
Publié par l’association Alter-médias / Basta !
23.02.2026 à 07:00
Imitant Donald Trump qui a su se rallier les milieux d'affaires pro-crypto, Sarah Knafo entend incarner un nouveau visage de l'extrême droite : ultra-libérale et technophile, pro-Bitcoin et identitaire. Sa campagne pour les municipales à Paris est un test grandeur nature de cette stratégie en France.
Son manteau jaune canari emprunte à la grammaire visuelle de la campagne du nouveau maire socialiste de New York Zohran Mamdani, et pourtant son discours politique malaxe les obsessions de la (…)
Imitant Donald Trump qui a su se rallier les milieux d'affaires pro-crypto, Sarah Knafo entend incarner un nouveau visage de l'extrême droite : ultra-libérale et technophile, pro-Bitcoin et identitaire. Sa campagne pour les municipales à Paris est un test grandeur nature de cette stratégie en France.
Son manteau jaune canari emprunte à la grammaire visuelle de la campagne du nouveau maire socialiste de New York Zohran Mamdani, et pourtant son discours politique malaxe les obsessions de la droite technofasciste américaine. « Mon objectif est de parler à tous les amoureux de la liberté et de trouver les moyens de se libérer, ensemble », revendique Sarah Knafo, eurodéputée et candidate à la mairie de Paris.
Parmi les carcans dénoncés par la politicienne du partie zemmouriste Reconquête, « la folie fiscale » voisine avec la « boulimie normative », ou encore la « tentation du contrôle total » incarnée selon elle par l'euro numérique et la menace d'une « fin de l'anonymat sur les réseaux sociaux », qui représentent des « atteintes croissantes à la liberté d'expression ». Soit un ensemble de thématiques chères au secteur des crypto-actifs, dont Sarah Knafo entend se faire le porte-drapeau en France, assumant de se placer ainsi dans les pas du trumpisme.
Sarah Knafo se présente bien volontiers comme une pionnière en matière de politisation de la crypto. « Sur le sujet, parmi les politiques je suis bien seule en Europe ! Avec mon parti, nous défendons Bitcoin depuis 2022, en plein bear market [marché baissier sur une durée prolongée, ndlr] », se félicite-t-elle, interrogée par écrit au mois de décembre 2025. Le leader de Reconquête Éric Zemmour a en effet présenté son programme numérique pour l'élection présidentielle de 2022 dans les locaux de la « licorne » Ledger, co-fondée par Éric Larchevêque (lire l'enquête que nous avons consacrée à cette figure du secteur).
Éric Zemmour aprésenté son programme numérique pour l'élection présidentielle de 2022 dans les locaux de la « licorne » Ledger, co-fondée par Éric Larchevêque.
Le candidat s'enthousiasme alors pour les cryptos, « secteur d'avenir », et promet de créer un régime fiscal ad hoc, le moins contraignant possible pour les détenteurs d'actifs numériques. À l'époque, le scandale de l'effondrement de la plateforme FTX n'a pas encore jeté l'opprobre sur les pratiques de cette industrie qui bénéficie d'une hype médiatique. Depuis, lumière a été faite sur l'explosion du blanchiment d'argent, les multiples arnaques qui émaillent son histoire récente ainsi que le coût écologique abyssal du minage de Bitcoin.
L'idylle de Sarah Knafo avec le secteur des crypto-actifs se concrétise au mois de décembre 2024 lorsque l'eurodéputée fraîchement élue prononce un discours résolument favorable au développement du secteur devant le Parlement européen. Hostile à la « tentation totalitaire de la Banque centrale européenne », elle reprend alors la proposition de constituer une réserve nationale stratégique en bitcoins afin de garantir « la sécurité et la souveraineté des pays de l'UE ». Dans les rangs des partisans de la crypto, les réactions enthousiastes ne tardent pas à fuser. Ce discours retient notamment l'attention de l'investisseur américain Michael Saylor, grand prosélyte de Bitcoin à la tête de Strategy (anciennement MicroStrategy), une « bitcoin treasury company », c'est-à-dire une société dont l'intégralité de la trésorerie est réinvestie pour acheter et accumuler des bitcoins (un modèle d'entreprise qu'Eric Larchevêque entend aujourd'hui importer en France). « Lorsque j'ai fait ce discours, j'ai vu certains de mes collègues totalement interloqués », confie l'eurodéputée. « Certains pensent que je suis une futuriste. Je pense que nous sommes en retard. »
Il faut dire que fin 2024, de l'autre côté de l'Atlantique, Donald Trump vient d'être triomphalement réélu après une campagne résolument pro-technologies. Le nouveau président assume son revirement spectaculaire sur le sujet des crypto-actifs. En 2019, il qualifiait bitcoin d'actif « basé sur du vent », avant de se convertir et d'endosser le costume de VRP du secteur, en s'enrichissant considérablement au passage (on lira à ce sujet notre entretien avec Molly White).
Le président américain revendique avoir courtisé les gros bonnets du secteur autant que les détenteurs de crypto-actifs lors de sa campagne.
Le président américain revendique avoir courtisé les gros bonnets du secteur autant que les détenteurs de crypto-actifs lors de sa campagne. Selon la stratégie du « single-issue voter », la mobilisation des électeurs pourrait en effet être déclenchée sur des thématiques uniques, comme par exemple le fait de protéger la détention de crypto-actifs en évitant de leur appliquer une fiscalité trop importante.
Une stratégie de ciblage du « vote crypto » qui semble avoir porté ses fruits aux États-Unis et dont entend s'inspirer Sarah Knafo. Pour cela, la candidate peut s'appuyer sur les chiffres du principal lobby du secteur, l'ADAN, qui estime dans son étude annuelle sur l'adoption de la crypto que « 10% des Français possèdent de la crypto en France, soit 5,5 millions de personnes ». Bien que basée sur des éléments déclaratifs, cette étude laisse entendre qu'il y a chez ces crypto-enthousiastes un réservoir de voix à aller chercher.
Les discours pro-business et pro-innovation visent également à séduire des figures du monde des affaires. Aux États-Unis, les entrepreneurs de la crypto ont massivement financé la campagne de réélection de Donald Trump. Soucieuse de prendre la vague au bon moment, Sarah Knafo s'est envolée début 2025 pour Washington et a assisté au « bal crypto » organisé par le président nouvellement élu en l'honneur de ses donateurs, qui se sont acquittés de sommes comprises entre 2500 et 100 000 dollars. À Reuters, elle confie alors s'inspirer de la ligne « nationale-techno » et assume tisser des liens étroits avec l'administration Trump par l'entremise de Jacob Helberg, un fonctionnaire franco-américain.
C'est au « bal crypto » qu'elle rencontre une première fois Michael Saylor et fait la connaissance de Samson Mow, un entrepreneur du secteur dont la spécialité est de conseiller les États et les institutions bancaires dans leur stratégie d'acquisition de crypto-actifs. De nouvelles discussions avec ces poids lourds américains du secteur ont lieu à la conférence annuelle dédiée au Bitcoin, à Prague en juin 2025. À cette occasion, elle rencontre également Francis Pouliot et Théo Mogenet, les entrepreneurs à la tête de la bourse d'échange Bull Bitcoin.
Avec ses prises de positions publiques et ses contacts réguliers avec des figures du secteur, Sarah Knafo affiche son ambition d'être le porte-drapeau de la crypto sur le vieux continent. « Nous avons de nombreuses idées pour l'Europe et la France », s'enthousiasme-t-elle. Ses positions à la fois ultra-libérales sur le plan économique et identitaires sur le plan sociétal rencontrent certaines aspirations de détenteurs d'actifs numériques qui la voient comme la candidate la plus alignée avec leurs intérêts. Sa volonté affichée de ne pas toucher au régime d'exception dont bénéficient les détenteurs de crypto-actifs, qui jouissent d'une fiscalité quasi-nulle, pourrait également lui attirer les sympathies des patrons de TPE/PME qui se tournent vers ce secteur.
À quelques semaines des élections municipales, celle qui est désormais candidate à la mairie de Paris poursuit sa stratégie de « copycat ». En plus d'utiliser des images générées par l'IA pour illustrer la saleté de Paris et d'enchaîner les « fake news », elle avance plusieurs propositions en phase avec le technofacisme trumpien. Il s'agit d'abord de faire de Paris « une ville pionnière du Bitcoin », en déployant des solutions de paiement en bitcoins, notamment pour s'acquitter des frais de stationnement. Selon elle, cette proposition aboutirait d'abord à une perte de recettes de 300 000 euros par an, qui serait ensuite compensée par la « valorisation » de l'actif (qui peut en réalité aussi bien se dévaloriser en un clin d'oeil, comme l'ont montré les dernières semaines). Son programme politique fait également la part belle à l'intelligence artificielle, abondamment déclinée que ce soit pour sécuriser Paris ou pour assurer la gestion urbaine de la ville. En écho avec les propositions de sa compagne, Éric Zemmour propose quant à lui d'importer en France les méthodes de l'ICE, la milice anti-immigration de Donald Trump qui utilise le profilage algorithmique pour automatiser les arrestations de migrants.
Son programme politique fait la part belle à l'intelligence artificielle, abondamment déclinée que ce soit pour sécuriser Paris ou pour assurer la gestion urbaine de la ville.
Sarah Knafo entend montrer aux électeurs qu'elle comprend les nouvelles technologies et leurs usages émergents. Il en va ainsi de Polymarket, une plateforme de « marché prédictif » permettant de placer des prédictions et d'obtenir des gains en crypto-actifs. Dans les pas d'un Donald Trump qui a investi la plateforme lors de sa campagne et « diffusait les cotes Polymarket prédisant sa victoire », les paris quant au score de Sarah Knafo se « tradent » sur Polymarket. Le volume d'activité autour de sa candidature est l'un des plus élevés de la plateforme, sans que l'on puisse précisément déterminer l'origine des parieurs (le marché pouvant être manipulé par ses soutiens).
En France, le secteur des cryptos a largement profité de l'appui de la Macronie qui a institutionnalisé la pratique des « bacs à sable » règlementaires, c'est-à-dire des régimes accommodants permettant à des jeunes pousses technologiques de se développer sans risquer une trop forte régulation. Pourtant, le milieu semble aujourd'hui pencher de plus en plus vers l'extrême droite de l'échiquier politique. Ce basculement s'explique en partie par la multiplication alarmante des enlèvements et agressions brutales de figures de la crypto. Certains, comme le patron de Paymium, Pierre Noizat, n'hésitent pas à s'alarmer d'une « mexicanisation de la France » (lire notre portrait). Il vient d'annoncer rejoindre la campagne municipale de Sarah Knafo et sera sa tête de liste dans le XIe arrondissement de Paris.
Éric Ciotti a déposé une proposition de résolution visant à « adapter la France au nouvel ordre monétaire en embrassant le Bitcoin » et allant jusqu'à faire de la France un « crypto-État ».
Par-delà l'aspect sécuritaire, cette bascule intervient également à un moment où le secteur de la crypto est exposé à un « risque » régulatoire accru et concurrencé par les projets de mise en place d'un euro numérique, et se cherche donc des alliés. Si la stratégie de « trumpisation » est particulièrement endossée par Sarah Knafo, elle a d'autres émules dans son propre camp. Au mois d'octobre 2025, Éric Ciotti a ainsi déposé une proposition de résolution européenne visant à « adapter la France au nouvel ordre monétaire en embrassant le Bitcoin et les cryptomonnaies » et allant jusqu'à faire de la France un « crypto-État ». Soit une proposition défendue par l'un des principaux lobbies du secteur, l'Institut national de Bitcoin, ou INBI.
Du côté du Rassemblement National, le revirement est encore plus spectaculaire et n'est pas sans rappeler le changement de cap opéré par Donald Trump. À la faveur d'un déplacement de Marine Le Pen à la centrale nucléaire de Flamanville, celle-ci s'est approprié la proposition d'utiliser les « surplus » d'électricité pour « miner » du Bitcoin. Soit encore une idée-phare de l'INBI. « En 2016, Marine Le Pen promettait d'interdire les monnaies virtuelles (dont le bitcoin), portées, selon elle, par l'alliance de l'« élite dirigeante » et du « puissant lobby des banques d'affaires de Wall Street ». En 2022, Marine Le Pen comptait les « réguler ». En 2025, Marine Le Pen propose d'en fabriquer », se sont étonnés les journalistes Robin D'Angelo et Corentin Lesueur dans les colonnes du Monde. « Il s'agit d'utiliser le bitcoin comme un actif sur lequel on joue, pour rentabiliser EDF et financer ses infrastructures, sa maintenance, ses investissements », justifie le député Aurélien Lopez-Liguri, en charge des questions liées à la technologie pour le RN.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donSarah Knafo cite volontiers en exemple la décision « visionnaire » de Nayib Bukele, président du Salvador et auto-proclamé « dictateur le plus cool du monde », qui a massivement investi l'argent public dans le Bitcoin à partir de 2021 avant d'être contraint par le Fonds monétaire international d'abandonner cette politique en décembre 2024. L'expérience Bitcoin au Salvador s'est pourtant soldée par un échec : le coût important de la mise en place des infrastructures des porte-feuilles électroniques a aggravé les déficit du pays, tout en ne séduisant pas la population qui ne s'est pas massivement convertie à l'usage des crypto-actifs. Le projet de bâtir une « Bitcoin city » financée par l'émission de « volcan bonds » n'a jamais vu le jour, illustrant le caractère incantatoire de ces projets qui ne bénéficient pas directement au développement économique du pays mais seulement à une poignée d'investisseurs, souvent extra-nationaux.
Ce sont les libertariens anti-État qui sont en train de prendre le pouvoir à l'extrême-droite en s'inspirant de ce qui se passe aux États-Unis.
En dépit de ces échecs patents, la crypto continue de servir de produit d'appel pour les politiciens et politiciennes d'extrême droite. « La sympathie pour les crypto privées, en particulier le bitcoin, tient beaucoup à une volonté de paraître "branchés" notamment vis à vis des "jeunes" dont une partie est séduite par cette spéculation », analyse Jean-Michel Servet, chercheur à l'Institut des hautes études internationales et du développement de Genève. Une posture qui permet d'afficher sa sympathie lorsque les cours sont au plus haut, tout en se ménageant la possibilité de s'en distancer en cas de retournement du marché. Mais pour le haut fonctionnaire spécialiste des questions monétaires Nicolas Dufrêne, ces revirements illustrent autant une forme de « suivisme » dans l'extrême-droite française qu'une mutation idéologique qui se traduit par la montée en puissance de la faction libertarienne de l'extrême droite. « On n'est plus à l'époque de l'étatisme de Maistre, Péguy ou Maurras. Ce sont les libertariens anti-État qui sont en train de prendre le pouvoir à l'extrême droite en s'inspirant de ce qui se passe aux États-Unis où l'ultra-libéralisme pro-tech se marie à la xénophobie ».
Dans ce contexte, les cryptos représentent bien plus qu'une simple « réserve de valeur ». Comme l'écrit le chercheur Sébastien Roux, elles-ci représentent surtout un nouveau réservoir de valeurs. L'extrême droite étasunienne conjugue « liberté », « propriété privée » et « purification » afin de revenir à un ordre antérieur fantasmé (l'idéal du slogan Make America Great Again). L'extrême droite française puise dans le creuset de valeurs libertariennes, identitaires et xénophobes.
19.02.2026 à 06:30
Alors que s'ouvre ce jeudi un procès climatique historique visant TotalEnergies, l'Observatoire des multinationales révèle que l'État français - via son bras financier, la Caisse des dépôts et consignations – est discrètement présent au capital du groupe pétrolier et gazier, à hauteur de 1,7 milliard d'euros. Une participation sur laquelle régnait jusqu'à présent l'omertà et qui interroge sur les relations entre la multinationale et les pouvoirs publics.
C'était un secret bien gardé, il (…)
Alors que s'ouvre ce jeudi un procès climatique historique visant TotalEnergies, l'Observatoire des multinationales révèle que l'État français - via son bras financier, la Caisse des dépôts et consignations – est discrètement présent au capital du groupe pétrolier et gazier, à hauteur de 1,7 milliard d'euros. Une participation sur laquelle régnait jusqu'à présent l'omertà et qui interroge sur les relations entre la multinationale et les pouvoirs publics.
C'était un secret bien gardé, il est désormais éventé. La Caisse des dépôts et consignations, avec 323 milliards d'euros d'actifs, est l'un des principaux bras financiers de l'État. L'argent qu'elle gère lui vient pour les trois quarts de l'épargne des Françaises et des Français, et notamment du livret A. En décidant où le placer, elle joue un rôle clé pour soutenir l'économie française au service – en théorie – des besoins de la population et de l'intérêt général.
On sait désormais qu'une partie significative de cet argent va au groupe pétrolier et gazier TotalEnergies.
Depuis dix ans au moins, de nombreuses voix s'élèvent du côté de la société civile et des écologistes pour demander à la Caisse des dépôts de faire la lumière sur ses investissements dans le charbon, le pétrole et le gaz, principales causes de la crise climatique. La vénérable institution financière, fondée en 1816, a annoncé des mesures pour aligner progressivement ses activités sur des scénarios 1,5°C et pour encadrer plus strictement ses investissements dans les énergies fossiles. Mais elle avait toujours refusé, jusqu'à aujourd'hui, de divulguer le détail de ces investissements.
La Caisse des dépôts avait toujours refusé, jusqu'à aujourd'hui, de divulguer le détail de ses investissements.
Un document réglementaire transmis il y a quelques jours aux autorités financières étatsuniennes lève enfin le voile. Selon ce rapport où figurent l'ensemble de ses investissements dans des sociétés outre-Atlantique, la Caisse des dépôts et consignations détenait au 31 décembre 2025 un peu plus de 30 millions d'actions TotalEnergies, pour une valeur de 1,98 milliard de dollars (1,69 milliard d'euros). C'est environ 1,37% du capital, ce qui fait de la Caisse - et à travers elle de l'État français - l'un des tout premiers actionnaires du géant pétro-gazier.
L'année dernière encore, l'ONG Reclaim Finance avait pointé dans un rapport le manque de transparence de la Caisse des dépôts et consignations qui ne publie « ni la liste des entreprises détenues dans ses portefeuilles d'actions et d'obligations, ni le détail de ses votes en assemblées générales [notamment sur les résolutions climatiques, NdE] pour les entreprises dont elle est actionnaire ».
En réponse, la Caisse avait mis en avant les « enjeux nationaux et territoriaux de souveraineté, d'infrastructures, d'emploi, d'innovation, et de pérennisation des atouts français, qu'elle doit, comme investisseur public de long terme, traiter avec responsabilité ». Une manière déjà de défendre son investissement dans TotalEnergies, mais sans lever le tabou.
Tout juste savait-on que la Caisse détenait 9,2 milliards d'euros d'investissements dans les entreprises actives dans les énergies fossiles, dont 1,1 milliard d'obligations vertes dans le secteur électrique. La participation détenue par TotalEnergies représente presque le quart de ces investissements.
« Lorsque la Caisse des dépôts choisit d'investir dans TotalEnergies, l'institution cautionne la fausse stratégie climat de l'entreprise, en contradiction avec la science climatique, dénonce aujourd'hui Agathe Masson, chargée de campagne investisseurs chez Reclaim Finance. En figurant parmi les plus grands actionnaires du groupe, la Caisse des dépôts soutient, avec l'épargne des Français, une entreprise qui multiplie les bombes climatiques, avec des conséquences dévastatrices pour la biodiversité et les populations. »
La liste des investissements de la Caisse des dépôts et consignations dans des sociétés cotées aux États-Unis inclut tous les grands noms du capitalisme américain dont Alphabet (Google), Amazon, Apple, Coca-Cola, Nike ou Pfizer, pour des sommes allant de quelques millions à quelques dizaines de millions de dollars, bien loin de la valeur des actions détenues dans TotalEnergies.
Sa participation dans TotalEnergies pourrait faire toucher à la Caisse des dépôts plus de 100 millions d'euros de dividendes cette année.
Les autres participations importantes déclarées sont d'autres entreprises européennes cotées outre-Atlantique, comme UBS (369 millions de dollars) ou Linde (315 millions).
On notera l'absence dans cette liste des géants de l'industrie fossile américaine comme Chevron ou ExxonMobil. L'année dernière, la Caisse des dépôts a annoncé avoir exclu 12 multinationales de pétrole et de gaz de son portefeuille. À croire qu'elle applique une politique d'exclusion des entreprises fortement émettrices de gaz à effet de serre... sauf quand elles sont françaises.
Contrairement à l'Agence des participations de l'État ou à Bpifrance, les autres bras armés de l'État actionnaire, la Caisse des dépôts et consignations agit en théorie comme un investisseur institutionnel qui se contente de gérer des placements pour en tirer des revenus. Ce qui ne l'a pas empêché d'avoir une présence importante au capital de certains groupes comme Veolia, où elle a joué de fait le rôle d'actionnaire de référence. Sa participation dans TotalEnergies pourrait lui faire toucher plus de 100 millions d'euros de dividendes du groupe cette année.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donL'investissement de la Caisse dans TotalEnergies s'explique peut-être par le souci d'ancrer un actionnariat public français dans le capital de ce « champion national ». Sauf que l'on voit mal en quoi cela influe concrètement sur les décisions stratégiques d'un groupe qui ne paie pas d'impôts en France pour des raisons tout sauf évidentes (lire notre analyse), qui tend à y supprimer des emplois, et dont les dirigeants ne perdent pas une occasion de faire valoir qu'ils sont avant tout un groupe mondial qui n'a pas besoin de l'État français.
Si la Caisse des dépôts affirme qu'elle veut préserver notre autonomie énergétique, elle fait en réalité tout l'inverse.
TotalEnergies ne semble pas non plus se préoccuper beaucoup de l'indépendance énergétique de la France puisqu'après avoir misé à fond sur la Russie (lire notre enquête), le groupe s'est positionné pour devenir l'un des principaux bénéficiaires de la politique américaine actuelle d'exportations massives de gaz naturel liquéfié vers l'Europe.
« Si la Caisse des dépôts affirme qu'elle veut préserver notre autonomie énergétique, elle fait en réalité tout l'inverse en soutenant notre dépendance aux énergies fossiles qui sont majoritairement importées », souligne Agathe Masson.
Alors que s'ouvre à Paris le procès intenté à TotalEnergies pour sa responsabilité climatique, suite à une plainte d'ONG et de collectivités locales dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance, on apprend par le biais du Monde que le ministère public prévoit - contrairement à son habitude – d'intervenir en faveur du géant des énergies fossiles. On rappellera que TotalEnergies a déjà été condamné en octobre dernier pour « pratiques commerciales trompeuses », pour avoir communiqué abondamment sur sa conversion à la cause du climat sans changer grand-chose à ses activités.
Ironie de l'histoire, c'est la décision controversée de TotalEnergies de mettre en place une double cotation, à la fois à Paris et à New York à partir du 1er janvier dernier qui a forcé la Caisse à la faire la lumière sur ses liens avec le géant pétrogazier, qui tombe désormais sous le coup des obligations de transparence étatsuniennes.
Contactée pour cet article, la Caisse des dépôts et consignations nous a répondu qu'elle « ne commente pas la composition de ses portefeuilles de placements financiers ».
12.02.2026 à 06:00
Alors qu'une commission d'enquête sénatoriale se met en place pour se pencher sur les détournements politiques de la philanthropie et notamment les financements de Pierre-Édouard Stérin, retour sur les liens entre l'homme d'affaires d'extrême droite, les Nuits du bien commun et la société Obole, solidement ancrés à l'extrême droite de l'échiquier politique.
« Malgré la confusion des noms, il n'y a aucun lien entre La Nuit et Le Fonds du Bien Commun. » Tel est l'élément de langage répété (…)
Alors qu'une commission d'enquête sénatoriale se met en place pour se pencher sur les détournements politiques de la philanthropie et notamment les financements de Pierre-Édouard Stérin, retour sur les liens entre l'homme d'affaires d'extrême droite, les Nuits du bien commun et la société Obole, solidement ancrés à l'extrême droite de l'échiquier politique.
« Malgré la confusion des noms, il n'y a aucun lien entre La Nuit et Le Fonds du Bien Commun. » Tel est l'élément de langage répété sur tous les tons depuis la révélation de l'existence du projet Périclès, plan de bataille pour préparer la victoire électorale de l'extrême droite avec l'argent de Pierre-Édouard Stérin, et des liens de ce dernier avec la Nuit du bien commun.
Lancée en 2017 par l'homme d'affaires d'extrême droite avec Stanislas Billot de Lochner et Thibault Farrenq, patrons de l'entreprise de récolte de fonds Obole, la Nuit du bien commun organise des soirées de levées de fonds à Paris et partout en France. L'événement se prétend caritatif et apolitique, mais a beaucoup servi à financer des associations proches des milieux catholiques traditionalistes, comme la Maison de Marthe et Marie, accusée de réaliser un lobbying anti-IVG, Excellence Ruralités, réseau d'établissements scolaires privés hors contrats, ou Familya.
Les organisateurs des « Nuits » tentent de se dissocier de l'image devenu trop encombrante de leur parrain.
Désormais, les organisateurs des « Nuits » tentent de se dissocier de l'image devenu trop encombrante de leur parrain. Les manifestations se sont multipliées dans les villes où étaient organisées les galas, jusqu'à obtenir l'annulation de celui qui devait se tenir à Aix-en-Provence en octobre dernier. En juin 2025 a été annoncé le départ officiel de Stérin et des deux autres co-fondateurs du fonds de dotation de La Nuit du Bien Commun. Sur les antennes de médias comme Cnews ou Europe 1, Stanislas Billot de Lochner, dont la société Obole continue d'organiser l'événement même après sa sortie du Fonds de dotation, a réaffirmé « l'indépendance » de la Nuit du bien commun et dénoncé les menaces subies de ceux qui veulent « faire croire que nous avons des opinions politiques ».
La diffusion de ces éléments de langage semble porter ses fruits, du moins chez certains des mécènes historiques de l'événement. « Je suis consterné quand je vois que la Nuit du bien commun est accueillie par des manifestations hostiles. Je suis triste et désolé, car nous sommes une initiative philanthropique indépendante de Pierre-Édouard Stérin, qui n'existe nulle part ailleurs. Ça fait du bien fou à la ruralité et au lien social et j'en suis fier », témoigne l'un d'entre eux.
Cette revendication d'indépendance via-à-vis de Pierre-Édouard Stérin est-elle crédible ? Dans une enquête publiée il y a quelques semaines à l'occasion d'une soirée parisienne de la Nuit du bien commun, l'Observatoire des multinationales est revenu sur le rôle central joué par l'homme d'affaires d'extrême droite dans le lancement de la Nuit du bien commun en 2017. En plus d'avoir imaginé l'événement, il a aussi mobilisé ses réseaux dans les milieux d'affaires pour aider à organiser la première édition du gala et contribuer à son financement. Certains sont restés liés à la Nuit du bien commun pendant de nombreuses années.
L'orientation politique du Fonds du bien commun est encore plus assumée que pour la "Nuit".
En 2021, le milliardaire a lancé son propre fonds de dotation, baptisé le « Fonds du bien commun », dont certaines archives sur lesquelles nous avons pu mettre la fin suggèrent qu'une partie des mêmes hommes d'affaires y ont été associés. L'orientation politique de ce Fonds est encore plus assumée que pour la Nuit, avec un soutien apporté à des structures comme la Nuit des influenceurs chrétiens, la plateforme de prière en ligne Hozana ou le spectacle Murmures de la cité à Moulins mettant en scène une vision révisionniste et biaisée de l'histoire de France.
Aujourd'hui encore, le site web de la Nuit du bien commun affirme qu'« il n'y a aucun lien de gouvernance entre (...) deux initiatives indépendantes l'une de l'autre », mais concède : « Nous acceptons pour autant que le Fonds du Bien Commun soutienne certaines de nos soirées et de nos associations lauréates, comme nos 540 mécènes qui nous font confiance. » Faute de transparence, difficile de faire la liste des associations ont pu être financées conjointement par les deux structures. Il y a au moins Esprit de patronage, dédié à la création de lieux intergénérationnels « enracinés dans la joie chrétienne ».
Enfin, Pierre-Édouard Stérin est entré en 2020 au capital d'Obole via sa principale holding belge B.A.D. 21. Parmi ses actionnaires, la société compte également depuis 2021 un autre fonds lié à l'extrême droite française, la Financière de Rosario, créé par Jean-François Michaud, figure du groupuscule d'extrême-droite Groupe union défense (GUD) et repris en 2024 par ses fils, dont Édouard Michaud, chef de file du groupe identitaire Les Natifs, et ancien cadre du groupe dissous Génération identitaire et des néonazis des Zouaves Paris.
Obole a fait entrer récemment un autre actionnaire bien connu de l'extrême droite catholique : Vincent Bolloré
En décembre, une enquête parue sur Médiacités Nantes a révélé qu'Obole avait fait entrer récemment un autre actionnaire bien connu de l'extrême droite catholique : Vincent Bolloré, qui contrôlerait désormais près de 30% de son capital via un « véhicule d'investissement de son groupe ». En 2024 et 2025, en effet, la société Obole – qui avait accumulé les pertes d'année en année – a « nettoyé » ses comptes en procédant à une vaste réorganisation de son capital [1]. Cet investissement du groupe Bolloré dans Obole n'a évidemment jamais été mentionné lorsque Stanislas Billot de Lochner a été invité à s'exprimer à plusieurs reprises en défense de la Nuit du bien commun sur CNews.
Au-delà de ses fondateurs et du soutien apporté par des actionnaires très marqués, l'équipe même d'Obole a des liens étroits avec l'extrême droite politique. Responsable administrative et financière d'Obole depuis plusieurs années, Isabelle Deflassieux a relayé sur certains de ses réseaux sociaux des publications du parti d'Eric Zemmour Reconquête [2]. Elle a partagé par exemple un post sur un rassemblement au Trocadéro de Sébastien Pilard, porte parole de la campagne présidentielle 2022 d'Eric Zemmour et du président d'honneur de Reconquête Gilbert Collard.
Isabelle Deflassieux s'est également impliquée directement dans cette campagne. Un cliché obtenu par l'Observatoire des multinationales montre la salariée d'Obole participer à l'organisation d'une réunion publique de Reconquête Loire-Atlantique à Château-Thébaud le 4 mars 2022. Isabelle Deflassieux y apparaît sur scène aux côtés de Cécile Scheffen, alors présidente de Génération Z dans le département, qui sera quelques mois plus tard candidate aux législatives, et d'Eléonore Revel, conseillère régionale Reconquête en Loire Atlantique et ancienne candidate à la mairie de Nantes sous la bannière Rassemblement national.
Quant à Thibault Farrenq, fondateur d'Obole, il s'est présenté en 2024 aux élections législatives en Vendée sous l'étiquette du parti d'Éric Ciotti, allié au Rassemblement national. Il a quitté Obole dans la foulée pour créer Studio 496. Cette agence événementielle, également financée par Pierre-Edouard Stérin, est derrière le label des « Plus belles fêtes de France » qui a défrayé la chronique à l'été 2025 suite aux révélations de L'Humanité sur ses liens avec le milliardaire d'extrême droite.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donChez Obole, on soigne également les proches de Pierre-Édouard Stérin. La société emploie actuellement ou a employé des membres de la famille proche de Paul-François Croisille, trésorier du fonds de dotation de La Nuit du Bien Commun et président d'Excellence Ruralités (financé par le Fonds du bien commun de Stérin) et de François Morinière, président du fonds de dotation de la Nuit du bien commun et président du directoire du groupe Bayard. À l'automne 2024, ce dernier a cherché sans succès à recruter Alban du Rostu, ancien directeur général du Fonds du bien commun et l'un des architectes du fameux plan Périclès de Stérin. Le monde est petit.
« Ces éléments montrent que la Nuit du bien commun n'a rien d'indépendant, réagit Alice Barbe, cofondatrice et directrice générale de l'Académie des futurs leaders. Même s'ils sont retirés des statuts, l'événement reste extrêmement lié à la galaxie Stérin, et aux gens de la Manif pour tous. »
Même s'ils sont retirés des statuts, l'événement reste extrêmement lié à la galaxie Stérin, et aux gens de la Manif pour tous.
Stanislas Billot de Lochner n'a lui pas souhaité répondre à nos questions, ne cachant pas son agacement par SMS. « Je n'essaierai pas de vous convaincre que vous fantasmez sur tout et n'importe quoi. Si vous voulez comprendre ce que nous faisons, regardez les 550 associations que nous avons financées. »
C'est ce que nous avons fait. Et nous avons pu constater qu'au moins quatre salariés actuels d'Obole sont passés par des associations soutenues par la Nuit du Bien Commun ou le Fonds du Bien Commun. Avant de devenir chef de projet communication chez Obole, l'un d'entre eux a ainsi travaillé pour l'association Le Rocher, mission catholique créée par la Communauté de l'Emmanuel et en lien avec des structures effectuant des thérapies de conversion. L'actuelle responsable du développement commercial d'Obole a elle oeuvré au sein de l'association À Bras ouverts, fondée par Tudgual Derville, délégué général de l'association anti-avortement Alliance VITA et ancien porte-parole de La Manif pour Tous.
Des affinités que la Nuit du bien commun cherche aujourd'hui à cacher en mettant en avant sur son site des initiatives de soutien aux handicapés ou aux enfants malades.
Une commission d'enquête sénatoriale vient d'être mise en place pour étudier « les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé et des risques en matière d'influence, d'absence de transparence financière et d'entrave au fonctionnement de la démocratie ». Derrière cet intitulé à rallonge, il y a précisément l'intention de vérifier si certains hommes d'affaires ultra-réactionnaires comme Stérin n'utilisent pas une façade philanthropique pour masquer leurs visées politiques. Les auditions commencent ce jeudi 12 février.
[1] Les détails de l'opération sont en grande caviardés dans les documents officiels, mais l'augmentation de capital et la prime d'émission s'élèvent à environ 600 000 euros. Pour détenir aujourd'hui 30% du capital, Bolloré n'a donc pas déboursé plus que quelques centaines de milliers d'euros.