Chayka Hackso et Viciss Hackso
Le hacking social est une méthode plus qu’une doctrine, méthode qui tend à transformer les environnements sociaux vers plus d’autodétermination des personnes, plus d’altruisme, plus d’autotélisme, plus d’intelligence sociale, émotionnelle et cognitive dans les structures et systèmes, moins de souffrance, moins de domination, moins d’injustices, moins de discrimination, moins de manipulation, etc.
Publié le 21.09.2026 à 09:23
[PS3.2]Quand le parasocial diminue les préjugés
Cet article est la suite de :
- [PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques
- [PS2] Définir et mesurer le parasocial
- [PS3.1] Les effets de la relation parasociale
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C’est l’un des apports du parasocial qui me semble l’un des plus importants pour la société, et pourtant comme on l’a vu précédemment, il est rarement relevé. On ne parle de ce sujet que lorsqu’il y a débats sur les quotas, politiques anti-discrimination type DEI1. Et ce ne sont pas des débats tranquilles : l’extrême droite hurle dès qu’elle voit un personnage principal voire secondaire qui n’est pas un homme blanc cis hétéro dans une œuvre2, si les femmes présentes sont représentées de façon plus réaliste (ils exigent une sexualisation ainsi que des caractéristiques irréalistes)3, si leurs personnages préférés, des nazis en puissance, sont dénoncés comme des nazis4, hurle parfois même sur les personnages M&M’S « pas assez sexy » et trop « woke » à cause de leurs baskets5, s’il y a des possibilités de personnalisation liées aux LGBT dans les jeux. Leur intolérance semble infinie : par exemple, ils ont créé un mod anti DEI dans les Sims qui supprimaient la présence de personnage non blancs, de personnages en surpoids, de couples LGBT6.
Et de l’autre côté, il peut y avoir un débat sur ces politiques de quotas, ou sur le choix de mettre des personnages divers dans les productions parce que les diversités en question peuvent être très mal représentées. Ces diversités peuvent être extrêmement stéréotypées, leurs cultures piétinées, voire volées et exploitées pour faire de l’argent qui ne va jamais dans leur communauté. Tout cela ressemble à une colonisation de plus, n’offrant que le regard renouvelé du colon qui décide comment est ce peuple. Le contenu qui ouvre la porte à la diversité peut n’être qu’une fausse promesse pour attirer un public et se donner une image d’ouverture.
En résulte une tension particulière autour de la question de la représentation, les conditions structurelles dans laquelle elle doit advenir, et ce qu’elle alimente dans la société. Pour les créateurs osant proposer un contenu présentant une forme même microscopique de diversité qui ne s’inscrit pas dans un regard de dominateur, il s’agit de s’attendre à des vagues de haines avec des raids d’avis négatif qui tentent de pourrir l’image du contenu par tous les moyens, rendant invisibles les critiques honnêtes, positives, les véritables liens aux œuvres. Les gens peuvent ne pas oser être très loquaces dans ces conditions, s’exposant aussi au harcèlement s’ils osent affirmer leur attachement. On pourrait alors se dire qu’exposer son engagement et ses attachements parasociaux pourraient compenser ce climat délétère, même si on ne fait pas partie de la communauté discriminée qui prend cette haine de face. Seulement voilà, comme on l’a vu, la représentation ou tout simplement un simple clin d’œil de soutien par des gens non concernés, a pu être perçu comme très mauvaise et ne permettant pas de sortir de son regard empli de préjugés et d’intentions de domination coloniale, alors certaines personnes vont y voir du pinkwashing à combattre et considérer comme un noble objectif de stopper ce genre de projet. L’extrême droite jubile alors de voir tant de divisions et d’occasions de voir l’hypocrisie des progressistes et n’hésite pas à rajouter de l’huile sur le feu en créant de faux profils de gauche qui joueront à une pureté morale divisante et conflictuelle.
Avant même d’expliquer les résultats concernant le parasocial, en raison du climat de guerre qu’il y a parfois sur Internet (voire IRL) à ces sujets, je vous livre le résultat le plus clair à viser et qui peut avoir des bénéfices sur tout le monde : les personnes tirent un maximum de bienfaits de la présence de figures médiatiques ou de personnages comme eux dans diverses fictions si l’histoire est tout simplement bien écrite, sans être réduite à une somme de préjugés ou larvée de méconnaissance. Et cette bonne écriture peut advenir si la createurice derrière l’histoire fait effectivement partie de la communauté en question ou a fait appel à des personnes concernées qui ont pu corriger l’écriture des personnages. C’est également un bienfait pour les personnes non concernées puisqu’alors la fiction étant renseignée plutôt que stéréotypée, elles peuvent découvrir, apprendre et comprendre véritablement des éléments qui n’étaient pas du tout accessibles dans leurs environnements sociaux. Alors que le contenu stéréotypé maintient l’ignorance, voire est carrément manipulateur en donnant une image fausse du monde, l’emplissant de menaces imaginaires et de peurs complètement inutiles, d’impasses qui n’en sont pas, de combats qui ne résoudraient rien à nos vrais problèmes communs. Autrement dit, un bon contenu qui respecte la diversité ouvre les possibilités de tout le monde, et dans un monde plein de problèmes, ouvrir des possibilités n’est jamais inutile.
Quand une population majoritaire est exposée à des représentations médiatiques positives, cela peut réduire ses préjugés envers :
– les personnes noires (C. Kim & Harwood, 2020),
– les personnes musulmanes (Abrams et al., 2018 ; Alrababa’h et al., 2021 ; Murrar & Brauer, 2018 ; Siem et al., 2021)
– les personnes LGBTQA+. (Bond, 2021 ; Bond & Compton, 2015 ; Madžarević, & Soto- Sanfiel, 2018 ; Massey et al, 2021; McDermott et al., 2018; Miller et al., 2020 ; Wu et al., 2018),
– les immigrés (Igartua & Frutos, 2017 ; Wojcieszak et al., 2019),
– les personnes avec un trouble mental (Hoffner & Cohen, 2012, 2015, 2018 ; Lookadoo & Wong, 2020; Wong et al., 2017),
– les personnes avec des MST (So & Nabi, 2013)
– les personnes avec des handicaps (de Groot et al., 2021 ; Zhang & Haller, 2021)
Ce qui se passe, c’est que dans des conditions appropriées, une communication entre membres sociaux de groupe différents peut aider à réduire les préjugés : c’est l’hypothèse du contact qu’avait déjà posé Allport en 1954 pour des rencontres directes et qui s’avère être valable aussi pour l’expérience parasociale. Ainsi, même si cela paraît ridicule et que c’est particulièrement agaçant, il fait sens que l’extrême droite s’attaque à toute présence de figures ou personnages racisés, LGBT ou différents : les préjugés étant leur fonds de commerce, le but de leur croisade étant donc de les accroître parmi la population, les alimenter s’ils sont déjà présents, car ils ne supportent pas que les gens puissent se comprendre les uns les autres, se lier avec respect et même amitié. Intuitivement, ils comprennent que si le contenu humanise correctement le groupe qu’ils affublent des pires intentions (ex : grand remplacement, destruction de l’humanité, agendas d’emprise sur eux, etc…), leur narratif va apparaître tel qu’il est : un bon gros mensonge qui n’explique rien des vrais problèmes à régler et qui ne sert qu’à leur faire accéder au pouvoir en dupant leurs électeurs.
J’ai mis en gras le terme positif parce qu’une représentation négative d’un groupe va faire l’inverse, augmenter les préjugés, et cette influence négative est plus forte7. Ceci étant dit, la personne qui a déjà eu des contacts IRL avec celui dont le groupe est représenté négativement va pouvoir résister à l’installation du préjugé.
Ainsi l’activisme des personnes discriminées militant pour avoir des représentations correctes et positives se comprend totalement, car leur sécurité, leur vie sociale, leur bien-être, leurs droits et libertés sont directement menacés par l’omniprésence des préjugés à leur égard, il y a un besoin parfois vital de les diminuer.
La représentation positive d’un groupe a d’autres vertus notamment celui du transfert secondaire : par exemple, l’histoire de famille d’immigrants sans papier a d’une part diminuer les préjugés pour leur groupe, mais aussi chez d’autres groupes apparentés (réfugiés politiques, personnes noires)8. En effet, ce transfert secondaire advient quand un apprentissage est fait dans de bonnes conditions et qu’on l’applique à des situations aux caractéristiques plus ou moins similaires. Ici, comme il s’agit de personnes n’ayant pas eu de contact avec un exogroupe, ils apprennent à développer du respect (et non des préjugés) envers d’autres groupes qu’ils ne connaissent pas, et on a même des transferts secondaires avec des groupes plus différents entre eux. Par exemple, Lissita Kusnirovitch en 2020 a montré que l’exposition LGBT+ a amplifié des attitudes positives chez des personnes ayant un TSA à légère sévérité9.
Même au-delà d’une représentation directe des groupes, le public peut réussir à saisir le pattern de la discrimination dénoncée à travers une œuvre et décider en conséquence de revoir ses préjugés sur des groupes. Ainsi chez les lecteurs qui s’identifiaient à Harry Potter, l’exposition au groupe discriminé « sang de bourbe » avait diminué leurs préjugés à l’égard des réfugiés, des immigrés et des gays10.
Cependant vous me direz encore faut-il que les publics à hauts préjugés acceptent de regarder ces contenus, et vous n’aurez pas tort de soulever cette question.
En 2019, Tukanchinosky explique que le favoritisme endogroupe peut être un obstacle à l’établissement de contact parasocial positif, car la personne peut choisir spécifiquement des contenus médiatiques qui renforcent leur identité de groupe. Comble du comble, ceux qui pourraient tirer le plus de bénéfices sont réticents à aller vers des médias qui le permettraient.
Par exemple, en 2021, Bond a montré que c’est ceux qui ont le plus de préjugés de base (ici testés envers les gays) qui bénéficient le plus de ce contact parasocial. Plus les personnes développaient un lien parasocial avec les personnages gays, un sentiment d’attachement et une proximité, plus ils souhaitaient voir la justice sociale accordée aux gays : c’était plus fort que leur attitude générale envers le groupe extérieur. Autrement dit, les personnes avaient besoin de se lier personnellement aux personnages pour désirer une justice pour elles.
Il est donc possible d’amener les personnes à fort préjugés à bénéficier de ces effets parasociaux, notamment grâce à la façon dont le récit est structuré.
Je précise que pour les minorités concernées (principalement LGBT et racisés), notamment les créateurices, que les recherches qui vont suivre pourront avoir un caractère énervant parce qu’atteindre ce public semble demander des efforts, or quand on est discriminé par ces mêmes personnes, c’est particulièrement lassant, voire usant de devoir faire des efforts pour les aider à sortir de la violence à notre égard. Cependant, il s’agit simplement de possibilités qui peuvent avoir un effet de diminution sur les préjugés, non d’un devoir : ainsi libre à vous, qui que vous soyez, de saisir cette possibilité ou de préférer d’autres chemins qui peuvent être tout aussi bénéfiques et dans lesquels vous vous sentirez mieux (on verra d’ailleurs les bénéfices de représentations sur les communautés marginalisées par la suite).
En 2012, les chercheurs Kaufman et Libby ont testé des textes avec des personnages gay ou noir. Cette appartenance était révélée soit dès le début, soit plus tard. Le fait de retarder la révélation faisait qu’il y avait une plus grande implication du lecteur, ce qui amenait à plus de réduction des préjugés.
Une autre voie montrée par Tukachinsky en 2019 serait d’utiliser un personnage de leur endogroupe qui joue l’intermédiaire pour faciliter le contact, ce qui diminue le favoritisme endogroupe. Effectivement, ce qui se passe ici c’est que la présence d’une figure de l’endogroupe sert de modèle comportemental qui montre comment se comporter avec l’exogroupe.
Par exemple, Moyer-Gusé 2019 montre comment, dans un documentaire, les spectateurs se sont identifiés à un non-musulman vivant avec une famille musulmane, et ont ensuite manifesté moins de préjugés envers les musulmans. Les chercheurs expliquent que cette rencontre participe à diminuer l’anxiété qu’ils peuvent avoir à la rencontre entre groupes, et donc peuvent ensuite développer un sentiment d’efficacité personnelle. Grâce à la personne qui a fait office de modèle, ils ont appris comment se comporter, ce qu’ils peuvent faire et comment le faire face à d’autres groupes. Tout ceci renforce leur confiance à socialiser efficacement avec eux, ce qui diminue l’anxiété et les préjugés, augmente la volonté d’interagir avec eux.
Je comprend qu’en tant que groupe minorisé ou même personne ayant l’habitude de vivre parmi des personnes et des groupes très diversifiés avec qui ont peut avoir plein de liens, il soit un peu aberrant de voir qu’il y a besoin d’un mode d’emploi délivré par un membre de leur groupe pour être considéré comme un humain non dangereux; que chez eux, il ne semble pas y avoir cette habitude d’humaniser l’humain en face d’eux dès lors qu’il y a une différence. Je le redis, ici les chercheurs montrent des possibilités, d’ailleurs plus accessibles pour des personnes non ciblées, cela n’a pas à être votre devoir de le faire en tant que cible de préjugés.
Joyce, Harwood et Springer (2020) ont également testé une autre façon de diminuer les préjugés : ici, il s’agissait du préjugé que les personnes âgées sont mauvaises en conduite. Ils ont présenté l’une d’entre elles avec quelques stéréotypes, tout en remettant simultanément en question ceux-ci. Ainsi, c’est en combinant des informations stéréotypées et contre stéréotypées que la perception de ces personnes s’est positivement améliorée.
Aussi, la baisse de préjugés liée à une rencontre ne demande pas toujours de travailler en amont sur la structure, mais relève d’autres facteurs. Par exemple, Alrababa’h (2021) a relevé que l’arrivée d’un footballeur musulman célèbre dans un club de Liverpool a fait diminuer les crimes haineux et les tweets anti-musulmans localement. Cette baisse de comportements haineux découle peut-être du même effet que celui qu’on a vu dans le documentaire où un membre de l’endogroupe apprend à rencontrer l’exogroupe, mais inversé : le fait qu’un endogroupe déjà établi, avec certainement un fort parasocial individuel pour ses membres et pour le groupe lui-même, intègre une personne d’un exogroupe, fait qu’il donne implicitement la règle de ne plus déshumaniser cet exogroupe en général, puisqu’il a été intégré par et dans l’endogroupe. Le mouvement compte ici : ce n’est pas tant que le footballeur mulsulman se serait « intégré » en effaçant ses différences, mais plutôt qu’il a été intégré par l’endogroupe. Le travail d’intégration revient donc au comportement de l’endogroupe vis-à-vis de l’exogroupe discriminé.
De façon encore plus simple, Miles et Crisp (2014) affirment qu’un contact intergroupe positif peut suffire à réduire un préjugé. Ce constat ouvre la porte à quantités d’applications pratiques : peut être qu’un simple exercice de rédaction chez des élèves telles que « imaginez que votre meilleur ami vous révèle qu’il est gay et que vous continuez à être amis » ou encore « imaginez que vos nouveaux voisins soient originaires de X ou Y pays, et que vous deveniez très amis » peut susciter des imaginaires où cela se passe bien pour les deux groupes, parce cela met en lumière ce qu’il y a faire de très simple pour que ça se passe bien, et les personnes sont parfaitement capables de le deviner par elles-mêmes. Il y a juste besoin de stimuler cette idée de bons contacts.
On n’a pas beaucoup parlé de jeu-vidéo jusqu’à présent, mais l’expérience parasocial y est évidemment possible avec les PNJ11. Ainsi, Breves (2020) a montré que la présence d’un personnage noir dans Skyrim VR réduit les préjugés envers les noirs, mais c’était seulement signifiant en VR. Pour ceux qui n’ont pas pu testé Skyrim en VR, ce n’est pas un simple gadget, le passage en réalité virtuelle apporte vraiment des dimensions sensorielles et corporelles très intenses qui sont inaccessibles dans le jeu non VR, comme la perception des grandeurs et des vertiges, la possibilité d’utiliser son corps directement pour agir dans le monde ; tout cela est beaucoup plus réaliste et intense à vivre, cela favorise une immersion où le cerveau vit littéralement certains pans du jeu comme vrais (par exemple, le vertige est pleinement réel). Ainsi on a à mon sens un média dont les effets sont encore très insoupçonnés, mais qui peuvent avoir des effets potentiellement beaucoup plus puissants que n’importe quel autre, surtout si la technologie continue d’évoluer et d’être plus accessible à davantage de public.
L’importance d’être représenté correctement
Pour l’instant nous avons vu comment le parasocial pouvait diminuer les préjugés des personnes, voire commencer à dissoudre le biais de favoritisme endogroupe en reliant les gens de façon heureuse. Mais qu’en est-il du côté des personnes ciblées ?
Tout d’abord, on sait à travers les recherches que les LGBT+ vont avoir des expériences parasociales plus intenses. Celles-ci fonctionnent aussi différemment que pour les personnes cis hétéros : en première partie, nous avions vu que l’expérience parasociale avait tendance à avoir des caractéristiques homophiles, c’est-à-dire que les individus vont parasocialiser avec des figures qui ont des caractéristiques communes (même genre, même origine, etc), s’identifiant ainsi au personnage. Or chez les LGBT+, il peut y avoir plus de parasocial envers des personnages non réalistes, fantastiques ou animés (Hirshfield & Stotler, 2020). Cela peut être aussi des superhéros comme Superman (Gomillion & Giuliano, 2011), Harry Potter (Nylund, 2007).
Les chercheurs expliquent que les patterns de ce genre d’histoire peuvent avoir du commun avec l’expérience LGBTQI+ : par exemple, Harry Potter commence comme paria dans sa propre famille, vivant dans un placard, ne trouvant son bonheur qu’en la quittant pour trouver un monde parallèle où il peut partager un même don secret. De plus, les genres de fantasy et de science-fiction ont tendance à remettre en question les normes sociales, sans pour autant perdre en authenticité des personnages et de leurs représentations12.
Il est probable que les publics LGBTQI+ interprètent ces figures et leur donnent un sens personnel, ce qui installe la similarité et l’attirance, deux piliers de l’expérience parasociale13
Une autre différence est que les personnages préférés des hommes gay peuvent être des femmes et pour les lesbiennes des hommes (alors qu’habituellement l’homophilie fait préférer les personnages de son propre genre)14.
L’expérience parasociale est également plus importante chez les LGBTQI+, car selon McDonnelle (2016), cela offre une fenêtre sur un monde plus sûr, la peur de l’abandon les empêchant de se tourner vers la famille, les profs ou les pairs pour avoir de l’information. Cela permet une construction de leur identité15 sans être rejeté, par exemple Craig et McInroy (2014) montrent comment iels utilisent les médias pour s’entraîner à des étapes importantes comme le coming-out.
Les préjugés massifs et le risque d’ostracisations (ou ostracisations effectives) rendent la vie sociale des LGBTQI+ plus anxiogènes, et ils peuvent en plus internaliser ces préjugés à leur égard. Tout cela participe à leur créer un style d’attachement anxieux qui, on l’a vu précédemment , est lié à plus d’expériences parasociales16. Et c’est pourquoi la représentation s’avère fondamentale pour eux, non pas comme simple compensation ou fuite, mais pour se construire, apprendre, se donner le courage d’avancer.
En 2021, Glaad a montré que les représentations LGBTQI+ inauthentiques étaient mieux que rien (ou que celles négatives).
Une bonne représentation permet donc aux LGBTQI+ de construire leur identité tout en se débarrassant des préjugés internalisés, s’entraîner à des étapes importantes et risquées comme le coming out, être globalement informés et soutenus pour s’aider à construire leur vie sociale.
Et on va retrouver des mêmes processus de (re)construction chez des groupes marginalisés en raison de leurs origines ou couleur. Face au racisme, à la discrimination voire à l’effacement de leur culture par des effets de colonisation, les groupes racisés vont activement chercher des messages soutenant leurs identités sociales17. Cela leur permet d’apprendre comment d’autres personnes partageant la même identité naviguent dans la société, offrent des informations importantes qui leur permettent d’éclairer qui ils sont18. Et les bénéfices sont importants :
Ward (2004) montre que chez les adolescents noirs, l’identification à des personnages masculins noirs populaires prédit une plus grande estime de soi globale, physique et de performance.
McCullough et al. (2021) montrent que chez les Asiatiques-Américains, suivre des personnes de même origines augmente la satisfaction liée à l’identité raciale, ce qui booste l’estime de soi.
Gates (2018) montre que se focaliser sur des objets médiatiques (même imparfaits) est un mécanisme de défense visant à atténuer les sentiments d’impuissance ou de frustration dans un monde marqué par le racisme structurel.
Cela permet une reconnexion culturelle pour compenser des années d’assimilation forcée à la culture majoritaire (Gray 2021).
Bien que les discriminations et préjugés varient selon les groupes et les époques, on peut trouver des points communs aux bénéfices de la représentation suffisamment bonne du groupe en question : le parasocial aide globalement à la construction de son identité chez tous les adolescents, mais aussi chez les personnes racisées. De plus, on l’a vu, une construction de son identité est un bouclier contre la mauvaise estime de soi. Or, que font les discriminations, les préjugés, les attaques haineuses si ce n’est s’attaquer à l’estime de soi des gens en les infériorisant, en les déshumanisant à quelques caractéristiques souvent très méprisantes et très dévalorisantes ? La représentation positive ouvre des possibilités et raffermit les boucliers d’estime de soi, informe correctement des menaces qu’il y aura à affronter et comment les surmonter pour tout simplement exister et vivre en étant pleinement soi, sans honte de ses origines, de sa couleur de peau, de son genre, de son identité sexuelle, de ses singularités, bref pouvoir être entier et entière et ce qu’importe les tempêtes qui tentent de nous réduire à l’état de cafard à écraser d’une façon ou d’une autre.
Je rappelle ici que bien que le lien parasocial a cet aspect souvent ridiculisé d’être à sens unique, du public à la figure médiatique, il n’empêche que la figure médiatique ou la créateurice qui propose un contenu ou un personnage cherche toujours, consciemment et inconsciemment, à communiquer, donner quelque chose aux gens : ainsi il n’est en rien délirant que le public le reçoive comme un soutien qu’il personnalise, applique à sa situation. Parfois c’était exactement le but et l’intention du créateur. Si vous souhaitez voir un exemple, on avait parlé de l’auteur de fantastique/horreur Clive Barker, qui est très clair sur ses intentions de mettre en héros ceux que la société rejettent et de les faire sauver la situation avec une simplicité prosociale. Ce que je veux dire par là c’est que votre parasocial n’est pas qu’irrationnel : il se base sur des éléments que vous avez récoltés dans l’œuvre et qui effectivement produisent un effet tangible de soutien, d’information ou de compréhension.
Cette récolte et le tissage avec votre vie est vôtre, même si l’auteur avait souhaité très fort aussi que cela puisse vous apporter une forme de bien-être, de l’aide, et qu’il avait placé ces éléments pour être saisis, ça reste une création dont une partie vous appartient. Ainsi je pense qu’en reconnaissant cette part de récolte et de tissage à votre vie comme vôtre, notamment parce que vous avez utilisé le contenu pour vous aider concrètement IRL, on est sur la co-création (impliquant toutes parties aussi bien côté création que côté public) d’une expérience parasociale autodéterminée.
Mais avant d’explorer plus en fond et en débat cette hypothèse observons le parasocial dans le contexte politique : c’est ce qu’on verra la semaine prochaine !
Notes de bas de page
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L’image d’entête est une capture d’écran modifié du youtubeur qui a explosé de rage à propos de Starfield parce que le jeu proposait de choisir ses pronoms. J’ai juste mis des effets dessus. Plus d’infos sur l’enragé : Les gamers en colère sont furieux que les joueurs puissent choisir des pronoms dans Starfield
1 DEI = Diversité, Équité et Inclusion. Trois principes établis pour promouvoir l’inclusion et la lutte contre les discriminations envers des groupes historiquement minoritaires ou minorisés (femmes, LGBT+, personnes racisées et handicapées). Diversité, équité et inclusion — Wikipédia
2 https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-info-culturelle-reportages-enquetes-analyses/assassin-s-creed-shadows-c-est-une-bataille-culturelle-qui-depasse-le-simple-cadre-du-jeu-video-2750191 ou https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/3348099-20220910-non-amazon-trahi-tolkien-integrant-personnes-couleur-casting-anneaux-pouvoir ou
3 https://www.jeuxvideo.com/news/1415838/horizon-forbidden-west-pourquoi-le-visage-d-aloy-interpelle-autant.htm
4 L’extrême droite a aimé la série The Boys sans voir au début que c’était une satire, il a fallu attendre qu’elle montre explicitement des nazis pour qu’ils voient que cela se moquait des gens aux idées nazies https://youtu.be/eHicftTXV-w?si=SNJQBDrclEC-WZC_
5 https://www.francebleu.fr/infos/societe/m-m-s-renonce-a-ses-personnages-trop-politises-selon-la-droite-conservatrice-americaine-5334429
6 https://www.huffingtonpost.fr/culture/article/meme-les-sims-n-echappent-pas-a-la-politique-anti-diversite-de-trump_250222.html
7 Schemer Meltzer (2020) ; Visintint, Voci, Pagotto, Hewstone (2017) ; Pagotto et Voci (2013)
8 Pettigrew (2009) ; Joyce et Harwood (2014).
9 Autisme ; dans l’étude il est dit autisme asperger, mais l’appellation est désormais Trouble du Spectre Autistique à faible sévérité, car le docteur Asperger s’est révélé avoir participé aux tueries de masse des handicapés par les nazis.
10 Vezzali et al. (2015)
11=personnages non jouables
12 Hirshfield et Stotler (2020).
13 Gomillion et Giuliano (2011), Hoffner (2011), Bond, (2018).
14 Glaad (2021)
15 Mcinroy crai (2019) ; Woznicki (2021)
16 Stars et Parksons (2014) ; Rain et Mar (2021)
17 David and colleagues (2002) ; Saleem and colleagues (2019) ; Riles, Varava, (2018)
18 Wills, (1981) ; Buunk & Ybema, (1997) ; Johnson & Knobloch- Westerwick, (2017).
Cartes

Représentation toxique. Une représentation négative peut renforcer les préjugés envers un groupe ciblé, augmenter le sentiments d’être menacé par ce groupe dont on préjuge la dangerosité. Les membres ciblés en viennent à être réellement ostracisé voire attaqués sur la base de ces mauvaises fictions.

★ Imaginaire sécurisant. Imaginer ou voir dans un contenu une rencontre intergroupe positive peut servir de répétition qui diminue l’anxiété, les peurs.

Représentations rejetées. Les personnes qui bénéficieraient le plus besoin de contacts parasociaux positifs peuvent justement éviter les contenus qui les ouvriraient, parce qu’elles ont cette insécurité et vont se tourner vers les contenus qui renforcent leur groupe et leurs croyances.

★ Rencontre modèle. Quand un individu d’un groupe (a) montre sa rencontre avec une personne d’un autre groupe (b), cela diminue les préjugés du groupe A envers B, parce que les A voient un modèle de comportement pour que cela se passe bien avec les B.

★ Groupe accueillant. Quand un groupe accueille comme membre un nouvel individu alors les préjugés de tous ceux qui sont liés au groupe diminuent. L’effort d’accueil doit provenir du groupe.

⬧ Représentation positive. Pour les personnes minorisées, une représentation positive peut soutenir l’estime de soi, ouvrir des possibilités et aider à affronter les discours qui infériorisent.

⬧Co-création. Le parasocial serait une co-création à partir du moment où l’on utilise le contenu, la relation avec le contenu, pour transformer sa propre vie.

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Publié le 14.09.2026 à 10:32
[PS3.1] Les effets de la relation parasociale
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Compenser la solitude ou s’agrandir ?
Dès 1956, Horton et Whol pensaient déjà qu’un sentiment de camaraderie avec l’animateur TV pouvait contribuer au bien-être des personnes, notamment parce que cela pouvait leur permettre d’interagir avec des personnes d’horizons différents. Il n’y voyait rien de pathologique tant que cela ne remplaçait pas la vie sociale des personnes, que ce n’était pas une fuite.
Ainsi, le premier bienfait qu’on imagine au parasocial est qu’il comblerait voire compenserait une forme de solitude. C’est par exemple très présent dans les réponses du sondage qu’on a fait sur YouTube :
« Mais j’imagine que [le parasocial] peut apporter une part de sociabilité à des personnes qui en sont privées ».
« j’ai tout de suite l’image de quelqu’un qui se sent isolé et regarde des streamers/youtubers qu’iel apprécie et ça peut l’aider à se sentir mieux”
“[le parasocial] peut aussi laisser place à de nouvelles formes de rencontre, de compréhension des autres (parfois très différents et éloignés de nous)
« [le parasocial] peut entraîner des biais ou bien une sensation de soutien dans le cas de personnes seules”
“[le parasocial] peut faire beaucoup de bien (j’ai eu de grosses périodes d’isolement social, et je ne sais vraiment pas si j’aurais tenu sans certain•e•s YouTubeur•se•s et streameur•se•s, clairement ça m’a empêché de sombrer)”
Ce qui est très intéressant c’est qu’on le plaque chez autrui, mais pas vraiment sur soi. Et les recherches ont semble-t-il fait ce même mouvement d’imaginer que la solitude amplifiait potentiellement le parasocial, mais ce qu’ils ont découvert est plus subtil.
En 1985, Rubin montrera que le parasocial est corrélé effectivement à la solitude passagère, mais pas à celle chronique. Cela paraît étrange, parce que j’ai l’impression que certaines théories critique des médias de masse voire du divertissement en général nous ont mis en tête qu’on consommait des médias pour compenser notre mal-être : la société moderne m’abîme, je compense en cherchant ce qui me manque dans le divertissement, les médias, le parasocial.
Dans les recherches sur le parasocial on parle d’hypothèse compensatoire, et ce n’est pas une idée qui date de hier : déjà Pascal1 disait qu’on fuyait nos problèmes dans le divertissement et l’agitation des jeux; La Boétie2 disait que les jeux et distractions étaient envisagées comme un détournement massif de nos forces et de nos attentions par les tyrannies, pour nous empêcher de nous rebeller.
Ainsi des critiques des médias (TV, Internet, jeu vidéo), à gauche comme à droite, on pu accuser successivement les médias, surtout de masse ou populaire, de divertissement, d’être à l’instar de la lumière qui attire le papillon : cette attraction finit par absorber toutes ses forces de réflexion, ses capacités à se rebeller3, ou l’empêchant de consommer de meilleures choses pour s’élever dans la société4. Or ce simple résultat que ce n’est qu’une solitude passagère et non une chronique qui est liée au parasocial révèle une autre hypothèse, qu’une des réponses sur youtube illustre bien :
« deja que irl je croule pas sous les amis, j’eprouve pas ce besoin au point de m’investir dans ce genre de chose… »
Autrement dit, pour compenser efficacement une solitude en parasocialisant, encore faut-il avoir les outils et différentes valeurs, voire croyance pour faire en sorte que socialiser, même à sens unique comme dans le parasocial, mène à combler quelque chose, apporter quelque chose. Une solitude profonde, quelles qu’en soient ses causes, pourrait être liée à un problème empêchant même de saisir le social et parasocial comme menant à une forme de bien être. On ne compense que ce qu’on a perdu et qui nous manque, pas ce qui peut nous être inconnu ou qui ne nous manque pas.
Pour donner une image, pour compenser un besoin existentiel de composer de la musique, qui serait bloqué par des conditions d’oppression au travail, encore faudrait-il avoir connu ce plaisir existentiel.
Une autre étude semble aussi montrer que pour parasocialiser, il y a déjà besoin de sentir un intérêt à socialiser : en 2022, Hu rapporte que le parasocial n’est pas lié à la solitude amoureuse, encore moins chez les hommes. Ceux en solitude amoureuse rapportaient moins de parasocial.
Autrement dit, ces résultats montrent que le parasocialiseur semble savoir ce qu’il lui manque, par exemple il est conscient de sa solitude passagère et il la comble partiellement avec l’usage des médias. Là où ceux en solitude profonde n’engagent même pas ce mécanisme qui semble demander des façons de faire soit qu’ils ignorent, soit peut-être qu’ils n’aiment pas, ou qui ne leur apporte rien.
Ceci étant dit, on pourrait maintenir l’hypothèse compensatoire avec d’autres recherches. Par exemple, l’étude de Berail 2019 montre que la solitude et l’anxiété sociale étaient prédictives d’une augmentation de l’interaction parasociale, et que celle-ci prédisait à son tour une plus grande dépendance à YouTube.
On trouve aussi beaucoup de liens du parasocial avec des schémas d’attachement anxieux5. L’attachement anxieux provient d’une enfance dont la chaleur et la fiabilité des figures parentales étaient inconstantes, ainsi l’individu a développé un besoin intense d’intimité, de validation et de réassurance de la part de ses partenaires. Ces personnes à l’attachement anxieux recherchent constamment de l’attention pour se sentir en sécurité dans leurs relations, ce désir étant plus grand que chez leur partenaire. Ces individus ont un manque de confiance chronique dans l’avenir de la relation, une peur du rejet qui les pousse à rechercher des preuves d’affections répétées. Ainsi en toute logique, ceux dans cet attachement rapportent un niveau d’interaction parasociale plus élevé6, des relations parasociales plus fortes7, des niveaux de détresse plus élevés en cas de rupture parasociale8.
Dans le même esprit, le fait que la société discrimine et écarte certaines personnes, fait que l’attachement est rendu plus difficile d’accès à celles-ci, donc elles développent plus de parasocial. Par exemple, les chercheurs9 trouvent que le lien entre solitude et liens parasociaux est davantage lié chez les LGBT+.
Ainsi des commentateurs politiques pourraient saisir ce résultat pour nous dire que c’est la preuve qu’effectivement la société bousille les gens (via la solitude dans un monde capitaliste, via l’anxiété sociale ou des schémas alimentés par nos structures oppressantes et les discriminations). Ils nous diraient que le media parasocialisateur permettant de compenser les dégâts empêcherait alors les individus de chercher à changer les choses parce qu’ils sont trop occupés à être « addicts » à cette maigre compensation.
Pourtant cette dépendance médiatique fonctionne comme celle qu’on a décortiquée sur les jeux vidéos10, il manque des éléments à cette réflexion politique faisant passer la compensation pour mauvaise, car anti-révolutionnaire11 ou anti-développement personnel12. Dans le trouble d’usage des jeux vidéos, il y a une combinaison d’environnements sociaux où il est impossible pour l’individu de combler ses besoins fondamentaux13, couplés à des problèmes de compétences socio-émotionnelles14. Or ce problème de compétence socio-émotionnelle accroît l’impossibilité de trouver ce qui comble IRL et peut effectivement être imputé originellement à des environnements sociaux qui n’ont pas permis d’apprendre celles-ci, notamment en diffusant des croyances individualistes verticales qui montent les gens les uns contre les autres. Mais alors, qu’est-ce qui permettrait à la fois un apprentissage relationnel ainsi qu’un un changement de croyances ? Les relations parasociales ! Et c’est qu’on verra juste après.
Autrement dit, pointer du doigt cette compensation comme un mal pour la société revient à accuser le doliprane d’accentuer des douleurs paralysantes, parce qu’on ne regarderait que l’état de la personne pendant qu’elle l’avale et pas quand le médicament a été pleinement digéré et peut être actif.
De plus, en explorant l’addiction aux jeux vidéos, on apprend que les joueurs addicts ne prennent plus aucun plaisir aux jeux, aucun sens, aucun apport. La situation de ce genre d’addiction n’est pas une compensation, elle est juste un espace-temps à moindre dégâts par rapport à d’autres situations. Et à l’inverse, ceux qui ont un rapport raisonnable au média sont justement ceux qui n’ont pas besoin de fuir des environnements sociaux sapants, au contraire ces environnements les comblent : ils ne jouent absolument pas pour compenser, mais parce que cela leur apporte quelque chose de plus. Autrement dit, il vont vers le médium non pas en affamé par la société, cherchant à survivre, mais pour croître. Alors que l’addict restant affamé, qu’importe sa surconsommation du média, ne peut pas croître.
Si on reste sur une théorie de gauche du divertissement comme compensation, si les gens y restent devant de façon problématique, c’est peut-être parce que le média est un territoire juste assez sympa pour ne pas les détruire davantage, mais il n’y resterait pas aussi accroché si celui-ci réussissait à les nourrir, donc les compenser a minima. Or pour cela, il faudrait qu’ils aillent suffisamment bien au quotidien.
Les théories de droite que j’ai trouvée à ce sujet15 considèrent le divertissement populaire comme une tyrannie, et ils accusent non pas les divertissements ou la société, mais les gens qui seraient trop bêtes, trop stupides, trop « primitifs »16 pour chercher à s’élever dans une hiérarchie sociale avec de « bons » loisirs. Si les gens vont mal, ce serait parce qu’ils ne savent pas choisir des activités et loisirs studieux comme le font les classes supérieures et que c’est ce qui les font rester au ras des pâquerettes. Dans cette réflexion, il y a une ignorance totale de ce qu’est l’expérience de la pauvreté (voire même des conditions de vie des classes moyennes), du surmenage des salariés, et des limites que les conditions posent dans l’équation. Rien de scientifique n’arrive à justifier un tel raisonnement, sauf à détourner et faire mentir les recherches et les propos des intellectuels ayant traité ces sujets17.
Selon l’hypothèse de la compensation, le parasocial adviendrait parce que les gens ayant des problèmes de besoins non résolus — pas excessivement frustrés — trouvent une compensation utile en parasocialisant avec des figures médiatiques. Du genre « La vie m’aurait abîmé avec des environnements sociaux malsains, qui m’ont fait développé un style d’attachement anxieux, ma queerness ou le fait d’être racisé étant synonymes de risques voire d’épisodes de rejet et d’ostracisation ou d’agression, difficile d’aller vers le monde en toute confiance, alors je développe une relation parasociale avec diverses figures pour compenser la solitude. Mais les problèmes persisteront puisque les facteurs sociaux n’auraient pas été réglés, le racisme et les lgbtphobie ayant pignon sur rue et se nichant dans l’attaque des droits, donc je suis fautif de me complaire dans le parasocial, cette arnaque capitaliste ». Voilà ce qui peut être pensé chez une certaine gauche. Et si je pense le problème à droite, ça va plus vite : « je parasocialise avec un divertissement de primitif parce que je suis trop con d’occuper mon temps ainsi alors qu’apprendre par cœur des citations de classiques, voyager à travers le monde, faire du golf pourrait me faire grimper dans la hiérarchie sociale parce que c’est plus “méritant” ». Évidemment tout non-accès à l’argent et au temps disponible que ça requiert est aussi de ma faute de « primitif » qui ne fait pas assez d’efforts.
Seulement voilà, l’hypothèse de compensation n’expliquant pas tout ce qui se passe dans le parasosocial et donnant parfois des résultats qui semblent s’y opposer18, les chercheurs ont proposé le concept d’élargissement de soi pour comprendre le parasocial.
Le parasocial plus que de compenser ponctuellement une solitude, pourrait permettre de s’éloigner de la réflexion sur soi, du stress, des problèmes, en s’immergeant dans un autre univers. Autrement dit, on met la vie habituelle sur pause pour se téléporter dans un nouvel univers, et de ce voyage on en reviendrait avec plus de choses pour s’aider, parce qu’on est soi-même devenu « plus ».
Par exemple, en 2021, Johnson montre que les menaces sur l’identité peuvent accroître la sensibilité aux récits, car ceux-ci élargissent temporairement les frontières du soi, détournent l’attention des menaces qui pèsent sur l’identité réelle. On élargit son identité en vivant dans une réalité différente.
Et effectivement, on trouve de fortes corrélations du parasocial avec le fait d’être transporté dans une histoire, ce transport est connu pour amener des changements significatifs dans les connaissances, les attitudes et les croyances des personnes19. Autrement dit ce n’est pas qu’une compensation où l’individu arrive en -1 d’humeur, d’état d’esprit et se ramène à 0 de façon transitoire, retombant à -1, car le problème perdure. Non, ici il peut arriver en -1 ou 0 et repart avec +1 voire davantage, l’empêchant de retomber sous le 0, car cela lui donne un outil, un élément supplémentaire qu’il va utiliser IRL pour résoudre les problèmes, y compris personnels, sociaux et d’ordre politique. Ainsi, les fans en parasocial positif, disant que tel contenu les a sauvés ne sont pas dans une exagération, il s’est bien produit un phénomène qui les a aidés, plus qu’une simple compensation.
Par exemple Derrick, en 2013, montre que se plonger dans un univers après avoir exercé une maîtrise de soi et lors d’épuisement, restaure la maîtrise de soi et de l’humeur. Mais les adeptes du divertissement comme détournement compensatoire pourraient encore y voir la confirmation de leur hypothèse, puisqu’en premier lieu il y a effectivement un environnement social qui a épuisé les forces de l’individu et c’est ça le problème. Je suis d’accord, mais si la personne de ce moment divertissant avec parasocial en ressort à la fois réparé et étant plus que ce qu’elle était avant, ce n’est pas qu’une compensation, mais une richesse à comprendre, car ce + pourrait être un prequel à l’esprit révolutionnaire que vous attendez. Et si vous êtes de droite, vous devriez aussi voir l’intérêt de ce plus comme potentiel de développement personnel20.
Alors, explorons de quoi peut être composé ce soi élargi et je ne vais pas faire de suspens, l’expérience parasociale est liée à une meilleure estime de soi21, une réduction des préjugés22, un empuissantement des minorités23, une meilleure sensibilisation aux problèmes de santé physique et psychologique (et donc une diminution de la marginalisation et des préjugés des personnes concernées)24, davantage d’engagements sociaux et politique25. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai eu l’impression d’avoir été complètement manipulée par les vulgarisations au sujet du parasocial qui ne nous ont mis en tête que les points négatifs : cela nous empêchait de jeter un œil sur une source potentielle de pouvoir de progrès social libérateur, tant sur le plan collectif que personnel. On va essayer de « compenser » ça.
Ceci étant dit, cela ne veut pas dire que tous les contenus qu’on a cités ou vus sont « faux », manipulateurs et qu’ils ne relèvent pas des problèmes bien réels. On les verra au fur et à mesure, mais pour l’instant continuons à explorer les effets du parasocial en nous attardant sur l’estime de soi, qui est un sujet plus social qu’il n’y paraît.
L’estime de soi
Avant d’entrer dans le sujet, clarifions la notion d’estime de soi avec les vidéos de Psykocoac à ce sujet :
Si vous ne pouvez pas voir, ci-dessous je vais résumer les points qui vont nous intéresser pour voir en quoi le parasocial joue sur cette question.
L’estime de soi est simplement l’évaluation que l’on fait de sa propre valeur. Elle peut être globale ou spécifique à un domaine (corps, travail, etc.), elle est une question de valeur personnelle.
Ce n’est pas la confiance en soi, qui elle, est l’évaluation de ses capacités ou compétences. On pourrait avoir confiance en ses capacités « je peux réussir à faire un bon score à Tetris » tout en ayant une mauvaise estime de soi « je suis moins que rien », et inversement « je pourrais ne jamais réussir à avoir un score correct à Tetris » tout en se disant « ça va je suis une personne qui vaut autant que les autres ».
L’estime de soi n’est pas à confondre avec le narcissisme :

Le narcissisme implique aussi de nier ses propres aspects négatifs, avoir un manque d’empathie, et le sentiment de valoir plus que les autres. Alors que la personne à haute estime de soi ne se croit pas pour autant supérieure aux autres, accepte la critique, peut se mettre à la place d’un autre et agir en conséquence, etc.
Les chercheurs ne sont pas complètement d’accord sur la façon dont l’estime de soi se construirait : soit ça se ferait en interne, en faisant la somme de nos réussites, de nos compétences et de notre sentiment d’efficacité personnelle, soit ça serait dépendant du regard des autres. Autrement dit, que l’estime soit bonne ou mauvaise, elle serait partiellement le reflet de la façon dont nous avons été traités par le passé. Elle pourrait aussi être un mécanisme de calcul de notre rang au sein des groupes sociaux, ainsi plus on se sentirait bas dans les hiérarchies, plus l’estime serait faible et inversement. Cependant, attention entre l’affirmation explicite et le ressenti intérieur, il peut y avoir une différence : par exemple, les hommes peuvent affirmer une haute estime, car ils se sentent plus mis en avant, mais ce n’est pas forcément un reflet fidèle de ce qu’il y a à l’intérieur.
On sait néanmoins que la bonne estime est liée à la satisfaction des besoins fondamentaux, la capacité à prendre soin de son propre bien être, et le fait de pouvoir agir selon ses propres règles pour soi-même, autrement dit son autodétermination plutôt que les pressions extérieures. À noter que c’est lié à une intégration réussie dans un groupe, mais contrairement à ce que les chercheurs ont cru pendant des années, l’estime de soi ne pousse pas en soi à s’intégrer au groupe.
L’estime de soi serait donc un mélange de confiance en soi (gestion des succès/échecs) et de dignité (respect de soi-même). Elle a pour conséquence une meilleure affirmation de soi et une plus grande capacité à surmonter les épreuves.
Ce ne serait pas un bouton sur lequel appuyer pour aller bien : c’est un résultat complexe d’une opération entre nos compétences, nos relations sociales, nos besoins et de notre position dans la société. Ainsi, augmenter artificiellement l’estime de soi n’augmente pas la réussite scolaire ou la performance. Mais ceux qui réussissent ont statistiquement une meilleure estime d’eux-mêmes, car une bonne estime de soi permet de mieux encaisser les échecs et de continuer à essayer, là où une faible estime pousse à l’abandon pour éviter de souffrir à nouveau. Une basse image de soi peut mener à procrastiner et à être moins motivés, parce qu’on adopte des comportements qui valident l’image qu’on a de nous-mêmes (théorie de la self verification) et on est plus motivé par les environnements ou actions qui correspondent à l’image de nous même (motivation sélective).
Une bonne estime de soi est également en lien avec le fait d’avoir de bonnes relations : cela permet de ne pas surestimer le risque de rejet ou d’abandon, favorise l’ouverture aux autres. Se sentir valable rend plus enclin à s’affirmer, à écouter les autres et à exprimer ses émotions sans peur du jugement. Et contrairement aux idées reçues, une haute estime de soi réduit les comportements antisociaux, car c’est souvent la remise en question d’une identité fragile (faible estime ou narcissisme) qui génère de la violence.
Une bonne estime de soi favorise la satisfaction professionnelle, non pas en augmentant le salaire, mais en poussant à choisir des postes offrant plus d’autonomie et de liberté d’organisation. Elle peut aussi amener à de meilleurs comportements de santé (sport, activité physique), souvent grâce à un support social plus solide.
L’estime de soi ne doit pas être vue comme l’alpha et l’oméga de la vie. Elle fonctionne plutôt comme une huile qui fluidifie les différents aspects de l’existence et leur permet de se développer harmonieusement. Ainsi, se focaliser uniquement sur le travail de l’estime de soi peut être contre-productif. Les chercheurs suggèrent que pour l’améliorer, il est souvent plus efficace de modifier concrètement d’autres aspects de sa vie plutôt que de s’attaquer directement au sentiment d’estime de soi lui-même.
Dans sa troisième vidéo, Psykocoac donne des pistes concrètes pour sortir de la faible estime de soi. Le but va être de casser ce cercle vicieux de la basse estime :
- Ligne de base négative : « Je suis nul ».
- Prédictions négatives : « Je vais rater mon oral ».
- Conséquences réelles : Le stress entraîne des comportements inadaptés (parler trop bas, bégayer) qui provoquent un échec effectif.
- Confirmation : L’interprétation négative de cet échec vient renforcer la ligne de base initiale.
Donc pour casser ce cercle vicieux, on peut :
⬤ Définir qui on est : plus une personne définit clairement qui elle est, meilleure est son estime d’elle-même. Une identité cohérente sert de protection contre les remarques extérieures. Et cela passe par changer la ligne de base, les croyances telles que « je ne serais jamais assez bien ».
⬤ Être cohérent dans son identité plutôt que de viser le statu quo : L’important n’est pas de ne jamais changer, mais que le récit que l’on fait de sa vie soit cohérent. Le doute sur sa propre identité rend beaucoup plus vulnérable aux jugements d’autrui.
⬤ Obtenir des preuves réelles de notre valeur plutôt que de s’autopersuader qu’on a de la valeur : cela va passer par chercher à atteindre des objectifs concrets et réalistes dans divers domaines, par exemple tenter d’avoir une bonne note dans telle matière, travailler pour et l’avoir sous nos yeux.
⬤ Issu de mon travail sur l’autodétermination, je rajouterais ici qu’on peut changer ses croyances (pour soi ou pour autrui), sortir du cercle vicieux en s’aidant du champ lexical du possible et des possibilités, ainsi que du mode conditionnel : « je pourrais… », « il est possible de… », « on pourrait… », « si… alors je peux… » . L’avantage de reformuler les problèmes avec le champ des possibles et au conditionnel force à déceler toutes les possibilités variées d’une situation et son propre rapport à celle-ci. Cela amène à penser aux actions concrètes et variées qu’on pourrait tester.
Comme l’autodétermination est en lien avec une estime de soi suffisamment bonne, vous pouvez aussi la susciter chez autrui avec le langage orienté vers les possibilités et non vers les contrôles et les impossibilités. Évidemment ça ne marchera pas si ce sont des pseudos possibilités et que vous exercez des manœuvres contrôlantes par ailleurs


Le parasocial et l’estime de soi
En quoi alors le parasocial pourrait avoir un quelconque lien avec l’estime de soi, se situant dans un espace relationnel aux caractéristiques pourtant « irréelles » et n’allant que dans un sens ?
Les chercheurs26 expliquent que la relation parasociale peut renforcer l’estime de soi en permettant aux individus d’assimiler les caractéristiques de la figure médiatique, en augmentant le sentiment d’efficacité personnelle, en favorisant le sentiment d’appartenance, en valorisant la relation perçue, en établissant un lien avec d’autres personnes ayant un même parasocial.
Par exemple, Derrick (2009) montre que s’il y a une faible estime de soi, le visionnage de série préférée procure un sentiment d’appartenance, ce qui atténue les menaces sociales pesant sur leur estime de soi. À mon avis, cela permet de se sentir appartenir au groupe de fans de Twin Peaks par exemple, donc un sentiment d’appartenance menant à des relations facilitées par ce point commun de discussion. Non seulement ce revisionnage nous permet de ne pas nous sentir seuls, mais il nous rappelle un point sur notre carte d’identité sociale (être l’un des nombreux fans de Twin peaks), ainsi que sur des points personnels. Par exemple, dans cette conférence :
Un homme raconte comment il s’est reconnu dans la vie du personnage de Laura Palmer de Twin Peaks, et comment cela l’a littéralement aidé et donner de la force pour attendre le moment où, enfin adulte, il pourrait fuir une famille toxique.
Ainsi en 2008, Derrick montre que lorsqu’une personne à faible estime de soi écrivait sur leur célébrité appréciée, elle rapportait ensuite plus de similarité entre leur moi réel et leur moi idéal : c’est important parce que les personnes à basse estime de soi tendent à avoir un écart important entre la personne qu’elles pensent être et celle qu’elles souhaitent devenir, là où il y a peu de différence entre les personnes à haute estime.
Dans une autre expérience (Brown, 2015), si on dit aux participants de se rappeler d’un proche qui aime la même figure médiatique que nous, l’estime de soi grimpe. Dans le même ordre d’idées, si on dit aux participants que leurs émissions préférées est appréciées en général, alors l’estime de soi est comblée. Ce n’est pas le cas si l’avis général est dit neutre ou impopulaire. Ainsi cette expérience montre à quel point l’estime de soi est sensible aux indices sociaux, car quand l’appréciation est partagée, cela nous valide socialement, ce qui fait qu’on s’estime mieux.
On peut d’ores et déjà imaginer à quel point cela pourrait faire se sentir mal, isoler ou offrir un défi supplémentaire à l’estime de soi d’avoir des goûts qui sont impopulaires, peu partagés ou pire vus et considérés comme honteux dans nos environnements sociaux proches ou distants (par exemple des médias entiers qui vilipendent tout un genre de musique voire d’autre média, comme cela a été le cas pour le jeu vidéo, encore pas mal dénigré). Comme on s’identifie à l’œuvre, de façon sociale et/ou personnelle, qu’elle soit rejetée, peut nous faire nous sentir rejetés. Certains jeunes pourraient alors se forcer à changer leurs goûts pour opter pour ceux qui sont communément valorisés par leurs camarades. Ils pourraient arriver à aimer l’œuvre populaire, n’en étant éloigné que par méconnaissance ou mépris, blocage de leurs autres environnements (des parents qui par exemple vilipendaient les jeux vidéo ou un genre de musique), mais ça pourrait aussi continuer à les débecter même après les avoir testé. Ce désamour est assez particulier et la personne peut devenir antifan : autrement dit, le désamour construit tout de même qui on est, ce qui peut aider à l’estime de soi, si ce désamour amène à chercher vraiment ce qu’on aime et auquel on s’identifie.
On pourrait croire que le parasocial est néfaste pour l’estime de soi, parce que l’on connaît aussi les dommages, notamment liés aux réseaux sociaux, de n’avoir que des figures de références qui semblent tout réussir, être parfaites en compétences, physiques et sociales sur Instagram, ce qui renverrait un miroir négatif sur notre vie, bref révéler à quel point on est nul sur ces points. C’est effectivement le cas lorsqu’on prend le contenu de ces figures médiatiques comme point de comparaison sociale, l’estime de soi en prend un sacré coup.
Mais dans l’expérience parasociale, le fan n’est pas dans la comparaison sociale, il est dans ce que les chercheurs nomment l’assimilation à soi : quand on est dans une relation étroite avec quelqu’un, qu’on n’est pas narcissique, on peut ressentir une joie, une fierté quand il partage ses réussites, comme si c’était les nôtres. C’est ce moment de célébration avec cet ami proche qui vient d’avoir son diplôme ou ce poste rêvé, vous ressentez sa joie comme si c’était la vôtre, et ça l’est d’ailleurs, parce que vous festoyez. C’est exactement cette assimilation à soi, qui demande des capacités empathiques, qui fait qu’on ressent parfois même plus de satisfaction à offrir des cadeaux qu’à en recevoir, parce que la joie de l’autre nous rend encore plus joyeux, dans un échange constant et fluide d’émotions qui n’ont plus de barrières individuelles, mais se vivent démultiplier en collectif.
C’est comme ce qui se passe dans un échange social classique où des compétences socio-émotionnelles sont actives : (Moïra Mikolajczak, Les compétences émotionnelles)

Plus la relation est étroite et intime, plus il y a assimilation (Aron 1991) et plus c’est éloigné plus y a un effet de contraste (Dijksterhuis, 1998).
Eh bien tout ceci peut aussi être vécu avec des relations parasociale, puisque la relation a effacé les critères de distance qu’il y a pu avoir au début, comme on l’a vu juste au-dessus avec l’homme qui s’identifie à Laura Palmer à cause de conditions de vie commune, cette assimilation ayant pu lui fournir une force dont il avait besoin pour tenir bon et se libérer.
Même si avec le parasocial on est dans un espace temps de sociabilité qui semble être peu concret, notre identité (sociale et/ou personnelles) et nos capacités socio-émotionnelles peuvent se construire, se raffermir ou croître dans ce rapport parasocial.
Par exemple, Aubre (2018) et Tukachinsky Forster (2021) montrent que les jeunes mères trouvent du répit dans la romance parasociale, notamment parce que cela les reconnecte à leurs identités romantiques et sexuelles que la maternité tend à écarter pour des raisons de temps, de pressions et normes sociales. Idem dans le veuvage, la romance parasociale permet de retrouver une nouvelle identité sexuelle en dehors des relations précédentes. Pour les jeunes, cela permet de se préparer à des relations amoureuses.
Dans la baisse d’estime de soi, le sentiment d’efficacité personnelle est entaché ; or on voit que la connexion parasociale peut littéralement fournir ce sentiment d’efficacité personnelle. Par exemple, Tian et Yoo (2015) montrent que l’émission biggest loser a amené à plus d’efficacité personnelle ; Hoewe & Sherrill (2019) ont montré que la présence de femmes politiques dans les séries augmente le sentiment d’efficacité personnelle politique.
La connexion à des contenus peut amener à une comparaison sociale assez sapante pour l’estime de soi, mais dans le cas de l’expérience parasociale, il y a de la place pour une assimilation à soi. Ce qui va éveiller tout d’abord des émotions positives partagées avec la star, ainsi que des opportunités de connexions réelles facilitées avec d’autres fans, ce qui va combler le sentiment d’appartenance, et le sentiment d’efficacité personnelle. Ces différents amours, ces différentes relations parfois fortes, se connectent à nos identités sociales et personnelles, nous rapprochant de qui on veut être, et nous fournissant même des éléments de force pour l’être IRL.
Ainsi, au vu de tous ces bénéfices, l’affront contre les fans, leur ridiculisation, leur pathologisation, alors qu’ils sont capables d’une assimilation magnifique (car totalement signe d’une empathie fonctionnelle tant au niveau cognitif qu’affectif ) paraît hautement suspicieux.
Les connexions parasociales ne se contentent pas d’être un boost sur l’estime de soi, mais de façon encore plus épique, elles aident à notre autodétermination, à se sentir plus chez soi dans l’existence, avec des buts plus clairs guidés par des identités sociales et personnelles qui ont pu croître : pourquoi ridiculiser ça ? Pourquoi mettre la honte sur ces fans ?
Peut-être que c’est parce qu’il y a encore un autre bénéfice à ces liens parasociaux, qui idéologiquement peut ne pas plaire du tout à certains partis intolérants : la diminution des préjugés.
La suite : [PS3.2]Quand le parasocial diminue les préjugés – Hacking social
Notes de bas de page
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La bibliographie complète est disponible ici :
1 Fragment Divertissement n° 4/ 7 — Papier original : RO 139, 210, 209, 217-2 et 133 Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Divertissement n° 186 p. 53 à 57 v°/ C2 : p. 76 à 81 Éditions de Port-Royal : Chap. XXVI — Misère de l’homme : 1669 et janv. 1670 p. 203-217/ 1678 n° 1 à 3 p. 198-211 Éditions savantes : Faugère II, 31, II/ Havet IV.2/ Michaut 335/ Brunschvicg 139/ Tourneur p. 205-3/ Le Guern 126/ Lafuma 136/ Sellier 168 https://www.penseesdepascal.fr/Divertissement/Divertissement4-moderne.php
2 La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576
3 On trouve ce genre de sous-texte dans les ouvrages de La Boétie, mais aussi chez des intellectuels utilisant des prismes marxistes, par exemple : Bellefleur, M. (1981). Travail et loisir : du loisir antique au loisir contemporain. Philosophiques, 8 (2), 303–341. https://doi.org/10.7202/203172ar ; Divertir pour dominer 1, éditions l’échappée, 2010
4 On trouve cette interprétation dans des ouvrages à droite comme ceux de Babeau.
5 Théorie de l’attachement de Bowlby (1969).
6 Cole & Leets (1999)
7 Greenwood (2008)
8 Cohen (2004)
9 Bond (2018), McCutcheon (2021), Woznicki (2021)
10 Quantifié par le fait de ne faire que ça de sa journée, allant jusqu’à parfois 16 h par jour de jeux.
11 Plus présent dans une certaine gauche.
12 Plus présent dans une certaine droite, couplé avec des questions de mérite, d’efforts, de réussir à gagner une certaine compétition.
13 Besoin de proximité sociale (se sentir connecté et important pour les autres), besoin d’autonomie (pouvoir prendre ces choix et décisions), besoin de compétence (pouvoir se sentir agir efficacement), cf Self-determination Theory, Deci et Ryan (2017).
14 Extrait de ETP où j’explique plus longuement la notion. Il s’agit de cinq compétences : capacité à identifier, à comprendre, à exprimer, à réguler et à utiliser ses émotions ou celles d’autrui. Ces compétences sont dites également sociales, car elles facilitent les interactions sociales positives, la résolution des conflits, la compréhension de l’environnement social, la résolution de problèmes dans l’environnement social voire sa modification, son évolution. À l’inverse, des lacunes dans ces compétences rendent difficiles les interactions, les relations, la compréhension des environnements et l’action sociale positive. L’humain étant un animal social, il a plus de bien-être et une meilleure santé avec de bonnes compétences socio-émotionnelles. Car elles lui permettent de mieux se connecter positivement à autrui. Ces compétences ne sont pas innées, elles peuvent se développer, s’améliorer, s’apprendre, évoluer ; voire parfois être sapées, brisées, entravées (par des traumatismes par exemple).
• L’identification est la capacité de repérer et nommer l’émotion en soi et/ou de la repérer et la nommer chez autrui.
• La compréhension est la capacité à comprendre les causes et les conséquences de l’émotion en soi et/ou d’en comprendre les causes et conséquences chez autrui.
• L’expression consiste en la capacité d’exprimer son émotion d’une façon socialement acceptable et/ou de permettre aux autres d’exprimer leurs émotions.
• La régulation est la capacité de gérer les émotions ou le stress lorsqu’ils sont inadaptés au contexte et/ou d’aider les autres à gérer leurs émotions et leur stress.
• L’utilisation consiste à utiliser ses propres émotions pour accroître son efficacité dans un domaine, une situation ou/et d’aider les autres à utiliser leurs émotions pour accroître leur efficacité dans un domaine.
15 Babeau, la tyrannie du divertissement
16 Ce sont les termes de Babeau, pas les miens.
17 J’en reparlerai un de ces jours dans un ouvrage.
18 Que les solitaires chroniques aient moins de parasocial, alors qu’on pourrait imaginer que par besoin de compenser ils en aient beaucoup plus
19 On reviendra sur la question du transport plus tard, mais si vous êtes curieux ou suspicieux, voici quelques sources sur le sujet : dans Slater, Ewoldsen et Woods (2018), les relations parasociales avec les personnages et les acteurs sont fortement corrélées à la transportabilité (la tendance habituelle à être transporté dans une histoire), avec .71 de corrélation entre parasocial, les personnages d’une histoire et le transport et, .63 entre parasocial, acteurs et transport. Silver et Slater (2019) ont répliqué l’expérience avec les mêmes résultats, de très fortes corrélations. On trouve aussi d’autres études telles que : Murphy, Frank, Moran et Patnoe-Woodley (2011) ; Wong, Lookadoo et Nisbett (2017 ; Nisbett et Schartel Dunn (2021) ; Murphy, Frank, Moran et Patnoe-Woodley (2011) ; Liebers et Schramm (2017) ; Green et Brock (2000) ; Brown (2015)
20 Je précise cela parce que je me mets à la place de personnes dans une même perspective que celle de Babeau, mais factuellement ce qui se passe dans un parasocial qui élève n’a rien de l’effort personnel, mais est totalement social, impliquant la participation active de plusieurs parties sociales, parfois immenses dans le cas de grosses productions.
21 Idem, je vais en parler dans les chapitres suivants, mais si vous êtes curieux ou suspicieux vis-à-vis de cela, vous pouvez d’ores et déjà fouiner dans ces recherches : Derrick, Gabriel & Tippin (2008) ; Young, Gabriel & Sechrist (2012) et Young, Gabriel & Hollar (2013) ; Derrick, Gabriel & Hugenberg (2009 ; Knowles (2013) et Knowles & Gardner (2012) ; Ward (2004) ; McCullough et al. (2021) ; Brown et al. (2015) ; Keaton, Gearhart & Honeycutt (2014)
22 Idem, je vais en parler dans les chapitres suivants, mais si vous êtes curieux ou suspicieux vis-à-vis de cela, vous pouvez d’ores et déjà fouiner dans ces recherches : Schiappa, Gregg & Hewes (2005, 2006), Bond (2021) , Massey, Wong & Barbati (2021) , Vezzali et al. (2015), Alrababa’h et al. (2021), Kim & Harwood (2020), Breves (2020), de Groot et al. (2022)
23 Idem, je vais en parler dans les chapitres suivants, mais si vous êtes curieux ou suspicieux vis-à-vis de cela, vous pouvez d’ores et déjà fouiner dans ces recherches : Gomillion & Giuliano, 2011 , Woznicki et al., 2021, Bond, 2018, Tukachinsky Forster, 2021, McInroy & Craig, 2017, Ward, 2004, (David et al., 2002, McCullough et al., 2021, Abrams & Giles, 2009), Lotun et al., 2022, Moyer-Gusé et al., 2019
24 Ici j’en parlerais moins, d’une part car le sujet m’est trop sensible en raison d’engagement IRL à ces sujets donc je vous laisserais le soin d’explorer vous-même le sujet ici : Wong, Lookadoo et Nisbett (2017) : cette étude sur Demi Lovato et son trouble bipolaire montre que plus l’interaction parasociale (PSI) est forte, plus les stéréotypes négatifs et le désir de distance sociale envers les personnes bipolaires diminuent ; Lotun et al. (2022) : une recherche menée sur des créateurs YouTube révélant un trouble de la personnalité borderline (TPB) démontre que la création d’un nouveau lien parasocial réduit significativement les préjugés explicites et l’anxiété envers les personnes souffrant de troubles mentaux ; Hoffner et Cohen (2018) : suite au décès de Robin Williams, les fans ayant une relation parasociale (PSR) forte avec lui ont rapporté une distance perçue moindre envers les personnes souffrant de dépression clinique et une plus grande volonté de chercher un traitement professionnel ; Jain, Pandey et Roy (2017) : l’étude sur la célébrité de Bollywood Deepika Padukone montre que le lien parasocial avec elle après sa révélation sur sa dépression a augmenté les intentions des spectateurs de chercher de l’aide et leur sentiment d’auto-efficacité face à la maladie ; Hoffner et Cohen (2012) : l’analyse des fans de la série Monk, dont le personnage principal souffre de troubles obsessionnels compulsifs (TOC), montre que l’attachement au personnage influence positivement les perceptions et les comportements liés à la santé mentale ; Rasmussen et Ewoldsen (2016) : ils ont montré que la confiance accordée au Dr. Phil via une relation parasociale encourageait les téléspectateurs à envisager des traitements de santé mentale pour eux-mêmes ou leurs enfants ; Brown et Basil (1995)/Casey et al. (2003) : l’annonce de la séropositivité de Magic Johnson a eu un impact massif sur la connaissance du VIH/SIDA, augmentant les discussions sur le sujet et les taux de dépistage, particulièrement chez ceux qui s’identifiaient fortement à lui ; Kosenko et al. (2016) : l’étude de « l’effet Angelina » (Angelina Jolie), la force de la PSR avec l’actrice a prédit l’intention des femmes de se faire dépister pour les mutations génétiques liées au cancer du sein, car le lien parasocial rend le risque « plus réel » ; Myrick et Willoughby (2021) : après que Tom Hanks a révélé avoir contracté le COVID-19, les individus ayant un lien fort avec lui ont montré une plus grande intention d’adopter des comportements de prévention (masque, distanciation), l’acteur agissant comme un “canari dans la mine” pour son audience ; Moe (2012) : la recherche sur Michael J. Fox montre comment son plaidoyer public pour la maladie de Parkinson a permis de sensibiliser le public et de lever des fonds en utilisant son capital de sympathie parasociale ; So et Shen (2016) : des récits mettant en scène des personnages souffrant de maladies sexuellement transmissibles (MST) ont réduit la distance sociale envers les malades et augmenté la perception du risque personnel chez les spectateurs
25 Idem, je vais en parler dans les chapitres suivants, mais si vous êtes curieux ou suspicieux vis-à-vis de cela, vous pouvez d’ores et déjà fouiner dans ces recherches : Nisbett et Schartel Dunn (2021) ; Gabriel et al. (2018) ; Paravati et al. (2020) ; Wen et Cui (2014) ; Hoewe et Sherrill (2019) ; Levy (1979) ; Bond (2021) ; Bae, Brown et Kang (2010)/Bae et al. (2011) ; Chattoo et Feldman (2017) ; Tukachinsky et al. (2019) ; Beck et al. (2014) ; Brown et Basil (1995) ; Kosenko et al. (2016)
26 Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)
Cartes
⬤Définir qui on est : plus une personne définit clairement qui elle est, meilleure est son estime d’elle-même. Une identité cohérente sert de protection contre les remarques extérieures. Et cela passe par changer les croyances telles que « je ne serais jamais assez bien ».

⬤ Agir en cohérence. L’important n’est pas de ne jamais changer, mais de prendre des décisions qui restent reliées au récit que l’on fait de sa vie. Le doute sur sa propre identité rend beaucoup plus vulnérable aux jugements d’autrui.

★ Chercher des preuves réelles de notre valeur plutôt que de s’autopersuader qu’on a de la valeur : cela va passer par chercher à atteindre des objectifs concrets et réalistes dans divers domaines.

★Point commun, pour faciliter les relations on peut rechercher les points communs et les mettre en avant, car on (para)socialise plus rapidement avec ceux qui nous ressemblent : cela diminue l’incertitude.

La comparaison sociale avec les célébrités peut déprimer ; mais si cela advient c’est signe qu’il n’y a pas de relation parasociale de qualité avec elle. A la place, on peut passer son chemin ou chercher à se lier.

⬧ Assimilation à soi. On peut vivre les émotions d’autrui exactement comme si c’était les nôtres.

⬧ Parasocial empuissantant. Certaines expériences parasociales augmentent le sentiment d’efficacité personnelle, y compris politique.

★Téléportation élargissante. Plutôt que fuir, se téléporter dans un récit permet d’élargir son identité, élargir les frontières du soi, en vivant dans une réalité différente. C’est plus qu’une compensation, c’est une augmentation.

⬧ Parasocial réparateur. Certaines relations parasociales aident à reconstruire une continuité de soi après des changements, des difficultés, des ruptures de liens.

Cet article et ses suites sont disponibles intégralement ici :
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Publié le 07.09.2026 à 10:09
[PS2] Définir et mesurer le parasocial
Cet article est la suite de : [PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques
La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial
Ce dossier est disponible aussi :
en livre papier : Parasocial Livre
- 🗏 en pdf : Parasocial-HS.pdf
Définition
Pourquoi les spectateurs se sentent proches des animateurs TV, alors que ceux-ci s’adressent à une masse de gens variés ? Pourquoi l’animateur finit-il par susciter des sentiments, des humeurs, des interactions comme on en réserve à nos proches, à nos amis ? Ce sont ces questions qui feront naître le terme de parasocial en 1956, par les anthropologues et sociologues Horton et Wohl. Ils définiront le parasocial comme un engagement imaginaire et unilatéral du public, avec des personnalités médiatiques1.
L’expérience parasociale ne demande donc pas de rencontre directe ni d’échanges, ce qui mènera les futurs chercheurs à se questionner sur ce qu’on peut vraiment nommer parasocial. Est-ce que l’étudiant dans un amphi de plus d’une centaine de personnes a une relation parasociale avec ce prof qui s’adresse à tous et avec lequel il n’a jamais interagi ? A-t-on une relation parasociale avec ce voisin qu’on connaît de loin mais avec qui on n’a jamais interagi ? Comme la relation parasociale ne va que dans un sens, est-ce qu’on a des relations parasociales avec des objets, des sites, des IA, ou tout ce qui ne peut pas éprouver à la même hauteur ce qu’on éprouve en sentiments et idées ? Où est la relation parasociale lorsqu’on apprécie un personnage de dessin animé, de jeu vidéo ou de fiction ? Est-ce qu’elle porte sur le personnage uniquement, son doubleur ou son auteur aussi ? Comme le parasocial est unilatéral, cesse-t-il dès qu’un streamer répond au propos de son tchat, voire peut modifier son programme sous l’influence du public ?
Vous le comprendrez plus tard, mais je pense qu’à partir du moment où l’on propose quelque chose, que ce soit un objet, un produit, un cours, une formation, un tweet à un public, il est peut-être pertinent penser qu’il y a du parasocial qui va naître.
Pour diverses raisons, il n’y aura pas d’interaction sociale qui va advenir avec tous ceux en contact avec ce tweet, avec ce cours ou l’exposition à cet objet, mais il y aura toujours des formes de parasocial. Par exemple, tel élève va être désintéressé de votre cours parce qu’il n’a pas aimé votre façon de menacer tel autre élève ; l’introverti de cette formation à qui vous n’avez jamais échangé va étonnamment démontrer un apprentissage exceptionnel parce qu’en réalité il y a une relation parasociale forte avec vous et votre contenu, ce qui l’a aidé à apprendre vite et bien. Peut-être que vous avez perdu un client sans le savoir dans votre boutique parce que le passant a entraperçu un regard méprisant que vous portiez sur un autre client et s’est fait une image détestable de vous. Peut-être que derrière les likes et les partages massifs d’un tweet qui semble pourtant annoncer un potentiel de parasocial positif, il n’y en a pas tant que ça.
Partir du principe que les actions publiques généreront leur part de parasocial dont on ne peut pas être au courant, permet de se responsabiliser et de faire attention à ne pas détruire cette possibilité positive (pour vous comme pour les gens) en étant socialement abject.
Par souci de vulgarisation, je vais ici me concentrer sur la relation parasociale avec une figure médiatique humaine, soit en tant que personnage de fiction, soit réelle. Et effectivement, comme ce qu’on voyait dans le chapitre précédent, il peut y avoir une confusion du personnage avec la véritable personne qui le joue.
On ne va pas entrer non plus dans le débat académique pour savoir si on peut encore parler de parasocial s’il y a des interactions via les réseaux sociaux ou Internet entre un spectateur et une figure médiatique, la définition originale excluant toute interaction réelle. Tant qu’il y a des formes d’asymétrie, on va partir du principe qu’on reste dans le domaine du parasocial.
Cependant, ça reste une question mystérieuse que je trouve assez intéressante : les ados ayant un coup de foudre sur un•e camarade à qui ils n’ont jamais adressé la parole, sont-ils dans le parasocial ? Si oui, est-ce que tout rapport parasocial empêcherait de passer le cap, d’aller vers l’interaction sociale directe ou, au contraire, cela la prépare-t-elle ?
Les expériences montrent que chez les ados, il y a pas mal de parasocial amoureux avec les figures médiatiques, car cela a pour fonction de les entraîner à ce type de relations sociales dont ils n’ont pas encore l’expérience, et cela sans risque2. Est-ce que ce parasocial avec des personnes non médiatisées est aussi une forme d’étape avant de pouvoir oser risquer le rejet, la déception ou tout autre affect négatif potentiellement lié à la relation réelle ?
Est-ce qu’on est dans le parasocial lorsqu’on s’illusionne sur la nature d’une relation ? Par exemple en voyant de l’amour ou de l’amitié alors qu’il n’y en a pas, l’autre n’étant que poli et sympathique par habitude, par automatisme voire par normes sociales ? Se demander si on est dans le parasocial ou le réellement social permet de s’interroger sur la mutualité de la relation, ses aspects concrets de temps passé ensemble, des échanges, sur le fait de bien comprendre et communiquer avec l’autre et d’avoir son retour clair.
L’expérience parasociale typique est celle d’un attachement avec une figure médiatique, attachement assez similaire à celui qu’on a avec nos proches, que ce soit un rapport amical, amoureux, de collègues (de travail, de discipline, de politique, etc.).
Et n’allez pas croire que cela ne concerne que les autres : on a tendance à minimiser l’impact des médias sur nous, donc on minimise le fait d’avoir des relations parasociales ; ainsi les chercheurs3 rapportent qu’à la mort de la princesse Diana, beaucoup de gens ont été surpris de ressentir du deuil parce qu’ils n’avaient pas pris conscience de ce lien parasocial qu’ils avaient noué avec elle. Dans une étude, Paravati (2020) montre que les personnes rejetaient le fait d’avoir un lien parasocial à Trump4.
On nie ou on n’arrive pas bien à prendre conscience de nos relations parasociales, parce qu’à l’inverse, les relations sociales sont davantage sous notre contrôle direct et on en est très conscient : on choisit d’inviter un ami, on choisit un partenaire sur un site de rencontre, on choisit d’aller discuter avec tel collègue de travail à la pause plutôt que tel autre.
De plus, l’interaction sociale, au contraire de celle parasociale, est composé de souvenirs de pleins d’actions variées, de décisions concrètes, dans des lieux et circonstances diverses, alors que celles parasociales sont toujours conscientisées d’abord par l’ouverture d’un média, que ce soit la TV, l’ordinateur, internet, un livre : notre décision là-dedans n’a pas été spécifiquement de trouver une nouvelle relation ou de retrouver telle personne ou personnage, mais de nous informer, de nous divertir, de découvrir un contenu intéressant.
On découvre un contenu, une émission, un discours, une fiction et voilà qu’une conséquence est que l’on s’attache plus ou moins intensément à ceux qui l’animent, la créent, la jouent. Cela va de la figure médiatique qu’on est juste content de voir de temps en temps sans connaître tout son travail, jusqu’à être son fan absolu connaissant par cœur tout ce qu’il y a à savoir à son sujet, consacrant une bonne partie de son temps à penser, créer et agir autour de cette figure (fanart, fanfictions, cosplay, groupes de supporters, certaines militances…).
La figure suivie n’a pas besoin d’être factuellement à un certain niveau de notoriété pour qu’il y ait du parasocial à son sujet. Ce qui fait l’expérience parasociale, c’est l’asymétrie : une personne est liée et peut connaître l’autre grâce à ses expressions publiques variées, et cet autre peut ne pas avoir connaissance de son intérêt. Et la plupart des gens sont dans cette configuration, notamment via les réseaux sociaux. Autrement dit, à notre époque, grâce ou à cause d’Internet, tout le monde peut créer ou s’exprimer directement à un public, dans lequel des gens peuvent potentiellement y développer des relations parasociales, le tout sans que quiconque ne prenne la mesure de cette expérience parasociale en cours.
L’interaction parasociale
Les chercheurs distinguent l’interaction parasociale de la relation parasociale : l’interaction c’est ce qui se passe pendant que l’on consulte le contenu de la personne avec qui on parasocialise. Il ne s’agit donc pas de la véritable rencontre en chair et en os. La relation parasociale est plus générale, c’est le lien même hors visionnage. Et l’ensemble, tant l’interaction que la relation, sont nommées expérience parasociale.

Les mesures du parasocial sont assez explicites sur comment est ressenti le phénomène.
Si vous êtes curieux, vous pouvez tester les échelles qui suivent sur une (ou plusieurs) figure(s) médiatique(s) de votre choix. Vos réponses restent entièrement sur votre appareil. Aucun résultat n’est envoyé ou enregistré, et tout disparaît lorsque vous quittez ou rechargez la page.
Attention !
- ces auto-tests n’ont pas de valeur scientifique, car vous êtes conscients de ce qui est évalué, et les traductions proposées sont les miennes, donc sans validation scientifique.
- Le choix de la figure médiatique peut également introduire des biais. Vous pourriez, par exemple, choisir une figure médiatique avec laquelle vous n’avez pas de liens forts, pour éviter d’être perçu comme « fan », car le parasocial est souvent mal perçu.
- À l’inverse, vous pourriez choisir une star socialement valorisée, tout en laissant de côté celle avec laquelle votre attachement est plus réel, mais plus difficile à assumer.
- Une forme de défiance envers les tests, ou envers ce site, peut aussi influencer vos réponses et les éloigner de ce que vous ressentez réellement.
À vous de voir si vous souhaitez explorer cela. Je précise qu’en général, il vaut mieux ne pas partager publiquement vos résultats. Si certains résultats vous interpellent ou vous inquiètent, un professionnel (psychologue, thérapeute) sera plus à même de vous accompagner.
Voici par exemple une échelle pour mesurer l’interaction parasociale :
Echelle : Interaction parasociale, Hartmann, T., & Goldhoorn, C. (2011)
Pendant le visionnage de l’extrait [de film, série, contenu sur le net], j’ai eu l’impression que la figure médiatique…
Plus vous serez en accord, plus vous aurez une interaction parasociale forte avec la figure. Évidemment, le caractère d’illusion change en fonction des médias avec lequel on peut avoir cette interaction : face à un contenu télévisé qui n’est pas en direct, une série, une vidéo sur YouTube, c’est une pure illusion. La figure n’a vraiment aucun indice sur vous et vos réactions. Si elle semble réagir ou répondre directement à vos réactions, c’est qu’elle les a imaginés en amont ou peut être qu’avant, elle a su ce que pensait directement le public.
À noter que certains politiciens peuvent potentiellement générer cette interaction parasociale très forte en étant très informés en amont. Par exemple, Cambridge Analytica, qui s’occupait des campagnes de Républicains et a aidé Trump en 2016, pouvait prédire extrêmement finement ce que localement, voire individuellement, une personne voulait entendre et comment elle l’écouterait mieux (via un algorithme de prédiction de personnalité).
Dans ce documentaire (et ces épisodes suivants), on peut voir l’usage des SMS par Trump, ce qui alimente une interaction parasociale continue :
Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Dix ans après une année d’échange scolaire marquante en Oklahoma, Max Laulom retourne aux États-Unis pour confronter ses souvenirs nostalgiques à la réalité politique et sociale actuelle. À les retrouvailles avec sa famille d’accueil et ses anciens camarades, il explore la fracture idéologique profonde provoquée par la montée du mouvement pro-Trump. dès son arrivée aux États-Unis il reçoit un bombardement de SMS de la part de l’équipe de campagne de Trump, Les messages sont rédigés comme s’ils venaient personnellement de Trump, utilisent son prénom et expriment de l’affection. Max Laulom note que cela crée un sentiment de proximité très fort : les gens ont l’impression de recevoir un message d’un « ami » plutôt que d’un politicien distant.
L’interaction parasociale peut aussi être beaucoup moins illusoire dans le cas de directs où le spectateur interagit avec le streamer qui répond. Pour cette situation, certains chercheurs préfèrent utiliser le terme d’interaction multisociale5, parce qu’il y a des parts réelles d’échanges. Ceci étant dit, l’asymétrie reste présente à de nombreux niveaux : le streamer ne peut généralement pas faire attention à un spectateur en particulier, ni le mémoriser, ni apprendre à le connaître. À l’inverse, un spectateur peut le faire, avec plus d’informations à disposition. J’ai l’impression que cela donne une impression au public de pouvoir tout savoir sur la figure, mais c’est une illusion, car le streamer ou la figure médiatique en général, même lorsque son contenu parle de sa propre vie, ne peut que vous présenter une sélection, un cadrage particulier, une perspective, qui n’est pas l’intégralité de sa vie même si cela en fait partie.
La relation parasociale
Il est possible d’avoir une relation parasociale avec une figure médiatique sans pour autant avoir un certain niveau d’interaction parasociale. Et cela, ça se mesure avec les questionnaires de mesure de la relation parasociale :
Echelle : La relation parasociale (Tsay, Bodine 2012)
Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord concernant [x].
Plus vous avez de points, plus la relation parasociale est intense.
L’hypothèse de Panksepp-Jackoboson (Jacobs, 2015) est que le parasocial suivrait les mêmes circuits neuro impliqués dans les relations sociales. Ainsi, on pourrait estimer qu’il y a peut-être eu 30 heures de contact parasocial en cas d’amitié superficielle, et 140 heures de parasocial pour une amitié profonde. Ces estimations se basent sur les amitiés sociales IRL6.
C’est ce que confirmeront d’autres chercheurs.
Tukachinsky (2020) trouvera une corrélation positive entre le niveau d’expositions aux figures médiatiques et l’intensité parasociale. Plus on s’expose à la figure médiatique, plus l’intensité de relation parasociale peut augmenter. Et ça serait le cas, même si on ne recherche pas à s’exposer à cette figure, à cause de l’effetdit de simple exposition7 : plus on est exposé à un stimulus, plus on l’apprécie.
À force d’exposition, le spectateur peut aussi accéder à une compréhension du monde intérieur du personnage et peut anticiper ses réactions dans diverses situations8. Tout ceci engendre un sentiment de sécurité, car on peut anticiper le comportement du personnage, et on sait aussi qu’il reviendra à l’antenne/sur les réseaux sociaux. Il y aura une familiarité, une sympathie et un sentiment d’intimité qui se transforme en relation significative9.
Cependant, cet effet de simple exposition a surtout fonctionné pour le parasocial avec des personnages de fiction10, il n’y a pas cette progression du parasocial pour les personnes dans une émission de téléréalité11 et dans une série de vlogs sur YouTube12.
Le visionnage frénétique, c’est-à-dire regarder au moins 3 épisodes d’une série d’affilée, tend à accélérer la progression du lien et la dépendance à la série13.
Le parasocial a aussi tendance à reposer sur l’homophilie, c’est-à-dire qu’on parasocialise plus avec ceux nous ressemblant au moins sur un point, comme l’âge, le genre, l’origine, etc. Comme en général, il y a une incertitude au début des relations, on cherche à la diminuer, et s’attacher au point commun aide à ce but. Puis cette réduction de l’incertitude favorise l’attirance interpersonnelle et une plus grande intimité perçue plus rapidement.
Enfin, l’attirance joue un grand rôle dans la relation parasociale, tant au niveau du développement de la relation que de son initiation : celle-ci peut être d’ordre physique, social ou à la tâche (c’est-à-dire qu’on est attiré par la compétence de la figure et son activité perçue comme réussie). Ainsi, ce sont les figures médiatiques attirantes sur ces trois points qui seront davantage l’objet du parasocial, ce à quoi il faut rajouter leur « intrusion » c’est-à-dire à quel point elles prennent de la place à l’écran et la durée de leur exposition.
La relation parasociale a ses étapes : au début, pour le spectateur le but est la formation d’impressions, puis ensuite c’est de réduire les incertitudes, d’anticiper les résultats relationnels et d’en apprendre plus sur la personnalité. Enfin, il s’agit de nouer un lien personnel. Parfois le public peut chercher un contact physique et intégrer sa compréhension du personnage à sa propre identité et sa perception de soi. Vous trouverez un résumé à la fin de ce chapitre.
Le parasocial n’est pas que lié au divertissement
Dans certaines réponses à notre sondage sur le parasocial, certains l’associaient à la seule sphère du divertissement populaire et certains aux comportements d’influenceurs. Or le parasocial advient même dans un contexte qui n’a rien du divertissement : personnellement, il y a par exemple des chercheurs pour lesquels je ne peux pas nier que j’ai du parasocial, car j’ai lu toutes leurs productions ou presque, chercher sciemment leurs apparitions médiatiques, appris des éléments de leurs vies, ait ressenti du deuil parasocial à leur mort. Et pourtant ils n’ont aucunement joué les influenceurs : n’oubliez pas que le parasocial peut être une attirance liée à la tâche, autrement dit une attirance pour le travail qui est montré lui-même et qui nous touche positivement.
Ainsi, le parasocial concerne aussi l’attachement à des figures de champs « sérieux » et on trouve par exemple des échelles qui ont été conçues spécifiquement pour mesurer le parasocial envers une figure politique :
Echelle : Parasocial politique (Hakim, Liu 2021)
Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord.
J’ai l’impression que cette échelle faite pour le parasocial avec les politiciens pourraient être exportable au parasocial avec des figures intellectuelles et tout domaine « sérieux » portant un discours. Par exemple, si j’applique cela aux chercheurs avec qui j’ai du parasocial, je réponds oui à tous les items. Je me demande aussi si on peut avoir ce parasocial politique pour des figures médiatiques qui ne sont pas officiellement liées au politique, mais dont les valeurs transparaissent par les actes, les choix, etc. Ou du moins qu’on interprète comme discourant ou mettant en scène nos mêmes valeurs. Par exemple dans les recherches sournoises de Cambridge Analytica, ils avaient trouvé une association étrange, où l’on pouvait prédire que ceux qui se disaient fan d’Harry Potter dans les années 2010 étaient de gauche : or, cela semble être une interprétation de l’univers et une projection de leurs propres valeurs dans l’œuvre, l’autrice témoignant dans les années qui suivirent du contraire. Le temps passant, j’ai vu le film Fight Club être défendu à la fois par des gens de gauche qui y voyaient une dénonciation, comme par des gens de droite qui le voyaient au premier degré comme quelque chose à atteindre. Autrement dit, on interprète les œuvres selon nos cadres intellectuels, ce qui participerait à construire un parasocial qui a un aspect aussi politisant. On reviendra plus tard sur l’aspect politique.
Un parasocial pour un groupe
Une échelle mesure aussi la relation non pas à juste une personne, mais au collectif d’une production médiatique. Par exemple, on ne serait pas juste attaché à un personnage de Friends, mais tout leur groupe ensemble :
Échelle de parasocial de groupe (Auter & Palmgreen, 2000)
Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord.
Malheureusement ce parasocial vers tout un collectif me semble peu exploré. Or pour des cultures hors occident, j’ai l’impression que ça pourrait être plus important, si le ou la créatrice a des valeurs ou cultures d’égalité, d’horizontalité et de collectivisme. Par exemple, les autochtones d’Amérique racontent que leurs histoires peuvent être conçue sans personnage principal, l’histoire parlant de tout un collectif sans forcément mettre un personnage plus en avant14.
J’ai l’impression que dans des œuvres suffisamment vastes, que ce soit une série ou un jeu vidéo, on pourrait peut-être avoir un attachement parasocial à tout l’univers présenté dans son ensemble.
Quand le parasocial flirte avec le trouble
L’aspect problématique du parasocial n’était absolument pas mesuré par les échelles précédentes. Pour trouver l’aspect à la limite du trouble, il nous faut fouiner dans l’échelle du culte des célébrités :
Echelle de culte des célébrités (McCutcheon, Houran & Ashe, 2006)
Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord concernant [x].
Les items 24 et 28 en particulier sont proches de l’érotomanie, qui est un sous-type de ce qui entre dans la catégorie des troubles délirants. Dans ce trouble, l’individu croit que la figure médiatique est amoureuse de lui, et peut tenter de la contacter par différents moyens, voire pratiquer une surveillance et des actes illégaux15.
On peut voir certaines caractéristiques érotomanes à l’œuvre chez cette personne (croyance que la star lui parle directement, l’appelle) :
Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Ce reportage brosse le portrait de Pierre, un agent de sécurité marseillais dont l’admiration pour la chanteuse Mylène Farmer a évolué vers une obsession.
Persuadé que la star lui adresse des messages personnels à travers ses chansons, il organise son quotidien autour de rituels sportifs et spirituels dans l’espoir d’un mariage imminent qu’il a déjà formellement demandé par lettre. Il a choisi la paroisse (Notre-Dame des Neiges) et décrit la cérémonie à la minute près, s’imaginant déjà à l’autel
Pierre affirme sans l’ombre d’un doute : « Moi je sais qu’elle m’aime ». Il ne voit pas son attachement comme une simple admiration de fan, mais comme un amour partagé où Mylène Farmer ferait le premier pas à travers des messages codés. Il est persuadé que lorsqu’elle chante le prénom « Pierre », elle s’adresse directement à lui.
Pierre relate avoir reçu un coup de téléphone nocturne qu’il attribue avec certitude à la chanteuse, bien qu’il n’ait pas eu le temps de décrocher. Pour lui, ce n’est pas une coïncidence mais une preuve de sa tentative de le contacter : « Elle peut pas appeler une autre personne que moi ».
Cette passion a provoqué des ruptures amoureuses par le passé et l’empêche aujourd’hui de construire une relation réelle, malgré les tentatives de ses proches pour le sortir de sa bulle. Cela dépasse le cadre du fandom car Pierre ne cherche plus seulement un soutien émotionnel dans l’image de la star, mais exige une réciprocité et vit dans une certitude absolue que la relation sociale existe déjà.
La personne pense que l’amour est véritablement réciproque, à l’initiative de la figure médiatique (même s’il n’y a pas eu d’interaction réelle).
Cela n’a pas de rapport avec la schizophrénie ou la consommation de substance. Le trouble délirant est rare, est considéré comme tel s’il dure depuis au moins un mois. Il arrive au milieu de la vie, pouvant ne pas compromettre le fonctionnement psychosocial en général, excepté pour les comportements qui dérivent du délire lui-même.
Ainsi, cette échelle a fait pas mal débat chez les chercheurs : comme elle mêle des points ne relevant pas du tout du pathologique ainsi que ceux relevant de trouble, elle donne l’impression qu’être fan c’est commencer à entrer dans la pente glissante vers un trouble. Or ce n’est évidemment pas le cas, les érotomanes étant rares. Cependant je tenais à la présenter, car à travers les items on voit bien la différence entre un parasocial non pathologique et celui qui commence à avancer dans le trouble.
Autrement dit, il y a deux cas où le parasocial devient pathologique : 1. quand cela se substitue à toutes les relations interpersonnelles, 2. lorsque la personne attend une réciprocité irréaliste16.
Ce n’est ni la figure médiatique, ni la relation en elle-même qui provoque le trouble : les personnes qui auraient des scores élevés aux caractéristiques intenses de cette échelle de culte des célébrités (comme ‘c’est comme mon âme sœur’ ‘si elle meurt je ne veux plus vivre’) corrèlent avec une flexibilité cognitive basse17 , à des problèmes d’image corporelle, aux addictions et à la criminalité18, à la dépression, l’anxiété, le stress, la maladie19.
Ma théorie est davantage qu’en raison de beaucoup de problèmes que ces individus affrontent IRL comme en témoignent les corrélations précédentes, ils s’accrochent d’une façon démesurée à une figure de référence, parce que c’est peut-être l’une des seules relations ‘stables’ et sécurisantes à laquelle se référer, y trouver quelque chose de bon.
Résumé
Ce ne sont pas les seules échelles disponibles pour mesurer le parasocial et ces phénomènes. Au cours du dossier, on en verra d’autres sur les antifans, les ruptures parasociales. Dans la littérature20, on en retrouve aussi d’autres, à destination des enfants ou encore distinguant le parasocial amoureux de l’amical, etc.
En résumé, si on explore la notion, on obtient cette synthèse21 , qui permet de regarder les étapes du parasocial à travers le temps :
(le tableau est peut être plus lisible dans le PDF ou le livre papier)
| étape d’initiation de la relation parasociale | étape d’expérimentation de la relation parasociale | étape d’intensification de la relation parasociale | étape d’intégration de la relation parasociale | ||
| Buts | Formations des impressions et des dispositions | Réduction de l’incertitude, prévision des résultats relationnels, apprentissage accru pour garantir la cohérence/atteindre la certitude | Recherche d’intimité, former une relation personnelle | Intégration à sa propre identité, recherche de contact physique si c’est possible | |
| manifestation | cognitive | . attention . curiosité . comparaison sociale . évaluation critique . haute incertitude | . meilleure connaissance . baisse de l’incertitude | . Sentiment de bien connaître la figure . Penser à la figure même hors interaction parasociale . Avoir des dialogues internes avec la figure/le personnage | . moins critique en cas de scandale/transgression . se définir comme fan de la figure/du personnage . être perçu par les autres comme fan de la figure |
| affective | . attraction physique et sur la tâche, mais pas les autres | . attraction sociale pour la figure . sentiments positifs (ou négatifs) pour la figure . Aimer ou avoir de la sympathie pour la figure (ou détester la figure dans le parasocial négatif) | . Sentiments que la figure est comme un ami/une mère/un. e partenaire romantique . Réactions émotionnelles fortes et empathie pour la figure. . Sentiments de camaraderie | . Sentiments d’intimité . sentiments de dévotion . se sentir apaisé par le personnage . Sentiments négatifs envers les antifans de la figure. | |
| comportementale | . rechercher davantage d’exposition à la figure . rechercher plus d’informations à propos de la figure | . exposition à la figure dans d’autres productions . exposition à l’information sur la figure dans d’autres médias | . revoir le contenu . chercher d’autres médias parlant de la figure . suivre la figure sur les réseaux sociaux . discuter de la figure avec les autres | . passer du temps à penser à la figure ou du temps à des activités liées à la figure. . rejoindre des fans clubs. . acquisition de souvenirs liés à la figure . créer des fans fictions. . chercher un contact avec la figure . se changer à cause (ou grâce) de la figure | |
| Items correspondant aux étapes | • Je connais très peu cette personne • Il/Elle me semble attirant(e), même si je ne le/la connais pas • Pour l’instant, je ne sais pas grand-chose de lui/elle, mais X a l’air d’être quelqu’un que j’aimerais bien connaître • Je n’ai pas de réaction émotionnelle forte face à ce qui arrive à X • Je me suis demandé(e) si X me ressemble | • J’aime essayer de prédire ce que ferait X • Je prends conscience des aspects de X que j’ai vraiment appréciés ou détestés • Je suis curieux d’en apprendre davantage sur la vie de X • Je consomme des contenus médiatiques mettant en scène X car je souhaite savoir comment les choses pourraient évoluer autour de lui/elle • J’aimerais avoir une conversation informelle avec X […] | • X m’a mis à l’aise, comme si j’étais avec un ami • Je considère X comme un vieil ami • J’ai l’impression de comprendre les émotions que ressent X • Je suis très ému par ce qui arrive à X • Je me soucie de ce qui arrive à X • Je connais très bien la vie de X • Je sais tout de lui : son histoire, sa biographie, sa personnalité, etc. • Je suis très au courant des détails de la vie de X […] | • Je partage avec X un lien spécial indescriptible • Je suis plus dévoué(e) à X qu’à quiconque • Je consacre beaucoup de temps à des activités liées à X • Mon entourage me considère comme un(e) fan de X • J’ai l’impression de penser à X tout le temps • Je me tourne vers X quand j’ai besoin de réconfort • X me permet de m’exprimer et de révéler ma singularité […] | |
| prédicteurs | figure médiatique | Attractivité Moralité des actions Similarité superficielle Popularité | Similarité à des niveaux profonds Accessibilité | ||
| spectateur | Attractivité (physique) Exposition passée Besoins/motivations | Attraction (sociale/tâche) Ludicité | Style d’attachement | Type de personnalité Besoin de compensation Besoins d’identité et d’autonomie. | |
| interaction | Taille sur l’écran, brisage du 4eme mur (Indices de l’interaction parasociale PSI) | Valence et total de PSI | Violation des attentes Réciprocité perçue Révélation de soi du personnage | Satisfaction venant des étapes de relation précédentes Fréquence et qualité des interactions | |
| Résultats | ↑ attention ↑ rétention ↑Contre argumentation ↑comparaison sociale | ↑exposition ↑joie (enjoyment) ↑Suspense | ↑Interprétation ↑ modélisation et influence ↑Sentiment d’efficacité de la réactance et de la contre argumentation ↑ penser à la figure en dehors des moments d’exposition | ↑ humeur et concept de soi ↑ auto-altération | |
La suite : Les effets de la relation parasociale
Note de bas de page
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La bibliographie totale est disponible ici :
1 Cité dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023),
2 Adams-Price & Greene (1990) et Giles & Maltby (2004) montrent que les relations parasociales romantiques fonctionnent comme des « répétitions » ; Theran, Newberg & Gleason (2010) montre que des adolescentes utilisent leur coup de foudre médiatique qui s’aider à la transition vers des relations romantiques réelles plus tard dans la vie. Tukachinsky Forster (2021) montre à quel point c’est une répétition saine. Adam & Sizemore (2013), Erickson et al. (2018) et Erickson & Dal Cin (2018) montre à quel point les relations parasociale représentent un espace sûr, ou les bénéfices en termes de relations interpersonnelles sont maximisés, tandis que les risques comme le rejet, les peines voire même les risques sanitaires et les traumas sont limités. Engle & Kasser (2005), Erickson et al. (2018), Collins et al. (2009) et Shulman & Seiffge-Krenke (2001) montrent que cela permet aux ados de définir leur préférence, comprendre leurs propres émotions, accepter, modifier ou rejeter certains scripts relationnels. Cela les aide à se définir eux-mêmes et comprendre l’attachement romantique et leurs émotions spécifiques.
3 Giles 2000, voir aussi Brown, W. J., Basil, M. D., & Bocarnea, M. C. (2003). Social influence of an international celebrity: Responses to the death of Princess Diana
4 “La recherche actuelle a examiné les mécanismes psychologiques et les conséquences comportementales de l’engagement avec Donald Trump sur Twitter et la mesure dans laquelle les gens étaient conscients des effets de leur lien parasocial sur leurs attitudes. À travers une expérience (N = 243) et deux études corrélationnelles (N = 373 ; N = 384), nous avons constaté que les participants ayant des attitudes politiques préexistantes similaires à celles de Trump ont montré un goût accru de Trump avec une exposition à son fil Twitter. Ces effets ont été médiés par un lien parasocial. En d’autres termes, lorsque des personnes ayant une idéologie politique similaire à celle de Trump ont lu son fil Twitter, elles avaient l’impression de le connaître personnellement (c’est-à-dire qu’elles formaient une relation parasociale avec lui), qui les prédisait de l’aimer encore plus. À l’inverse, les personnes ayant des idéologies politiques qui ne ressemblent pas à celles de Trump l’ont moins aimé lorsqu’il est exposé à ses tweets. Fait important, les individus ignoraient que s’engager avec Trump sur Twitter affectait leur point de vue sur lui.”
Paravati, E., Naidu, E., Gabriel, S., & Wiedemann, C. (2020). More than just a tweet: The unconscious impact of forming parasocial relationships through social media. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 7(4), 388–403. https://ubwp.buffalo.edu/gabriellab/wp-content/uploads/sites/65/2025/04/Paravati-E.-Gabriel-S.-Naidu-E-Wiedemann-C.-2020.-More-Than-Just-a-Tweet.pdf
5 Kowert et Daniel 2021, Leith 2021, Mclaughlin et Wohn 2021 parlent d’interaction multisociale.
6 Hall (2019)
7 Zajonc (1968)
8 Giles (2002)
9 Mar et Oatley (2008).
10 Notamment Queer as folk, Bond (2022a).
11 L’émission en question était The biggest loser, Siegenthaler 2021.
12 Tukachinsky et Foster, s.presse, cité dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023),
13 Erickson (2019)
14 « Nous sommes des histoires : réflexions sur la littérature autochtone », collectif, 2018
15 DSM V ; Trouble délirant – Troubles psychiatriques – Édition professionnelle du Manuel MSD
16 Groszman (2020)
17 Malby (2003,2005), Martin 2003
18 Sheridan (2007)
19 Malby et Giles (2008)
20 Par exemple dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)
21 Cette synthèse est issue de Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)
Cet article et ses suites sont disponibles intégralement ici :
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Cartes
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⬧ Parasocial partout. Dès lors qu’on s’exprime, crée ou fabrique quelque chose qui entre en contact avec un public, il est possible que des expériences parasociales adviennent.

⬧L’asymétrie du parasocial. un public peut connaître finement une figure médiatique, tandis que la figure médiatique ne connaît pas les individus précis qui le composent.

⬧ Parasocial ≠ érotomanie. Dans le parasocial, on sait l’asymétrie du lien ; dans l’érotomanie, on croit au contraire que le lien est réciproque, ce qui est très différent du parasocial.

⬧Sentiment de sécurité sociale. La familiarité, la prévisibilité des comportements et le retour régulier d’une figure peuvent créer un sentiment de sécurité.

Publié le 05.09.2026 à 14:23
Thread de pourquoi mon dernier ouvrage peut-être “trop”, « bizarre », et que c’est même fait exprès.
Le dernier ouvrage (le pdf et le premier chapitre sont dispo ici [PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques – Hacking social ) peut peut-être apparaître comme surmenant, trop, “overwelming” surtout si vous avez besoin d’esthétique minimaliste au quotidien pour votre sérénité. Je vous explique pourquoi j’ai fait ces choix qui peuvent être bizarres pour beaucoup.
Effectivement, il peut y avoir un ressenti d’esthétique maximaliste dans cet ouvrage parce que y a des sous-structures dans tous les sens, que ce soit les encadrés,

les questionnaires cochables et calculables :

et je ne parle même pas des cartes 


On est où là en fait, à la fête foraine ou dans un livre, sérieux ? On comprend rien !!!
En fait cette abondance que d’autres pourraient considérés comme un chaos délirant a pour fonction de multiplier vos possibilités et votre liberté :
Les encadrés sont en fait là pour vous laisser le choix de soit aller voir la vidéo et ne pas lire le texte, soit lire le texte plutôt que de la regarder.
Les questionnaires sont laissés à dispo soit pour être inspectés, analysés ou remplis si vous le souhaite?. Sur le site, y aura le formulaire qui calculera pour vous

(petit spoiler du futur article qui sera publié début semaine prochaine : )
J’ai laissé aussi ce gros schéma si on souhaite avoir une grille cochable pour brainstormer, parce que ce livre n’a pas à être sacralisé au point de ne pas être touché de votre encre. Vous pouvez le gribouiller.

C’est aussi pour ça que j’ai mis ces effets sur les vignettes : si vous voulez gribouiller les portraits, c’est davantage possible que si j’avais mis les vignettes telles qu’elles apparaissent sur youtube.

Avec cet ouvrage, j’ai été particulièrement bloggeuse : j’étais là pour vous partager des trucs intéressants, à vous de vous les approprier (y compris si c’est pour les rejeter et faire l’inverse) et il fallait que la maquette de ce bouquin le permette matériellement : d’où son délire maximaliste avec ces possibilités que vous pouvez prendre ou non.
(je précise que mon emploi du mot “délire” vise à me réapproprier l’étiquette de “délirante” qu’on m’a adressé afin d’y charger une valence positive qui était assez commune dans ma génération Y, un peu comme aujourd’hui le mot dinguerie est retourné avec une forte valence positive)
Ce n’est pas que pour vous laisser plus de possibilités de réappropriation que j’ai fait ces choix, c’était aussi pour me mettre au défi et tenter de construire des formes nouvelles qui coïncident avec des souhaits d’empuissantement des gens et un besoin de créativité.
L’autoritarisme grimpant nous force à nous raccrocher à des normes convenues, traditionnelles, des formes “conformes”. Tenter de proposer des choses nouvelles, quitte à ce qu’elles prennent le risque de paraître incongrues, trop, indécentes ou délirantes est pour moi important pour résister mentalement aux tentatives de contrôle m’incitant à me conformer aux formes traditionnelles. Désolée, mais je continuerais à avancer.
Certains peuvent aussi traduire leur confusion face à mes choix maximalistes comme une faute, une erreur à corriger, une incompétence. C’est très courant qu’on adresse ceci aux femmes, car on ne nous reconnaît pas vraiment le droit de sortir des normes. Ainsi, si on le fait quand même, ces gens ne prennent pas le temps d’interpréter cette sortie de la route comme étant de la créativité sciemment réfléchie, puisque nous sommes des femmes, c’est forcément qu’on ne savait pas, qu’on a fauté. Et ils adorent tellement pouvoir nous faire la leçon que non, ils ne vont pas chercher à interpréter les choses étranges comme un choix réfléchi.
Face à ça, j’ai décidé que je n’en avait rien à faire et que j’avancerai quand même, qu’importe si c’est jugé ou ignoré avec dégoût 
Je n’ai pas le luxe de pouvoir attendre que les gens jugent moins et cherchent à comprendre pour avancer et continuer dans mon envie de vous partager un maximum de possibilités, d’espoir, de play contre les problèmes. C’est cela que vise ce bouquin bizarre dont le thème cache la quête principale. Mais il s’agit bien de donner du fuel pour résister au dooming, à l’impuissance acquise, à la déprime, pour relever la tête face à la honte d’avoir été infériorisé en tant que femmes, LGBTQI+, racisés, marginalisés. Le livre montre que la sale réputation du parasocial visait à neutraliser nos sources d’empuissantement, de restauration, de construction, de politisation, de forces collectives. J’espère néanmoins que certains arriveront à le comprendre et en tireront du fuel.
Publié le 01.09.2026 à 09:53
[PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques
Le parasocial, c’est mal.

C’est un biais, un problème, c’est ridicule, gênant, voire parfois dangereux.
Ce sont les vagues sentiments que la notion de “parasocial” me procurait avant que je décide de jeter un œil sur les recherches scientifiques et que je tombe de mon fauteuil, tant ces vagues sentiments ne s’harmonisaient pas aux données que j’avais sous le nez.
Était-ce juste moi qui avais été particulièrement mal informée, ou est-ce que ce malentendu était partagé ?
Cet article et ses suites sont disponibles en intégralité ici :
Alors le 10 février dernier, via un sondage sur twitter/x1 et l’onglet communauté YouTube de notre chaîne2, j’ai demandé votre avis :


Pas mal de personnes en commentaire ont pu dire qu’elles n’avaient aucune idée de ce que ça voulait dire : le parasocial, c’est une relation sociale unilatérale entre un public (spectateur, lecteur/auditeur/follower, etc.) et une figure médiatique (stars ou célébrités dites traditionnelles comme des artistes, acteurs, réalisateurices, stars de télé, politiciens, personnages de fiction ; les micro célébrités, c’est-à-dire les influenceurs sur les réseaux sociaux, les créateurs de contenus sur le web, les youtubeurs, etc.). Le public peut parfois tellement bien connaître la figure médiatique, qu’on le décrira comme fan. Mais la figure médiatique, elle, ne le connaît pas du tout, ce qui crée une asymétrie. Même si le spectateur ressent son savoir comme très complet, en réalité il est assez partiel, puisqu’il n’a accès qu’aux informations qui ont été rendues publiques. La relation parasociale peut ressembler à de l’amitié, de l’amour, du familial ou de la rivalité et de l’antipathie (on déteste cette figure médiatique, voire on est dans la haine envers elle).
Comme vous pouvez le constater à la prédominance du négatif dans le sondage, mais surtout au peu de réponses positives, nous avons tous été biberonnés à l’idée que le parasocial, c’était majoritairement négatif, voire carrément un biais préjudiciable. Dans les avis les plus faux qui nous ont été injectés, le parasocial serait individualisant, dépolitisant, mixé à la sale réputation prêtée au divertissement, voire confondu avec celui-ci.
Or c’est faux à bien des titres : est-ce qu’on s’est fait duper ?
Pourquoi ? Comment ?
Ma théorie est que sur l’internet francophone, il y a peu de contenus vulgarisant cette notion sans opérer des coupes stratégiques ou involontaires.
Ce que le Net nous a dit sur le parasocial
Avertissement : ici, dans ce dossier rédigé début 2026 nous allons citer certains créateurs de contenus qui ont été mis en cause dans différentes affaires. Ce n’est absolument pas par ignorance de ces affaires ni par “soutien” des accusés.
Comme il n’est pas question de vous imposer le visionnage de quelconque vidéo pour comprendre notre propos, nous avons fait le choix de proposer un résumé pour toutes les vidéos directement au cœur des propos (y compris celles pour lesquelles il n’y a pas d’accusation). Ce résumé ne sera pas lui non plus imposé dans le corps du texte, donc si vous décidez de le consulter, vous devrez cliquer dessus pour le dérouler :
Normalement si tu cliques à n’importe quel endroit de cette phrase, ça va dérouler le texte
bravo ! c’est réussi, et en recliquant, ça le fermera.
Ainsi cela vous laisse plus de choix, car vous pourriez ne pas vouloir voir ces vidéos pour d’autres raisons. Lire le résumé peut parfois aussi être plus rapide ou techniquement plus accessible selon vos circonstances de lecture, c’est pourquoi je pense que je garderai cette habitude pour d’autres articles.
Attention je vais commencer par explorer ce qui nous a donné une idée négative du parasocial, ce qui nous a potentiellement dupés, donc n’allez pas croire que parce que c’est en premier ce serait le “meilleur” contenu : c’est simplement le plus visible, ce qui est un critère qui ne dit rien de la qualité du contenu.
Vidéos de vulgarisation sur le parasocial
La plus vue est celle de Dirtybiology, publiée en 2022 (807k en mars 2026). Peu de temps après sa publication, Médiapart a révélé chez son auteur des agissements de violences psychologiques et sexuelles sur de nombreuses femmes :

Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé :
Même si les spectateurs n’ont vu que quelques dizaines d’heures de vidéo en 7 ans sur lui, celui qui allait être mis en avant pour VSS par Médiapart, souligne que certains de ces abonnés cultivent un rapport très amical avec lui. Ce qu’ils aiment n’est pas la personne réelle, mais une version très fabriquée, un personnage réduit à quelques dimensions.
Le cerveau traite ces liens comme de véritables amitiés : il cite une étude qui montre que la fin d’une série peut provoquer une détresse comparable à celle d’une vraie rupture amicale. Il donne à ce phénomène une explication évolutionniste : selon lui, ce comportement viendrait de nos ancêtres primates qui gagnaient à suivre et imiter les individus de statut social “élevé” pour apprendre des techniques de survie.
Il nous présente des mécanismes qui déformeraient notre perception des célébrités :
L’effet de halo : Si nous trouvons une qualité à une personne (beauté, intelligence), nous avons tendance à lui en attribuer d’autres automatiquement (moralité, humour). Cela expliquerait pourquoi on suit les conseils médicaux d’une actrice ou les avis philosophiques d’un physicien ;
L’essentialisation : pour gérer un grand nombre de relations, notre cerveau compresserait les individus complexes en personnages simplifiés.
L’authenticité fabriquée : les plateformes comme YouTube ou Twitch encourageraient la création d’un sentiment de sincérité et de proximité
Vendre de l’affect : le produit principal vendu par les créateurs serait souvent une forme de « travail émotionnel ». La stabilité financière dépendrait du visage public affiché plutôt que de la qualité intrinsèque du travail.
La « cancel Culture » : les “rumeurs”* pourraient mener à des annulations publiques violentes et traumatisantes en cas de déception des attentes de la communauté.
L’effet de halo négatif : La haine serait tout aussi contagieuse que l’amour et fonctionnerait selon les mêmes mécanismes de groupe.
Il conclut en disant que nous serions biologiquement mal équipés pour interagir “rationnellement” avec des personnes de statut social “élevé”. Le seul remède proposé est de rester conscient de l’existence de ces liens parasociaux et des biais qu’ils engendrent.
L’un des problèmes est qu’il ne parle pas des nombreux aspects positifs du parasocial4 notamment quand on se met à la place du public.
Au contraire, il ne souligne que son irrationalité supposée, à travers les biais (essentialisation, effet de halo) face à la figure “supérieure”, qui sont, en plus, assez peu représentatifs de ce qui compose l’expérience parasociale.
La responsabilité, les choix du créateur, sont également complètement absentes du propos, et les fautes sont rejetées sur des plateformes oppressantes qui pousseraient à ne faire que du parasocial.
Le décalage avec ce que dit la recherche apparaîtra progressivement au fil du dossier, mais ce qui me questionne davantage que la sélection partielle des éléments de la littérature, c’est l’image que cela nous laisse du parasocial : un truc primitif lié à nos biais, à la merci du capitalisme, phénomène pour lequel on ne serait pas « biologiquement » équipés, tant on serait fasciné par ces gens beaux et supérieurs, et que la seule solution serait de rester conscient de ces biais.
Cette vidéo a pu être considérée comme du contrôle des dommages à son image publique. Elle est sortie juste avant les accusations de violences, et c’est comme s’il préparait ces abonnés à apprendre des facettes de lui qu’ils n’imaginaient pas (appui sur le « halo négatif », « la cancel culture »). Quatre ans après ce “cancel” il a toujours plus d’un million d’abonnés et continue son activité.
Puis on trouve celle de Cyrus North, publiée en 2021 (551K en mars 2026) :

Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Cyrus North remarque que lorsqu’il exprime une opinion divergente, il reçoit des messages de déception profonde (« pas toi Cyrus »), signe que les spectateurs ont projeté sur lui des valeurs et une proximité qu’ils croyaient réelles. Il définit la relation parasociale comme un lien unilatéral où le public a l’impression de connaître intimement une personne qui, elle, ignore son existence.
Pour expliquer pourquoi ce sentiment est si fort, il reconnaît les déterminants qui augmentent cette proximité : Il filme dans son salon, parle de ses plantes ou de son animal domestique, ce qui crée de l’intimité. Il partage des moments vulnérables, comme ses émotions lors d’une rupture, ce qui crée une intensité émotionnelle. Il publie beaucoup, tant en vidéos, lives et stories, et cela peut donner l’impression de passer des journées entières avec lui. De plus, il peut y avoir des formes de réciprocité, lui fournissant du contenu, tandis que l’abonné soutient via des likes ou des partages.
Il ajoute que l’adresse directe (regarder la caméra, dire « tu ») et la fréquence des publications renforcent cette sensation de lien personnel.
Cyrus North explique que l’abonné sait rationnellement qu’il n’est pas l’ami du créateur, mais que son cerveau traite instinctivement cette présence médiatique comme un proche. C’est ce qui explique que, malgré la logique, ces relations apportent un réel soutien émotionnel et peuvent même booster les performances cognitives, agissant comme un « tampon » contre le rejet social.
Cette relation crée des situations étranges lors de rencontres réelles : les fans connaissent des détails très intimes de la vie du créateur (comme sa rupture), créant un décalage gênant car le créateur, lui, rencontre un parfait inconnu.
Il souligne également qu’en raison de cette projection, il est inévitable qu’il déçoive une partie de son audience à un moment donné, car il ne peut pas correspondre à l’image morale ou amicale parfaite que chacun a construite dans sa tête.
Cyrus North conclut qu’il est important de « se dire les choses ». S’il rappelle qu’il n’est pas l’ami de ses abonnés, ce n’est pas pour mettre de la distance, mais pour assumer une relation saine et consciente. Il valorise la place de la « communauté », qu’il distingue de l’amitié privée, et reconnaît que ces liens, bien qu’asymétriques, ont une valeur sociale et émotionnelle positive dans la vie des gens.
Ici on est plus proche d’un équilibre sur la notion, puisqu’il reconnaît l’apport du parasocial sur les personnes, il reconnaît comment il détermine ce parasocial par ces pratiques d’intimité.
Cependant cette vidéo sera particulièrement critiquée au même titre que celle d’avant :

Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Grégoire Simpson propose une critique sociologique du discours des créateurs sur le parasocial. Il analyse comment des vidéastes comme Cyrus North ou Dirty Biology utilisent la science pour, paradoxalement, renforcer leur emprise tout en se déresponsabilisant.
Le youtubeur souligne un décalage dans la vidéo de Cyrus North. D’un côté, le vidéaste utilise des concepts comme l’alief pour expliquer que le sentiment d’amitié de l’abonné est un biais cognitif. De l’autre, il termine sa vidéo en tutoyant son public, en le regardant droit dans les yeux et en envoyant de l’amour (« love », « je vous embrasse »), ce qui ravive précisément l’illusion d’intimité qu’il prétend dissiper.
Contrairement à l’idée que le parasocial naîtrait uniquement dans la tête du spectateur, Simpson affirme qu’il s’agit d’une réaction adaptée à une mise en scène. Ce sont les youtubeurs qui initient ce registre amical par leur mise en scène. Le « Je ne suis pas ton ami » est perçu comme une manière tordue de nier sa propre participation à une relation dont le créateur est l’instigateur et le bénéficiaire.
Simpson explique que le travail sur YouTube repose sur la transformation de l’audience en une marchandise valorisable : le créateur accumule un capital communautaire qui place la relation affective au cœur de son travail. La position sociale du youtubeur dépend de l’instrumentalisation de l’intime ; il a donc un intérêt financier et symbolique direct à entretenir activement cette illusion d’intimité.
En s’appuyant sur Max Weber, la vidéo décrit le pouvoir des influenceurs comme une domination charismatique. Ce pouvoir est fragile car il dépend de la croyance des adeptes en les qualités du leader.
Stratégie de défense : En présentant l’attachement des fans comme un « biais psychologique », le créateur se protège des attentes morales de sa communauté.
Inversion de la charge : Ce discours permet à des hommes en position de pouvoir (comme l’illustre le cas des accusations contre Léo Grasset) de se déresponsabiliser en faisant porter la charge de la relation sur l’audience.
L’auteur conclut que la relation est marquée par deux déséquilibres majeurs que les créateurs ont intérêt à occulter : l’illusion de réciprocité créée par le montage, l’adresse directe et la domination réelle exercée par le créateur sur son audience.
En résumé, pour Grégoire Simpson, si les youtubeurs ne sont pas nos amis, ils utilisent le registre de l’amitié comme un outil de domination pour maintenir leur position tout en s’efforçant d’échapper aux obligations morales qui l’accompagnent.
Effectivement, je le rejoins sur le fait que Dirty Biology, en présentant le parasocial comme un biais, et cela juste avant les révélations de Médiapart, produit un effet de déresponsabilisation du créateur dans la relation parasociale. Mais ce n’est pas le cas dans la vidéo de Cyrus North, qui donne littéralement la recette du parasocial côté créateur, comme la recherche le rapporte.
Le parasocial est vu ici comme une marchandise industrielle, la bonne réputation ou l’appréciation n’étant qu’un capital, ce qui valide un classement hiérarchique et différents statuts ayant des parts de domination plus ou moins importantes sur les gens.
Dans cette vidéo de Simpson, là encore le point de vue du spectateur et les bienfaits de la relation sociale sont mis de côté, et on retrouve des interprétations hiérarchiques au parasocial.
Si je partage une partie des critiques, que la réflexion est très intéressante, je m’oppose à l’idée que l’amitié et tout ce qui déterminerait un futur parasocial, n’a que pour fin de gagner de l’argent, de la réputation et de la domination.
Certes, certains prédateurs peuvent très bien poursuivre ces objectifs, mais c’est ignorer quantités d’autres motivations qui poussent les créateurs à créer et se comporter à l’écran d’une certaine manière. Les créateurices ne sont pas nécessairement des prédateurs alimentant et exploitant des effets de domination permis par la relation parasociale.
On pourrait imaginer que peut-être 5 Cyrus veut être sympathique avec les gens, parce qu’il aime tout simplement se comporter comme ça, c’est-à-dire qu’il aurait une motivation intrinsèque à ce comportement6. Peut-être que pour lui c’est une valeur importante que d’être au plus accueillant et que l’inverse qui le révulse, même si on lui apprenait que ça peut rapporter plus d’argent que d’être insultant. Les décisions de création d’un contenu ne sont pas uniquement déterminées par l’argent que ça pourrait générer. C’est d’autant plus le cas sur le Net, où il y a une quantité astronomique de contenus, dont beaucoup ne sont pas à même de rapporter quelconque argent ou statut, qu’ils soient aptes à créer du parasocial ou non.
Il peut exister des interprétations alternatives à celle évolutionniste à la Dirty Biology, ou marxiste à la Gregoire Simpsons : dans une revue d’études sur les écrivains, une approche évolutionniste a posé l’hypothèse que les auteurs faisaient ce qu’ils faisaient pour des bénéfices reproductifs, qu’on pourrait interpréter dans le logiciel sociologique-marxiste comme une quête de domination charismatique, parce que dans le capitalisme on cherche à dominer dans une structure qui nous domine aussi, et nous injecte ses propres buts. Les résultats n’ont pas été concluants du tout. Par contre, lorsqu’ils ont posé l’hypothèse (également évolutionniste) que cette activité de création relevait plus du care (prendre soin d’autrui, être attentif à ces besoins), là il y a eu des résultats significatifs.
On créerait potentiellement pour partager et prendre soin. Comme l’exercice de l’empathie peut décupler nos satisfactions, voir l’autre satisfait peut être récompensant en soi, donc un but en soi. L’explication évolutionniste à ceci, c’est que nous sommes des animaux sociaux ne devant leur survie qu’au groupe, donnant en plus naissance à des individus extraordinairement fragiles pendant longtemps, demandant notre attention et nos soins pour survivre. Alors nous sommes équipés d’empathie et autres instincts au care, et toute cette machinerie nous procure des plaisirs variés décuplés quand on peut célébrer ensemble.
Si j’applique cette piste à notre sujet du parasocial, alors celui-ci serait lié à une activité relationnelle qui consisterait au fait de donner et recevoir du care, pour s’entraider et avancer ensemble. Ainsi les gens continueraient à créer même lorsque les structures ne rémunèrent pas cette activité par de l’argent, de la notoriété, parce que ce care à travers la création est plaisant en soi. Et c’est exactement ce que me semble être un terrain comme YouTube ou Internet : quelques stars en tirent effectivement un revenu énorme, d’autres en vivent avec plus ou moins d’aisance, mais une quantité astronomique de créateurs et partageurs n’en tire rien. Cette situation peut évidemment les désoler, d’autant plus s’ils souhaitaient en faire une carrière, mais ils peuvent n’en avoir que faire si leurs buts étaient placés ailleurs.
Anecdotes sur le public
Même sans connaître la notion, on a pu se faire une idée de celle-ci avec des anecdotes, des illustrations, observations des relations entre public et figure médiatique. Cela a pu se faire en direct, en assistant à des rencontres, des conventions, comme à travers des news ou des contenus qui révèlent l’envers du décor ; des créateurs sur le Net peuvent en parler ouvertement.
Par exemple, le joueur du grenier (JDG)* a parlé des moments traumatiques en conventions :


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :
Dans ces vidéos, le JDG témoigne de ce qui se passe dans les conventions et les rencontres publiques. Il souligne que certains fans ignorent souvent les accompagnateurs (conjoints ou amis) du streamer, les traitant comme des objets invisibles car seule la figure médiatique existe à leurs yeux. Il appelle à dire au moins bonjour.
Il cite aussi l’habitude de faire des références à de vieilles blagues présentes dans ses vidéos. Or le créateur qui a passé des dizaines d’heures à monter ces séquences finit par les oublier ou sature. Le JDG appelle à être « normal » plutôt que de chercher à performer le lien parasocial.
Certains fans vont très très loin (monsieur H), par exemple en réussissant à dormir chez lui puis chez d’autres youtubeurs, les manipulant à croire qu’il était un ami commun. Monsieur H se permettait de donner des conseils absurdes comme ne pas se doucher pour perdre du poids, ou faisait des propositions sexuelles déplacées (plans à trois).
Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il relève comment la structure et la gestion de la foule par la convention rend la rencontre parasociale particulière : À la Japan Expo, les fans pouvaient attendre plus de 6 heures debout dès l’ouverture, menant à des évanouissements.
JDG mentionne des scènes surréalistes, où des gens tombaient dans les pommes dans les files d’attente et étaient « balancés par-dessus la grille » comme des cadavres pour être pris en charge. Il parle d’une jeune fille passée à travers une vitre à cause de la pression de la foule, et qui se présente au stand couverte de pansements et de coupures juste pour sa dédicace.
Des individus ont organisé des escroqueries au sein même des files d’attente, faisant payer les fans en prétendant qu’Antoine Daniel demandait de l’argent pour garantir l’accès à la dédicace.
Ces exemples parasociaux peuvent donc apparaître bizarres, car les règles habituelles simples de politesse semblent ne plus être évidentes à suivre, tant certains fans sont fascinés par leur star. Le contenu de la figure médiatique est pris comme un mode d’emploi, une règle du jeu pour établir un contact, socialiser positivement, ainsi ils performent les sketchs devant eux ou rappellent des anciennes blagues. JDG appelle à juste se comporter normalement.
Et pour l’avoir observé IRL, effectivement cela semble relever du défi pour certains spectateurs qui peuvent être dans un état émotionnel parfois très intense. Mais comment rester les pieds sur terre, “normal”, quand il y a une rencontre qui nous émeut intensément et nous fait perdre pied, parfois littéralement ? Comment traiter “normalement” la rencontre ?
L’autre point particulièrement intéressant que le JDG relève, est à quel point la structure et sa gestion des foules va faire de la rencontre parasociale quelque chose d’encore plus émotionnellement intense. Par exemple, les attentes trop longues, les dangereux mouvements de foule, tout cela s’ajoute à un trop plein émotionnel. Ceci démontre en soi au fan à quel point cela demande des efforts, du courage d’accéder à la star : or c’est la structure et l’organisation qui l’a potentiellement rendu difficile d’accès. Une autre gestion des rencontres aurait pu changer les choses, les rendre plus normales.
On voit que d’autres fans peuvent être dans l’abus manipulatoire, et l’exemple suivant va être encore plus parlant.
Voir le parasocial IRL
Pour l’instant, nous n’avons vu que des discours ou des propos rapportés sur les relations parasociales, mais elles sont aussi observables directement, car ces moments peuvent avoir été filmé et être partagé sans montage.
L’illustration sans doute la plus vue sur l’Internet francophone est “la pire conférence d’Antoine Daniel”7.

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Dans cette vidéo, Antoine Daniel débriefe une conférence type “foire aux questions”(FAQ), vécue en 2014 à Polymanga, dans une immense salle de 1800 places, qu’il qualifie de « véritable baffe dans la gueule » et de moment de « malaise » absolu, un événement qui a marqué un tournant psychologique dans sa carrière. Il décrit une situation de chaos où l’absence de sécurité a permis à un public très jeune de l’envahir physiquement sur scène, créant un climat de malaise extrême et d’agressivité latente.
Les personnes semblent confondre ce moment avec une rencontre individuelle, hors public : une dizaine de personnes environ lui demanderont un câlin, des selfies, de faire leur répondeur.
Les questions classiques de FAQ y sont rares, et la plupart sont précédées de moments « sketch » de la part des spectateurs, comme si c’était obligatoire de mimer le personnage d’Antoine Daniel. Parfois le moment « sketch » des personnes est leur seule question, on a par exemple : « as-tu déjà mangé une patate en provenance de Malte avec une pelle en Bulgarie sur un piano avec des vieux à poil ? » ; « tu peux faire la roue ? » ; « (avec un faux accent africain) « je veux te dire merci d’être venu dans mon pays, tu vois j’ai l’accent » ; « est ce que tu voudrais être ma 4ème femme ? »
Mais parfois aussi ce moment de « rigolade » de la part du public a une tonalité encore plus dérangeante : « espèce de gros connard de suceur de merde, et aussi quel est ton chocolat préféré » ; « tu peux enlever ton pantalon s’il te plait » ; « Alors toi tu baisses les yeux à celui qui te parle, ou est-ce qu’il est ton teeshirt SLG, je vois juste ton manteau là » ; « depuis qu’on a commencé cette séance, ça fait pas un peu chier pour être vulgaire qu’y ait des gens qui rentrent comme ça et si y en a un il arrive et y te plante ».
Une personne se permet aussi de souligner et expliquer qu’elle n’aime plus son contenu car c’est moins bien qu’avant, sans ironie aucune. Ainsi Antoine Daniel souligne que la conférence s’est transformée en « section commentaires dans la vraie vie », et il admet ne pas avoir mis de barrières dès le départ de la conférence, laissant le chaos s’installer, voire même en l’entretenant.
Il dit que pour se protéger, il est resté dans son personnage de What The Cut (arrogant, énervé), ce qui a encouragé le public à rester dans l’excès et l’agressivité. Par exemple, il adresse des propos tels que « qu’est-ce qu’il y a petit connard », « j’espère que tu mourras à la fin de l’année », « viens, viens tu es bien jeune comme je les aime », « toi, tu fermes ta gueule » etc.
Suite à cette expérience, il a radicalement changé sa manière de produire des vidéos, en espaçant les sorties et en proposant un contenu plus travaillé et réfléchi. Selon lui, cela a permis de faire vieillir son public et d’« assainir » sa relation avec lui. Il dit qu’on a la communauté qui nous ressemble.
Ici il n’y a pas 36 façons de le dire : les réactions du public, individuellement et collectivement, y paraissent complètement délirantes et totalement incompréhensibles si on n’a pas connaissance du ton de l’émission What the cut de l’époque. Mais si on sait ce que sont les émissions d’alors, alors tout s’éclaire : les fans n’ont fait que tenter de reproduire cet humour et les situations absurdes qu’on y trouvait. Mais comme on n’est absolument pas dans le cadre d’une vidéo, avec ses choix, son montage et l’espace sécurisant d’une chambre, sans personne d’autres, qu’ils sont pour la plupart jeunes et inexpérimentés, le spectacle que cela produit est juste terrifiant. On voit juste une foule immense ayant perdu toute limite, mélangeant intérêt strictement individuel au mépris des autres et phénomène de groupe inquiétant. Ce n’est absolument pas du tout les règles du jeu habituel d’un public assistant à une conférence, une FAQ, même en contexte de divertissement. Et effectivement, comme il le souligne lui-même, les comportements d’Antoine Daniel n’ont fait qu’encourager à continuer ce chaos sans limites.
Parasocial et VSS
Une autre raison qui expliquerait la si mauvaise image du parasocial est qu’on l’associe d’une part à l’amour voire l’adoration des fans, et que d’autre part il y a une quantité d’affaires de VSS de la part d’agresseurs. Alors, le parasocial peut apparaître comme un risque, un “biais” de se faire “avoir” par des prédateurs qui apparaissent comme plus nombreux dans les milieux médiatiques, que ce soit pour les figures du cinéma, de la littérature, de la télévision, de la politique, d’Internet.
Mais est-ce vraiment de la faute des victimes qui parasocialisent ou du parasocial lui-même ? La réponse est non, l’agression comportant une quantité astronomique d’autres facteurs qui ne sont pas forcément imputables au parasocial, ni même à la sphère médiatique et aux pouvoirs de domination que cela donne.
Ceci étant dit, les VSS dans le contexte médiatique ont des singularités.
Quand les fans apprennent que leur star a commis des VSS, comme ils aiment tellement la figure médiatique accusée, ils peuvent la défendre et accuser les victimes de mentir, d’exagérer, et qu’en réalité, la star n’aurait pas été aussi horrible qu’elles prétendent.
Est-ce que le lien parasocial rend aveugle aux méfaits des stars et devient un enfer pour les cibles qui ne peuvent pas obtenir justice ni même être crues ?
Et dans ce cas précis, là aussi je ne vais pas faire de suspens, oui même dans le cas d’affaires jugées où la figure médiatique est totalement rendue responsable de ses VSS, le public peut persister à défendre la star de toute accusation8. Et ce comportement est culturellement toxique, non seulement pour les victimes, mais aussi pour toutes celles qui n’ont pas encore réussi à s’exprimer sur les problèmes, et qui, voyant ces réactions, auront encore plus peur de le faire.
Mais il existe aussi des fans qui croient les victimes :
Ici le youtubeur library of a Viking exprime sa profonde déception de l’écrivain Neil Gaiman, également auteur d’agressions sexuelles et viols sur plusieurs victimes :

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Le youtubeur décrit comment son admiration passée pour le génie créatif de Gaiman s’est transformée en un sentiment de trahison personnelle suite aux révélations d’un article du magazine Tortoise (il cite https://www.vulture.com/article/neil-gaiman-allegations-controversy-amanda-palmer-sandman-madoc.html ; je rajoute une source française et accessible si besoin https://www.courrierinternational.com/une/une-du-jour-neil-gaiman-grand-nom-des-comics-et-de-la-fantasy-accuse-de-violences-sexuelles_226583 ) . Les révélations sont tellement horribles qu’il ne peut pas les dire à haute voix et appelle les personnes qui veulent connaître les détails à lire l’article. Après avoir pris connaissance des allégations détaillées, il qualifie Neil Gaiman de « monstre » et de « personne horrible ».
Le youtubeur décrit une sensation de trahison personnelle, comparant la situation à la perte d’un ami. Il comprend l’argument théorique consistant à séparer l’art de l’artiste, mais il explique que pour lui, ce n’est pas si simple car la connexion avec l’art est profondément émotionnelle et liée à son créateur. Pour lui, les actions du romancier entachent désormais la magie de ses récits.
Il conclut en disant que c’est un « adieu définitif » à l’auteur, affirmant qu’il ne peut pas, en bonne conscience, recommander le travail d’une telle personne à son audience, il ne fera plus aucune promotion des livres de Gaiman sur sa chaîne.
C’est ce qu’on nomme rupture parasociale (et trahison parasociale), qui est vraiment à entendre comme une rupture comme on coupe les ponts avec un ami en qui on n’a plus de confiance du tout, comme on coupe les ponts avec un amant qui a révélé une facette de lui insoutenable. La rupture advient quand la confiance qu’on avait donnée a été brisée, qu’on se sent trahi, qu’il y a trop de distance entre nous et la personne telle qu’on la découvre aujourd’hui.
La réaction de ce youtubeur fan est responsable et mature, étant donné qu’il accepte de voir les méfaits, de les prendre en considération, il accepte les émotions négatives que cela génère, et commence le parcours de deuil de l’image qu’il se faisait de l’artiste pour en avoir une image plus proche de la réalité. Mais même avec ce traitement mature, le parasocial apparaît alors sous une facette sombre. C’est effectivement tomber de haut que de devoir reconnaître que tous les liens qu’on imaginait merveilleux, étaient en fait des formes de projection qu’on mettait à l’œuvre, et pas forcément le sens qu’y mettait l’auteur. Autrement dit, il y a des sentiments négatifs de “honte”, de tromperie, de tristesse, de dégoût et de perte, ce qui pourrait rendre la relation parasociale assez peu recommandable.
Tout ceci est extrêmement proche du mécanisme de rupture où effectivement, il peut y avoir cette même levée des illusions : on pensait que c’était une histoire d’amour ou d’amitié idyllique partagée, et puis on découvre que l’autre mentait et s’en foutait totalement, ou encore on découvre qu’en réalité ce n’est pas aussi rose qu’on ne croyait. Cependant, je pense qu’il est assez simple d’accepter ces potentiels aspects négatifs comme risque relationnel en général. Ce qui se passe, c’est que toute relation sociale, parasociale, et même des liens à des objets, des lieux, des notions, des idéologies, des valeurs, comporte toujours une part de (co)création : chacun a apporté sa part à la relation, chacun y a mis un sens, des intentions, des buts particuliers qui ne pouvaient pas être exactement le même que l’autre, mais on a imaginé que c’était pareil, en harmonie. Et même en sachant que l’autre y met un sens différent, on n’imagine pas qu’il puisse être une personne au strict opposé des qualités qu’on prête à son œuvre, son travail, son interaction avec nous : la trahison parasociale est pire que de découvrir le cordonnier qui vous a réparé votre paire de chaussures adorés, qui semblait réellement attentif à votre bien-être, être lui-même mal chaussé ou détestait les chaussures. C’est découvrir qu’il ne fait ça que pour l’intérêt pervers de voir vos pieds et faire des saloperies dans votre dos, jusqu’à des actes répréhensibles par la loi. Ce n’est pas être idiot que de ne pas avoir pensé à une telle interprétation dès le début, c’est juste que cela ne vient pas à l’idée de gens qui n’aurait pas idée de faire ce genre de choses. Le problème est la perversité est du côté de celui qui en a, pas du côté de celui qui ne l’imagine pas.
Ainsi, ce n’est pas une faiblesse honteuse que d’être capable de créer des liens parfois très forts. Seulement voilà, trop souvent on fait passer la création comme unilatérale : un créateur vous donnerait un contenu devenant précieux à vos yeux, et vous lui seriez reconnaissant. À mon sens, il s’agit plutôt qu’un créateur partage un contenu qui devient précieux si les personnes peuvent le saisir comme leur et la tisser à des éléments de leur vie, ce qui est une forme de création aussi. Au fan qui dit qu’untel lui a sauvé la vie, en fait on pourrait entendre que la rencontre avec la création de cette figure a amorcé un processus de création en lui qui l’a transformé : ce qui demande donc la participation de beaucoup de facteurs qui ne relèvent pas que de la responsabilité du créateur, voire même parfois tiennent du pur hasard de la rencontre à tel moment de la vie de la personne. Ainsi, dans le cas d’une VSS ou de révélations sur les vraies intentions des auteurs, ce qui reste en réalité de persistant, c’est que vous restez capable de saisir les éléments qui vous permettent de vous transformer et de les interpréter d’une façon merveilleuse. Et ça, ça peut participer à créer un meilleur monde, sans ces horreurs de VSS qui vous endeuillent de vos figures médiatiques préférées.
Prendre comme mantra le message “brûlez vos idoles” est effectivement une façon de s’éviter ce genre de rupture parasociale douloureuse. Mais, comme pour les relations sociales classiques, si le repli, la méfiance ou le rejet des relations est compréhensible un temps pour digérer les ruptures, IRL on ne conseillerait pas à quelqu’un de ne jamais plus aimer quelqu’un, de faire en sorte de ne plus jamais avoir d’ami, de famille ou de partenaire amoureux pour éviter ces déceptions et ces ruptures. Est-il vraiment bon de se refuser, de s’empêcher toute relation parasociale en raison de la possibilité que l’autre soit un prédateur ? À généraliser la détestation de toute personne médiatique un tant soit peu appréciée et visible, ne valorise-t-on pas la posture d’antifans qui, selon la recherche, entretiennent le même type de relation et d’état d’esprit qu’un fan, mais sous la forme de détestation, voire de haine ?
Le problème que j’ai à juste expliquer les mécanismes de violences de certaines figures médiatiques par leur domination économique et charismatique, c’est qu’on suppose alors que les cibles se sont contentés d’être à la merci d’un pouvoir, inférieures comme le serait un papillon devant la lumière. Or c’est ignorer ce qu’elles en racontent, ce sur quoi elles alertent, ce qu’elles préconisent, où elles localisent le besoin de justice. Prenons par exemple celles qui ont témoigné :
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Dans cette émission de Mediapart, des créatrices de contenu comme Manon Bril, Clothilde Chamussy et Marine Perrin, témoignent de violences psychologiques et d’abus sexuels ou psychologiques qu’elles ont subis par le youtubeur. L’ensemble s’inscrit dans un contexte plus large de dénonciation des violences sexistes.
La notoriété, même celle de « stars » de YouTube comme Léo Grasset, ne doit plus servir de bouclier contre les accusations de violences psychologiques et sexuelles. En témoignant publiquement chez Mediapart, ces créatrices cherchent à briser l’omerta dans un milieu où les comportements problématiques ont longtemps été ignorés ou minimisés.
Les créatrices nous expliquent que ces violences ne sont pas des cas isolés mais le produit d’un système. Elles pointent du doigt la façon dont la société et certains milieux professionnels (sport, cinéma, web) tendent à protéger les agresseurs au détriment des victimes.
Elles interrogent la manière dont la culture populaire nous apprend parfois à « désirer la violence » ou à idéaliser des figures masculines toxiques.
Un point crucial à retenir est que la parole individuelle est souvent écrasée, mais que l’action collective (comme les onze femmes témoignant dans l’affaire Depardieu ou les multiples témoignages contre Dirty Biology) permet de rendre ces réalités indéniables.
En résumé, ce qu’on peut retenir, c’est la nécessité de passer d’un déni social (notamment sur l’inceste ou les violences sexuelles) à une prise de conscience collective où la parole des victimes est non seulement entendue, mais suivie de conséquences pour les agresseurs.
En résumé, on a un problème concernant tous les tiers et structures autour de l’agression, qui vont préférer écraser la victime, pour défendre l’agresseur. Et comme je le disais plus haut, le problème dépasse de très loin le simple parasocial. Il y a tout autant des problèmes tant à échelle très vaste de culture, d’institutions et de politiques que de problèmes très localisés autour des agresseurs, et ce changement d’échelle ne devrait pas être mis en dualité : ce n’est pas que de la faute des gens (les personnes étant dans le parasocial, figures médiatiques, agresseuses, tiers), non, ce n’est pas que de la faute de ces très gros environnements sociaux distaux comme la culture, la politique, l’économie. C’est tout cela à la fois, en même temps, en interaction constante. Si on veut régler le problème c’est l’ensemble qu’il faut considérer, comme agissant de concert, en interaction, qui change en plus avec le temps.
Et j’insiste parce que localiser la faute au fan parasocialiseur ou à juste des déterminations sociales qui seraient toutes puissantes sur un individu sans agentivité, c’est malheureusement une défense qui sert un peu trop le narratif des agresseurs qui le saisissent pour se déresponsabiliser de leurs actes et susciter la pitié à leur égard. Or c’est insulter les sciences humaines et sociales que d’utiliser les savoirs des déterminations sociales pour se dédouaner de ses responsabilités, et c’est un biais d’internalité allégeante9 que de mettre la faute et la responsabilité uniquement sur les individus et non sur les environnements sociaux également.

Les méfaits restent de la faute, de la responsabilité de celui qui les commet, et aucune psychologie sociale, sociologie ou autre SHS ne cherche à comprendre les influences, les déterminations sociales pour dédouaner quelconque criminel ( les SHS tendent à comprendre, non à justifier ou excuser, n’en déplaise à Valls ). Au contraire, il s’agit de réparer la société pour qu’elle cesse de participer à la possibilité aisée de ces méfaits, à l’entretien des conditions et des cultures qui encouragent parfois ceux- ci.
le parasocial comme une “folie”
On peut avoir une image négative du parasocial à cause du choix des médias classiques de ne montrer et commenter qu’un aspect de celui-ci : à mon époque par exemple, les fans dans les concerts de Patrick Bruel10, puis des boys bands étaient présentés et vus comme “hystériques”. On ne voyait que leurs hurlements, le fait qu’elles tombent dans les pommes et tout cela était commenté avec un très grand mépris, comme tout ce qui plaisait à un public majoritairement féminin. Ils ne faisaient absolument pas ce qu’a fait rapidement le JDG, à savoir parler de la structure et des organisations qui produisent ces phénomènes : l’attente très longue, les effets de foule, et globalement la mauvaise organisation de ces rencontres.
Heureusement, j’ai l’impression que notre époque fournit plus d’informations qui peuvent permettre de ne pas prendre les fans pour hystériques mais de faire entrer les problèmes structurels dans l’équation des phénomènes négatifs ; ici des documentaires relèvent tant des problèmes d’organisation des concerts ou festivals, les problèmes de gestion de la foule, que les autres relevant des groupes et des artistes :


Ceci étant dit pour les générations ayant vécu avant Internet, on peut avoir encore cette image d’hystérie associée au parasocial, tant c’était un marronnier sexiste que d’attribuer la stupidité et l’hystérie aux fans.
L’autre pathologisation du parasocial nous vient des faits divers : cela va du stalking jusqu’aux tentatives d’assassinat voire carrément meurtres des stars en question par des “fans”. On peut citer par exemple Bjork qui a pu être visée par une tentative d’attentat, un réceptionniste tué par un fan de Mylène Farmer à qui il ne voulait pas livrer l’adresse, John Lennon tué par un fan, etc.
On découvre souvent derrière l’histoire d’un fan qui croyait que la star était factuellement en relation avec lui/elle, était amoureuse de lui/elle. Or le parasocial est un lien qu’on sait venant de nous à la star, et non de la star à nous, car on est en capacité de se rappeler et d’avoir conscience qu’on n’a pas eu de contacts directs et réels avec elle. Ainsi, ces affaires relèvent de ce qu’on nomme l’érotomanie, qui est une forme de délire particulier qui se distingue particulièrement du parasocial. Ceci étant dit, l’érotomanie ne mène pas nécessairement à ce genre de drames.
Donc oui, dans les cas d’érotomanie, il y a effectivement un trouble, oui cela concerne un lien illusoire à une star, mais le parasocial n’est pas d’ordre érotomane pour autant, et donc n’est pas pathologique. On reviendra en détail sur les distinctions entre les deux phénomènes également, mais là encore les médias en relevant que les affaires sortant le plus de l’ordinaire peuvent invisibiliser les rapports banals et non dangereux aux stars, or c’est ce qui compose au maximum le parasocial.
En résumé, il n’a été mis à notre attention que des aspects relativement négatifs de la rencontre parasociale. Mais pour l’expérience parasociale du fan, hors et pendant la rencontre, qu’elle soit catastrophique ou sympathique, on n’a eu aucune explication. Personne n’a vraiment parlé de son point de vue à lui, le parasocial a toujours concerné les autres.
Or, on a tous des relations parasociales : imaginez apprendre la mort de quelqu’un dont vous suivez le travail, que ce soit une réalisatrice, un acteur, une présentatrice de tv, un politicien, une youtubeuse, un influenceur, une scientifique, un musicien, une intellectuelle… Ne seriez-vous pas triste ? Que vous soyez simplement attristés ou que cette possibilité vous fasse déjà monter les larmes aux yeux, c’est un lien parasocial et ça porte le nom de deuil parasocial. Les chercheurs rapportent que les gens ne s’attendent pas du tout à vivre un deuil pour quelqu’un avec qui ils n’ont généralement jamais interagi, et pourtant ce sentiment de deuil advient quand même, parce que ce qui éveille des sentiments, ce sont les liens sociaux qu’on arrive à tisser. Et ça n’a rien de négatif ou bête, bien au contraire, c’est la beauté sociale de notre espèce que de se lier entre nous, même dans une asymétrie des rapports.
Même si je veux centrer le propos du dossier sur l’expérience du parasocial côté spectateur, je ne peux pas nier qu’on connaît certaines11 formes parasociales côté créateurs. D’une part en tant que témoins de ce que vivent les camarades qui ont plus de notoriété que nous. D’autre part, même si nos créations sont très modestement visibles et que l’endroit où nous sommes le plus suivies est YouTube, un endroit où nous apparaissons la plupart du temps déguisées sous forme de personnages, des liens peuvent se former, de l’amitié à la haine. Il y a pu avoir un parasocial qui a pu être très marqué envers le personnage fictionnel de Gull, ce qui est cohérent avec ce qu’en dit la recherche. On parasocialise avec les figures les plus en avant à l’écran – que ces figures soient fictionnelles ou réelles – c’est la place à l’écran et le temps d’exposition qui potentialisent le lien parasocial.
Ainsi, j’ai pu même trouver très amusant que les gens me disent lire mes écrits en entendant la voix de Gull comme s’il en était l’auteur. Après tout, les personnages qu’on participe de près ou de loin à écrire sont comme nos enfants, comment ne pas être satisfaits de les voir vivre leur vie en toute autonomie, sans nous et que ça se passe bien ? C’est devenu moins amusant quand la révélation IRL d’être l’autrice de mes écrits (et non pas le personnage de Gull), a fait apparaître des moues de dégoût, certains fans enthousiastes glissant vers une critique acerbe et méprisante de mon travail. C’est ce genre de relation étrange qui me fait avoir perdu tout radar et être dans une ambiguïté permanente sur la nature de la relation, parasociale ou non avec les personnes : je tente de traiter le problème en me concentrant sur le fait de travailler du mieux que je peux.
Ce qu’on essaye de faire avec Chayka est donc d’essayer de faire un travail honnête : par exemple dans les présentations, on a demandé de nous respecter ni comme vos esclaves, ni comme vos maîtres, parce que c’est ce qu’on souhaite sincèrement et qui semble le mieux dans la relation avec vous. Penser vertical, pyramide, hiérarchie, vous l’aurez compris depuis le temps à travers notre contenu, ce n’est vraiment pas notre truc. Nommer nos formats horizons12, parler d’autoritarisme13 pour démanteler ces machineries, chercher des exemples de structures horizontales dans leurs rapports de pouvoir, débusquer les manipulations dominatrices14 pour mieux les déminer, s’inscrit dans une quête tentant d’être au mieux de nos possibilités, autodéterminatrice et horizontale.
Alors, on va continuer sur cette lancée et tenter de penser comment le lien parasocial en général pourrait être horizontal et autodéterminateur. C’est-à-dire comment des relations de spectateurs à créateurs, de créateur à spectateur pourraient nourrir nos besoins fondamentaux mutuels, sans qu’il y ait de contrôle coercitif, dominateur, permettant de se lier et échanger sans rabaisser et supérioriser, tout en gardant intègre les forts affects positifs. Cela me semble possible parce que je l’ai vue à l’œuvre : parfois on a eu des interactions avec vous qui ont duré moins d’une minute IRL mais qui ont été d’une profondeur qui m’ont littéralement donné le vertige tant vous nous donniez un retour qui en réalité, sans que vous le sachiez, résolvez un point qui m’agitait. Il y a eu des messages sur ce que vous faisiez de ce qu’on vous avait partagé que je n’aurai pas pu imaginer possible et qui m’ont donné un espoir incroyable. Il y a dans ces messages une mutualité puissante de don contre don, et pour moi qui ait l’impression de ne jamais faire suffisamment, ces messages ont été salvateurs.
Plutôt que de voir le parasocial potentiellement mutuellement autodéterminateur, une posture cynique par rapport au parasocial pourrait être possible et plus facile : en regardant tel film, telle vidéo, on pourrait se dire que le youtubeur, l’acteur ou le réalisateur dont on commence à apprécier le travail, a très certainement fait des horreurs dans sa vie, donc qu’il faut étouffer l’enthousiasme ou tout affect positif naissant en nous, et ne rien lui accorder sauf une méfiance latente.
Mais est-ce que ça n’entrave pas la magnifique plongée pleine et totale dans une œuvre ? Est-ce que cela ne nous laisse pas sur le rebord de la plage, toujours à distance, jaugeant de la dangerosité des vagues plutôt que de la possibilité d’y plonger ? Est-ce que cela ne gâche pas notre pleine expérience ? Ce cynisme, je le goûte malgré moi. Il a fallu que David Lynch meurt sans laisser d’affaires sordides derrière lui* pour que son travail puisse joyeusement m’envahir cognitivement. Les agresseurs ont non seulement affecté les parasocialités que nous avions avec eux, mais ils nous ont aussi rendus méfiants de toutes les autres figures médiatiques.
Et en toute honnêteté, j’en ai marre. On va donc tenter de voir ce qu’on peut faire pour réparer nos capacités parasociales pour qu’elles ne soient ni cynistrées15, ni déshumanisantes, ni divinisantes et encore moins asséchée par le vent de la méfiance.
La suite : [PS2] Définir et mesurer le parasocial
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Vous pouvez trouver la bibliographie complète du dossier ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial
1 Hackingsocialfr sur X : « Petite question avant que j’entre (@HViciss ) à fond dans les recherches sur un sujet. Pour vous, la question du « parasocial » renvoie à quelque chose : » / X
2 Sondage de Hacking Social – YouTube
3 Violence Sexistes et Sexuelles
4On y reviendra en troisiéme partie
5 Je précise que je ne connais absolument pas Cyrus, nous ne l’avons jamais croisé ni de près ni de loin. Ce n’est qu’un exercice d’imagination de possibilités, donc cela pourrait être vrai comme faux.
6 Je me base ici sur ce qu’on sait de la personnalité (vu dans ce dossier : https://www.hacking-social.com/2023/04/03/%E2%99%A6pp1-la-personnalite-cette-performance ) , les personnes qui performent certains traits de personnalité, comme être agréables, peuvent le faire parce que cela concorde à leurs valeurs, leurs habitudes, leurs buts relationnels, bref, il peut y avoir des tas de facteurs autre qu’une récompense monétaire ou de notoriété. On pourrait aussi se baser sur les études sur la motivation, qui relèvent différentes qualités de motivation notamment celles autonomes et intrinsèques, qui performent certains comportements pour eux-mêmes, par valeurs, identification, et ce qu’importe la réaction – négative ou positive – sur un potentiel public (on en a parlé ici : ⬟ Se motiver et motiver autrui : une histoire d’autodétermination )
7 Au moment de la rédaction du dossier, mars 2026, Antoine Daniel a été au coeur de polémiques l’accusant de VSS : il s’est reconnu publiquement coupable d’avoir effectivement demandé des nudes à une personne qui en témoignait directement, mais rejette les accusations de pédophilie, qui, en mars 2026, ne reposait sur aucun témoignage direct.
8 cf affaire Johny Deep
9 Nous avons vulgarisé la notion d’internalité allégeante ici, au sein des instititions : et en résumé ici :
[MQC] La norme d’allégeance : une forme de soumission – Hacking social
10 Il est lui aussi accusé de VSS : Patrick Bruel accusé de violences sexuelles par huit femmes | Mediapart ; https://www.rtl.be/actu/belgique/justice/il-se-frotte-moi-me-caresse-karine-la-belge-qui-accuse-patrick-bruel-dagression/2026-03-26/article/783874
11 On ne connaît pas ce qu’est le parasocial dans des cas extrêmement médiatisés de stars hors du net, encore moins ce que peuvent vivre des stars internationales.
12 comme horizontal, par exemple : (16) Horizon – YouTube
13 LES AUTORITAIRES (partie 1) : les premières enquêtes
14 Pourquoi ce n’est jamais de ma faute?
– XP#11
15 Ce n’est pas une faute à « sinistrée », c’est juste un jeu d’orthographe mélangeant sinistre et cynisme et le faisant verbe.
Cet article et ses suites sont disponibles intégralement ici :
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Cartes
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⬟ Design horizontal. Tous sont valorisé. Personne n’est considéré comme un esclave, ou un maitre, Il y a de la reconnaissance à tous, des forces et fragilités reconnus à tous, la domination et soumission sont hors propos.

⬤ Réparer nos capacités à nous lier. essayer de ne plus laisser les trahisons médiatiques (ou sociales) assécher toutes nos capacités à s’enthousiasmer, aimer, plonger dans une œuvre (ou toute autre chose qu’on pourrait aimer).

Parasocial dénigré. Le parasocial est réduit à un biais, une faiblesse, une folie ou une relation inférieure. Ses aspects ordinaires, positifs, ou transformateurs sont alors rendus impossible à penser.

★ Inspecter la structure. Avant de juger négativement un comportement, on peut observer le game qui le produit (lieu, règles, file attente, foule, règles, accès, fatigue, sécurité du lieu, etc…).

Publié le 01.09.2026 à 09:53
[PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial
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Chapitres sur le site : ·[PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques
·[PS2] Définir et mesurer le parasocial
·[PS3.1]Les effets de la relation parasociale
·[PS3.2]Diminuer les préjugés
·[PS3.3]Engager et politiser
·[PS4]La fin de la relation parasociale : deuil, rupture, trahison
·[PS5.1] Antifan : désaimer, détester, puis haïr activement une figure médiatique
·[PS5.2]Les antifans silencieux, compétitifs, autoritaires
·[PS6] Vers un parasocial autodéterminé et autodéterminateur ?
(ces titres se transformeront en hyperlien au fur et à mesure des publications)
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Credits graphiques

Les vignettes illustratives des vidéos sont citées dans la bibliographie générale précédente.
Nos schémas, illustrations de cartes ont été conçus en partie avec les éléments, icônes provenant de thenounproject.com (CC BY 3.0) avec une prédominance de l’artiste Gan Khoon Lay.
Nous avons pu aussi utiliser les glyphes des polices d’écriture comme Segoe Symbol.
Le fond cartographié des cartes provient de la carte de Mitteldorf du jeu Legends of Valour.
Les autres artistes dont nous avons utilisé les icônes sont (j’ai préservé les majuscules/minuscules tels que les artistes l’ont laissé) :
Adrien Coquet,
ainul muttaqin,
Aneeque Ahmed,
Angelica,
Anggara Putra,
Ar2ar,
Arif Hariyanto,
Ariyanto Deni,
Arya Icons,
BEARicons,
Bondan siswanto,
Dierys Design,
Dong Gyu Yang,
Elena Babushkina,
Eskak,
Eucalyp,
Fathur Rachman,
Foxyard Studio,
Frebers,
Graphtend,
Gregor Cresnar,
hanis tusiyani,
Hayashi Fumihiro,
HideMaru,
I Putu Dicky Adi Pranatha,
Iconesia,
Ishaq_hmad,
Izwar Muis,
Jagat Kreasi,
Larea,
Lewen Design,
Llisole,
Luis Prado,
Mia Elysia,
MUHAMAD KHOTIBUL UMAM,
Muhammad Riza,
Mujib,
myriam huré,
Nicolas Vicent,
Nithinan Tatah,
Nuricon,
pojok_icon,
popcornart,
ProSymbols,
pxLens,
Rudez Studio,
SBTS,
Studio Danro,
Vectors Market
Publié le 31.08.2026 à 14:54
Hub 404 : une nouvelle série Hacking Social ???
C’est la rentrée et le début d’une nouvelle étape pour Hacking Social.

Samedi dernier, nous avons eu la joie de présenter une preview de notre prochaine série : HUB 404. Merci à toutes les personnes présentes, pour vos retours, écoute et soutien !

Cette série a pour ambition de relancer pleinement la chaîne qui tournait au ralenti depuis 2023. Elle sera en grande partie consacrée à la psychologie politique dans le contexte électoral de 2027, et est en quelque sorte une suite implicite des Autoritaires.
Gull et Technicien seront de retour, mais pas seulement…

HUB 404 est aussi la première série Hacking Social construite avec une équipe élargie : montage, motion design, relecture scientifique, composition musicale, journalisme, illustration, et d’autres personnes encore nous ont rejoints dans cette aventure.

La série donnera aussi lieu à des entretiens originaux avec des chercheurs, notamment en sociologie et en psychologie.

Le pilote est autofinancé et sortira en octobre. Pourquoi autofinancé ? Parce que nous n’avons trouvé aucun financeur, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Nous avons alors envisagé un financement participatif, mais on ne voulait pas vous solliciter ainsi à partir d’une simple promesse.
Nous avons donc choisi de financer nous-mêmes ce pilote, pour vous laisser juger sur pièce.

Si le pilote vous parle, si vous pensez que cette série mérite d’exister, vous pourrez nous aider via un crowdfunding Ulule lancé au moment de sa diffusion. De ce soutien dépendra l’avenir de la série, et en grande partie, de celui de la chaîne.
Si vous voulez recevoir les prochaines informations par mail, être prévenu de la sortie du pilote et du lancement du financement participatif, vous pouvez vous d’ores et déjà préinscrire sur Ulule :
https://fr.ulule.com/hacking-social/coming-soon/ …Et voir le générique au passage

