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Alerte sur une menace existentielle

Le 23 septembre 2026, Desk Russie, avec le soutien du Centre Thucydide de l’Université Paris-Assas, a organisé une table ronde consacrée au totalitarisme au XXIe siècle. Les interventions de quatre spécialistes de la question, Bernard Bruneteau, Jean-Jacques Rosat, Philippe de Lara et Pierre Raiman, ont été suivies d’un débat passionnant. Desk Russie publie l’essai de Pierre Raiman, basé sur son intervention, qui analyse les régimes russe, chinois, iranien et nord-coréen formant ce qu’il appelle « un axe » : il s’agit des expressions spécifiques du modèle totalitaire. Nous publierons les autres interventions dans nos prochaines parutions.

Le mot relégué

Quand un mot quitte le vocabulaire, la chose n’a pas toujours quitté le monde. Après la dissolution de l’Union soviétique, le totalitarisme semblait promis aux musées : un phénomène du XXᵉ siècle, enterré à Berlin, classé dans les archives de Moscou. Le Parti régnait pourtant à Pékin, les Kim à Pyongyang, les mollahs à Téhéran. On trouva à ces survivants un nom plus commode, presque rassurant : l’autoritarisme. La fin de l’Histoire avait été annoncée en 19899. Le marché ferait le reste.

Trente-cinq ans plus tard, le paysage dément la relégation, les régimes que l’on croyait en sursis ont mué ; surtout, ils se sont trouvés. La Russie mène en Europe la plus grande guerre depuis 1945. Xi Jinping a rendu au Parti ce que les réformes lui avaient laissé échapper. La République islamique se remet à ses Gardiens. La Corée du Nord, dynastie communiste devenue puissance nucléaire, envoie ses soldats mourir à Koursk. Comment un phénomène réputé suranné peut-il durer, se renouveler et s’étendre ? Le totalitarisme n’est pas le passager clandestin embarqué dans le nouveau millénaire, mais une nouveauté paradoxale : la continuation, sous d’autres formes, d’une possibilité que le siècle précédent n’avait pas épuisée.

Ce paradoxe n’est pas une querelle d’historiens. La guerre froide avait un adversaire principal, des traités de désarmement, des lignes et des téléphones rouges. Elle avait surtout une pensée. En 1947, George Kennan publiait « Les sources de la conduite soviétique13 », qui allait orienter pour quarante ans la politique occidentale. Quatre ans avant Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme14, Kennan écrit : « Seul le Parti devait avoir une structure. Tout le reste devait être une masse amorphe. » La vérité est « créée par les dirigeants eux-mêmes » et peut « varier de semaine en semaine ». Ces traits dureront, prévient-il, « jusqu’à ce que la nature interne du pouvoir soviétique ait changé ». Aujourd’hui, quatre puissances conjuguent leurs forces contre nos libertés et – innovation totalitaire – l’arme nucléaire sert à sanctuariser des conquêtes. En face, ce ne sont pas seulement les arsenaux qui font défaut, c’est d’abord la pensée.

Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle, c’est commencer par renoncer à l’attendre sous ses anciens habits. Karl Jaspers l’écrivait dès 1954 : « Le totalitarisme n’est ni le communisme, ni le fascisme, ni le national-socialisme ; ces régimes ne sont que des formes qu’il a déjà prises. Plus universel que chacun d’eux, il est la menace redoutable que la “civilisation” de masse fait peser sur l’humanité à venir15 ». Il fallait, disait-il, le reconnaître à ses tout premiers signes. Mais comment lire des signes que nos catégories dérobent au regard ? Le plus visible porte un nom ancien : l’axe.

L’axe, ou ce autour de quoi le monde est convié à tourner

Le mot a une date et un lieu. Le 1ᵉʳ novembre 1936, place du Dôme à Milan, Mussolini décrit l’entente scellée la semaine précédente avec Berlin comme un axe autour duquel pourraient collaborer « tous les États européens animés d’une volonté de collaboration et de paix16 ». L’Éthiopie était déjà conquise et les gaz déjà employés. L’axe préparait la guerre dans la langue de la paix. Cette première inversion contient toutes les autres.

Le 4 février 2022, la scène se rejoue. Vladimir Poutine et Xi Jinping proclament à Pékin une amitié « sans limites », qui ne vise, assurent-ils, aucun pays tiers17. Le soir même s’ouvrent les Jeux d’hiver. Moins de trois semaines plus tard, les chars russes roulent vers Kyïv. La proclamation de paix sert à nouveau d’antichambre à la guerre.

Depuis, l’axe s’est ébranlé. Les drones iraniens sortent par milliers des usines du Tatarstan. Les obus nord-coréens, puis les soldats, comblent les manques de l’armée russe. La Chine achète le pétrole et fournit les machines-outils à l’industrie de guerre de Moscou. Le 3 septembre 2025, sur la tribune de Tian’anmen, Xi Jinping, Poutine et Kim Jong-un regardaient défiler l’armée chinoise. Le président iranien était lui aussi présent18.

Une alliance ? Pas au sens de l’OTAN : ni commandement intégré ni clause de défense commune. Mais Berlin et Rome n’avaient pas davantage d’état-major commun en 1936. Ce qui fait un axe, c’est l’orientation, le mouvement. Chacun poursuit son empire régional : l’Ukraine, Taïwan, l’arc chiite, la péninsule coréenne. Tous cherchent à écarter la contagion des libertés qui menacent leur pouvoir.

Pourquoi la liberté leur est-elle si insupportable ? Parce qu’elle les dément. L’Ukraine qui choisit l’Europe prouve qu’un peuple déclaré « frère » peut décider autre chose que Moscou. Taïwan, qu’une démocratie chinoise existe. La Corée du Sud prospère dans la langue même du Nord ; Pyongyang en bannit la K-pop comme l’URSS, autrefois, le rock19. En Iran, le miroir est dans la rue : depuis la mort de Mahsa Amini, chaque femme qui sort tête nue renvoie au régime le visage qu’il voulait voiler. Autant de preuves qu’un autre avenir est possible.

Orwell avait imaginé dans 1984, trois empires qui changent d’alliance comme de mensonge. Il n’avait pas prévu des régimes que tout sépare et qui, sans se ressembler, se reconnaissent. Que reconnaissent-ils donc les uns chez les autres ? Aucun ne reproduit seul une forme historique des totalitarismes ; ensemble, ils définissent l’ossature d’une modernité alternative, que fédère un même nom que nous avons retiré de notre vocabulaire.

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Devant un graffiti « Femme, vie, liberté » à Rasht, en Iran, le 23 novembre 2022. Photo : Mahbodzr / Wikimedia Commons

Le mot retiré

Ce qui n’a plus de nom cesse d’être vu, car notre compréhension du monde s’arrête aux confins de notre langage. Les chancelleries raisonnent par dossiers, quand le flou obscurcit ce que les faits relient, le champ de vision se rétrécit. Diplomates, universitaires et gouvernants ont vu des autocraties un peu rudes, des partenaires difficiles, des marchés à conquérir.

Après la chute du Mur, le mot fut congédié, souvent contesté jusque pour le passé : certains historiens n’y voyaient qu’une arme de la guerre froide20. Il avait déjà été remisé, dans les années 1970, par une soviétologie qui traitait l’URSS en société industrielle comme les autres. En 1979, un manuel classique changea de titre : le régime ne régnait plus, il gouvernait21. Les dissidents, Sakharov, Soljenitsyne, Havel, gardaient le mot parce qu’ils vivaient la chose. Dans Alphaville, en 1965, Godard avait imaginé une cité où le dictionnaire perd chaque jour les mots qui pourraient nourrir la dissidence22. Un quart de siècle plus tard, nul ordinateur n’était nécessaire pour effacer totalitarisme : nous nous en sommes chargés, en croyant nous tourner vers l’avenir.

Que coûte un mot perdu ? Relisons février 2022. L’Allemagne croyait au changement par le commerce. Le 4, jour de l’amitié « sans limites », Gazprom propose Gerhard Schröder pour son conseil23. Le 7, Macron passe cinq heures au Kremlin, à l’autre bout d’une table de six mètres24. Le 9, Dominique de Villepin dit ne pas croire « en une Russie impérialiste, incontrôlable, expansionniste25 ». Le 24, les chars entrent en Ukraine. Le commerce devait changer la Russie. Celle-ci en a fait une arme.

L’erreur tenait au diagnostic porté sur le régime : l’autoritarisme était devenu la catégorie suffisante. Elle masquait la dynamique totalitaire, faite d’ambition impériale, de refus des libertés autonomes et de crainte de la contagion démocratique. Un accord peut suspendre cette dynamique sans l’abolir. À Budapest, Minsk : les signatures n’ont pas arrêté l’expansion russe26.

Comment avons-nous pu nous aveugler ? Le concept d’autoritarisme dilue cette différence. Catégorie fourre-tout, il range ensemble le monarque qui veut durer et le Guide qui veut exporter sa révolution, le général qui garde sa caserne et le Parti qui dessine un ordre mondial. Ainsi employé, le mot dispense de penser et de s’inquiéter.

Héritages, masques et métamorphoses

Néo-totalitaire plutôt que nouveau : le préfixe ne désigne pas ce qui naît, mais ce qui renaît sous une forme neuve. Le totalitarisme, disait Jaspers, survit à ses formes. Il resurgit parfois là où il semblait mort, comme en Russie. Poutine hérite du KGB, Xi du Parti de Mao, les Gardiens de la révolution de Khomeini et Kim de son grand-père. Le XXᵉ siècle fut celui des fondations, le XXIᵉ est celui des héritages. Mais que réclament ces héritiers ? Non la foi du fondateur, seulement son appareil. Le siècle n’a connu qu’un nouveau totalitarisme véritable, l’État islamique, son califat proclamé en 2014, sa terreur filmée, les Yézidis désignés comme ennemis jusqu’au génocide27. Il fallut, pour le briser, des combattants kurdes au sol et des avions alliés dans le ciel.

Jaspers décrivait un Protée qui change de masque à chaque instant et vous glisse des mains28. L’image contient à la fois le masque et la métamorphose. Le masque trompe celui qui regarde : la Russie a envahi l’Ukraine en parlant d’« opération militaire spéciale » et de « dénazification ». Hier, c’était la coexistence pacifique, proclamée l’année où les chars soviétiques écrasèrent Budapest. Aujourd’hui, ce sont les valeurs traditionnelles, le Sud global, l’anticolonialisme d’une puissance qui colonise l’Ukraine. La métamorphose transforme le régime lui-même : doctrine, base sociale et appareil changent ; la finalité demeure. Le piège joue dans les deux sens : nous avons pris le masque du commerce pour une mue, et la mue impériale de la Russie pour un masque, une rhétorique à usage intérieur.

En Russie, de la Tchéka au FSB, l’appareil a survécu à l’idéologie. En décembre 1999, Poutine ressentant un besoin de vénérer les ancêtres, faisait remettre à la Loubianka la plaque de Iouri Andropov, le chef du KGB de Brejnev29. Le marxisme a cédé la place au « monde russe », la nomenklatura aux clans. Les Ukrainiens ont nommé ce composé le rachisme [ou ruscisme, mot-valise alliant « Russia » et « fascisme », NDLR]30 : des traits fascistes, staliniens et mafieux, au service d’un empire et l’oreille y entend aussi le racisme d’un empire qui refuse à ses voisins le droit d’être un peuple.

Deng Xiaoping ouvre l’économie sans ouvrir la politique ; les chars de Tiananmen en fixent la limite. En accueillant Pékin à l’OMC en 2001, l’Occident croit encore que la prospérité apportera la liberté. La prospérité est venue, et c’est elle qui a payé la cage. Sous Xi Jinping, le Parti affirme qu’il « dirige tout31 » ; la surveillance algorithmique donne à cette ambition les moyens d’une modernité nouvelle.

La Corée du Nord a poussé la mue jusqu’à la dynastie communiste. Le régime qui promettait d’abolir les privilèges de la naissance se transmet depuis trois générations. Le fantasme de l’Un, que Claude Lefort voyait au cœur du totalitarisme32, y a pris corps : un peuple sans divisions, fondu dans le corps de son chef, l’égocrate (le maître qui ne reconnaît rien hors de lui), mot que Lefort tire de sa lecture de Soljenitsyne, qui qualifie Staline33. Ce rêve d’un peuple sans divisions, Zamiatine l’avait poussé jusqu’à son terme dans Nous autres dès 1920 : sous le Bienfaiteur réélu chaque année à l’unanimité, l’État Unique réduit les hommes à des alphanumériques, règle jusqu’à leurs amours et fait opérer les cerveaux pour en extirper l’imagination34.

En Iran, la théocratie glisse vers le pouvoir militaro-mafieux des Gardiens : la « République des képis » prend le pas sur celle des turbans. Mehran Tamadon, qui a filmé les miliciens pendant plus de douze ans, décrit un régime à deux corps35. Le premier est l’État tentaculaire qui surveille et contrôle. Le second, la masse armée des miliciens, greffée à l’État mais libre d’agir, qui croit encore, jouit de ses privilèges et tue pour les garder.

Arendt avait décrit ce dédoublement : un État de façade, et derrière lui le mouvement où se loge le pouvoir réel36. Cette distinction aide à lire, sous des formes différentes, la démobilisation d’une majorité qui obéit sans croire et la mobilisation d’une minorité qui croit et frappe.

Le pouvoir plus que la foi

Ces minorités servent des maîtres dont la foi se confond avec le pouvoir. Dans Le Talon de fer, en 1908, premier roman de politique-fiction, Jack London faisait dire à un oligarque : « Ni Dieu, ni Mammon, mais le Pouvoir37 ! » Cette passion éclaire les totalitarismes du XXIᵉ siècle. Refaire l’homme n’est plus leur seule ambition : le pouvoir permet l’appropriation mafieuse de l’économie, qui exige en retour sa confiscation. Les siloviki russes en sont l’archétype ; les Gardiens iraniens, maîtres d’un empire économique et de circuits de contrebande, en sont proches. Pour ces castes de privilégiés, perdre le pouvoir serait tout perdre.

L’impunité est un message

À quoi mesurer un tel pouvoir ? D’abord à ce qu’il fait chez lui. Dans le prolongement de Jaspers, qui demandait de regarder moins ce qu’un régime prétend être que le sort réservé aux êtres humains dans ses frontières38. L’impunité intérieure prépare les violences qui débordent au-dehors.

Le XXᵉ siècle l’avait montré. Dès 1933, les Juifs allemands furent dépouillés et humiliés. En 1936, le monde vint aux Jeux de Berlin. En 1938, à Évian, il se déclara navré, mais sans place pour les accueillir. La famine organisée en Ukraine et la Grande Terreur précédèrent Katyn et les déportations baltes.

Le XXIᵉ siècle a répété la leçon sans l’apprendre. Pendant la seconde guerre de Tchétchénie, Grozny fut rasée, des camps de filtration ouverts, des dizaines de milliers de civils tués39. En 2006, Poutine présidait le G8 à Saint-Pétersbourg. La méthode passa en Géorgie, en Syrie, puis en Ukraine, où les camps reparurent et où Marioupol subit le sort de Grozny.

L’Iran avait suivi le même chemin. La République islamique s’est choisi des ennemis intérieurs, des bahaïs aux athées et aux homosexuels. À l’été 1988, des commissions envoyèrent à la potence des milliers de prisonniers politiques. L’un de ces juges, Ebrahim Raïssi, devint président en 202140.

Au Xinjiang, plus d’un million d’Ouïghours ont été internés ; le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a refusé d’en débattre41. Au Tibet, le régime éloigne les enfants de leurs familles42 dans des internats. À Hong Kong, la loi de sécurité nationale de 2020 a étouffé la presse et l’opposition. Jimmy Lai, fondateur de l’Apple Daily, a été condamné en février 2026 à vingt ans de prison43. Il en a soixante-dix-huit. Les capitales occidentales ont protesté, puis sont retournées à leurs affaires.

L’impunité n’est pas une absence, c’est un message. Au régime, elle apprend ce qu’il pourra se permettre au-dehors ; aux voisins, à détourner le regard. Ces régimes se mesurent donc d’abord à la liste de leurs victimes intérieures.

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Défilé militaire à Pékin, le 3 septembre 2025 // kremlin.ru

Totalitarismes et empires

Arendt distinguait l’impérialisme colonial britannique et français, avide d’accaparer les richesses d’outre-mer, de l’impérialisme continental des pan-mouvements44. Pangermanisme et panslavisme voulaient englober les peuples voisins au nom d’une parenté de sang ou d’âme, au mépris des frontières et du droit. Elle voyait dans ces mouvements l’un des antécédents du totalitarisme, celui que Moscou a ressuscité. Le « monde russe » en réactive la logique : un pan-mouvement devenu doctrine d’État45. La frontière de la Russie, disait son président en 2016, ne s’arrête nulle part46.

Pourquoi un pouvoir qui démobilise son peuple a-t-il tant besoin d’empire ? En interdisant la politique au-dedans, il lui faut un front. L’expansion devient une source de mobilisation : elle militarise son peuple et ceux qu’il annexe. L’idéologie impériale lui donne ses justifications. Sur la carte, la conquête se maquille en droit historique.

Chacun a son masque impérial. Pékin parle de réunification et de réparation d’un siècle d’humiliation : l’annexion se présente comme la guérison d’une blessure. Téhéran a bâti un empire sans annexion, fait de milices, de corridors d’armes, de loyautés confessionnelles et d’États parasitant les États. Pyongyang, en fournissant obus et soldats à Moscou, participe à la guerre impériale russe et pratique un impérialisme de sous-traitance.

L’axe dispose de la profondeur eurasiatique, de ressources et de capacités industrielles qui soutiennent son effort de guerre. Ses ambitions portent aussi sur les passages stratégiques : Taïwan, Ormuz, Bab el-Mandeb, la Baltique47. Aux terres s’ajoutent les routes : contrôler les gorges permet de peser bien au-delà des territoires conquis.

Reste la distinction arendtienne : l’impérialisme conquiert des territoires ; la domination totalitaire tend à supprimer tout dehors. La Russie fait les deux : annexer l’Ukraine lui donnerait des terres et des hommes, tout en effaçant une liberté voisine. Un empire de plus, un miroir de moins.

La superfluité des êtres et de la vérité

Que pèse un être humain derrière cette clôture ? Arendt nommait superfluité la condition d’êtres rendus inutiles à un monde commun48. Le XXIᵉ siècle en renouvelle les formes. Les camps du XXᵉ siècle tuaient ceux déclarés de trop ; les régimes d’aujourd’hui tirent profit de leur mort. Le superflu est paradoxalement devenu une ressource.

La Russie, qui proclame les Ukrainiens peuple frère, leur prend leurs enfants, plus de vingt mille selon Kyïv49. Dans ses régions pauvres, primes d’engagement et indemnités de décès peuvent rendre un homme plus rentable mort que vivant : c’est la deathonomics50.

Le Hamas a massacré des Israéliens le 7 octobre, puis exposé les civils de Gaza en combattant parmi eux et en les laissant sans abri sous les bombes. Dans cette stratégie, la mort palestinienne devient une ressource de propagande. Double superfluité, les uns sont éliminés comme ennemis ; les autres, sacrifiés comme martyrs, utiles pour défaire Israël par la narration, sans que ce piège efface la part qui revient à l’État hébreu.

En janvier 2026, le régime iranien a coupé Internet et tiré sur sa jeunesse. Plus de sept mille morts identifiés un à un, des dizaines de milliers selon les estimations les plus hautes51. Tiananmen, avec ses centaines ou ses milliers de morts52, restait comme le sommet d’une répression brutale et sanglante. Téhéran a franchi le pas qui mène de la répression à la superfluité : il ne s’agit plus seulement de briser une révolte, mais de sacrifier une génération irréductible. Une telle démesure empêche désormais les Iraniens d’imaginer jusqu’où le pouvoir peut aller53. « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible », écrivait David Rousset au retour des camps54.

Les êtres ne sont pas seuls à devenir superflus. La propagande du XXᵉ siècle avait un ministère, un journal qui s’appelait la Vérité, des haut-parleurs dans les usines55. Celle du XXIᵉ siècle n’a plus besoin de ministère. Elle est superfluide, au sens des physiciens, coule sans frottement, remonte les parois et s’échappe par les plus petits pores. Les réseaux sociaux, conçus pour vendre de l’attention, lui offrent gratuitement ce que Goebbels devait bâtir, la diffusion, le ciblage, la répétition. Usines à trolls et comptes chinois par dizaines de milliers56 ne cherchent plus à convaincre, mais à saturer. En octobre 2023, des étoiles de David peintes sur des murs parisiens ont été propulsées en ligne par un réseau que l’État français a rattaché à la Russie57 : le geste comptait moins que sa circulation. Christopher Paul et Miriam Matthews ont décrit cette « lance à incendie du mensonge58 » : volume, vitesse, indifférence à la cohérence. En Chine, l’inondation de contenus complète la peur et la friction59.

Que devient alors la vérité ? Le pouvoir totalitaire réécrivait les faits et effaçait les visages des photographies. Il peut désormais noyer le fait parmi les contenus : rien n’est vrai et tout est possible60. Arendt décrivait déjà un sujet idéal pour lequel fait et fiction, vrai et faux ne se distinguent plus61. Les réseaux donnent à cette entreprise une vitesse et une participation nouvelles. La vérité elle-même est superflue : chacun peut relayer ce qui détruit sa faculté de juger. En Russie, l’idéologie se coproduit ainsi par les clics, les vidéos et les messages Telegram62.

Dans Le Testament du docteur Mabuse, interdit par Goebbels en 193363, le criminel mort continue de dicter, voix sans corps derrière un rideau. L’IA donne à cette fiction une portée nouvelle : des réseaux russes publient des millions d’articles destinés à nourrir les modèles64 ; le clonage vocal fait circuler de nouveau les discours d’Hitler65. La parole se détache de celui qui l’a prononcée et continue d’agir. Le Guide de Téhéran, dont nul ne sait s’il vit encore, en esquisse la version d’État. Jaspers voyait le totalitarisme comme un spectre qui boit le sang des vivants et devient réel, tandis que ses victimes se survivent en cadavres ambulants66. Le spectre trouve-t-il dans l’IA une voix nouvelle afin que les humains, comme le docteur Baum de Fritz Lang, possédés, exécutent ?

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Image tirée du film Le Testament du docteur Mabuse (1933) de Fritz Lang.

Le Mal hors champ

Mabuse n’est qu’un personnage de fiction, mais « l’imaginaire est toujours une impatience de la connaissance », écrivait Hermann Broch67. Dès 1879, à l’aube de l’impérialisme, Les Cinq Cents Millions de la Bégum68, de Verne contenait tout : la cité-usine où les hommes deviennent des matricules, le canon géant et son obus à gaz, le racisme savant, le projet d’anéantir une ville pour l’exemple. En 2020, dans Le Diable n’existe pas69 de Mohammad Rasoulof, à Téhéran, un père de famille fait ses courses, puis appuie à l’aube sur le bouton des pendaisons. La banalité du mal apparaît à l’ombre d’un système de Mal radical qui organise la mise à mort. Un soldat tue pour obtenir une permission, puis découvre qui il a tué. Il a obéi sans penser. L’ordre reçu, rappelait Jaspers en 1946, n’efface pas la culpabilité morale70. Un conscrit refuse enfin de tuer et s’enfuit. L’espoir est dans ce refus.

En février 2022, un lieutenant russe, Lev Stoupnikov, se réveille devant des vidéos d’hélicoptères au-dessus de villes ukrainiennes. « Ils larguaient des bombes sur des civils innocents. C’était le Mal71. » Il n’a besoin d’aucun concept, le Mal se reconnaît à ce qu’on voit. Autour de lui, on récite le masque du Bien : villages « libérés », « nationalistes » tués. Il fera du refus une arme, et lui qui a juré fidélité à la patrie informe alors le commandement ukrainien sur les positions russes.

Et la diplomatie, que fait-elle de ce Mal ? La pseudo-Realpolitik le place hors champ72. Elle ne le nie pas mais le rend secondaire, le renvoie à l’après des négociations. Le 24 février 2025, trois ans jour pour jour après l’invasion, le Conseil de sécurité déplorait les morts du « conflit Russie-Ukraine » sans nommer l’agresseur73. Les victimes disparaissent une première fois dans le crime, une seconde fois dans le communiqué. Ce hors-champ est le pendant de la confusion entre autoritarisme et totalitarisme : retirer le mot totalitarisme n’a pas écarté le mal : cela lui a accordé l’avantage du hors-champ. C’est ce que j’appelle le désaxement74.

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Image tirée du film Le Diable n’existe pas (2020) de Mohammad Rasoulof

Conclusion : la peur de la liberté

Une question demeure, la plus dérangeante. Pourquoi ces régimes durent-ils et trouvent-ils, jusque chez nous, des admirateurs ? Erich Fromm nommait en 1941 la fuite devant la liberté75. Peur de la liberté des femmes, réprimée à Téhéran au nom de Dieu et à Moscou au nom de la famille ; peur du chaos économique, entretenue par le souvenir des années 1990 ; nostalgie de l’URSS, dont Poutine a fait de la chute « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle76 ». Ces peurs traversent aussi nos sociétés. Les masques de l’axe y trouvent leurs prises.

En mars 1970, un académicien encore couvert d’honneurs écrit à Brejnev, Kossyguine et Podgorny. Andreï Sakharov tente d’avertir le régime : « Nous accusons un retard infini en informatique. […] Or la puissance de notre parc de calculateurs est des centaines de fois inférieure à celle des États-Unis, et quant à l’emploi des ordinateurs dans l’économie, l’écart y est si grand qu’il est impossible même de le mesurer. Nous vivons tout simplement à une autre époque77. » La lettre reste sans réponse. Vingt et un ans plus tard, l’Union soviétique s’effondre. Les causes en sont nombreuses, mais l’une tient dans cette phrase : le totalitarisme soviétique a perdu la course du calcul.

Rien ne garantit que cette chance se reproduise. L’affrontement avec l’axe se joue sur les réseaux, l’intelligence artificielle et les robots, et sur ce terrain, la Chine marche au coude à coude avec les États-Unis ; la Russie emprunte, « trolle » et pirate. L’Europe ne vit peut-être pas à une autre époque, mais un ancien président de la Banque centrale européenne, dans son rapport de 2024, l’avertit d’une « lente agonie78 » La lettre de Sakharov a changé de destinataire. La victoire n’est pas acquise, et c’est le sens de cette alerte.

Il y a plus. Jaspers décrivait dès 1931 la civilisation de masse et son appareil ; en 1954, il voyait dans le totalitarisme non une révolte contre elle, mais la menace qu’elle porte en elle79. Réseaux et intelligence artificielle sont la civilisation de masse de ce siècle, atomisée écran par écran, et l’axe a déjà entrepris de l’organiser, Pékin par le crédit social, Moscou par ses usines à trolls. Le choc qu’elle inflige à l’humanité n’est donc pas qu’une compétition de puissance ; il porte sur ce que Jaspers appelle l’être-soi, que l’appareil menace de réduire à une fonction. C’est là que la peur de la liberté trouve aujourd’hui sa prise la plus large.

Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle, c’est remettre au centre la nature des régimes, le sort de leurs victimes et ce qui leur rend une liberté voisine insupportable. Un axe est ce autour de quoi l’on convie le monde à tourner. À nous de nommer ceux qui lancent l’invitation, et de la décliner.

<p>Cet article Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (1438 mots)

Déplacée durant les premiers mois de la guerre, Natalia travaille désormais pour Médecins du Monde à Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine. En juillet 2026, elle apprend que son mari est porté disparu au front: tué ou fait prisonnier. C’est l’aide aux autres personnes en situation de détresse qui lui permet de porter ce poids énorme. Portrait d’une résistante ukrainienne, mère de deux enfants.

Natalia se tient très droite sur sa chaise. À côté d’elle, Olena, l’interprète, lui jette un regard complice. Les deux femmes se connaissent depuis bien avant la guerre. Dans l’abri du sous-sol qui fait office de salle d’entretien cet après-midi, elles se remémorent leurs souvenirs de jeunesse à Mykolaïv.

Natalia a passé son enfance dans la ville portuaire et industrielle du sud de l’Ukraine. Après un Master en science de l’éducation, elle décroche un poste de travailleuse sociale dans une école. « Côtoyer des enfants m’a préparée à travailler avec des adultes », lance-t-elle. Ses traits sont relâchés, son visage garde cet air ironique que j’ai remarqué chez elle depuis plusieurs jours. Comme si rien n’avait vraiment d’importance.

Dans la décennie qui précède la guerre, Natalia rencontre son mari et donne naissance à deux petits garçons. La vie paraît simple, malgré les tensions à l’Est du pays. Mais tout s’accélère très vite. Fin février 2022, l’armée russe envahit l’Ukraine. Par la Crimée annexée, elle remonte, prend la région de Kherson puis encercle à moitié Mykolaïv. La ville est bombardée sans répit, les habitants sont obligés de se barricader chez eux.

Le passage à l’humanitaire

« J’ai décidé de partir à Odessa avec mes deux enfants, raconte-t-elle. J’avais un peu de famille là-bas qui pouvait m’aider pour les premiers mois ». Dans la cité maritime, Natalia décide de se tourner vers le secteur humanitaire et trouve un emploi de travailleuse sociale dans l’ONG italienne Intersos. « Nous soutenions des déplacés de guerre et, sans m’en rendre compte, j’en étais devenue une. L’envie d’aider était devenue très forte », explique-t-elle.

Deux ans passent et Natalia est embauchée à ACTED, une ONG française, pour le même genre d’activités. Mais sa ville d’origine lui manque. Surtout que son mari est resté tout ce temps à Mykolaïv, en faisant régulièrement des allers-retours pour voir sa femme et ses enfants. Sans être mobilisé, il y aide sans relâche les forces armées ukrainiennes. Cela fait longtemps maintenant que les troupes russes ont été repoussées à 70 km de Mykolaïv. Le front bouge peu depuis plusieurs années. Natalia décide donc de multiplier les entretiens d’embauche pour retrouver un travail dans sa ville natale.

Fin 2024, elle passe ainsi un entretien en visio avec la coordinatrice médicale de Médecins du Monde (MdM). Derrière l’écran, surprise : le visage d’Olena apparaît à côté de sa future employeuse. Les deux anciennes amies s’étaient perdues de vue depuis le début de la guerre. Natalia tourne la tête vers Olena avec une petite moue de nostalgie.

L’effondrement

Soudain, le bruit d’un troupeau qui cavale interrompt l’entretien. L’alerte aérienne a redémarré et nous venons de recevoir par WhatsApp une alerte « marron » (alerte maximale, tout le monde à l’abri). Les employés de MdM sont tous descendus dans les sous-sols. Pour notre entretien, Natalia et Olena ont voulu prendre de l’avance. L’alerte « marron » a déjà sonné six fois cet après-midi, généralement à cause d’un drone russe faisant des va-et-vient au-dessus du centre-ville. Voyant que nous sommes en plein travail, les collègues se massent dans l’autre petite salle de l’abri. Tandis que Natalia continue son récit, un énorme bruit sourd se fait entendre. Un bruit de tôle que l’on jette violemment par terre. Mes deux interlocutrices baissent les yeux quelques secondes. L’objet vient d’exploser quelque part dans la ville.

« J’imagine que tu veux que je parle de mon mari maintenant ? », me demande Natalia d’une voix neutre. Avant que je puisse répondre, elle reprend le fil de son histoire. Fin 2025 arrive ce qui est désormais courant dans les familles ukrainiennes : son mari est mobilisé. Il part au front du jour au lendemain. En mars dernier, Natalia a le droit de lui rendre visite durant un seul jour, dans une caserne à l’arrière du front.

Quelques mois passent, nous sommes maintenant le 3 juillet 2026. Pour la première fois, le dos de Natalia se plie légèrement, sa tête se relâche comme si elle était soudain devenue trop lourde. Elle la pose entre ses mains. « Ce jour-là j’étais au bureau, dit-elle simplement. Des policiers m’ont appelée pour me dire que mon mari était porté disparu au combat depuis une semaine. » La traductrice baisse les yeux mais Natalia relève la tête pour planter son regard dans le mien : « Tu te rends compte, j’ai pu pleurer au travail. Je ne pensais pas pouvoir le faire un jour », s’exclame-t-elle.

Car en Ukraine, tout le monde sait ce que veut dire « porté disparu ». Son mari ayant été vu pour la dernière fois en zone « grise » – territoire contesté, contrôlé dans les faits par aucune des deux armées, – Natalia sait que les chances de retrouver son mari sont minces. « Soit il est mort là-bas et ce sera dur de le retrouver, soit il a été capturé par les Russes », explique-t-elle.

L’entraide

Le lendemain de l’annonce, Natalia doit se rendre au commissariat pour laisser son ADN afin d’aider l’armée dans ses recherches. Mais le processus de recherche, coordonné par la Croix-Rouge qui est censée se coordonner aussi avec l’armée russe, est souvent très long. « Je connais même des femmes à qui on a demandé de venir identifier le corps de leur mari, mais il s’agissait en réalité d’un soldat Russe… », assure-t-elle.

Alors, comme un seul homme, toute l’équipe de MdM entoure la jeune femme. Sandrine, la cheffe de mission de l’ONG, propose aux collègues de lui faire ses courses, de s’occuper des tâches domestiques. Il faut lui rendre la vie la plus simple possible. Surtout qu’à la maison, elle doit être forte pour ses deux enfants, maintenant 10 et 15 ans, qui ne comprennent pas toujours ce qui leur arrive.

En parallèle, Natalia a pu consulter gratuitement une psychologue grâce à un programme gouvernemental conçu pour les vétérans. Les séances lui font beaucoup de bien. Elle a aussi rejoint plusieurs groupes de femmes de soldats disparus. « Entendre des histoires similaires ou même pires, ça m’a permis de comprendre que beaucoup de femmes vivaient la même chose que moi », explique-t-elle. Il y aurait plus de 60 000 soldats portés disparus en Ukraine.

Quand je lui demande si elle reste parfois optimiste, Natalia se redresse et reprend son air ironique. « Cela m’arrive, dit-elle, les yeux légèrement rougis. Mais maintenant je sais que ce n’est pas un problème de s’effondrer quelques fois. » Au-dessus, on entend ses collègues reprendre place derrière leur poste de travail, l’alarme est terminée. Natalia lève les yeux, l’air soulagée. Ici, elle n’est jamais seule avec son malheur.

<p>Cet article « J’ai pu pleurer au travail » : Natalia, femme de soldat porté disparu a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (2863 mots)

Lecture de Jean-François Bouthors, La vengeance d’Anna P., Lausanne, Noir sur Blanc, octobre 2026. 

Grand retour surprise d’Anna Politkovskaïa (1958-2006), journaliste d’investigation à Novaïa Gazeta tuée par balle dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou80. Personnalité d’exception, lanceuse d’alerte et militante des droits humains, elle consacra sa vie à la vérité et à la liberté de la presse. Dans son essai La Russie selon Poutine, elle surnommait Vladimir Poutine Akaki Akakievitch – soit l’archétype littéraire du « petit fonctionnaire » russe du XIXe siècle, le personnage de la célèbre nouvelle de Nikolaï Vassilievitch Gogol Le Manteau (1843). On retrouve aujourd’hui Akaki Akakievitch dans La vengeance d’Anna P., le roman de Jean-François Bouthors qui emprunte la voix de la journaliste pour lui rendre un hommage appuyé et proposer un retour à Anna Politkovskaïa.

À la fois roman et essai politique, ce livre palimpseste est notamment inspiré par la mise en scène de l’opéra Le Nez de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) par William Kentridge. Tout comme Kentridge transpose l’histoire de la nouvelle satirique Le Nez (1836) de Gogol dans le contexte d’abord de la Révolution russe de 1917 puis des purges staliniennes des années 1930, Bouthors prolonge l’histoire jusqu’à aujourd’hui pour prendre la mesure des métamorphoses du totalitarisme russe : « Le grand nez du pouvoir qui s’est émancipé du Parti se glisse partout et promet que tout ira bien grâce au flair infaillible de notre podpolkovnik [lieutenant-colonel], qui a revêtu non pas les habits d’un Super-Conseiller-d’État, mais ceux du Président-de-la-Troisième-Rome aspirant à étendre son règne sur tout le globe. Une domination salvatrice, nous dit-on ; mais nous savons bien ce qu’il en est. Je l’ai payé de ma propre vie, de même que plusieurs autres, avant et après moi, dont Alexeï Anatolievitch Navalny. » 

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William Kentridge, Nez 3, 2007 (imprimé en 2008, publié en 2010). Aquatinte et pointe sèche, 19,6 × 24,8 cm. © William Kentridge.

Ce « Je », Anna P., c’est bien entendu Anna Politkovskaïa que l’auteur ressuscite pour rappeler combien elle avait vu juste. Écrit en 2004 au lendemain de l’investiture de Poutine réélu président le 14 mars 2004, La Russie selon Poutine est une alerte restée lettre morte. Rappelons pourquoi la journaliste prit Akaki Akakievitch Poutine en grippe : « Parce que les années passent. Cet été, cela fera cinq ans que dure la deuxième guerre tchétchène qui a commencé pour que Poutine devienne président la première fois. Et on n’en voit pas la fin. […] AUCUN des meurtres d’enfants qui ont eu lieu lors des bombardements et des épurations depuis 1999 n’a été résolu, les meurtriers n’ont pas pris la place sur le banc des accusés. Poutine n’a jamais exigé d’enquête bien qu’on dise de lui qu’il adore les enfants […]. Pourquoi ai-je pris Poutine en grippe ? Pour tout cela. Pour sa nature criminelle. Pour son cynisme. Son racisme. Pour la guerre éternelle. Pour le mensonge. Pour le gaz répandu dans la salle du Théâtre Doubrovka [en octobre 2002, la prise d’otages à Moscou par un commando islamiste tchétchène s’achève avec l’emploi d’un gaz mortel par les forces russes] qui a tué tant de monde [130 personnes]. Pour tous les innocents tués au long de tout son premier mandat. Des morts dont on aurait très bien pu se passer81. »

Avec La vengeance d’Anna P., Bouthors souhaite « faire entendre sa voix une nouvelle fois » et dire aujourd’hui la vérité sur Poutine, la Russie et l’Ukraine. L’astuce est habile. La fiction permet d’imaginer les analyses que n’aurait pas manqué de formuler Anna Politkovskaïa si elle n’avait été assassinée il y a maintenant vingt ans. La vengeance d’Anna P. poursuit le travail de mise à jour des ressorts de l’histoire, la déconstruction de représentations fallacieuses de l’histoire contemporaine russe afin que l’Occident – « où l’on a vite oublié la leçon des dissidents » – saisisse les origines et la nature du pouvoir russe82. 

Inspiré et bien construit, le roman est dialogique à différents niveaux. Premièrement, par une remarquable intertextualité. L’omniprésence des figures phares de la littérature russe – Tchekhov, Gogol, Mandelstam, Boulgakov, Tsvetaïeva ou encore Akhmatova – rappelle le jardin secret d’Anna Politkovskaïa dont la thèse portait sur la poésie de Marina Tsvetaïeva (1892-1941). Comme le souligne Bouthors qui fut son éditeur aux éditions Buchet-Chastel : « La littérature est un outil de guerre contre Poutine. Lorsqu’on lit les auteurs russes, on découvre des traits profonds de la Russie qui éclairent ce qui se passe aujourd’hui. Si l’on se contente de rester le nez sur l’événement immédiat, on ne peut pas comprendre les déterminants profonds du conflit russo-ukrainien83. » 

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Éditions Noir sur Blanc

C’est ce qu’illustre dans le roman Lioudmila Ossipovna, professeure de lettres désireuse de « transmettre à notre jeunesse l’âme authentique de cette terre ». S’arcboutant sur Mandelstam, Chalamov et le travail de Memorial84, elle éclaire son amant Oleg Karamzine (personnage de fiction, journaliste et porte-plume du chef de l’État) sur l’histoire de l’Ukraine et lui explique les mystifications de Poutine. Pour le convertir ? Non, juste pour que subsiste entre eux deux une « étincelle de vérité ». Il y a beaucoup d’Anna Politkovskaïa lorsque Lioudmila synthétise de manière critique l’histoire russe et prend la défense de l’Ukraine. 

Mentionnant son livre Tchétchénie, le déshonneur russe, la narratrice prend le relais dénonçant le déshonneur russe : « Ce déshonneur, qui a ruisselé sur nous tous, commence toujours comme ça, Oleg : par une petite compromission, par une forme de paresse morale, par la volonté de ne pas voir ni savoir. Pavel l’avait compris. Où est-il aujourd’hui ? As-tu songé à prendre de ses nouvelles ? Je ne crois pas… Mais apprends de Lioudmila, au moins ceci : il y en a qui n’ont pas dans le sang la même résignation. »

Deuxièmement, par son interpellation récurrente non seulement d’Oleg ou encore de Poutine (qu’elle apostrophe par son diminutif Vova), mais aussi des lecteurs : « Je veux que vous éprouviez non seulement ce dans quoi nous vivons, mais ce dans quoi nos “organes” [soit les organes coercitifs du pouvoir85] s’efforcent de vous – oui, vous, lectrices et lecteurs ! – faire entrer insidieusement pour vous soumettre ou vous détruire de l’intérieur. » 

Bien entendu, le tour de passe-passe redonnant vie à la journaliste renforce cet effet qui voit le lecteur invité à comprendre tant le passé que le présent. Exemple avec Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022) dont l’aura est méticuleusement déconstruite par l’exposé du « plan » de Iouri Vladimirovitch Andropov86 (1914-1984). Avec un parti communiste incapable de se réformer, il fallait que le KGB reprenne la main et les rênes du pouvoir, d’abord avec Gorbatchev, puis avec Eltsine, et enfin avec Poutine. Enterré le communisme soviétique, place à la « transition », soit au passage « à un capitalisme sauvage dirigé par le KGB87 » faisant alliance avec le crime organisé – et ce depuis le début des années 1920.

« Tu commences à comprendre ? Non ? Mikhaïl Sergueïevitch fut l’instrument choisi par Andropov pour amorcer le virage nécessaire à la future captation des richesses par le clan des “réformateurs” guébistes et militaires, puisqu’à l’avenir la maîtrise du pouvoir reposerait sur celle de l’argent. » Et la narratrice de poursuivre : « Ce qui a commencé avec Gorbatchev – propulsé vers le sommet par Andropov – relevait plutôt de la ruse d’Ulysse, avec pour “cheval de Troie” deux mots : “reconstruction” et “transparence”. […] Ah ! Fabuleux euphémismes que ces mots, “perestroïka” et “glasnost”, pour habiller le grand chambardement qui devait redonner aux “organes” la puissance que le soviétisme avait dilapidée ! »

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De gauche à droite : Nuruddin Farah (Somalie) et Jiang Hao (Chine), respectivement lauréats des deuxième et troisième prix, Anna Politkovskaïa (premier prix pour son livre Tchétchénie, le déshonneur russe), Galia Ackerman et Svetlana Alexievitch. Berlin, octobre 2003, à l’occasion du Lettre Ulysses Award for the Art of Reportage // Archives de Galia Ackerman

La vengeance d’Anna P. est une odyssée dans les coulisses de l’histoire russe saisie sur le vif. Ce roman bien enlevé, riche en intrigues, est rythmé par un ton piquant et railleur alternant avec des passages didactiques plus soutenus. Bouthors démontre de manière convaincante la pertinence et surtout de l’actualité des analyses d’Anna Politkovskaïa démasquant un système poutinien qui n’hésite pas à recourir à une guerre totale – d’abord en Tchétchénie, puis en Ukraine – pour parvenir à ses fins. 

Le roman imagine le tour que prendra la guerre en Ukraine, un renversement du pouvoir et le sort qui attend Poutine. L’Histoire dira ce qu’il en sera. Et Oleg ? Aux dernières nouvelles, il est plongé dans les livres laissés par Lioudmila, notamment la correspondance entre Tsvetaïeva et Rilke : « Rainer, le soir tombe, je t’aime. Un train hurle. Les trains sont des loups, les loups c’est la Russie. » La littérature, Oleg et Anna crient vengeance. 

Ouvrages d’Anna Politkovskaïa publiés en français : 

Voyage en enfer. Journal de Tchétchénie, trad. Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Robert Laffont, 2000
Tchétchénie, le déshonneur russe, trad. Galia Ackerman, Buchet-Chastel, 2003
La Russie selon Poutine, trad. Valérie Dariot, Buchet-Chastel, 2005
Douloureuse Russie. Journal d’une femme en colère, trad. Natalia Rutkevich, Buchet-Chastel, 2006
Qu’ai-je fait ?, trad. Ada et Galia Ackerman, Buchet-Chastel, 2008

<p>Cet article Pied de nez à Akaki Akakievitch signé Anna P. a été publié par desk russie.</p>

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