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Publié par l’association Alter-médias / Basta !

13.10.2026 à 09:21

Save Europe Act : enquête sur les réseaux et les entreprises derrière la campagne de l'extrême droite pour la « remigration »

Anne-Sophie Simpere

Avec le « Save Europe Act », l'extrême droite mène campagne pour imposer dans le public l'idée d'une expulsion de masse, ou « remigration » des étrangers présents sur le vieux continent. Une conférence sur le sujet est prévue à Paris ce 31 octobre prochain. L'Observatoire des multinationales a mené l'enquête sur l'origine et les soutiens de cette campagne ainsi que sur les entreprises de services numériques sur lesquels elle s'appuie pour héberger son site, récolter des dons ou encore (…)

- L'internationale réactionnaire / , ,

Texte intégral (5257 mots)

Avec le « Save Europe Act », l'extrême droite mène campagne pour imposer dans le public l'idée d'une expulsion de masse, ou « remigration » des étrangers présents sur le vieux continent. Une conférence sur le sujet est prévue à Paris ce 31 octobre prochain. L'Observatoire des multinationales a mené l'enquête sur l'origine et les soutiens de cette campagne ainsi que sur les entreprises de services numériques sur lesquels elle s'appuie pour héberger son site, récolter des dons ou encore organiser ses événements. Certaines sont étroitement liées aux réseaux de l'internationale réactionnaire et notamment aux mouvements intégristes étasuniens. D'autres sont des plateformes largement ouvertes.

Elle se présente comme la première initiative citoyenne européenne « patriote ». Le « Save Europe Act » est une pétition lancée en mai dernier pour demander un moratoire sur l'immigration en Europe et l'expulsion de masse des étrangers, y compris ceux qui y résident légalement. « Cet appel est très ouvertement raciste, il s'agit de refuser toute migration 'non-occidentale' », dénonce Emma Fourreau, eurodéputée du groupe de gauche GUE/NGL.

Le principe d'une initiative citoyenne européenne est de recueillir un million de signatures d'électeurs dans plusieurs pays européens afin d'obliger la Commission européenne à répondre. Dans ce cas, sans surprise, l'exécutif bruxellois l'a écartée d'emblée, car violant le principe de non-discrimination et les valeurs fondamentales de l'Union européenne. Ce que les porteurs de la pétition se sont empressé de présenter comme un nouveau signe d'une trahison des élites. « Le but du 'Save Europe Act' c'est d'altérer la confiance en la démocratie, en se présentant comme une initiative citoyenne que la Commission refuserait d'écouter », analyse Jelle Postma, directeur de Justice for Prosperity, institut de recherche dédié la protection de la démocratie et des droits des groupes vulnérables, qui a enquêté sur le sujet.

La peur des migrants est instrumentalisée pour lever des fonds, collecter des données des soutiens, et s'en prendre aux institutions européennes.

Malgré ce rejet, les instigateurs de « Save Europe Act » continuent de faire du bruit, en organisant des rassemblements un peu partout sur le continent dans le cadre d'un « European Shield Tour ». Avec pour objectif d'imposer l'idée d'une « remigration » dans le débat public mais aussi, au passage, de récupérer des dons et des adresses. « La peur des migrants est instrumentalisée pour lever des fonds, collecter des données des soutiens, et s'en prendre aux institutions européennes », poursuit Jelle Postma. Alors qu'une conférence sur ce thème est annoncée à Paris le 31 octobre, l'Observatoire des multinationales a mené l'enquête sur les réseaux derrière la campagne actuelle pour la « remigration » – qui vont bien au-delà de l'Europe – mais aussi sur les infrastructures numériques qui permettent à ses narratifs de se propager.

« Ce qui m'inquiète c'est que c'est en train de sortir de cet aspect groupusculaire »

Le « Save Europe Act », tout comme l'idée de remigration, est portée par les franges les plus radicales de l'extrême droite européenne. L'idée a été lancée par l'influenceuse néerlandaise Eva Vlaardingerbroek – dont les propos xénophobes à répétition ont poussé le Royaume-Uni a lui retirer son autorisation de voyager – lors d'un sommet sur la remigration en mai 2026 à Figueira da Foz, au Portugal. Gregory Bovino, ancien commandant de la très controversée police de l'immigration étasunienne ICE, y était l'invité d'honneur. Autre initiateur : Martin Sellner, cofondateur du mouvement identitaire autrichien, issu de groupes néo-nazis et que l'Allemagne a aussi tenté d'exclure de son territoire. Sur le canal Telegram du mouvement, les propos sont à la hauteur de la radicalité des fondateurs. En juin, les expressions de soutien se sont multipliées après la condamnation en première instance de la militante identitaire française Thaïs d'Escufon pour « injure publique à raison de l'origine, de l'ethnie, la nation, la race ou la religion ». Elle avait affirmé à la télévision que les « hommes, immigrés africains noirs et arabes » constituaient le principal danger pour les femmes.

Extraits d'un canal Télégram des soutiens du Save Europe Act

Cela fait des années que ces activistes veulent imposer l'idée de « remigration » dans le débat public, au-delà de leurs cercles au final très confidentiels. Dès octobre 2024, Eva Vlaardingerbroek se réjouissait de l'augmentation de l'utilisation du terme, et tweetait à ce propos : « Nous poussons la fenêtre d'Overton en temps réel. » Le Save Europe Act apparaît surtout comme un prétexte pour faire émerger le sujet sur les réseaux sociaux et dans les médias. De même pour les rassemblements de soutien organisés un peu partout en Europe cet été. En France, ils ont été interdits à Lille et à Lyon, ce qui a donné lieu à plusieurs articles de presse mentionnant la campagne. « Avant, les médias n'en parlaient pas, et aujourd'hui le terme apparaît, constate Damien Carême, eurodéputé GUE/NGL. L'extrême-droite mène un travail de fond pour que leurs thématiques infusent, y compris à droite. »

« Nous poussons la fenêtre d'Overton en temps réel. »

Le 15 juillet dernier, une manifestation du Save Europe Act était organisée devant le Parlement européen. « C'était un rassemblement assez maigre, mais ça participe à la bataille culturelle pour imposer ce sujet, raconte Emma Fourreau, qui est venue en observatrice. Ce qui m'inquiète c'est que c'est en train de sortir de cet aspect groupusculaire. Il y a de plus en plus d'événements autour de ce thème au Parlement européen. »

Les alliés européens du RN pour la « remigration »

Officiellement, le Rassemblement national ne soutient pas la remigration. Reste que beaucoup de ses alliés au niveau européen se sont engagés en faveur du Save Europe Act. Les eurodéputés Balázs Orbán (Fidesz), Petra Steger (FPÖ) et Barbara Bonte (Vlaams Belang), qui siègent à Bruxelles dans le groupe de Jordan Bardella, les Patriotes pour l'Europe, font partie des signataires affichés sur le site de l'initiative. On retrouve aussi sur cette liste l'espagnol Santiago Abascal de Vox, le portugais Pedro Pinto Faria de Chega, le belge Tom Van Grieken du Vlaams Belang, l'autrichienne Susanne Fürst du FPÖ ou encore l'ex premier ministre hongrois Viktor Orbán du Fidesz, officiellement soutenu par Marine Le Pen lors des élections de 2026 qu'il a perdues. Tous appartiennent à des partis alliés du RN à Bruxelles. Ce lundi 12 octobre, Jordan Bardella était encore à Ceuta, en Espagne, pour apporter son soutien à Santiago Abascal.

Plusieurs de ces personnalités étaient présentes à la « fête de la victoire » organisée par le RN dans le Loiret en juin 2025 pour célébrer le premier anniversaire des élections européennes de 2024. Le chercheur Vincent Geisser y a relevé « des discours anti-immigrés et islamophobe et sous-tendu par une vision complotiste de la politique migratoire de l'UE ». Pour lui, ces discours ont forcément cautionnés par les leaders du RN, puisqu'ils y avaient accès en amont pour pouvoir garantir leur traduction simultanée. Il en conclut à une normalisation en trompe-l'oeil du RN, le projet politique porté par le parti et ses alliés en Europe restant « agressif (…) flirtant avec la xénophobie, le suprémacisme blanc, la pseudo-théorie du 'choc des civilisations' ».

« En Italie, la Lega prône ouvertement la remigration. Et c'est l'allié historique du RN », abonde Damien Carême. L'eurodéputé note que le Save Europe Act réunit des soutiens issus des trois groupes d'extrême droite du Parlement européen. Outre les signataires liés aux Patriotes pour l'Europe, on en trouve liés au groupe ESN, qui regroupe ceux issus des partis les plus radicaux comme Reconquête et l'AfD, ainsi qu'au groupe ECR, où siège le parti de Giorgia Meloni ainsi que Marion Maréchal, censé être plus « modéré ». C'est le cas de l'eurodéputé polonais Dominik Tarczyński, ou encore du député roumain George Simion, du parti AUR. En 2025, ce dernier avait lui aussi reçu le soutien explicite de Marine Le Pen dans sa campagne pour les présidentielles.

Infographie : Zelda Mauger

Collecte de dons : des catholiques traditionalistes français à Donorbox

À l'été 2026, les dons collectés par Save Europe Act étaient dirigés vers une association française : le Centre européen de recherches en sciences humaines et religieuses

Le site du Save Europe Act ne sert pas uniquement à collecter des signatures, mais aussi des dons. Justice for Prosperity a enquêté sur l'infrastructure soutenant la campagne. « Il y a beaucoup de choses qui changent rapidement. Au départ, les dons allaient à une structure en Allemagne, aujourd'hui ils utilisent la plateforme 4fund, via un compte basée en Autriche », constate Jelle Postma. Dans son rapport, l'ONG a repéré qu'à l'été 2026, les dons collectés par Save Europe Act étaient dirigés vers une association française : le Centre européen de recherches en sciences humaines et religieuses (CERSH). Cette structure qui ressemble à une coquille vide, puisque son site est inactif et ne recense qu'une publication, inaccessible, a été fondée en 2018 par Guillaume de Thieulloy. Ancien collaborateur parlementaire LR et éditeur de Jean-Marie Le Pen, il est aujourd'hui le directeur de publication du site Le Salon Beige, un blog catholique traditionaliste opposé notamment au droit à l'avortement et aux droits des personnes homosexuelles. Thieulloy est aussi le gérant du fonds de dotation GT Editions, qui finance plusieurs sites catholiques ainsi que le groupe ECR au Parlement européen, à qui il donne depuis 2023 18 000 euros par an, le maximum autorisé par la loi.

Page code de la cagnotte Donorbox du Save Europe Act qui redirige vers le site CERSH de Guillaume de Theulloy

Les donations de Save Europe Act vers le CERSH passent par une entreprise de collecte spécialisée : Donorbox. Cette plateforme étasunienne fondée en 2014 revendique aujourd'hui plus de 100 000 clients. Ces clients incluent de nombreux médias indépendants français qui collectent des dons via l'association J'aime l'info comme Mediapart, Blast, Streetpress ou encore... l'Observatoire des multinationales. Dans ses conditions d'utilisation, DonorBox interdit les campagnes « trompeuses, mensongères, malhonnêtes » ou l'utilisation d'« une rhétorique déshumanisante dirigée contre des individus ou des groupes en raison de leur race, de leur origine ethnique, de leur religion, de leur origine nationale ». Entre 2017 et 2020, des enquêtes avaient déjà montré que ses services étaient utilisés par des militants d'extrême droite comme Tommy Robinson en Angleterre ou l'organisation suprémaciste Council of Conservative Citizens aux États-Unis, ce qui a conduit DonorBox à fermer leurs comptes. À ce jour, celui de Save Europe Act reste ouvert.

DonorBox - qui n'a pas répondu à nos questions - apparaît également comme l'outil privilégié du site Le Salon Beige, pour ses campagnes de dons périodiques mais aussi pour financer ses frais de justice. Le site est en effet la cible de plaintes de Stop homophobie et de l'association Mousse, pour des propos assimilant les personnes homosexuelles à des animaux, aux « tendances contre-nature » qui devraient être « maîtrisées ». Via DonorBox, le Salon Beige a collecté 112 584,74 € pour l'aider à faire face à ce qu'il qualifie d'attaques du « lobby LGBT ».

Hébergement : la piste des mouvements intégristes américains

Brian Brown est un usual suspect quand il s'agit d'instrumentaliser des groupes comme les femmes, les migrants, les personnes LGBT+.

L'éditeur du site Save Europe Act est E+M People Act Platform FlexCo, une société créée en juillet 2026 par Martin Sellener en Autriche. L'hébergement principal est assuré par BunnyWay, une société slovène dont les conditions d'utilisation interdisent pourtant, elles aussi, les contenus racistes. En creusant dans l'infrastructure derrière le site, on trouve deux autres prestataires : la société AlternCloud, en charge de la gestion des emails, et Innonde.com qui apparaît dans le sous-domaine mw.save-europe-act.com et dont le logo rappelle étrangement la croix celtique des néo-nazis. Ces deux entreprises sont enregistrées à la même adresse, qui héberge des dizaines de milliers de sociétés, dans l'État du Wyoming, destination privilégiée pour des sociétés écrans et des opérations de détournement ou blanchiment de fonds. Toutes deux ont été fondés par une figure du conservatisme catholique aux États-Unis : Brian S. Brown.

« Brian Brown est un 'usual suspect' quand il s'agit d'instrumentaliser des groupes comme les femmes, les migrants, les personnes LGBT+, pour créer de la peur, note Jelle Posma. Il a travaillé avec des activistes russes et appris comment utiliser la culture et l'identité comme une stratégie d'influence. » Bénéficiaire d'une bourse de la foundation Earhart transitant via le réseau Atlas entre 1999 et 2000 [1], il a cofondé en 2007 la National Organization for Marriage et, depuis 2016, il est le président de l'International Organization for the Family (IOF), organisatrice du World Congress of Families (WCF). Des organisations qui ont pour point commun de défendre la « famille traditionnelle » et de s'opposer au droit à l'avortement

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De Washington à Moscou en passant par Paris

Cette action ne s'arrête pas aux frontières des États-Unis. Actif dans plusieurs réseaux comme Political Network for Values ou les conférences Make Europe Great Again (MEGA) auxquelles assistent des eurodéputés français comme Laurence Trochu ou Nicolas Bay, Brian Brown participe régulièrement à des conférences organisées par le groupe parlementaire ECR ou son think tank New Direction. Il est aussi au conseil d'administration de CitizenGo, une organisation conservatrice espagnole qui a déployé un bus à Paris contre la cérémonie d'ouverture des JO de 2024, qu'elle accusait de se moquer des chrétiens.

Brian Brown a aussi noué des contacts étroits en Russie, où il se rend à plusieurs reprises entre 2013 et 2017.

Brian Brown a aussi noué des contacts étroits en Russie, où il se rend à plusieurs reprises entre 2013 et 2017, dont une fois pour témoigner devant le parlement russe pour s'opposer à l'adoption par des personnes homosexuelles. Au WCF, il s'est rapproché d'Alexey Komov, bras droit de l'oligarque russe et magnat des médias Konstantin Malofeev. Dans son rapport « The tip of the iceberg », le European Parliamentary Forum for Sexual and Reproductive Rights (EPF) identifie Malofeev comme étant « au coeur de vastes réseaux d'influence qualifiés d'« usines à influence » par les chercheurs, étroitement liés à la politique étrangère du Kremlin et ancrés dans l'extrémisme religieux », dont l'objectif est « de déstabiliser les démocraties libérales à l'étranger tout en positionnant la Russie comme le gardien d'une civilisation chrétienne européenne 'authentique' ». Komov a fini par être écarté du WCF et de l'IOF (ainsi que de CitizenGo dont il était également administrateur) en 2022 et 2023, après l'attaque russe en Ukraine. Ce qui n'empêche pas Brian Brown, sur ses réseaux sociaux, de continuer à en appeler à la paix avec la Russie et de critiquer l'aide étatsunienne à l'Ukraine.

Le conservateur étatsunien s'intéresse à la France depuis longtemps. Dès 2013, il participait au mouvement La manif pour tous, contre le droit au mariage des personnes homosexuelles. Il s'affiche aussi régulièrement avec son ami Guillaume de Thieulloy, dont le site Le Salon Beige est aussi client d'AlternCloud et d'Innonde. Dans le cadre de la bourse Tocqueville, initiative d'Alexandre Pesey elle-même inspirée par le réseau Atlas (lire notre article), Brian Brown a pu rencontrer de jeunes conservateurs français en visite à Washington, comme, durant l'été 2025, le collaborateur de Jordan Bardella Etienne Duhazé, ou encore Lilou Schepers, collaboratrice de l'eurodéputé RN Pierre Pimpie et Charles Herrbach, qui travaille avec la députée RN Caroline Colombier. C'est aussi Innonde Film s'est chargé de la promotion et de l'avant-première américaine au Trump Kennedy Center de « Vaincre ou Mourir », premier film produit par le Puy du Fou de Philippe de Villiers avec StudioCanal de Vincent Bolloré, qualifié par Le Monde de « relecture biaisée des guerres de Vendée au service de la droite identitaire ».

Quand l'extrême droite américaine prétend « sauver l'Europe »

Justice for Prosperity a d'ailleurs constaté qu'au lancement de la pétition, beaucoup de signatures venaient des États-Unis.

Outre le soutien logistique apporté par ses sociétés, Brian Brown s'est engagé personnellement en faveur du Save Europe Act. Le 15 juillet dernier, il manifestait devant le Parlement européen aux côtés de Guillaume de Thieulloy, Eva Vlaardingerbroek et Martin Sellner. Il est loin d'être la seule personnalité de l'extrême droite américaine dans ce cas. Parmi les soutiens actifs de la campagne, on retrouve aussi Jack Posobiec, influenceur proche de la Maison blanche, vu comme l'héritier du militant d'extrême droite assassiné Charlie Kirk au sein du mouvement Turning Point USA, qui a été accusé par des organisations comme le Southern Poverty Law Center de propager des campagnes de désinformation, notamment des opérations poussées par la Russie, et d'avoir des liens avec des suprémacistes blancs. Ou encore Joey Mannarino, commentateur complotiste et fondateur de l'Institut Overton. Justice for Prosperity a d'ailleurs constaté qu'au lancement de la pétition, beaucoup de signatures venaient des États-Unis, ce qui peut surprendre pour une initiative se voulant européenne.

Joey Mannarino, signataire du Save Europe Act, multiplie les sorties transphobes, homophobes et complotistes sur ses réseaux sociaux

Autre soutien de poids venu d'outre-Atlantique : X, le réseau social détenu par Elon Musk. Le milliardaire d'origine sud-africaine défend ouvertement la remigration, et considère que s'y opposer relèverait de la traîtrise. Dans l'enceinte du Parlement européen, Eva Vlaardingerbroek a attribué le succès du « Save Europe Act » à l'amplification offerte par les réseaux sociaux, et en particulier X, remerciant personnellement Musk et lui souhaitant de gagner son combat pour ne pas se conformer au Digital Services Act, la législation européenne sur les réseaux sociaux (lire notre enquête).

Billetterie : une plateforme bien connue pour une conférence parisienne sur la remigration

En France, les rassemblements prévus dans le cadre de la campagne Save Europe Act ont jusqu'ici été interdits. Des jeunes identitaires ont mené quelques actions d'affichage durant l'été, sans réunir des foules. Mais le 31 octobre prochain est prévue à Paris une conférence internationale sur la remigration où interviendront entre autres l'instigatrice du Save Europe Act Eva Vlaardingerbroek et Balázs Orbán, eurodéputé et ancien directeur politique de Viktor Orbán.

Le 31 octobre prochain est prévue à Paris une conférence internationale sur la remigration organisée par l'institut Polemia de Jean-Yves Le Gallou.

L'événement est organisé par l'institut Polemia de Jean-Yves le Gallou. Ancien cadre du RN (alors FN) dont il a été eurodéputé de 1994 à 1999 avant de rejoindre le mouvement de Bruno Megret puis Eric Zemmour, Le Gallou avait conceptualisé le principe de « préférence nationale » dans un essai publié en 1985. L'idée est encore présente dans le programme actuel du RN sous le nom de « priorité nationale ». En mars 2026, Jean-Yves le Gallou a publié un essai au titre sans ambiguïtés : Remigration : pour l'Europe de nos enfants. Il était présent au lancement de Save Europe Act lors du sommet de Figueira da Foz, et les deux structures qu'il a fondées, l'Institut Iliade et la fondation Polemia, promeuvent ce projet d'expulsion de masse.

La billetterie de la conférence du 31 octobre est assurée par Weezevent, une société créée en 2008 par deux entrepreneurs français et aujourd'hui implantée en France, au Canada, en Suisse, en Belgique, en Espagne, au Royaume-Uni, au Pays-Bas et en Allemagne. Son président, Pierre-Henri Deballon, est aussi celui du club de football de Dijon. Weezevent revendique un million d'événements créés avec sa billetterie, qu'il s'agisse de conférences TEDx, des festivals de musique des Vieilles charrues et We love Green, du Vendée Globe, de grands prix de Formule 1 ou d'événements organisés par des clubs de football comme le PSG.

En réponse à nos questions sur l'utilisation de leur plateforme par Polemia, Weezevent a expliqué qu'elle était en libre-service et que les organisateurs étaient les seuls responsables de leurs événements, qui n'étaient ni sélectionnés, ni promus par leur société. Une équipe de modérateurs examine les publication au regard de la loi et alerte les autorités compétentes en cas de doute, mais ne peut écarter un organisateur en raison de ses opinions politiques, ce qui relèverait de la discrimination[Echange d'emails avec le service communication de Weezevent, le 12 octobre 2026]. Le 29 septembre dernier, le député LFI Thomas Portes alertait le ministre de l'Intérieur et le préfet de police de Paris sur l'événement considérant qu'il existait suffisamment d'indices indiquant que des propos incitant à la haine, à la discrimination ou la violence allaient y être tenus, ce qui justifierait légalement son interdiction.

Finalement, suite à la parution de cette enquête, Weezevent nous a précisé avoir supprimé l'événement concerné.

Pétitions Libertés, qui héberge la pétition pour « ouvrir le débat sur la remigration » lancée en parallèle de l'événement, est un site de l'association La France Rebelle. Son président est élu municipal RN.

Les organisateurs de la conférence du 31 octobre font appel à d'autres prestataires encore. Pour collecter eux aussi des dons, ils passent par GiveSendGo, une plateforme chrétienne fondée aux États-Unis. Selon une enquête de l'Anti-Defamation League en 2023, les services de GiveSendGo ont été utilisés par des centaines de campagnes propageant des des discours haineux, notamment l'antisémitisme, la suprématie blanche, les théories du complot Qanon ou des anti-LGBTQA+. En 2025 encore, GiveSendGo a hébergé une collecte de dons au profit d'une femme ayant tenu des propos racistes à un enfant noir et en 2026, pour un étudiant étasunien ayant tenu des propos antisémites.

Autre fournisseur de Polemia : Pétitions Libertés, qui héberge la pétition pour « ouvrir le débat sur la remigration » lancée par l'institut en parallèle de son événement du 31 octobre. Pétition Libertés est un site de l'association d'extrême droite La France Rebelle, qui finance des mouvances identitaires. Son président Philippe Gibelin est élu municipal RN à Bellegarde, dans le Gard. Les liens de ce dernier avec la mouvance identitaire avaient déjà été pointés par plusieurs articles de presse avant l'élection municipale, sans que le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella ne lui retire son investiture.

Contactés par email, le RN, Brian Brown, Guillaume de Thieulloy et DonorBox n'ont pas répondu à nos questions.

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[1] Source : Source : archives du réseau Atlas.

08.10.2026 à 17:47

Javier Milei, Caisse des dépôts, Palantir, dépendance énergétique, pesticides, emballages, et toujours beaucoup de lobbys et de TotalEnergies

Les multinationales françaises courtisent Javier Milei. Le très libertarien président argentin Javier Milei était à Paris le 1er octobre. Entre deux sorties contre la gauche et contre les dépenses publiques, il a été accueilli en grande pompe à l'Élysée et a reçu un prix aux côtés de l'économiste Philippe Aghion, qui confirme au passage ses affinités avec l'extrême droite économique. Une conférence était organisée ce même jour par l'ambassade d'Argentine pour vanter le climat (…)

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Les multinationales françaises courtisent Javier Milei. Le très libertarien président argentin Javier Milei était à Paris le 1er octobre. Entre deux sorties contre la gauche et contre les dépenses publiques, il a été accueilli en grande pompe à l'Élysée et a reçu un prix aux côtés de l'économiste Philippe Aghion, qui confirme au passage ses affinités avec l'extrême droite économique. Une conférence était organisée ce même jour par l'ambassade d'Argentine pour vanter le climat d'investissement dans le pays, à laquelle on participé des représentants de plusieurs multinationales tricolores, dont Eramet (lithium), Auchan, Danone et Louis-Dreyfus (agroalimentaire) et TotalEnergies, avec une « allocution spéciale » du PDG Patrick Pouyanné qui annoncé un investissement de 10 milliards de dollars en Argentine.

TotalEnergies et climat : la Caisse des dépôts fait un pas. Mieux vaut tard que jamais. Interpellée depuis des années par les défenseurs du climat, la Caisse des dépôts et consignations avait toujours refusé d'ouvrir le dossier de ses participations dans TotalEnergies. Les révélations de l'Observatoire des multinationales, il y a quelques mois, sur les milliards d'euros qu'elle a investis dans capital du champion français du pétrole et du gaz ont fini par la forcer à bouger. Elle vient d'adopter une nouvelle politique par laquelle elle s'engage notamment à ne plus souscrire aux obligations de multinationales pétrolières, dont celle de TotalEnergies. La Caisse reste certes à son capital, mais elle s'abstiendra désormais de contribuer à ce qui est le principal mode de financement des nouveaux projets d'énergies fossiles. Plus de détails sur le site de Reclaim Finance.

Pas de place pour Palantir en Europe. Une coalition de syndicats, d'associations et des mouvements lance un appel à la Commission européenne et aux gouvernements des pays-membres pour qu'ils mettent fin à leurs contrats avec Palantir. L'entreprise d'analyse de données fondée par Peter Thiel et dirigée par Alex Karp est devenue l'emblème du « techno-fascisme » du fait des déclarations volontairement provocatrices de ses dirigeants et de ses contrats avec, entre autres, les armées étasunienne et israélienne et la police anti-migrants ICE. Lire notre enquête sur l'entreprise et sur ses contrats en Europe.

Une dépendance très profitable. TotalEnergies a plus importé de gaz naturel liquéfié en Europe que n'importe quelle autre multinationale, alerte l'ONG Oil Change International dans un rapport. Et près des trois quarts de ce gaz proviennent de Russie et des États-Unis, deux pays avec lesquels le groupe français a noué des liens privilégiés mais qui ne brillent pas par leur attitude amicale vis-à-vis du vieux continent. TotalEnergies prévoit même d'augmenter ses importations dans les années qui viennent, alors même que la consommation européenne devrait baisser.

Pesticides for ever. Dans le cadre de sa politique de destruction des normes sanitaires et environnementales (lire nos enquêtes), la Commission européenne a approuvé la semaine dernière l'Omnibus X sur les pesticides. Le texte est une invitation à maintenir éternellement sur le marché du vieux continent des substances toxiques sans possibilité de régulation. Pas très étonnant, dès lors que, comme le montre un rapport de Corporate Europe Observatory, spécialiste des lobbys bruxellois, l'Omnibus reprend souvent mot pour mot les demandes des industriels des pesticides et des lobbys de l'agriculture industrielle. Des manifestations sont prévues ce week-end dans toute la France contre cet Omnibus.

Force de frappe. Dans un nouveau rapport, l'association Zero Waste France dresse le tableau du lobby des emballages en France. Une galaxie d'entreprises, de fédérations professionnelles et d'autres structures qui déclarent au total 2,5 millions de dépenses de lobbying pour l'année 2025. Par comparaison, Zero Waste et Surfrider Foundation, les deux ONG environnementales actives sur le dossier des déchets, affichent des dépenses de... 43 000 euros, soixante fois moins. Une disproportion de moyens qui explique peut-être que les mesures visant à réduire ou taxer les emballages soient assez souvent rejetées par les législateurs.

Les salariés de TotalEnergies en grève. Si le groupe pétrogazier profite à plein de la guerre au Moyen-Orient et des tensions géopolitiques, avec des niveaux de bénéfices record, cela ne semble pas « ruisseler » beaucoup vers ses salariés français, qui étaient en grève le 8 octobre. En cause : les conditions de travail dégradées dans les raffineries et autres filiales du groupe, et des salaires qui stagnent à des niveaux très bas, comme le détaille L'Humanité. Fait rare : même quelques stations-service appartenant à TotalEnergies ont été fermées pour cause de grève. La direction avait tenté de désamorcer le mouvement en versant 1000 euros sur les primes annuelles à venir. En vain.

08.10.2026 à 07:30

Comment les millions d'euros d'argent public pour la recherche en IA bénéficient au final... aux géants de la tech

Séverin Lahaye

Alors qu'étudiants et lycéens se rejoignent pour dénoncer les conditions de misère qui leur sont imposées, un secteur de recherche continue à bénéficier de centaines de millions d'euros de financements publics : celui de l'IA. Un « pognon de dingue » sous forme d'aides directes et via le crédit d'impôt mécénat qui profite massivement, et sans transparence, au secteur privé. Et en particulier, en bout de chaîne, aux géants étatsuniens de la tech.
Alors que les universités ne parviennent (…)

- Grandes écoles et universités sous influence ? / , , , , , , , , , ,

Texte intégral (5618 mots)

Alors qu'étudiants et lycéens se rejoignent pour dénoncer les conditions de misère qui leur sont imposées, un secteur de recherche continue à bénéficier de centaines de millions d'euros de financements publics : celui de l'IA. Un « pognon de dingue » sous forme d'aides directes et via le crédit d'impôt mécénat qui profite massivement, et sans transparence, au secteur privé. Et en particulier, en bout de chaîne, aux géants étatsuniens de la tech.

Alors que les universités ne parviennent plus à payer leurs enseignants, que la précarité étudiante explose et que la recherche française est en « plein décrochage », il existe un pan de l'enseignement supérieur qui, lui, voit les financements publics affluer, à coups de dizaines de millions d'euros par an ou plus : celui de l'IA. « Quand j'ai ouvert ma boite mail à la rentrée, celle-ci était remplie de dizaines de propositions de candidatures pour des projets de recherche sur l'IA en France ou au niveau européen », sourit Marc Tommasi, chercheur en informatique à l'université de Lille.

L'IA occupe la première place des « priorités stratégiques » de recherche au sein du plan d'action pour 2027 élaboré par l'Agence nationale de la recherche (ANR), l'entité nationale chargée de répartir les crédits pour la recherche scientifique. Un engouement qui affecte aussi les autres disciplines universitaires. « Aujourd'hui, intégrer le mot IA dans son projet de recherche permet d'obtenir plus facilement des crédits. Sinon, c'est plus compliqué », nous glisse Pierre Bataille, sociologue à l'université de Grenoble. « Le mot IA agit comme un 'buzzword' auprès des financeurs publics », acquiesce Lucas Gierczak, post-doctorant en mathématiques à l'université d'Aix-Marseille, et membre de l'association Acadamia.

Graphisme : Sandra Mu

Trois fois plus d'argent public pour l'IA que pour la santé mentale

Cette priorité donnée à l'IA est un choix délibéré du pouvoir exécutif, désireux de faire de la France une « grande puissance de l'IA », selon les termes d'Emmanuel Macron en 2025. Dès 2018, la Stratégie nationale pour l'IA (SNIA) revendiquait « le pari de positionner la France sur des segments prometteurs de l'IA et de faire émerger les champions de demain ». Arrivée en cette fin d'année 2026 au terme de sa deuxième phase, la SNIA prévoyait de mobiliser 2,2 milliards d'euros de cofinancements public-privé, dont une partie importante (850 millions) issue du plan France 2030 (lire nos enquêtes).

Ces déclarations ont-elles été suivies d'effets, et si oui, qui en a profité ? Si le traçage de ces montants constitue un exercice délicat, tant les acronymes et les budgets se cumulent, il semble clair que les financements accordés à ce champ de recherche ont explosé depuis 2018. Nous nous sommes plongés dans la base de données publique de l'ANR, qui couvre à la fois les aides directes qu'elle alloue pour la recherche, et les fonds qu'elle redistribue dans le cadre de France 2030. Au total, selon ces chiffres, l'État a engagé 1,3 milliard d'euros pour la recherche sur l'IA entre 2018 et 2024, dernière année pour laquelle les données sont disponibles. Soit, sur la même période, deux fois plus que pour la physique quantique, ou trois fois plus que pour la santé mentale, deux autres axes de recherche déclarés prioritaires par l'agence.

C'est ce que j'appelle la politique scientifique de l'État.

L'année 2024 représente à elle seule près de la moitié de ces engagements. Cette année-là, l'ANR a financé 178 projets de recherche sur l'IA, contre seulement 44 en 2018, pour un montant total de 625,6 millions d'euros, dont les trois-quarts proviennent du plan France 2030. À titre de comparaison, l'agence disposait en 2024 d'un budget propre de 926 millions d'euros pour financer tous ses appels à projets, toutes disciplines confondues. « Les organes de pilotage de la recherche donnent plus facilement de l'argent pour des projets scientifiques sur l'IA que pour d'autres, note Marc Tommasi. C'est ce que j'appelle la politique scientifique de l'État. » Le chercheur craint que « ces choix stratégiques déshabillent les autres champs de recherche ».

« C'est de plus en plus opaque, y compris pour les agents de l'État »

Ces aides ne couvrent cependant pas tous les financements publics dédiés à la recherche en IA. D'autres lignes du budget de l'ANR, par exemple pour les frais de fonctionnement des laboratoires, ou pour des modes de recherche spécifiques (comme le programme Carnot, qui vise à renforcer les liens entre entreprises et laboratoires), peuvent également servir à la recherche en IA. En outre, certains fonds dédiés à l'IA issus de France 2030 ne passent pas par l'Agence nationale de la recherche. C'est ainsi que plusieurs organismes de l'Enseignement supérieur et de la recherche (ESR), comme le CNRS ou Centrale Lyon, ont reçu 45 millions d'euros au total pour « neuf projets d'envergure » en IA.

Enfin, toujours via France 2030, 87 millions d'euros seront distribués à des initiatives plus ciblées pour « former des cohortes de jeunes et d'actifs à savoir développer, intégrer ou travailler avec l'IA ». Sans oublier le recours massif au mécénat, qui ouvre droit à des crédits d'impôts très généreux. Ni les fonds européens, « qui distribuent des millions d'euros dans le secteur », souligne Matthieu Lequesne, président de l'association Acadamia. « Le financement de la recherche tel qu'il existe aujourd'hui est très complexe à comprendre. Les modes de financement s'accumulent : il s'agit de plus en plus de dispositifs ad hoc, d'appels à projet ponctuels, sans pérennisation sur le long terme, juge-t-il. Avoir une vision d'ensemble du système n'est pas facile. C'est de plus en plus opaque, y compris pour les agents de l'État en charge de cette politique. »

« Clusters IA » : cinq fois plus que le déficit cumulé des universités françaises

Une bonne partie de cette manne d'argent public bénéficie aux « Clusters IA », un dispositif créé en 2019, lors du lancement de la SNIA. Ces instituts de recherche spécialisés, basés à Grenoble, Nice, Toulouse et Paris, ont reçu la majorité des soutiens, « dans une logique de concentration assumée ». Depuis 2024, ils ont été rejoints par cinq autres laboratoires. Ils s'accaparent la moitié des subventions débloquées en 2024 par l'ANR pour l'IA, soit 340 millions d'euros sur plusieurs années. En tout, selon notre décompte, ces « Clusters IA » se sont vus attribués depuis leur création près de 471 millions d'euros. Ce qui représente cinq fois plus que le déficit cumulé des universités françaises, qui s'élevait à 91 millions d'euros en 2025, selon un rapport produit lors des Assises du financement des universités en 2026.

Lors de la création des « Clusters IA » en 2018, l'exécutif affirmait vouloir contribuer à la « formation à l'échelle de la nouvelle génération d'experts pour la recherche publique, privée et les entreprises deeptech » à travers un « mode de financement très incitatif à la recherche partenariale et collaborative ». C'est peu ou prou ce à quoi appelait le rapport sur l'IA de l'ancien député macroniste Cédric Villani, sur lequel s'est basé le gouvernement pour élaborer sa stratégie. Pour rapprocher le monde de la recherche du secteur privé, ce dernier recommandait au gouvernement d'apporter un « financement de base conséquent » aux instituts pour leurs frais de fonctionnement, tout en faisant « appel aux financements privés » pour la recherche, via notamment le recours au mécénat « en particulier auprès des startupers de l'IA qui ont réussi ».

Les fonds publics au service du secteur privé

Cette ouverture au privé comptait d'ailleurs parmi les critères de sélection établis par l'ANR dans son Appel à manifestation d'intérêts (AMI) lancé en 2023 pour créer de nouveaux « Cluster IA ». L'agence déclarait ainsi attendre des universités candidates qu'elles favorisent leur « capacité à interagir et favoriser le développement des startups innovantes », développent une « stratégie de recherche intégrant les besoins du monde professionnel pour renforcer ou établir des partenariats industriels » et fournissent « le nombre d'intervenants en IA issus des entreprises » en leur sein. Une façon assumée de mettre les moyens de la recherche publique au service du secteur privé.

Parmi les 16 membres du comité d'évaluation, sept sont issus du privé, notamment son coprésident, Antoine Bordes, passé par Meta et maintenant cadre d'Helsing, une « licorne » européenne qui fournit des solutions d'IA pour la défense.

« Une des raisons pour lesquelles nous n'avons pas gagné l'AMI tient à notre manque d'accompagnement par le privé », témoigne Marc Tommasi, dont le laboratoire lillois avait candidaté à l'appel de l'ANR. Le comité d'évaluation de l'AMI, chargé de l'étude des candidatures, reflète bien ce mélange des genres. Parmi ses 16 membres, sept sont issus du privé, notamment son coprésident, Antoine Bordes, passé par Meta et maintenant cadre d'Helsing, une « licorne » européenne qui fournit des solutions d'IA pour la défense. On peut également citer Laurent Daudet, cofondateur de Light On, une startup française d'IA qu'il a maintenant quittée pour un poste de cadre à l'ENS-Ulm, et Juliette Mattioli, experte en IA pour Thales.

Les grandes entreprises ont été au rendez-vous de cette « recherche partenariale et collaborative », puisque selon un décompte gouvernemental daté de 2024, les quatre plus anciens « Clusters IA » ont permis la création de plus de 150 chaires de recherche et de 454 contrats de doctorants ou post-doctorants. Comme nous l'avons expliqué dans nos enquêtes sur le mécénat à Polytechnique et à l'École normale supérieure, les chaires consistent pour une entreprise ou un groupe d'entreprises à financer un ou une scientifique pour mener des activités de recherche, voire de formation, sur un thème qu'elle choisit, et ce de façon défiscalisée, c'est-à-dire en obtenant en contrepartie des crédits d'impôt mécénat. Avec pour résultat, souvent, d'orienter la recherche et l'enseignement des établissements publics dans un sens qui leur est plus favorable. « Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts », nous expliquait le sociologue Joan Cortinas Muñoz, sociologue à l'université de Bordeaux et coauteur en 2023 d'un rapport sur le financement privé de la recherche.

L'institut Pr[ai]rie, emblème d'une stratégie du « tout privé »

Le laboratoire Pr[ai]rie (« PaRis Artificial Intelligence Research InstitutE ») constitue l'emblème de cette politique. Lancé en 2019 au sein de l'université Paris-Dauphine-PSL, l'institut de recherche compte parmi ses entités fondatrices l'ENS-Ulm, l'institut Pasteur, le CNRS et l'université Paris Saclay, mais aussi des Big Tech étatsuniennes, comme Google (via Deep Mind, la filiale d'IA de la multinationale), et Meta. Mais ce ne sont pas les seules : d'après un communiqué de presse, Amazon, Microsoft, Google, Nokia et Pfizer « participent » également à cet institut. Parmi ses entreprises partenaires, on peut citer encore Orange, Sanofi, Thales, Mistral AI, Chapsvision et bien d'autres. La directrice de Prairie, Isabelle Ryl, occupe le poste de conseillère IA auprès du président de la République. Elle a également participé au Comité de l'intelligence artificielle générative lancée en 2023 par l'ancienne première ministre, Élisabeth Borne, aux côtés notamment du fondateur de l'entreprise Mistral AI, Arthur Mensch, de l'économiste Philippe Aghion, de l'ancien directeur scientifique de Meta, Yann Le Cun, ou de la présidente du conseil d'administration de l'ENS, Anne Bouverot.

Une forme d'industrialisation du mécénat, qui se vérifie dans le nombre de chaires au sein de l'institut, qui s'élevait dès 2019 à 45.

« Sur le plan socio-économique, PR[AI]RIE repose depuis sa création sur un modèle original de mécénat pur, avec des cotisations annuelles s'élevant à 200 000 euros pour les grands groupes, 10 000 pour les PME et 1 000 pour les startups, favorisant un écosystème dynamique sans contrepartie de propriété intellectuelle », précise le site de l'ANR. Une forme d'industrialisation du mécénat, qui se vérifie dans le nombre de chaires au sein de l'institut, qui s'élevait dès 2019, selon Isabelle Ryl, à 45, financées par 16 groupes industriels. À titre de comparaison, l'ENS-Ulm ne compte aujourd'hui que 13 chaires de mécénat. Tout ceci dans une opacité la plus totale : ni le contenu des recherches financées par les entreprises, ni le nombre actuel de chaires à Prairie n'est indiqué sur le site de l'institut. Contacté, celui-ci n'a pas répondu à nos sollicitations.

Prairie n'a d'ailleurs même pas d'existence physique, car ses membres sont affiliés à des universités déjà existantes, comme l'ENS-Ulm, Dauphine, ou les Mines-Paris. Une manière peut-être d'échapper aux cadres habituels de gouvernance du monde universitaire. « Nous n'entendons jamais parler de Prairie, confirme un élu syndicaliste membre du conseil d'administration de Paris Dauphine, qui souhaite garder l'anonymat. Ce qui est sûr, c'est que ce laboratoire finance de la recherche privée pour de l'innovation. L'enjeu pour PSL, via ce laboratoire, c'est de se faire le relais de la politique du ministère. »

Ce statut singulier n'a pas empêché Prairie de toucher en 2024 une subvention de 75 millions d'euros de l'ANR. Dans le budget 2025 de l'université Paris-Dauphine, la dotation annuelle de 13,5 millions d'euros pour Prairie, issue de cette subvention, dépasse largement celles des autres champs de recherche. En seconde place, on trouve un autre poste de dépense IA, à hauteur de 4 millions d'euros. C'est un master d'ingénierie généraliste sur le développement durable qui arrive en troisième position, avec 3,5 millions d'euros de financements annuels. Soit près de quatre fois moins que le budget accordé à Prairie.

L'institut « encourage également l'entrepreneuriat et vise la création de 50 nouvelles startups deep tech d'ici 2030, soutenues par un fonds d'investissement de 150 millions d'euros », abondé par les entreprises partenaires. Parmi les startups créées et liées à Prairie, on peut citer Sonio, rachetée en 2024 par Samsung, ou Enhance Lab, dont le patron, Jean Ponce, siège au sein du directoire de Prairie. Un mélange des genres qui est monnaie courante aux États-Unis, selon Sacha Alanoca, doctorante en gouvernance de l'IA à l'université de Stanford, et cofondatrice du Stanford critical AI group : « Je discutais avec un ami à l'université qui me disait ne pas connaître de professeur à Stanford qui ne possède pas une société ou une startup en IA. »

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Mécénat partout, transparence nulle part

Les mêmes constats valent pour les autres « Clusters IA », où les partenariats de recherche public-privé sont légion. Le laboratoire MIAI (« Multidisciplinary Institute in Artificial Intelligence ») de l'université Grenoble-Alpes a accueilli au total 79 chaires de recherche depuis sa création en 2019 (dont 44 actuellement en cours). Parmi les 130 partenaires privés ou mécènes du laboratoire, on trouve sensiblement les mêmes noms qu'à Prairie : Microsoft, Schneider Electric, Meta ou encore Huawei. « MIAI Cluster encourage activement le transfert de technologies et la collaboration entre le monde universitaire et l'industrie. L'institut soutient l'innovation par le biais de chaires industrielles […] et de partenariats stratégiques avec des entreprises allant des PME aux grands groupes internationaux », peut-on lire sur son site. Plusieurs doctorants du MIAI ont rejoint le privé après leur thèse, comme Arthur Mensch chez Deep Mind (avant de fonder Mistral AI), et d'autres chez Meta ou Amazon. Qu'importe pour le laboratoire grenoblois, qui a reçu en 2024 de l'ANR une dotation de 70 millions d'euros sur cinq ans, et ambitionne de lever « plus de 36 millions d'euros de cofinancements industriels » d'ici 2030.

Le contenu des recherches ainsi financées reste encore une fois inconnu, de même que les montants en jeu.

Et ainsi de suite. Le laboratoire 3IA Côte d'Azur ne compte « que » 38 chaires de recherche, mais totalise toutefois plus de 140 partenaires privés, comme Google, Huawei ou Orange. L'institut ANITI de l'université de Toulouse a quant à lui lancé 19 nouvelles chaires en 2024, avec des multinationales comme Airbus, Capgemini, Thales Alénia Space ou encore Nokia. Enfin, le nouveau « Cluster IA » Hi ! PARIS, labellisé en 2024, et créé par l'Institut Polytechnique de Paris, HEC Paris, le CNRS et l'Inria, accueille 22 chaires de mécénat, et compte cinq donateurs principaux qui sont L'Oréal, Capgemini, TotalEnergies, Vinci et Schneider Electric. Le contenu des recherches ainsi financées reste encore une fois inconnu, de même que les montants en jeu. On sait seulement, grâce à la commission d'enquête sénatoriale sur les cabinets de conseil que Capgemini finance à hauteur de 500 000 euros l'institut Hi ! PARIS, selon une contribution écrite fournie par l'École Polytechnique.

En parallèle, la prestigieuse école d'ingénieurs dispose en son sein de six chaires de recherche sur l'IA, via la Fondation de l'X (lire notre enquête), financées entre autres par Cisco, Sanofi, Orange ou le Crédit Agricole. Elle s'est d'ailleurs battue devant les tribunaux pour empêcher que la teneur de ses conventions soit rendue publique.

« L'emprise des Big Tech dans la recherche est vertigineuse »

L'ouverture de la recherche scientifiques française en IA aux entreprises privées n'est pas anodine. Et encore moins le fait que cette ouverture soit très largement étendue aux Big Tech, partenaires de la plupart des « Clusters IA ». Cela ne fait que renforcer la place déjà prépondérante qu'occupent ces multinationales dans toute la recherche en IA, celle qu'elles mènent en interne mais aussi celle qui est menée dans les établissements publics du monde entier. « En 2022, les Gafam ont dépensé plus de 200 milliards de dollars en recherche et développement. Sois deux fois plus que l'ensemble des universités étasuniennes la même année, toutes disciplines confondues », expose Marie Garin, chercheuse interdisciplinaire au Centre internet et société du CNRS.

Un chercheur établit un parallèle entre la stratégie d''influence de l'industrie du tabac et celle des Big Tech.

« Ces financements confèrent aux géants de la technologie une influence considérable sur ce qui se passe lors des conférences et dans le monde universitaire [à propos de l'IA, NDLR] », explique le professeur d'informatique à l'université de Toronto, Mohamed Abdalla, dans une étude sur le sujet. Le chercheur établit un parallèle entre la stratégie d''influence de l'industrie du tabac et celle des Big Tech, (parallèle reconnu par un ancien cadre de Meta en 2020) et démontre que 88 % des enseignants-chercheurs en IA, membres de prestigieuses universités étasuniennes, ont été employés, ont obtenu des financements ou des récompenses des Big Tech. « Leur emprise dans la recherche scientifique est vertigineuse », confirme Sacha Alanoca.

« J'ai assisté à des conférences sur l'IA où près d'un tiers des articles cités provenait des équipes de recherche des Big Tech, déplore Matthias*, enseignant en chercheur en informatique dans un établissement d'enseignement supérieur. Aujourd'hui, leur influence sur la recherche en IA atteint une ampleur démesurée, la situation est très alarmante. » « Les techs ont influencé de manière très forte les critères d'évaluation scientifiques en infiltrant les comités éditoriaux des revues », ajoute Nicolas Vayatis, enseignant-chercheur en mathématiques à l'ENS Paris-Saclay et directeur du centre Borelli. Selon Mohamed Abdalla, leur objectif est clair : « Décider ce qui fera l'objet de recherches et ce qui n'en fera pas. » Ce contrôle de la recherche se matérialise la plupart du temps dans l'orientation des projets scientifiques ou dans les thèmes des conférences. Parmi les domaines de recherche qui pâtissent, de ce fait, d'un manque de financement, on peut citer « les recherches en audit des modèles d'IA, sur la sécurité des algorithmes ou sur des modèles alternatifs », selon Matthias.

Au-delà de cette influence sur la direction de la recherche, les Big Tech n'hésitent pas à recourir à l'occasion à des pratiques de censure. Reuters a révélé en 2023 qu'un cadre de Google a demandé aux auteurs d'une publication scientifique de « veiller tout particulièrement à adopter un ton positif » dans leur travail. La multinationale a également explicitement exigé, toujours selon Reuters, que ses chercheurs consultent les équipes juridiques et celles chargées des relations publiques avant d'aborder certains sujets de recherche, comme la reconnaissance faciale. « En 2020, j'ai écrit deux articles scientifiques avec un chercheur de Google, dont un plutôt critique des modèles de langage d'IA. Les équipes juridiques de Google les ont bloqués pendant un an, et ceux-ci n'ont finalement jamais été publiés », témoigne Matthias. « J'ai eu connaissance de pressions exercées par certaines entreprises de la Tech, mais pas que, sur des chercheurs membres de laboratoires français », admet Nicolas Vayatis.

« Il existe un débauchage assez sauvage d'étudiants et de doctorants par des entreprises de la tech »

L'emprise grandissante des entreprises du numérique sur leur discipline de recherche, dont témoignent tous les scientifiques interrogés dans le cadre de cet article, se traduit aussi par un débauchage massif des universitaires. « Les Big Tech se sont imposés comme des acteurs légitimes de la recherche scientifique, énonce Marie Garin. En recrutant les meilleurs scientifiques, ils ont acquis une visibilité et une reconnaissance qui fait que l'on considère aujourd'hui des papiers produits par des chercheurs privés sur l'IA comme ce qui se fait de mieux dans la recherche. »

Ce milieu n'a pas développé de mécanismes pour gérer les conflits d'intérêts. Pourtant, on n'accepterait pas une situation similaire dans d'autres disciplines, comme en tabacologie ou dans le biomédical.

« Plusieurs membres d'équipes de recherche dont l'activité est au cœur de l'apprentissage machine sont partis dans le privé, notamment des chercheurs ayant une position pérenne », déplore Marc Tommasi. « La précarité des doctorants en général est telle qu'il est difficile pour elles et eux de refuser un poste dans les grosses entreprises d'IA, vue les salaires qu'elles proposent et leurs capacités de recherche », explique Matthias. Nicolas Vayatis observe lui « une aspiration massive des étudiants les plus brillants par des entreprises de la tech ». Un constat que tempère légèrement Marc Tommasi : « Les boites de la tech ont siphonné la recherche académique dans les années 2010, ils étaient très agressifs. C'est moins le cas aujourd'hui, même si rien n'a été mis en place pour y faire face. »

Selon Matthieu Lequesne, « les cumuls de fonctions entre le privé et le public dans ce champ de recherche se multiplient, avec très peu d'encadrement. Ce milieu n'a pas développé de mécanismes pour gérer les conflits d'intérêts. Pourtant, on n'accepterait pas une situation similaire dans d'autres disciplines, comme en tabacologie ou dans le biomédical. Après plusieurs scandales, il est apparu clairement que l'intérêt des laboratoires pharmaceutiques n'est pas toujours aligné avec l'intérêt général et des règles ont été mises en place pour limiter les conflits d'intérêts. Alors pourquoi ne pas appliquer ce cadre à l'IA ? »

Ces portes tournantes vont même jusqu'à nuire au débat public, où des personnes ayant des intérêts dans le secteur de l'IA sont présentées comme « expertes » du secteur. On peut citer Yann Le Cun, ancien cadre de Meta et fondateur d'une startup d'IA basée en France, régulièrement interrogé dans les médias sur tous les sujets ayant trait à l'IA. Et il est loin d'être le seul, comme le signalait déjà une tribune écrite par trois créateurs de contenus, publiée par le magazine Usbek & Rika.

« Souveraineté »

Cette influence des Big Tech sur la recherche ne semble pas inquiéter le gouvernement, bien au contraire. Dès le discours de lancement de la Stratégie nationale pour l'IA en 2018, Emmanuel Macron se félicitait que « l'écosystème de talents français a convaincu Facebook, Google, Samsung, Deepmind » d'investir en France. Il affirmait que « l'excellence de notre recherche sera le terreau de nos champions industriels futurs. Pour cela, nous devons augmenter drastiquement la porosité entre la recherche publique, indispensable, et le monde industriel. »

Dans ce même discours, Emmanuel Macron appelait également à l'instauration d'une « souveraineté européenne » dans le secteur et au renforcement du cadre législatif du numérique, en ciblant explicitement les Big Tech. Huit ans plus tard, le bilan pose question. Les Big Tech orientent toujours les législations françaises et européennes selon leurs desiderata (lire notre enquête). Dans le domaine des infrastructures, le slogan de la « souveraineté numérique » sert à justifier des mesures pour faciliter l'implantation de datacenters contrôlés par des entreprises étrangères et pour des usages qui seront surtout monétisés au final par les Big Tech (lire notre enquête). Le même constat ne vaut-il pas pour les centaines de millions d'euros d'argent public alloués à la recherche et à l'enseignement dans le domaine de l'IA ? Non seulement ces financements dédaignent en grande partie les enjeux d'utilité sociale et les impacts de cette technologie, mais ils apportent surtout au final des innovations industrielles et un pool de chercheurs dans lesquels les géants étasuniens peuvent librement puiser. « Il est aujourd'hui urgent de faire de la recherche véritablement publique en IA, qui serve l'intérêt général et non celui des grandes entreprises du secteur », conclut Matthias.

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