraux sont-ils eux aussi épuisés par leur longue campagne de violence méprisable. Peut-être étaient-ils débordés par les préparatifs en vue de la grève générale. Peut-être avaient-ils plus peur de la nature que les manifestant·e·s. Ou peut-être obéissaient-ils aux ordres stricts de leurs supérieurs hiérarchiques de ne pas intervenir, pour des raisons que nous ne pouvons que supposer.

Dans tous les cas, il était inhabituel qu’ils n’aient pas attaqué l’action de blocage. Les participant·e·s ont réussi à conserver tous les équipements et le matériel qu’iels avaient apportés pour l’action, ce qui est inhabituel dans ce type d’affrontements.

Pendant que ce groupe tenait l’entrée de la ville, d’autres groupes menaient des actions coordonnées ailleurs. Un groupe a transporté du matériel en vue de former une barricade jusqu’à l’entrée de l’autoroute. Le premier convoi de ce groupe a apparemment utilisé une caravane pour bloquer l’accès puis a quitté la zone. Le deuxième convoi du groupe a dû quitter la zone sans pouvoir ériger aucune sorte de barricade, car les shérifs avaient envahi la caravane à la dernière seconde. La seule caravane qui restait a néanmoins permis de bloquer la sortie du bâtiment fédéral pendant près d’une demi-heure.

Enfin, deux autres groupes ont apporté leur soutien et formé un barrage humain sur une route secondaire. Malheureusement, les shérifs ont procédé à deux arrestations lors d’une avancée agressive vers le « tunnel » fortifié. Selon certaines informations, des boules de neige auraient été lancées sur les véhicules fédéraux, brisant une vitre. La glace contre l’ICE.

Après l’utilisation de gaz lacrymogène, de nombreuses personnes présentes dans cette zone ont commencé à se diriger vers l’action de blocage principale, renforçant ainsi les effectifs à l’intersection entre Minnehaha et Federal Drive.

Lorsque les barricades solides étaient en train d’être détruites par les forces de l’ordre, les manifestant·e·s ont pris un moment pour évaluer la situation. Iels avaient déjà atteint leurs objectifs pour la journée, en coordonnant plusieurs groupes et en profitant de la grève générale pour paralyser le bâtiment Whipple. Ayant la possibilité de partir sans subir de pertes, iels ont choisi de la saisir, quittant les lieux avant que les armes ne soient déployées. Iels se sont replié·e·s en formant un seul bloc, toujours protégé·e·s par leurs boucliers et leurs bannières en acier, scandant « Le Minnesota a fait fondre l’ICE ! »

Pendant deux heures et demie, les manifestant·e·s ont bloqué toutes les voies d’accès au bâtiment Whipple, à l’exception d’une seule.


L’action d’aujourd’hui ne fait que renforcer notre détermination. Nous avons désormais davantage d’expérience en matière de coordination et une meilleure connaissance du terrain. Le fait que les forces fédérales ne se soient pas montrées renforce l’idée qu’elles ne sont pas prêtes à se défendre dans le cadre d’affrontements de grande ampleur, ou du moins qu’elles préfèrent éviter de le faire. Leur dépendance continue à l’égard de la police d’État et des shérifs nous pose des questions stratégiques complexes, mais pourrait également leur créer des complications à l’avenir.

Comme l’ont récemment déclaré nos camarades locaux à propos de la menace de Donald Trump d’invoquer la loi sur l’insurrection :

« Nous devons continuer à organiser les communautés, à patrouiller dans nos rues et à mettre en place des équipes d’intervention rapide, à faire pression pour obtenir des arrêts de travail et à les épuiser à chaque étape. Nous devons leur faire payer chaque empreinte qu’ils laissent dans notre neige. Lorsque l’occasion se présentera, nous les chasserons de nos rues et démolirons leur camp de concentration. L’ICE fondra lorsque la chaleur augmentera. »

À jamais vôtre dans la lutte.


Autres lectures

22.01.2026 à 00:02

De l’intervention rapide au changement social révolutionnaire : Le potentiel des réseaux d’intervention rapide

CrimethInc. Ex-Workers Collective
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Des membres des réseaux d'intervention rapide des villes jumelles décrivent leurs expériences et réfléchissent à comment contribuer à un changement social révolutionnaire.

Texte intégral (4378 mots)

Dans ce compte rendu, les participant·e·s aux réseaux d’intervention rapide dans les « Villes Jumelles » décrivent leurs expériences, explorent la menace que représente le développement du Service de l’immigration et des douanes (ICE) en une police politique, et proposent une stratégie pour que les réseaux d’intervention rapide puissent relever le défi et contribuer à un changement social révolutionnaire.

Pour en savoir plus sur la structure des fils de discussion des réseaux d’intervention rapide, commence ici.

Tous les noms et lieux ont été modifiés afin de préserver la sécurité des personnes engagées dans les interventions rapides et la défense des communautés dans les « Villes Jumelles ».


Nous quittons la maison à 5 heures du matin, emmitouflé·e·s dans nos vêtements d’hiver, alors que la température est inférieure à zéro dans le Minnesota. Nous marchons prudemment jusqu’à la voiture car tout le sol est verglacé. Notre chauffeur allume son téléphone et rejoint un appel Signal en cours dans un chat comprenant 1000 personnes et créé huit heures plus tôt. Ces fils de discussions de quartiers sur Signal sont recréés quotidiennement.

« Bonjour, ici Patrice, nous allons patrouiller pendant les deux prochaines heures. Notre zone de patrouille s’étend de la 24ème rue au sud, de Main Street au nord, de Washington Street à l’ouest et de la 5ème Avenue à l’est. » Il s’agit d’une zone de sept pâtés de maisons, que l’on peut parcourir en voiture en moins de deux minutes.

« Salut, Patrice, ça me semble bien », répond l’un·e des répartiteur·rice·s. Leur rôle consiste à suivre les différentes patrouilles à pied et en voiture dans la partie sud de Minneapolis et de s’assurer que toutes les zones sont couvertes. Il y a 25 autres personnes en ligne. Tout le monde est en mode silencieux et n’active le son que pour s’adresser au groupe.

Nous sortons de l’allée et commençons notre patrouille. Nous entendons une autre voix sur la discussion Signal. « Ici Stump, j’ai un véhicule suspect qui se dirige vers l’ouest sur Main Street, au coin de la 7ème Avenue. Un Dodge Ram argenté, immatriculé au Texas, Alpha Kilo Radio 3863, pouvez-vous vérifier son immatriculation ? »

« Ouai, c’est confirmé, c’est bien un véhicule de l’ICE », répond un·e deuxième répartiteur·rice quelques secondes plus tard. Leur travail consiste à vérifier les immatriculations à l’aide d’une vaste base de données contenant les plaques d’immatriculation collectées dans les différents quartiers ainsi qu’au siège régional de l’ICE au cours des huit dernières semaines de l’opération Metro Surge. L’opération a débuté en décembre dernier.

« Nous sommes sur la 6ème Avenue, en direction du nord. Nous serons à l’angle de Main Street dans 30 secondes, nous verrons si nous pouvons les rattraper, » répond notre chauffeur. Nous approchons de l’intersection et voyons le Ram passer à toute vitesse. Nous démarrons, prenant soin de ne pas accélérer trop rapidement pour ne pas attirer l’attention. Nous suivons le véhicule sur trois pâtés de maisons avant qu’il ne s’engage dans le parking d’un Burger King. Nous continuons à rouler, tout en alertant les autres membres de l’équipe.

Quelqu’un répond : « Je suis deux pâtés de maisons derrière vous, je vais vérifier le Burger King. »

Quelqu’un d’autre répond : « Je suis à pied à un pâté de maisons, j’arrive dans une minute. »

Alors que nous roulons, nous voyons des personnes seules ou en binômes au téléphone et avec des sifflets autour du cou à chaque coin de rue. Les gens impriment eux-mêmes en 3D des sifflets en quantités massives. Tous les quelques pâtés de maisons, nous croisons des voitures conduites par des personnes qui vérifient les intersections et parlent au téléphone. Suite à l’invasion de 3000 agents de l’ICE, les habitant·e·s du Minnesota se joignent chaque jour à des réseaux d’intervention rapide et parcourent leurs quartiers, même par une température de -6 °C avant le lever du soleil.

« Je suis suivi·e par une voiture qui, je pense, appartient à l’ICE. Je peux distinguer deux individus masqués à travers le pare-brise teinté », dit quelqu’un. L’appel est silencieux pendant quelques secondes. « Je suis arrêté·e. »

L’un·e des répartiteur·rice·s intervient : « Restez en ligne, baissez le volume pour qu’ils n’entendent pas l’appel, tou·te·s les autres, veuillez rester en mode silencieux. » Nous entendons des coups, puis quelque chose se brise. « L’ICE vient de briser leur vitre », explique calmement notre chauffeur, en ralentissant devant un feu rouge. Nous sommes choqué·e·s, mais c’est un fait courant. Tou·te·s les participant·e·s à l’appel gardent leur sang-froid.

Nous avons entendu des récits de membres des réseaux d’intervention rapide racontant comment l’ICE les a suivi·e·s puis les a coincé·e·s, a brisé les vitres de leur voiture, leur a pulvériser de la bombe au poivre en plein visage, les a menacé·e·s avec leurs armes, a tiré sur leurs pneus et les a arrêté·e·s. Certain·e·s ont été emmené·e·s au sein du bâtiment Whipple, le siège régional de l’ICE. D’autres personnes ont été conduites à l’autre bout de la ville et jetées hors du véhicule, seules dans le froid. Leurs voitures ont été laissés en marche sur le bord de la route. Les membres des réseaux d’intervention rapide nous racontent toutes ces histoires en passant, avant de se recentrer rapidement sur le travail à accomplir.

Bien sûr, l’ICE a fait pire que ça. L’agent Jonathan Ross a abattu Renee Good alors qu’elle tentait de s’enfuir en voiture. Une semaine plus tard, alors que des agents de l’ICE poursuivaient quelqu’un, ils ont tiré à balles réelles sur une maison où se trouvait une famille, touchant Julio Sosa-Celis à la jambe.

Mais quand tu demandes aux patrouilleurs·euses ce qu’iels veulent que les gens sachent sur ce qui se passe dans leur ville, iels mentionnent à peine les vitres brisées et les contusions. Iels décrivent le sentiment de connexion et de solidarité qui règne dans les rues. Iels font des cœurs avec leurs mains d’une voiture à l’autre, iels envoient des baisers. Iels préparent des dîners les un·e·s pour les autres, iels livrent des provisions aux familles sans papiers qui sont confinées chez elles depuis des semaines. Iels nous racontent comment, lorsqu’une échauffourée a éclaté sur une route très fréquentée, tou·te·s les client·e·s d’un café se sont levé·e·s d’un seul coup, abandonnant ce qu’iels faisaient pour courir vers le bruit. Nous entendons sans cesse parler de leur profond amour pour la communauté des « Villes Jumelles » et pour leurs voisin·e·s. Chaque jour, des personnes qui n’auraient jamais imaginé se battre contre l’ICE participent à des actions combatives audacieuses.

Et tout cela sonne juste. Même en tant qu’invité·e·s, volontaires venu·e·s d’ailleurs, nous avons le sentiment que toute la ville nous soutient.


Plus tard dans la journée, nous sortons pour aller prendre notre petit-déjeuner. Nous n’avons parcouru que trois pâtés de maisons lorsque nous apercevons un groupe de personnes courir et souffler dans des sifflets. Puis nous voyons des gyrophares devant nous.

Nous nous garons et sortons du véhicule. L’ICE est en train d’emmener quelqu’un hors de sa maison. D’autres voitures – certaines conduites par des membres des groupes d’intervention rapide, d’autres par des personnes allant tout simplement au travail – se garent et d’autres individus en sortent précipitamment. Quelques personnes sortent en courant de leur maison, encore en train d’enfiler leur manteau. Les gens crient après les agents, les filment, leur lancent des boules de neige.

Un·e voisin·e est là, en pleurs. La personne arrêtée par l’ICE a deux enfants à la maison, et la voisine ou le voisin doit aller expliquer aux enfants ce qui vient d’arriver à leur mère. Nous essayons de bloquer les agents de l’ICE, mais ils montent rapidement dans leurs véhicules. Nous sautons dans notre voiture et les suivons. Les deux voitures de l’ICE se séparent et partent dans des directions différentes, roulant de manière erratique.

L’agent de l’ICE que nous suivons grille des feux rouge et roule à contresens. Il manque de peu de percuter de plein fouet un véhicule venant en sens inverse. Il tourne à droite depuis la voie de gauche, puis accélère dans une rue résidentielle. Nous klaxonnons derrière lui.


Nous sommes venu·e·s à Minneapolis après le meurtre de Renee Good parce que nous voulions comprendre ce qui se passait dans cette ville et soutenir les personnes qui se battaient. Nous nous attendions à trouver une ville subissant une vague d’arrestations par l’ICE, comme celles qui ont eu lieu à Chicago, Los Angeles, Charlotte, ou à la Nouvelle-Orléans.

Mais la situation à Minneapolis ne ressemble à rien de ce que nous avons connu auparavant. Il ne s’agit pas seulement d’une recrudescence des raids. Il s’agit d’une occupation militaire à grande échelle, qui te défie où que tu ailles. Tu ne peux pas parcourir plus de deux pâtés de maisons sans voir des bandes errantes de voitures aux vitres teintées transportant des hommes masqués en tenue militaire complète : casques, cagoules, armes longues, équipement tactique, munitions anti-émeutes. Ils s’arrêtent aux arrêts de bus, sautent hors du véhicule, attrapent une personne à la peau mate, la poussent dans la voiture, puis repartent à toute vitesse. Ils ne vérifient pas les papiers. Certaines personnes ont été détenues dans des centres de détentions pendant des semaines avant que l’on ne découvre qu’elles étaient citoyennes américaines.

Nous assistons à un pogrom racial.


Plus tard, alors que nous sommes attablé·e·s pour le petit déjeuner, nous recevons un message nous informant que l’ICE a percuté une voiture à quelques pâtés de maisons de là. « Enlèvement en cours à l’angle de la 2ème rue et de Pine Street. L’homme affirme être citoyen américain. » Nous réglons rapidement l’addition et nous nous précipitons sur les lieux.

Au milieu d’un pâté de maisons, on aperçoit une berline dont l’arrière est enfoncé. Derrière elle, deux véhicules de l’ICE sont garés, gyrophares allumés. Les agents poursuivaient quelqu’un et l’ont percuté, provoquant un accident dans un quartier résidentiel. Des voitures bloquent le carrefour des deux côtés, leurs occupant·e·s se tiennent debout sur la chaussée. Certaines personnes filment la scène, beaucoup sifflent et klaxonnent, d’autres crient après les agents, quelques-un·e·s lancent des boules de neige. En moins de 15 minutes, des centaines de personnes se sont rassemblées.

Puis les renforts de l’ICE commencent à arriver. Ils utilisent des gaz lacrymogènes, des sprays au poivre et tirent des balles en caoutchouc pour tenter de disperser la foule.

Si les réseaux d’intervention rapide n’ont pas réussi à endiguer le flux des enlèvements, le fait de détourner des dizaines d’agents qui, autrement, se livreraient à des kidnappings, pour les affecter au contrôle des foules ralentit leurs opérations et les démoralise. Gregory Bovino, haut responsable de la police des frontières, l’a récemment admis, concédant que la manière dont les membres de la communauté ont réagi aux opérations de l’ICE dans les « Ville Jumelles » rend son travail[^1] plus difficile.

Après environ une heure passée à se frayer un chemin parmi les embouteillages causés par les voitures garées et les résident·e·s en colère, le groupe d’agents parvient à se dégager. Ils libèrent l’homme qui avait été heurté par le véhicule de l’ICE. Un agent gradé prononce machinalement quelques mots d’excuse, mais les violences se poursuivent dans les deux « Villes Jumelles ».


À l’heure actuelle, l’ICE est en pleine transformation pour devenir une force de police politique. De récentes fuites d’informations révèlent que des programmes secrets de l’ICE cherchent à exploiter chaque personne détenue pour obtenir des informations, et qu’ils visent à déployer jusqu’à 2000 agents « de renseignement » dans des communautés à travers le pays dans le but d’espionner les migrant·e·s et les citoyen·e·s. Ces opérations, ainsi que la stratégie générale du département de la Sécurité intérieure, ne visent pas seulement les immigrant·e·s, mais aussi les opposant·e·s au régime Trump.

L’administration invoque les menaces proférées par les soi-disant « Antifa » et la « gauche radicale » pour justifier sa consolidation autoritaire du pouvoir. Mais le fait que le FBI ait qualifié Renee Good de « terroriste intérieure » et ait fait pression sur les procureur·e·s pour qu’iels enquêtent sur sa veuve montre bien ce qu’ils entendent par ces termes. La « gauche radicale » est un terme fourre-tout qui sera utilisé rétroactivement pour décrire toute personne assassinée au hasard par des agents fédéraux — ou toute personne qu’ils aimeraient assassiner. Chaque fois qu’ils parlent de « gauche radicale », ils disent qu’ils ont l’intention de continuer à assassiner des gens comme ils ont assassiné Renee Good, et qu’ils ont l’intention de le faire en toute impunité.

Lorsque le département de la Sécurité intérieure publie un mème sur son compte officiel sur les réseaux sociaux pour promouvoir « 100 millions d’expulsions », il devrait être clair pour toutes et tous que l’ICE ne vise pas seulement celles et ceux qui ne disposent pas actuellement des documents d’immigration appropriés. Ils ont dans leur ligne de mire les centaines de millions de personnes qui s’opposent au programme de Trump. Si on leur en donne les moyens, ils kidnapperont ou assassineront chacun d’entre elleux.

Nous pouvons en avoir un aperçu dans une affaire fédérale actuellement en cours à Fort Worth, au Texas. À la suite d’un rassemblement organisé le 4 juillet dernier au centre de détention Prairieland, géré par l’ICE à Alvarado, au Texas, un agent aurait été blessé par balle. L’agent en question n’a aucun dossier médical pour étayer cette affirmation, mais les autorités ont arrêté neuf personnes cette nuit-là et dix autres au cours des mois qui ont suivi. Les dix-neuf personnes risquent désormais plusieurs décennies de prison en raison de leur lien présumé avec le rassemblement ou simplement en raison de leurs convictions politiques. Un enseignant de Dallas, Dario Sanchez, fait l’objet de poursuites au niveau de l’État pour avoir prétendument exclu quelqu’un d’un groupe de discussion Signal. Daniel Sanchez Estrada, un artiste local, fait l’objet de poursuites fédérales pour avoir emporté une boîte de brochures du domicile de sa femme. Aucune de ces personnes n’était présente au centre de détention de Prairieland lors du rassemblement en question.

Alors que les « Villes Jumelles » sont en première ligne des opérations coercitives de l’ICE, l’affaire Prairieland montre comment les autorités utilisent l’appareil juridique comme une arme pour écraser la dissidence dans tout le pays. La liberté d’expression, la liberté d’association et la liberté de pensée disparaissent aussi rapidement que nos voisin·e·s. Les précédents que les autorités créent seront bientôt utilisés contre quiconque osera s’opposer à la montée de l’autoritarisme.

À moins que nous n’agissions rapidement pour les arrêter.


Ce que tu peux faire

Si tu peux, viens à Minneapolis. Viens avec une équipe de deux personnes ou plus afin de pouvoir agir de manière indépendante tout en soutenant l’organisation locale. Apportez avec vous un téléphone avec un abonnement qui fonctionne et une voiture à quatre roues motrices. Connectez-vous aux réseaux locaux d’intervention rapide. Ne vous fiez pas à une seule tactique. La situation évolue de jour en jour. Soyez flexibles. Soyez créatif·ive·s. Soyez audacieux·euses.

Identifie des cibles qui sont directement liées à l’ICE. Nous devons diffuser des récits qui dénoncent les entreprises complices des enlèvements perpétrés par l’ICE et proposer des mesures concrètes pour y remédier. En voici quelques exemples :

  • Les aéroports. Chaque jour, des vols d’expulsion partent de l’aéroport Minneapolis-St. Paul vers d’autres aéroports à travers le pays. Pourtant, aucun blocage d’aéroport n’a encore eu lieu.
  • Les Hôtels. Des manifestations ont eu lieu contre Hilton, qui héberge une grande partie des forces d’occupation. Après une manifestation quelque peu agitée, deux hôtels de Saint Paul ont fermé leurs portes, expulsant les agents de l’ICE qui y résidaient. Si la pression continue, d’autres franchises et chaînes pourraient suivre le mouvement.
  • Les agences de location de voitures. Des militantes et des militants locaux dénoncent Enterprise, qui a fourni près de 1000 véhicules à la flotte banalisée de l’ICE. Selon certaines informations, Alamo aurait également loué des voitures à l’ICE. Avec un peu de recherche, d’autres constructeurs automobiles complices des raids de l’ICE devraient probablement être révélés.
  • Flock. Les caméras Flock, désormais bien connues pour leurs failles de sécurité et leur collaboration avec l’ICE, se répandent dans les villes à travers tout le pays. Les organisatrices et organisateurs de plusieurs communautés ont réussi à faire pression sur les gouvernements locaux pour qu’ils retirent les caméras Flock. Une pression supplémentaire pourrait continuer à éroder les réseaux de surveillance d’intelligence artificielle de Flock.

Développer les réseaux d’intervention rapide pour en faire des projets politiques à long terme

Malheureusement, en cette période marquée par la montée de l’autoritarisme, la crise économique et la catastrophe écologique, l’ICE n’est pas le seul danger qui menace nos communautés. Que faudrait-il pour que ce mouvement soit capable de passer à l’offensive dans tout le pays ?

  • Un porte-parole. Dans de nombreuses villes, les réseaux d’intervention rapide existent principalement sur Signal ou Whatsapp. Imagine si les réseaux existants étaient capables d’appeler à des manifestations, de diffuser des tactiques innovantes et de coordonner leurs actions au niveau régional ou national. Si les réseaux locaux d’intervention rapide allaient au-delà de la simple observation et diffusion d’informations, ils pourraient, par exemple, appeler à des grèves générales dans toutes les villes en solidarité avec celle qui aura lieu dans les « Villes Jumelles » le 23 janvier.
  • Un avantage offensif. De nombreux réseaux existants sont devenus très efficaces pour diffuser des informations sur les attaques de l’ICE et mobiliser des réponses. La même efficacité et la même coordination locale pourraient être utiles pour lutter contre les violences policières, défendre les résident·e·s contre les expulsions ou apporter un soutien aux travailleuses et travailleurs en grève.
  • Un horizon révolutionnaire. Sur le plan logistique et tactique, les réseaux d’intervention rapide deviennent très avancés en matière de communication, de contre-surveillance, de soins et de créativité. En développant une orientation stratégique vers le changement révolutionnaire, ces réseaux pourraient devenir un système racinaire à partir duquel pourrait émerger une nouvelle société, une société qui privilégie l’amour de l’humanité plutôt que la recherche du profit.

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Il ne sera pas plus facile de manifester.

Il sera seulement plus difficile de s’organiser.

Il est plus facile de gagner maintenant qu’il ne le sera jamais.

Nous avons peur. Nous savons que toi aussi. Mais ensemble, nous pouvons être courageux·ses.

Nous pouvons gagner.


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Lectures complémentaires

[^1] : Gregory Bovino a été nommé « commandant en chef » (un grade sans fondement légal) de la police des frontières par la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem. La transition de la démocratie à l’autocratie s’accompagne de l’émergence de nouveaux groupes militarisés qui opèrent en dehors de l’ancien protocole ; le « rôle » de Bovino en est le reflet.

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