
18.02.2026 à 10:13
L’affaire Heraskevych et « l’innocence » du Comité olympique
Un hommage interdit, des drapeaux « neutres » tolérés : le sportwashing est l’une des armes de l’agresseur russe.
<p>Cet article L’affaire Heraskevych et « l’innocence » du Comité olympique a été publié par desk russie.</p>
Le politologue ukrainien analyse le cas du skeletoneur ukrainien Vladyslav Heraskevych disqualifié par le Comité international olympique aux JO d’hiver pour avoir porté un casque affichant les portraits de sportifs ukrainiens tués pendant la guerre en Ukraine. À partir de cette condamnation, largement contestée dans le monde, l’auteur s’attaque au thème bien plus vaste du sportwashing pratiqué par plusieurs pays voyous pour manipuler l’opinion publique internationale. Un rappel utile que dans notre monde, le sport est loin d’être neutre.
Le 12 février à 10 h 30, le skeletoneur ukrainien Vladyslav Heraskevych devait s’élancer sur la piste du Cortina Sliding Centre, avec, selon les rumeurs, de bonnes chances de remporter une médaille olympique. Peu avant le départ, il a été approché en personne par la présidente du Comité international olympique, Kirsty Coventry, qui l’a informé qu’il était disqualifié de la compétition parce que son casque, comme l’avait jugé le jury de la Fédération internationale de bobsleigh et de skeleton (IBSF), « n’était pas conforme aux règles ».
Le bras de fer entre le capitaine de l’équipe olympique ukrainienne et les responsables du CIO durait déjà depuis plusieurs jours, depuis que Heraskevych avait commencé ses entraînements au village olympique avec un casque qui ne portait pas de signes distinctifs, mais les portraits de ses 22 collègues tués par les Russes au cours des dernières années lors de la soi-disant « opération militaire spéciale ». En réalité, de nombreux autres athlètes ukrainiens ont péri sous les assauts russes : le site Tribuna.ua répertorie plus de 800 noms, dont des adolescents, âgés de 9 ans seulement pour les plus jeunes. La position et l’objectif ultime de Heraskevych étaient clairs : rendre hommage à ses camarades sportifs qui ne pourraient plus jamais participer à aucune compétition et rappeler au public joyeux la guerre génocidaire menée par la Russie non loin des vallées sereines de Cortina d’Ampezzo.
Si le premier message était tout à fait acceptable, et que les responsables du CIO avaient même généreusement proposé à l’athlète ukrainien de porter un ruban noir à la place des portraits controversés sur son casque, le second message a été jugé inapproprié, car il tombait prétendument sous le coup du paragraphe 50 (2) des règles olympiques : « Aucune manifestation ou propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans les sites olympiques, les lieux de compétition ou autres zones [caractères gras ajoutés par l’auteur]. » Heraskevych avait donc été prévenu, et la décision finale du CIO n’est donc pas tombée du ciel : personne n’a cédé le premier. Le crash était inévitable, et ses implications pourraient être plus graves pour le CIO et d’autres institutions sportives que pour l’athlète lui-même.
Même si son recours devant le TAS (Tribunal arbitral du sport) a été rejeté, Heraskevych a clairement remporté la bataille, du moins sur le plan moral. « Aujourd’hui, nous avons payé le prix de notre dignité, a-t-il commenté avec amertume à propos de la décision du CIO. Je pense que je n’ai enfreint aucune règle. J’ai défendu les intérêts de l’Ukraine, et pas tant le pays que la mémoire de ces athlètes. Ils le méritent, mais malheureusement, le CIO voit les choses autrement. »
Le Comité national olympique ukrainien a déclaré son soutien total à la décision courageuse du sportif : « Aujourd’hui, Vladislav n’a pas pris le départ, mais il n’était pas seul : toute l’Ukraine était, est et sera avec lui. Car lorsqu’un athlète défend la vérité, l’honneur et la mémoire, c’est déjà une victoire. » De nombreux collègues de Vladyslav, tant ukrainiens que d’autres nationalités, ont exprimé leur solidarité avec lui. Des hommes d’affaires ukrainiens ont lancé une collecte de fonds afin de réunir 100 000 dollars, somme symbolique que l’athlète aurait pu recevoir s’il avait remporté la course dont le CIO l’a éliminé. À la suggestion de Heraskevych, cet argent sera versé à un fonds spécial destiné à soutenir les familles des athlètes tombés au combat.
De nombreuses célébrités et personnalités politiques internationales se sont jointes aux Ukrainiens pour soutenir son noble geste. « La disqualification de l’athlète ukrainien Vladyslav Heraskevych pour avoir rendu hommage aux victimes de l’agression russe est indéfendable, a écrit le ministre estonien des Affaires étrangères Margus Tsahkna sur X. Il ne s’agit pas de règles d’équipement, mais de la suppression de la voix d’une nation attaquée. Se souvenir des personnes tuées par la guerre menée par la Russie n’est pas une violation, c’est notre devoir moral… Lorsque le souvenir est puni, la neutralité devient complicité. » « Je ne considère pas cette décision comme très juste, a déclaré le président tchèque Petr Pavel. Il ne s’agit pas d’une propagande politique qui pourrait offenser quelqu’un. Il s’agit d’exprimer son respect. »
Le président Volodymyr Zelensky a probablement été le plus virulent : non seulement il a félicité l’athlète « pour sa position claire », pour avoir rappelé « au monde entier ce qu’est l’agression russe et quel est le prix de la lutte pour l’indépendance », mais il a également critiqué le CIO pour avoir prétendument trahi les principes de l’olympisme et fait le jeu de l’agresseur. « C’est la Russie qui viole constamment les principes olympiques et utilise la période des Jeux olympiques pour faire la guerre. En 2008, c’était la guerre contre la Géorgie ; en 2014, c’était l’occupation de la Crimée ; en 2022, c’était une invasion à grande échelle de l’Ukraine. Et maintenant, en 2026, malgré les nombreux appels au cessez-le-feu pendant les Jeux olympiques d’hiver, la Russie fait preuve d’un mépris total et intensifie ses frappes de missiles et de drones contre nos infrastructures énergétiques et notre population… Alors que dans le même temps, 13 Russes participent actuellement aux Jeux olympiques en Italie. Ils concourent sous des drapeaux « neutres », mais dans la vie réelle, ils soutiennent publiquement l’agression russe contre l’Ukraine et l’occupation de nos territoires. Ce sont eux qui méritent d’être disqualifiés. »
Le même jour, Zelensky a décrété que Vladyslav Heraskevych serait décoré de l’ordre de la Liberté « pour son dévouement au service du peuple ukrainien, son courage civique et son patriotisme dans la défense des idéaux de liberté et des valeurs démocratiques ». Cela a eu pour effet secondaire de faire naître des spéculations sur une sorte de complot de haut niveau visant à provoquer un scandale politique. L’objectif, disait-on, était sans doute de provoquer la réaction du CIO et d’amplifier considérablement le conflit (et le message de Heraskevych) qui, sans cela, serait passé largement inaperçu. Cet argument semble toutefois douteux pour plusieurs raisons.

Premièrement, loin de conspirer, les responsables sportifs ukrainiens ont exhorté les athlètes à « se contrôler » et à réagir calmement à toute provocation potentielle de la part de la Russie. « Vous devez vous contrôler afin qu’il n’y ait pas de provocations, car celles-ci seraient alors utilisées contre vous, contre l’Ukraine, pour prétendre que c’est nous qui provoquons », avait ordonné le président du Comité national olympique ukrainien, Vadym Gutzeit, à son équipe avant son départ pour Milan.
Deuxièmement, Vladyslav Heraskevych s’est depuis longtemps révélé être un combattant engagé pour la cause ukrainienne, prêt à sacrifier son succès personnel pour ce qu’il pense être la vérité et la justice. En 2022, à Pékin, il avait brandi une affiche « Pas de guerre en Ukraine » devant les caméras et n’avait pas été sanctionné uniquement parce que cela s’était produit deux semaines avant l’invasion totale de la Russie, de sorte que le message ne contenait (du moins pour les responsables du CIO) aucune connotation anti-russe apparente. La plupart d’entre eux ont probablement perçu ce slogan à l’époque comme l’expression du pacifisme générique du CIO plutôt que comme une protestation contre la guerre hybride ( « de faible intensité ») menée par la Russie en Ukraine, euphémiquement minimisée à l’époque sous le nom de « crise ukrainienne ».
Mais la principale vulnérabilité de l’ « argument du complot » dans cette histoire est intrinsèque : le « casque commémoratif » avec les petits portraits des athlètes tués était une transgression si mineure (si tant est qu’il s’agisse d’une transgression) qu’elle n’aurait eu pratiquement aucun impact sur qui que ce soit si elle n’avait pas été amplifiée par la réaction inadéquate du CIO. La question de savoir pourquoi les responsables du CIO ont réagi de manière excessive dans cette situation est plus intéressante (et plus pertinente).
La première explication qui vient à l’esprit invoque l’argent et l’influence de la Russie. Les antécédents de Moscou en matière d’activités pernicieuses au sein des instances internationales sont nombreux, allant de multiples cas de corruption et de chantage à des stratagèmes plus élaborés de subterfuge et de manipulation. L’un d’entre eux, le plus imprudent et le plus scandaleux, a même coûté aux Russes leur suspension des Jeux olympiques de 2016-2018, après que des enquêteurs indépendants ont révélé un vaste complot de dopage soutenu par l’État. Il est apparu que le Service fédéral de sécurité russe (FSB) avait activement manipulé les tests de dopage et, avec l’aide de responsables de laboratoires, avait remplacé des échantillons d’urine contaminés par des échantillons propres afin de permettre aux athlètes russes de remporter des médailles aux Jeux olympiques d’hiver de Sotchi en 2014.
Les derniers rapports indiquent que la Russie accorde une attention particulière aux pays du Sud et à leurs représentants dans les instances internationales, en essayant de tirer parti de leur préjugé anti-occidental/pro-russe profondément enraciné, de leur mauvaise connaissance des affaires européennes, de leur sensibilité aux discours élaborés par Moscou et, dans certains cas, aux offres spéciales faites par Moscou. Certains de ces alliés sont particulièrement utiles à Moscou pour faire avancer son programme. Ainsi, les Russes ne ménagent pas leurs efforts pour faire entrer davantage de pays du Sud dans les fédérations sportives internationales, même si de nombreux sports, en particulier les sports d’hiver comme le hockey sur glace, y sont pratiquement inexistants.
La corruption n’est toutefois peut-être pas la principale, et probablement pas la seule, explication de l’attitude bienveillante du CIO envers divers régimes voyous (mais suffisamment riches) – une caractéristique que l’on retrouve non seulement dans les actions du CIO, mais aussi dans les politiques retorses de nombreuses autres organisations. Vladyslav Heraskevych a brièvement abordé le problème lorsqu’il a protesté contre le « deux poids deux mesures » du CIO : d’un côté, une sanction sévère pour sa prétendue violation, et de l’autre, une indulgence bienveillante envers les drapeaux russes lors des événements sportifs, voire sur le casque du snowboardeur italien Roland Fischnaller. Jeremy Pizzi, conseiller juridique chez Global Rights Compliance, a convenu que la disqualification de l’athlète ukrainien n’était qu’une partie mineure d’un problème beaucoup plus vaste : « Le véritable problème réside dans l’incohérence du CIO qui autorise des athlètes russes à concourir alors qu’ils ont violé les règles de neutralité par des actions pro-guerre, et qui autorise des athlètes à concourir avec un drapeau russe. Cela soulève la question de savoir pourquoi une forme d’expression visant à soutenir les victimes d’agression est interdite, alors que d’autres expressions soutenant des crimes brutaux ne le sont pas. »
On peut en conclure que les positions marquées de Vladyslav Heraskevych et de ses nombreux collègues vis-à-vis de la guerre génocidaire menée par la Russie en Ukraine s’opposent et compromettent potentiellement les efforts du CIO et de nombreuses autres organisations visant à fermer les yeux sur la nature criminelle du régime de Poutine, à normaliser le mal et à revenir à la normale avec un État voyou qui massacre quotidiennement des civils ukrainiens. Le rapprochement du CIO avec la Russie se poursuit, malgré l’absence de tout recul ou remords de la part de la Russie. Au contraire, Moscou intensifie sans cesse ses attaques contre les infrastructures et les habitants ukrainiens, et les responsables du Kremlin et les propagandistes ne cachent pas leur intention génocidaire : éradiquer l’Ukraine en tant qu’État et nation.
Dans cet État fascisant, la grande majorité de la population soutient le régime et sa guerre, et les athlètes russes ne font pas exception : tous soutiennent activement l’effort de guerre de Poutine ou, à tout le moins, permettent tacitement au régime d’utiliser leur nom, leur renommée et leurs exploits dans une propagande belliciste et une mobilisation chauvine.
Néanmoins, le CIO préfère desserrer les vis plutôt que de les resserrer. À la fin de l’année 2023, le CIO a autorisé les athlètes russes à revenir aux compétitions individuelles, à condition qu’ils participent sous drapeau neutre. Les Ukrainiens ont fermement condamné cette « décision honteuse, qui sape les principes olympiques » et « donne essentiellement le feu vert à la Russie pour instrumentaliser les Jeux olympiques, car le Kremlin utilisera chaque athlète russe comme une arme dans sa guerre de propagande ». Dans sa déclaration officielle, le ministère ukrainien des Affaires étrangères a averti ses partenaires internationaux que les athlètes russes « représentent souvent des organisations sportives associées aux forces armées. Certains d’entre eux sont en service actif dans l’armée russe, et certains arborent sur leurs tenues de sport les symboles de l’agression armée de la Russie contre l’Ukraine. Non seulement [ils] sympathisent avec les meurtres de femmes et d’enfants ukrainiens, mais sont également susceptibles d’être directement impliqués dans ces crimes terribles… Moscou ne hissera pas de drapeaux blancs neutres lors des compétitions, comme le suggère le CIO, mais démontrera le triomphe de sa capacité à échapper à toute responsabilité dans le plus grand conflit armé en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. »
Comme on pouvait s’y attendre, le CIO a ignoré ces avertissements, les jugeant « trop émotionnels ». Cette « neutralité » fallacieuse a ouvert la voie aux athlètes russes pour les Jeux olympiques d’été de Paris en 2024, puis pour ceux de Milan en 2026. Plus étrange encore, les responsables sportifs russes n’ont jamais été totalement suspendus, de sorte que leur influence en coulisses sur les organisations sportives internationales est restée largement intacte. On peut citer l’exemple de Chamil Tarpichtchev, président de la Fédération russe de tennis et partisan de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui siège toujours au conseil d’administration du CIO. Son compatriote, l’oligarque Alicher Ousmanov, proche allié du président russe Vladimir Poutine, a été réélu président de la Fédération internationale d’escrime (FIE) en 2024 malgré les sanctions internationales (il a toutefois fini par démissionner sous la pression de l’opinion publique).
On peut se demander si le CIO imposera des sanctions à Elena Välbe, ancienne championne olympique et actuelle présidente de la Fédération nationale de ski et de snowboard, qui a récemment déclaré à propos des sanctions de la Russie contre l’Occident : « Je pense que si nous avions largué une bombe sur le centre de Londres, tout serait déjà fini et nous serions les bienvenus partout. La lutte de la Russie avec le monde extérieur dure depuis des siècles. Ils ne nous ont jamais aimés, même lorsqu’ils faisaient semblant. Ils sont toujours derrière nous, un couteau à la main. J’adore quand notre pays est fort, et je suppose que notre force agace le monde entier. » Ou peut-être devrions-nous nous attendre à ce qu’elle soit élue au conseil d’administration du CIO à la place d’Ousmanov, mais aux côtés de Tarpichtchev ?
Entre-temps, le CIO a fait un pas de plus vers la légitimation (ou la minimisation) de la guerre russe en Ukraine par le biais du sportwashing. À la fin de l’année dernière, il a autorisé les juniors russes à concourir sous leur drapeau national, c’est-à-dire le drapeau d’un État voyou qui mène une guerre génocidaire brutale contre son voisin. Plusieurs fédérations internationales (échecs, volley-ball, escrime, équitation) ont immédiatement sauté sur cette opportunité potentiellement lucrative. Deux autres fédérations, celles de judo et de sambo, ont même abusé de leur position (et de la bienveillance du CIO), autorisant non seulement les juniors, mais tous les athlètes russes à concourir sous leur drapeau et avec leur hymne.

La justification habituelle de telles décisions est la prétendue autonomie, voire l’indépendance du sport (comme de la culture) par rapport à la politique. Cela n’est pas vrai, même dans les démocraties, où la société civile est forte et où le pouvoir de l’État est limité. Mais dans les autocraties, c’est un mensonge complet, un vœu pieux impardonnable ou un mensonge délibéré et sans scrupules. Les États totalitaires s’efforcent de tout étatiser et de mobiliser leurs citoyens au service du régime. Ce phénomène est aujourd’hui bien étudié et documenté par les universitaires et les journalistes. Ils le définissent avec sarcasme comme du sportwashing : nettoyer l’image entachée des régimes voyous en détournant l’attention de leurs activités répressives et agressives à l’étranger vers leur promotion douce des événements sportifs, leur soutien aux talents sportifs et leurs impressionnantes compétences organisationnelles démontrées dans le processus. Garry Kasparov, dissident russe de renom et ancien champion du monde d’échecs, affirme que le sportwashing est aujourd’hui une « évolution » par rapport à la manière dont les dictateurs achetaient autrefois leur influence : il est devenu pour eux un moyen, grâce à l’argent, « d’infiltrer les sociétés des pays libres ».
L’essence et le but ultime du sportwashing sont la manipulation politique. Selon Sarath Ganji, cela peut se manifester de trois manières : « Premièrement, le sport peut remplacer les contenus négatifs en mettant en avant d’autres récits. Cette forme de manipulation s’apparente à un écran de fumée, un brouillard de récits émergents qui capitalisent sur des valeurs d’actualité concurrentes pour obscurcir la couverture d’autres événements… Deuxièmement, le sport peut discréditer les contenus négatifs en amplifiant d’autres points de vue. » Dans ce rôle, « le sport mondial ressemble à une industrie d’influenceurs regorgeant de professionnels des relations publiques ». Et troisièmement, « le sport peut dévaloriser les contenus négatifs en suscitant des émotions alternatives », ce qu’Émile Durkheim a défini comme « l’effervescence collective » – un sentiment familier à tous ceux qui ont assisté à des matchs sportifs ou à d’autres rassemblements de masse suscitant une forte mobilisation émotionnelle.
La Russie est généralement considérée, avec quatre autres dictatures (la Chine, le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite), comme le pays le plus actif en matière de sportwashing. Mais, contrairement à toutes ces autocraties et à d’autres, la Russie est également engagée dans une guerre d’agression brutale. Et cette « particularité » rend son activité de sportwashing particulièrement sinistre et dangereuse. Dans la Russie d’aujourd’hui, le sport est utilisé comme une arme, à l’instar de tous les autres domaines – culture, religion, commerce, information, histoire, éducation, jusqu’aux écoles maternelles. Les responsables russes affichent ouvertement une approche instrumentale et grossièrement militariste du sport. Ils ne se conforment pas au scénario du CIO, « le sport au-delà de la politique », et ne croient pas au conte de fées de la prétendue « neutralité » des athlètes.
Les célébrations de l’année dernière d’Alexander Ovechkin, l’un des meilleurs joueurs de hockey de la ligue professionnelle nord-américaine, qui a battu le record historique de buts marqués en NHL, démontrent clairement qu’aucun statut « neutre » (ou même « américain », dans ce cas) ne peut épargner aux athlètes russes l’appropriation effrontée de leur renommée et de leurs exploits par les propagandistes de Poutine. Ils se moquent clairement de la prétendue « neutralité » d’Ovechkin (ou de quiconque d’autre), il veulent la gloire, la victoire et la domination impériale de la Russie.
« Malgré les sanctions, malgré la discrimination, malgré tout, les Russes gagnent. Personne ne nous arrêtera », a déclaré l’un de ces propagandistes. « À une époque où le sport mondial est devenu une arène de confrontation politique, un grand joueur de hockey russe a une fois de plus prouvé qu’un vrai champion peut surmonter tous les obstacles », s’est vanté l’autre. « Ovechkin n’a jamais caché ni rougi de son passeport, il reste un membre de l’équipe de Poutine et, en même temps, l’un des principaux visages du hockey mondial, le favori de millions de personnes et le meilleur buteur de la NHL. »
En effet, Ovechkin n’a jamais critiqué « l’équipe » de Poutine ni dénoncé l’utilisation (abusive) de sa renommée à des fins politiques. On pourrait dire qu’Ovechkin n’a pas non plus fait l’éloge de Poutine et qu’il a même lancé un appel générique pour « la fin de la guerre » au début de l’invasion à grande échelle, de sorte que, techniquement, il pourrait être considéré comme « neutre ». Ce cas illustre toutefois à quel point la notion de « neutralité » est délicate et peut être facilement ignorée par des interprètes malveillants, à moins, bien sûr, que l’athlète ne se prononce clairement sur la question.
Jusqu’à présent, la « neutralité » semble être un prétexte qui permet au CIO et à de nombreuses fédérations sportives de donner leur feu vert à des personnalités russes très douteuses, comme la gymnaste rythmique et fervente propagandiste de Poutine Lala Kramarenko, le patineur artistique Piotr Goumennik, qui s’est illustré en exécutant une routine sur le thème militaire lors d’un spectacle sur glace en 2024, vêtu d’un uniforme de soldat russe, et une autre patineuse artistique, Adelia Petrossian, qui a collecté des dons pour les soldats russes combattant en Ukraine lors du festival Summer in Moscow l’année dernière, ou encore plusieurs trampolinistes russes et bélarusses, impliqués dans des actions de propagande en faveur de la guerre. Le fait que bon nombre d’athlètes russes soient membres de l’armée russe ou de clubs sportifs militaires n’empêche pas leur participation à des événements internationaux sous drapeau « neutre ». Selon des journalistes ukrainiens, 45 des 71 médailles remportées par la Russie aux Jeux olympiques d’été de Tokyo en 2020 l’ont été par des athlètes membres du Club sportif central de l’armée russe ; deux ans plus tard, aux Jeux olympiques d’hiver de Pékin, ils ont remporté 14 des 32 médailles sous un drapeau ostensiblement « neutre ».
La tendance générale semble assez claire : tant le CIO que la plupart des fédérations sportives internationales souhaitent assouplir et, à terme, lever les sanctions imposées aux athlètes russes, aux responsables russes et, bien sûr, à l’argent russe. Peu leur importe que la Russie n’ait pas changé son comportement, mais ait au contraire intensifié la terreur quotidienne et les effusions de sang en Ukraine. Les responsables du CIO continuent de répéter le même mantra : « Les athlètes individuels ne peuvent être punis pour les actes de leur gouvernement. »
Mais comment « punis » ? Assassinés, comme des centaines de sportifs ukrainiens ? Exilés de leur pays en ruines et des territoires occupés, comme des millions d’autres Ukrainiens ? Dépossédés de leurs salles de sport, de leurs stades, de leurs piscines et même de la possibilité de s’entraîner régulièrement sans bombardements ni alertes aériennes ? Non, on leur demande simplement de ne pas soutenir, directement ou indirectement, la guerre génocidaire que leur gouvernement mène en Ukraine. On leur demande simplement de ne pas blanchir leurs dirigeants et leurs politiques, de ne pas renforcer leur pouvoir symbolique et de ne pas contribuer par leur renommée personnelle à leur cause criminelle. Tant que les athlètes russes ne soutiennent pas la guerre génocidaire menée par leur gouvernement en Ukraine, ils ne sont pas responsables. Mais en tout état de cause, en tant que citoyens russes, ils sont responsables de tout ce que fait leur pays. Ils ont tous le choix, ils peuvent tous trouver un moyen de se distancier des actes criminels de leur gouvernement.
Vladyslav Heraskevych s’est opposé non seulement aux règles discutables du CIO, mais aussi à la tendance générale qui se manifeste de plus en plus dans les décisions contestables du CIO, dans son refus persistant d’utiliser les noms propres (la guerre russe en Ukraine est généralement qualifiée de « conflit », comme s’il s’agissait d’une simple querelle familiale) et dans ses tentatives persistantes de minimiser l’ampleur et le caractère unique de ce « conflit » :
« C’est l’une des 28 guerres et conflits qui sévissent dans le monde et tous les autres athlètes s’affrontent pacifiquement », explique un responsable du CIO aux Ukrainiens. « Il y a 135 conflits sur notre planète où des actions militaires sont menées. Le CIO ne peut donc prendre aucune décision exceptionnelle dans ces circonstances », ajoute un autre.
L’Ukraine est confrontée à une lutte difficile, non seulement contre l’ennemi extérieur et les problèmes intérieurs, mais aussi contre la rigidité et la corruption des institutions internationales, l’ignorance, l’égoïsme et le cynisme des dirigeants internationaux, et la « fatigue de l’Ukraine » croissante au sein de différentes populations, qui considèrent de plus en plus l’Ukraine comme une nuisance qui ne permet pas aux autres de profiter pleinement de la vie. Mais il existe également des combattants engagés dans tous ces domaines, qui n’abandonnent pas, qui résistent et ripostent, et qui nous donnent un peu d’espoir.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article L’affaire Heraskevych et « l’innocence » du Comité olympique a été publié par desk russie.</p>