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20.10.2026 à 06:00

« Avant d'exiger des élections, ne peuvent-ils pas exiger l'arrêt du génocide ? »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il s'interroge sur les pressions occidentales pour la tenue d'élections législatives en Palestine, et relèvent leur absurdité, dans un contexte de génocide à Gaza et de nettoyage ethnique en Cisjordanie. Samedi 17 octobre 2026 Comme vous le savez, des élections étaient prévues en Palestine pour la fin du mois de novembre. Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne, a annoncé leur report d'une année. Quatre (…)

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Texte intégral (2302 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il s'interroge sur les pressions occidentales pour la tenue d'élections législatives en Palestine, et relèvent leur absurdité, dans un contexte de génocide à Gaza et de nettoyage ethnique en Cisjordanie.

Samedi 17 octobre 2026

Comme vous le savez, des élections étaient prévues en Palestine pour la fin du mois de novembre. Mahmoud Abbas, le président de l'Autorité palestinienne, a annoncé leur report d'une année. Quatre pays occidentaux — la France, le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie — lui demandent de revenir sur sa décision.

Apparemment, les dirigeants de ces pays ne comprennent pas ce qu'il se passe en Palestine, surtout à Gaza. Bien sûr, les Palestiniens attendent d'avoir des élections avec impatience. Ils ont envie de voter, d'élire de nouveaux leaders, de tout simplement pratiquer la démocratie. Bien sûr, l'Occident souhaite nous voir exercer ces droits. Mais comment peuvent-ils croire que c'est possible dans les circonstances actuelles ? En plein génocide dans le réduit de Gaza ? L'enclave s'étend aujourd'hui sur 30 % de sa surface initiale, qui rapetisse chaque jour avec l'avancement de la « ligne jaune » fixée par les Israéliens, et où s'entasse ce qu'il reste des 2,3 millions de Gazaouis. Une population qui survit dans la misère, sous des tentes dans des camps de fortune, et dont la principale activité est de faire la queue. On fait la queue pour avoir un peu d'eau, on fait la queue pour avoir de la nourriture, on fait la queue pour aller dans des dispensaires ou des cliniques, des hôpitaux de fortune, des hôpitaux de campagne, pour faire vacciner les enfants. Les femmes aussi font la queue, pour aller aux toilettes. Chaque jour, nous vivons la mort, chaque jour, il y a des frappes de missiles ou de drones. Parfois c'est un hôpital qui est visé, parfois c'est un marché ou une charrette qui transporte des gens, une voiture, un bus… On respire la mort. On dort avec la mort, et l'on rêve de la mort. Et l'on se réveille avec la mort.

On nous demande d'exercer la démocratie, mais sans demander d'abord l'arrêt du génocide. Ces pays occidentaux ne peuvent même pas exiger des Israéliens qu'ils laissent entrer le matériel nécessaire : les urnes, l'encre et le papier pour les bulletins de vote. Il y a bien une commission électorale, elle a même un bureau à Gaza. Mais elle n'a pas le droit d'entrer à Gaza. Sans parler d'éventuels observateurs internationaux.

Et avant de faire pression sur l'Autorité palestinienne pour qu'elle organise des élections, ces pays occidentaux ne pourraient-ils pas faire pression sur les Israéliens, pour simplement augmenter un peu l'aide humanitaire, pour laisser entrer un peu plus de farine, du matériel médical des médicaments pour nos enfants et pour les gens qui souffrent de maladies graves comme le cancer, les pathologies rénales, respiratoires, dermatologiques ? Est-ce qu'ils ne pourraient pas faire pression sur Israël pour laisser sortir plus de 20 000 personnes qui doivent être opérées ou soignées d'urgence à l'étranger, parce que le système de santé est à genoux ?

Et si c'est trop demander, les pays qui font pression sur les Palestiniens pour l'organisation d'élections ne pourraient-ils pas exiger des Israéliens qu'ils autorisent l'importation de briquets, actuellement interdits ? De bois pour les fours en argile, que tout le monde utilise parce qu'il n'y a plus de gaz ?

Est-ce que ces pays ne pourraient pas exiger d'Israël qu'il autorise les tournevis, les vis, les clous, toutes choses qu'il interdit ? Et puis des tentes et des bâches pour les déplacés, puisque tous les matériaux de construction sont également interdits ? Des engins de chantier pour retrouver les milliers de morts ensevelis sous les décombres ? Des pièces détachées pour les voitures, ainsi que des pneus et des kits de réparation pour les crevaisons ? Bientôt plus une seule voiture roulera à Gaza. Et il n'y a plus d'huile pour les moteurs — interdite elle aussi, tant pour les véhicules que pour les générateurs d'électricité. Est-ce qu'ils ne pourraient pas exiger la livraison d'eau plus d'une fois ou deux par mois ?

Et en Cisjordanie, avant de demander à Mahmoud Abbas de tenir immédiatement des élections, il y a aussi beaucoup de choses plus urgentes à exiger d'Israël : démanteler le mur de séparation, empêcher les soi-disant « randonneurs », en réalité des colons armés, de brûler des champs, de déraciner des oliviers, d'encercler des villages dont les habitants ne peuvent plus aller travailler en ville.

Et comment pourraient-ils voter là-bas aussi ? Ces colons se sentent tout-puissants. Ils s'en prennent maintenant à quiconque ose pénétrer en Cisjordanie. Leurs dernières victimes en date : une journaliste américaine, rouée de coups vendredi dernier, et un maire français âgé de 78 ans, ceint de son écharpe tricolore, tabassé samedi alors qu'il participait par solidarité à la récolte des olives près du village chrétien de Taybeh. Pourquoi les colons s'arrêteraient-ils, puisqu'ils sont soutenus par l'État israélien ? Et que les faibles protestations internationales sont déjà oubliées ? Imaginez une seconde ce qu'il se serait passé si la journaliste et le maire avaient été agressés par des Palestiniens…

Et ces pays qui pressent Mahmoud Abbas d'organiser des élections, font-ils pression sur les Israéliens pour qu'ils les laissent avoir lieu à Jérusalem-Est annexée ? Les gens, ici, à Gaza, veulent voter, mais pour qui ? Des factions, des indépendants ? Apparemment, l'Occident n'arrive pas à comprendre que nous sommes seulement un État sur le papier, mais pas dans la réalité. Il nous demande de mettre en œuvre une réforme politique, avec de nouveaux dirigeants et un président du Conseil législatif, alors que, logistiquement parlant, c'est impossible à réaliser sous occupation.

Admettons que des élections aient quand même lieu. Que vont faire ces États bien intentionnés si le Hamas les emporte ? Vont-ils refuser le résultat démocratique et boycotter le nouveau gouvernement, comme en 2006, quand le Hamas avait remporté les législatives dans toute la Palestine ? Mahmoud Abbas en avait tiré les conséquences en nommant comme premier ministre un dirigeant du Hamas. Israël n'avait pas reconnu ce gouvernement. Les États occidentaux non plus. Ils sont tous responsables de la division entre Fatah et Hamas qui s'est ensuivie. La France et les autres États acceptent tout ce qu'il se passe en Israël, l'extrême droite au pouvoir, des terroristes au pouvoir. Ils condamnent les appels au meurtre de Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale, qui promet maintenant, s'il est ministre de la guerre dans un gouvernement issu des prochaines élections en Israël, d'effacer jusqu'au mot « morale » du vocabulaire militaire. Mais que feront la France et les autres pays si un tel gouvernement est mis en place ? Le boycotteront-ils ? Non, évidemment. Ils ne feront rien.

Pourquoi c'est toujours deux poids, deux mesures quand il s'agit des Palestiniens ? On sait très bien que cette volonté de réforme de l'Autorité palestinienne est une idée des Israéliens. Et quand Israël parle de réforme chez les Palestiniens, c'est juste une façon de gagner du temps. C'est ce qu'ils font depuis les accords d'Oslo, en 1993. Ils ont fait la paix avec Arafat, et puis ils ont dit qu'Arafat était un terroriste, qu'il était un obstacle à la paix, et qu'il fallait « réformer » l'Autorité palestinienne.

Et l'Occident a validé la position israélienne. Comme il le fait aujourd'hui. Le projet israélien est pourtant clair : quel que soit le « gouvernement » palestinien, il ne dirigera en Cisjordanie que des cantons, même pas des municipalités, qui n'auront qu'une seule utilité : éviter à Israël de payer le prix de l'occupation. Qui finance les infrastructures, la santé, l'éducation, l'électricité ? Le budget de l'Autorité palestinienne, financé en grande partie par la communauté internationale. Les Israéliens sont doublement gagnants. Non seulement ils ne dépensent rien, mais ils tirent profit de l'occupation. Par exemple, l'électricité des Palestiniens est forcément achetée à Israël. Pareil pour l'eau : les Israéliens la volent des sous-sols de la Cisjordanie… et la revendent aux Palestiniens, à des prix très élevés. C'est l'occupation la moins chère du monde.

C'est pourtant une véritable occupation. Israël contrôle tout. Si quelqu'un veut se déplacer, même à l'intérieur des territoires palestiniens, il doit demander l'autorisation de l'armée. Mais le plus important pour les Israéliens, c'est le curriculum de l'enseignement. Ils ne veulent pas qu'on parle de l'occupation de la Palestine dans les manuels scolaires. Ils veulent effacer l'histoire, la création d'Israël sur le territoire de la Palestine historique, grâce à des milices qui ont massacré les civils avant de devenir l'armée israélienne, et à la destruction de centaines de villages. Ils ne veulent pas qu'on enseigne à nos enfants qu'il faut résister contre l'occupation. Et l'Occident est d'accord.

Les Occidentaux, en revanche, n'ont rien à dire sur les manuels scolaires israéliens. Ils n'ont rien à dire sur l'éducation au meurtre dans les colonies. Les colons apprennent à leurs enfants comment se comporter avec les « Arabes » — pour eux, les Palestiniens n'existent pas : il faut les tuer. On peut apprendre aux enfants de l'occupant à détester l'occupé, à le bombarder et le tuer. Ce n'est pas de la haine, c'est au-delà de la haine. L'occupé, lui, doit aimer l'occupant, il doit être une victime gentille.

Les Occidentaux ignorent tout de la culture palestinienne. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que chez nous l'amour de la patrie ne s'apprend pas dans les livres. Ils ne savent pas qu'il se transmet de génération en génération. Les Palestiniens de la diaspora, en Égypte, au Liban, en Europe, aux États-Unis, sont tout aussi patriotes. Pourtant, ils n'ont pas été éduqués avec des manuels palestiniens. L'amour de la Palestine est dans leur cœur. Selon les Occidentaux, nous ne devrions pas écouter notre cœur ni apprendre à nos enfants à résister. Je ne sais pas pourquoi.

Tous les Palestiniens veulent des élections. Mais avec une véritable souveraineté. Mais auparavant, ils veulent l'arrêt du génocide à Gaza, l'obligation pour Israël de cesser d'étrangler la bande de Gaza.

Il faut enfin parler de politique intérieure palestinienne. En réalité, ce n'est pas Mahmoud Abbas qui a décidé de reporter les élections. Ce sont les factions. Celles de l'OLP aussi bien que le Hamas ou le Jihad islamique. Leurs dirigeants ont estimé que ce n'était pas le bon moment, principalement pour des raisons politiques. Ils savent que la population est furieuse contre les politiques en général. Reporter le scrutin arrange donc tout le monde. L'impasse est totale.

Bien sûr, nous voudrions des représentants qui nous défendent réellement. Mais comment faire dans une Cisjordanie découpée en morceaux, dans Gaza réduit à 30 % de son territoire ? Comment accepter de renoncer à la partie Est de Jérusalem ? Il y a des gens qui proposent de tout faire par Zoom : des réunions par Zoom, un vote par Zoom. Et à la fin, un État par Zoom ? La souveraineté, ce n'est pas ça. Si vous ne faites rien pour mettre fin aux souffrances des Palestiniens, au moins respectez-les.

20.10.2026 à 06:00

Syrie. Cahier d'un retour à Damas

Laurent Bonnefoy

La chercheuse Cécile Boëx a longtemps vécu dans la capitale syrienne, où elle a notamment analysé les engagements des cinéastes. Fin 2011, la guerre qui se profile l'a durablement privée d'accès à son terrain. Quatorze ans après, elle le retrouve enfin. Dans Retrouver Damas, elle livre un récit marqué par l'émotion et l'espoir. Depuis deux décennies, les conflits et l'autoritarisme en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ont grandement affecté la capacité des chercheurs occidentaux d'y (…)

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Texte intégral (1784 mots)

La chercheuse Cécile Boëx a longtemps vécu dans la capitale syrienne, où elle a notamment analysé les engagements des cinéastes. Fin 2011, la guerre qui se profile l'a durablement privée d'accès à son terrain. Quatorze ans après, elle le retrouve enfin. Dans Retrouver Damas, elle livre un récit marqué par l'émotion et l'espoir.

Depuis deux décennies, les conflits et l'autoritarisme en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ont grandement affecté la capacité des chercheurs occidentaux d'y mener des enquêtes en sciences sociales. Les réflexions sur les « terrains empêchés », comprenant entre autres le Yémen, la Libye et l'Iran, ont érigé le cas syrien en paradigme.

En effet, avant la guerre, malgré toutes les contraintes existantes, liées en particulier au régime de surveillance par les services de renseignement, Damas et Alep accueillaient des centres de recherche étrangers actifs dans différentes disciplines. Au cours des années 2000, ceux-ci ont permis à toute une génération de mener des recherches novatrices. L'Institut français du Proche-Orient (IFPO), qui trouve ses racines en 1922, a notamment joué un rôle central, développant aussi des collaborations avec des collègues syriens. La Syrie, par sa diversité, sa profondeur historique, était alors un terrain passionnant pour des dizaines de sociologues, anthropologues, géographes et spécialistes de l'histoire et des langues.

L'arrachement

La répression inimaginable qui a fait suite au soulèvement syrien de 2011 et la détérioration de la situation sécuritaire ont rapidement conduit à la fermeture de ces centres, au rapatriement de leurs pensionnaires étrangers et à la fuite de nombreux universitaires syriens. Soudainement, sans accès direct à la société étudiée, chacune et chacun s'est vu forcé à adapter ses méthodes de travail. Pour l'enseignante et chercheuse à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) Cécile Boëx, comme pour d'autres, cela a été « un arrachement » et une douleur.

La charge mentale liée à la violence de la guerre et à l'effondrement d'une société, parfois symbolisée par la destruction d'un patrimoine millénaire, a grandement pesé. Le sort funeste d'amis réfugiés, blessés, emprisonnés, morts ou disparus a hanté ses jours et ses nuits, des années durant. Ce terrible contexte a indéniablement ajouté une dimension affective et engagée dans l'acte d'écriture. Cette dimension ne s'est en réalité jamais atténuée, malgré la durée de la guerre et en dépit de la privation d'accès au terrain.

« Les routes de l'après »

En mai 2025, six mois après la chute de Bachar Al-Assad, Cécile Boëx rejoint la capitale syrienne. Elle y retourne une seconde fois en décembre de la même année pour un colloque. Retrouver Damas est le récit de son retour. Pendant cette absence de quatorze ans, la Syrie ne l'a jamais quittée. Ses travaux scientifiques centrés sur les images produites par les révolutionnaires depuis 2011 ont été nombreux. La poursuite de cette activité et l'archivage d'images et documents, souvent horribles, n'ont pas refermé la blessure liée à l'impossibilité de retrouver les sensations liées à la vie damascène.

Un paysage en noir et blanc, avec des collines, des arbres et une ville au loin.
Vue sur Damas depuis le flanc ouest du mont Qassioum, mai 2025.

Le récit de Cécile Boëx, accompagné de documents et de photos — sombres pour la plupart car prises avec un appareil argentique volontairement rudimentaire —, est publié chez Actes Sud. Il s'inscrit dans une nouvelle collection stimulante, « Les Routes de l'après », consacrée aux villes qui ont été traversées par la guerre mais ne sont pas encore tout à fait en état de paix. Tel est sans aucun doute le cas de la capitale syrienne, et de ses trois millions d'habitants. Après le travail d'Aline Cateux sur Mostar en Bosnie-Herzégovine, Retrouver Damas ose adopter un registre personnel, traversé par l'amour pour son objet. La démarche est particulièrement féconde en ce qu'elle constitue une (ré)entrée concrète et vivante dans les bouleversements de l'après-guerre.

L'intime est politique

Par-delà ses propres sensations, dont certaines sont très touchantes – tel ce premier appel à la prière de l'aube entendu de nouveau –, l'autrice accorde une attention particulière à ses retrouvailles avec les Syriens restés à Damas. Les destins de celles et ceux qui ont eu à subir la férocité de la guerre occupent à chaque fois le cœur des chapitres. Le deuil traverse la société dans son entièreté, de l'habitacle d'un taxi, d'un café ou d'un centre équestre à des cimetières où se trouvent les tombes de ses proches Khaled et Souheil.

Pour l'autrice, le choc du retour est d'abord lié à la transformation de la ville, emmenée par des profiteurs de guerre. Ces nouveaux lieux contrastent avec la grande pauvreté qui règne dans certains quartiers en ruine et le long de la route empruntée depuis Beyrouth pour rejoindre la capitale syrienne. Mais le choc est aussi lié à la stabilité de nombre d'odeurs, de sons, des souvenirs, du bourdonnement du quartier Bab Charki, des amitiés préservées et des espaces familiers qu'elle retrouve.

Un canal calme avec des bâtiments et des arbres en arrière-plan.
Mai 2025. En haut, à gauche, le squelette du Masar Rose, dit «  la rose  », un bâtiment qui devait être un centre pour enfants. Le chantier s'est arrêté en 2011, quand le pays a basculé dans la guerre civile. Les travaux n'ont jamais repris. Au fond, le pont de la révolution, et, au centre, le fleuve Barada presque à sec.

Le mélange entre l'intime et le politique se révèle très efficace pour aborder les enjeux fondamentaux d'une société fracturée par la guerre : mémoire, vengeance, ravages psychologiques, réagencements identitaires et politiques. Les chapitres, brefs, laissent apparaître les attentes et espoirs concernant la reconstruction et le grand chantier de la justice et de la réconciliation. Les incertitudes et interrogations face au nouveau pouvoir emmené par Ahmed Al-Charaa sont évidemment nombreuses. Elles transparaissent dans les propos reproduits, ici d'une bibliothécaire, là d'un activiste ou d'un cinéaste. L'écriture à chaud, marquée par la sensibilité, est alors particulièrement convaincante en ce qu'elle permet aussi, malgré tout, de préserver l'espoir d'un avenir meilleur.

19.10.2026 à 06:00

Palestine. « Perfect victims » ou le refus de l'exemplarité

Elza Goffaux

Dans son nouveau livre, le journaliste et poète palestinien Mohammed El-Kurd livre une analyse acerbe des médias et du milieu politique occidental qui attend des Palestiniens d'être des « victimes parfaites » pour que leur soit accordée de l'empathie ou même que leur soit rendue justice. L'auteur, originaire de Jérusalem, invite à décoloniser la pensée et la presse, et à regarder les Palestiniens dans les yeux. Tous les jours, Mohammed El-Kurd se rendait dans son bureau new-yorkais en (…)

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Texte intégral (2940 mots)

Dans son nouveau livre, le journaliste et poète palestinien Mohammed El-Kurd livre une analyse acerbe des médias et du milieu politique occidental qui attend des Palestiniens d'être des « victimes parfaites » pour que leur soit accordée de l'empathie ou même que leur soit rendue justice. L'auteur, originaire de Jérusalem, invite à décoloniser la pensée et la presse, et à regarder les Palestiniens dans les yeux.

Tous les jours, Mohammed El-Kurd se rendait dans son bureau new-yorkais en début d'après-midi pour n'en sortir qu'au milieu de la nuit. De ces longues heures, seules quelques-unes étaient dédiées à l'écriture de son manuscrit. « Le reste du temps, je ne regardais que les infos, lisais ce que je pouvais et réfléchissais à ce que je pouvais en conclure », se souvient-il, alors qu'Israël mène sa guerre génocidaire à Gaza. Il retranscrit cette sensation dans les pages de sa note d'auteur : « Ce n'est pas seulement le chagrin qui rend si atroce d'écrire en temps de génocide, c'est plus encore d'accepter la révoltante impuissance des mots face à des bombes d'une tonne. »

Pourtant, Mohammed El-Kurd est loin de s'être résigné. Avec Perfect Victims (« Victimes parfaites »), il choisit plutôt de résister aux tentatives de déshumanisation et d'essentialisation du peuple palestinien. Déjà traduit en plusieurs langues, l'ouvrage est publié en français depuis début octobre aux éditions Les liens qui libèrent. L'auteur, âgé de 28 ans, puise dans ses prises de parole et ses articles pour expliquer, dans un même texte, ce sur quoi il met des mots depuis plusieurs années : dans le champ politique et médiatique occidental, une voix palestinienne vaut moins qu'une voix israélienne et, pour avoir le droit de parler, les Palestiniens doivent non seulement plaire, mais également se montrer irréprochables.

#SaveSheikhJarrah

Dès son enfance, l'auteur a fait les frais de cette « stratégie du plaire » (politics of appeal, en anglais). Il raconte comment, à 11 ans, il se retrouve porte-parole de son quartier, Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est, dont les habitants sont menacés d'expulsion par des colons israéliens. Le jeune Mohammed El-Kurd, lui-même originaire du quartier et dont la maison finit par être occupée à moitié par des colons juifs « à l'accent new-yorkais », parle devant les journalistes, les diplomates, et figure dans un documentaire. Si à l'époque il pense avoir été choisi car il était « spécial », il se rendra compte plus tard que l'Occident préfère faire parler les enfants car il les considère comme inoffensifs.

Alors qu'il poursuit ses études aux États-Unis, ses proches sont de nouveau menacés d'expulsion et son quartier est encore une fois à la Une en 2021. Il rentre et, auprès de sa sœur Muna, se mobilise à nouveau et mène une campagne qui dépasse rapidement les frontières de la Palestine, connue sous le mot-dièse #SaveSheikhJarrah. Les deux jumeaux sont nommés dans la foulée dans le classement des cent personnalités les plus influentes du Time Magazine. « J'ai pensé qu'on pouvait utiliser ce coup de projecteur pour dire quelque chose, se remémore Mohammed, cinq ans plus tard. Dès que ça a été annoncé, j'ai dit que ce prix était purement symbolique, mais que c'était un signe de la centralité de la cause palestinienne. Et si le monde veut soutenir la cause, alors il faut rompre les relations avec Israël. »

Un homme avec une barbe, bras croisés, devant un jardin urbain verdoyant.
Mohammed El-Kurd lors de la présentation de son livre à Paris en octobre 2026.
© Elza Goffaux

La même année, Mohammed El-Kurd sort son premier ouvrage, Rifqa, un recueil de poèmes en arabe nommé d'après sa grand-mère (non traduit en français). À la différence de celui-ci, l'auteur choisit l'anglais pour écrire Perfect Victims. Il s'adresse avec un ton acerbe, mais toujours bienveillant, au peuple palestinien, à sa diaspora et aux alliés de la cause. « J'imagine mon lecteur comme quelqu'un de curieux, sympathique, qui a ses biais, intéressant et intéressé. Mais ce n'est pas quelqu'un à qui je peux mentir ni quelqu'un que je puisse décevoir, expose l'auteur. J'y pense comme si c'était un ami que j'accueille dans ma maison, avec qui je peux cheminer en toute honnêteté. »

« Que la Terre arrête de tourner »

Ce cheminement commence par les mots « et quand bien même ! » inscrits en gras, trois fois de suite sur une page. L'auteur refuse que l'empathie envers les Palestiniens soit conditionnée à leur affiliation politique, à leurs idées ou à leurs valeurs morales. « Et quand bien même on pensait toutes les mauvaises choses qu'on nous accuse de penser, ça ne justifie toujours pas le génocide », glisse-t-il, le regard franc. Dans ce contexte de renversement des valeurs, seules les « victimes parfaites » ont l'espace pour s'exprimer : les enfants, les civils, les diplômés, les détenteurs d'une double nationalité. Les autres sont relégués à la case « terroristes ».

Mohammed El-Kurd s'appuie sur un exemple cher à son cœur, et au cœur de nombreux téléspectateurs à travers le monde arabe, le meurtre de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh. La correspondante de la chaîne d'information Al Jazira est tuée en 2022 par les forces israéliennes alors qu'elle est en reportage dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie occupée. L'info fait le tour du monde, mais l'indignation se concentre sur sa nationalité états-unienne. Mohammed El-Kurd y voit une hiérarchie dans l'empathie et l'attention que peuvent recevoir les Palestiniens. « Je voulais que la Terre s'arrête de tourner parce qu'une Palestinienne était morte, indépendamment de tout qualificatif », écrit-il dans le chapitre qu'il consacre à la journaliste.

Pour souligner ces hiérarchies, l'auteur fait référence au peuple palestinien en faisant usage des pronoms « je », « nous » et « ils » :


Nous sommes tous Palestiniens, évidemment, mais il existe une réelle fragmentation coloniale. Nous avons des statuts légaux différents1, et donc nous avons des intérêts personnels différents, qu'on veuille l'admettre ou non. Ces pronoms communiquent cette fragmentation au lecteur. Parfois, je vais dire “ils” à propos de Gaza, parce que je ne vis pas dans cette réalité, mais je dis aussi “nous” pour résister à cette fragmentation coloniale.

Poésie et proverbes palestiniens

À côté des noms des victimes qui ont touché le grand public par l'horreur et la violence de leur mort, tels que l'États-unienne Rachel Corrie, 23 ans, écrasée par un bulldozer israélien en 2003, Mohammad Abu Khdeir, 16 ans, enlevé et brûlé vif en 2014 par trois Israéliens, ou Hind Rajab, enfant de 6 ans tuée à Gaza en même temps que les secouristes venus la sauver par des soldats israéliens en 2024, Mohammed El-Kurd fait de la place à ceux qui n'ont pas fait les gros titres. Il présente Ghufran Warasneh, journaliste originaire d'Hébron, assassinée trois semaines après le meurtre de Shireen Abu Akleh. Il parle de Walid Sharif, 23 ans, qui meurt à la suite de blessures infligées par l'armée israélienne sur l'esplanade des Mosquées en 2022 et dont l'enterrement est pris d'assaut par des soldats israéliens. Il recense aussi les prisonniers politiques, dont son ami Omar, arrêté à l'aéroport et détenu sans chef d'inculpation, à qui il dédie son livre.


Je voulais résister à la désensibilisation, parce que, comme dirait mon cousin, notre calendrier n'est que jours de deuil. C'est difficile de mettre quoi que ce soit en avant, alors en nommant les martyrs, je rappelle au lecteur qu'ils ne sont pas juste des chiffres. Parfois, je n'ai même pas expliqué qui ils étaient, car ce sont des noms connus de tous, ils devraient faire partie des connaissances de base.

En plus de s'appuyer sur la pensée décoloniale d'Aimé Césaire, de Frantz Fanon et de James Baldwin, Mohammed El-Kurd liste aussi les chercheurs et historiens palestiniens, tels que Aref Al-Aref ou Salman Abu Sitta, effacés de la production intellectuelle sur la Palestine. Il emprunte aussi à la poésie, citant Amal Dunqul et Mahmoud Darwich, ainsi que les textes de Walid Daqqa.


Dans la tradition arabe, et surtout palestinienne, la poésie joue un rôle d'archive de l'opinion, de relations publiques et aussi une fonction psychologique, expose l'auteur. J'utilise aussi beaucoup de proverbes, souvent balayés, relégués à la superstition populaire, alors qu'ils jouent un rôle essentiel dans notre histoire orale et notre manière de transmettre le savoir. Ils sont un aperçu de la psychologie d'une époque tout entière ; certains sont défaitistes, d'autres sont révolutionnaires.

« Tués à coups de voix passive »

La langue de Mohammed El-Kurd ne se veut donc pas proprement académique ou journalistique. L'auteur varie les tons, mais ne fait aucune concession. Il écrit avec humour, trait de caractère pour lequel il est connu dans ses passages sur les plateaux télé, où il n'est d'ailleurs jamais invité deux fois.

Lui-même journaliste pour les médias états-uniens de gauche The Nation et Mondoweiss, il analyse dans Perfect Victims la partialité du système médiatique. « Les journalistes nous tuent à coups de voix passive », écrit-il dans son ouvrage. En plus de ne donner la parole qu'aux « victimes parfaites », l'auteur note que rarement les médias invitent les Palestiniens comme experts, seulement comme témoins. Les journalistes palestiniens sont discrédités, car trop subjectifs, alors que les liens de journalistes avec Israël, à l'image d'une correspondante du New York Times à Jérusalem dont les enfants sont enrôlés dans l'armée, sont rarement soulignés. La résistance palestinienne est présentée comme pathologique, alors que celle ukrainienne est applaudie.

Mais l'auteur ne se limite pas à ces constats. Perfect Victims se veut plutôt comme un guide.
Premier conseil : recourir à l'irrévérence. C'est-à-dire, en utilisant l'humour, refuser les termes du débat cadré autour du soutien ou non à la résistance, de la haine ou non des Israéliens. « C'est ça repousser le plafond de verre, expose Mohammed El-Kurd, je veux tourner en dérision le postulat de base, m'en moquer, le renverser complètement ». Libératrice pour l'orateur, cette technique l'est aussi pour l'audience, car elle recentre le débat sur la violence coloniale.

Deuxième conseil : l'honnêteté et l'humilité. Assumer les hiérarchies de paroles dans les médias et questionner les pratiques journalistiques. Amplifier les initiatives intellectuelles palestiniennes. En somme, pour l'auteur, « décoloniser la presse ». Et enfin, passer de la rhétorique à l'action : le slogan « Nous sommes tous des Palestiniens » doit se traduire dans les faits, chacun doit sortir de la passivité.

« Nous avons obtenu un soutien massif de la population et provoqué un changement d'opinion sans précédent, note Mohammed El-Kurd, alors qu'il tente de faire un bilan du mouvement en soutien de la Palestine en Occident. Mais nous n'avons pas réussi à traduire ça au niveau institutionnel. J'aime beaucoup cette citation de Martin Luther King, selon laquelle “l'arc moral de l'univers tend vers la justice”, mais je ne suis absolument pas d'accord, il ne se courbe pas tout seul. Les gens s'informent sur la Palestine, et c'est maintenant qu'il faut se mettre au travail. »

Mohammed El-Kurd garde donc espoir et continue le travail. Figure de proue du mouvement pro-palestinien, ses prises de paroles et ses textes font de lui un penseur vers qui les militants se tournent, en témoignent les salles pleines lors de la tournée de promotion de son livre. Et en rêve, lui, rend visite à une Palestine libre, où, comme il l'écrit, « il n'y a ni sirènes, ni colons, ni fouilles au corps à la lumière des réverbères, et je ne me demande pas pourquoi ».


1Les Palestiniens vivent sous des statuts juridiques différents : ceux qui habitent en Cisjordanie occupée ou à Gaza ont une carte d'identité verte, qui leur interdit de voyager en dehors de leur territoire, sauf s'ils obtiennent un permis. Les Palestiniens qui vivent sur le territoire israélien ou à Jérusalem-Est ont une carte d'identité bleue (les Palestiniens qui vivent à Jérusalem-Est ne sont pas citoyens israéliens), et ont le droit de se déplacer sur le territoire, mais font face à des contrôles et à des fouilles aux checkpoints. Ce système, comparé au système d'apartheid sud-africain, contribue à la division et au contrôle des Palestiniens par Israël. Certains Palestiniens qui vivent à l'étranger n'ont pas le droit de retourner sur leur terre s'ils n'ont pas une de ces cartes d'identité ou une nationalité étrangère leur permettant d'entrer dans le pays.

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