22.09.2026 à 19:05
Comment Tintin échappa à l’épuration
Hors Série Entretiens filmés avec des personnalités artistiques ou intellectuelless
22.09.2026 à 19:05
Comment Tintin échappa à l’épuration
Tintin, visage le plus reconnaissable et le plus admiré de ce massif de la culture populaire européenne qu’est la bande-dessinée franco-belge, est tout l’inverse d’une figure controversée. Certes, on se souvient plus ou moins clairement des errements coloniaux de l’album Tintin au Congo ; certes il se chuchote que son démiurge Georges Rémi, alias Hergé, n’aurait pas été tout à fait clair durant la période de l’occupation nazie. Toutefois, l’idée qu’il puisse y avoir derrière ces quelques faits éparses un véritable problème politique semble à première vue peu crédible. Généralement, on s’en sort à bon compte en décrétant qu’Hergé était un « homme de son temps », pétri de préjugés omniprésents. Ainsi, on feint d’oublier que ce « temps » était un moment d’histoire hautement conflictuel où, précisément, aucune prise de position n’allait de soi. Où toute décision impliquait nécessairement le rejet énergique d’une option inverse.

En tous cas, ces vagues souvenirs ou rumeurs quant au passé d’Hergé n’ont pas empêché un réalisateur de blockbusters d’origine juive et grand donateur du parti démocrate étatsunien d’adapter avec délectation les aventures de Tintin. Cela n’empêche pas davantage le bédéiste français Joann Sfar, qui a placé son identité juive au cœur de son œuvre et de ses engagements politiques, de présenter dans Le Figaro la carrière du père de Tintin comme un parcours de rédemption1. Ailleurs, il va même jusqu’à s’identifier à lui : « Peut-être qu’Hergé disait des conneries quand il dessinait Tintin au pays des Soviets, mais Tintin reporter, ça se veut du journalisme. Hergé nous informait sur l’état d’esprit de l’époque. Et peut-être que j’informe, moi aussi, sur l’état d’esprit de mon époque2. »

À une époque où les invitations à séparer l’artiste de son œuvre sont de plus en plus souvent reçues avec scepticisme, le regard excessivement charitable que nous portons sur la trajectoire d’Hergé peut surprendre. À ce titre, le passionnant ouvrage du journaliste Sébastien Bourdon, Tintin au pays des fascistes3, entreprend un salutaire effort de clarification en retraçant le parcours du dessinateur dans l’occupation, mais surtout le rôle de ses accointances et influences fascistes dans la genèse des albums. Ce faisant, Bourdon ne s’enferme pas dans une posture iconoclaste mais procède avec méthode, en agençant preuves et arguments. Le livre se garde de réduire la saga à un tract fasciste. Cependant, il fait la démonstration du caractère matriciel du fascisme dès l’origine des aventures de Tintin, tant sur un plan matériel (c’est-à-dire économique et médiatique) que sur un plan intellectuel.

Trois raisons expliquent que les lectrices et lecteurs d’aujourd’hui soient si peu sensibles à l’esprit fasciste lié à ces albums. Premièrement, de nombreux albums ont été remaniés pour en expurger les caricatures antisémites ou faire disparaitre les jurons négrophobes de la bouche du capitaine Haddock. Bourdon précise que ces modifications étaient à l’initiative de l’éditeur Casterman mais jamais du dessinateur qui les acceptait sans enthousiasme, par opportunisme, et en s’en plaignant à l’occasion dans sa correspondance.
Deuxièmement, la conception du divertissement pour enfants propre à Hergé ne tolère pas une lourde armature idéologique. La lecture peut facilement se laisser aller au plaisir d’assister à une lutte du bien contre le mal et de la vertu contre les vices, sans que de forts signaux politiques ne viennent jamais troubler l’évidence du drame.
Enfin, les contextes culturels de l’entre-deux guerres et de l’occupation belges sont aujourd’hui loin derrière nous, et nous ont rendus aveugles à certains éléments de contexte, mais aussi à certains points d’intrigue, qui de toute évidence sont le fruit de puissantes influences fascistes. Autrefois évidentes, elles sont parfois devenues méconnaissables. Si l’ouvrage de Bourdon fait habilement le point sur les deux précédents aspects, c’est la complexité de ce troisième motif qu’il éclaire de la façon la plus détaillée.
La pièce à conviction la plus décisive, mais aussi la plus déroutante, de cette enquête réside en un ouvrage posthume de l’ancien capitaine de la SS Wallonie : l’intarissable et égocentrique hâbleur Léon Degrelle. Intitulé Tintin mon copain, le texte entreprend de prouver que l’aventureux reporter ne serait qu’un simple décalque de son auguste personne. La houpette et les pantalons de golf, la profession et la propension au voyage, l’existence intrépide en somme, cela aurait été emprunté à la biographie de l’officier nazi.

Au cours des nombreux entretiens qu’il a eu le loisir de donner depuis son exil espagnol d’après-guerre, Degrelle n’a cessé de s’attribuer des inventions fabuleuses. À l’en croire, le livre de poche, les vacances pour les enfants ou l’enquête ouvrière seraient tous nés de son seul génie. Il est dès lors difficile ici de prendre au pied de la lettre sa revendication de paternité. D’ailleurs, Tintin au pays des fascistes passe ses arguments au crible, prouvant souvent leur mauvaise foi. Seulement, plusieurs faits importants demeurent et la proximité professionnelle aussi bien que personnelle entre les deux hommes est avérée. Il est en effet incontestable que le jeune journaliste Degrelle faisait partie du voisinage immédiat de Hergé à la naissance de Tintin et que ce voisinage lui-même était idéologiquement saturé de pensées et d’intérêts fascistes.
Dans les années 1980, au micro du journaliste français Jean-Michel Charlier, Degrelle se remémorait avec émoi son entrée en journalisme dans les colonnes du quotidien catholique Le Vingtième Siècle. Il y avait été convié à la fin des années 1920 par une future figure de la collaboration avec les Nazis : un abbé aux évidentes accointances fascistes du nom de Norbert Wallez. L’ambition de ce dernier était de faire prospérer en Belgique une politique influencée par Charles Maurras et l’Action française. Ainsi Degrelle décrivait-il la ligne qui avait été la sienne dès ses premiers articles du Vingtième Siècle : « Nous serions bientôt, nous, jeunes révolutionnaires de l’Europe qui naissait, les porteurs du véritable socialisme, réconciliant l’ordre indispensable de l’État et la justice sociale, dans la collaboration des classes artificiellement et criminellement dressées l’une contre l’autre par le marxisme et, tout autant, par l’hypercapitalisme4. » On reconnait la doctrine de la troisième voie, celle du corporatisme mussolinien, avec sa volonté de se distancier à la fois du communisme et du capitalisme anglo-américain.
L’abbé Wallez, qui exhibait fièrement une photo dédicacée du Duce dans son bureau du Vingtième Siècle, n’y avait pas mis en avant que Degrelle : c’est lui qui y a fait de Hergé un véritable dessinateur de presse. Auparavant, le jeune homme n’avait publié que quelques dessins en amateur (y compris des caricatures antisémites), notamment dans la presse scoute catholique. Pensé par Wallez, le supplément pour la jeunesse du Vingtième Siècle, titré Le Petit Vingtième, verra s’épanouir les premières histoires de Tintin – c’est d’ailleurs le journal où travaille le reporter dans la diégèse. Selon Bourdon, Le Petit Vingtième développe dans les années 1930 des thèmes antisémites à destination des enfants ainsi que des apologies d’Hitler et de Mussolini.
Les deux premiers albums de Tintin, d’abord publiés en feuilleton dans les pages du périodique pour enfants, sont le fruit d’une commande directe de l’abbé Wallez, en conformité avec sa vision sociale. En réalité, les trois premiers tomes dessinent à eux seuls une orientation doctrinale claire et conforme à la troisième voie chère à Degrelle.
Tintin au pays des Soviets inaugure la saga avec un brûlot anticommuniste qui définit d’emblée le marxisme et la révolution socialiste comme l’ennemi principal du Vingtième siècle. L’album suivant, Tintin au Congo, demeuré dans les mémoires pour son racisme forcené, est né de la suggestion de Wallez d’exalter la mission civilisatrice de la Belgique dans sa vaste colonie d’Afrique centrale. Tintin en Amérique, enfin, illustre l’anticapitalisme tronqué et compatible avec les théories du complot qui caractérise la pensée fasciste. Les figures du banquier et de la spéculation y servent toujours de bouc-émissaires, par contraste avec la saine économie industrielle et nationale.

Au-delà même du détail de leur contenu, les trois premières histoires de Tintin symbolisent à elles seules trois piliers du fascisme : l’anticommunisme et l’antimarxisme d’abord, la suprématie blanche et l’impérialisme ensuite, un anticapitalisme partiel, limité à une critique de la « finance apatride », enfin. Ces dimensions seront à l’occasion amendées et nuancées dans les épisodes suivants, mais jamais désavouées une fois pour toutes. C’est notamment le cas de la troisième : comme l’écrit Bourdon, l’antagoniste récurrent de Tintin, Roberto Rastapopoulos, riche producteur de cinéma et businessman à l’épais nez crochu, n’est pas juif. En revanche, de l’aveu même du dessinateur, il incarne une figure « apatride ». Hergé n’a pas besoin de recourir au nom Juif pour continuer à faire fructifier une critique du cosmopolitisme assortie de caricatures de provenance antisémite.

Commencée sous l’égide d’une revue de l’extrême-droite catholique, la carrière de Hergé a fortement bénéficié de l’occupation de la Belgique par les forces allemandes. Lorsque Le Soir, quotidien de référence du pays, bascule entre les mains des services de propagande allemands, il offre presque aussitôt l’asile à Tintin et à son créateur. Ce sont donc les tirages considérables, sans commune mesure avec ceux du Vingtième Siècle, qui vont catapulter la célèbre BD sous les yeux d’un maximum de jeunes lecteurs.
Là encore, le contenu des histoires est au diapason de la ligne politique du périodique collaborationniste. L’antagoniste de L’Étoile mystérieuse, qui parait en feuilleton dans le supplément jeunesse du Soir, est un banquier juif à l’appendice nasal caractéristique, nommé Blumenstein. Pour plus de discrétion, il sera renommé Bohlwinkel après-guerre. La caractérisation de ce comploteur perfide est bien conforme aux valeurs et à la vision du monde fascistes qui font consensus de Wallez à Degrelle, en passant par la nouvelle rédaction du Soir. Au cours de la période, Hergé se fend de quelques autres dessins antisémites où se bousculent des Juifs aussi similaires et interchangeables que l’étaient ses Congolais.

Sans réserve, le dessinateur se complait dans la collaboration aussi longtemps qu’elle dure. Ainsi, lorsque la perspective de la libération devient inéluctable, il confie dans sa correspondance qu’il s’attend à être fusillé pour trahison. En réalité, il n’en sera rien, et ce pour au moins deux raisons, toutes deux liées à sa profession. Premièrement, le tribunal tient pour dérisoire la production de dessins pour enfants et ne prend pas le cas d’Hergé très au sérieux. Deuxièmement, il reçoit l’appui d’un ancien résistant d’obédience royaliste, Raymond Leblanc, qui use de son aura et de son entregent pour le sauver de l’indignité. L’opération n’est pas sans arrière-pensée : Leblanc compte sur Hergé pour lui permettre de lancer une nouvelle publication destinée au jeune public. Le projet se concrétise avec l’hebdomadaire Tintin, dont le premier numéro parait en septembre 1946.
Malgré ce sauvetage inespéré, Hergé déplore l’injustice et la mesquinerie de l’épuration qui frappe nombre de ses amis. La rédaction de son journal se spécialise alors dans le recyclage des ex-collabos, auxquels Tintin offre l’hospitalité professionnelle. Au cours de cette période, Hergé continue d’entretenir une correspondance avec des figures françaises et belges de collaboration, à lire Degrelle et à confesser son admiration pour le capitaine SS. Ce que montre implacablement Tintin au pays des fascistes, c’est que le grand récit de rédemption de Georges Rémi relève du mythe opportunément construit pour des raisons de respectabilité et des impératifs commerciaux.
Subtile et détaillée, l’analyse de Sébastien Bourdon prend garde à ne pas mélanger les niveaux de lecture. Certes, écrit-il, « ni le personnage, ni ses aventures ne sont à proprement parler fascistes », mais la vision du monde d’Hergé qui s’y déploie « est résolument fascisto-compatible ». Ces albums passionnants et pleins de rebondissements sont ainsi traversés par l’ambivalence. Le fascisme parait occuper la même place pour les aventures de Tintin que le piédestal d’une sculpture. Il se fait oublier et n’attire pas trop le regard, tout en soutenant l’ensemble de l’œuvre.
︎
︎
︎
︎17.09.2026 à 18:01
Cécile Cée : pour un féminisme et un enfantisme non carcéralistes
Le déni des violences fait entièrement partie des violences sexuelles. C’est la condition de possibilité de leur perpétuation. Si on regarde rationnellement les chiffres issus des enquêtes de victimation, on ne peut que se dire que les violences sexuelles ne sont pas une exception, mais une norme sociale. Or la société, les institutions, la culture : tout fonctionne comme si les violences sexuelles étaient un écart à la norme. L’école fonctionne en punissant les enfants perturbateurs ou en laissant les enfants « bizarres » se faire harceler sans se dire que tous ces enfants disent avec leur corps ou leur comportement ce que la société ne veut pas entendre, et qu’ils ont besoin de protection, de soin et d’attention ; l’hôpital soigne les conséquences des violences sexuelles sans faire le lien avec l’origine des maux ; la psychiatrie, n’en parlons pas ; le cinéma et la culture populaire continuent de célébrer la famille comme un lieu de refuge et de joie alors que c’est le premier lieu des violences… Et tout le monde agit comme si l’amnésie traumatique n’existait pas : nous sommes donc entourés de personnes violentées dans l’enfance, la plupart du temps amnésiques des violences ou bien dans le déni et la minimisation des violences subies, et peut-être bien que nous-mêmes nous sommes amnésiques ou dans le déni.

Depuis #metooinceste et la CIIVISE1 néanmoins, les chiffres circulent un peu plus, mais le déni reste premier : on sait qu’il y a beaucoup de victimes, mais elles restent abstraites, n’ont jamais le visage de la familiarité et de la réalité. Et surtout, ce sont des victimes sans agresseurs en face : on ne se dit pas que pour violer 7 millions de personnes, il faut du monde. On va même jusqu’à répéter à l’envi que les violeurs font toujours plusieurs victimes, ce qui est vrai ; mais on ne vulgarise pas avec la même intensité le phénomène de revictimation qui fait qu’une victime de violence sexuelle enfant, si elle n’est pas prise en charge correctement, revivra de nouveau des violences sexuelles tout au long de sa vie. Donc on n’a pas les chiffres, mais on peut rationnellement supposer que la France abrite des millions d’auteurices de violences sexuelles.
La loi nous est présentée comme une manière de lutter efficacement contre l’impunité des agresseur·euse·s sexuel·le·s d’enfants, avec l’idée qu’une fois en prison à vie, les violeurs ne pourraient plus violer d’enfants. Sauf qu’on a actuellement 87 000 prisonniers en France, et à peu près un·e surveillant·e de prison pour 3 prisonniers. Si l’on enfermait réellement à vie les millions de personnes qui ont commis des violences sexuelles sur enfants, il nous faudrait aussi plus d’un million de gardien·ne·s de prison.
Cela signifierait changer totalement d’échelle et passer à une société complètement totalitaire dont l’activité principale serait l’enfermement. Ça n’a aucun sens, et ça ne protègerait pas les enfants, parce que ce qui protège les enfants, c’est des adultes capables de reconnaître la violence (y compris la leur) et de chercher à la faire diminuer, pas de bâtir une société où la violence d’une partie de la population contre une autre devient la norme. Et vu que cette mesure a été votée sans augmentation du nombre de prisons ou d’effectifs de l’administration pénitentiaire, sans réflexion sur ce qu’est une preuve en matière de pédocriminalité, on peut donc dire que le projet de cette loi repose sur la conscience qu’a le gouvernement que moins de 3% des viols d’enfants aboutissent à une condamnation. C’est un effet d’annonce, qui ne règle pas le problème mais qui en crée un nouveau : il augmente la tolérance sociale à la violence d’État et prépare les esprits à une société de plus en plus totalitaire, donc violente. C’est catastrophique.

La plupart des personnes envisagent l’institution judiciaire de manière abstraite, comme l’incarnation du Bien (le Juste) qui punit le Mal. Mais c’est là que réside la naïveté : en réalité, l’institution judiciaire dans sa concrétisation matérielle est issue d’une société très inégalitaire (sexiste, raciste, classiste, lgbtphobe, validiste, adultiste…) et reproduit, comme toutes les institutions, ces inégalités en son sein. Ainsi, les personnes victimes de violences sexuelles n’arrivent pas à égalité dans les commissariats pour porter plainte : les personnes sans papiers, les personnes racisées, les enfants… sont d’entrée de jeu discréditées, voire revictimisées ou violentées par des agents recrutés sur des critères virils et autoritaires.
De même, la Justice juge en fonction des préjugés sociaux : les mères, très minoritaires, qui défendent leurs enfants victimes d’inceste sont traitées comme des coupables parce que leur récit remet en cause l’institution familiale patriarcale ; les hommes arabes ou noirs, sur lesquels pèsent le préjugé historique du violeur de femme blanche, sont jugés plus crédibles comme agresseurs que les hommes blancs, et donc sont davantage condamnés ; et enfin les mineurs sont jugés plus sévèrement que les agresseurs adultes parce qu’ils sont jugés par des adultes qui n’ont pas déconstruit leurs préjugés adultistes sur la jeunesse qu’il faut « dresser ». Ce qui fait que la moitié des auteurs de violences sexuelles sur enfants condamnés par la justice en France sont en fait des mineurs !

Source : Ministère de la justice/SG/SEM/SDSE — Fichier statistique Cassiopée : auteur dans les affaires traitées en 2020, selon l’âge et la nature de l’affaire.
Lecture : Parmi les instructions du parquet en 2020, 41, 6% des auteurs impliqués dans des affaires d’agression sexuelle sur mineur et 46,8% des auteurs impliqués dans des affaires de viols sur mineurs sont eux-mêmes mineurs2.
Les viols sur enfants sont commis dans leur immense majorité par des très proches (familles, ami.es, profs…), c’est-à-dire par des personnes aimées des enfants. Or ce que veut un enfant, ça n’est pas que son frère, sa cousine ou son coach sportif aille en prison, c’est que les violences s’arrêtent. Augmenter la gravité des peines ne va jamais dans le sens des besoins des enfants victimes, cela répond à une attente des adultes qui ont besoin de se raconter que la société dans laquelle ils évoluent est juste et punit les méchants.
Mais une fois encore, cela ne fonctionne que tant que les « violeurs d’enfants » sont des êtres abstraits, imaginés comme monstrueux, qu’on n’a pas dans son entourage : dès qu’il s’agit de notre père, notre sœur, notre mari, notre collègue, c’est beaucoup plus compliqué et on commence à douter de la parole de l’enfant, à chercher à le faire taire, à le ou la culpabiliser. C’est ce qu’a montré la CIIVISE : en cas de révélation, seul.es 8 % des enfants reçoivent un soutien social positif, c’est-à-dire sont cru·e·s et protégé·e·s. C’est ça, la réalité des violences sexuelles. Et croire qu’on serait, soi, une exception à la règle n’a pas de sens. La norme, en cas de révélation, c’est de faire taire les enfants pour maintenir la famille, le clan, l’école, l’institution. Concrètement, la perpétuité sera utilisée comme un argument de plus pour dire aux enfants accusateur·ice·s : « c’est pas bien de mentir, à cause de toi, X risque la prison à vie ».
Étant donnée l’ampleur des violences sexuelles, cela nécessiterait une véritable révolution culturelle et sociale. Il s’agirait de mettre en place d’abord une politique de réduction des risques, comme on sait le faire avec d’autres problèmes tels que la sécurité routière, les incendies, etc. Or, les risques, en matière de violences sexuelles, augmentent avec la vulnérabilité des victimes : un·e enfant autiste non verbal, un·e enfant avec un handicap moteur, un·e enfant adopté·e, placé·e à l’ASE, un·e enfant dont les parents ne parlent pas français, un·e enfant trans… Tou·te·s ces enfants déjà victimes de discriminations et de préjugés sont les premières cibles des violences sexuelles, que ce soit au sein des familles, à l’école, au catéchisme ou dans n’importe quel cercle de sociabilité : Dorothée Dussy a montré que l’inceste était un viol d’aubaine, de la domination exercée sur de la vulnérabilité.
Donc, la première chose à faire pour lutter contre les violences sexuelles serait de lutter contre les discriminations, contre l’adultisme, et de mettre en place des politiques publiques qui diminuent la violence sociale : c’est l’inverse qui se passe aujourd’hui. Ensuite, on peut parler de renforcer la Sécurité Sociale pour rembourser les soins en santé mentale et les parcours de psychotrauma. On sait, par des décennies de littérature scientifique sur le sujet, que les violences sexuelles génèrent un cycle de reproduction de la violence : une étude récente de l’ONU réalisée sur près de 10 000 hommes dans des pays d’Asie-Pacifique montre que les hommes ayant subi conjointement des violences physiques et sexuelles pendant l’enfance présentent un rapport de risque 13,7 fois supérieur d’exercer, à l’âge adulte, des violences conjugales ; et cette étude par définition ne prend pas en compte l’amnésie traumatique des répondants.
Alors oui, les hommes reproduisent davantage la violence (notamment sexuelle) parce que la masculinité hégémonique est très marquée par des codes de virilité dominatrice et que la violence sociale patriarcale encourage et masque cette violence masculine. Mais les femmes adultes exercent aussi beaucoup de violences sur les enfants, pas repérées comme telles et donc non comptabilisées, car elles correspondent à la norme adultiste de la société. C’est un cycle infernal, et seule une prise en charge thérapeutique globale pourrait permettre d’enrayer cela. On en est très loin.
Les milieux féministes et enfantistes pro-carcéraux sont un courant parmi d’autres : évidemment, c’est ce courant qui a l’oreille du gouvernement actuel, car leurs demandes correspondent à l’agenda sécuritaire de la Macronie. La proposition de loi intégrale portée par la Fondation des femmes a certes un volet prévention, mais zéro prise en compte globale du risque d’exposition aux violences sexuelles liées aux discriminations autres que le sexisme, et un gros volet répressif qui est précisément celui que retiendra le gouvernement pour pouvoir se targuer d’avoir entendu les féministes.
À l’inverse, LFI a tenu une ligne résolument de gauche, qui montre qu’il existe un féminisme et un enfantisme non carcéralistes qui prônent une prise en charge globale du problème. À mon sens, la séquence a eu pour mérite de faire exploser la façade progressiste de certaines organisations comme Mouv’Enfants ou de militantes comme Andrea Bescond : désormais, on sait que leur base idéologique ne remet pas en cause la prison ni la police, et ne prend pas en compte les vies les plus minorisées. C’est une bonne chose : ça a permis de donner plus de force à cet autre courant dont je fais partie, un courant abolitionniste du duo policeprison.

︎
︎10.09.2026 à 19:12
L’explosion (de la bulle IA) qui vient
Un nouveau spectre hante le monde de la finance : la bulle de l’IA. Remplacement des humains par la machine, prolétarisation massive, destruction de la faculté de discernement, singularité technologique… L’intelligence artificielle n’était pourtant déjà pas avare de promesses accablantes qui, fantasmées ou non, n’effraient que ceux qui décident d’y croire. C’est-à-dire à peu près tout le monde, à commencer par les patrons du secteur et leurs investisseurs que l’on voit se bousculer au micro pour renchérir et affermir leur récit d’une révolution technologique qui, bonne ou mauvaise, sera sans précédent dans l’histoire humaine — tout comme sa lucrativité.
Sauf que, une fois écartées les affectations de circonstance et les comparaisons délirantes avec Skynet, l’IA exterminatrice de Terminator, la menace d’une bulle les fait, elle, authentiquement pâlir d’effroi. Et depuis un an, les alertes abondent de toutes parts. « Je continue de croire qu’il est possible que nous soyons près d’un sommet majeur, et qu’une chute de type 1987 est possible », assure Michael Burry, investisseur devenu richissime notamment pour avoir prophétisé la crise des subprimes de 2008, fait d’arme qui lui a valu une interprétation de Christian Bale dans le film The Big Short (2015). Un simple crash boursier qui ne se dégénère pas en crise économique, donc, à l’instar du « Lundi noir » de 1987 ? Une bulle comme une autre, finalement, douloureuse sur le coup lorsqu’elle éclate mais contenue et offrant la vertu d’assainir un secteur auquel est toujours promis un grand avenir, à l’image de la bulle Dotcom de la fin des années 1990 ? Une hypothèse bien optimiste selon la Banque d’Angleterre qui a estimé qu’un éclatement pourrait en réalité entraîner un recul du PIB du Royaume-Uni de 2,2 points.

L’économiste Frédéric Lordon, qui a consacré plusieurs notes de blog au sujet1, pronostique lui une crise « au moins aussi gro[se] que la crise des subprimes de 2008 » et touchera tous les secteurs de l’économie. Il n’est pas le seul à le penser. « Nous parlons d’un crash qui fera de l’ombre à [celui de] 2008 et sera comparable ou excédera la débandade de la pandémie », écrit Cory Doctorow.

Le célèbre journaliste canado-britannique vient justement de faire paraître aux éditions Verso un livre sur le sujet, The Reverse centaur’s, Guide to life after AI (Le centaure inversé, un guide de la vie après l’IA, non traduit)2. Dans cet essai de réflexion au style libre, l’auteur et activiste revient sur le développement de l’IA et sur le projet de prolétarisation défendu par ses promoteurs, visant à faire des travailleurs non pas les maîtres de nouveaux outils, mais les accessoires en voie d’obsolescence des machines. Une vision de l’IA taillée sur mesure pour attirer massivement des capitaux, et pas sans lien avec l’inflation rapide de la bulle, dont il détaille les origines, les rouages et les conséquences. Faut-il le rappeler : si ces bulles peuvent recouvrir aux yeux de la finance une apparence de phénomène aussi naturel que l’orage après une chaude journée d’été, elles ne viennent pas de nulle part et sont volumineuses — et dévastatrices — en proportion des intérêts financiers en jeu.

Comment expliquer autrement qu’alors que plus personne ou presque ne conteste qu’une bulle est en cours de formation, le monde financier et économique continue de s’appliquer à la faire enfler dans l’allégresse générale ? Car les signaux virent bien au rouge : les décrochages boursiers se multiplient, l’endettement s’envole, l’exposition au risque ne cesse de se diffuser dans le reste de la finance globalisée… La courbe astronomique des chiffres du secteur parle d’elle-même : depuis 2020, les cinq gros hyperscalaires (Microsoft, Google, Oracle, Meta, Amazon, qui fournissent l’infrastructure de données aux labos d’IA), ont investi près de 2 000 milliards de dollars dans l’affaire, et tandis que les levées de fonds ne cessent d’augmenter proportionnellement d’année en année, les prévisions sur l’introduction en bourse prochaine des deux labos américains principaux, OpenAI et Anthropic, dépassent l’entendement — ce dernier pourrait être valorisé entre 1 700 et 2 000 milliards de dollars. Tout cela sans modèle économique viable à court ou moyen terme, puisque Open AI envisage ainsi 10 000 milliards de dollars d’investissements d’ici 2033… tout en annonçant cette année n’avoir dégagé que 13 maigres milliards de chiffre d’affaires et ne prévoyant aucune rentabilité d’ici 2030.
Mais ce gigantisme n’est rien comparé à la promesse des revenus futurs : un marché de l’IA de 13 à 16 000 milliards de dollars selon les projections de Morgan Stanley, qui est « la clef de l’ensemble du projet de l’IA », selon Cory Doctorow. Que le secteur de l’IA encore embryonnaire puisse progresser jusqu’à ce firmament est le récit que doivent impérativement cultiver les grandes entreprises de la Tech, contraintes de « raconter une histoire de croissance à leurs investisseurs ». Attirer des capitaux sur les marchés financiers par une perspective de croissance : on n’est pas loin du truisme. Sauf que, comme le pointe l’auteur, « les dirigeants des entreprises en croissance rapide ont une part disproportionnée de leur richesse personnelle liée aux actions de leurs entreprises ». Or, les capitalisations boursières de ces entreprises atteignent de tels niveaux — Alphabet, la maison mère de Google, a dépassé les 3 000 milliards — uniquement parce qu’elles sont considérées comme des entreprises en croissance… grâce aux richesses nouvelles promises par l’IA.
« Google a besoin de ça, car l’alternative à la croissance n’est pas la stase, c’est l’effondrement. Sans croissance, Google verra le cours de son action décliner au niveau de celui d’une entreprise “mature”, et perdra des employés cruciaux, ratera des acquisitions décisives, tandis que le coût du capital montera en flèche. Ajoutez à tout cela qu’une incapacité à croître dévasterait les finances personnelles de chacun des décideurs de Google, et il devient facile de comprendre pourquoi les choses prennent cette direction. C’est comme ça que l’IA a colonisé notre économie. »
Au cœur de la bulle de l’IA, il y a donc la lutte désespérée des géants de la Tech pour parvenir à ne pas être considérés comme des entreprises matures et garantir, illusion ou pas, une croissance spectaculaire à long terme. Une stratégie de prophétie autoréalisatrice qui ne date pas de la percée de l’IA : la diversification des activités des Gafam, par exemple, leurs investissements dans la réalité virtuelle, les plateformes vidéo, les services de cloud, etc., répondaient déjà à cet impératif de se présenter non pas seulement comme un réseau social, une plateforme de commerce en ligne ou un moteur de recherche, dont la maturité serait certainement déjà atteinte, mais comme des géants sectoriels aux activités multiples, en constante innovation — bref, des entreprises toujours en croissance depuis deux décennies et pour les décennies à venir. Et ce n’est que considérant cet impératif que l’on peut comprendre les manœuvres financières circulaires à l’œuvre où un nombre restreint d’acteurs et d’entreprises engagés dans l’IA (fabricants de puces, hyperscalaires et labos) se soutiennent les uns les autres par divers mécanismes de promesses, d’investissements et de prêts sans considération de rentabilité directe.
Entre intérêt personnel des dirigeants et des investisseurs, soucieux de protéger et augmenter leur fortune d’une part, et stratégie économique des grands acteurs de la tech américaine d’autre part, tout le monde a donc intérêt à croire (ou faire mine de croire) dans le potentiel de l’IA. A savoir : sa capacité à la fois à échafauder et viabiliser un modèle économique pour l’instant introuvable, et tenir la promesse technologique d’être en mesure de prolétariser, dans la vie bien réelle, des secteurs entiers en remplaçant des travailleurs par des dispositifs technologiques — car c’est ainsi qu’on arrive aux trillions : par phagocytage plutôt que par la création de nouvelles activités productives.
Or l’auto-persuasion a ses limites, et les errances sur le modèle économique de commercialisation au « token » qui apparaît intenable3, comme les résistances techniques ou sociales au déploiement de l’IA dans toute la société commencent, entre autres facteurs, à agiter la sphère financière et à faire craindre l’éclatement de la bulle. Une course contre la montre est donc engagée pour engranger le plus de profit d’ici que le pot aux roses soit découvert, en espérant que l’éclatement de la bulle ne soit qu’un krach financier temporaire, un « accident de parcours » plutôt qu’un effondrement généralisé du secteur : que la promesse de l’IA survive à l’éclatement de sa bulle comme la promesse de l’Internet a survécu à celui de la bulle Dotcom.
Car « la bulle éclatera, comme le font toutes les bulles », conclut Doctorow. Et « peu importe à quel point vous détestez l’IA, ce ne sera pas un bon jour ». Pour se donner une idée, le fabricant de puces NVIDIA, véritable moyeu du secteur, est l’entreprise affichant la plus haute valorisation de l’histoire avec plus de 5 trillions de dollars, tandis que près d’une société sur deux (43 %) appartenant à l’indice S&P500 relève de l’économie de l’IA — près de six fois plus qu’il y a 2 ans. Elles représentent 4200 milliards de dollars de capitalisation boursière (62 % de la valeur totale de l’indice).
« Il est possible que les gouvernements entrent en jeu pour renflouer le secteur, mais en réalité, que peuvent-ils faire ? Chaque jour où vous maintenez en service un data center d’IA est un jour où vous perdez de l’argent. Et plus le service d’IA est populaire, plus vous en perdez. Sans compter que ce data center est en train — littéralement — d’incinérer en permanence des puces graphiques qui doivent sans cesse être remplacées. Un renflouement ponctuel ne permettra pas de maintenir les fondations du modèle. »
Restera-t-il quelque chose de l’IA après l’éclatement de cette bulle ? Cory Doctorow pronostique, lui, que cet éclatement emportera avec lui une certaine IA : celle qui promettait la prolétarisation du travail au profit du capital grâce à son déploiement généralisé dans la société et notre quotidien. Devraient cependant échapper à la ruine « un large éventail de nouveaux outils extrêmement utiles » et déployés localement, du traitement d’image à la traduction, autant d’outils qui « retrouveront leur statut de services ennuyeux, développés par des gens bizarres de l’open source et quelques startupers ambitieux ». Alors pourra-t-on, espère-t-il, sortir de l’opposition, aujourd’hui incontournable, entre anti-IA et pro-IA.
︎
︎
︎