28.09.2026 à 16:29
Du Web à Netflix : les multiples voyages du « Visiteur du futur »
Texte intégral (2024 mots)

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L’ESSENTIEL
Le Visiteur du futur est une comédie de science-fiction, réalisée sous forme de websérie par François Descraques, diffusée sur le Net en 2009.
Déjà adapté à la télévision et au cinéma, en roman, en manga, en bande dessinée et en jeu de plateau, il a débarqué sur Netflix France le 5 septembre 2026 et se plaçant rapidement dans le Top 10 des films.
L’exemple du Visiteur du futur montre comment un univers peut circuler, rencontrer de nouveaux publics et se prolonger dans le temps grâce à son développement transmédiatique.
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Lorsque le Visiteur du futur apparaît sur Internet en 2009, rien ne laisse présager une telle longévité. François Descraques réalise d’abord de courtes vidéos destinées au Web, avec des moyens limités et une équipe de proches. Le principe narratif est simple : un homme venu du futur surgit dans la vie de Raph pour l’empêcher d’accomplir des gestes apparemment anodins susceptibles d’entraîner, plusieurs siècles plus tard, des conséquences catastrophiques.
Derrière l’humour et la science-fiction se dessinent des préoccupations environnementales : les actions du présent ont des conséquences sur le monde dont hériteront les générations futures. Des questions qui, près de deux décennies plus tard, résonnent particulièrement avec les inquiétudes face au changement climatique. La fiction se complexifie rapidement. Des personnages deviennent récurrents, les intrigues s’allongent et une véritable mythologie se construit autour des voyages temporels.
Le succès rencontré en ligne permet alors à la série de changer d’échelle. Elle est diffusée sur France 4 en 2014 et compte finalement quatre saisons et 57 épisodes. Ce passage du Web à la télévision marque une première transformation importante : une production indépendante née sur Internet accède aux circuits traditionnels de l’audiovisuel tout en conservant la communauté constituée autour d’elle. La diffusion sur le Web constitue la première étape d’un projet qui se développera ensuite sur d’autres supports.
Quand l’histoire se poursuit au-delà de l’écran
Multiplier les supports ne suffit pas à faire du transmédia. Une même histoire peut être adaptée au cinéma, en roman ou en bande dessinée sans que son cadre narratif s’en trouve nécessairement enrichi. Dans la logique définie notamment par le chercheur américain Henry Jenkins, le récit transmédiatique repose sur le déploiement d’un univers à travers plusieurs médias, chacun apportant une contribution spécifique à l’ensemble.
C’est ce qu’il advient avec le Visiteur du futur. Lorsque la production de la série s’interrompt, son monde ne disparaît pas avec elle. Des prolongements éditoriaux prennent le relais. Les romans (Berhoun et Descraques, 2015), réunis autour de la Meute, poursuivent l’histoire après la série. Le manga la Brigade temporelle (Descraques et Lapeyre, 2026-2018) développe une autre partie de cet univers, tandis que la bande dessinée l’Élu des dieux (Descraques et Gosh, 2013) revient notamment sur les aventures du Visiteur et de son acolyte Castafolte dans le futur.
À ces productions s’ajoutent d’autres objets, notamment un jeu de société (Nawak et Pasquéoz, 2013). L’histoire s’enrichit ainsi de nouveaux récits qui prolongent la série sur d’autres supports.
Un transmédia qui n’était pas écrit à l’avance
La trajectoire du Visiteur du futur est d’autant plus intéressante qu’elle permet de nuancer une conception très stratégique du transmédia. Les grandes franchises peuvent être pensées dès leur conception pour circuler entre cinéma, séries, jeux vidéo, édition ou réseaux sociaux. Ici, rien de tel au départ. En 2009, les premiers épisodes ne s’inscrivent pas dans un vaste dispositif médiatique programmé plusieurs années à l’avance. Le transmédia se construit par étapes.
Le succès de la websérie ouvre de nouvelles possibilités de production et de diffusion ; les rencontres avec des producteurs et des éditeurs permettent ensuite à l’univers d’investir d’autres supports. Chacun contribue à inscrire ce monde fictionnel dans la durée.
Cette dimension temporelle est essentielle. Le transmédia ne sert pas seulement à étendre spatialement un univers sur plusieurs médias : il permet aussi de faire vivre la série pendant les longues périodes d’attente entre deux productions audiovisuelles. Romans, mangas, bandes dessinées ou jeu maintiennent un lien avec la diégèse et ses personnages. Ils occupent les intervalles, entretiennent la visibilité de la franchise et donnent aux publics de nouvelles occasions d’y entrer ou d’y revenir. Le transmédia apparaît autant comme une stratégie d’expansion que comme un instrument de pérennisation.
Une communauté qui fait vivre l’univers
Les publics jouent également un rôle essentiel dans cette longévité. Né sur Internet, le Visiteur du futur s’est développé dans un environnement marqué par une forte proximité entre créateurs et spectateurs. Commentaires, échanges sur les réseaux sociaux, rencontres, conventions, fanarts ou discussions autour de la fiction accompagnent son développement.
Sans devenir auteurs des récits officiels, les fans participent à une forme de coconstruction symbolique de l’univers : ils le commentent, se l’approprient, produisent leurs propres représentations et maintiennent l’intérêt pour la fiction entre deux productions. François Descraques souligne lui-même l’influence de cette communauté sur son travail :
« Les retours des fans sont tellement inspirants, généreux et créatifs que, forcément, ça m’inspire »
– Entretien mené par Violaine Appel et Delphine Le Nozach, 27 août 2022.
Cette influence témoigne des interactions qui accompagnent sa construction et son évolution.
Cette communauté accompagne également Le Visiteur du Futur dans ses changements de supports. Les personnages se retrouvent dans les romans, le manga, la bande dessinée, puis au cinéma, favorisant la continuité de l’ensemble et la fidélité d’une partie du public.
Le cinéma, treize ans après les débuts
Le passage au cinéma marque le changement d’échelle le plus spectaculaire. Sorti le 7 septembre 2022, le long-métrage réalisé par François Descraques arrive treize ans après les premiers épisodes. Plutôt qu’une adaptation de la websérie, il en propose un prolongement via une nouvelle histoire.
Le film doit dès lors relever un défi caractéristique des productions transmédiatiques : satisfaire les spectateurs qui connaissent déjà les protagonistes et leur histoire tout en restant accessible à ceux qui les découvrent. Les fans peuvent reconnaître des personnages, des références et différents éléments construits au cours des productions antérieures. Mais leur connaissance n’est pas indispensable à la compréhension du récit. Le cinéma offre une autre porte d’entrée dans l’univers.
Dès son premier jour d’exploitation, le film réalise 45 247 entrées, avant-premières comprises, et prend la tête des nouveautés sorties ce mercredi-là. Il rassemble 147 188 spectateurs lors de sa première semaine et se classe deuxième du box-office hebdomadaire français. Au terme de son exploitation, il atteint 332 370 entrées. Un succès qui confirme la capacité de cette fiction née sur le Web à trouver son public sur grand écran.
Un univers reconnaissable et partagé
Au fil de ces prolongements, le Visiteur du futur s’affirme comme un univers à part entière, avec ses personnages et ses codes propres. Cette cohérence se retrouve d’un support à l’autre, notamment grâce au rôle de François Descraques dans les différentes productions. Sa présence régulière sur les réseaux sociaux contribue également à entretenir le lien avec les publics qui suivent la websérie et ses différentes évolutions. L’œuvre conserve ainsi une identité auctoriale très marquée tout en empruntant à la logique des franchises culturelles : multiplicité des créations, circulation entre médias, diversité des partenaires éditoriaux et capacité à fédérer durablement une communauté.
Le Visiteur du futur peut aussi être lu comme une forme de marque culturelle et communautaire, construite autour de personnages, de références, de valeurs et d’expériences partagées par ses publics. Le titre relie des productions différentes au sein d’un même univers et fédère un cercle de fans qui s’y reconnaît.
Netflix, et après ?
L’arrivée du film sur Netflix France, le 5 septembre 2026, prolonge cette trajectoire. Né sur Internet avant de passer par la télévision, l’édition et le cinéma, Le Visiteur du futur retrouve avec Netflix la diffusion en ligne, dans un paysage profondément transformé par les grandes plateformes internationales.
Netflix peut désormais exposer l’œuvre à des spectateurs qui n’ont connu ni la websérie originale ni sa diffusion télévisée. Pour eux, l’entrée dans l’univers se fera par le film, sa production audiovisuelle la plus récente. Certains publics ont découvert Le Visiteur du futur avec la websérie et suivi ses différentes extensions jusqu’au cinéma ; d’autres peuvent aujourd’hui commencer par le film avant de remonter vers les récits qui l’ont précédé. La chronologie de production ne correspond donc pas nécessairement à celle de la découverte.
Reste à savoir si cette nouvelle exposition conduira ces spectateurs vers les autres composantes de l’univers. Regarderont-ils la websérie, toujours accessible en ligne ?
Chercheront-ils à découvrir les romans, le manga ou la bande dessinée ? Ou leur expérience du Visiteur du futur se limitera-t-elle au film ? Des questions se posent aussi du côté de la création. Quelle pourrait être la prochaine étape pour Le Visiteur du futur ? Une nouvelle production audiovisuelle, un jeu vidéo, une expérience immersive ? Le Visiteur n’a peut-être pas fini de voyager.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
28.09.2026 à 16:24
La BCE subventionne déjà les banques commerciales : pourquoi pas la transition écologique ?
Texte intégral (2474 mots)
L’ESSENTIEL
La Banque centrale européenne exerce, sans le nommer tel quel, un pouvoir de subvention, au bénéfice exclusif des banques commerciales.
Les intérêts payés aux banques commerciales atteignent 360 milliards d’euros depuis 2022.
Techniquement, rien n’empêcherait la BCE de subventionner la bifurcation écologique.
Trois cent soixante milliards d’euros ! C’est plus du tiers du besoin d’investissements additionnels dont les pays membres de l’Union européenne ont besoin selon le rapport Draghi pour « numériser et décarboner l’économie et accroître notre capacité de défense ».
C’est aussi à peu près la somme d’intérêts versés par la Banque centrale européenne (BCE) – depuis le resserrement de sa politique monétaire en 2022 après la pandémie de Covid-19 jusqu’à aujourd’hui – aux banques commerciales de la zone euro, sans rien leur demander en échange.
Près de 360 milliards d’euros d’intérêts
Il convient de rappeler que les banques commerciales ont elles aussi une banque, la banque centrale.
Sur leur compte à la banque centrale, les banques commerciales doivent toujours avoir en réserve de quoi se régler entre elles les paiements qui font suite à ceux de leurs clients déposants. Il y a une part de réserves obligatoires – égales à au moins 1 % des dépôts de leurs clients depuis 2012 contre 2 % auparavant – que la BCE ne rémunère plus depuis 2023 et des réserves excédentaires qu’elle rémunère à son taux directeur plancher, le taux des facilités de dépôts.
En 2023, la BCE remonte son taux de la facilité de dépôts jusqu’à 4 % en réponse à l’inflation. Les réserves des banques sont encore gonflées de toutes les liquidités obtenues après la crise financière et pendant la pandémie de Covid-19
– entre 3 000 milliards et 4 000 milliards d’euros environ de réserves excédentaires en 2023.
En cette année, la BCE paye aux banques commerciales de la zone euro quelque 126 milliards d’euros d’intérêts. En cumulé entre 2022 – où les réserves des banques étaient au plus haut et les taux directeurs au plus bas (0 %) – et 2026 – où les réserves excédentaires sont redescendues à 2 300 milliards d’euros environ avec un taux de la facilité de dépôts de 2,5 % –, elle verse pas loin de 360 milliards d’intérêts aux banques.
Au profit des banques
La Banque centrale européenne ne demande rien aux banques commerciales en échange ; c’est un versement sans contrepartie.
Elle n’a pas besoin de ressources préexistantes pour payer ces intérêts. De même qu’elle crée à partir de rien (ex nihilo) la monnaie qu’elle prête aux banques commerciales quand elles en ont besoin, ou celle pour payer les titres qu’elle achète quand elle estime nécessaire de soutenir le marché, elle crée aussi de la monnaie pour payer des intérêts aux banques.
Avec une différence à noter à l’actif du bilan (ce qu’elle possède) de la banque centrale :
dans le premier cas, elle enregistre un prêt à son actif que les banques lui remboursent ;
dans le deuxième cas, elle enregistre un titre, souvent des obligations publiques ;
dans le troisième cas, celui du paiement d’intérêts, rien ne vient à son actif.
Autrement dit, quand elle verse des intérêts aux banques, la BCE crée une « subvention » à partir de rien !
Bien que la BCE justifie ce versement d’intérêts en expliquant qu’il est devenu indispensable au pilotage de sa politique monétaire, il s’agit bien d’une subvention comme la qualifient Paul De Grauwe et Yuemei Ji dans les colonnes du blog CEPR/VoxEU, en 2023, « Monetary policies that do not subsidise banks ».
Pourquoi ne pas mettre ce pouvoir de créer des subventions à partir de rien au service de la collectivité en contribuant au financement de transition écologique ?
Investissements écologiques non rentables
Les investissements que requiert la transition écologique et sociale sont indispensables et, pour une part, non rentables : l’isolation thermique, la rénovation des écoles et des hôpitaux ou la création d’espaces verts dans les villes pour les adapter au réchauffement climatique.
Aucun de ces projets ne dégage de rendement financier susceptible de rembourser un emprunt. Ils ne sont pas finançables à crédit ; ils nécessitent des subventions.
Peut-il s’agir de subventions classiques allouées par l’État, financées par la dette publique ou l’impôt ? En partie seulement et à la condition de trouver des marges de manœuvre sur le marché de la dette comme des politiques spécifiques de rachat de titres – quantitative easing –, des emprunts réalisés en commun par les États de la zone euro – en émettant des eurobonds –, des réformes fiscales ou de réorienter des subventions existantes.
Mais ce ne sera pas à la hauteur des besoins pour trois raisons :
la dette publique ne peut pas continuellement augmenter sans coûter de plus en plus cher ni finir par susciter la défiance des investisseurs ;
l’augmentation des impôts est difficile à soutenir politiquement dans une société où l’injustice fiscale a érodé l’adhésion à l’impôt ;
ces deux sources classiques de financement public nécessitent un taux de croissance suffisamment élevé, sinon elles se tarissent. La Banque de France ne prévoit qu’une croissance à 0,9 % en 2027 et à 1,2 % en 2028. Et, de toute façon, peut-on concilier la quête de croissance et le respect des limites planétaires ? Probablement pas.
Une subvention ni payante ni remboursable
Une « subvention monétaire » émise par la banque centrale ouvrirait une source complémentaire de subventions qui ne pèserait pas sur la dette. Du point de vue de son émetteur, la BCE, ce mode de création monétaire viendrait explicitement compléter ceux dont elle dispose déjà – quand elle prête aux banques, quand elle achète des titres.
À lire aussi : Que se passerait-il si la BCE annulait la dette publique qu’elle détient ? Conversation avec Jézabel Couppey-Soubeyran
Du point de vue de ses bénéficiaires, un ensemble d’acteurs non bancaires >/br>– ménages, entreprises, associations, ou les collectivités locales –, la subvention monétaire ne serait ni payante – pas de paiement d’intérêt – ni remboursable. Elle n’exigerait pas non plus de céder un titre.
Ce serait de la « monnaie sans dette » adaptée au financement de l’indispensable non rentable, distincte de la « monnaie-dette » issue du crédit, qui ne finance que ce qui est suffisamment rentable pour en payer le prix et la rembourser.
Monnaie magique ?
Serait-ce de la monnaie « magique » ?
Pas plus magique que la monnaie créée par le crédit ou par des achats de titres. À chaque fois, c’est un pur jeu d’écritures comptables : la banque inscrit simultanément à l’actif de son bilan, le crédit qu’elle octroie ou le titre qu’elle achète et, à son passif, le dépôt qui en résulte pour le bénéficiaire.
Les crédits, ou les achats de titres, font les dépôts.
Techniquement, rien n’empêche une banque centrale d’émettre de la monnaie sans l’adosser à un prêt ou à un achat de titre. La preuve : celles de l’Eurosystème rémunèrent les réserves des banques sans l’adosser à un actif. L’absence d’actif en contrepartie créerait une perte au bilan de la banque centrale, mais cela ne l’empêcherait pas de fonctionner.
On peut également imaginer l’enregistrement d’un actif non exigible qui valoriserait l’impact écologique ou social de la subvention monétaire. L’émission de la subvention se ferait alors sans déséquilibrer le bilan de la banque centrale ; cette dernière poserait ainsi un premier jalon de comptabilité écologique à son bilan.
Commencer à petite échelle
Serait-ce une planche à billets inflationniste ? Absolument pas.
Ces montants seraient fléchés vers des dépenses d’investissement spécifiquement éligibles au dispositif. Ils seraient bien inférieurs à ceux des achats de titres pendant la gestion des crises financière et sanitaire – jusqu’à environ 130 milliards d’euros mensuels (pic de juin 2020) d’assouplissement quantitatif déployés par l’Eurosystème dans le cadre de ses programmes PEPP et APP.
On pourrait commencer à petite échelle, avec une émission pour l’ensemble de la zone euro de l’ordre de 0,5 % du PIB ; soit environ aussi 0,5 % de la masse monétaire. L’objectif : disposer d’un montant de subventions monétaires compris entre 10 milliards et 15 milliards d’euros par an pendant trois ans – soit environ un milliard d’euros par mois – pour un pays comme la France, et d’environ 90 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne
– soit 7,5 milliards d’euros mensuels.
La lutte contre l’inflation climatique
L’inflation n’est pas qu’un phénomène monétaire, elle résulte également du dérèglement climatique qui affecte le prix des matières premières agricoles ou de notre dépendance aux énergies fossiles. De ce point de vue, la subvention monétaire aiderait à lutter contre l’inflation climatique et la fossilflation.
À lire aussi : Quand les banques centrales s’emparent de la question du climat
Un dispositif de régulation éviterait que, au fil de sa circulation, cette monnaie permanente rende la masse monétaire excessive.
Des microtaxes permettraient de faire refluer de la monnaie vers la BCE pour être détruite en cas d’inflation jugée trop élevée. Elles n’excluraient pas les instruments plus classiques de politique monétaire, comme les réserves obligatoires ou les taux directeurs, afin de ralentir la création monétaire des banques lorsque c’est nécessaire.
Création de deux institutions
Assurément, un tel pouvoir ne saurait être laissé à la seule discrétion des banques centrales ou d’une technocratie européenne. Il appelle une gouvernance démocratique et collégiale, partagée avec des représentants de la société civile – syndicats, associations environnementales, élus locaux.
Dans notre essai, le Pouvoir de la monnaie, avec Pierre Delandre et Augustin Sersiron, nous préconisons la mise en place de deux institutions :
un Institut d’émission, adossé à la BCE, chargé d’indiquer le montant de subvention monétaire à créer ;
une Caisse de développement durable (CDD) chargée d’allouer les subventions selon les critères d’éligibilité. Elle fonctionnerait en réseau, aux échelles européenne, nationale et même locale au plus près des besoins des acteurs ménages, associations, collectivités, entreprises –, porteurs de projets d’investissements indispensables mais non rentables.
Ces deux institutions partageraient le pouvoir de la monnaie avec la société civile.
En accord avec l’article 123 du TFUE
Serait-ce contraire au mandat de la banque centrale ?
La compatibilité serait nécessairement âprement discutée par les juristes de la BCE, mais il n’y a pas d’incompatibilité explicite et rédhibitoire. La subvention monétaire n’irait pas à l’État, mais au réseau de caisses de développement durable, donc n’enfreindrait pas l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE).
Elle irait dans le sens de la stabilité monétaire, puisqu’elle aiderait à lutter contre une source d’inflation sur laquelle le taux directeur ne peut pas agir ; elle irait aussi dans le sens de la stabilité financière en réduisant le recours à l’endettement. En somme, conformes aux missions de la BCE.
À la différence d’un programme de rachats de titres publics, qui enrichit d’abord les détenteurs de dette, la subvention monétaire n’aurait pas d’effet inégalitaire : elle ne créerait pas de rente.
La subvention monétaire offrirait une voie que la dette, seule, ne peut ouvrir. La volonté bute peut-être ici sur un manque de capacité : on ne veut que ce qu’on peut ! C’est à cette incapacité que viendrait remédier la subvention monétaire.
Jézabel Couppey-Soubeyran est membre de l'Institut Veblen
28.09.2026 à 16:24
C’est quoi, réussir sa première année post-bac ?
Texte intégral (1962 mots)
L’ESSENTIEL
Les jeunes de 18-19 ans ressentent une forte pression à ne pas « se tromper » dans leur orientation post-bac.
Dans l’imaginaire collectif français, une trajectoire non linéaire est perçue comme un échec.
Le narratif du « décrochage » peut aussi s’expliquer par la manière dont les pouvoirs publics perçoivent le coût de ces trajectoires.
Réussir son orientation ? « C’est trouver sa voie directement. » Cette phrase, nous l’avons entendue de la part de nombreux jeunes en Terminale ou en première année dans le supérieur, lors de nos recherches. Ils et elles expriment un impératif à faire « le bon choix » et à ne pas « perdre de temps » sous peine de « rater leur vie ». La crainte du décrochage se manifeste tout au long de la scolarité mais est particulièrement forte au moment du choix d’orientation post-bac avec Parcoursup, puis pendant les études supérieures.
Derrière ce terme de « décrochage », plusieurs réalités coexistent : les NEET (« Not in Education, Employment or Training », en français « ni en emploi ni en formation »), celles et ceux qui s’insèrent professionnellement, qui font une pause ou qui se réorientent l’année suivante (parfois même en cours d’année).
Perçu comme un échec par les jeunes, l’arrêt d’une formation pourrait toutefois être considéré comme une étape, plutôt qu’un point final. Pourquoi n’est-ce pas le cas ? Afin de répondre à cette question, nous avons mené des recherches auprès de jeunes adultes de 18 ans et 19 ans au sein d’une université de grande couronne francilienne : une enquête auprès de personnes commençant leurs études en L1 et une autre auprès de décrocheuses et décrocheurs en L1.
L’orientation, un enjeu individuel où se jouent les trajectoires sociales
L’orientation du secondaire vers le supérieur est un moment où l’intérêt individuel rencontre la logique d’affectation, qui détermine les futures positions sociales. Du point de vue individuel, le jeune est en cours de constitution de son identité d’adulte avec toutes les injonctions normatives à « devenir soi et à réussir sa vie », renforcée et rendue concrète par la nécessité de « trouver son orientation ».
« Se connaître » et « connaître le champ des possibles » pour trouver « son orientation », voilà ce qui explique en grande partie la peur d’échouer des néo-étudiantes et néo-étudiants, surtout durant une phase où l’identité est en cours de construction.
La construction du choix d’orientation est un processus identitaire complexe. D’abord, selon l’image projetée de soi dans l’avenir, puis selon les rôles sexués qui peuvent « enfermer » dans des « orientations différenciées ». Il existe une zone d’alternatives acceptables pour envisager l’avenir, qui se situe de manière différenciée selon son niveau scolaire et selon son genre.
Enfin, les représentations sur les métiers comme sur les études sont essentielles pour construire sa trajectoire d’orientation. Selon les informations, connaissances, opinions et croyances, toutes les possibilités ne sont pas ouvertes. Toutes ces questions de représentations sont au fondement des choix d’orientation, qui sont vécus avec une intensité émotionnelle variable en fonction, notamment, de l’accompagnement.
La procédure Parcoursup entérine les choix qui sont faits, fonctionnant comme une « grande épreuve ». La dernière étape du choix d’orientation en fin de terminale se réalise à la rentrée, dans les amphithéâtres, lorsque les représentations fantasmées des études rencontrent la réalité. Le décalage est parfois grand et cette désillusion peut fragiliser la trajectoire des jeunes étudiantes et étudiants.
En parallèle des questions psychologiques, les jeunes vivent une étape d’affectation qui parachève le tri social entamé dès la fin du collège. L’orientation scolaire et professionnelle a ceci de spécifique qu’elle est à la fois un mouvement de construction identitaire et un moment d’attribution d’une place sociale selon le mécanisme du crédentialisme (où le diplôme est la clé d’entrée privilégiée). Cela renforce le poids du choix d’orientation, des inégalités sociales et par conséquent de la pression autour de cette question d’études supérieures ou d’insertion professionnelle.
À lire aussi : Une rentrée sans toit : comment la crise du logement étudiant fragilise l’entrée dans l’âge adulte
Le décrochage est pour certains et certaines la conséquence de facteurs sociaux et de contraintes associées. Par exemple, Laetitia, entrée en L1, a un emploi à mi-temps à côté, nécessitant un passage de chaque année en deux ans ; puis, Seb, vivant à deux heures de l’université, partagea une chambre avec ses frères, donc sans espace à soi pour travailler ; Zara raconte que, quand elle vient à l’université, elle a « l’impression de ne pas y être » à cause de la solitude.
Le choix d’orientation est posé de manière majeure en terminale, mais la construction individuelle n’est pas terminée, des fluctuations dans les projections peuvent donc se produire. Par ailleurs, des effets d’inégalités et de situations sociales non anticipées peuvent avoir des conséquences durant les années d’études.
Reconsidérer la « réussite »
Considérant ces éléments psychologiques et sociaux structurant la vie des jeunes de 18-19 ans, pourquoi continuer à considérer la performance académique comme l’unique réussite ? Que faire des trajectoires parallèles, des questionnements et des changements d’avis ? Que faire des situations de vie évolutives ? Ne pourrait-on pas considérer une première année post-bac comme apprentissage des codes du supérieur pour décider, en connaissance, de la suite à donner à son parcours ?
De surcroît, l’évolution technologique très rapide avec l’émergence de l’IA et les enjeux autour du dérèglement climatique vont nécessairement induire des inflexions dans de nombreux métiers (certains devront devenir « verts » ou, au moins, « verdissants »).
Dans ce contexte, un choix d’orientation fait en 2026 peut conduire vers un besoin de formation complémentaire ou même d’une réorientation ultérieure, simplement du fait de la modification de ce métier, voire de sa disparition.
Le concept de « décrochage » : une vision gestionnaire de l’action publique ?
Ces idées entrent en contradiction avec l’impératif d’économies de l’action publique. Pour l’État, le décrochage en premier cycle (les trois premières années dans le supérieur) coûte environ 534 millions d’euros, sans compter la restauration, l’hébergement et la médecine scolaire. La moitié de ces frais est imputable à la première année d’études : seuls 49 % des L1 passent en L2 et 29,5 % obtiennent leur licence en trois ans. Ces 265 millions d’euros liés à la L1 se décomposent en 160M€ pour le redoublement (50 000 personnes) et 105 millions d’euros pour les sorties sans diplôme (33 000 personnes).
Le rapport 2025 de la Cour des comptes, entièrement consacré aux politiques publiques en faveur des jeunes, encourage les universités à faire mieux pour accompagner le premier cycle :
« La réussite en licence est donc fondamentale aussi bien pour les jeunes que pour l’économie générale du système de formation. »
Certes, les 534 millions d’euros du « décrochage » sont conséquents et dans une période d’austérité financière, la question du coût se pose. Toutefois, la conséquence de ce souci financier induit, nous semble-t-il, une définition de la réussite qui serait de passer en année supérieure. Toutes les déviations, bien que faisant l’objet de dispositifs universitaires tels que les césures, les réorientations en cours ou en fin d’année, ne seraient alors que des déviations par rapport à la norme de passage en L2 et d’obtention de la licence en 3 ans.
Ces déviations induiraient au mieux un coût individuel et sociétal surajouté, au pire, un sentiment d’échec et une perte de confiance en soi des jeunes en études. De plus, appréhender ces trajectoires à l’aune d’un échec ou d’un trop dépensé pour les finances publiques, remettrait toute la responsabilité sur les étudiantes et les étudiants et conduirait à une forte stigmatisation.
Cette « peur d’échouer » augmenterait encore la pression durant la phase Parcoursup, dans une forme de boucle de renforcement.
L’accrochage ou le décrochage dans les études supérieures est un enjeu complexe : psychologique, social, sociologique, pédagogique et institutionnel. Réduire cette question à une « bonne orientation » est sans doute une vision restrictive, conduisant à dramatiser les décisions prises en terminale, en intériorisant l’objectif de performance de réussite, alors qu’elles ne sont qu’une étape dans le processus de construction des individus. Quelques pistes pour aller plus loin : faire évoluer les modalités pédagogiques, dépasser la norme de la linéarité des trajectoires pour envisager la non-linéarité (y compris dans les aides et bourses), mieux accompagner l’arrivée dans le supérieur (quitte à passer plus de temps à accueillir).
Carine Mira a un poste de post-doctorante financé par un PIA NCU au sein de CY Cergy Paris Université.