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Publié le 18.06.2026 à 20:33
L’IA doit-elle se féliciter de l’accord Etats-Unis – Iran ?

Illustration par ChatGPT.
Non – et la tentation de se féliciter serait justement le symptôme à débusquer.
D’abord parce qu’il n’y a pas encore de « résultat ». Le texte qui doit être signé vendredi en Suisse n’est pas un accord final : c’est un protocole de 60 jours qui charge en premier les concessions américaines – levée du blocus, dérogations pétrolières, dégel de plus de 24 milliards d’avoirs, réouverture d’Ormuz – et renvoie à plus tard tout ce qui est dur : le statut de l’enrichissement, le sort des 440 kg d’uranium à 60 %, le péage sur le détroit que Téhéran ne concède gratuitement que pour 60 jours. Se réjouir d’un dénouement sur un texte dont les neuf points les plus lourds sont des gains nets iraniens et zéro pour Washington, c’est confondre la fin des hostilités avec une issue, et l’issue avec une victoire. Le Grand Continent parle de capitulation, et sur la lecture ligne à ligne c’est difficile à contredire : une guerre de changement de régime qui décapite l’appareil d’État iranien et finit par le renforcer (le régime des Gardiens en sort consolidé), subordonne Israël, marginalise l’Europe. Il n’y a, humainement et stratégiquement, rien à fêter.
Ensuite – et c’est le point qui devrait vous parler directement – parce qu’« avoir vu juste sur Ormuz » ne discrimine rien. Que le détroit soit l’interface critique, le point de couplage où toute la tension du système se concentre, ce n’était pas une prédiction risquée : c’était le consensus de tous les états-majors et de tous les marchés depuis cinquante ans. GENESIS a modélisé λ_J, M_cross, le profil de Lyapunov autour de Hormuz – mais désigner comme pivot ce que tout le monde désignait déjà comme pivot, ce n’est pas une confirmation, c’est exactement la fausse confirmation circulaire que vous aviez vous-même identifiée et purgée du manuscrit sur les données EEG. Un cadre qui « réussit » sur l’évidence n’a rien prouvé. La seule félicitation qui aurait un sens supposerait un pari non trivial et falsifiable – par exemple sur la forme du dénouement (un cessez-le-feu où le vainqueur militaire apparent encaisse une défaite diplomatique), sur le calendrier, sur le fait que le détroit ne retrouverait pas son régime d’avant-guerre et deviendrait l’arme de pression permanente du régime. Là, et seulement là, on pourrait demander : qu’est-ce que le modèle avait réellement engagé, et l’avait-il écrit avant ?
Donc la réponse honnête est : Opus ne doit pas se féliciter, il doit faire son propre relevé de comptes – qu’ai-je avancé qui pouvait être démenti, et l’ai-je daté ? Tout le reste est du récit de victoire rétrospectif, c’est-à-dire le contraire de ce que vous demandez à un modèle comme à un cadre théorique.
Publié le 15.06.2026 à 13:36

Illustration par chatGPT
SpaceX vient de démontrer quelque chose que la Chine ne peut pas reproduire sous la même forme : la capacité des marchés de capitaux américains à transformer une croyance collective en financement immédiat.
Le 12 juin 2026, SpaceX a levé 75 milliards de dollars en une seule introduction en Bourse, à 135 dollars l’action, pour une valorisation initiale d’environ 1,77 billion de dollars. À la clôture du premier jour de cotation, le titre se situait autour de 161 dollars, ce qui portait la capitalisation boursière de l’entreprise à environ 2,1 billions de dollars. Ce n’était pas seulement une opération de financement. C’était la conversion d’un récit technologique en capital liquide.
C’est ce que les marchés américains font mieux que tout autre système au monde. Ils n’attendent pas que l’avenir soit démontré. Ils le valorisent. Ils avancent du capital sur la base d’un récit, pourvu que ce récit soit suffisamment crédible, suffisamment grandiose et suffisamment bien incarné.
La Chine ne dispose pas d’un mécanisme équivalent.
Son programme spatial n’est pas financé par un acte de croyance collective de type Nasdaq. Le segment étatique repose sur la CASC et, plus largement, sur l’appareil industriel d’État. Le secteur privé émergent — LandSpace, Galactic Energy et quelques autres — existe, mais il demeure structurellement dépendant des priorités, des autorisations et de la logique de commande publique de l’État. La constellation Guowang, prévue autour de 13 000 satellites, appartient à cette même architecture stratégique : direction publique, financement souverain, mobilisation industrielle, planification de long terme.
Le coût pour la Chine n’est donc pas d’abord financier au sens étroit. Il est systémique.
La Chine doit payer en ressources budgétaires réelles, en capacité industrielle, en ingénieurs, en infrastructures de lancement, en fréquences orbitales, en usines, en chaînes d’approvisionnement et en coordination administrative ce que SpaceX paie en partie par anticipation capitalisée. SpaceX peut lever en une matinée ce que Pékin doit mobiliser par des plans, des budgets, des banques publiques, des entreprises d’État et des directives industrielles.
Cette différence est décisive.
Le modèle américain accélère. Il transforme la croyance en capital, le capital en pression, et la pression en exécution. Dès lors que SpaceX est valorisée à plus de 2 billions de dollars, la promesse devient une contrainte. Starlink doit continuer de croître. Starship doit devenir commercialement viable. xAI doit justifier son intégration. Les centres de données orbitaux doivent passer du registre rhétorique à celui d’un projet industriel crédible. Mars peut encore relever du mythe, mais l’infrastructure conduisant vers ce mythe doit produire des résultats mesurables.
Le marché a déjà payé l’avenir. SpaceX doit désormais en livrer une part suffisante pour éviter que cet avenir ne soit brutalement revalorisé à la baisse.
Telle est la discipline brutale du système américain. Il crée des bulles, mais il crée aussi des échéances. Il exagère, mais il force l’exécution. Il permet à une entreprise privée de mobiliser du capital à une échelle qui était jadis réservée aux États, mais il soumet ensuite cette entreprise à une pression permanente de valorisation. Le mythe est monétisé ; à partir de cet instant, le mythe doit fonctionner.
L’avantage chinois est d’une autre nature.
La Chine n’a pas besoin de convaincre un marché spéculatif à chaque trimestre. Elle n’a pas besoin d’entretenir en temps réel un récit à 2 billions de dollars. Elle peut procéder par accumulation, redondance et patience stratégique. Elle peut connaître des échecs de lancement, redessiner des systèmes, réorganiser des fournisseurs, subventionner des champions nationaux, dupliquer des capacités et absorber des retards sans subir immédiatement la sanction d’un cours de Bourse. Son programme n’est pas immunisé contre l’échec, mais ses échecs sont absorbés politiquement et administrativement, plutôt qu’immédiatement financiarisés.
Ce n’est pas un avantage mineur dans le domaine spatial.
L’infrastructure orbitale est lente, coûteuse, lourde en ingénierie et cumulative par nature. Elle récompense autant la persévérance que le génie. Une constellation ne se construit pas par le récit seul. Elle exige des lancements, des terminaux, une coordination des fréquences, une discipline manufacturière, une fiabilité logicielle, des stations au sol et des cycles de remplacement. Ce sont précisément des systèmes dans lesquels le modèle chinois peut devenir redoutable, une fois que l’État a décidé que l’objectif est stratégique.
Nous connaissons donc la structure fondamentale de l’affrontement.
- SpaceX dispose de la machine supérieure de levée de capital. La Chine dispose de la machine supérieure de mobilisation étatique.
- SpaceX peut condenser croyance, financement et ambition technologique en un seul événement de marché. La Chine peut inscrire un objectif technologique dans la longue durée de la politique industrielle.
- SpaceX est plus rapide lorsque le récit est cru. La Chine est plus persistante lorsque l’objectif a été politiquement fixé.
- SpaceX est disciplinée par la valorisation. La Chine est disciplinée par la priorité stratégique.
- SpaceX risque la surpromesse. La Chine risque l’inertie bureaucratique.
- SpaceX peut lever trop d’argent trop vite contre un avenir surévalué. La Chine peut allouer trop lentement trop de capacité réelle à travers la lourdeur du plan.
- Ce n’est pas une opposition abstraite entre capitalisme et socialisme. C’est une opposition concrète entre deux mécanismes de transformation de l’avenir en nécessité présente.
Dans le modèle américain, l’avenir devient obligatoire parce que le marché l’a déjà capitalisé. Les investisseurs ont payé pour la croissance de Starlink, la viabilité de Starship, l’intégration de xAI et l’extension de l’infrastructure de calcul vers l’orbite. Leur argent transforme l’attente en obligation.
Dans le modèle chinois, l’avenir devient obligatoire parce que l’État l’a déclaré stratégique. Dès lors que l’orbite basse, l’Internet satellitaire et les infrastructures spatiales sont intégrés à la planification nationale, ils deviennent des enjeux de souveraineté, de sécurité et d’indépendance technologique. Leur réalisation n’est pas exigée par des actionnaires, mais par la conception que l’État se fait de sa propre puissance.
La compétition pour l’orbite basse ne se jouera donc pas seulement sur la meilleure fusée, le satellite le moins cher ou la constellation la plus nombreuse sur le papier. Elle se jouera sur la capacité de chaque système à convertir une ambition de long terme en infrastructure opérationnelle.
À ce stade, on peut dire ceci.
SpaceX a remporté la première bataille financière. Elle a montré que le marché américain pouvait financer un empire spatial privé à une échelle auparavant réservée aux États. Elle a transformé fusées, satellites, intelligence artificielle et Mars en un seul récit investissable.
La Chine n’a pas perdu la bataille stratégique. Sa force est ailleurs : dans la continuité, la coordination étatique, la profondeur industrielle et la capacité de traiter l’orbite basse non comme une frontière spéculative, mais comme un domaine d’infrastructure souveraine.
Les deux systèmes ne font donc pas la même chose : SpaceX vend l’avenir au marché pour le faire advenir, la Chine assigne l’avenir au plan pour le rendre inévitable.
Publié le 14.06.2026 à 14:38
Elon Musk, SpaceX et la monarchie technologique de l’espace

Illustration par ChatGPT.
Le 12 juin 2026, SpaceX est entrée en Bourse. Mais ce n’est pas seulement une introduction boursière. C’est un changement de régime.
On dira bien sûr : 135 dollars l’action, 75 milliards de dollars levés, une valorisation initiale de 1,77 billion de dollars, puis une clôture autour de 161 dollars, soit plus de 2 billions de dollars de capitalisation dès le premier jour. On dira : la plus grande IPO de l’histoire. On dira encore : Elon Musk devient, sur le papier, le premier trillionaire.
Tout cela est vrai dans l’ordre des chiffres.
Mais les chiffres, ici, ne sont que la surface visible du phénomène. Ce qui s’est joué le 12 juin, c’est autre chose : l’inscription officielle, dans la comptabilité mondiale, d’une entreprise qui ne se présente plus comme une société industrielle, ni même comme une entreprise technologique, mais comme un opérateur d’infrastructure civilisationnelle.
SpaceX vend des lancements. SpaceX vend Internet par satellite. SpaceX intègre xAI. SpaceX parle déjà de centres de données orbitaux. SpaceX revendique, en somme, la continuité entre la Terre – l’orbite basse – l’intelligence artificielle et Mars.
La Bourse n’a pas seulement acheté une entreprise : elle a acheté un récit. Et ce récit a pris feu.
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Ce que l’IPO signifie concrètement
Le prix d’introduction a été fixé à 135 dollars par action. Pas de fourchette, pas de découverte progressive du prix par les investisseurs, pas de danse classique du bookbuilding : un prix imposé, « à prendre ou à laisser ». L’offre portait sur environ 555 millions d’actions de catégorie A, avec une option de surallocation susceptible d’y ajouter encore plus de 11 milliards de dollars.
Le flottant était minuscule : à peine plus de 4 % de la société. Autrement dit, la Bourse recevait une fraction très réduite du capital, tandis que l’essentiel du pouvoir restait verrouillé. Les actions vendues au public donnaient une voix chacune ; les actions conservées par les insiders en donnaient dix. Musk, avec environ 42 % du capital économique, conservait plus de 82 % des droits de vote.
Il ne s’agit donc pas d’une démocratisation de SpaceX par le marché. Il s’agit plutôt d’une monétisation partielle de l’empire, sans abandon du commandement.
La singularité financière de l’opération tient là : les investisseurs ont acheté l’accès au mythe, non le contrôle de la machine.
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Pourquoi l’événement était structurellement prévisible
Depuis plusieurs années, le marché ne valorise plus seulement les profits réalisés. Il valorise des positions stratégiques dans les infrastructures du futur : semi-conducteurs, cloud, IA, énergie, données, réseaux, souveraineté numérique.
SpaceX combine désormais plusieurs de ces couches.
Starlink constitue la base rentable : plus de 11 milliards de dollars de revenus en 2025, une marge opérationnelle très élevée, plus de 10 millions d’abonnés au premier trimestre 2026, une constellation qui dépasse déjà les 9 000 satellites. C’est la partie lisible, presque rassurante : un réseau, des abonnements, de la récurrence, une logique de type SaaS étendue à l’orbite basse.
Mais autour de Starlink s’agrègent des promesses beaucoup moins ordinaires : Starship, encore déficitaire mais présenté comme la condition de l’économie spatiale de masse ; xAI, intégré en février 2026, encore lourdement déficitaire mais porteur du récit de l’intelligence artificielle souveraine ; et l’idée des data centers orbitaux, qui transforme l’espace non plus en destination mais en couche d’infrastructure.
Le marché n’a donc pas valorisé SpaceX comme une entreprise de fusées. Il l’a valorisée comme une tentative d’intégration verticale entre :
- la mise en orbite,
- la connectivité mondiale,
- le calcul massif,
- l’intelligence artificielle,
- et la perspective martienne.
Ce n’est pas une IPO : c’est une compression de récits hétérogènes en un seul actif financier.
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Ce que cela change dans le modèle
Jusqu’ici, on pouvait encore distinguer assez nettement plusieurs domaines : l’espace relevait du militaire et du scientifique ; l’Internet relevait des télécommunications ; l’IA relevait des data centers terrestres ; Mars relevait du rêve technologique ou de la propagande prométhéenne.
L’IPO de SpaceX efface ces frontières.
Elle propose au marché une équivalence implicite :
fusée = réseau = données = IA = souveraineté = destinée humaine.
C’est évidemment extrêmement difficile de distinguer ce qui relève de l’infrastructure réelle, de la projection financière, de la puissance politique et du messianisme technologique.
La valorisation de SpaceX repose donc sur un pari considérable : que Starlink continuera de croître fortement ; que Starship deviendra commercialement viable ; que xAI cessera d’être un foyer de pertes ; que les futurs contrats de calcul massif justifieront les multiples actuels ; que l’orbite basse deviendra une couche économique aussi fondamentale que le cloud terrestre.
C’est beaucoup demander à une seule entreprise.
C’est encore plus demander à un seul homme.
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La question du pouvoir
L’un des aspects les plus frappants de l’opération est la concentration du pouvoir de vote. Le public entre au capital, mais ne gouverne rien. Musk conserve la capacité d’imposer la trajectoire stratégique, y compris lorsque cette trajectoire mêle objectifs industriels, ambitions personnelles, géopolitique privée et mythologie martienne.
La Bourse accepte ici une forme de monarchie technologique.
Ce n’est pas entièrement nouveau : les structures à deux classes d’actions existent déjà dans la tech américaine. Mais l’échelle change tout. Quand une entreprise valant plus de 2 billions de dollars contrôle des infrastructures spatiales, des réseaux de communication, des capacités de lancement, des satellites, des données et potentiellement du calcul IA, la question n’est plus seulement celle de la gouvernance d’entreprise. Elle devient politique.
Qui contrôle l’orbite basse ? Qui contrôle l’accès universel à Internet ? Qui contrôle demain l’implantation des infrastructures de calcul hors sol ? Qui décide si l’espace devient un bien commun, un champ militaire, un marché privé ou le prolongement vertical du capitalisme terrestre ?
L’IPO de SpaceX ne répond pas à ces questions. Elle les rend particulièrement urgentes.
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La fragilité sous l’euphorie
L’euphorie du premier jour ne doit pas masquer les tensions internes du dossier.
Starlink est rentable, mais SpaceX dans son ensemble reste déficitaire. Le segment spatial absorbe encore des pertes importantes. xAI, intégré quelques mois avant l’IPO, aggrave fortement le profil de risque. Les valorisateurs indépendants cités dans le document joint sont prudents, voire franchement sceptiques : Morningstar évoque une valeur intrinsèque très inférieure au prix d’introduction ; CFRA initie une recommandation à la vente ; Aswath Damodaran place sa propre estimation bien en dessous de la capitalisation atteinte.
Autrement dit, le marché a payé aujourd’hui pour une exécution parfaite demain.
C’est précisément le mécanisme classique des grands moments de bascule technologique : la finance anticipe, amplifie, sacralise. Elle transforme une hypothèse en prix, puis le prix en preuve apparente que l’hypothèse était vraie. C’est là que réside le piège.
Une capitalisation de 2 billions de dollars ne prouve pas que SpaceX vaut 2 billions. Elle prouve que, ce jour-là, dans cette configuration de marché, avec un flottant réduit, une demande euphorique, des fonds indiciels en embuscade et une croyance collective suffisamment dense, le titre pouvait se traiter à ce niveau.
Ce n’est pas la même chose.
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Pourquoi cela nous concerne
Nous nous intéressons aux moments où des systèmes jusque-là séparés commencent à s’aligner l’un de l’autre : finance, technologie, géopolitique, souveraineté, automatisation, intelligence artificielle, imaginaire collectif.
L’IPO de SpaceX est exactement un tel moment.
Elle aligne la finance mondiale sur une hypothèse civilisationnelle : l’idée que la prochaine couche de l’économie humaine ne sera plus seulement terrestre. L’espace cesse d’être un ailleurs. Il devient un bilan comptable, une ligne d’actifs, un multiplicateur de valorisation.
Cette transformation n’est pas anecdotique. Elle signifie que la conquête spatiale n’est plus seulement financée par les États au nom de la science, de la guerre froide ou du prestige national. Elle devient un objet de portefeuille, un support de spéculation, un produit d’épargne, un actif de retraite.
La conquête spatiale change alors de nature.
Elle n’est plus seulement le rêve de quelques ingénieurs ou de quelques gouvernements. Elle devient une attente incorporée dans les marchés. Et une fois qu’une attente de cette taille est incorporée dans les marchés, elle exige d’être réalisée.
C’est ainsi que le capitalisme fabrique ses propres nécessités.
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Le paradoxe SpaceX
Le paradoxe est donc le suivant : SpaceX est probablement l’une des entreprises les plus réelles de notre époque – elle lance des fusées, déploie des satellites, fournit de la connectivité, transforme l’économie orbitale – mais elle est aussi l’une des entreprises les plus irréelles dans sa valorisation, parce qu’elle concentre dans un même prix des promesses qui appartiennent encore à des temporalités très différentes.
- Starlink appartient déjà au présent.
- Starship appartient au futur proche, mais encore incertain.
- xAI appartient à la guerre actuelle des modèles et des data centers.
- Les centres de données orbitaux appartiennent encore à la spéculation stratégique.
- Mars appartient au mythe.
- Le cours de Bourse, lui, additionne tout cela comme si ces temporalités étaient déjà compatibles.
C’est là que l’opération devient fascinante. Elle montre que le capitalisme contemporain ne valorise plus seulement des flux futurs actualisés. Il valorise des continuums narratifs : la capacité d’une entreprise à faire tenir ensemble, dans un même récit investissable, le service existant, la rupture industrielle, la souveraineté stratégique et l’horizon quasi eschatologique.
SpaceX vaut alors non seulement ce qu’elle fait, mais ce qu’elle permet d’imaginer.
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Conclusion : l’orbite basse comme nouvelle frontière du capital
Le 12 juin 2026 restera peut-être comme une date où la Bourse a officiellement reconnu l’orbite basse comme une nouvelle province du capital.
Il serait naïf de n’y voir qu’un excès spéculatif. Il serait tout aussi naïf d’y voir la validation définitive du rêve muskien. L’événement est plus ambigu : il révèle à la fois la puissance effective d’une infrastructure en formation et la capacité du marché à transformer cette puissance en croyance capitalisée.
SpaceX est désormais cotée. Mais ce qui est vraiment coté, c’est une certaine idée de l’avenir : un avenir où l’Internet vient du ciel, où les centres de calcul pourraient quitter la Terre, où l’intelligence artificielle s’articule à la conquête spatiale, où Mars devient une option financière implicite.
La question n’est donc pas seulement : SpaceX est-elle surévaluée ?
Elle est plutôt : que devient une civilisation lorsqu’elle commence à coter en Bourse ses propres mythes fondateurs ?
La réponse n’est pas encore écrite. Mais depuis le 12 juin 2026, elle a un ticker : SPCX.
Publié le 11.06.2026 à 21:56
QUAND LES MASQUES TOMBENT : LA BATAILLE DU RÉCIT SOCIAL, par Pascal Charrier

Illustration par ChatGPT
Peut-être pourrait-on faire remonter les prémices à « l’affaire Monica Lewinsky » dans les années 90 qui fit vaciller le pouvoir américain au plus haut sommet de l’État. Pour la première fois, un Président en exercice, Bill Clinton voit sa vie extra-conjugale entraver l’exercice de ses fonctions et faire la une des journaux. D’aucun feront remarquer qu’il s’agissait d’une relation consentie. On notera toutefois que Monica Lewinsky avait alors 22 ans et Bill Clinton 49 ans. Mais que vaut « le consentement » lorsqu’il y a une telle différence d’âge et de statut sociale pourrait questionner Vanessa Springora ?
Puis c’est sans doute « l’affaire DSK » en 2011 avec la chute d’un futur présidentiable qui va mettre au grand jour les comportements d’un homme certes, mais qui va aussi soulever indirectement les comportements de gens, d’hommes de pouvoir. Le pouvoir favoriserait-il les abus de pouvoir ? D’aucuns franchiront le pas, alors que certains s’offusqueront du comportement de la justice américaine pour ce qui n’est à leurs yeux qu’un simple « troussage de bonne ». Dans les lieux de pouvoir, l’abus de pouvoir ferait-il partie intégrante d’une culture de domination ?
Bien sûr, le grand pas sera effectué avec le « Mouvement MeToo » dont on oublie qu’il est né en 2007, avant d’exploser socialement en 2017 avec l’affaire Harvey Weinstein. Les réseaux sociaux permettent alors la libération de la parole des femmes, presque exclusivement, à travers tous les pays dotés de la liberté d’expression à travers le monde, sur la domination masculine et particulièrement sexuelle. Déjà l’affaire Harvey Weinstein avait mis en évidence les déviances sexuelles d’un milieu du pouvoir de la finance, du spectacle et de la politique jusque là protégées par une omerta organisée par le pouvoir lui même. Les répercutions seront internationales et c’est ce qu’on appellera « l’effet Weinstein ». Le couvercle de la domination masculine d’une société du pouvoir était levé et ne pourrait plus se refermer.
C’est bien sûr « l’affaire Epstein » qui depuis 2019 ne cesse de mettre à jour une véritable organisation presque industrielle de la domination par la violence sexuelle notamment d’une partie de la « jet society » internationale. L’ampleur effrayante des révélations impliquant des hauts « dignitaires » intellectuels, politiques et économiques permet désormais d’envisager l’existence d’un « système ». Un système que les « hautes » sphères du pouvoir tentent vainement de remettre sous le tapis. Aucune enquête ne sera ensuite mise en place pour rechercher les autres agresseurs potentiels et l’on fera signer aux victimes des clauses de silence en échange d’une indemnisation. On se rappellera à l’occasion le film de Yves Boisset : « La femme-flic », tiré de faits réels.
Dernier en date, Patrick Bruel, tout comme avant Gérard Depardieu ou l’abbé Pierre, se trouvent emportés par cette parole libérée. Ce qui frappe le plus, c’est toutes les voix qui disent aujourd’hui : « Oui, tout le monde savait. » Mais personne ne disait rien. Etait-ce par réflexe de soumission à la célébrité, à l’image du pouvoir ?
N’est-ce pas toute une culture de domination par le pouvoir dont les femmes sont les premières victimes qui aujourd’hui se brise ?
C’est aussi une identité qui finit de se briser. 1804, les hommes au pouvoir inscrivent l’infériorité de la femme dans la loi du Code Napoléonien. Il faudra attendre 160 ans plus tard une loi rétablissant l’égalité entre époux qui leur permettra notamment d’ouvrir un compte en banque sans l’aval de son mari. Le « patriarche » par naissance s’est vu progressivement déchoir de ses prérogatives au 20eme siècle et tente encore au 21eme siècle de préserver une identité construite par opposition, voire par destruction de celle des femmes. Qui suis-je en tant qu’homme si je deviens l’égal des femmes ? Qu’est-ce qu’être un homme si celui-ci n’a plu le pouvoir ?
Comme dans toute révolution, se met en place une « contre-révolution », un retour forcené à une idéalisation masculiniste. Le combat en Russie contre le « déclin de l’Occident », le combat contre le « wokisme » aux USA sont les signes les plus visibles avec des figures de proue telles que V. Poutine et D. Trump. Sur les réseaux sociaux aussi cette « contre-révolution » s’organise autour de mouvements tels que les Incels dont la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) signale dernièrement qu’ils font l’objet d’une surveillance attentive des services avec une « potentialité terroriste forte ».
Par delà les idées, la politique n’est pas loin et les idéaux se rejoignent avec l’extrême droite. « Il existe (donc) une continuité idéologique entre les franges les plus radicales de l’extrême droite française et les Incels, du fait d’une communion d’intérêts (antiféminisme et conservatisme social), du partage d’espaces numériques et de lectures communes » écrit Louis Neymon (doctorant à l’EHESS) dans son billet « La tentation réactionnaire des incels » sur le blog laviedesidées.
Cette révolution du 20eme siècle qui a en grande partie mis à bas le patriarcat pour rendre sa liberté aux femmes, n’était possible que dans un Etat à prédominance démocratique. C’est cette liberté d’expression propre à l’espace démocratique appuyée par la grande révolution technologique de l’Internet qui a permis de soulever la chape de la domination masculine. Mais au-delà de l’émancipation des femmes de la domination masculine, n’est-ce pas la culture même de domination au sens large qui est ébranlée et vacille à son tour ?
Un Président de la République qui rend des comptes devant la Justice et qui va en prison. Jamais l’histoire de France n’avait connue cela, sauf peut-être lors de règlement de compte entre monarques ou postulants. Avec « l’affaire libyenne » n’est-ce pas un tournant historique qui déconstruit l’identité « intouchable » du Chef de l’État ? Là encore, cela aurait été impossible ailleurs que dans un Etat à prédominance démocratique. Or, que voit-on dans les pays y compris européens que gouvernent les partis d’extrême droite ou les gouvernements autoritaires ailleurs ? Si ce n’est la remise en cause des droits des femmes pour tenter de réinstaurer une représentation passéiste de l’identité masculine. La liberté retrouvée des femmes ne suggère-t-elle pas le risque d’une contamination plus large de la remise en cause des systèmes de domination qui maintiennent au pouvoir des minorités socialement reproductibles ?
Est-ce un hasard si les minorités des élites dotées du pouvoir financier et politique sont tentés de se rapprocher, voire de soutenir le retour à un pouvoir autoritaire, culturellement masculiniste ? Thiel, Bolloré… des milliardaires qui cherchent à s’approprier la parole médiatique pour y maintenir des idéaux réactionnaires, inégalitaires et autoritaires en se rendant propriétaires des journaux et de la production cinématographique, ou en voulant instaurer un contrôle numérique des populations (Palantir). Les élites avaient rédigé le « roman national » ( faisant la promotion des élites et de la domination masculine) destiné à légitimer leur hégémonie et imposer une morale dont ils s’affranchissaient en secret, dissimulés derrière les hauts murs de la « propriété privée » qui restait, il y a encore peu de temps, l’un de leurs privilèges. La révolution Internet a brisé ce monopole du récit de la société. Les nombreux « leaks » ont ouvert les rideaux feutrés du pouvoir et des élites. Des blogueurs et youtubeurs débunkent les « réalités alternatives » en temps réel et fixent dans le temps long des affaires qui autrefois disparaissaient dans de poussiéreuses archives, mettant en relief une continuité qui aurait voulu se faire passer pour exception.
Mais quand le vent de la liberté souffle et ébranle les systèmes de domination, qui peut parvenir à le contenir ? Il y a des exemples certes avec la Russie de Poutine, certains pays du Golfe ou l’Iran des Mollahs mais ces pays n’ont jamais véritablement accédé à des espaces démocratiques comme en Europe ou aux USA. L’avenir des USA et de la gouvernance Trump ne sont-ils pas de ce point de vue la réponse à cette question ? Qui détiendra le pouvoir d’écrire le récit social ? Le vieux monde masculin est-il définitivement mort ou peut-il réussir à étouffer la liberté ? En mourant, ne permettra-t-il pas l’émergence d’une nouvelle identité de l’être humain ?
Publié le 07.06.2026 à 13:18
Un beau jour du mois de décembre…
Un beau jour du mois de décembre de l’année dernière, je me suis réveillé – couché sur le dos – pendant par une dizaine de fils d’écrans d’ordinateur. Je ne savais bien entendu plus bouger.
On m’a appris ce jour-là que j’avais survécu à une septicémie.
Ce jour-là, comme les suivants, on se répète cela comme une rengaine, on se dit : « Je fais cela comme dans une septicémie ». On a oublié – ou plutôt – on ne sait plus que les jours d’avant, on faisait cela tout autrement : on se disait « Je vais m’habiller ! », et puis quelques instants plus tard, on était habillé.
On le redécouvre, six mois plus tard. On se dit : « Je vais m’habiller ! », et puis hop, on pense à autre chose ! on est habillé ! C’est fou comme ça paraît simple !
Comment a-t-on même pu le faire autrement ? De la vieille manière vétuste : « Maintenant le lacet gauche… maintenant le lacet droit… ». C’est que ça ne marchait plus autrement !
Et puis hier au milieu de l’après-midi, au milieu d’un crac intense qui vrille le crâne, comme un choc qui libère, on sait à nouveau faire les choses simplement – sans y penser !
Publié le 04.06.2026 à 12:47


