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Collectif Ruptures

Collectif Ruptures


Publié le 11.03.2026 à 14:52

Ruptures

VAGUE À L’ÂME

Nous avons une triste nouvelle à vous annoncer : nous dissolvons le collectif Ruptures. Nous voulions faire les choses proprement et d’une manière constructive. C’est pour cela que ce texte sera autant une rétrospective de quatre années de critique sociale au sein du collectif qu’une proposition de partage, de liens vers d’autres collectifs et luttes en cours ou à venir. Retour sur cette belle aventure politique…

Ruptures, une critique sociale de la société industrielle

Ce qui caractérisait Ruptures, c’était sans conteste l’ambiance de sa naissance : le collectif est né pendant l’instauration du pass sanitaire, des différents couvre-feux et confinements. Il planait un air d’indignation pendant ces mois chauds d’été (avec des grosses manifestations au mois d’août, rappelez-vous !) mélangeant beaucoup de catégories de population venues manifester conte la privation de liberté. Liberté de circuler dans des lieux publics, liberté de ne pas avoir de smartphone et de QRcode, liberté de ne pas se faire vacciner…

Au-delà du point culminant qu’ont été les manifestations, plusieurs collectifs – à l’instar des soignants en lutte, des groupes d’entraide (Solaris) ou de notre collectif – ont continué à alimenter la réflexion sur ce que la gestion du Covid disait de la société dans laquelle nous étions.

Est-ce que beaucoup de collectifs ont survécu après la fin du pass ? Pas sûr. Pour notre part, nous ne pouvions pas nous arrêter en si bon chemin. Il était clair que nous voulions continuer à analyser notre société « libérale-autoritaire ». Mais aussi, nous comprenions que nous ne serions pas nombreuses et nombreux dans cette voie et qu’un « voile d’oubli » n’allait pas tarder à recouvrir la période du Covid, un déni collectif qui serait entretenu par l’agenda politico-médiatique, ses scandales, son rythme et ses « séquences ».

Face à cela, nous passions des heures ensemble à réfléchir et discuter, autour d’un repas et de bouteilles, nous tractions sur les marchés et commencions à devenir amis. Malgré la simplicité de notre canard papier, nos réunions un peu bordéliques, ponctuées parfois d’engueulades ou de digressions diverses, notre collectif était appréciable par la richesse de ses propos. Nous n’étions experts en rien, mais curieux de tout. Nous proposions à de petits groupes d’aller fouiner un sujet, d’interviewer des personnes dont nous estimions les propos, ou encore d’aller tracter. Il y avait toujours une personne à Ruptures pour nous sortir de notre confort, de nos grilles d’analyse, pour pousser plus loin ou ailleurs la critique sociale.

Une autre singularité de Ruptures par rapport à nombre de collectifs émergents à l’époque est que nous avons mis en avant la critique sociale au-delà de ses manifestations brutales. Nous avons voulu rentrer dans la complexité et la subtilité de la critique des forces qui tiraillent notre société, à savoir, le phénomène technologique et le capitalisme dans sa forme industrielle.

Nous avons voulu parler domination, exploitation et aliénation, formes de conflictualité, structurations sociales, etc. Nous avons voulu sortir la tête du guidon et des affects dominants de notre époque (peur, haine, compulsion, urgence), pour établir une forme de raisonnement qui soit à la fois communicable au plus grand nombre et complexe. En effet, nous essayions autant que possible de nous mettre à la place de nos lecteurs et de ne pas jargonner.

On peut dire que la troisième spécificité de Ruptures, c’est d’avoir été intransigeant avec la pensée politique de notre époque, qu’elle vienne de droite, d’extrême droite, de gauche ou d’extrême gauche, de nos amis, de nos ennemis, de nos camarades ou de compagnons de lutte. Du RN aux écolos jancoviciens, des autonomes, aux « poseurs de digues » en passant par les complotistes et les anti-complotistes, nous avons dit ce que nous voulions sans endosser ce sale vêtement qui s’appelle la réputation. Nous n’avons pas eu peur d’être contaminés par les idées des autres puisque nous étions dans un environnement où nous pouvions débattre sereinement et exercer nos esprits
féconds à chercher et démêler ce qui nous paraissait factuel, plausible et pertinent.

Une quatrième spécificité de notre collectif était d’être un groupe de réflexion et d’intervention politique : nombreux tractages (tout du moins les deux premières années), organisation de conférences, de débats, de causeries :
– Rencontre des divers groupes en lutte contre le pass sanitaire ;
– Rencontre avec Laurent Mucchielli sur la couverture médiatique du Covid ;
– Rencontre avec La Quadrature du Net ;
– Rencontre avec Fabien Lebrun ;
– Représentation du spectacle Petit Caillou de la Compagnie Peau Éthique.

À ces évènements publics viennent s’ajouter l’écriture et la diffusion de journaux, de tracts, de recensions et de brochures (sur les lois répressives, sur la colonisation des écrans, des entretiens autour de la résistance au Pass sanitaire…).

Individuellement nous étions aussi présents dans nombre de mouvements sociaux, manifs, évènements et collectifs. Nous n’avions pas vraiment de « stratégie », encore moins de « tactique » politique, mais nos affinités diverses, nos grilles d’analyse de la société et nos modes d’intervention nous faisaient rencontrer un large éventail de réfractaires à la marche du monde : Gilets Jaunes, bibliothécaires en lutte, réseau Écran-Total contre la numérisation du monde, thésards bifurquants, manifs contre la réforme des retraites, contre la loi Sécurité Globale, etc.

Les ricochets de nos nouvelles vague

Il est délicat de mesurer les effets de l’action politique que nous avons entrepris : une fois la Nouvelle Vague diffusée, une fois la conférence finie, qui se l’approprie ? Qui se met en mouvement ? Il y a pourtant des indicateurs objectifs de ce que Ruptures a contribué à faire germer dans le paysage contestataire grenoblois. Par exemple, ce sont trois personnes de Ruptures qui ont organisé sur le campus de Grenoble en 2022 le colloque « Faut-il continuer la recherche scientifique ? » traitant du poids de plus en plus important de la technoscience. Ce colloque a débouché sur un collectif et un journal du même nom implanté sur le campus depuis 3 ans (fautilcontinuer.wordpress.com).

C’est également suite aux discussions pendant lesquelles nous avons longuement réfléchi sur « la fabrique des pandémies » et « la guerre au vivant » que le Groupe Grothendieck a sorti sa série d’articles « Guerre généralisée au vivant et biotechnologies » (ggrothendieck.wordpress.com). De même, c’est suite à la conférence de Fabien Lebrun que nous avions organisé en septembre 2022, sur le thème des technologies, de l’aliénation et de l’exploitation, que quelques personnes ont décidé de s’organiser contre l’extension de STMicroelectronics, donnant naissance au collectif STopMicro (stopmicro38.noblogs.org).

De manière plus ténue, c’est en partie grâce à l’espace-temps créé par Ruptures à Grenoble, qu’a pu réapparaître dans l’espace des luttes, et après six années moribondes, la critique de la société industrielle et de ses avatars. Les débats publics organisés à la librairie Antigone, à la Maison des Associations, à la salle du Patio à la Villeneuve, ainsi que la présence de la Nouvelle Vague dans les lieux alternatifs et les manifs, ont permis la résurgence de cette critique sociale dans des lieux où elle avait quasiment disparu.

Bien sûr, il est difficile d’évaluer la portée politique d’un groupe et de l’extraire du contexte dans lequel il baigne (sécheresses excessives pour STopMicro, présence de nombreux ingénieurs à Grenoble pour Faut-il continuer la recherche ?, présence de nombreux groupes militants et d’une culture de la critique sociale, etc.) mais ne rien dire du rôle de Ruptures aurait été de la fausse modestie. Même si, évidemment, on est aussi bien conscients de nos limites.

Alors, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

Les raisons d’une rupture : c’est pas vous, c’est nous.

Passée la phase du pass sanitaire, notre collectif se stabilisa à une petite dizaine de membres. Nous nous réunissions de manière hebdomadaire et continuions à diffuser la Nouvelle Vague lors des différentes manifs qui ponctuent l’année militante (mouvement contre la loi Sécurité Globale, mouvement des retraites, etc.) La colère était toujours présente et c’est cela qui permettait à certains membres de continuer à proposer interventions et débats. Nous élargissions nos sujets : critique du nucléaire, des biotechnologies, interview de la Quadrature du Net, etc. Autant dire que nous n’étions pas vaccinés contre la critique sociale !

Puis la colère s’estompa, certains membres changèrent de vies ou de villes, l’afflux de nouveaux membres se tarit et le groupe rétrécit… le Pass se faisait loin ! Les réunions s’espacèrent et notre motivation diminua.

Peut-être aussi n’avons nous pas su produire une critique collective des mouvements en cours, nous n’avons pas vu où il fallait aller pour que notre critique soit plus entendue.

Malgré beaucoup d’envies individuelles et des causeries riches intellectuellement, il n’y avait plus beaucoup d’élan et notre intervention sur le terrain devint inexistante.

Pour que ce travail important ne disparaisse pas et qu’il puisse servir à la critique sociale, il nous semble important d’essayer de terminer au mieux cette aventure collective.

Or, même si le collectif s’arrête, il se peut que certaines de nos idées, certaines de nos méthodes continuent à vivre leur vie et essaiment. Cela est d’autant plus nécessaire en ce moment où les digues se resserrent et où la défaite de la pensée devient plus que prégnante. Nous avons besoin, plus que jamais, de lunettes adéquates pour critiquer la société, éviter les chausse-trappes, les lieux communs, les analyses tronquées et les étiquettes qui enferment. Collectifs anti-militaristes, contre les technologies mortifères et la guerre au vivant, groupes d’occupation et lieux autogérés, manifestations, tracts, brochures, livres et journaux d’enquêtes et d’opinions, grèves sauvages et réseaux d’entraide, sabotages et manifestation contre des usines… nous sommes sûrs que ce qu’a fait Ruptures sert déjà à la négation de l’ordre présent.

Et puis, nous sommes convaincus que des collectifs comme Ruptures peuvent naître ici et ailleurs. Si cela peut parfois paraître intimidant, vu de l’extérieur, de créer et de s’organiser avec d’autres pour critiquer la société, si cela peut sembler réservé à une caste de gens « experts dans l’art de la critique », rien n’est plus faux. C’est au contraire à la portée de toutes et de tous. Il suffit de quelques ingrédients de base, comme la colère, la soif de justice, la curiosité, l’envie de ne plus subir des pensées pré-mâchées, vomies par l’info en continu.

Dans tous les cas, sortir du tumulte ambiant pour tenter d’y voir plus clair et diffuser des idées est aujourd’hui plus que nécessaire. Car, après la « guerre au terrorisme », la « guerre au Covid », voici venu le temps de « la guerre tout court ». Qui n’a pas entendu les termes martiaux distillés un peu partout – économie de guerre, réarmement démographique, service volontaire ? Est-ce que Fabien Mandon, le chef d’état-major des armées, aurait pu lâcher sa petite phrase test sur le fait qu’il va falloir « accepter de perdre ses enfants », si auparavant une majorité de gens avaient refusé de laisser leur liberté au vestiaire au nom de la guerre au Covid ? Ainsi, chaque « nouveau sacrifice » demandé et vendu comme une cause nationale ne prépare qu’au suivant, toujours plus grand.

Et oui, au vu de la situation qu’on vient de décrire, on est désolé d’arrêter Ruptures. C’est la vie. Mais on est sûr d’un truc : si quelqu’un lit ce texte et que ça le démange, qu’il n’hésite pas. Car, vous l’avez compris, on espère que plein de collectifs, similaires au nôtre ou différents, surgissent à l’avenir pour contester le prêt-à-penser, d’où qu’il vienne. Parce-que ce monde malade et malsain a grandement besoin qu’on lui mette quantité de coups de boule dans la tronche avant qu’il ne nous emporte tous dans ses abysses de médiocrité et ses désastres. Alors, on arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste.

Sur ces belles réflexions, nous attendons vos avis et critiques, nous les lirons mais ne soyez plus certains de recevoir une réponse.

Ruptures,
le 8 février 2026


Publié le 11.03.2026 à 14:51

Ruptures

Ruptures c’est fini.

NV_Derniere vague

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Publié le 11.03.2026 à 14:49

Ruptures

Ruptures c’est fini.

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Publié le 11.03.2026 à 14:47

Ruptures

Ruptures c’est fini.

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Publié le 26.06.2025 à 20:32

Ruptures

Nicolas Sarkozy, sous bracelet électronique pendant un an pour corruption et trafic d’influence ; Marine Le Pen, condamnée à cinq ans d’inéligibilité pour détournement de fonds publics ; François Bayrou, mis en cause dans l’affaire Bétharram… La liste aurait pu être bien plus longue mais ces trois exemples suffisent à montrer que politique et corruption semblent intrinsèquement liées. Rares sont les partis qui ne sont pas concernés par ce type d’affaires, que ce soit au niveau national ou à l’échelle d’une municipalité. Impossible de ne pas penser à Alain Carignon qui peut se vanter d’être l’homme politique français ayant passé le plus de temps en prison, ce qui ne l’empêcha pas de se représenter aux élections municipales de 2020 et d’annoncer sa candidature pour celles de 2026 !

Tous ces exemples nous ont conduit à nous poser plusieurs questions : est-ce le pouvoir qui pousse à se compromettre ? Peut-on faire de la politique sans être un connard ? Et sans prendre les gens pour des cons ? Cette tendance existe-t-elle aussi en dehors des partis politiques, dans le monde militant par exemple ? C’est en partie à ces questions que nous avons eu envie de répondre dans ce nouveau numéro.

Ruptures, le 20 juin 2025
Éditorial publié dans La nouvelle vague n°20, juin 2025


Publié le 26.06.2025 à 13:13

Ruptures

Et prendre les gens pour des cons

« Parti des rouges, parti des gris, nos révolutions sont trahies. »
Raoul Vanegeim, La vie s’écoule, 1974.

Des membres de Ruptures étaient présents à la mobilisation de STopMicro de mars 2025, « De l’eau, des terres, pas des puces ». Pendant, et à la suite de cette mobilisation d’ampleur, notre collectif a été animé de nombreux débats concernant la capacité à mobiliser, à agir et à s’organiser politiquement sans trahir les principes qui nous animent. Cette Nouvelle Vague propose une réflexion sur les formes d’organisation que nous souhaitons chérir et voir émerger pour qu’adviennent enfin de véritables bouleversements sociaux

Lutter contre son temps

On ne niera pas que la situation actuelle est pour le moins alarmante : montée des régimes autoritaires, des extrêmes droites, des populismes, des politiques liberticides, déferlement technologique, remilitarisation, tensions géopolitiques, et en toile de fond, des ravages environnementaux qui ne cessent de s’accroître. L’époque semble au désenchantement et on se sent si impuissants face à l’ampleur de la merde dans laquelle on baigne. La tentation de la résignation, de la dépression, du nihilisme ou du repli mystique en guette plus d’un – à quoi bon agir politiquement puisque rien ne change et tout empire ? La politique institutionnelle n’est que désillusions et dégoûts en cascade, fouler ou jeter le pavé semble de plus en plus dérisoire face aux 49.3 du gouvernement, le syndicalisme n’est plus la proposition de rupture radicale avec le système qu’il fut et la vague de soulèvements mondiaux de l’année 2019-2020 (France, Hong-Kong, Chili, Algérie, Iran, Bolivie, Irak…) qui avait suscité tant d’espoirs semble loin derrière nous.

Face à la gravité d’un état du monde qui semble se détériorer toujours davantage, nombreux sont les militants et les groupes politiques à être animés par le sentiment de l’urgence à agir. Ce sentiment les conduit bien souvent à adopter une vision court-termiste de recherche d’efficacité dans l’action politique : nous n’aurions plus le temps de discuter, d’argumenter pour convaincre, de réfléchir, de nous attarder sur l’horizontalité, l’éthique ou nosprincipes. Il nous faudrait aujourd’hui agir vite et guidés par un souci premier d’efficacité, de résultat et de puissance.

On voit ainsi apparaître un nombre croissant de groupes qui, au nom d’un objectif « révolutionnaire » et de la quête d’efficacité, en viennent à revendiquer une certaine verticalité et adoptent des pratiques et des réflexes, souvent inconsciemment, issus du management et de la culture néolibérale : logique du rendement et du retour sur investissement dans l’engagement politique, culture du chiffre pour mesurer ses objectifs, vision court-termiste, spécialisation et hiérarchie dans l’organisation, management de soi et mise sous pression des militants (conduisant parfois à des burn-out, comme dans le salariat), marketing pour « glamouriser » les luttes, attirer et susciter l’engagement, instrumentalisation des personnes perçues comme des unités s’additionnant pour grossir une manifestation ou un collectif et manque de considération à l’égard des individus, etc. Nous pensons qu’il est en réalité « contre-productif » d’ériger l’efficacité en principe premier : cette logique inhibe la créativité, la spontanéité et l’enthousiasme en brimant tous les en-dehors, toutes les actions dont les effets ne seraient pas directement mesurables. Elle devient rapidement pressurisante et ne prend pas en compte les limites et les singularité des individus. Elle ne permet pas e temps nécessaire pour la prise de recul, la remise en question et le doute. Elle crée de la fatigue, démobilise et coupe les élans. De plus, dès lors que l’on fait primer l’efficacité et l’urgence, cela se fait toujours au détriment de l’éthique. On en vient à juger que tous les moyens sont bons, du moment qu’ils permettent d’arriver aux fins : il devient acceptable de recourir à des formes de manipulation, de dissimuler les intentions et les objectifs, d’accepter une dose toujours plus importante de verticalité et de discipline, de mentir sur les effets que l’on produit au motif que le discours porté sur les actes a plus de poids que les actes eux-mêmes, etc.

Or, nous pensons que ce qui fait partie de la « catastrophe », ce ne sont pas juste les limites planétaires qui sont dépassées une à une, la casse sociale et la menace de guerre mondiale, c’est aussi la manière dont les liens humains et les manières de s’organiser politiquement sont affectés par cet esprit du temps. Nous croyons que changer le monde, c’est aussi changer la vie quotidienne, et nous ne pensons pas que cela sera possible en adoptant l’idéologie et les outils écrasants du système capitaliste et technicien. Comment parvenir à des rapports sociaux radicalement différents de ceux que nous impose le capitalisme si pour cela on utilise les mêmes méthodes (culte de l’efficacité et de la productivité par exemple) ?

Et combattre avec les gens

On nous demandera alors sans doute ce que nous proposons, quelles formes d’actions politiques nous défendons. Pour tenter de répondre à ces questions, un petit détour par ce qui a motivé la création du collectif Ruptures s’impose. Octobre 2021. Dans sa « guerre au virus », le gouvernement a mis en place un « pass sanitaire », ce qui nous inquiète et révolte. On rejoint les manifs hebdomadaires où on diffuse la Nouvelle Vague. À ce moment-là, la majorité des militants de gauche les ont désertées. Elles seraient trop mal fréquentées (présence de groupes d’extrême droite et/ou conspirationnistes). C’est en parti vrai, bien que très réducteur. Mais alors, pourquoi notre collectif, plutôt libertaire et franchement anti-capitaliste, rejoint une manif parfois confuse et éloignée de nos orientations politiques ?

Pour commencer, nous partons du postulat que nous sommes tous, bien qu’à des degrés divers, englobés, incorporés, dans la société que nous contestons. On y est né, elle nous traverse bien autant que d’autres. Par conséquent, de quel droit porterions-nous un regard surplombant ou condescendant sur les autres manifestants sans les avoir écoutés auparavant ? Si nous avons confiance en nos convictions, cela n’exclut pas, au contraire, de l’ouverture et une part de doute. En tous les cas, il nous semble pertinent de développer une critique sur les grandes structures et les idéologies qui orientent cette société (technologie comme solution à tout, marchandisation de l’existence, contrôle et destruction du vivant…), plutôt que sur les individus qui la composent. Évidemment, cela n’exclut nullement une remise en cause de certains comportements individuels. Concrètement il s’agit de considérer qu’en chaque humain, quel qu’il soit, il y a un commun rejoignable. Que ce commun demande à être compris et défendu, et ce sont ces bases que nous voulons prôner comme fondement de notre engagement politique.

Par ailleurs, nous pensons qu’il faut partir de la situation présente, de ce que vivent une majorité de gens, plutôt que de plaquer sur la réalité nos désirs d’une autre société. On ne discute pas avec des idéaux sur pattes, mais avec des gens de chair et de sang. Ne parler qu’à des gens avec qui on est d’accord, cultiver un entre-soi rassurant, n’est-ce pas
le meilleur moyen de passer à côté de ce qu’ont à dire les autres ? Il est nécessaire de porter nos idées et de les confronter hors de nos cercles habituels (squats, lieux « alternatifs », brochures, bouquins, etc.), dans des lieux où elles sont habituellement
invisibles (marchés, lieux publics, etc.). Provoquer du débat, de la réflexion ou de l’énervement vis-à-vis d’une société qui nous mène à l’abîme et nous abîme est certes un travail qui peut être fatiguant, c’est pourtant essentiel. Se confronter à l’altérité, y compris à travers des discours qui peuvent nous irriter, nous enrichit. Cela nous oblige à sortir de notre idéalisme, à écouter d’autres façons de penser, à nous questionner sur nos arguments, à les affiner, voire à les modifier. Ce type d’échange ne peut se faire que sur une base de sincérité et de curiosité. Et cette base ne peut exister si nous nous pensons comme une élite de la pensée, venue porter la bonne parole à des gens qui n’auraient rien compris.

Il ne s’agit pas d’être naïf, de proclamer que tout le monde détient un bout de vérité et de tomber dans un relativisme qui ne peut que miner, fausser et tire vers le bas toute réflexion. Ce dont il s’agit, c’est plutôt de faire un pari optimiste : faire confiance
à l’intelligence collective, à la possibilité d’élever ensemble le débat, à la capacité de quiconque à se forger une opinion sur des faits, à recevoir des arguments, et à en échanger d’autres. Bref, à créer des moments où l’on développe l’esprit critique et
où on renforce notre compréhension du monde, collectivement et individuellement. C’est un pari osé au vu de la vigueur avec laquelle nombre d’« élites » politico-médiatiques rabaissent au niveau du caniveau toute forme de réflexion et d’analyse
critique sur notre société. Il faut s’enlever de l’esprit que « la politique c’est les autres », qu’il n’y a rien à faire, sauf à déléguer dans une urne, un parti, ou à appeler le défenseur des droits. La chose politique commence par la prise de conscience qu’en tant
qu’humains nous avons des valeurs et des conditions d’existence à défendre, et que celles-ci sont communes à un grand nombre de personnes. Ce pari repose sur la croyance en l’humain. À ce stade, de vieux mots largement galvaudés et obsolètes nous
viennent à l’esprit : humanisme, universalisme…

Ces principes ne sont pas un décorum pour rendre plus jolies nos soifs de changement, elles en sont le cœur. Les cultiver et les entretenir au travers de nos rapports quotidiens à autrui est central pour nourrir le reste car l’arbre est dans la graine : nos actes et nos
actions d’aujourd’hui déterminent ce qui se passe ou pourrait se passer demain, il ne faut pas l’oublier. Il s’agit d’être conséquent, cohérent avec ce que nous prônons politiquement au niveau collectif. Au niveau individuel, respecter nos principes et notre
éthique donne du sens et de la dignité à nos vies. Chaque fois que nous pensons qu’il y a quelque chose qui cloche, qu’il ne devrait pas en être ainsi, que notre sens moral est bafoué, que nos dignités sont malmenées ou qu’il y a une injustice en face de nous, c’est une prise pour commencer à se coaliser et à agir sur le réel. Ces deux échelles, collectives et individuelles, ne devraient jamais s’exclure, mais au contraire s’auto-alimenter. On ne peut pas vouloir à la fois un avenir égalitaire et solidaire, et se comporter comme une raclure pour essayer de l’obtenir.

Pas de programme mais des envies à partager

On ne croit plus guère aux fadaises du type « le Grand Soir », à la Révolution magique qui réglera tout, une bonne fois pour toutes. Non pas qu’une rupture majeure avec le cours actuel de l’histoire ne soit souhaitable. Pour tout dire, on l’espère fortement, cette rupture.

Mais le bouleversement que constitue un moment historique révolutionnaire n’est qu’une prémisse : les choses se construisent ensuite, sur la durée, le temps long, en tâtonnant, en faisant parfois des erreurs, voire en acceptant qu’on ne trouvera pas de solutions à tout par le politique. Le doute n’est pas signe de faiblesse, plutôt d’intelligence, de sensibilité et d’ouverture.

On n’a pas de programme clé en main à proposer, car cela ne peut se faire que dans l’action et avec d’autres. Par contre on a envie de cultiver l’humilité au lieu du fantasme de la « puissance », la sincérité plutôt que la manipulation, le partage plutôt que l’entre-soi, la considération plutôt que l’instrumentalisation, l’indépendance de jugement plutôt que les dogmes. Cela ne fait pas tout, mais c’est, nous semble-t-il, le préalable à toute action politique ambitionnant de remettre au centre du jeu l’humain et le reste du vivant.

Ruptures, le 20 juin 2025
Article publié dans La nouvelle vague n°20, juin 2025


Publié le 26.06.2025 à 13:10

Ruptures

Le vingtième numéro du journal du collectif est paru.

Au sommaire :
Éditorial
Peut-on faire de la politique sans être un connard ?
– Vagues nouvelles

A retrouver en papier d’ici quelques jours dans différents lieux grenoblois.
Si vous voulez participer à la diffusion, à Grenoble ou ailleurs, faites-le nous savoir.

Et à télécharger ici.


Publié le 03.04.2025 à 15:21

Ruptures

Il y a cinq ans, du 17 mars au 10 mai 2020, nous étions confinés. S’en sont suivies deux années de mesures autoritaires, parfois contradictoires, souvent arbitraires et non justifiées sur le plan sanitaire (couvre-feu à 18h, obligation de rester dans un périmètre de 1 km autour de son domicile, interdiction d’aller dans les espaces naturels, limitations d’achats et bien sûr, obligation d’avoir un pass sanitaire pour se déplacer et accéder à certains lieux).

Si quelques médias sont revenus sur les atteintes aux libertés publiques commises pendant cette période [voir par exemple La Série documentaire, « Covid19 une pandémie sans fin », France Culture, 3-6 mars 2025, ou Théo Boulakia et Nicolas Mariot, « Le confinement, de l’obéissance au silence », Le Monde diplomatique, mars 2025.], peu se sont interrogés sur l’efficacité ou la nécessité de ces restrictions de la liberté. Les experts ayant recommandé ces mesures d’exception n’ont pas eu de compte à rendre, ni les politiques qui les ont entérinées.

Beaucoup des collectifs qui s’étaient montés pendant cette période ne comptent plus que quelques membres (quand ils existent encore). Les débats passionnés qu’on avait alors (sur notre rapport à la santé, sur les restrictions de la liberté liées à l’informatisation, sur notre rapport à la recherche scientifique et au Progrès…) semblent maintenant nous laisser indifférents. Et pourtant, ils sont plus que jamais d’actualité. L’intelligence artificielle, que nous analysons dans ce numéro, en est un bon exemple.

Ruptures, le 27 mars 2025
Éditorial publié dans La nouvelle vague n°19, mars 2025


Publié le 03.04.2025 à 15:19

Ruptures

L’IA ou le chant des sirènes de l’automatisation totale

Le 12 février 2025, au lendemain de l’allocution télévisée de Macron qui a clôturé le sommet pour l’action sur l’Intelligence Artificielle, on apprenait qu’un centre de données destiné à l’IA serait créé dans l’agglomération grenobloise, à Eybens, dans les anciens locaux d’Hewlett-Packard. Déguisé en projet de start-up, il s’agit en réalité du business plan d’un riche héritier épaulé par un constructeur de puces états-unien, AMD, et par un fond souverain des Émirats Arabes Unis1.

Le centre de données de la start-up (DataOne) est annoncé comme étant, par sa taille, le premier en son genre en Europe. Il consommerait, à terme, 1 GW d’électricité par heure, soit la puissance d’un réacteur nucléaire. Il ne serait que le premier des 35 centres de données exclusivement dédiés à l’IA que le gouvernement projette de construire d’ici 2030. L’imminence de ce projet local nous met face à l’urgence d’agir. Car l’intelligence artificielle, en plus de ses impacts environnementaux, constitue une avancée radicale vers l’automatisation, la marchandisation de tout et de tous, vers des capacités de surveillance et de contrainte toujours plus accrues et vers la délégation croissante de nos compétences humaines.

La campagne de communication en cours nous présente cette technologie comme un fait accompli, les pseudo-débats sur ses dangers servant tout juste à renforcer l’idée de son inéluctabilité. Comme nombre d’innovations technologiques prétendant répondre à des besoins, les IA s’imposent à nous, qui réussissions pourtant parfaitement à nous en passer. Face à cette campagne d’adhésion forcée sur fond de fatalité et face au rouleau compresseur du Progrès, nous voulons désenchanter l’IA.

L’intelligence artificielle n’est pas ce qu’on pense

Après la multiplication des centres de données de stockage partout dans le monde2, c’est l’heure des centres de données de calcul pour l’IA : plus chers, plus gourmands en énergie et encore plus nuisibles. Car l’IA n’est pas là pour résoudre les problèmes de l’humanité : ce n’est pas la pierre philosophale enfin trouvée, mais seulement une nouvelle machine pour augmenter davantage l’efficacité et la croissance.

Nous pensons que comprendre ce qu’est l’IA ne passe pas par une discussion pour savoir si oui ou non l’expression « intelligence artificielle » est un abus de langage. D’ailleurs le terme « intelligence » est déjà assez vague pour pouvoir se perdre sans fin dans des digressions à son sujet. Bien saisir ce qu’est l’IA passe plutôt par la remettre à sa place : c’est une industrie. Industrie dont les différentes IA ne sont que les produits. On se perd d’ailleurs facilement avec tous ces noms de produits et de start-ups : ChatGPT, Claude IA, DeepSeek, OpenAI … Non seulement c’est une industrie, mais une industrie hautement concentrée, car, comme le dit un article du Massachussetts Institute of Technology, haut lieu de la recherche technologique : toutes les IA dépendent « de l’infrastructure de calcul de Microsoft, Amazon et Google pour l’entraînement de leur systèmes et de leurs vastes marchés de consommateurs pour déployer et vendre leurs produits AI »3.

Grâce à cette industrie, les clients ont accès à un service qui permet, à partir de l’analyse et de la combinaisons de diverses données, d’obtenir des résultats semblables à certaines activités de la cognition humaine, notamment celles qui découlent de l’exécution de consignes : dessine, écrit, résume, recherche, flatte-moi… Contrairement à la cognition humaine, l’infrastructure qui rend possible ces résultats dépend d’une gargantuesque machinerie faite de puces, de câbles, de terres rares, de sources d’énergie et de toute sorte de capitaux et ressources. L’IA serait-elle alors la machine la moins efficace de l’histoire ? La question mérite d’être posée. Ajoutons que l’IA n’est pas une incroyable découverte, mais une version plus puissante et plus onéreuse des machines électroniques déjà existantes. Elle n’est possible que grâce aux infrastructures du numérique, financées par des grands plans nationaux et par les entreprises les plus riches de la planète (IBM, Microsoft, Google…), ce qui leur permet d’augmenter encore plus leurs profits, en se positionnant comme intermédiaires payants de toute activité de production, voire de « création » . Autrement dit, l’IA ne fait que renforcer l’ordre actuel des choses.

Les données ne sont pas données

L’IA n’est que l’aboutissement du processus de numérisation en cours depuis un demi-siècle. La condition préalable à son existence est la disponibilité de données sous forme numérique et l’acceptabilité quant à la collecte d’informations sur les moindres de nos faits et gestes4. Si l’IA a une emprise sur le réel, c’est que le réel est depuis longtemps numérisé (textes, documents administratifs, musiques, images, etc.) et rempli d’appareils qui collectent des données : capteurs électroniques, traqueurs GPS, QRcodes, appareils numériques connectés… Que ces données soient recueillies de manière consentie dans l’espace privé (montres connectées, réseaux sociaux…) ou de manière contrainte dans l’espace public (caméras de vidéo-surveillance, micros urbains…), toutes contribuent à augmenter la masse d’informations détenue sur la société et les individus qui la composent.

Ce que les IA permettent de nouveau, c’est la capacité et la rapidité à traiter une quantité phénoménale de données en même temps pour générer d’autres données exploitables : personnaliser des réponses, identifier et localiser des individus, optimiser la production, générer des visuels ou des sons, etc. Une fois que tout est « boosté à l’IA » et que la démesure matérielle d’un tel dispositif est convenablement passée sous silence, la facilité d’accès attise notre tendance à la paresse et renforce les logiques de délégation déjà à l’œuvre avec le smartphone. Cette fois, il ne s’agit plus uniquement de déléguer une partie de son orientation (GPS), de ses distractions (jeux, réseaux sociaux) et de sa mémoire (recherches internet à portée de main) mais également de déléguer une partie de sa capacité à synthétiser des idées (rédiger des dissertations à notre place), à « créer » (générer des œuvres musicales, littéraires, graphiques) et à analyser (décrypter des émotions, des situations). Il ne s’agit là que d’un énième processus d’externalisation grâce auquel on nous fournit des résultats sans le processus pour les obtenir : la fin sans l’effort.

Les prix des abonnements internet et des dispositifs numériques (ordinateur, smartphones…) sont dérisoires quand on les compare à leur coût humain et matériel : extractivisme, exploitation des milieux et des humains, destruction de l’environnement, consommation de matières premières toujours croissante. Ce décalage entre le prix de vente et le coût de fabrication alimente une forme de pensée magique qui nous fait croire que tout est possible sans effort et avec une dépense minime d’argent. Sauf que cette délégation accrue des tâches, cette séparation matérielle entre l’exploitation illimité des humains et des ressources d’un côté, et ce que nous pouvons accomplir avec l’IA de l’autre, ne peut que nous appauvrir, dans tous les sens du terme. Quand tout est gratuit c’est toi le produit, quand tout est automatisé tu deviens l’objet. Nous devenons de plus en plus des auxiliaires de la machine, des « presse-boutons » et cela, pour de plus en plus d’activités humaines : converser, dessiner, travailler … Ces activités humaines banales, se numérisent, se machinisent, et ce faisant, perdent en subtilité et en sens. Elles éloignent nos « actes » de nos corps et de nos réalités matérielles. Cet appauvrissement généralisé des activités humaines par le numérique est renforcé par l’IA, qui est, jusqu’à présent, la plus perfectionnée des machines numériques.

Ne pas prendre leurs désirs pour nos réalités 

Depuis son origine, l’informatique permet aux États de gouverner les sociétés de masse. Elle permet à l’appareil bureaucratique et policier de détenir et recouper de nombreuses informations sur les citoyens répartis sur un vaste territoire. Le déploiement de l’IA, comme toute nouvelle technologie (biométrie, puces RFID…), permet de renforcer ce pouvoir de contrôle et de surveillance des individus. En 2022, on apprenait par exemple que la Russie faisait usage de la vidéosurveillance et de la reconnaissance faciale pour débusquer les personnes cherchant à échapper à la mobilisation pour la guerre en Ukraine. Dans le même temps, c’est la vidéo-surveillance algorithmique – en novlangue vidéo-protection intelligente – que le président de région Laurent Wauquiez commençait à tester dans les transports régionaux et les établissements scolaires d’Auvergne Rhône-Alpes.

On voit comment le traitement ultra-rapide de milliards de données que permet l’IA renforce les possibilités de surveillance et de contrôle des populations. L’IA peut permettre, par exemple, de vérifier via des algorithmes que les prestations sociales sont dûment attribuées, de suggérer des cibles pour les armées, de détecter dans l’espace urbain des comportements perçus comme suspects ou de pousser à la consommation de choses parfaitement inutiles via des publicités ciblées.

C’est l’ « économie de la surveillance ». Ce nom n’est pas l’invention d’un groupuscule radical qui voudrait discréditer le monde numérique, mais la dénomination officielle du secteur économique qui tire profit de la surveillance numérique de la population. C’est-à-dire, de la chaîne de valeur « créée autour de la collecte, l’analyse et l’exploitation de données personnelles », comme l’explique assez simplement Wikipédia ; et ce, afin de prédire et contrôler le comportement humain à toutes fins utiles pour le commerce, les entreprises, l’état et la police. L’industrie de l’IA n’est que le sommet de la chaîne de prédation industrielle, c’est le grand accélérateur de tous les processus de marchandisation, de dépendance et de contrôle.

Si la mainmise sur le numérique et l’Intelligence Artificielle est un enjeu central du pouvoir aujourd’hui, c’est aussi du fait de sa capacité d’influence. Ainsi, ChatGPT, l’IA conversationnelle la plus utilisée, comptait, en février 2025, environ 400 millions d’utilisateurs mensuels. Ceux-ci, en plus de l’alimenter en informations diverses et variées, lui demandent des réponses, des « conseils » des « avis », que ce soit pour voter, gérer des relations sentimentales ou acheter un aspirateur. Sous couvert du mythe de la machine « neutre » et « objective », qui abaisse notre vigilance, les IA favorisent au contraire certaines conceptions du monde au détriment d’autres, à commencer par celle qui prétend qu’il est sans conséquences de tout artificialiser, même l’intelligence. Quoi de surprenant alors à ce que les IA, par le choix des mots et des sources, par l’occultation de certains faits, donnent une vision du monde à l’image de ceux qui les façonnent ? A savoir un monde efficace, univoque, libéral, compétitif et sécuritaire. S’en remettre aux machines abaisse dangereusement notre capacité à décerner le vrai du faux, à exercer notre esprit critique et augmente le risque de se maintenir dans de complaisantes bulles de filtrage. Comme le soulignait le Groupe Marcuse, « il nous faut donc soumettre à la critique aussi bien l’équipement matériel de notre époque que la conception de la liberté dont il est porteur et qui domine notre société ». Les libertés publiques telles que la liberté de se réunir, de s’informer et de diffuser des idées, même quand elles ne sont pas directement attaquées par l’État, tendent à être vidées de leur contenu par le développement numérique.

Ne pas nourrir la bête

Il n’y a pas de bon usage possible de l’IA : ce n’est pas un nouvel outil, mais l’amélioration d’un système qui chercher à se perpétuer. Peu importe ce qu’on en fait, à quelle fin elle est utilisée, l’IA nous a été imposée. A l’instar du téléphone portable, d’internet, du télétravail, aucune réflexion critique et collective n’a été faite sur elle ni sur les choix de société dont elle découle. Nous avons conscience que les possibilités individuelles et collectives d’échapper à l’emprise numérique s’amenuisent et qu’on nous met face à une « adhésion forcée ». Cependant, face à la résignation et à l’utilisation acritique, il est nécessaire, autant que faire se peut, de ne pas nourrir la bête et de s’opposer encore une fois aux grands projet numériques5. Ce sont nos moyens qui doivent déterminer nos fins et non l’inverse.

Ruptures, le 27 mars 2025
Article publié dans La nouvelle vague n°19, mars 2025

1 Voir « Supermauvais en calcul », Le Postillon, nº76

2 À Grenoble il y en a au moins 4 qui proposent de l’espace de stockage, en plus d’un nombre inconnu de centres de données privatifs. Voir « Au bout de chaque rue, un data center ? » Le Postillon, nº66

3 « Make no mistake—AI is owned par Big Tech », MIT Technology Review (web), 5 décembre 2023

4 À ce propos, lire Grupe Marcuse, La liberté dans le coma : essai sur l’identification électronique et les moyens de s’y opposer, Éditions La Lenteur.

5 Il existe des collectifs et des associations qui analysent et luttent déjà contre la numérisation. Concrètement sur l’Intelligence Artificielle le Collectif la Quadrature du Net vient de publier une série de vidéos intitulée « Ce n’est pas de l’IA ». Une panorama très exhaustif des ces collectifs est proposé par le Collectif Attention dans une belle carte intitulée « La société civile indépendante face au numérique ».


Publié le 03.04.2025 à 15:03

Ruptures

Le dix-neuvième numéro du journal du collectif est paru.

Au sommaire :
Éditorial
Désenchanter l’IA
– Vagues nouvelles

A retrouver en papier d’ici quelques jours dans différents lieux grenoblois.
Si vous voulez participer à la diffusion, à Grenoble ou ailleurs, faites-le nous savoir.

Et à télécharger ici.


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