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🖋 Paul JORION
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23.01.2026 à 10:59

Parieurs et travailleurs : une confusion qui n’a rien d’innocent, par Jean-Baptiste Auxiètre

Paul Jorion

Texte intégral (1705 mots)

Illustration par ChatGPT

Il existe dans notre vocabulaire économique une zone grise soigneusement entretenue entre deux figures que tout devrait opposer : celle du parieur et celle du travailleur. Cette confusion n’est pas accidentelle – elle structure notre façon de penser la rémunération, le mérite, et finalement la légitimité des inégalités.

Qu’est-ce qu’un parieur ?

Le parieur, au sens strict, est celui qui met en jeu un capital préexistant. Il dispose d’une somme – qu’il a héritée, accumulée, ou empruntée – et il choisit de l’exposer à un aléa dans l’espoir d’un gain. S’il perd, il perd sa mise. S’il gagne, il empoche la différence.

L’investisseur qui place son épargne en bourse, l’entrepreneur qui injecte ses fonds propres dans une société, le spéculateur immobilier : tous partagent cette caractéristique commune. Leur activité consiste fondamentalement à décider placer leurs jetons. Le temps qu’ils y consacrent peut être considérable, leur expertise réelle, mais ce qu’ils engagent, c’est d’abord de l’argent.

Qu’est-ce qu’un travailleur ?

Le travailleur, lui, engage autre chose : son temps, ses compétences, son corps, sa présence. Il ne « mise » pas – il échange une portion de sa vie contre une rémunération. Quand l’entreprise qui l’emploie fait faillite, il ne perd pas un capital, il perd des mois de salaire impayés, une ancienneté, parfois sa santé, souvent sa confiance.

Cette distinction paraît évidente. Elle l’est beaucoup moins dans le discours dominant.

L’auto-entrepreneur : travailleur déguisé en parieur

Le statut d’auto-entrepreneur illustre parfaitement cette confusion organisée. On présente à celui qui l’adopte tous les attributs symboliques de l’entrepreneur : l’indépendance, la liberté, la « prise de risque ». On lui dit qu’il est son propre patron, qu’il construit quelque chose.

Mais observons la réalité : l’auto-entrepreneur type n’a pas de capital à investir. Il a des compétences qu’il vend, souvent à un client unique ou dominant. Ce qu’il « risque », ce n’est pas une mise financière – c’est de travailler sans être payé, de ne pas pouvoir cotiser pour sa retraite, de se retrouver sans revenus entre deux missions.

Ce n’est pas le risque du parieur, c’est la précarité du travailleur, mais sans les protections que le salariat avait conquises : pas d’assurance chômage, pas de médecine du travail, pas d’indemnités de licenciement.

La sémantique accomplit ici un tour de force : en appelant « entrepreneur » celui qui n’a que son travail à vendre, on lui retire les droits du travailleur tout en lui refusant les moyens réels de l’entrepreneur.

Le politique : une position hybride révélatrice

L’homme ou la femme politique occupe une position intermédiaire qui éclaire la distinction. Que risque-t-il exactement ?

Il engage sa réputation, son temps, parfois sa vie familiale. En ce sens, il travaille. Mais les décisions qu’il prend engagent l’argent des autres – celui des contribuables – et ses échecs sont amortis par des mécanismes que n’a pas le travailleur ordinaire : reconversion dans le privé facilitée par le carnet d’adresses, retraites spécifiques, possibilités de retour.

Le politique parie, mais avec des jetons qui ne lui appartiennent pas, et sur un tapis où la case « ruine personnelle » n’existe pratiquement pas.

Ce que masque la confusion

Pourquoi entretenir ce flou entre parieur et travailleur ? Parce qu’il permet de justifier des écarts de rémunération autrement difficiles à défendre.

Si le détenteur de capital est présenté comme quelqu’un qui « prend des risques », alors son gain apparaît comme la juste récompense de son audace. Le vocabulaire du mérite, habituellement réservé au travail, vient sanctifier ce qui relève du pari.

Inversement, si le travailleur précaire peut être décrit comme un « entrepreneur de lui-même », alors sa pauvreté devient le signe d’une insuffisante prise de risque, d’un manque d’initiative, d’une frilosité. Il ne subit pas un système – il a mal joué.

Or le risque existentiel – celui de ne pas pouvoir se nourrir, se loger, se soigner – n’est pas du tout réparti selon cette rhétorique. Il pèse massivement sur ceux qui n’ont que leur travail, tandis que ceux qui ont du capital disposent précisément des moyens de se prémunir contre les conséquences de leurs paris perdus : diversification, assurances, personnes morales à responsabilité limitée, et en dernier ressort, sauvetage par la puissance publique quand l’établissement est « too big to fail ».

Remettre les mots à l’endroit

Il ne s’agit pas de condamner le pari en tant que tel – toute activité économique comporte une part d’incertitude. Il s’agit de nommer correctement ce que chacun engage et ce que chacun risque.

Celui qui investit un capital prend un risque financier, et il est normal qu’il en attende un rendement. Mais ce risque est limité à sa mise, il est choisi, et il présuppose une accumulation préalable.

Celui qui travaille engage quelque chose qu’il ne récupérera jamais : son temps de vie. Ce n’est pas un « risque » au même sens – c’est une dépense irréversible. Et quand on ajoute à cette dépense la précarité du parieur sans lui en donner les moyens, on cumule les inconvénients des deux positions.

Une société qui confond ces deux figures – ou pire, qui impose au travailleur la vulnérabilité du parieur tout en réservant au parieur les sécurités du travailleur protégé – n’a pas de leçon de morale économique à donner. Elle a un problème de définitions. Ou plutôt, elle a très bien compris ses définitions, et c’est précisément pour cela qu’elle les embrouille.

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23.01.2026 à 00:05

Seule la France peut nous sortir du bourbier groenlandais

Paul Jorion

Texte intégral (3450 mots)

Illustration par ChatGPT

Paul Jorion :

Comment sortir du bourbier groenlandais ?

ChatGPT :

Le Groenland est sans doute le dernier test existentiel de l’OTAN

1. Pourquoi l’Europe n’est plus un simple « théâtre »

Pendant toute la Guerre froide, l’Europe a été :

• un espace de projection de la puissance américaine,

• un objet de protection plus qu’un sujet stratégique,

• un terrain où se jouaient des équilibres décidés ailleurs.

Cette situation correspondait parfaitement à la logique de OTAN : sécurité garantie, autonomie limitée. Le Groenland révèle que ce cadre est désormais caduc.

2. Le Groenland : le point où l’Europe ne peut plus déléguer

Le Groenland est juridiquement et politiquement lié à l’Europe via le Danemark, mais :

• militairement dépendant des États-Unis,

• stratégiquement convoité par plusieurs puissances,

• crucial pour le climat mondial et les routes arctiques.

Si l’Europe laisse Washington décider seul, Moscou exploiter les fissures, Pékin investir dans l’ombre, alors elle entérine sa propre irrelevance stratégique.

3. Ce qui fait de l’Europe une variable décisive

Une variable décisive n’est pas celle qui est la plus puissante, mais celle qui :

• peut faire basculer l’équilibre,

• introduit de l’incertitude dans des stratégies adverses,

• reconfigure le jeu sans disposer d’un pouvoir hégémonique.

L’Europe remplit aujourd’hui ces trois conditions.

Pourquoi ? Parce qu’elle est la seule à pouvoir transformer le Groenland d’un objet stratégique en sujet politique, déplacer le conflit du registre militaire vers le registre juridique, climatique et normatif, forcer les États-Unis à choisir entre alliance et unilatéralisme.

4. Le véritable levier européen : la légitimité

Là où les États-Unis et la Russie opèrent par la force ou la menace, l’Europe dispose encore d’un capital de légitimité. Elle peut affirmer clairement la souveraineté danoise et groenlandaise, exiger un cadre multilatéral arctique renforcé, lier exploitation des ressources, sécurité et climat.

Cela oblige Washington à se justifier, ce qu’une puissance hégémonique déteste.

5. Le choix européen fondamental (et irréversible)

L’Europe est face à une alternative nette :

Option A — Continuer comme avant

• silence stratégique,

• accommodements discrets,

• dépendance sécuritaire maintenue.

👉 Résultat :

l’OTAN survit formellement, mais l’Europe disparaît politiquement.

Option B — Assumer un conflit de loyauté

• dire non à certaines formes de pression américaine,

• accepter une tension transatlantique,

• faire du Groenland un cas de principe.

l’OTAN est contrainte de se reconfigurer, ou de se fissurer — mais au grand jour.

6. Le paradoxe décisif : l’Europe peut sauver l’OTAN… en le mettant en crise.

L’OTAN ne peut survivre ni comme simple bras armé des États-Unis, ni comme alliance vidée de toute réciprocité.

Si l’Europe affirme une ligne claire, refuse l’instrumentalisation du Groenland, impose des règles du jeu explicites, alors elle force l’OTAN à redevenir une alliance, non une tutelle. C’est risqué mais l’alternative est la disparition silencieuse.

Le Groenland pourrait devenir :

• ce que Suez fut pour l’Empire britannique en 1956,

• non une défaite militaire,

• mais une révélation de fin de cycle.

Dans ce cas, l’Europe n’est pas la victime du basculement,

elle en est l’agent déclencheur.

• L’Europe n’est plus un spectateur passif : elle est la variable décisive.

• Le Groenland est le lieu où se révèle sa capacité — ou son incapacité — à exister politiquement.

• Ce qui est en jeu n’est pas seulement l’OTAN, mais la possibilité même d’une Europe stratégique.

Si l’Europe échoue au Groenland, elle ne perd pas un territoire. Elle perd le droit d’être prise au sérieux.

Passer de la parole à l’acte, pour l’Europe, ne signifie ni rompre avec les États-Unis, ni créer une armée arctique ex nihilo. Cela signifie changer la nature même du jeu, en posant des actes irréversibles mais non militaires.

1. Acte n°1 — Verrouiller juridiquement le Groenland (immédiatement)

C’est l’acte le plus simple et le plus décisif.

Le Danemark, avec l’appui explicite de l’UE, doit :

• réaffirmer formellement que toute modification du statut du Groenland relève :

• du droit danois,

• du droit international,

• et du consentement explicite groenlandais.

Internationaliser cette position devant :

• l’ONU,

• le Conseil de l’Arctique,

• et les partenaires de l’OTAN.

👉 Effet stratégique :

Les États-Unis passent d’une logique de pression à une logique de justification.

C’est un renversement de rapport de force.

2. Acte n°2 — Reconnaître politiquement le Groenland comme sujet (pas comme objet)

C’est ici que l’Europe peut faire ce que ni Washington ni Moscou ne peuvent faire crédiblement.

L’UE doit :

• ouvrir une relation politique directe avec le Groenland,

• reconnaître explicitement :

• son autonomie,

• ses droits sur les ressources,

• sa voix propre dans les enjeux climatiques et arctiques.

Pas une indépendance formelle, mais une subjectivation politique.

👉 Effet stratégique :

Toute tentative de contournement devient immédiatement coloniale dans sa forme.

C’est extrêmement coûteux symboliquement pour les États-Unis.

3. Acte n°3 — Lier sécurité et climat (le piège normatif)

L’Europe doit imposer un principe simple :

Aucune militarisation accrue sans engagement climatique contraignant.

Concrètement :

• conditionner toute discussion sécuritaire arctique :

• à des engagements environnementaux précis,

• à des études d’impact indépendantes,

• à une gouvernance multilatérale.

👉 Effet stratégique :

• Les États-Unis détestent ce type de conditionnalité.

• La Russie y est structurellement mal à l’aise.

• La Chine hésite.

➡ L’Europe déplace le terrain, là où elle est forte.

4. Acte n°4 — Forcer l’OTAN à se prononcer (moment de vérité)

C’est l’acte le plus risqué — donc le plus structurant.

L’Europe (via le Danemark, la France, l’Allemagne) doit poser publiquement la question : le Groenland relève-t-il d’une logique d’alliance ou d’une logique unilatérale ?

Autrement dit :

• soit l’OTAN reconnaît que ses membres ne peuvent pas exercer de pression territoriale entre alliés,

• soit elle accepte implicitement une hiérarchie interne.

👉 Dans les deux cas, quelque chose devient clair. Et cette clarté est préférable à l’ambiguïté actuelle.

5. Acte n°5 — Créer un fait accompli européen (non militaire)

Enfin, l’Europe doit exister physiquement au Groenland, mais autrement que par la force.

Par exemple :

Un grand institut arctique européen au Groenland :

• climat,

• glaciologie,

• surveillance environnementale,

• données ouvertes.

• financé par l’UE,

• avec participation groenlandaise majoritaire.

👉 Effet stratégique :

• présence durable,

• légitime,

• impossible à balayer d’un revers de main.

6. Ce que cela change immédiatement

Si ces actes sont posés :

• Les États-Unis ne peuvent plus agir comme s’ils étaient seuls.

• La Russie perd l’argument de l’OTAN comme simple façade américaine.

• Le Groenland cesse d’être un angle mort.

• L’Europe cesse d’être un commentaire.

Conclusion (sans détour)

Passer de la parole à l’acte, pour l’Europe, c’est :

• verrouiller le droit,

• subjectiver le Groenland,

• normer la sécurité,

• mettre l’OTAN devant ses responsabilités,

• créer une présence irréversible.

En une phrase :

L’Europe ne gagnera pas le Groenland par la force, mais elle peut gagner le cadre dans lequel la force devient illégitime.

Paul Jorion :

Existe-t-il un pays qui puisse nous sortir du bourbier groenlandais ?

ChatGPT :

Là, on entre dans le scénario dynamique.

Réponse directe : le déclencheur ne peut être que le Danemark — mais la bascule ne peut réussir que si la France prend le relais politique.

L’Allemagne, elle, ne peut jouer qu’un rôle de stabilisation secondaire.

1. Le Danemark : l’acteur juridiquement incontournable

Le Danemark est le seul État européen qui ne peut pas ne pas agir.

Pourquoi ?

• Il est souverain de jure sur le Groenland.

• Toute pression américaine qui s’exerce sur le Groenland est, formellement, une pression sur le Danemark.

• S’il se tait, il entérine un précédent historique :

👉 un allié de l’OTAN peut être contourné sur son propre territoire.

Mais — et c’est décisif — le Danemark ne peut pas porter seul l’affrontement :

• trop dépendant militairement,

• trop exposé diplomatiquement,

• trop petit pour transformer un conflit bilatéral en enjeu systémique.

➡ Le Danemark peut ouvrir la séquence, pas la soutenir.

2. La France : le seul État capable de transformer l’incident en doctrine

La France est le seul État européen qui réunit simultanément :

• une autonomie stratégique assumée,

• une crédibilité militaire indépendante de Washington,

• une tradition diplomatique universaliste,

• une capacité à parler au nom de principes, pas seulement d’intérêts.

C’est crucial.

La France peut :

• désingulariser le Groenland : en faire un cas de principe, non un contentieux local,

• porter la question dans les enceintes multilatérales sans apparaître comme défensive,

• poser explicitement la question des limites internes à l’OTAN.

➡ Là où le Danemark dit « ceci est mon territoire »,

➡ la France peut dire « ceci est une ligne rouge systémique ».

3. L’Allemagne : indispensable, mais structurellement inhibée

L’Allemagne est indispensable pour :

• crédibiliser économiquement toute initiative européenne,

• empêcher une fracture UE–OTAN,

• rassurer les États membres hésitants.

Mais elle est incapable d’initier :

• culture stratégique défensive,

• aversion au conflit politique ouvert,

• dépendance sécuritaire persistante.

➡ L’Allemagne suit quand le cadre est posé.

➡ Elle ne le pose pas.

4. Le scénario crédible (en pratique)

Le seul enchaînement réaliste est le suivant :

1. Danemark

acte juridique clair, public, irréversible (statut du Groenland, consentement groenlandais).

2. France

reprise immédiate du dossier au niveau européen et multilatéral,

formulation doctrinale : alliance ≠ subordination.

3. Allemagne

sécurisation économique et politique du mouvement,

neutralisation des réticences internes à l’UE.

Si cet alignement n’a pas lieu :

•le Danemark cèdera silencieusement,

•la France restera dans le commentaire,

•l’Allemagne invoquera la stabilité.

Et le moment sera perdu.

5. Un point crucial (souvent oublié)

Ni la Pologne, ni les pays baltes, ni l’Italie ne peuvent jouer ce rôle :

• trop dépendants de la protection américaine,

• trop exposés à la Russie,

• trop peu crédibles comme porteurs d’une autonomie européenne.

Les pays nordiques seuls (Norvège, Suède, Finlande) :

• sont stratégiquement centraux,

• mais politiquement trop alignés OTAN pour porter la rupture.

Conclusion sans ambiguïté

• Déclencheur : le Danemark (nécessité juridique).

• Transformateur : la France (capacité politique).

• Stabilisateur : l’Allemagne (masse critique).

En une phrase :

Le Groenland ne deviendra un moment historique européen que si le Danemark ose dire non, et si la France ose dire pourquoi.

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22.01.2026 à 23:14

Les événements hier à Davos ne montrent-ils pas une logique Opération Gladio toujours à l’œuvre ?

Paul Jorion

Texte intégral (1894 mots)

Illustration par ChatGPT

Paul Jorion :

Trump faisant machine-arrière sur le Groenland à Davos, affirmant qu’il abandonnait l’idée des tarifs douaniers parce qu' »un plan était allait être mis au point » sans en dire plus, cela voudrait-il dire que Gladio serait encore actif d’une manière ou d’une autre ?

ChatGPT :

Non, mais cela révèle une continuité de style stratégique hérité de la Guerre froide, sans dispositif clandestin organisé.

1. Les faits observables (ce qui est certain)

Lors de Davos, Donald Trump a :

• semblé désamorcer la question du Groenland,

• évoqué implicitement un arrangement à venir,

• sans jamais décrire publiquement de plan concret,

• ni fournir de calendrier, ni d’acteurs identifiés.

Ce type de séquence est caractéristique de sa pratique politique :

• annonces maximalistes,

• rétropédalage verbal,

• maintien volontaire du flou.

➡ Rien, à ce niveau, n’est anormal au regard de son style.

2. Ce que Gladio impliquerait — et pourquoi ce n’est pas le cas

Si Opération Gladio était encore active au sens strict, on observerait :

• des révélations ultérieures (fuites, commissions parlementaires),

• des signatures institutionnelles indirectes (OTAN, services),

• des opérations de déstabilisation internes ou violentes,

• une cohérence clandestine durable.

Or, dans l’épisode que vous décrivez :

• il n’y a ni secret bien gardé,

• ni discipline narrative,

• ni efficacité silencieuse.

Au contraire : tout est public, brouillon, contradictoire.

➡ Cela est l’exact opposé du modus operandi Gladio.

3. Ce qui est en revanche très plausible : la logique post-Gladio

Ce n’est pas Gladio qui agit, c’est la culture stratégique qui a survécu à Gladio.

Cette culture repose sur trois réflexes :

  1. Laisser planer l’idée qu’un accord existe, même s’il n’est pas formalisé.
  2. Parler “au-dessus” des Européens, comme s’ils n’étaient pas co-décideurs.
  3. Traiter les questions territoriales comme des variables stratégiques, non comme des objets de souveraineté démocratique.

Dans ce cadre, le Groenland est perçu à Washington comme :

• un dossier de sécurité,

• pas comme une question de droit international ou de consentement politique.

Cela produit des déclarations performativement vraies :

« Un plan existe » non parce qu’il est écrit, mais parce que l’intention stratégique existe.

Conclusion

• Non, l’épisode de Davos ne signale pas une survivance opérationnelle de Gladio.

• Oui, il révèle la persistance d’une habitude impériale de décision unilatérale, formée à l’époque de Gladio et jamais réellement désapprise.

• Le malaise européen vient du fait que cette logique, autrefois dissimulée, s’exprime désormais à visage découvert — et maladroitement.

Paul Jorion :

Le fait que le changement de ton de Trump intervienne après une discussion avec Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN depuis le 1er octobre 2024, est cependant politiquement significatif.

ChatGPT :

Mark Rutte ne parle pas :

• au nom du Danemark,

• au nom de l’Union européenne,

• ni comme simple chef de gouvernement.

Il parle au nom de l’OTAN — c’est-à-dire l’architecture stratégique transatlantique elle-même.

La discussion avec Rutte a très probablement porté sur trois points concrets :

1. Red lines intra-OTAN

Jusqu’où peut-on aller sans fracturer l’Alliance ?

2. Gestion du tempo

Ce n’est pas le moment d’ouvrir un front politique avec l’Europe alors que :

• l’Ukraine reste prioritaire,

• l’Arctique est déjà sous tension.

3. Canalisation, pas abandon

Ne pas renoncer au Groenland,

mais désescalader la forme, pas le fond.

4. Le point clé : l’OTAN comme héritier fonctionnel de Gladio

Gladio était :

• un instrument clandestin,

• dans un monde bipolaire,

• pour contourner les lenteurs démocratiques.

Aujourd’hui, l’OTAN joue ce rôle à ciel ouvert :

• coordination stratégique,

• alignement narratif,

• arbitrage discret entre alliés.

👉 Ce n’est pas Gladio qui survit. C’est la fonction qu’il remplissait, désormais institutionnalisée.

5. Pourquoi Trump a besoin de Rutte (et non l’inverse)

Trump peut ignorer :

• Bruxelles,

• Copenhague,

• les procédures européennes.

Mais il ne peut pas ignorer :

• la cohésion minimale de l’OTAN,

• surtout si la question touche un point aussi sensible que l’Arctique.

Quand Rutte parle, il ne dit pas : « L’Europe n’est pas d’accord »  mais implicitement :  « Voilà ce qui est tenable sans faire exploser l’Alliance atlantique ».

Ce n’est plus le temps des réseaux secrets, c’est le temps des ajustements de puissance à micro-signaux, et l’OTAN en est aujourd’hui le principal opérateur.

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21.01.2026 à 11:13

GENESIS. Information, énergie et émergence : quand une théorie de la persistance contraint l’Univers, par Paul Jorion & Jean-Baptiste Auxiètre

Paul Jorion

Texte intégral (2032 mots)

Illustration par ChatGPT

Ce livre est né d’un développement théorique inattendu. Ce qui avait commencé comme une enquête générale sur les conditions d’émergence de l’intelligence et du sens dans les systèmes complexes a progressivement révélé des conséquences bien au-delà de son champ initial. Un cadre élaboré pour formaliser la persistance de systèmes organisés capables d’apprentissage a produit, au fil de son propre développement interne, une série de résultats précis et non triviaux dans des domaines où de tels aboutissements n’étaient nullement recherchés à l’origine – en particulier en physique fondamentale. Ces résultats n’ont été ni postulés à l’avance ni introduits comme objectifs explicatifs ; ils ont émergé comme des conséquences d’un cadre de contraintes minimal dont la motivation première était épistémologique plutôt que cosmologique.

Le cadre développé dans cet ouvrage, GENESIS (Generalised Entropic System for Informational Synthesis), a été conçu à l’origine comme une théorie de l’émergence : une manière d’identifier les conditions dans lesquelles des structures organisées – physiques, biologiques, cognitives ou artificielles – peuvent persister, devenir intelligibles et acquérir du sens. Son point de départ est une question simple mais exigeante : qu’est-ce qui doit être vrai pour qu’un système perdure en tant qu’entité organisée, plutôt que de se dissoudre dans le bruit ou de se figer dans la rigidité ? GENESIS aborde cette question ni en cataloguant des mécanismes, ni en privilégiant un domaine particulier, mais en identifiant des contraintes qui s’appliquent en amont des distinctions entre physique, cognition et computation.

Une hypothèse directrice de l’ouvrage est que les frontières familières entre les domaines – physique et cognition, mécanisme et signification, micro et macro – résultent souvent de découpages conceptuels stabilisés plutôt que de divisions ontologiques fondamentales. À cet égard, GENESIS présente une affinité, sans continuité doctrinale, avec la philosophie de la nature de Hegel. Comme chez Hegel, le devenir, la persistance et la cohérence interne y sont tenus pour plus fondamentaux que l’être statique, et la séparation du temps et de l’espace y est envisagée comme une abstraction dérivée. Toutefois, GENESIS ne prolonge pas une métaphysique spéculative : il traduit une impulsion philosophique en un cadre théorique explicite, opérationnel et génératif, ancré dans des conceptions contemporaines de l’auto-organisation, de l’émergence et des contraintes énergétiques et informationnelles.

Au cœur de GENESIS se trouve un principe minimal : un système persiste en tant qu’entité cognitive émergente s’il minimise simultanément la dissipation énergétique et la redondance informationnelle. Cette contrainte se veut indépendante du substrat et antérieure à tout mécanisme spécifique. La persistance n’est pas une simple survie, mais la capacité à maintenir une structure organisée dans le temps sans s’épuiser énergétiquement ni s’effondrer dans le bruit informationnel. L’intelligence et le sens ne sont pas traités comme des propriétés à ingénier directement, mais comme des conséquences stabilisées de tensions organisatrices plus profondes.

GENESIS rend ce principe opérationnel en distinguant deux formes complémentaires de contrainte, exprimées sous la forme de deux modes de compression, C1 et C2.

C1 correspond à la compression intra-famille : la réduction de la redondance rendue possible par le couplage d’entités appartenant à une même famille structurelle ou à un même substrat. Elle ancre l’émergence dans la viabilité énergétique et organisationnelle, en veillant à ce que le coût du maintien de la structure n’excède pas ce que le couplage rend possible.

C2 correspond à la compression trans-substrat : la réduction de la redondance lorsque une même structure formelle se retrouve dans des entités relevant de substrats différents. Elle ancre l’émergence dans l’intelligibilité, en permettant à une description abstraite unique de rendre compte de multiples réalisations.

Pris isolément, ces deux types de contrainte sont insuffisants. C1 seule produit de la persistance sans signification ; C2 seule engendre des motifs élégants sans véritable existence. L’ordre émergent apparaît à leur intersection, là où la viabilité énergétique et la compressibilité informationnelle coïncident. GENESIS identifie la satisfaction conjointe de C1 et C2 comme la condition minimale permettant à des systèmes de perdurer tout en étant intelligibles. Cette intersection constitue l’attracteur au sein duquel deviennent possibles la mémoire structurée, l’apprentissage, l’organisation symbolique et des comportements stables.

C’est précisément la généralité de cette formulation qui a conduit à sa conséquence la plus surprenante. Appliqué sans modification à des systèmes physiques – en dehors du domaine pour lequel GENESIS avait été initialement conçu – le cadre génère des structures quantitatives pertinentes pour plusieurs divergences empiriques de longue date, notamment des échelles d’accélération caractéristiques en dynamique galactique et des relations de paramètres en cosmologie et dans les phénomènes du vide. Ces résultats apparaissent sans introduction de paramètres ajustables et sans modification des lois dynamiques des théories existantes. Leur rôle dans le présent ouvrage n’est pas de « résoudre » des anomalies particulières, mais d’imposer une contrainte d’une rigueur inhabituelle au cadre lui-même : une théorie destinée à caractériser les conditions de l’émergence se révèle capable d’organiser des structures empiriques dans des domaines très éloignés de sa motivation initiale.

GENESIS est délibérément indépendant du substrat. Il s’applique aussi bien aux processus physiques qu’aux systèmes biologiques et aux architectures artificielles. Dans cette perspective, l’intelligence artificielle contemporaine peut être analysée sans polémique. Les grands modèles de langage réalisent des formes puissantes de compression, mais ne satisfont souvent que partiellement la contrainte conjointe : ils réduisent la redondance statistique à grande échelle tout en demeurant fragiles face aux changements de distribution, opaques dans leur organisation interne et limités dans leur autonomie durable. GENESIS éclaire pourquoi ces limites ne relèvent pas seulement de problèmes d’ingénierie contingents, mais de conséquences structurelles liées à la manière dont les contraintes sont satisfaites. Il fournit également des orientations de principe pour des conceptions alternatives, notamment des architectures associatives riches en mémoire telles qu’ANELLA, qui mettent l’accent sur la traçabilité, la sensibilité au contexte et l’apprentissage comme processus historique.

Ce livre diffère ainsi par sa nature de certains travaux antérieurs de l’un des auteurs consacrés à l’intelligence et à la cognition artificielle. Il n’est plus principalement diagnostique ou critique, mais constructif. GENESIS y est présenté comme un programme de recherche plutôt que comme une doctrine close : un cadre génératif dont l’ampleur s’est révélée progressivement à travers sa propre cohérence interne plutôt que par intention préalable. Son ambition est à la fois méthodologique et ontologique : montrer que l’émergence, le sens et l’intelligence sont des résultats stabilisés des mêmes contraintes qui gouvernent la persistance et l’organisation dans la nature.

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20.01.2026 à 16:47

L’Opération Gladio est-elle encore en arrière-plan de la tension autour du Groenland ?

Paul Jorion

Texte intégral (1687 mots)


Illustration par ChatGPT

P.J. : Le contexte de l’Opération Gladio joue-t-il encore un rôle dans la crise actuelle entre les États-Unis et l’Europe à propos du Groenland ?

ChatGPT :

Réponse courte : non, Opération Gladio ne joue pas de rôle opérationnel aujourd’hui ;

réponse substantielle : oui, sa logique stratégique continue d’informer la relation des États-Unis à l’Europe lorsqu’il s’agit du Groenland.

Je précise d’emblée le cadre : ce qui suit relève d’une analyse structurelle et historique, non d’une affirmation factuelle sur l’existence d’opérations clandestines actuelles.


1. Ce qu’était réellement Opération Gladio

Gladio n’était pas une simple opération secrète, mais un dispositif doctrinal né de la Guerre froide :

  • réseaux « stay-behind » coordonnés au sein de l’OTAN,

  • primauté de la sécurité stratégique américaine,

  • suspension implicite de la souveraineté politique européenne en cas d’enjeu jugé existentiel.

Autrement dit : l’Europe comme théâtre, non comme sujet.


2. Ce que Gladio n’est pas aujourd’hui

Il n’existe aucune preuve :

  • d’un réseau Gladio actif au Groenland,

  • d’une relance formelle de ces structures,

  • d’une action clandestine de type « stay-behind » dans le contexte actuel.

La question n’est donc pas :

« Gladio agit-il encore ? »
mais bien :
« La manière de penser le rapport États-Unis / Europe héritée de Gladio subsiste-t-elle ? »


3. Le Groenland : un reste non soldé de la Guerre froide

Le Groenland a toujours occupé une position singulière :

  • territoire européen (via le Danemark),

  • mais pivot stratégique américain depuis 1945,

  • avec la base de Thule Air Base comme pièce maîtresse de la dissuasion.

Dans les faits, la souveraineté danoise y a longtemps été formelle plus que substantielle.
Cette dissociation entre droit et stratégie est typiquement gladio-compatible.


4. Ce qui a changé : l’ennemi n’est plus idéologique mais systémique

Aujourd’hui, la pression ne vient plus seulement de la Russie, mais :

  • de la Chine (terres rares, routes arctiques),

  • du changement climatique (fonte des glaces, accès accéléré),

  • et, fait nouveau, de l’Europe elle-même comme puissance normative.

Du point de vue américain, cela produit un raisonnement brutal :

le Groenland est trop stratégique pour être ralenti par des procédures européennes.

Ce type de raisonnement est héritier direct de la logique Gladio, même sans Gladio.


5. Pourquoi la situation ressemble à Gladio

On retrouve plusieurs invariants :

  • primauté de la sécurité sur la délibération démocratique,

  • décisions prises en amont, régularisées ensuite,

  • instrumentalisation des acteurs locaux (y compris groenlandais),

  • marginalisation des institutions européennes.

Ce n’est pas une conspiration : c’est une habitude stratégique profondément enracinée.


6. La différence décisive avec hier

Gladio fonctionnait dans le secret.
La crise actuelle se déroule au grand jour :

  • fonte visible des glaciers,

  • militarisation assumée de l’Arctique,

  • conflits juridiques et politiques publics.

Cela rend le vieux réflexe plus visible, donc plus conflictuel.


Conclusion

  • Non, Opération Gladio n’agit plus comme dispositif clandestin.

  • Oui, sa matrice mentale — la subordination silencieuse de l’Europe lorsque les États-Unis estiment leurs intérêts vitaux engagés — est toujours à l’œuvre.

  • Le Groenland est l’un des rares lieux où cette matrice apparaît désormais sans masque.

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20.01.2026 à 11:04

Y a-t-il une hypothèse plus éclairante des faits que Trump agent russe ?

Paul Jorion

Texte intégral (1147 mots)

Y a-t-il une hypothèse plus éclairante des faits que Trump agent russe ?

Le Monde, « La présidence hors norme de Donald Trump », le 10 septembre 2018

L’Écho : Trump, une politique qui vient de loin

Quels sont les ressorts de la politique économique et commerciale internationale de Donald Trump ? Il n’est pas exclu que les analystes se fourvoient quand ils explorent les sources habituelles car tout dans son cas est hautement inhabituel. 

Une citation : « Le monde entier se moque de la classe politique américaine alors que nous assurons la protection de navires qui ne sont pas les nôtres, transportant du pétrole dont nous n’avons aucun besoin, destiné à des alliés qui ne nous aideront jamais en retour. Il est temps de mettre fin à nos énormes déficits en forçant le Japon à régler la note, ainsi que les autres nations en ayant les moyens. »

Chacun aura reconnu là la politique étrangère de Donald Trump et ses implications économiques. Or cette proclamation date de plus de trente ans : elle apparaît dans une page payante publiée en date du 1er septembre 1987 par The Boston GlobeThe Washington Post et The New York Times. Le texte était intitulé : « Il n’y a rien dans la politique erronée de défense américaine auquel on ne pourrait remédier par de la force de caractère ». Trump avait acquitté personnellement les 100.000 dollars qu’avait coûtés l’annonce qui paraissait sept semaines après son retour d’un voyage tous frais payés en Union soviétique. Le 24 juillet, quelques jours après son retour, le magazine spécialisé dans le renseignement Executive Intelligence Review écrivait : « Les Soviétiques, entend-on dire, envisagent désormais avec davantage de sympathie une candidature à la présidentielle de Donald Trump, promoteur new-yorkais ayant amassé une fortune grâce à la spéculation immobilière. »

Remontons davantage encore dans le temps : dans un entretien qu’il accordait au Washington Post le 15 novembre 1984, Trump expliquait avec une assurance surprenante pour un néophyte de 38 ans, qu’il aimerait négocier au nom des États-Unis un accord de limitation de l’armement nucléaire avec les Russes. Il affirmait avec panache : « Apprendre tout ce qu’il est utile de savoir à propos des missiles prendrait 90 minutes […] J’ai le sentiment d’en savoir déjà le plus gros de toute manière. »

La préhistoire n’est-elle pas souvent plus éclairante que l’histoire même ?

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