
01.03.2026 à 19:53
La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe
L'eurasisme n'est pas une simple doctrine intellectuelle. Il condense l'histoire longue et la pratique du pouvoir russe.
<p>Cet article La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe a été publié par desk russie.</p>
La guerre de la Russie contre l’Ukraine entre dans sa cinquième année. Plus d’un an après son investiture, Donald Trump n’a pu imposer la paix dont il rêvait debout. L’amateurisme des envoyés très spéciaux du président américain et la déformation des enjeux géopolitiques induits par l’affairisme et le népotisme de l’administration Trump ne sont pas seuls en cause. Une certaine compréhension de la Realpolitik, fondée sur l’axiomatique de l’intérêt, interdit de comprendre la vue-du-monde qui sous-tend la grande stratégie russe, tendue vers la reconstitution d’un grand espace eurasien.
Longtemps, on aura voulu se persuader que le maître du Kremlin et les siens étaient assimilables à un gang mafieux, avec le lucre pour seul moteur : leur volonté de puissance serait soluble dans l’affairisme et l’enrichissement personnel. D’une certaine manière, Steve Witkoff et Jared Kushner, tout à leur marchandage avec Kirill Dmitriev, illustrent cette illusion. Par-delà la dimension kleptocratique du régime, les ambitions du Kremlin sont plus larges : le grand motif de Vladimir Poutine et de ses siloviki est la domination géopolitique de l’espace autrefois soviétique, non pas dans une perspective néo-communiste mais dans celle d’une « Russie-Eurasie », à la pointe de l’opposition contre l’Occident. Ce programme géopolitique est sous-tendu par l’eurasisme, aux racines profondes et toujours vivantes.
À l’origine de représentations géopolitiques globalisantes, l’eurasisme constitue une vue-du-monde centrée sur l’idée d’une identité et d’une mission spécifiques de la Russie, en opposition à l’Occident. Cette vue-du-monde s’enracine dans l’histoire longue de la Moscovie, principauté auxiliaire de l’Empire mongol durant deux siècles et demi durant, noyau originel de ce qui devint un très vaste empire eurasiatique. Rappelons que les cosaques franchissent l’Oural et atteignent la mer d’Okhotsk bien avant que Pierre le Grand (qui régna de 1682 à 1725) ne force les portes de l’Europe. Par la suite, la défaite russe lors de la guerre de Crimée (1853-1856) marque un coup d’arrêt. Aussi l’Empire russe redéploie-t-il ses énergies vers le Caucase et l’Asie, conquérant le Turkestan occidental (l’Asie centrale) et la Mandchourie extérieure (l’actuel Extrême-Orient russe). Le port de Vladivostok ( « Maître de l’Orient ») est fondé en 1860.
L’Empire russe éprouve alors la « tentation de l’Orient7 » : militaires, savants et diplomates en mission dans ce lointain « Orient russe » nourrissent l’imaginaire impérial. Ils inspirent et reformulent l’Idée russe qui affirmait déjà l’originalité historico-culturelle et donc le destin propre de cet immense empire eurasiatique, présenté comme une synthèse-dépassement de la dialectique entre Orient et Occident. Ainsi le « grand siècle russe », considéré comme un âge d’or sur le plan littéraire, intellectuel et culturel, se révèle-t-il traversé par une quête identitaire qui mène à l’Orient. L’impérialisme russe en Asie a pour corollaire idéologique l’ « asianisme », ou « asiatisme », c’est-à-dire la proclamation de l’identité asiatique de la Russie. Dans son Journal d’un écrivain, (1873-1881), Dostoïevski s’en fait l’écho : « Le Russe n’est pas seulement un Européen, mais aussi un Asiatique. Bien plus : il y a peut-être en Asie plus d’espérances pour nous qu’en Europe. Bien plus : c’est peut-être l’Asie qui est, dans nos destins à venir, notre principale issue. »
En vérité, cette pulsion orientale est antérieure, tant l’héritage mongol aura marqué l’histoire de l’Empire russe, qui est pour une grande part celle d’un despotisme asiatique. Dès le XVIIIe siècle, la découverte de l’or des Scythes et d’une forme de civilisation bien antérieure à celle des Slaves, à savoir la culture des kourganes8, ouvre la question suivante : les Russes sont-ils des Européens de l’Est ou des Asiatiques de l’Ouest ? Le programme modernisateur de Pierre le Grand, qui entendait emprunter à l’Occident ses outils de puissance, perd de sa force et de son évidence. Au demeurant, l’Empire russe ne parvient pas à combler son retard historique, bientôt amplifié par la révolution industrielle des nations ouest-européennes.
Au XIXe siècle, les « doctrinaires orientaux » du panslavisme, notamment Nicolas Danilevski (1822-1875) et Constantin Léontiev (1831-1891), voient en la Russie un « monde du milieu », une synthèse supérieure entre Orient et Occident. Héritier de la slavophilie, Danilevski est plus animé par les applications pratiques dans le domaine de la puissance que par les spéculations religieuses et le romantisme rural de la première génération. Auteur de La Russie et l’Europe (1871), il prône l’union de tous les Slaves sous la direction de la Russie, afin de compenser la domination occidentale. Selon la « loi d’économie historique » qu’il élabore, la Russie constituerait un réservoir de forces vitales censées l’emporter sur des nations occidentales usées par l’Histoire. Cette « énergie tribale et ethnographique », l’enthousiasme discipliné des sujets du Tsar et l’osmose avec leurs dirigeants ouvriraient la voie à l’expansionnisme russe.
Considéré comme une sorte de « Nietzsche russe », Constantin Léontiev est l’auteur de Byzantinisme et monde slave (1875) et de L’Européen moyen, idéal et outil de la destruction universelle (un texte écrit entre 1872 et 1884, publié en 1912). Précurseur d’Oswald Spengler, il élabore une théorie naturaliste des trois âges de la civilisation (simplicité originelle, apogée et complexité florissante, étiolement et confusion), selon laquelle la Russie est engagée dans la phase ascendante de son histoire. En contrepoint, il prophétise l’avènement d’une Europe fédérale, en rupture avec les formes idéales et sublimes du passé, qui constituerait une menace existentielle pour la Russie. Consécutivement, l’un et l’autre auteur se tournent vers les profondeurs de l’Asie et les civilisations de l’Orient.

L’eurasisme proprement dit se constitue dans les milieux de l’émigration blanche, après le coup de force bolchévique et l’instauration de la Russie soviétique. Le géographe Peter Savitski, l’historien George Vernadsky et le linguiste Nikolaï Troubetskoï, auteur du Manifeste des Eurasistes (1921), sont les principaux représentants de ce courant de pensée. Homme clef de ce mouvement, Troubetskoï (1890-1938) expose ses théories dans des ouvrages dont les titres sont parlants (voir Russie-Eurasie et Le legs illustre de Gengis Khan). S’il publie son manifeste à Sofia, un temps centre de la pensée eurasiste, la principale maison d’édition se trouve à Berlin, ce qui permet des coopérations ponctuelles avec le géographe allemand Karl Haushofer (1869-1946), représentant de la Geopolitik et tenant avant l’heure d’un pacte germano-soviétique qu’il aurait voulu élargir au Japon (un axe eurasiatique Berlin-Moscou-Tokyo).
Selon Troubetskoï, le monde russe constitue un continent en soi, situé à l’est de l’Europe et au nord de l’Asie. Ce vaste ensemble géographique, qui unit de façon cohérente différentes familles de langues, est le support d’une forme d’harmonie dans la différence. Alors qu’il pose le monde romano-germanique en ennemi existentiel de la Russie, Troubetskoï dresse l’éloge de Gengis Khan et des Mongols. Par la suite, les « eurasistes » se divisent sur l’interprétation du stalinisme. Schématiquement, la question est de savoir si Staline est, ou n’est pas, un instrument de Dieu destiné à régénérer la Russie, jusque là pervertie par l’occidentalisme depuis le règne de Pierre le Grand. La situation historique n’ouvre pas la possibilité de débouchés politiques concrets aux théoriciens de l’eurasisme, mais leurs idées demeurent.
Après la Grande Guerre patriotique, l’historien et ethnographe Lev Goumilev (1912-1992), chaînon intellectuel entre l’eurasisme d’avant-guerre et le néo-eurasisme post-soviétique, assure la perpétuation de ce système d’idées. Arrêté à l’époque de Staline, il est libéré en 1956 et donne cours et conférences à l’Institut de recherche de l’Université de Leningrad. Pourtant, il n’aura jamais été admis à l’Académie des Sciences et ses travaux sont longtemps interdits de publication. Goumilev est l’auteur d’ouvrages de référence dans la Russie contemporaine, comme La Russie médiévale et la Grande Steppe et Les rythmes de l’Eurasie. Il reprend l’idée d’une identité ethnique, culturelle et spirituelle russe en étroite symbiose avec les peuples asiatiques des steppes. Ses théories ethno-génétiques sont très fortement empreintes de naturalisme et il cherche à expliquer la succession des faits historiques par les fluctuations de l’énergie biochimique que libèrent les milieux naturels9. Son influence intellectuelle est importante, elle s’étend jusqu’à la rédaction des manuels scolaires, et Vladimir Poutine le cite dans ses discours. Au cours des années 1990, les thèses de Goumilev fournissent les matériaux intellectuels d’une forme simplifiée d’eurasisme, que l’on appelle « néo-eurasisme », qui va influencer les cercles de pouvoir moscovites.

Au vrai, le philosophe Alexandre Panarine (1940-2003) est à l’origine d’une réflexion plus théorique qu’idéologique. Il s’appuie sur une science des civilisations, la « culturologie », et sur les Histoires du temps (Oswald Spengler, Arnold Toynbee, Fernand Braudel) pour identifier les caractères spécifiques de la Russie-Eurasie. Panarine adopte le paradigme de Samuel P. Huntington sur le conflit des civilisations (The Clash of Civilizations) ; il développe un relativisme culturel selon lequel les différents ensembles humains ne sauraient être classés et hiérarchisés faute de référent universel (l’universalisme occidental ne serait que la projection pathologique d’un particularisme). Pourtant, il reprend la thèse du messianisme de la Russie et de son rôle spécifique dans l’espace eurasiatique : celle-ci aurait vocation à prendre la tête d’un monde « post-moderne » irrigué par de nouvelles valeurs (sens du collectif, retour de la religion et de l’ascétisme, sensibilité écologique). Panarine identifie des lignes de continuité entre le tsarisme, la période communiste et la Russie post-soviétique pour élaborer la notion de « Grande Tradition ». Il réhabilite l’idée d’Empire, seule forme politique adaptée à l’ensemble eurasiatique. In fine, la « culturologie » se révèle être une doctrine de combat contre l’Occident. L’archaïsme de la Russie est censé lui conférer une supériorité dans le monde post-moderne, dans le cadre d’une nouvelle bipolarité Orient-Occident.
Né en 1962,Alexandre Douguine fait figure d’idéologue en chef d’un néo-eurasisme mâtiné d’occultisme et de national-bolchévisme. Ainsi se voulut-il un temps l’héritier du national-révolutionnaire belge Jean Thiriart (1922-1992). Avec Édouard Limonov (1943-2020), Douguine fut d’ailleurs le fondateur d’un éphémère Parti national-bolchévique (1992). Si la réputation de « Raspoutine » du Kremlin qu’il entretient est très exagérée, le personnage fait preuve d’une grande activité médiatique, publie abondamment et entretient un réseau idéologique au-delà des frontières russes, en Europe, en Turquie et en Asie centrale. Il exerce une réelle influence sur certains segments du spectre politique. Douguine inscrit son combat idéologique dans la perspective d’une lutte à mort entre un grand empire eurasien et le « nouvel ordre mondial » américano-centré, par la suite qualifié de satanique. Ce « vieux-croyant », qui reconnaît l’autorité du patriarcat de Moscou, interprète cette lutte, explicite et ouverte depuis l’agression russe contre l’Ukraine, comme une grande bataille eschatologique (les fils de la lumière contre les forces des ténèbres).
Après la dislocation de l’URSS, un eurasisme renouvelé et simplifié tient donc lieu de « formule » pour combler le vide idéologique causé par l’effondrement du marxisme-léninisme. Chemin faisant, il absorbe quelques idées et concepts de la géopolitique classique (celle du premier XXe siècle), dont l’opposition géopolitique entre Terre et Mer, portée sur un plan métaphysique, et le dualisme Heartland/Rimland10 : pivot continental de l’histoire universelle, le Heartland russo-sibérien aurait vocation à dominer la masse terrestre eurasiatique et à satelliser le Rimland, à savoir la ceinture périphérique de territoires qui l’entoure, depuis l’Europe jusqu’à la péninsule coréenne, en passant par le Moyen-Orient.
De manière consciente ou subconsciente, cette vision des enjeux géopolitiques sous-tend la doctrine de l’ « étranger proche », articulée en 1992 dans le traité de Tachkent. Ce traité fonde l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), et le long effort de la Russie pour établir une communauté économique eurasiatique. L’eurasisme donne également sens et substance à la diplomatie Primakov des années 1990, qui débouchera sur un « partenariat stratégique » sino-russe, axe structurant de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghaï). À tous égards, le grand projet poutinien d’Union eurasienne, lancé le 1er janvier 2015, est le prolongement des thèses eurasistes sur l’unification de l’espace eurasien autour de la Russie. Rappelons que ce fut le refus ukrainien de rallier ce projet qui convainquit le maître du Kremlin de renoncer à son entreprise de phagocytage, lui préférant la guerre et l’invasion (2014). De conserve avec Xi Jinping, il pose l’Eurasie sino-russe en futur maître du monde, au détriment de l’Occident.

La grille de lecture eurasiste semble essentielle à la compréhension des fondements historiques, culturels et géopolitiques de la grande stratégie russe. Il importe de comprendre que l’eurasisme n’est pas une simple doctrine intellectuelle qui serait murmurée à l’oreille de Poutine par tel ou tel idéologue. Il s’agit là d’une vue-du-monde qui récapitule, condense et synthétise l’histoire longue, la pratique du pouvoir et la géographie eurasiatique de la Russie. Toutes choses égales par ailleurs, nous pourrions esquisser un parallèle avec ce que Montesquieu nommait l’ « esprit général » d’une nation, ou encore son « âme universelle » (les mœurs, les mentalités, le caractère commun d’une nation).
Cette vue-du-monde commande la perception qu’a la Russie-Eurasie de son environnement international et conditionne sa grande stratégie, dans ses buts comme dans ses voies-et-moyens. Ce ne sont pas les petits jeux oscillatoires d’une prétendue Realpolitik, moins encore les expectatives chiffrées d’ « oligarques américains » se prenant pour Machiavel, qui contrarieront les espérances stratégiques du Kremlin. Il y faudra un choc géopolitique, provoqué par une défaite extérieure et/ou une rupture intérieure. Encore un tel phénomène ne ferait-il que reporter dans le temps les ambitions d’un despotisme oriental voué au culte de la puissance (la Derjavnost). Sachons-le. La restauration des frontières orientales de l’Europe et leur conservation sont et seront des tâches dignes de Sisyphe.
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01.03.2026 à 19:53
L’appartenance queer et l’Ukraine
Une intellectuelle ukrainienne ayant vécu neuf ans à Londres propose une réflexion personnelle sur l’identité nationale au temps du génocide.
<p>Cet article L’appartenance queer et l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
Ce texte est le témoignage d’une jeune intellectuelle ukrainienne ayant vécu neuf ans à Londres, qui explique comment elle s’est sentie ukrainienne par choix et pourquoi elle est retournée vivre en Ukraine.
C’est avec curiosité et respect que j’observe mes concitoyens honorer leurs traditions nationales, tout comme j’observe les familles hétéronormatives accomplir leurs rites familiaux. Je ne me reconnais dans aucun des deux. La nomenclature des chansons folkloriques ukrainiennes (chtchedrykivky, haiïvky, koliadky, vesnianky et une douzaine d’autres) reste quelque peu obscure pour moi, tout comme la distinction entre les alliances et les bagues de fiançailles, sans parler du doigt sur lequel elles doivent être portées. Je ne peux décrire ma relation avec l’Ukraine autrement que comme queer.
Certains Ukrainiens se sentent obligés de se lancer dans un voyage archéologique pour déterrer les racines éternelles de leur appartenance nationale. Si l’éternel n’est pas disponible, les générations précédentes sont la deuxième meilleure option. Parfois, ils réussissent et découvrent des histoires familiales passées sous silence de grands-mères réprimées issues de l’intelligentsia ukrainienne, des traces de la langue ukrainienne parlée et oubliée par leurs pères qui avaient quitté les villages pour les villes afin de poursuivre leurs études et leur carrière, ou la preuve ultime des vychyvankas (vêtements brodés) sur des photos de mariage sépia.
Ces découvertes aident les Ukrainiens à restaurer ce qui leur a été volé par le colonialisme russe. Mes compatriotes se sentent justifiés dans leur sentiment d’appartenance. Cependant, il existe des scénarios plus ambigus. Certains de mes concitoyens découvrent des traditions familiales qui ne sont pas ukrainiennes, mais juives ou polonaises ; d’autres découvrent qu’ils descendent d’ethnies russes et qu’il n’y a pas de vychyvanka ancestrale pour couvrir leur honte.
Au milieu du génocide en cours, ce désir d’ancrer notre nationalité dans des caractéristiques héritées est compréhensible. On souhaite qu’une identité menacée soit innée et indissociable de son moi profond. Si l’arbre généalogique de quelqu’un a porté des fruits bleus et jaunes pendant des siècles, si chaque molécule de son corps a été marquée d’un petit trident doré, jamais plus un camp de rééducation ou une vague de propagande coloniale ne pourra lui ôter sa nationalité sans lui ôter également la vie.
De même, de nombreux homosexuels s’appuient sur des explications essentialistes de leur sexualité comme étant prédéterminée par des facteurs naturels, physiologiques ou psychologiques. La façon dont ils s’accrochent au déterminisme est également compréhensible : un désir dissident inné est moins susceptible d’être rejeté comme transitoire, et sa répression d’être traitée avec légèreté. Et pourtant, à partir des travaux de Michel Foucault et Jeffrey Weeks à la fin des années 1970, une perspective constructiviste a émergé qui considère la sexualité comme le produit de pratiques sociales, culturelles et politiques. Cette vision a toujours trouvé un écho en moi : une identité qui relève moins de la nature que de la culture, moins du destin que du choix.
Je suis née dans le sud-est russifié du pays trois ans avant l’effondrement de l’Union soviétique et j’ai grandi en parlant russe et entouré de russophones. Si un ethno-nationaliste enthousiaste devait évaluer mon arbre généalogique, ma revendication d’appartenance ukrainienne ne tiendrait pas la route. Deux grands-mères russes, un grand-père juif et un seul grand-père ukrainien constituent une histoire d’origine loin d’être parfaite. On ne m’a jamais appris à être ukrainienne. Le moment venu, j’ai appris par moi-même.
Ma conscience nationale est restée en sommeil jusqu’à l’âge de 25 ans, lorsque je me suis retrouvée à chanter l’hymne national sur la place centrale de Kyïv, le Maïdan, au milieu de la Révolution de la dignité. De novembre 2013 à février 2014, les Ukrainiens se sont soulevés contre les violences policières et le régime autoritaire de notre gouvernement pro-Moscou de l’époque. Finalement, nous avons réussi à chasser le président corrompu et tyrannique Viktor Ianoukovytch vers la Russie, le sanatorium ultime pour les dirigeants de régimes cannibales déchus, qui a également ouvert ses portes à Bachar el-Assad, le président syrien.
Lorsque j’ai rejoint les manifestations, c’était pour défendre les droits et les libertés que la Russie anéantirait si mon pays succombait à la volonté politique du Kremlin.

Sur le Maïdan, j’ai rencontré des concitoyens de tous âges et de tous horizons qui se battaient pour leur droit à définir l’avenir de leur pays. Réchauffés par le feu pendant les nuits glaciales de l’hiver, nous avons débattu de nos visions de cet avenir. Nous avons affirmé ce qu’Ernest Renan, dans son essai Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), appelait « une volonté clairement exprimée de poursuivre une vie commune ».
Les révolutionnaires étaient prêts à agir ensemble sur la base de ce désir, à se battre et à mourir pour la cause. Et c’est ce qu’ils ont fait. Les trois premiers manifestants tués par le gouvernement dans le centre de notre capitale étaient d’origine ukrainienne, arménienne et bélarusse. Une centaine d’autres morts ont suivi, mais les Ukrainiens ont tenu bon. Ce choix, cette obstination et cette détermination importaient plus que leur croyance, leur lignée ou leur couleur de peau.
Notre identité nationale est un choix que nous continuons à faire chaque jour. Se lever après une nuit blanche marquée par les bombardements et tenir bon face à la guerre d’effacement menée par la Russie. Nourrir notre culture des récits d’un passé lointain et moins lointain, la tisser comme un filet de camouflage qui nous protège de l’ennemi, la broder comme une vychyvanka qui entremêle symboles anciens et nouveaux. Oser nous réinventer : parce que nous sommes féroces, intrépides et libres.
Ce choix politique déterminant a été fait dans le passé par des Ukrainiens qui n’appartenaient pas pleinement à la nation. Icône du féminisme ukrainien, Olha Kobylianska est née d’un père ukrainien et d’une mère allemande polonisée à Bukovyna, à la périphérie de l’empire austro-hongrois, où Kobylianska a commencé son œuvre littéraire en allemand. Maik Johansen, auteur clé de l’avant-garde ukrainienne qui s’épanouissait dans le Kharkiv soviétique des années 1920, était issu d’une famille d’Allemands baltes et a écrit ses premiers poèmes en allemand et en russe. Le passage à l’ukrainien, langue d’une nation sans État, fut un choix qui conduisit Kobylianska à la marginalisation et retarda sa reconnaissance littéraire, tandis que Johansen fut assassiné pendant la terreur stalinienne des années 1930.
Mon identité nationale est incongrue. Elle est construite à partir de l’odeur de l’herbe sèche dans la steppe du sud de l’Ukraine, aujourd’hui mutilée et minée par les envahisseurs ; à partir du désapprentissage de ma langue maternelle, que les Russes ont utilisée comme une arme contre moi ; à partir des innombrables colis, messages et trajets vers et depuis le front ; à partir de la conservation des testaments et des playlists funéraires de mes amis ; à partir du choix de retourner en Ukraine à l’aube de la guerre totale après avoir vécu à l’étranger pendant des années.
Mon identité nationale n’est qu’un choix. Qu’y a-t-il de plus puissant que cela ?
Traduit de l’anglais par Desk Russie
Ce texte a été initialement publié en anglais par Arrowsmith Press.
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01.03.2026 à 19:53
« Qui d’autre, sinon nous ? » Avec les secouristes de Kramatorsk
Dans la principale ville de l’oblast de Donetsk restée sous contrôle ukrainien, les équipes du Service d’État des situations d’urgence affrontent tous les périls.
<p>Cet article « Qui d’autre, sinon nous ? » Avec les secouristes de Kramatorsk a été publié par desk russie.</p>
À Kramatorsk, principale ville de l’oblast de Donetsk restée sous contrôle ukrainien, la situation se dégrade de semaine en semaine. Située à une quinzaine de kilomètres des positions russes, l’ancienne cité industrielle subit chaque jour des bombardements et attaques indiscriminés, alors que plus de 50 000 civils vivraient encore sur place11. Pour secourir les victimes, les hommes du Service d’État des situations d’urgence, dont dépendent les pompiers, affrontent tous les périls.
DRIIIIIIIIIIIIIIING !!!!!! « Oh ! Qu’est-ce qui se passe ?? Qu’est-ce qui brûle ?? Où ça ?! » Le capitaine des pompiers Vladyslav Serhiovytch, 25 ans, cheveux courts et physique athlétique, se rue soudain hors du dortoir de la caserne. L’alarme appelant au départ en mission vient de retentir. En une minute, les hommes de l’équipe de garde complètent leur tenue et bondissent dans un camion-citerne tout terrain garni de filets. Engoncés dans leur gilet pare-balle, coiffés de leur casque militaire, trousse de secours à la ceinture, ils patientaient jusqu’alors à proximité de l’énorme fourneau du hangar voisin. Les portières claquent, le moteur souffle. Je repasserai pour l’interview du capitaine. À présent, pied au plancher. Il s’agit de ne pas perdre de vue les gyrophares.
Quelques rugissements de moteur plus tard, surprise : la cause de l’incendie n’a aucun rapport avec la guerre – si ce n’est que c’est un militaire qui a déposé une couverture sur un radiateur électrique. « On pourrait penser que nous sommes souvent sur ce genre de feu ; mais 80-90 % de notre activité est liée à la guerre », jette un pompier à la volée. Les rues du quartier résidentiel, où s’alignent toits de fibrociment et façades de briques pâles, sont trop étroites pour le camion. Les ordres fusent. Au pas de course, les hommes raccordent les tuyaux et attaquent enfin l’incendie.

La tourmente approche
Soudain, un militaire qui assiste à la scène hausse la voix. « My friend, my friend! No pictures please. » L’homme se veut courtois ; mais le ton et la gestuelle trahissent son anxiété. Jusqu’au printemps 2025, Kramatorsk était relativement sûre. Aujourd’hui, bombes planantes, drones kamikazes de type Shahed, roquettes ou missiles s’abattent chaque jour sur cette base arrière de l’armée ukrainienne. En ces nuits d’hiver, la lueur des déflagrations embrase parfois les nuages. Notre interlocuteur qui, probablement, se repose de retour du front, redoute qu’une photo ne révèle la position de la maison qu’il occupe avec ses camarades.
Interrogé sur l’évolution de ses missions dans un tel contexte, le capitaine Serhiovytch répond sans emphase. Mains dans le dos, pas une seconde il ne quittera la position « repos » durant la demi-heure que dure l’entretien. « Nous faisons face à un grand nombre d’alertes du fait des bombardements permanents. Deuxièmement, […] les gens – c’est-à-dire les civils ensevelis sous les décombres – se trouvent en permanence dans des zones menacées […]. Vous comprenez, nous avons des consignes précises et nous devons parfois interrompre le travail pour nous mettre à l’abri. »
Interrompre le travail : une décision difficile pour ces hommes que la perspective d’une interview intimide – au point qu’ils échangent longuement pour savoir qui des leurs se dévouera pour cet exercice –, mais qui, sur le terrain, affrontent le danger sans perdre leur calme. « Dans notre unité, précise le capitaine, un véhicule a été frappé par un drone [kamikaze] FPV. Et ce n’est pas un cas isolé, ça arrive dans d’autres unités également. Donc nous nous considérons comme des cibles. » En conséquence, brouilleurs d’ondes et systèmes de détection ont été installés sur les véhicules de secours.
Coûteux, énergivores, ces systèmes ne permettent pas de protéger les secouristes de l’ensemble des drones FPV : ceux guidés par fibre optique sont insensibles au brouillage ; et leur usage dans l’armée russe s’intensifie. Contre cette menace, les filets installés sur les véhicules, censés piéger les drones avant l’impact, constituent le seul rempart. Depuis quelques mois, les drones FPV russes parviennent à atteindre la ville ainsi que les principaux axes routiers qui la relient à l’Ukraine libre, perturbant la logistique. « Nous ajustons constamment les itinéraires afin d’éviter la menace des drones. Cela s’applique aussi bien aux rotations du personnel qu’aux livraisons de carburant », précise le colonel Oleksiy Samisko, 43 ans, commandant adjoint du Service des situations d’urgence de Kramatorsk, que nous interviewons par téléphone.
Pour l’heure, le nombre de drones FPV parvenant à atteindre Kramatorsk demeure limité ; suffisamment limité pour que l’on puisse en estimer le nombre. À Kramatorsk et Sloviansk, la ville voisine, précise le colonel Samisko, « il y a des jours où jusqu’à cinq véhicules sont détruits [par ces armes] ». La situation est pire encore dans d’autres villes de l’oblast, comme Droujkivka, où les secouristes de Kramatorsk doivent parfois se rendre pour prêter main-forte à leurs collègues.

Les secouristes sont en outre confrontés à une autre pratique de l’armée russe : les frappes en tandem. Un drone de type Shahed est envoyé sur une cible ; un autre suit, quelques dizaines de minutes plus tard, pour tuer les secouristes – une pratique qui relève du crime de guerre, tout comme le ciblage des civils en règle générale. Interrogé sur le nombre de fois où il a été confronté à cette pratique, le capitaine Serhiovytch demeure laconique : « Je ne compte plus. »
Ce genre de frappes a donné lieu à l’une des missions les plus éprouvantes qu’ont dû affronter le capitaine et son collègue, le major Stanislav Baldine, 32 ans, chef adjoint des relations média du Service des situations d’urgence de l’oblast. Jusqu’à ce que la sonnerie ne retentisse, ce dernier écoute avec attention les propos du capitaine, acquiesçant silencieusement, complétant çà et là. Le 1er décembre, indique le major, interviewé par téléphone, « un drone [de type Shahed] a frappé un immeuble résidentiel de neuf étages […]. Deux femmes se sont trouvées bloquées dans leur appartement. Les secouristes ont débuté les opérations de sauvetage, en dégageant avec attention les décombres, morceau après morceau. Au début, les choses se passaient plutôt bien : on évacuait les résidents, on les aidait à ouvrir les portes pour qu’ils puissent accéder à leur appartement. Le temps commençait à refroidir. Puis, une deuxième attaque de drone a eu lieu. »
Résultat, les opérations sont interrompues, un incendie se déclare et l’une des deux femmes ne pourra être secourue. « Je pense que les attaques de drones répétées nous ont désorientés et ont retardé nos efforts, analyse le major d’un ton ferme. Quand la deuxième femme a été retrouvée, elle était ensevelie sous les décombres. Si la deuxième attaque n’avait pas eu lieu, je pense qu’elle aurait pu survivre. » Ce jour-là, le major Baldine participe aux opérations durant près de 14 heures d’affilée. Le lendemain, alors que le travail se poursuit, ajoute-t-il « j’ai capturé une image saisissante : une petite fille qui se balançait doucement sur une balançoire, avec sa mère à côté. Et à environ 15 mètres, une autre femme était agenouillée, en pleurs, parce que l’un de ses proches était mort. Le contraste – entre l’innocence de l’enfance et le chagrin profond – est quelque chose qui vous marque pendant longtemps. »

Pour l’heure, les équipes du capitaine Serhiovytch ne déplorent que quelques blessés. Toutes les unités de Kramatorsk n’ont pas cette chance, comme en témoigne le colonel Samisko. « Le plus difficile, c’est de perdre vos amis. Plus dur encore, c’est de ramener leur corps à leur mère et d’organiser les funérailles. Soutenir le regard de leur mère, de leur veuve et de leur père, quand de jeunes hommes – des gens avec qui vous travailliez, des gens que vous connaissiez personnellement – sont partis. La douleur est indescriptible. » Le ton de sa voix, étrangement, ne laisse transparaître aucune émotion.
« Personnellement, je n’étais pas prêt du tout – je veux dire, moralement, je n’étais pas préparé, indique, quant à lui le capitaine Serhiovytch, du ton martial dont il ne se départ pas. « Ce que nous disent nos psychologues, explique le major Baldine, c’est que nous sommes tous en état de surmenage […]. Beaucoup de détails qui en choqueraient d’autres ne nous affectent plus de la même façon – c’est devenu une routine. » Interrogé sur son ressenti, le pompier Mykhaïlo Novik, 27 ans (un beau gosse que l’on « choisit toujours pour être sur les photos ») se montre plus réservé. « Qu’importe que vous soyez courageux, quand une roquette ou un [drone] Shahed passe, c’est effrayant pour tout le monde. Plus tard, vous pouvez en rire ; mais sur le moment, c’est vraiment terrifiant. »
Loin de sa famille, de son épouse ou compagne, souvent déplacée ailleurs en Ukraine ou réfugiée à l’étranger, chacun a sa méthode pour affronter la pression quotidienne. Pour le pompier Novik, sommeil, musique, sport, pêche et socialisation sont la clef pour « faire une pause par rapport à tout ça – et ça aide ! », souligne-t-il avec conviction. Le major Baldine, quant à lui, se ressource à travers ce que ses proches et lui-même nomment ironiquement des « fêtes Face-Time », c’est-à-dire des appels vidéo. Originaire de Bakhmout, ville de l’oblast occupée depuis l’été 2023, il n’a pas d’autre choix pour renouer avec un semblant de vie d’avant-guerre. « Ce sont les mêmes personnes avec lesquelles j’avais l’habitude de passer mes soirées et mes week-ends à Bakhmout. À présent, on ne communique plus qu’à travers des écrans », résume-t-il sans effusion.
Les choses sont un peu plus simples pour le colonel Samisko. Jusqu’en décembre 2025, explique-t-il, son fils âgé de 16 ans était réfugié à Hambourg avec sa mère et sa sœur ; épouse et enfants visitant leur père à Kramatorsk tous les six mois. Puis, poursuit le colonel, « au cours de l’une de ces visites, [il] m’a dit “Papa, je reste avec toi” ». Depuis lors, père et fils demeurent à Kramatorsk. « L’aider à faire ses devoirs, vérifier ses exercices… ça m’aide à me détacher de la réalité qui m’entoure » poursuit notre interlocuteur, avant d’ajouter qu’il s’est également mis à la cuisine. « J’ai appris à faire du borchtch [une soupe traditionnelle à la betterave, NDLR], des pancakes, des beignets, des frites, du poisson frit. Le temps passe et, pendant un moment, tout semble être retourné à la normale. »
En dehors de ces moments privés, la solidarité dont font preuve les secouristes entre eux joue un rôle essentiel. « Dans notre profession, on ne peut pas faire sans. On doit s’aider les uns les autres, sinon, on ne pourrait pas faire face », souligne le pompier Novik. « L’humour joue aussi un grand rôle, précise quant à lui le major Baldine. Même dans les moments difficiles, on plaisante entre nous. Ça aide à relâcher la tension et à détourner [notre] attention des émotions négatives et des événements éprouvants auxquels nous sommes confrontés. »

Dans ces épreuves, les services de secours n’ont pas été oubliés. D’après nos interlocuteurs, les effectifs sont suffisants, bien que les secouristes demeurent mobilisables et que certains d’entre eux se soient engagés dans l’armée. À l’image du major Baldine, nombre d’hommes se sont repliés en Ukraine libre, au fur et à mesure de l’avancée des troupes russes depuis 2022. Quant au budget alloué par l’État au Service des situations d’urgence, il a été « augmenté à plusieurs reprises », constate le colonel, ce qui a permis aux secouristes d’enfin moderniser leur matériel. À ce soutien étatique s’ajoute celui des volontaires, ainsi que des organisations ukrainiennes et étrangères, dont les fonds permettent parfois d’acquérir du matériel supplémentaire.
« Nous sommes équipés à 80 % », poursuit le colonel, non sans indiquer que certains équipements essentiels, comme des camions-échelle, manquent encore aux unités de Kramatorsk. « Idéalement, il nous en faudrait deux ou trois ; mais, pour le moment, nous n’en avons qu’un », précise-t-il gravement, avant de partager sa frustration. « Il y a des situations où l’on peut voir une personne piégée sous les décombres. Elle est vivante. Elle communique avec vous. Mais vous ne pouvez pas l’atteindre, faute de matériel adapté. C’est l’expérience la plus douloureuse : savoir que quelqu’un est en vie et être incapable de sauver [cette personne] à temps. »
Interrogé sur les réformes qui permettraient selon lui d’améliorer cette situation, notre interlocuteur décide d’élargir la question au fonctionnement des institutions ukrainiennes de manière plus générale. « En 2014, lorsque nos territoires ont été occupés, le système hiérarchique s’est effondré dans son ensemble. Pendant un moment, toutes les institutions ont été entièrement paralysées », se souvient-il, avant d’indiquer que la même situation s’est reproduite en 2022. « La prise de décision ne doit pas être uniquement centralisée dans la capitale, juge-t-il. Les autorités locales doivent être habilitées à agir sans attendre les instructions de Kyïv. »

En dépit de leurs conditions de travail extrêmes, les secouristes de Kramatorsk affichent leur détermination à tenir leur poste. « Qui d’autres, sinon nous ? », feint d’interroger le capitaine Serhiovytch avec un réalisme glaçant. « Je reste ici parce que mon service l’exige […]. Mon devoir est ici. Ma famille est dans une région plus sûre et ça me tranquillise l’esprit », résume le major Baldine qui envisage de poursuivre sa carrière au sein des services de secours, y compris après la guerre.
Sceptique quant à l’issue des négociations en cours, il peine à se projeter dans une Ukraine en paix. « Au minimum, j’aimerais que ma famille soit à nouveau réunie et voir mes proches plus souvent […]. Et, bien sûr, j’aimerais retrouver un foyer. J’ai perdu ma maison. Ma famille a aussi perdu la sienne. J’aimerais que nous ayons de nouveau un endroit à nous – une maison familiale, notre espace à nous, notre coin de stabilité et de paix », précise cet homme qui, après avoir fui Bakhmout avec les siens, s’était installé à Pokrovsk – une ville de l’oblast aujourd’hui contrôlée à 90 % par l’armée russe.
Même s’il estime que la guerre pourrait encore durer plusieurs années, le colonel Samisko se projette davantage. « Quand viendra la victoire – et je suis convaincu qu’elle viendra – je voudrais transmettre les compétences et l’expérience que j’ai acquises à mes jeunes collègues ou à des partenaires étrangers. Après quoi, je pense prendre ma retraite, m’accorder un repos bien mérité et me consacrer à l’apiculture. » Une aspiration compréhensible, car le colonel n’en est pas à sa première expérience de la guerre. En 2014, il a continué de servir six mois durant comme secouriste dans sa ville d’origine, Horlivka, après la conquête de celle-ci par les séparatistes pro-russes soutenus par le Kremlin. Les affrontements avec les combattants loyalistes ukrainiens font alors rage. Il se réfugie en Ukraine libre. Une partie de sa famille demeure depuis lors en territoire occupé et en Russie.
<p>Cet article « Qui d’autre, sinon nous ? » Avec les secouristes de Kramatorsk a été publié par desk russie.</p>