Longtemps associée aux tragédies de l’histoire ukrainienne, l’Allemagne joue aujourd’hui un rôle décisif dans la défense de son indépendance. Mais cet engagement résistera-t-il à la lassitude des opinions publiques et aux pressions de Moscou ?
L’auteur plaide le soutien accru de l’Ukraine par l’Europe en expliquant que l’Allemagne joue un rôle central dans ce soutien, malgré les difficultés du chancelier Merz et la montée de l’AfD. Mais pour combien de temps ? Et comment accroître l’aide à l’Ukraine quand les contribuables européens ne veulent pas mettre la main dans la poche ? Pour l’historien britannique, la solution, c’est d’utiliser les avoirs gelés russes pour aider l’Ukraine. Poutine est convaincu que les démocraties européennes décadentes finiront par céder devant sa détermination impérialiste. À nous, les Européens, de lui prouver qu’il se trompe.
Vladimir Poutine intensifie à la fois sa guerre à grande échelle contre l’Ukraine et sa guerre de l’ombre contre le reste de l’Europe. Dans cette seconde guerre, son objectif principal est de briser le soutien européen à l’Ukraine afin de pouvoir soumettre ce pays, ce qu’il considère comme un enjeu existentiel pour l’avenir de la Russie et pour le sien. Si nous, dans le reste de l’Europe, devons nous préparer du mieux possible à nous défendre contre toutes les formes d’attaques hybrides, l’essentiel de notre riposte devrait consister à redoubler notre soutien à l’Ukraine. C’est elle qui constitue la cible principale de Poutine. C’est là, et là seulement, et non dans une confrontation faite de mille piqûres d’épingle hybrides, que la Russie de Poutine peut véritablement être vaincue et dissuadée de poursuivre son agression.
Dans un nouvel ouvrage remarquable, Warum Russland nicht aufhören wird (« Pourquoi la Russie ne s’arrêtera pas »), l’historien allemand Martin Schulze Wessel montre comment la politique de Poutine s’inscrit dans une tradition russe bien plus ancienne d’expansionnisme territorial et de quête d’hégémonie, associée à une idéologie impériale imprégnée de religion. Il nous rappelle qu’en 2016, Poutine a déclaré : « Les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part », et qu’en 2025, il a affirmé : « Partout où se pose la botte d’un soldat russe, c’est à nous. » Les Européens de l’Ouest, qui se plaisent à imaginer que nous avons relégué cet impérialisme territorial brutal aux poubelles de l’histoire, ont tendance à penser qu’il doit exister une autre explication (par exemple, quelque chose de « mal » que nous aurions fait, comme l’élargissement de l’OTAN vers l’Est). Les Finlandais, les Estoniens et les Polonais savent mieux à quoi s’en tenir. Malgré ses faiblesses, conclut l’auteur, la Russie est « le pays le plus dangereux du monde ». Certains, en Asie, pourraient contester une affirmation aussi générale, mais la Russie est assurément le pays le plus dangereux pour l’Europe.
Schulze Wessel souligne un autre point, simple mais particulièrement pertinent : l’expansion de la Russie a toujours été facilitée par la coopération d’autres grandes puissances et stoppée lorsqu’elle se heurtait à des puissances capables de lui opposer une force équivalente. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche l’an dernier, les États-Unis ont cessé de jouer ce rôle de contrepoids et ont parfois donné l’impression de jouer le rôle inverse. C’est donc désormais à l’Europe qu’incombe la tâche de faire face à la Russie en tant que puissance capable de lui tenir tête d’égal à égal. L’Europe (Royaume-Uni compris) a désormais fourni davantage d’aide à l’Ukraine que les États-Unis. Le poids économique cumulé des pays européens est dix fois supérieur à celui de la Russie ; à elle seule, l’économie allemande est deux fois plus importante.
Friedrich Merz et Volodymyr Zelensky devant le bâtiment de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, endommagé par une frappe russe. Kyïv, le 4 octobre 2026. Photo : Bundesregierung / Tobias Koch
Et c’est l’Allemagne qui joue désormais un rôle central dans cet effort européen. Depuis le début de la guerre à grande échelle en 2022, elle est, en termes d’aide cumulée, le premier pays donateur à titre individuel après les États-Unis. Selon l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel, elle a fourni deux fois plus d’aide que le Royaume-Uni ou la France. Alors que les habitants de Kyïv et d’Odessa sont quotidiennement pilonnés par les missiles balistiques et les drones à réaction de Poutine, il est intéressant de se pencher sur les chiffres de l’Institut de Kiel concernant les systèmes de défense antiaérienne. L’Allemagne en a jusqu’à présent fourni 19, dont cinq batteries Patriot de fabrication américaine, essentielles à la défense de l’Ukraine – soit deux de plus que les États-Unis eux-mêmes.
Au cours de la première année de cette guerre, j’avais soutenu que l’Allemagne « avait une responsabilité historique unique dans la défense d’une Ukraine libre et souveraine ». À l’époque, j’étais profondément convaincu que l’Allemagne ne faisait pas encore ce qu’elle aurait dû faire. Aujourd’hui, dans la cinquième année d’un conflit qui dure déjà depuis plus longtemps que la Première Guerre mondiale et ne montre aucun signe laissant présager sa fin, je peux affirmer sans hésitation que c’est désormais le cas. Il ne s’agit pas seulement de l’ampleur chiffrée de son soutien à l’Ukraine ni de l’augmentation de ses propres dépenses de défense, qui, selon les dernières prévisions du ministère allemand des Finances, atteindront 154 milliards d’euros (130 milliards de livres sterling) en 2028 – soit à peu près autant que l’ensemble des dépenses militaires estimées de la Russie pour cette année 2026.
Des soldats ukrainiens apprennent à utiliser le système de défense antiaérienne Patriot lors d’une formation en Allemagne. Photo : Bundeswehr / Johannes Heyn
C’est aussi une question de volonté politique. Le chancelier Friedrich Merz a fait preuve de cette volonté, ainsi que de courage, en prenant le train pour l’Ukraine dans la soirée du 3 octobre, jour du 36ᵉ anniversaire de la réunification allemande, accompagné d’une importante délégation comprenant des dirigeants de l’industrie de défense. Les bombardements russes visant des cibles civiles dans le centre de Kyïv, notamment l’Académie nationale des sciences d’Ukraine et des ponts sur le Dnipro, n’ont pas cessé, alors même que Moscou savait que le dirigeant allemand serait sur place – ou peut-être précisément parce qu’elle le savait.
Pour un historien, tout cela a un air de déjà-vu. Encore l’Allemagne et la Russie ! Pourtant, chaque fois, la situation est différente. Historiquement, l’Allemagne est l’une des puissances qui ont le plus contribué à favoriser l’expansion russe (il suffit de penser au pacte Hitler-Staline de 1939), mais aussi l’une de celles qui l’ont le plus menacée. Pendant la Première Guerre mondiale, et même, dans une moindre mesure, pendant la Seconde, certains nationalistes ukrainiens voyaient dans un conflit entre l’Allemagne et la Russie une chance d’accéder à l’indépendance. Mais ils se sont retrouvés confrontés, dans le premier cas, au colonialisme de l’Allemagne impériale (puis à sa défaite) et, dans le second, au fascisme génocidaire d’Hitler (puis, là encore, à la défaite allemande).
Aujourd’hui, enfin, l’Allemagne s’engage véritablement en faveur de la souveraineté de l’Ukraine, au prix de certains sacrifices et en prenant des risques pour elle-même. Pour quiconque connaît cette histoire complexe et tourmentée, il y a dans ce spectacle quelque chose non seulement de rédempteur, mais aussi de franchement inspirant : une Allemagne démocratique qui joue un rôle de premier plan pour soutenir l’aspiration d’une Ukraine indépendante à prendre la place qui lui revient au sein d’une communauté européenne élargie de pays libres.
Gerhard Schröder et Vladimir Poutine lors de l’anniversaire du président russe, le 7 octobre 2026 // Compte Telegram du Kremlin
Mais pour combien de temps encore ? Et avec quel soutien dans le reste de l’Europe ? C’est précisément parce que Poutine mesure le rôle central de l’Allemagne que celle-ci est l’une des principales cibles de sa guerre hybride. Les attaques vont des drones chargés d’explosifs à l’aéroport de Leipzig, que le gouvernement allemand a formellement attribués à la Russie, des menaces d’assassinat visant des dirigeants de l’industrie de défense, jusqu’aux ingérences politiques clandestines et à la désinformation. Alors que l’Ukraine s’apprête à affronter son hiver le plus difficile depuis le début de la guerre, trois éléments étroitement liés vont être mis à l’épreuve : la détermination de l’Allemagne à maintenir son engagement du bon côté de l’Histoire ; la capacité des démocraties à soutenir durablement la lutte contre une dictature (une préoccupation récurrente) ; et l’aptitude de l’Europe à rester unie autour de cette cause.
Les sceptiques ne manquent pas de raisons d’être pessimistes. Merz est impopulaire dans son propre pays. L’Alternative für Deutschland (AfD), le parti qui donne actuellement le ton dans la vie politique allemande, abandonnerait l’Ukraine à la Russie. En France, Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, affirme que son pays n’a pas les moyens de continuer à apporter une aide aussi importante à l’Ukraine. En Pologne aussi, la solidarité avec l’Ukraine s’effrite à droite, deux partis de moindre importance tenant un discours ouvertement anti-ukrainien. En Italie, selon un sondage d’opinion réalisé le mois dernier, plus de la moitié des personnes interrogées s’opposaient à la poursuite des livraisons d’armes à Kyïv.
Récemment, à Bruxelles,je me suis retrouvé devant un public nombreux qui semblait fermement acquis au soutien à l’Ukraine — jusqu’à ce que, tout à la fin, notre discussion aborde la question de l’utilisation des avoirs russes gelés en Belgique. Là, c’est une autre affaire… Pourtant, compte tenu des terribles dommages infligés à l’économie ukrainienne, notamment à ses exportations de céréales par la mer Noire, les experts estiment que Kyïv pourrait avoir besoin de pas moins de 100 milliards d’euros d’aide supplémentaire pour la seule année 2027. Et les contribuables européens, déjà soumis à de fortes pressions financières, ne sont guère disposés à mettre la main à la poche.
Poutine est convaincu que les démocraties européennes décadentes finiront par céder devant la détermination de fer d’un homme fort impérialiste. À nous de lui prouver qu’il se trompe.
En transposant La Femme infidèle de Chabrol dans la Russie de la mobilisation, Andreï Zviaguintsev met à nu les lâchetés et les compromissions d’une élite prête à sacrifier les autres pour préserver ses privilèges.
Le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev creuse la manière dont la logique assassine du pouvoir contamine la vie de la nouvelle bourgeoisie russe.
Douze ans après le sublime Léviathan qui mettait en scène la manière dont la corruption et la collusion entre l’État et l’Église orthodoxe broyaient les vies russes jusque dans leur intimité, et qui lui a naturellement valu beaucoup d’inimitiés dans les cercles du pouvoir politique et religieux de son pays, Andreï Zviaguintsev revient sur les écrans de cinéma avec Minotaure. Ce nouveau film a été distingué par le Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes. Précisons que, depuis le Covid qui a failli le tuer et l’a contraint à une très longue et douloureuse convalescence, il vit à Berlin. S’inscrivant dans la double lignée de Bergman et Tarkovski, dès son premier film, Le retour (2003), le cinéaste russe s’est attaché à scruter le creuset familial comme le lieu où se révèle ce qui anime et traverse l’être humain, comme le lieu de l’affrontement de la vie et de la mort. C’est donc assez naturellement qu’ayant souhaité se mesurer au défi d’adapter une œuvre de référence, son choix s’est arrêté sur La femme infidèle (1969) de Claude Chabrol, dont les protagonistes avaient été incarnés par un trio d’acteurs remarquables, Stéphane Audran, Michel Bouquet et Maurice Ronet. La barre était placée très haut.
Mais ce que ne savait pas Zviaguintsev en 2021, au moment où il se mettait au travail, c’est que Vladimir Poutine allait lancer l’armée russe à l’assaut de l’Ukraine, et que cela allait faire dévier son projet. Impossible en effet d’ignorer la guerre… Elle avait une première fois fait son apparition dans son film précédent, Faute d’amour (2017), dont l’action se termine en 2015, alors que Vladimir Poutine avait déjà mis la main sur la Crimée et allumé le feu dans le Donbass. Zviaguintsev, à l’époque, nommait la guerre comme telle, faisant partie de ceux qui se distanciaient du Kremlin.
Le monstre a besoin de chair fraîche
C’est donc dans le contexte de la mobilisation partielle décrétée par le Kremlin que le cinéaste russe a placé l’intrigue de son adaptation de Chabrol. L’argument est très simple. Dans une grande ville de province russe, Gleb, P.-D.G. d’une importante entreprise de logistique, dont certains de ses collaborateurs ont pris ou prennent le chemin de l’exil, semble ne vivre que pour son travail, et sa femme Galina étouffe dans le silence familial qu’il impose. Étouffement redoublé par la présence envahissante de la mère de Gleb qui régente tout. La très belle villa dans laquelle ils résident ne suffit pas à son bonheur, si bien qu’elle s’est trouvé un « consolateur », en la personne d’Anton, un photographe bohème. Le mari tuera l’amant.
Le film commence avec les premiers soupçons de Gleb sur cette liaison. Il charge le responsable de la sécurité de son entreprise de tirer discrètement l’affaire au clair. Jusqu’ici, la trame de Chabrol s’applique point par point. Mais c’est là que la guerre intervient. L’armée a besoin de chair fraîche et le maire de la ville convoque les chefs d’entreprise pour leur demander « gentiment » de l’aider à atteindre les quotas fixés par Moscou. Gare à qui rechignerait à s’exécuter. Chacun devra lui fournir une liste d’employés qui seront réquisitionnés manu militari. À Gleb d’en livrer quatorze. Le portrait que le cinéaste fait de la couardise et du cynisme de l’élite économique russe qui profite du régime est sans appel.
Le chiffre de quatorze personnes à envoyer au front éclaire le titre : c’est précisément le nombre de jeunes gens que, selon le mythe, Égée, roi d’Athènes devait offrir chaque année au Minotaure en victimes d’expiation pour avoir tué Androgée, le fils de Minos, roi de Crète. Le Minotaure, on le comprend, même si Zviaguintsev refuse toujours d’expliquer son titre dans ses interviews, c’est Vladimir Poutine, dont le portrait domine le bureau du maire lorsqu’il exige des oligarques locaux leur contribution à la guerre. Notez au passage que le rachat de la faute d’Égée se fait sur le dos des innocents. En l’absence d’une vraie justice, le mal engendre le mal…
Gleb, qui veut protéger son entreprise et ses collaborateurs, va trouver un stratagème pour satisfaire le pouvoir sans porter atteinte à ses intérêts. On voit alors comment la violence et le cynisme du pouvoir ont contaminé inexorablement tout le tissu social jusque dans l’intimité des vies. Dès lors, le meurtre de l’amant, déclenché par la découverte des tirages des photos qu’Anton a prises de Galina en extase pendant la scène d’amour dont Zviaguintsev a filmé les premiers moments avant que la caméra ne se détourne pour une exploration panoramique de l’appartement où l’adultère se déroule, symbolise la manière dont cette violence se retourne contre la société elle-même. Gleb se servira de son stratagème pour faire en sorte que celui qui lui a donné l’adresse de l’amant soit emporté dans la broyeuse de la guerre. Le seul « témoin », pense-t-il, est éliminé et l’on verra bientôt s’afficher son portrait sur un grand panneau publicitaire sur le bord d’une large avenue, pour le présenter comme un vrai héros de la patrie ! Mais Gleb n’a pas pensé à tout…
La chute du film ne suit pas exactement celle que Chabrol avait imaginée pour La Femme infidèle parce que, là encore, la logique du régime institué par le Minotaure s’impose. Dans un pays où tout le monde se tient dans un pacte de corruption, elle permet d’interrompre le cours de l’enquête. Si bien que le sujet du film, c’est précisément la dénonciation de cet « antimonde russe » (pour reprendre le titre du remarquable livre de Mikhaïl Epstein qui vient de sortir aux Éditions À l’est de Brest-Litovsk) qui s’étend du sommet du pouvoir jusque dans l’intérieur des familles.
Une scène de Minotaure. Photo : Anna Matveeva / MK2 Productions
Qu’adviendra-t-il de la jeune génération ?
Magnifique de bout en bout, excellemment interprété, le film ne dit pas qui viendra à bout du Minotaure, ni qui mettra fin au « massacre », car ni dans le mythe ni dans la guerre que mène la Russie en Ukraine, le Minotaure n’en a la moindre intention – quand bien même Andreï Zviaguintsev lors de la remise des prix du Festival de Cannes déclarait qu’un seul homme, celui qui siège au Kremlin, pouvait en décider. Le cinéaste ne nous indique pas non plus qui pourrait être Thésée ni qui serait son Ariane qui lui permettrait de trouver une voie de sortie dans le dédale du pouvoir russe. Zviaguintsev se contente, comme dans le film de Chabrol, de nous présenter un fils, pris dans les nœuds familiaux, qui vit souvent avec un casque sur les oreilles pour se préserver des troubles du monde extérieur.
Serioja est le témoin passif du drame de ses parents, comme de son pays, un drame qui à la fois le dépasse et l’enchaîne… Si bien que reste la question : qu’adviendra-t-il de la jeune génération ? Son avenir n’est-il pas déjà compromis, surtout quand les parents décident de faire comme si de rien n’était ? Ce qui fut déjà le cas de la Russie dont l’État s’est bien gardé de regarder en face son passé pour faire repentance – Pokaïanié, c’était le titre de l’admirable film de Tenguiz Abouladzé (tourné en 1984 et bloqué par la censure soviétique jusqu’en 1987, Grand Prix spécial du jury à Cannes cette année-là), qui se terminait en posant la question du destin des fils… La destination finale du vol emportant la famille qui fuit finalement le pays laisse comprendre que, même en quittant la Russie, Gleb, Galina et Serioja n’échappent pas à l’emprise du mythe, comme en témoignent les nuages menaçants qu’ils survolent !
PS : Nous souhaitions interviewer Andreï Zviaguintsev à l’occasion de la sortie de son film, pour l’interroger sur la déclaration qu’il a faite lors du festival de Cannes à propos de la guerre menée par la Russie. Nous voulions lui demander s’il comprenait les réactions dubitatives voire négatives que ses propos avaient suscitées en Ukraine et comment il y répondait. Desk Russie s’est fait l’écho de ces réactions en publiant un texte de Mustafa Nayyem et il nous semblait nécessaire de donner en retour la parole au cinéaste mis en cause. Le service de presse a refusé cet entretien en expliquant que ce dernier ne voulait pas s’exprimer sur des questions politiques. Nous le regrettons profondément.
Puni pour avoir lancé « Gloire à l’Ukraine ! » devant ses gardiens, Alexandre Skobov refuse d’être réduit au rôle d’otage. Même derrière les barreaux, il revendique son autonomie politique.
Ancien dissident soviétique et historien, Alexandre Skobov, 68 ans, condamné en mars 2025 à seize ans de réclusion pour ses prises de position politiques, est aujourd’hui incarcéré à la prison de haute sécurité d’Elets (région de Lipetsk). Informé de l’actualité essentiellement par les lettres de ses amis, privé d’Internet, Skobov continue pourtant à intervenir dans les débats politiques en appelant les pays européens à opposer une résistance militaire résolue à la Russie.Desk Russie, qui a déjà publié ses lettres et ses articles, présente sa nouvelle lettre.
Malgré les conditions de détention et les sanctions disciplinaires répétées, Skobov, souffrant de multiples maladies chroniques, ne perd rien de sa combativité ni de son humour. Le 13 août, il a été placé pour 10 jours au mitard sur la base d’un rapport mensonger. Le 28 août, la justice russe lui a infligé une amende pour « exhibition de symboles interdits », car, devant sept membres du personnel pénitentiaire, il a lancé : « Gloire à l’Ukraine, gloire aux héros ! » Les gardiens ont affirmé l’avoir averti à onze reprises du caractère « terroriste » de ces paroles. Skobov a assuré qu’il continuerait à les prononcer. Membre du Conseil du Forum de la Russie libre, fondé en 2016 par Garry Kasparov, Skobov appartient à cette minorité de l’opposition russe qui se revendique du « parti de la victoire de l’Ukraine ». Derrière les barreaux, il continue de défendre cette ligne sans la moindre concession.
Dans un appel adressé le 11 octobre au peuple américain et au Congrès des États-Unis, le Forum a dénoncé l’accord annoncé entre Donald Trump et Vladimir Poutine sur les livraisons de diesel russe, qui affaiblit de facto les sanctions américaines et européennes. Selon les auteurs de cet appel, l’accord procurerait au Kremlin de nouvelles ressources pour financer sa guerre contre l’Ukraine et menacerait également la sécurité des États-Unis. Ils exhortent le Congrès à empêcher tout allègement des sanctions et à renforcer la pression économique sur Moscou.
De son côté, Alexandre Skobov s’oppose tout aussi fermement à une éventuelle levée des sanctions en échange de la libération de prisonniers politiques russes.
Lettre d’Alexandre Skobov du 4 octobre 2026, depuis sa prison
« Je suis parfaitement conscient que, si la perspective d’un accord avantageux pour ces vampires se profile, prévoyant la levée ne serait-ce que d’une partie des sanctions américaines, ils pourront tranquillement faire fi de toutes les formalités “juridiques”. On ne nous demandera tout simplement pas notre “consentement librement donné”. On nous embarquera dans un avion, et voilà tout. Cela s’est déjà produit, et plus d’une fois. Mais je veux au moins que ma position soit clairement consignée.
Je suis catégoriquement opposé à tout accord qui impliquerait un quelconque assouplissement des sanctions avant le “gel” complet des opérations militaires. Et je ne donnerai pas mon consentement à devenir une monnaie d’échange dans une telle transaction. Il ne s’agit pas de prendre des postures symboliques de “belles âmes” soucieuses de leur pureté morale. Les sanctions ont un impact réel sur la situation au front. Les assouplir, c’est apporter une aide directe à l’agresseur. La résistance à cet agresseur doit primer sur la libération des prisonniers politiques.
Personne n’a le droit d’exiger quoi que ce soit des otages. Je ne condamne pas ceux qui sont prêts à accepter de devenir une monnaie d’échange dans cette transaction. En revanche, je condamne ceux qui chercheront à pousser les otages à donner leur consentement. Et moi, je ne suis pas un otage. Je suis un acteur à part entière, autonome et toujours capable d’agir. Je suis allé volontairement en prison pour peser sur la situation en faveur de la victime de l’agression, et non l’inverse.
J’espère néanmoins très sincèrement qu’on ne laissera tout simplement pas Trump mener à bien cette transaction indigne. Après tout, les Midterms [élections au Congrès et en partie au Sénat, NDLR] approchent à grands pas. Mais si jamais cette affaire devait connaître des développements concrets, je ne veux pas que mon nom figure sur les listes de personnes concernées par les négociations. Je veux que ma position soit portée à la connaissance de la partie américaine. Et, bien entendu, à celle de l’auteur de cette initiative, le lauréat du prix Nobel [Dmitri Mouratov, NDLR].
C’est déjà la deuxième fois qu’il me déçoit profondément. La première, c’était en août 2024, quand il a cosigné une “lettre des quatre” adressée aux prisonniers politiques [leur proposant de déposer des demandes de grâce, NDLR]. »