
01.03.2026 à 19:55
Le prix désastreux de ne pas vouloir voir ni savoir
Quatre ans de guerre et plus de deux millions de victimes auraient pu être évités si les Occidentaux n’avaient pas fermé les yeux sur la nature du régime russe depuis la fin de l’URSS.
<p>Cet article Le prix désastreux de ne pas vouloir voir ni savoir a été publié par desk russie.</p>
Quatre ans de guerre et plus de deux millions de victimes militaires et civiles auraient pu être évités si les Occidentaux n’avaient pas fermé les yeux sur la nature du régime russe depuis la fin de l’Union soviétique et plus particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.
Le sinistre quatrième anniversaire de la prétendue « opération militaire spéciale » et son bilan effroyable estimé à plus de deux millions de pertes militaires et civiles – morts et blessés –, à quoi il faut ajouter les populations déplacées et martyrisées, les dizaines de milliers d’enfants déportés, « russifiés », les villes et villages ravagés, les infrastructures économiques, énergétiques, sociales, médicales et les voies de communication détruites, les terres infestées pour longtemps de mines et autres engins explosifs, les dégâts écologiques épouvantables causés par la guerre devraient appeler un examen de conscience des Occidentaux. En quoi ont-ils participé à rendre cette tragédie possible ? Pourquoi ont-ils été impuissants à la prévenir et à l’arrêter jusqu’à présent ?
Il ne suffit pas de dénoncer Vladimir Poutine, son régime et son armée, de pointer leurs crimes, de condamner le mépris des traités internationaux, de s’insurger contre les mensonges, le cynisme et la propagande russes, de protester contre la cyberguerre à multiples facettes que mène le Kremlin contre les pays européens. Il ne suffit pas de fustiger la fausse neutralité de la Chine, la fourniture iranienne de drones à la Russie, l’engagement affiché de Pyongyang aux côtés de Moscou – la Corée du Nord se faisant grande pourvoyeuse d’obus et de missiles, envoyant des hommes combattre avec les Russes pour réduire la percée ukrainienne dans la région de Koursk –, ni même de s’indigner contre la collusion partielle, à géométrie variable, de l’Amérique d’un Donald Trump avec le Kremlin, pressé qu’est l’hôte de la Maison-Blanche de pouvoir conclure de bonnes affaires avec la Russie et espérant trouver en elle une alliée face à la Chine. Tout cela est vrai, indéniablement. Mais tout cela, il faut bien le dire, a été rendu possible par une incompréhension fondamentale, ancienne et durable des Occidentaux quant à la nature même de la Russie soviétique et postsoviétique.

La guerre russo-ukrainienne actuelle, rappelons-le, commence douze ans plus tôt, sur le fond d’une opposition qui remonte à plusieurs siècles et que l’historiographie russe a passée sous silence, afin de présenter la Rus’ kiévienne comme le berceau de la Russie sur lequel Moscou se devait de veiller. Cela permettait de dissimuler que la Russie d’aujourd’hui résulte avant tout de l’expansionnisme à tous crins de la Moscovie, qui s’est constituée en autocratie depuis le xve siècle. Cette guerre a pour premier acte, en 2014, l’annexion de la Crimée et la rébellion du Donbass, téléguidée puis soutenue par Moscou qui échoua alors dans son projet d’embraser également Kharkiv et Odessa. Vladimir Poutine entendait se venger à la fois de la révolution orange de 2004, qui avait mis en échec sa première tentative d’installer son favori Viktor Ianoukovytch au pouvoir à Kyïv par une manipulation de l’élection présidentielle, et de l’Euromaïdan, qui venait de faire capoter ses efforts pour empêcher l’Ukraine de resserrer ses liens avec l’Union européenne.
Les Occidentaux avaient avalisé depuis longtemps le récit moscovite de l’histoire de la région, ignorant largement le profond mouvement d’émergence d’une identité ukrainienne singulière, réprimé très cruellement par Moscou, notamment sous Staline avec la famine imposée à la population en 1932 et 1933 (le Holodomor) ou la répression systématique des écrivains philosophes et poètes ukrainiens dans les années 1930, culminant en novembre 1937 avec des exécutions en masse en Carélie (la Renaissance fusillée). Ils avaient d’autant moins essayé de comprendre ce qui se jouait en Ukraine et en Russie qu’ils étaient restés comme aveuglés par la dislocation du bloc soviétique en 1989 et l’éclatement de l’URSS fin 1991. Convaincus que ces événements signaient l’échec d’un système d’économie dirigée et d’un pouvoir corrompu – ce qui était en grande partie vrai –, ils n’ont pas vu ou ont minoré le fait qu’une partie de l’appareil politico-sécuritaire soviétique avait participé à cet effondrement. Ils n’ont pas pensé ensuite le fait que celui-ci ne s’était pas pour autant résolu à disparaître dans les oubliettes de l’histoire.
La vérité, c’était au contraire que, débarrassée du poids mort du communisme, une frange des organes de sécurité russes avait pour ambition de reconstruire une puissance en investissant de la manière la plus sauvage le capitalisme et la mondialisation. Ils avaient quelques modèles : celui des généraux algériens, celui de la dictature sud-coréenne avant l’instauration de la démocratie à Séoul, celui de la Chine d’après le massacre de Tian’anmen, celui des ayatollahs et des pasdarans iraniens… Autant de régimes prédateurs, ce qui avait été évoqué publiquement à la fin des années 1980 et au début des années 1990.
On a vite oublié que dans plusieurs pays d’Europe centrale, de manières variées, la chute des pouvoirs communistes en place a été accompagnée ou facilitée par des personnes liées ou parties prenantes à ces régimes, avec la bénédiction du numéro un soviétique Mikhaïl Gorbatchev. Les communistes réformateurs hongrois ont commencé à démanteler le rideau de fer en mai 1989, après avoir ouvert leur frontière aux Allemands de l’Est qui fuyaient leur pays. Le mouvement qui s’est alors amorcé a abouti à la chute du Mur de Berlin, Gorbatchev ayant clairement lâché Erich Honecker. En Roumanie, sous couvert d’une « révolution », c’est un véritable coup d’État qui a été organisé, pour en finir avec le « Conducător » Nicolae Ceauşescu tout en laissant le pouvoir au communiste réformateur Ion Iliescu… En Pologne, à la suite d’un processus électoral qui n’offrait aux candidats du syndicat Solidarność que la possibilité d’emporter 35 % des sièges de la Diète, les élus des formations politiques satellites du Parti ouvrier unifié polonais (communiste) se sont ralliés à l’opposition, faisant chuter le gouvernement privé du soutien de Moscou. Le rôle du Kremlin était indéniable. Il s’agissait de poser des jalons pour l’avenir en se débarrassant de la vieille garde communiste (le «béton », disait-on à Varsovie) inapte à entrer dans la postmodernité.
On s’est le plus souvent contenté à l’Ouest d’une lecture optimiste en y voyant la patte d’un Gorbatchev réformateur et humaniste – il s’est pourtant lui-même toujours déclaré attaché au communisme et admirateur de Lénine –, tournant la page de la guerre froide avec en perspective son projet d’édification d’une « Maison commune européenne ». On oubliait qu’au Kremlin, personne n’imaginait une maison sans khoziaïne, sans maître, et qu’il n’y avait pas d’autre maître envisagé que Moscou, identifiée comme la « Troisième Rome » depuis Ivan III ! On ne comprenait pas qu’avec Gorbatchev, la diplomatie était la poursuite de la guerre froide par d’autres moyens. On ne voyait pas qu’au Kremlin, l’usage de la force et celui de la négociation participent toujours d’une seule et même dialectique orientée par une logique de puissance.
La lecture occidentale, idéaliste et bienveillante, des événements des années 1988-1990 était pourtant contredite par ce qui se passait en Union soviétique. En février 1988, un pogrom anti-arménien se déroula pendant trois jours à Soumgaït (Azerbaïdjan), la police attendit trois jours avant d’intervenir, avec un bilan officiel de 32 morts (plusieurs centaines, selon des témoins). En avril 1989, à Tbilissi (Géorgie) la dispersion d’une manifestation antisoviétique par l’armée fit 20 morts. En janvier 1990, un nouveau pogrom anti-arménien à Bakou, la capitale azerbaïdjanaise, fit 90 morts et 200 blessés. Cette fois encore, la passivité des forces de l’ordre visait à montrer aux Arméniens ce qu’ils encouraient s’ils persistaient à revendiquer le rattachement du Haut-Karabakh à l’Arménie, remettant en cause le découpage territorial instauré en 1923 par les communistes. En janvier 1991, des troupes soviétiques essentiellement composées de soldats russes pénétrèrent en Estonie, Lettonie et Lituanie avec mission de prendre le contrôle des bâtiments gouvernementaux, de la radio et de la télévision. Les trois Républiques baltes s’étaient proclamées indépendantes l’année précédente. Il y eut quinze morts à Vilnius (dont un militaire victime d’un tir « ami ») et cinq à Riga. La mobilisation des populations, les manifestations dans les pays voisins et en Ukraine conduisirent au retrait des forces armées deux jours plus tard. Ces événements furent considérés comme marginaux par les capitales occidentales et comme des affaires intérieures soviétiques.
Par ailleurs, à la même époque, on n’a pas prêté assez d’attention au fait qu’aussi bien en URSS que dans les pays d’Europe centrale, le nationalisme se répandait comme une traînée de poudre, occupant le vide idéologique laissé par la décrépitude du communisme. On vit ainsi apparaître un nationalisme russe, extrémiste, fréquemment antisémite, sans qu’il fasse l’objet de sanction. Bien au contraire, il a été souvent autorisé, favorisé sinon inventé par le KGB, comme ce fut le cas avec Vladimir Jirinovski et son parti dénommé «libéral-démocrate », ce qui était une manière assumée de donner du libéralisme et de la démocratie une bien piètre image.
Ce basculement idéologique prit un tour particulièrement dramatique avec l’ascension de Slobodan Milošević en Serbie, qui fit exploser la Yougoslavie. Ainsi commençait le premier conflit armé sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, mené par les Serbes de Serbie et de Bosnie-Herzégovine de la façon la plus brutale qui soit, comme on le vit entre autres, avec la prise de Vukovar en Croatie, le siège de Sarajevo et le massacre de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, le ciblage des civils ou encore les viols systématiques des femmes – des méthodes que l’on a retrouvées mises en œuvre en Ukraine par l’armée russe à de multiples reprises depuis le 24 février 2022. Ce qui s’est déroulé dans l’ex-Yougoslavie du fait de Slobodan Milošević doit assurément être rapproché de la fuite en avant engagée par Vladimir Poutine, au moins depuis le début de l’agression de l’Ukraine par la Russie, en 2014. Dans cette perspective, le procès récurrent en illégitimité fait par Moscou contre l’intervention de l’OTAN au Kosovo et en Serbie en 1999 apparaît comme un écran de fumée permettant de passer sous silence tout ce qui précède, sans quoi cette intervention n’aurait pas lieu d’être.
On ne s’est pas inquiété non plus de la montée en Europe centrale de courants eurosceptiques. Le Premier ministre, puis président de la République tchèque, Václav Klaus, ultralibéral et libertarien, en fut très vite l’un des grands promoteurs. Avant la révolution de velours, cet ancien fonctionnaire de la Banque d’État de Tchécoslovaquie, qui ne fut ni membre du parti communiste ni dissident, avait été admis au sein du très gorbatchévien Institut d’État d’économie de l’Académie tchécoslovaque des sciences. On a pareillement vu assez rapidement émerger, comme en Slovaquie, des figures politiques populistes. À sa manière, avec son régime de démocratie illibérale et l’emprise qu’il a installée sur les grands médias de son pays, le Hongrois Viktor Orbán joue sur les deux tableaux. Partisan d’une Europe des nations, promoteur comme Poutine d’un retour à de « saines valeurs traditionnelles », hostile à l’aide à l’Ukraine depuis le début de « l’opération militaire spéciale », il est dans l’Union européenne le meilleur ami de la Russie, à laquelle Budapest continue d’acheter du gaz et du pétrole.

L’aveuglement a été encore plus grand face à la dislocation de l’URSS. On n’a pas vu, dans les capitales occidentales, que la fin du PCUS ne signifiait pas le démantèlement des organes de sécurité soviétiques, quand bien même ils étaient restructurés. On n’a pas prêté attention aux mécanismes par lesquels, déjà sous Gorbatchev, l’URSS se préparait à basculer dans le capitalisme le plus sauvage, avec d’évidentes alliances entre les siloviki – les hommes des structures de force – et les principaux groupes de la pègre, notamment à Moscou et Leningrad – devenu depuis Saint-Pétersbourg – ce qui était en fait une vieille tradition tchékiste. On n’a pas prêté attention non plus à la manière dont, dans la ville fondée par Pierre le Grand, un « ancien » agent du KGB nommé Vladimir Poutine constituait un groupe d’hommes soudés et déterminés à prendre en main la destinée du pays. On a, au contraire, avalé la fable de l’arrivée fortuite au pouvoir d’un officier guébiste de « seconde zone », inoffensif. Ainsi, on prenait pour argent comptant ce discours de pure propagande promu par Poutine lui-même pour s’imposer dans la campagne électorale présidentielle du début de l’année 2000. Les médias occidentaux l’ont d’ailleurs abondamment relayé pendant plusieurs années sans vraiment le critiquer ni s’interroger sur sa fabrication. Il est vrai que le Kremlin avait à Paris, en la personne d’un sémillant ancien diplomate soviétique qui avait été, depuis Brejnev, toujours très proche des plus hautes sphères du pouvoir, une voix plaisante et presque folklorique pour populariser la légende (l’aménageant en fonction des nécessités du moment) et porter les messages de Moscou invitant à tenir compte des « intérêts légitimes » de la Russie et à craindre un possible dérapage de la situation.
Cette vision de Poutine comme un personnage sans épaisseur aurait dû être ébranlée en avril 1999, lorsque moins d’un an après avoir été nommé à la tête du Service fédéral de sécurité, le FSB, successeur du KGB, il se présentait à la télévision, flanqué du ministre de l’Intérieur, Sergueï Stepachine, pour commenter les images montrant le Procureur général de Russie, Iouri Skouratov, nu en compagnie de deux jeunes femmes. C’était une première manière de faire comprendre, aux Russes d’abord et au monde entier ensuite, qu’il ne reculerait devant rien pour écarter les « gêneurs ». Outre qu’avec cet usage spectaculaire du kompromat Poutine stoppait une vaste enquête sur des trafics financiers avec des implications au plus haut niveau de l’État, il écartait un groupe rival dans la course au pouvoir, contraignant bientôt Evgueni Primakov, Premier ministre, à se rallier à lui. Simultanément, il soumettait la justice russe à sa volonté politique.
En septembre de la même année, des attentats faisant près de 300 morts dans plusieurs villes de Russie, dont Moscou, étaient attribués aux Tchétchènes. Poutine, fraîchement nommé Premier ministre, promit en conférence de presse de « buter les terroristes jusque dans les chiottes ». La veille, il appelait à bombarder Grozny, la capitale tchétchène, installant l’image de l’homme fort prêt à tout pour défendre les Russes et la Russie. Peu après, on apprenait que la police de Riazan, informée par un habitant, avait trouvé des sacs d’explosifs dans un immeuble, avec un détonateur et un minuteur. Les deux individus soupçonnés de les avoir déposés étaient membres du FSB ! Nikolaï Patrouchev, alors directeur du Service fédéral de sécurité, parlera d’un « exercice destiné à tester la vigilance des forces de l’ordre et de la population » ! Le début de la seconde guerre de Tchétchénie – qui ne se termina vraiment qu’en 2009 et causa entre 100 000 et 300 000 morts parmi les civils – fit de Poutine l’homme fort dont la Russie avait besoin pour succéder à Boris Eltsine, qui démissionna à la fin de l’année.
On peut ajouter à ce tableau éloquent, qui aurait dû suffire à inspirer aux Occidentaux la plus grande méfiance, la manière dont, en mai 2000, le nouveau président russe laissa mourir par cent mètres de fond les membres de l’équipage survivants dans le sous-marin Koursk, accidenté en mer de Barents, à la suite de l’explosion d’une torpille. Il refusa froidement l’aide internationale pourtant immédiatement proposée, alors que ces hommes auraient probablement pu être sauvés, et se montra ostensiblement indifférent au sort des victimes et à la douleur de leurs familles. En octobre 2002, Poutine afficha la même inflexibilité lors de la prise d’otages du public du spectacle Nord-Ost par un groupe de Tchétchènes dans le théâtre Doubrovka à Moscou : l’usage d’un gaz incapacitant fit 132 morts en plus des membres du commando qui furent tous tués. En septembre 2004, une autre prise d’otages, celle d’un millier d’enfants et d’adultes dans l’école n° 1 de Beslan, en Ossétie du Nord, par des séparatistes tchétchènes tournait au carnage lorsque les forces de sécurité russes lancèrent l’assaut. Le bilan fut effroyable : 334 civils tués, dont 186 enfants. Quelques jours plus tard, Viktor Iouchtchenko, candidat à l’élection présidentielle en Ukraine, était empoisonné à la dioxine dans une tentative de l’empêcher de se présenter au suffrage des citoyens.
Ces événements, qui en disaient beaucoup sur l’homme en charge du destin de la Russie, n’ont pas provoqué de réactions suffisamment fortes des Occidentaux. Ceux-ci se réjouissaient de voir le pays tenu d’une main ferme, craignant par-dessus tout que le pays ne sombre dans le désordre, sans chercher à comprendre d’où cela venait ni ce que cela préparait. Il était alors question à Moscou d’instaurer la « verticale du pouvoir » indispensable à la construction d’une « démocratie souveraine » selon les termes de Vladimir Sourkov et Gleb Pavlovski, deux des principaux inspirateurs du projet politique du jeune président russe. Le Kremlin avait déjà sérieusement repris en main les médias audiovisuels et mis les oligarques de l’époque Eltsine devant un choix limpide : se démettre ou se soumettre. Quant à ceux qui refusaient, ils risquaient de connaître le sort de Mikhaïl Khodorkovski, le fondateur sous Gorbatchev de Menatep, la première banque privée de la Russie soviétique, et propriétaire de la grande compagnie pétrolière Ioukos : arrêté en 2003, condamné à 9 ans de prison en 2005 et envoyé dans une colonie pénitentiaire de Sibérie pour purger sa peine, puis en 2010, condamné à 6 années supplémentaires de détention. Ils pouvaient aussi « finir mal », comme l’oligarque impénitent, Boris Berezovsky, retrouvé suicidé en 2013 dans sa baignoire, en Grande-Bretagne où il s’était exilé. En fait, Poutine procédait déjà à une réallocation des « privilèges » des nouveaux boyards de Russie en fonction de la loyauté à son régime, de sorte que l’essentiel des ressources et des richesses passât sous le contrôle de son clan, celui des organes de sécurité. C’est dans ce contexte que le 7 octobre 2006, la journaliste Anna Politkovskaïa, critique inlassable des dérives des autorités russes, fut assassinée par balle dans l’entrée de son immeuble, à Moscou, le jour même du 54e anniversaire de Vladimir Poutine.

À quoi assistait-on, sinon à une reconstruction « postmoderne » de la vieille autocratie russe et de ses méthodes ? Elle s’était installée et transformée à partir de la principauté de Moscou, sous Ivan III, au xve siècle, avec comme principales étapes le règne d’Ivan le Terrible, celui de Pierre le Grand, puis celui de Catherine II, la révolution conduite par Lénine posant les bases d’un régime totalitaire durable et sa réinterprétation par Staline, puis sa lente paralysie sous Brejnev. À l’exception d’une petite élite soigneusement encadrée et contrôlée, la population russe avait été presque toujours tenue en situation de servage (jusqu’en 1861). Précisons que de 1236 à 1480, les Russes vécurent sous le joug tatar, c’est-à-dire sous la domination des Khans mongols de la Horde d’or, et que les souverains russes héritèrent de ceux-ci une partie de leurs usages « politiques » en matière de soumission. À partir de 1917 s’était installé un autre système, plus redoutable, d’assujettissement par le groupe qui tenait le pouvoir au profit de ce qui devint la nomenklatura. Cela avait duré jusqu’au début de la perestroïka et de la glasnost, sous Gorbatchev.
Vue de l’Occident, la Russie est d’abord considérée comme un empire. Ce n’est pas faux, mais cette représentation risque de conduire à minorer le principe autocratique dans l’analyse de la politique intérieure et extérieure de Moscou. Or l’autocratie est première. L’empire en est à la fois la conséquence et le moyen, et non une fin. Autrement dit, une Russie sans autocratie ne serait pas nécessairement impériale ni impérialiste. En revanche, la paranoïa autocratique appelle une forme d’extension permanente, pour d’une part conforter la puissance du monarque et de son appareil de pouvoir, et d’autre part se défendre préventivement contre les ennemis extérieurs que cet expansionnisme véhément suscite inévitablement.
Faute d’avoir compris cela, les dirigeants occidentaux eurent la surprise de découvrir, en 2007, lors de la conférence sur la sécurité de Munich, un Poutine agressif, se lançant dans une critique radicale de l’Occident et de son hégémonie à laquelle il entendait mettre fin. Son discours était celui de la révolte des humiliés qu’il prétendait fédérer derrière la puissance en voie de restauration de la Russie. Il se proposait de relever le flambeau de la libération du monde en mettant fin à l’oppression américaine et européenne, et se faisait le champion des valeurs authentiques et éternelles de l’humanité. Au passage, Poutine réactualisait le vieux principe de la « zone d’influence », avec comme corollaire la notion d’ « étranger proche », et personne n’y trouvait rien à redire, comme si c’était un retour à l’ordre « naturel » de la géopolitique.
Bien des commentateurs nous expliquent désormais sans sourciller que l’on ferme la parenthèse d’un ordre international démocratique, ouverte à la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour revenir à la logique « vieille comme l’humanité » des rapports de force, ce qui est une lecture pour le moins sommaire de l’histoire du monde. En fait, le discours de Poutine annonçait le retour d’un double messianisme : celui de Moscou, proclamée Troisième Rome au xve siècle, en charge du salut de l’humanité, et celui de la révolution communiste, qui devait s’exporter aux quatre coins de la planète, projet qui ne fut jamais vraiment abandonné en dépit du slogan du « socialisme dans un seul pays » lancé par Joseph Staline en 1924. On l’a vu en Afrique et en Amérique latine notamment, mais aussi au Proche-Orient, en Corée et dans toute la péninsule indochinoise, et jusqu’en Afghanistan.
À Washington, Londres, Paris et Berlin, on aurait dû comprendre après le discours de Poutine à Munich que les garanties offertes par Moscou lors de la signature des Mémorandums de Budapest en 1994 ne tenaient plus. Ces accords établissaient que seule la Russie serait détentrice de l’arme nucléaire soviétique et que donc l’Ukraine, le Kazakhstan et le Bélarus, sur le sol desquels de telles armes étaient stationnées, acceptaient de les remettre à Moscou ou de les démanteler. En contrepartie de quoi, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie, cosignataires de ces accords, s’engageaient à garantir leur indépendance et leur intégrité territoriale.
On aurait dû également s’interroger sur le projet poutinien de fédérer le « Sud global » autour d’un discours centré sur la décolonisation à achever pour en finir avec l’exploitation du monde par l’Occident. Personne n’a opposé à Poutine que l’extension de la Moscovie, à partir du xve siècle, n’est rien d’autre que la colonisation de ses « marges » proches et lointaines, jusqu’à la mer si possible. D’où la conquête de la Sibérie, du Caucase, de l’Asie centrale, des rives de la Baltique et d’un morceau de la Finlande, de la Crimée, de ladite « Novorossia » à l’est du Dnipro, puis de l’ensemble de l’Ukraine et d’une partie de la Pologne… Paris, en particulier, n’a pas compris que Poutine préparait ainsi le terrain, avec les Chinois, à des opérations de déstabilisation de la présence française en Afrique. Ce qui fut ensuite réalisé avec maestria sous le regard éberlué de nos diplomates et nos militaires, qui n’avaient pas vu venir le coup.

La charge de Poutine à Munich fut couronnée d’un premier succès : les demandes d’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN furent bloquées. Washington y était encore favorable, mais Paris et Berlin s’y opposèrent fermement, pendant le sommet de Bucarest en avril 2008, arguant qu’il fallait ménager Moscou, reprenant au fond le narratif du Kremlin, pour qui l’entrée dans l’OTAN de nouveaux membres représentait une menace existentielle pour la Russie. La première conséquence de cette décision se manifesta quatre mois plus tard : les troupes russes pénétrèrent en Géorgie alors que Dmitri Medvedev, auréolé d’une réputation de modéré et de réformateur venait de succéder à Vladimir Poutine qui ne pouvait pas briguer un troisième mandat consécutif. Poutine, en réalité, continuait à diriger le pays sous l’habit de Premier ministre. Les Occidentaux proposèrent immédiatement une médiation. Le président français Nicolas Sarkozy voulut croire qu’il sauvait la paix en arrêtant l’avancée de l’armée russe vers Tbilissi, mais il servait sans le comprendre les visées du Kremlin. Tout d’abord, Moscou n’avait pas besoin de conquérir l’intégralité de la Géorgie pour engager le processus de sa soumission. Ensuite, les Occidentaux montraient qu’ils ignoraient la nécessité d’instaurer un rapport de force pour contraindre la Russie à respecter les principes du droit international.
Dès lors, il fut clair pour le Kremlin qu’il pourrait tenir à sa main les républiques ex-soviétiques sans en être dissuadé par les Européens et les Américains. Le champ était libre ! Plus encore, Nicolas Sarkozy ne trouvait rien de mieux que de négocier avec Moscou la vente à la Russie de deux navires-porte-hélicoptères Mistral équipés de systèmes de commandement de très haute technologie1. À Washington, Barack Obama, avec une naïveté comparable, passera bientôt sur l’épisode géorgien pour tenter un « reset » russe, une réinitialisation des relations avec la Russie. On voulait toujours croire en Europe et outre-Atlantique qu’elle était un pays avec lequel il était possible de discuter « normalement » sur la scène internationale. Les Européens ne lui achetaient-ils pas à bon prix le gaz et le pétrole dont ils avaient besoin ?
En 2011, les élections législatives en Russie furent entachées de multiples fraudes qui suscitèrent d’importantes manifestations de protestation à Moscou et à Saint-Pétersbourg. De nombreux manifestants furent arrêtés, dont l’ancien vice-Premier ministre Boris Nemtsov et l’opposant Alexeï Navalny. Mikhaïl Gorbatchev lui-même appela à la tenue du nouveau scrutin, considérant que celui qui venait de se dérouler avait été biaisé en faveur de Russie unie, le parti présidentiel, et qu’il ne représentait pas le choix authentique des citoyens russes. Poutine y vit l’amorce d’une « révolution de couleur » en Russie manipulée par les Américains. Si tel était le cas, tout était à craindre pour l’élection présidentielle à venir alors qu’il comptait briguer un nouveau mandat. Le régime commença à prendre des mesures pour resserrer son emprise sur la population, entraver l’action des opposants et affaiblir les différents soutiens occidentaux aux organisations non gouvernementales engagées dans maints domaines de la société civile. On vit réapparaître les « délits politiques ». Ce n’était que le début d’une évolution qui s’est accélérée et aggravée avec l’opération militaire spéciale, notamment par l’utilisation de plus en plus fréquente de l’accusation de « terrorisme ». La Russie compte aujourd’hui plus de condamnés politiques qu’il n’y en a jamais eu en Union soviétique après la mort de Staline !

En Ukraine, tirant les leçons de l’échec de 2004, le Kremlin se fit plus discret. Cela permit la victoire du Parti des régions aux élections de 2006. Le président Iouchtchenko, prenant acte du résultat, nomma Premier ministre Viktor Ianoukovytch, leader de la formation politique arrivée en tête. Celui-ci proposait de resserrer simultanément les liens avec Moscou et avec l’Union européenne. Ianoukovytch remporta ensuite la présidentielle ukrainienne de 2012. Mais à la fin de l’année 2013, sous la pression forte du Kremlin, qui exerçait un chantage sur l’alimentation du pays en gaz, il refusa soudainement de signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne pour conclure un contrat économique avec la Russie. Ce revirement brutal provoqua d’importantes manifestations, ce fut le début de l’Euromaïdan, qui aboutit à sa destitution par la Rada, le Parlement ukrainien, le 22 février 2014. Un « coup d’État », organisé par Washington et les Européens, s’insurgea Vladimir Poutine.
Au Kremlin, où l’on considère que l’histoire se conduit d’en haut, selon le principe de la verticale du pouvoir, il était inconcevable que les Ukrainiens disposent d’une volonté politique autonome. Prétendre sortir de l’orbite de Moscou ne pouvait être que le produit d’une manipulation des « marionnettes » ukrainiennes par des ennemis de la Russie. Les Occidentaux, quant à eux, ne virent pas que cette lecture amènerait inévitablement à un nouveau coup de force. Ils n’avaient pas sérieusement tiré les leçons de la Géorgie, où Moscou avait commencé, déjà sous Gorbatchev, à attiser des revendications indépendantistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud pour se donner un point d’appui et justifier son ingérence. Ils avaient également minoré la situation créée en Moldavie par la « rébellion » de la Transnistrie en 1992, qui avait servi de prétexte à une « opération de paix ». La Moldavie avait ainsi été empêchée de préserver son intégrité territoriale et politique. Ils n’avaient enfin qu’une connaissance très moyenne de l’action des réseaux de renseignement et des mafias russes en Ukraine. Aussi Européens et Américains furent-ils pris de court par la conquête éclair et pratiquement sans tirer un coup de feu de la Crimée par « les petits hommes verts » – des troupes en uniforme sans insignes distinctifs –, puis par la survenue de mouvements de rébellions à Donetsk et Louhansk. Ils acceptèrent d’entrer avec Moscou dans un cycle de négociations totalement biaisées, avec un interlocuteur qui mentait effrontément.
Le pari gagné de Poutine fut de compter sur le fait que les Occidentaux, soucieux de calmer le jeu rapidement, ne prendraient pas la mesure de la gravité de la situation à long terme, qu’ils s’accommoderaient du narratif russe sur l’appartenance éternelle de la Crimée à la Russie et qu’ils se contenteraient de réagir modérément. De fait, des sanctions internationales furent instaurées, mais elles étaient loin d’être dissuasives. Les négociations, d’abord sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (protocole de Minsk I), puis impliquant la France et l’Allemagne à partir de 2015 (accords de Minsk II) s’engagèrent sur le principe que ce qui était déjà pris n’était pas discutable, et qu’un accord pourrait être trouvé en demandant à l’Ukraine d’être « conciliante » avec les russophones du Donbass, dont la parole était portée par des gens à la représentativité pour le moins douteuse. C’était le début d’un processus interminable, une véritable partie de poker menteur, dont Sourkov, l’un des conseillers de Poutine, reconnut qu’elle n’avait d’autre but que l’enlisement. Ainsi s’installait durablement un conflit de basse intensité dans le Donbass (plus de 14 000 morts entre 2014 et 2020) par lequel Moscou pesait lourdement sur Kyïv, espérant peu à peu ramener l’Ukraine dans son « domaine réservé ».
La menace militaire était déjà là, à travers cette boutade adressée aux Ukrainiens par les porte-parole du Kremlin : si vous ne négociez pas avec Lavrov (le ministre des Affaires étrangères russes), vous négocierez avec Choïgou (le ministre de la Défense). Elle s’entendait aussi dans les envolées enflammées des nationalistes russes, parmi lesquels Alexandre Douguine, qui appelait à l’invasion de l’Ukraine, à la prise de Kyïv, à la désukraïnisation de la population, à l’annexion pure et simple du pays pour en liquider les « nazis » qui pullulaient… Tout cela pouvait paraître ridicule, excessif, mais les dirigeants occidentaux auraient dû savoir que dans un régime où l’expression publique est sous surveillance étroite, ce genre de discours n’est pas le simple effet d’esprits égarés, mais un outil politique dont l’usage est délibéré. Pourtant, la gravité de la situation se manifesta encore d’une autre manière : Boris Nemtsov fut assassiné dans la nuit du 27 au 28 février 2015, à deux pas du Kremlin, alors que, semble-t-il, il s’apprêtait à révéler des preuves de la présence de forces russes combattant dans le Donbass !

Personne, ou presque, ne croyait alors que la Russie pourrait aller plus loin. Mais, au cours de cette année 2015, elle s’engagea militairement en Syrie aux côtés de Bachar el-Assad. Elle y trouva un premier terrain d’action pour tester son armée et elle créa, sous l’égide du GRU (les renseignements militaires), ses premières milices privées, dont le groupe Wagner dirigé par le « cuisinier de Poutine », Evgueni Prigojine. Celui-ci créera plus tard à Saint-Pétersbourg l’Internet Research Agency, une machine à inonder le monde de désinformation et de trolls, un repère de hackers… La même année, le Kremlin lançait un programme de militarisation de la jeunesse russe, à travers le mouvement Iounarmia qui n’allait pas cesser de se développer. Dans tout le pays, et d’abord sur les chaînes de télévision publique, une intense propagande fut déployée, avec force talk-shows, films, séries et jeux vidéo, pour glorifier les forces armées et en particulier ses unités spéciales. Le formatage des esprits était en route.
La mémoire de la Grande Guerre patriotique fut réactivée, notamment avec la vibrante marche du « Régiment immortel » où les participants portent des photos de leurs parents et aïeuls qui ont pris part à la Seconde Guerre mondiale2. La Russie, dit Poutine, est aujourd’hui le seul peuple capable de rééditer le sacrifice par lequel il a vaincu le nazisme (27 millions de morts en 1941 à 1945). Or les « nazis », bien entendu, sont à l’Ouest, et déjà en Ukraine…
La réhabilitation de Staline était en route, de même que la réécriture de l’histoire de l’occupation de l’Europe centrale et orientale, y compris celle du massacre des officiers polonais à Katyń. Parallèlement, tout le travail accompli depuis les débuts de la glasnost sur les victimes du stalinisme fut peu à peu marginalisé et dévalorisé, jusqu’à être considéré comme anti-russe. C’est ainsi que Memorial fut dissoute en décembre 2021. Au début de cette même année, l’opposant Alexeï Navalny, créateur en 2011 et animateur de la Fondation anticorruption, qui avait survécu en 2020 à un empoisonnement au Novitchok, fut arrêté dès son retour en Russie, après avoir été soigné à Berlin. Il mourra en 2024, à l’âge de 47 ans, dans la colonie pénitentiaire n° 3 de la petite ville de Kharp dans l’Arctique. Selon les résultats, rendus publics dernièrement, d’une enquête menée conjointement par la France, la Grande-Bretagne, la Suède, l’Allemagne et les Pays-Bas, il aurait été empoisonné à l’épibatidine.
Cette année 2021 marque en quelque sorte l’apogée de la cécité occidentale. À partir du printemps, l’armée russe commence à se masser près de l’Ukraine, officiellement pour des exercices militaires. En juillet, Vladimir Poutine publie sur le site du Kremlin un texte intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », dans lequel il conteste la légitimité des frontières de l’Ukraine qu’il décrit comme une création artificielle, une erreur de Lénine. Il précise que le projet d’une Ukraine « ethniquement pure » est une arme de destruction massive visant la Russie. Pour l’historien Timothy Snyder, cette rhétorique est comparable à celle d’Hitler pour justifier l’Anschluss. Pour autant, les capitales occidentales ne réagissent pas à ce texte, comme si elles n’en comprenaient pas la portée politique et n’en percevaient pas non plus la visée performative. Elles ne profitent même pas de l’occasion pour prévenir publiquement Moscou contre les conséquences que pourrait entraîner une invasion de l’Ukraine. On peut certes se demander si le confinement pendant le Covid n’a pas enfermé Poutine dans une bulle cognitive qui l’a confirmé dans ses intentions, mais il faut dire qu’une telle passivité occidentale ne pouvait qu’encourager Poutine à aller de l’avant. Elle l’a sans doute aussi convaincu que le chantage à l’usage de l’arme nucléaire suffirait à dissuader les États-Unis et les Européens de venir en aide à l’Ukraine.
Durant l’été, les troupes russes ne cessent de se renforcer, et à partir d’octobre, les services de renseignement américains et britanniques préviennent leurs alliés européens de « la possibilité d’une intervention russe en Ukraine ». En décembre, Moscou adresse à Washington un projet de « Traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » et un projet d’ « Accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres du Traité de l’Atlantique Nord ». C’est un véritable ultimatum qui vise à revenir à la situation en Europe d’avant 1997, c’est-à-dire avant l’adhésion des pays d’Europe centrale à l’OTAN. La menace d’une guerre nucléaire est brandie, et la Russie se présente comme agressée par l’OTAN du fait de son élargissement. En janvier 2022, les services de renseignement américains alertent sur le caractère imminent d’une invasion de l’Ukraine par la Russie. Pourtant, personne n’y croit vraiment, comme s’il ne s’agissait que d’un coup de bluff. Jusqu’à la veille de l’offensive russe, Emmanuel Macron restera persuadé qu’une voie de négociation peut être trouvée. Pendant plusieurs mois encore, il soutiendra qu’il faut éviter d’humilier la Russie.
Pendant toute l’année 2021, en dépit de l’évidence qu’ils avaient sous les yeux, les Européens et les Américains ne se seront pas préparés à réagir de manière consistante et significative à une éventuelle attaque russe. Lorsque Poutine l’annonce, ils sont pris totalement au dépourvu et n’imaginent même pas que l’Ukraine pourrait être capable de résister. Si le dirigeant russe s’est fait des illusions en pensant que l’affaire serait réglée en quinze jours, eux tout autant ! Pourtant Kyïv et Kharkiv ne sont pas conquises et l’offensive russe en direction d’Odessa est stoppée à Mykolaïv… Hélas, les capitales occidentales vont mettre beaucoup de temps à se mobiliser pour apporter à Kyïv un soutien à la hauteur des enjeux. S’il finit par monter en puissance, il restera toujours insuffisant et en retard au regard de l’évolution de la guerre. Américains et Européens refusent de créer une « No Fly Zone » au-dessus de l’Ukraine et peinent à fournir rapidement des munitions aux Ukrainiens. Ils seront totalement surpris par la contre-offensive ukrainienne de l’été et de l’automne 2022, et ne livreront qu’au compte-gouttes les armes lourdes et les dispositifs anti-aériens nécessaires aux troupes de Kyïv. Cela laissera aux Russes le temps d’installer de très solides lignes de défense dans le Donbass et dans les parties qu’ils occupent dans les oblasts de Kherson et Zaporijjia.
Tout se passe comme si dans les capitales occidentales, on souhaitait que l’Ukraine résiste, mais que la Russie ne soit pas vaincue. Les Russes pilonnent à coups de drones, de bombes et de missiles des objectifs civils, mais longtemps les Occidentaux dissuaderont les Ukrainiens de riposter sur les territoires russes. Ils sont en quelque sorte priés de se défendre avec une main attachée dans le dos. À Washington, Paris, Londres, Berlin ou Rome, parmi les politiques et les militaires, on peine à admettre que les visées russes vont bien au-delà du contrôle du Donbass et de la reconstitution de la « Novorossia » de l’époque de Catherine II. Pourtant les objectifs de Moscou ont été clairement énoncés dans les textes envoyés à Washington en décembre 2021. De surcroît, les opérations russes de guerre hybride contre les pays de l’OTAN et contre l’Union européenne se multiplient, de même que les tests sur les frontières de l’Alliance atlantique.

Certes, les paquets de sanctions se succèdent et celles-ci sont lourdes, mais leur effet ne peut être immédiat, car la Russie s’est préparée économiquement, accumulant des réserves et développant des voies de contournement. Incontestablement, l’aide militaire et financière apportée par les Américains et les Européens est considérable, elle permet à Kyïv de tenir, mais le retard offre à Moscou le temps adapter son armée et conforte Poutine dans l’idée que la durée jouera en faveur de la Russie, qui conduit une guerre d’attrition, sans se préoccuper de ses propres pertes. Poutine l’a dit à des mères de soldats : « Il vaut mieux pour vos fils mourir au front qu’en se saoulant à la vodka ! »
Au Kremlin, on n’a pas les yeux fixés seulement sur le champ de bataille : l’offensive se mène aussi dans les pays occidentaux pour les déstabiliser, leur compliquer la tâche et donner un coup de pouce à l’arrivée au pouvoir, si possible, de forces politiques complaisantes. Ce n’est même pas caché : à multiples reprises, Poutine a déclaré que les gouvernements européens seraient balayés par les révoltes sociales provoquées par les conséquences internes des sanctions. En Russie, comme en Chine, on a parfaitement intégré la révolution numérique et l’usage des réseaux sociaux. Tout ce qui peut alimenter le chaos est bon à prendre, les « fermes à troll » russes soufflent sur toutes les braises, désinforment à qui mieux mieux, font courir des rumeurs inquiétantes (comme celle de l’invasion des puces de lits) avec une grande efficacité.
Mieux encore, le caractère spectaculaire de la propagande russe – Soloviev et ses compères sont incroyablement télégéniques – fait qu’elle est fréquemment montrée par les chaînes de télévision occidentales, car cela fait de l’audience. En voulant la dénoncer et montrer aux opinions publiques la perversité de Moscou, on participe à sa diffusion massive. Or l’essentiel n’est pas sa faible crédibilité, mais les émotions qu’elle peut susciter, à commencer par la peur…
L’Europe ne s’est pas davantage préparée au retour de Donald Trump au pouvoir, alors que dès son premier mandat, il a manifesté une grande admiration pour Poutine et une forte volonté de faire des affaires avec lui. La connivence des deux hommes est patente, les apparentements d’une partie de leurs méthodes aussi. Y compris en matière d’occupation des médias et de saturation de l’attention, pour poursuivre avec détermination leurs objectifs respectifs d’affirmation de puissance. De surcroît, Donald Trump n’entend plus aider l’Ukraine, mais profiter du conflit. Il veut pouvoir demain exploiter les richesses minières du pays et engranger dès aujourd’hui des millions de dollars en profitant de la demande d’armes que suscite le conflit. Il fait désormais payer à l’Ukraine et ceux qui la soutiennent son prétendu appui.
Là encore, les Européens ne cessent de courir derrière les événements pour tenter d’en redresser le cours. Il est indéniable qu’ils y parviennent en partie, mais sans pouvoir prendre l’initiative, parce qu’ils paient leur retard quant à la prise de conscience de la menace et à la compréhension de la nature et des méthodes de leurs adversaires. Pour combattre un mal, il faut encore savoir le diagnostiquer précisément. On en est loin. Ainsi, nul ne semble vouloir prendre acte que la guerre ne se terminera vraiment que lorsque Vladimir Poutine ne sera plus au pouvoir à Moscou. Au contraire, la crainte du chaos qui pourrait suivre dissuade de chercher comment accélérer la survenue de cette échéance.
Dans ces conditions, la guerre se poursuivant et Donald Trump soufflant en permanence le chaud et le froid, le discours péremptoire sur la puissance de l’OTAN que n’oserait pas affronter la Russie laisse place maintenant à l’inquiétude d’être lâché par les Américains. D’autant que la déstabilisation est mondiale : le massacre du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas et la guerre de Gaza ont provoqué un ébranlement dont les répercussions se font sentir dans tout le Proche-Orient. Au moment où ce texte est écrit, une armada américaine fait face à l’Iran dont le régime a massacré plus de 30 000 manifestants. La Chine ne cesse pour sa part de se renforcer militairement dans la perspective annoncée d’installer sa domination sur Taïwan. Sans oublier l’opération américaine menée au Venezuela pour enlever le président Maduro et le jeter en prison…
Dans ce paysage international en crise, la guerre en Ukraine est reléguée au second plan de l’information et ce qui se passe en Russie est totalement négligé. Cela fait les affaires de Poutine, qui peut tabler sur la lassitude des Occidentaux et espérer que leur soutien à Kyïv s’essouffle. La coalition des volontaires suscitée par le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer a été une réponse à ce danger, mais force est de constater que depuis quelques semaines, les Européens sont mis sur la touche du jeu diplomatique par Trump et Poutine et que le président ukrainien Zelensky lui-même doute de leur engagement. Il l’a clairement dit lors de son intervention au Forum économique de Davos.
Les Européens ont beaucoup à perdre avec cette marginalisation. L’accord de paix visé par Trump pourrait offrir à la Russie le temps et les moyens de reprendre souffle pour se préparer à avancer de nouveau vers l’Ouest, pour assouvir son ambition d’être la puissance dominante en Europe – c’est ce que Boris Eltsine avait déjà demandé à Clinton en novembre 1999 à Istanbul : « Vous n’avez qu’à donner l’Europe à la Russie3. » Il est de plus en plus probable que les Ukrainiens sortiront de la guerre avec le sentiment que leurs « amis » les ont laissés se sacrifier pour préserver la sécurité des autres Européens. Cela présage mal de l’avenir des relations intra-européennes, alors que le dialogue franco-allemand se détériore. Trump et ses potentiels successeurs qui ont clairement exprimé leur hostilité à l’Union européenne ne peuvent qu’en être satisfaits.
Le plus étrange et le plus choquant, c’est que tout cela ne semble ne rien apprendre aux acteurs politiques occidentaux ni à la plupart des observateurs médiatiques sur la Russie. Certes, personne n’ose plus mettre en doute la responsabilité russe dans la guerre, les crimes niés par le Kremlin, ni le caractère liberticide du régime de Poutine. Cependant, il n’est pas sûr que nous ayons progressé sur la connaissance de la nature profonde du pouvoir russe, sur ses méthodes et sur ses objectifs. Car contrairement à ce que soutient l’historien de la Grande Guerre Stéphane Audoin-Rouzeau, aujourd’hui le déni des Occidentaux ne porte plus tant sur la guerre que sur ce qu’est la Russie. En dehors d’un cercle de bons spécialistes, elle reste comme un trou noir de l’intelligence historique et géopolitique. Dans les médias grand public, l’information sur ce qui s’y passe, sur les effets de la guerre sur la société et sur l’économie, sur les conséquences de la corruption généralisée, sur le fonctionnement de la justice, et en particulier sur la répression politique quotidienne, fait défaut. Or le sort de l’Europe s’y décide en partie.
Nous manquons à ce jour d’une vision politique de ce qu’il faut faire pour aider le pays de Tchekhov, de Mandelstam, de Tsvetaïeva, de Tarkovski, de Zviaguintsev et de Sokourov à devenir un État normal, régi par la Loi, doté d’une société civile digne de ce nom et protégée par la séparation des pouvoirs, un État laissant à ses régions une autonomie indispensable du fait de son immensité, pour leur permettre de se développer sans être dévorées par les appétits de Moscou4. La plupart de ceux qui s’expriment se contentent le plus souvent de dire qu’il faudra demain vivre à côté de la Russie en pensant qu’elle restera inchangée. On aurait pu dire de l’Allemagne la même chose à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Fort heureusement, on n’en est pas resté là. Mais si, par malheur, il n’existait pas d’autre perspective, il serait au minimum urgent de réfléchir au moyen d’en limiter la nuisance.
Cette interrogation sur l’avenir de notre relation à la Russie à la lumière des leçons du passé est d’autant plus importante que la mise en échec du projet poutinien fera douter les autres régimes qui parient aujourd’hui sur le cynisme et la puissance plutôt que sur la construction d’un ordre international juste et équilibré. Faute d’y travailler, Moscou, Pékin et d’autres resteront comme une menace permanente pour la sécurité du monde, comme une bombe nucléaire suspendue au-dessus de toute l’humanité. Ce n’est pas déraisonnable d’y travailler : la Russie de Poutine montre désormais de grands signes de fragilité économique et militaire, même si elle peut encore bombarder lourdement l’Ukraine et endommager gravement ses infrastructures énergétiques.
<p>Cet article Le prix désastreux de ne pas vouloir voir ni savoir a été publié par desk russie.</p>
01.03.2026 à 19:54
L’affaire Epstein, une aubaine pour la propagande russe
Les révélations sur les réseaux du pédophile américain sont utilisées par les idéologues russes pour légitimer un discours apocalyptique.
<p>Cet article L’affaire Epstein, une aubaine pour la propagande russe a été publié par desk russie.</p>
Les bigots du Kremlin, comme le montrent les médias russes indépendants, s’adonnent à la pédophilie et à la débauche et n’ont rien à envier à l’île d’Epstein. Mais cela n’empêche pas la propagande poutinienne de se répandre sur l’affaire Epstein, qui sert de justification à la guerre totale contre un Occident satanique et pervers dont l’Ukraine ferait partie. Les révélations sur les réseaux du pédophile américain sont utilisées par les idéologues russes comme Douguine pour légitimer un discours apocalyptique.
Il semblerait que la chance faustienne de Poutine ne lui fasse jamais défaut. L’affaire Epstein vient à point nommé, car elle conforte l’un des leitmotivs de la propagande du Kremlin : la corruption des élites « globalistes » décadentes. À Moscou, on se délecte à regarder les quilles tomber les unes après les autres. Voir la monarchie britannique vacillant sur son socle, quel triomphe pour la Russie sur son ennemie séculaire ! Voir Keir Starmer, l’un des soutiens les plus résolus à l’Ukraine, menacé de démission, éclaboussé par les liens d’Epstein avec Peter Mandelson, son ambassadeur à Washington, quel rêve enfin réalisé ! Les Clinton traînés dans la boue, quelle revanche pour Poutine qui n’a jamais pardonné à Hillary son appui aux manifestants russes en 2011-2012 ! La presse russe multiplie les titres accrocheurs du genre : « Pédophilie, cannibalisme. Epstein n’était pas qu’un proxénète ; il incarnait les désirs secrets des élites occidentales. » L’infatigable Elena Karaïeva, qui se fait une spécialité de déverser des tombereaux d’immondices sur la France, répond à l’appel : « La pédophilie en France n’est pas quelque chose d’inhabituel ni une honte absolue, mais quelque chose d’archi-courant. » Bref, le scandale Epstein représente « une raison impérieuse pour une révolution anti-élites totale aux États-Unis et dans d’autres pays », pontifie Douguine, qui met en garde contre une minimisation de cette entreprise criminelle.
Inutile de dire que Soloviev et consorts n’ont pas laissé passer cette occasion en or. Voici quelques échantillons de leur transe extatique : « Ceux qui nous prêchaient la morale […] étaient en fait étroitement liés à l’organisateur d’un réseau pédophile mondial. Ceux qui préconisaient le plus bruyamment un ordre fondé sur les règles ne reconnaissaient pour eux-mêmes aucune règle. » Bref, résume Soloviev : « Ces gens qui nous faisaient la morale sont tombés on ne peut plus bas, dans un satanisme répugnant. » Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, se joint au chorus : « Des individus issus de ce cloaque ont été recrutés pour occuper des postes clés au sein de cette même communauté occidentale […]. Pendant de nombreuses années, [les élites occidentales] ont choisi les pires des pires. » Quel contraste avec la Russie qui « restaure désormais la primauté des valeurs traditionnelles et met l’accent sur la sélection des meilleurs des meilleurs » ! Et, bien entendu, les élites libérales n’avaient d’autre idée que de piller l’Ukraine, souligne RIA : « N’oublions pas la note qu’Epstein a adressée à Ariane de Rothschild en 2014, dans laquelle il expliquait qu’“un coup d’État en Ukraine offrirait de nombreuses opportunités”. De toute évidence, les élites mondiales cherchaient à piller l’Ukraine, et ces “opportunités” étaient littéralement sous leurs yeux. »

Du coup, la guerre en Ukraine se trouve justifiée, y compris l’enlèvement d’enfants par la Russie : il s’avère que « Poutine n’a pas kidnappé d’enfants en Ukraine, il les a plutôt évacués pour les protéger de la traite des enfants à des fins d’exploitation sexuelle » ! « Les papiers Epstein révèlent comment les élites occidentales traitent les enfants », accuse Zakharova. Les pédophiles occidentaux « sont derrière le régime de Kiev. Ce sont eux qui donnent au régime de Kiev des moyens gigantesques pour que soient exterminés les enfants et la population civile ; ils financent ceux qui, à l’instigation de Zelensky, ont autorisé en Ukraine en 2022 la transplantologie noire. » Dans la propagande du Kremlin, rien ne se perd. C’est le moment d’exhumer le thème des Ukrainiens tueurs d’enfants, trafiquants de mineurs. On laisse entendre que Zelensky « aurait également pu être impliqué dans un trafic d’êtres humains ». Pour la chaîne Rossiya 24, des célébrités occidentales pourraient être complices d’un trafic de mineures ukrainiennes : « Combien de fois Angelina Jolie, par exemple, s’est-elle rendue en Ukraine ? Après tout, [ses visites] étaient aussi liées à des questions concernant les enfants. Elle était également en contact avec Epstein. Elle l’a invité à des avant-premières de films en 2014 et 2017. » Les pédophiles ukrainiens vendraient des enfants on-line sous le nom de code de « pizza ».
Les flagorneurs du Kremlin voient dans l’affaire Epstein une preuve de plus du génie prophétique de leur Führer. Ainsi, Kirill Dmitriev, directeur du Fonds russe d’investissement direct, et Maria Zakharova ont exhumé une interview donnée par Vladimir Poutine le 13 mars 2024 : « Le “milliard doré5” a, dans les faits, vécu pendant cinq cents ans en parasite aux dépens des autres peuples. Ils ont dépecé les peuples d’Afrique, exploité l’Amérique latine, exploité les pays d’Asie, et bien sûr, personne ne l’a oublié. […] Au sein des élites occidentales, le désir de geler un état de fait existant – injuste – dans les affaires internationales est très fort. Ils ont pris l’habitude, pendant des siècles, de se repaître de chair humaine et de remplir leurs poches d’argent. Mais ils doivent comprendre que le bal des vampires touche à sa fin. » Dix jours plus tard, le 23 mars 2024, la comédienne Roseanne Barr clame dans une interview à Tucker Carlson que les libéraux, comme des vampires, mangent des bébés et adorent se régaler de chair humaine. Une fois de plus, l’osmose entre la propagande du Kremlin et les divagations des trumpistes est stupéfiante. Des extraits de cette interview de Roseanne Barr ont été montrés le 8 février 2026 à la télévision russe par Soloviev.

Les tartuffes du Kremlin ont beau jeu de dénoncer la complicité des autorités des pays occidentaux dans les agissements d’Epstein. « Tout cela [le trafic d’êtres humains] se passe au cœur même du monde occidental. Comme vous le comprenez, il était impossible que cela ait échappé à la surveillance des autorités », martèle Zakharova. Mais attention : ils se gardent d’impliquer Trump. Bien au contraire, insistent-ils, Trump menait un combat contre cette pourriture. Le très officiel Fiodor Loukianov transmet aux propagandistes les directives à suivre : « Les dossiers Epstein ont porté un coup dur aux élites américaines de l’époque. Ils ont révélé les liens étroits et durables qui unissaient l’élite occidentale et, en leur centre, un homme absolument inacceptable sur les plans criminel et moral. Les fantasmes les plus fous des théoriciens du complot se sont soudainement confirmés. » Cependant, Trump, qui fait partie de ces élites, se dresserait étonnamment contre ce phénomène : « Je n’exclus pas que ce soit lui qui en soit le moins touché. »
Il y a bien quelques ombres au tableau : « On ne trouve aucune information sur la famille Soros, père et fils, à l’exception des coordonnées de George. C’est étrange, car son successeur, Alexander, fréquente assidûment toutes sortes de réceptions », regrette RIA. « Des rumeurs malveillantes circulent selon lesquelles, durant la présidence de Joe Biden, Barack Obama tirait véritablement les ficelles. Or, rien de compromettant ne pèse sur les Biden, ni sur le père de Joe Biden, ni sur le controversé Hunter Biden. Ceci est d’autant plus frappant quand on pense aux révélations dont ont été victimes Bill Clinton, Bill Gates, le prince Andrew et Woody Allen. » Il est éminemment inquiétant qu’Obama se sorte si bien de ce naufrage de la classe politique américaine : « Les partisans démocrates expliquent qu’Obama est un homme pur, honnête et vertueux. Nous les croyons, bien sûr, mais il est impossible de ne pas remarquer que la publication des dossiers Epstein par cette équipe éditoriale est extrêmement avantageuse pour cet ange de vertu et peut être utilisée dans sa campagne politique. […] En effet, les principaux responsables politiques américains, républicains comme démocrates, sont irrémédiablement compromis. Les électeurs américains étaient déjà désabusés par les deux partis, et voilà que ce cauchemar les frappe de plein fouet. Obama débarque alors tout de blanc vêtu, lance un nouveau parti et se présente comme le sauveur du peuple américain stupéfait. » On remarquera une fois encore à quel point le narratif russe est en phase avec les humeurs du président Trump qui, à peu près au même moment, postait des portraits d’Obama et de sa femme Michèle grimés en singes.
Les dossiers Epstein sont donc parfois décevants pour Moscou. Pas de chance, Emmanuel Macron, leur bête noire, n’a pas rencontré Epstein. Qu’à cela ne tienne ! Le Kremlin monte une opération de désinformation visant à faire croire que Macron « était un invité fréquent de la résidence de Jeffrey Epstein à Paris » en s’appuyant sur un faux article du média complotiste France Soir.
Les propagandistes se gardent bien d’évoquer le rôle pourtant essentiel de la Russie dans l’approvisionnement du pédophile en lolitas. Rien n’est dit sur la nuée de jeunes beautés russes qui entouraient Epstein, telle Macha Drokova, l’ex-pasionaria des Jeunesses poutiniennes, qui deviendra sa collaboratrice à partir de 2017 et lui donnera d’utiles conseils sur les moyens de « blanchir » sa réputation, notamment en lui proposant de financer un documentaire sur sa vie ou en créant un « prix Epstein » décerné aux jeunes savants prometteurs et un fond d’aide aux femmes victimes de harcèlement sexuel. Seul le député Milonov a reconnu que toutes les agences de mannequins russes, sous couvert de formation, se livrent à la sélection et à la livraison de jeunes filles à des services d’escorts ou à des maisons closes en Turquie, aux Émirats arabes unis et dans d’autres pays.
Pas un mot non plus sur les nombreuses relations d’Epstein avec des individus proches du Kremlin, tel Vitali Tchourkine, l’ambassadeur de Russie à l’ONU. Kirill Dmitriev ne cache pas son indignation de voir la Russie impliquée dans l’affaire par les Occidentaux : « Voyez les journalistes, experts, politiciens et personnalités médiatiques de l’État profond qui tentent désespérément de sauver la cabale libérale corrompue en propageant un récit mensonger liant Epstein à la Russie », s’épanche-t-il sur X. Curieusement, la publication Vzgliad va plus loin encore dans la dénégation, renonçant même à impliquer les services occidentaux dans la nébuleuse Epstein : « Nous osons affirmer que Jeffrey Epstein ne travaillait pour personne d’autre que lui-même. La personnalité même d’Epstein contredisait tous les critères de sélection des agents de renseignement. Jeffrey Epstein était un escroc, un arnaqueur et un pédophile, et ce genre de personnes est perçue avec une grande et compréhensible méfiance au sein des services de renseignement […]. Ce récit cauchemardesque est l’œuvre d’un aventurier solitaire qui a réussi à soumettre les péchés d’autrui à sa conscience pervertie. Il n’y avait là aucune dimension politique ou intellectuelle. »

Un reportage d’Ilia Davliatchine sur la chaîne Khodorkovski-Live épingle l’hypocrisie des pères-la-vertu qui savourent l’affaire Epstein dans les médias russes. Ce reportage montre que le Forum économique de Saint-Pétersbourg n’a rien à envier à l’île d’Epstein. Des réseaux de souteneurs y rabattent des jeunes femmes de toute la Russie. Feu Prigojine n’était pas seulement le maître queux de ces festivités, il était aussi chargé de pourvoir les invités en jolies filles. Lui-même, tout comme Epstein, avait un penchant pour les lolitas, convaincu qu’il rajeunirait à leur contact. Davliatchine affirme que si le ministère de la Justice russe publiait les noms de tous les participants aux soirées chaudes en Russie, on trouverait dans la liste des dizaines de milliardaires, de financiers, d’hommes politiques et de directeurs d’entreprises d’État. « En Russie, l’exploitation des femmes n’est pas moins répandue qu’aux États-Unis », constate la journaliste Maria Volokh, qui a enquêté sur le marché de la prostitution en Russie. Tout un réseau se spécialise dans la prostitution d’écolières. Le journaliste Renat Davletgildeev rappelle que Jirinovski était toujours entouré d’éphèbes. Selon lui, il était possible de commander pour une nuit des appelés de la prestigieuse division Dzerjinski sur un chat de Telegram. Les clients étaient souvent des députés. Davletgildeev dénonce la pudibonderie qui s’affiche à propos de l’affaire Epstein : « En Russie, ceux qui ont un tant soit peu de pouvoir se livrent à des pratiques bien plus perverses que celles décrites dans l’île d’Epstein, que ce soient des députés de la Douma ou des maîtres propagandistes de caniveau : petites filles, garçonnets, tout y passe. Ces gens n’ont que les “valeurs traditionnelles” à la bouche, alors qu’ils ont recours à des prostitués en âge d’aller à l’école, et tout cela est admis comme faisant partie de l’ordre des choses. » Davletgildeev rappelle le précédent de la république de Salo : une élite qui se sent condamnée se livre à une débauche effrénée – et c’est ce qui se passe en Russie aujourd’hui.

L’étude des réactions russes à l’affaire Epstein est révélatrice des tiraillements qui divisent les élites proches du Kremlin, notamment concernant un accord éventuel mettant fin à la guerre en Ukraine. Nous discernons des notes discordantes dans le chorus de la propagande. Ces notes discordantes trahissent des divisions profondes qui remontent aux grands affrontements idéologiques des années eltsiniennes.
Selon le politologue Andreï Yakovlev, le Kremlin est en train de travailler à l’idéologie de la Russie future, une Russie fermée, en plein isolement numérique, coupée du monde extérieur, sur un modèle nord-coréen. Tandis que Karaganov préconise une forme de « collectivisme spirituel » – au nom duquel les libertés individuelles doivent être sacrifiées, un think tank appelé « Troisième Rome » (sic !) créé en décembre 2024 est en train de théoriser le déclin de l’Occident et la montée irrésistible des BRICS. Ce think tank prophétise la fin de l’économie de marché, évincée par des plateformes choisissant le client et le prestataire de services. Andreï Yakovlev affirme qu’au sein des élites russes, outre le clan des technocrates gouvernementaux et celui des amis du président, un troisième groupe est en train de se former, le parti de la mobilisation, autour de l’actuel ministre de la Défense russe Belooussov. Ce dernier a conquis la faveur du président, quoique ne faisant pas partie de son clan pétersbourgeois, car il considère sincèrement Poutine comme le sauveur de la Russie. Belooussov est un dirigiste convaincu, un orthodoxe fervent, qui considérait l’Occident comme un adversaire dès le début des années 2000 ; il recommandait dès cette époque de développer l’économie sous la tutelle de l’État pour se préparer à l’affrontement futur avec l’Occident. Belooussov est ambitieux, intègre et a des convictions. Il a vigoureusement impulsé le processus des nationalisations en 2025, dont ont profité Sergueï Tchemezov, patron de Rostec, et Denis Mantourov, vice-président du gouvernement chargé de l’industrie de la défense et de l’espace. Il a réussi à mettre de l’ordre dans le complexe militaro-industriel et il n’est pas impopulaire dans l’armée comparé à son prédécesseur Choïgou. Il peut aussi s’appuyer sur les dirigeants du contre-espionnage de l’armée, des officiers du FSB. Un conflit l’a récemment opposé à Kirienko, le responsable de l’administration présidentielle, à propos de la sélection des vétérans de la SVO devant remplir le quota alloué aux vétérans à la future Douma (cent députés). Kirienko avait choisi ses candidats, des apparatchiks ayant fait un stage bidon sur le front ; Belooussov les a retoqués, y a opposé les siens, de vrais vétérans. Ce parti de la mobilisation est en quête d’idéologie.

Il semble bien que l’affaire Epstein ait permis à Douguine de se positionner à nouveau comme l’inspirateur visionnaire d’une guerre à mort avec l’Occident. Un article de Douguine, « L’Occident en tant qu’organisation pédophile satanique », fixe l’interprétation rigoriste de l’affaire Epstein, conforme au dogme sous-jacent vers lequel tend l’idéologie poutinienne new look. Douguine s’indigne de ce que les médias russes ne fassent pas une place suffisante aux révélations de l’affaire Epstein. Car celle-ci « implique dans ce ténébreux réseau des maniaques, des meurtriers, des violeurs, des espions, et des dégénérés constituant les cercles extrêmement influents qui ont établi un contrôle non seulement sur les États-Unis, mais aussi sur les élites mondiales ». Contrairement à Dmitriev et consorts, Douguine n’exonère pas Trump. Au contraire, il s’étend sur la manière dont le président américain a voulu étouffer le scandale, « ce qui a provoqué une scission au sein des MAGA, et c’est ce qui a marqué le début de la chute de Trump ». Il faut voir les choses en face, écrit Douguine : « Non seulement Trump, mais aussi Elon Musk, ainsi que de nombreux membres du Parti républicain, et même des membres de familles royales européennes, ont fait partie de ce système. Toute l’élite occidentale est désormais discréditée. Epstein faisait en quelque sorte office de “service des ressources humaines” pour le gouvernement mondial. Les candidats au pouvoir mondial y étaient soumis à des rituels et des crimes spécifiques, notamment des abus sexuels sur mineurs, des meurtres et du cannibalisme, qui étaient filmés pour garantir un contrôle ultérieur. »
Douguine s’attarde longuement sur les liens d’Epstein avec le Mossad: « Le fait que des documents discréditant Trump soient apparus sur le site de sa propre agence est largement considéré comme une manœuvre du Mossad, visant à pousser Trump à une attaque directe contre l’Iran, ce qu’il s’était jusqu’à présent refusé à faire. »
Le verdict est sans appel : « Le monde occidental s’est effondré. Plus aucun dirigeant politique occidental, qu’il soit américain ou européen, ne jouit d’une quelconque autorité morale. C’est le coming out : la quasi-totalité de l’Occident global a été démasquée comme une organisation pédophile et satanique. Toute prétention au leadership est désormais caduque. Quiconque conclut un accord avec un homme politique occidental doit bien comprendre qu’il peut se retrouver aux côtés d’un fou furieux et d’un meurtrier. Voilà ce qu’est l’Occident. Par conséquent, soit l’humanité détruit ce système, cette secte totalitaire monstrueuse, soit l’Occident détruit l’humanité, transformant la planète entière en une sorte d’île d’Epstein. » Devant des crimes si atroces, il faut organiser un Nuremberg de l’Occident, conclut Douguine, mais pour cela « le genre humain doit vaincre l’Occident collectif ».
La position de Douguine révèle l’existence d’une véhémente opposition à un deal avec Trump. Car selon Douguine, « ce vieil homme, impliqué dans [le réseau Epstein], ment constamment et commet des actes d’agression gratuits contre des États. Est-il possible de négocier sérieusement avec un tel individu ? Peut-on lui faire confiance ? Ses paroles n’ont plus aucun sens. » Et pan sur Dmitriev : « À mon avis, toute forme de négociation avec des individus figurant sur la “liste Epstein” ou le simple fait de s’asseoir à la même table est tout bonnement immoral. » Douguine n’est pas seul à le penser : selon le député de la Douma Vitaly Milonov, il est important que la Russie comprenne que « c’est précisément avec ces gens-là qu’on nous demande de nous asseoir à la table des négociations ». Et Douguine de tirer la conclusion : « Si, compte tenu de l’état moral de leurs élites, nous ne pouvons avoir aucune garantie avec l’Occident, alors une mobilisation totale de la société s’impose. »
Ainsi, pour Douguine, l’affaire Epstein rebat les cartes : « Nous avons essayé de ne pas irriter Trump, compte tenu de ses conflits avec d’autres élites mais, maintenant, au vu de ces dossiers, une chose est claire : ces gens ne peuvent pas être de notre bord. » Ainsi « la présence d’une élite véritablement satanique en Occident, désormais révélée en plein jour, change radicalement notre situation. Nous pensions pouvoir négocier avec certains, en persuader d’autres, et face à d’autres encore utiliser la force. Mais les révélations actuelles prouvent que cette approche est inefficace. Des méthodes totalement différentes sont nécessaires pour faire face à une civilisation satanique. » L’entreprise d’Epstein « est l’incarnation vivante des prophéties transmises par la culture orthodoxe concernant le royaume de l’Antéchrist ». Douguine donne le signal de l’affrontement final avec Satan libéré : « Tout l’axe de la résistance à la civilisation de l’Antéchrist repose sur notre président, notre peuple, notre armée et notre société. » La guerre contre l’Ukraine se transfigure en la guerre des Fils de lumière contre les Fils des ténèbres, la Russie jouant le rôle de l’archange Gabriel dans ce combat ultime marquant la fin des temps.
Les médias russes ne font pas qu’occulter les relations multiples qu’entretenait Epstein avec des notables proches du Kremlin. Ils camouflent sous la dénonciation stridente des perversions sexuelles d’Epstein et de ses complices la profonde convergence idéologique qui rapproche les oligarques occidentaux de leurs homologues russes et de la doctrine même de Douguine. Epstein se réjouissait tout autant qu’eux de la destruction de l’ordre international libéral, comme en témoigne un courriel échangé avec Peter Thiel le 26 juin 2006 après le vote pour le Brexit. Epstein écrit à Peter Thiel : « Brexit : ce n’est qu’un début. » « De quoi ? » demande Peter Thiel. Epstein répond : « Retour au tribalisme. Obstacle à la globalisation […]. Trouver des choses en voie d’effondrement est beaucoup plus facile que de dénicher la prochaine bonne affaire. » Profiter du chaos pour faire de l’argent : ce fut le seul précepte auquel se conformèrent les « nouveaux Russes », qui s’engraissaient sur les décombres du monde communiste. Les oligarques américains les rejoignirent sur ce terrain, et soutinrent Donald Trump, car ils virent en lui un fantastique amplificateur du chaos semé par la Russie. L’accompagnement idéologique de cette convergence est le narratif millénariste apocalyptique porté par Douguine et ses partisans, qui voient le monde existant si profondément infusé par le Mal que seule une conflagration cosmique peut le purifier. Nous sommes en présence d’une gnose moderne : le mal n’est pas la transgression d’un commandement divin, mais la condition de l’être prisonnier d’une matière intrinsèquement mauvaise. Dans la propagande poutinienne, la peinture d’une humanité livrée aux puissances des ténèbres est le revers du basculement dans la guerre totale. La seule justification de la destruction du monde existant est l’affirmation de son essence satanique. D’où la volonté d’amplification à l’infini de l’affaire Epstein que l’on trouve chez un Douguine.
<p>Cet article L’affaire Epstein, une aubaine pour la propagande russe a été publié par desk russie.</p>
01.03.2026 à 19:54
Pourquoi la direction ukrainienne n’a pas écouté les avertissements américains
Les auteurs décortiquent l’absence de réaction des dirigeants européens et ukrainiens aux avertissements américains sur l’attaque russe imminente en février 2022.
<p>Cet article Pourquoi la direction ukrainienne n’a pas écouté les avertissements américains a été publié par desk russie.</p>
Les auteurs décortiquent l’absence de réaction des dirigeants européens et ukrainiens aux avertissements américains sur l’attaque russe imminente en février 2022. L’une des raisons était la désinformation « de bonne foi », provenant d’un proche de Poutine qui lui-même n’était pas au courant. Une autre raison était la méfiance vis-à-vis des Américains, qui avaient induit plusieurs pays en erreur en affirmant que l’Irak possédait des armes de destruction massive et les entraînant dans une guerre dévastatrice. Les auteurs imaginent un scénario bien différent si ces avertissements avaient été entendus.
Le matin du 24 février 2022, Bruno Kahl, chef du BND (service fédéral de renseignement allemand), s’est réveillé dans un hôtel de Kyïv au milieu du vacarme d’une guerre à laquelle il n’avait jamais cru. Il était arrivé la veille au soir à Kyïv pour des négociations, alors que les Américains, les Britanniques et les Polonais disposaient déjà d’informations confirmées : Poutine avait donné l’ordre d’attaquer.
On lui proposa une place dans le convoi diplomatique destiné à évacuer les employés restants. Kahl refusa, car il avait des rendez-vous prévus. Il fut finalement évacué par les services secrets polonais sur des routes encombrées de réfugiés.
Ce détail n’en est qu’un parmi des dizaines d’autres, dignes d’un roman d’espionnage, publiés dans The Guardian. S’appuyant sur plus d’une centaine d’entretiens avec des agents de renseignement, des militaires, des diplomates et des initiés politiques de nombreux pays, Shaun Walker a reconstitué comment les personnalités politiques et les meilleurs services de renseignement du monde ont agi ou n’ont pas agi avant le début de la guerre, la plus importante en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le début de la guerre a été bien documenté. Dans son livre War (Simon & Schuster, 2024), le légendaire Bob Woodward décrit en détail la conversation de novembre 2021 entre le directeur de la CIA William Burns et Poutine, ainsi que l’absence de scénarios de pression sur le Kremlin de la part de la Maison-Blanche.
Un autre journaliste célèbre, Simon Shuster, a reconstitué dans The Showman (William Collins, 2024) la psychologie du comportement de Zelensky dans les mois qui ont précédé la guerre, y compris son appel tristement célèbre à « ne pas céder à la panique et à faire des barbecues ».
Une enquête du Washington Post (août 2022) a analysé les échecs des services secrets occidentaux, qui ont surestimé la puissance militaire russe, tandis que la série d’articles “Road to War: U.S. struggled to convince allies, and Zelensky, of risk of invasion6” (publié par le Washington Post, prix Pulitzer en 2023) a détaillé les relations entre la CIA et Kyïv après le début de l’invasion.
Walker révèle de nouveaux faits et relie pour la première fois les points de vue américains, britanniques, ukrainiens et européens à des témoignages isolés provenant de sources russes, ce qui donne une image globale peu flatteuse.

La première chose que l’article de Walker permet de repenser, c’est la nature même du renseignement. Woodward a créé le suspense en faisant allusion à une « source humaine au Kremlin », mais Walker réfute cette version : les principales méthodes de renseignement utilisées étaient le renseignement radio-électronique de la NSA américaine et du GCHQ britannique, la photographie spatiale et l’analyse de la logistique militaire.
L’un des interlocuteurs de Walker est catégorique : « Il n’y avait aucune source humaine. » Walker a pour la première fois nommé le lieu probable de l’interception des plans militaires : le principal centre opérationnel de l’état-major général du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, sous le commandement du colonel-général Sergueï Roudskoï, où les plans de guerre étaient élaborés. Les Américains et les Britanniques lisaient les plans des stratèges russes, qui n’en soupçonnaient rien. Il n’y avait donc pas de super taupe, mais une collecte d’informations routinière, effectuée sans parti pris politique et ignorée par ceux qui devaient agir.
Pourquoi les avertissements des services de renseignement n’ont-ils pas été entendus ? C’est le deuxième sujet, et là aussi, Walker apporte des compléments d’information importants par rapport à ce que l’on savait déjà. Le Washington Post et Politico ont tous deux écrit sur le scepticisme des alliés européens à l’égard des renseignements américains. Walker explique les raisons de cet échec, les unes plus belles que les autres.
La première est le « syndrome irakien » : l’invasion de l’Irak par la coalition en 2003 a tellement discrédité les services de renseignement américains que même les avertissements précis étaient accueillis avec méfiance. Un ministre européen des Affaires étrangères a dit clairement à Antony Blinken, le secrétaire d’État américain : « Je suis assez âgé pour me souvenir de 2003, et à l’époque, j’étais parmi ceux qui vous ont crus. »
Les Américains ont divulgué plus d’informations que d’habitude, mais les informations les plus sensibles ont été transmises sans indication de la source. « Ils nous ont prévenus », a reconnu ce ministre européen. « Mais ils nous ont dit : “Croyez-nous sur parole”, c’est-à-dire que l’effet à long terme de la perte de confiance s’est avéré plus fort que les faits. »
Une autre raison est d’ordre analytique : le rationalisme, qui a pris son système de coordonnées pour la réalité. Les Européens ont conclu que, puisqu’une invasion à grande échelle était irrationnelle, Poutine n’oserait pas la mener. C’est pourquoi le 24 février 2022 n’a pas seulement été un choc militaire et politique. Il a été une épreuve pour la vision la plus rationaliste du monde, sur laquelle reposait la paix depuis la fin de la guerre froide.
Pendant des décennies, les systèmes décisionnels occidentaux se sont fondés sur des hypothèses de base : les États maximisent leurs profits, les dirigeants évitent les mesures autodestructrices, l’interdépendance économique empêche l’escalade. Dans ce modèle, une grande guerre en Europe n’était pas impossible, mais irrationnelle, et donc peu probable. Elle ne prévoyait ni Poutine en 2022, ni Trump, qui en 2025 est lui-même devenu une source d’incertitude pour les alliés qui avaient bâti tout l’ordre d’après-guerre sur les garanties américaines.
C’est précisément cette hypothèse qui s’est avérée trompeuse.
Le problème n’était pas l’absence de données, ni l’absence d’avertissements. Le problème résidait dans l’architecture cognitive, dans la conviction qu’un acte dépassant les limites de l’intérêt rationnel serait finalement annulé par le calcul lui-même. Seulement, le calcul s’est avéré obéir à une autre logique.
Le monde n’a pas été confronté à une surprise, il a été victime d’une réticence à intégrer un scénario indésirable dans ses prévisions. Shuster, dans The Showman, décrit comment cette même logique a fonctionné à Kyïv : les dirigeants ukrainiens ont vécu pendant huit ans dans un état de conflit limité et ne pouvaient tout simplement pas imaginer une guerre totale. L’histoire de Kahl est une excellente illustration de l’échec du rationalisme : ce ne sont pas les lacunes dans la collecte de données qui ont causé l’échec, mais l’incapacité d’un individu à revoir ses convictions face aux preuves. Tout le monde avait raison dans son évaluation de l’irrationalité. La conclusion tirée était erronée.
Dans le scénario ukrainien, Walker a complété le puzzle assemblé avant lui par de nouveaux faits. Andriy Yermak, chef du bureau du président à l’époque, entretenait des contacts réguliers et secrets avec Dmitri Kozak, responsable des relations avec l’Ukraine au Kremlin. Il s’avère que Kozak n’était pas au courant des plans d’invasion : selon les estimations de la CIA, seuls quelques membres de l’entourage non militaire de Poutine en avaient connaissance.
Ainsi, Yermak a transmis à Zelensky les assurances d’une personne qui croyait sincèrement qu’il n’y aurait pas de guerre, car elle-même avait été induite en erreur. Le problème ne résidait pas dans la malhonnêteté des sources, mais dans le fait que tous les participants se trouvaient dans le même système de coordonnées, un système où une guerre à grande échelle était considérée comme stratégiquement illogique. Shuster a constaté le scepticisme de Zelensky à l’égard des renseignements fournis par les alliés, et Walker en a expliqué la raison : les informations qui semblaient fiables à la source provenaient d’une personne qui avait un accès réel à Poutine. Ainsi, une série d’erreurs de bonne foi, fondées sur la désinformation, a créé une image fausse.
Walker révèle un nouveau fait important provenant de sources russes : la confrontation entre Kozak et Poutine le 21 février 2022, après la mise en scène théâtrale de la réunion du Conseil de sécurité. Woodward a décrit l’unanimité mise en scène lors de la réunion. Walker montre ce qui s’est passé en coulisses : Kozak, publiquement perçu comme un partisan de la ligne dure, a pris conscience de l’horreur de la situation et s’est disputé avec Poutine, sans témoins, affirmant que l’invasion serait une catastrophe ; il n’a pas été entendu, et sa position lui a valu d’être mis en retrait, au profit de figures plus favorables à Vladimir Poutine, comme Kirienko. Sergueï Narychkine s’embrouillait dans ses mots et bafouillait, et Poutine l’a ridiculisé publiquement. Les autres ont dit ce qu’on attendait d’eux.
Owen Matthews (Overreach: The Inside Story of Putin’s War Against Ukraine, Mudlark, 2022) a montré que le plan d’invasion n’avait pas fait l’objet d’une expertise professionnelle au Kremlin. Walker ajoute désormais des détails : tout le monde dit à Poutine uniquement ce qu’il veut entendre, et dans ce système, il ne peut y avoir aucune expertise. C’est pourquoi les troupes russes sont entrées en Ukraine, s’attendant à recevoir des fleurs et du pain et du sel sur des serviettes [tradition de bienvenue, NDLR], et se préparaient à défiler à Kyïv. Mais les forces armées ukrainiennes n’ont pas laissé partir vivants beaucoup de Russes, comme l’avait promis Zelensky.

La leçon de février 2022 est simple et donne à réfléchir : quand on a affaire à Poutine, il faut toujours partir du pire scénario, irrationnel, et non du plus logique et le plus probable. Il ne faut pas que les échecs passés bloquent la perception d’informations d’une importance cruciale. Le danger ne réside pas dans l’incapacité à prévoir une catastrophe, mais dans le fait que les gouvernements la prévoient, la jugent improbable et continuent à ne rien faire.
Aujourd’hui, les Européens s’entraînent à des scénarios d’attaques contre les infrastructures et à de répression de troubles civils, tandis que le Canada modélise des réponses à une invasion américaine. Des scénarios inimaginables en 2021 sont régulièrement examinés lors de jeux de guerre. Cela signifie-t-il qu’ils ont repris leurs esprits ?
Imaginons maintenant qu’en novembre 2021, les dirigeants occidentaux aient cru leurs services de renseignement et agi non pas comme des observateurs inquiets investis de pouvoir, mais comme des dirigeants responsables capables de prévenir la guerre.
Le Pentagone aurait pu transférer des milliers de systèmes antichars en Ukraine, non pas en février, alors que les chars étaient déjà à la frontière, mais en décembre, lorsque cela avait un sens stratégique.
Bruxelles aurait pu mettre en place un mécanisme de sanctions avant l’invasion : couper le SWIFT, geler les avoirs, instaurer un embargo pétrolier. Ces mesures, prises à l’avance, auraient privé Poutine de ses calculs sur la soumission stratégique de l’Europe.
Washington aurait pu rendre publiques les images satellites en décembre lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, comme cela avait été le cas lors de la crise des Caraïbes (et avait fonctionné).
L’OTAN aurait pu déployer des troupes aux frontières orientales avant la crise, et non en réponse à celle-ci.
Kyïv aurait pu préparer la société, non pas en criant au désastre, mais par un travail discret et méthodique : réservistes et réserves, logistique d’évacuation, planification de l’aide des alliés. Et miner les frontières.
Enfin, il aurait été possible de faire comprendre à l’élite russe : nous connaissons les détails du plan, nous connaissons les noms, nous connaissons le prix. C’est votre guerre, elle ne sera pas rapide. Vous en souffrirez personnellement, nous frapperons là où cela vous fera mal.
Confronté à une Ukraine armée et mobilisée, à un Occident uni et à sa propre élite consciente du coût personnel de la guerre, Poutine aurait pu battre en retraite, non par pacifisme, mais par peur.
Rien de tout cela ne s’est produit. Non pas parce que la vérité était inconnue, elle était à la portée de tous ceux qui voulaient la connaître, mais parce que chacun espérait que cela passerait. Non pas parce qu’il n’existait pas d’outils : ils existaient et étaient répertoriés dans les rapports de renseignement. Mais simplement parce que les systèmes de prise de décision — à Berlin, Paris, Kyïv, et en partie à Washington — fonctionnent exactement comme Jack London l’a décrit dans Martin Eden : on récompense ceux qui disent ce qu’on attend d’eux et on rejette ceux qui disent ce qu’ils voient.
Kahl n’était pas une exception, mais un exemple parfait d’aveuglement politique. Ah oui, c’est qu’il avait des rendez-vous prévus…
Contrairement au dicton, la première victime de la guerre n’a pas été la vérité, car elle était connue. La première victime a été la volonté des dirigeants d’agir à l’encontre de ce qu’on attendait d’eux.
Et c’est la principale conclusion que l’on peut tirer de l’enquête du Guardian.
Traduit du russe par Desk Russie
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<p>Cet article Pourquoi la direction ukrainienne n’a pas écouté les avertissements américains a été publié par desk russie.</p>