13.07.2026 à 09:50
Murmure d'ombres
Le monde alentour est un murmure d'ombres. Maurice B. lui prête une attention relative. Il peut le soustraire à ses pensées, mais sans jamais s'en défaire. C'est un paysage mental de substitution sur lequel il pose un regard qu'il veut vague. Il y perçoit des êtres dont tout laisse à croire qu'ils sont vivants puisque bruyants. Tellement bruyants. Il se dit qu'il a perdu le lien avec le niveau sonore du monde. Il l'entend – comment ne pas l'entendre ? –, mais il veut l'ignorer. Et, en (…)
- Passage des fantômesTexte intégral (2711 mots)
Le monde alentour est un murmure d'ombres. Maurice B. lui prête une attention relative. Il peut le soustraire à ses pensées, mais sans jamais s'en défaire. C'est un paysage mental de substitution sur lequel il pose un regard qu'il veut vague. Il y perçoit des êtres dont tout laisse à croire qu'ils sont vivants puisque bruyants. Tellement bruyants.
Il se dit qu'il a perdu le lien avec le niveau sonore du monde. Il l'entend – comment ne pas l'entendre ? –, mais il veut l'ignorer. Et, en effet, le voile du monde, son bruit, s'évapore dès que sa plume effleure la page. Il n'est là pour personne, Maurice B. Il est d'ailleurs, sans savoir d'où. D'un dedans qu'aucun dehors n'encombre, ou pas vraiment. Il n'est que lui, cet homme qui écrit en se disant que rien n'existe en dehors des mots qui l'habitent, le hantent et que, par saccades, il couche sur la page comme on laisse des cailloux sur la tombe d'un ami ou d'un parent au cimetière juif de Prague.
Il se demande pourquoi cette image, comme ça, d'un coup, lui vient. Il suspend son envol, il hésite, il s'apprête à la biffer, mais il la retient.
Rien que pour cette image, se dit-il, il aurait aimé être juif. Pour cela et pour l'errance. Pour s'accorder au déclin d'un monde, aussi, où rien n'affleure désormais que l'erreur infiniment rapportée par le propos courant.
Être juif, comme il l'entend, ce serait marcher à côté du temps, dans une éternelle déviance qu'aucune conviction, même provisoire, ne saurait rectifier. À un gendarme français qui, en 1941, lui demandait s'il était juif, le sans-patrie Victor Serge, qui en savait long sur la vie des hommes, fit cette admirable réponse : « Je n'ai pas cet honneur, Monsieur. »
L'égarement allège parfois la douleur de vivre. Il contrarie la logique du bourreau qui ne comprendra jamais qu'on puisse encore se perdre dans les circonvolutions de son âme quand, de toute évidence, les jeux sont faits. Les siens, ceux pour lesquels on le paie. La logique du bourreau est simple comme un bonjour. C'est un homme qui attend des réponses. Claires et précises, qu'il croit ou ne croit pas. La logique du juif errant lui est particulièrement inaccessible. Comme la vie même, comme les volontés qui frémissent, comme la dignité de Victor Serge. La logique du juif errant, c'est l'exact contraire de celle du bourreau : la réponse importe peu au regard de la question, qui, elle, importe d'autant qu'elle en suscite toujours une autre. Sans réponse acceptable. Parce qu'accepter, c'est se soumettre au pouvoir du bourreau.
Il pose sa plume et il regarde l'abîme, décidément trop peuplée pour en être. Il se lève et il part en se disant qu'il faut boire à la vie. Mais vite, il revient. Sans avoir bu à rien.
La vie, tu parles, se dit-il ! Et puis quelle vie ? Il connaît, depuis longtemps, ces moments d'effondrement intérieur, Maurice B. Il sait qu'il faut les passer, juste les passer. Il sait, mais il ne s'y fait pas. Trop fréquents, ces moments, en ces temps maudits où, par une suite de retournements de l'histoire, aucun repère ne fonctionne plus dans son esprit. Comme perdu, se dit-il. Avant, il savait répondre à ses propres questions. Maintenant elles ne provoquent que de longs silences intérieurs et une forte propension à l'accablement.
Le choc, il s'en souvient, eut lieu en regardant des images hallucinantes où de jeunes soldats israéliens exultaient de joie devant les ruines qu'ils avaient provoquées en bombardant méthodiquement un quartier de Gaza. Comment est-ce possible, se dit-il. Comment en est arrivée à un tel degré d'inhumanité une nation construite sur la mémoire de la Shoah, du pire ? Maurice B. ne pouvait pas répondre à cette question. Il ne pouvait que la vivre dans une sorte de clandestinité infinie que Victor Serge, qui en connut beaucoup d'autres, aurait eu, lui aussi, bien du mal à imaginer. Et pourtant c'est là, comme une tache indélébile sur la mémoire des vaincus. Sur la communauté humaine, aussi.
C'est de ces images que naquit l'obsession de Maurice B. : comprendre ce glissement d'histoire en la frottant à des récits. Il a longtemps eu pour principe de ne jamais rayer le nom de ses morts sur ses agendas. Il eut envie de les feuilleter, ses agendas, car il savait que, dans sa mémoire, nombre d'entre de ses disparus demeuraient plus vivants que bien des supposés vivants.
La quête dura un certain temps. Il lui fallut du temps pour trouver l'interlocuteur possible. Le choix fait, il restait à évaluer l'état du témoin. Il nota cinq noms sur un morceau de papier et en garda un : celui de Nathan Scholtz, un fils de bundiste, qu'il n'avait pas vu depuis deux ans mais qu'il savait toujours en forme. Ou relativement.
Le rendez-vous eut lieu dans un bistrot du 11e où Scholtz avait ses habitudes. L'entrée en matière ne tarda pas. Elle laissait présager un échange fructueux.
– Les vieux bundistes avaient raison, Maurice, le sionisme nous a transformés en bourreaux. Et c'était fatal. Dans mes années de jeunesse, le concept du « peuple élu » – élu par qui, d'ailleurs ? –, suprémaciste en diable, nous faisait plutôt rigoler, mais il n'y avait pas de quoi. D'aucuns cinglés le cultivent toujours, et avec les effets que tu connais. Une horreur sans nom, et sans fin. Gagné sur toute la ligne, en somme.
– C'est un constat, l'ami, mais un peu réducteur peut-être. Il y eut aussi des sionistes culturels, comme Buber, qui pensèrent le sionisme comme mouvement d'émancipation humaine, des Juifs et des Arabes.
– Pour quel effet concret ? C'était une chimère. Le vieux Scholtz, qui avait été séduit un temps par l'anarchisme avant de devenir bundiste, le disait bien. Contrairement à ce qu'imaginait le trop sage Buber, nous n'étions pas là pour convaincre, mais pour vaincre. Et vaincre, dans la configuration où nous étions, c'était écraser, déposséder, nier l'altérité de l'autre peuple. Et ça n'a pas cessé. Ce fut l'invariant du sionisme, qui n'est qu'un colonialisme. Et ça l'est encore, plus que jamais, comme on le constate chaque jour.
Nathan Scholtz avait de la famille en Israël. Toute gagnée aux délires suprémacistes des tueurs. « Rien à en tirer, j'ai rompu avec tout le monde. »
– Comment expliquer cela, Nathan ? Comment justifier cette insensibilité des Israéliens au génocide qu'on commet en leur nom et auquel ils assistent en témoins passifs ?
– Parce que le sionisme n'était pas la solution mais le problème, et ce n'est pas faute de l'avoir dit. Aucune règle ne garantit que des victimes qui se transforment en vainqueurs puissent être autre chose que des dominants et, pour finir, des persécuteurs. Au fur et à mesure que disparaissent les anciennes générations, les anciennes préventions – voire prescriptions – morales finissent par céder. Jusqu'à se situer sans complexe du côté de la domination. Il n'y a pas de mystère. La judéité ne protège de rien ou alors ça se saurait, l'ami.
En rentrant chez lui, Maurice B. s'enhardit à penser que, contrairement à lui, Nathan Scholtz, docteur en histoire et expert du Bund, avait la chance d'avoir des certitudes et des repères fixes. Sa voix ne se fêlait jamais. Replacé dans son contexte, pensait-il, tout effet avait forcément sa cause. En fidèle d'une tradition politique qui eut son heure de gloire et sa grandeur, en mémoire de son père, Marek Scholtz, bundiste historique et intransigeant, il perpétuait une tradition. La seule émotion perceptible qui perçait dans son récit, c'était la certitude d'être dans le vrai. Même si le Bund avait été défait, et depuis longtemps, et que le sionisme, dans sa pire version, était devenu maître des destinées d'un pays surmilitarisé où quasiment personne n'avait idée de ce qu'avait été le Bund.
Perdu dans ses pensées, Maurice B. s'autorisa une halte chez Rosa Besse, une grande amie et ancienne amante de jeunesse, qui habitait à deux pas de chez lui. L'accueil, comme d'habitude, fut chaleureux. Rosa avait, entre autres qualités, le sens de l'hospitalité. Ils échangèrent quelques nouvelles de la vie banale, mais comme les rencontres étaient fréquentes, ce fut bref. Rosa lui demanda s'il avait dîné. « Pas faim », lui répondit Maurice B., en précisant : « Juste besoin de compagnie si je ne contrarie pas tes plans. » Rosa l'entoura de ses bras. « On va parler, lui dit-elle, je n'ai rien de prévu ». Rosa Besse avait toujours été là quand Maurice B. avait eu besoin d'elle. Elle savait que la réciproque avait toujours été vraie.
« Qu'est-ce qui ne va pas, Mo ? », lâcha-t-elle en lui tendant une cigarette allumée. « C'est comme si tout le poids de l'histoire, cette chienne, m'était tombé dessus. » Il lui raconta sa rencontre avec Nathan – où, là encore, il avait senti sa charge – et ferma les yeux.
– Je n'ai jamais vu des images aussi terrifiantes. Une déshumanisation totale. Des descendants d'un holocauste qui jouissent d'un génocide. Tu reconnaîtras que ce n'est pas banal comme retournement, non ?
– Non, ce n'est pas banal, ça c'est le moins qu'on puisse dire, mais c'est peut-être logique car corrélatif à la nature humaine.
– Comment ça, corrélatif ?
– Sortir du statut de victime comporte des avantages, mais aussi des inconvénients. Le principal étant de basculer dans celui de bourreau. Voilà qui pourrait être la preuve qu'il n'y a pas d'exceptionnalité juive, ce qui en fin de compte serait une bonne nouvelle.
– Je te trouve un brin cynique, Rosa.
– C'est sans doute la seule manière que je connaisse de résister à l'innommable.
Rosa Besse avait perdu ses grands-parents et son père en déportation. Pendant l'Occupation, sa mère et elle avaient vécu cachées par un couple de paysans creusois au grand cœur. Au début des années 1950, mère et fille étaient parties s'installer en Israël où elles se sentirent vite étrangères. Dès qu'elle en eut la possibilité, Rosa rentra en France. L'acclimatation lui était impossible. Revenue en France, elle entreprit des études et devint professeur de philosophie. Sans conviction réelle sur l'utilité de la discipline, mais par attirance personnelle. Une quinzaine d'années plus tard, elle devint psychanalyste, activité qu'elle continuait d'exercer, mais à faible rythme. « Juste pour conserver la forme », disait-elle, sans jamais manquer de lâcher un rire sonore. Maurice B. l'avait rencontrée en mai 68. Elle tenait le stand des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) à la Sorbonne et dénotait un fervent enthousiasme à la tâche. Un soir, elle s'installa au piano à queue qui trônait dans la cour pavée et joua le Zog nit keynmol [1] en s'accompagnant de sa voix. Merveilleuse, pensa Maurice B., qui en tomba immédiatement amoureux. Les années qu'il partagea avec Rosa furent les plus exaltantes de sa vie.
À la nuit bien tombée, Maurice B. se décida à rejoindre ses pénates. « Tu peux dormir ici… en hôte bien sûr », lui suggéra Rosa, l'ai badin. « Trop de souvenirs me sont revenus, je ne sais pas si j'y parviendrai », conclut l'hôte en faisant mine de se recoiffer.
Seul dans la douce nuit parisienne, Maurice B. laissa venir à lui d'autres souvenirs d'un temps éloigné. Il fut surpris de constater qu'ils revenaient en pagaille. Celui, notamment, d'une manifestation en soutien à la Palestine dans les années 1990 où il croisa un groupe de jeunes anarchistes qui, bannières noires au vent, scandait : « Ni un, ni deux États, pas d'État du tout ! ». S'interrogeant sur l'opportunité d'un tel slogan, il s'en ouvrit à l'un des vaillants porte-voix du groupe : « Ça vous semble approprié, ce slogan, en de telles circonstances ? » La réponse l'étonna : « Les circonstances, on s'en fout, camarade ; ce sont elles qui ont servi d'alibi pour écraser la révolution espagnole ! » C'était la preuve que le jeune compagnon avait des lettres, mais qu'il ne savait pas en faire bon usage. « À la prochaine défaite, alors ! », lui lança ironiquement Maurice B., qui se vit répondre : « Il y a des défaites plus honorables que bien des victoires ! », réplique non contestable, mais qui le conforta dans l'idée que, pour noble qu'elle pût être, la cause anarchiste pouvait aussi avoir une propension à nourrir des idées courtes.
Rentré chez lui, Maurice B. se cala dans son fauteuil d'écriture, écouta murmurer les ombres et s'imagina avoir vieilli avec Rosa. Il constata qu'elle lui avait toujours manquée. Son erreur fut sans doute de croire, comme partie de sa génération, la plus consciente, que l'appareillement – la pareja comme disent les Espagnols pour désigner le couple – conduisait fatalement à l'enfermement. Ce soir, il l'avait trouvée à la hauteur. Comme devant son piano à queue dans la cour de la Sorbonne occupée.
Demain, il l'appellerait. Pour poursuivre. Ou reprendre. Tant qu'il en était encore temps.
Freddy GOMEZ
[1] Zog nit keynmol (Ne dis jamais) est le nom de la chanson écrite en 1943 par Hirsh Glick, jeune juif détenu au ghetto de Vilnius qui venait d'apprendre le soulèvement du ghetto de Varsovie contre les nazis. La mélodie, composé en 1935, est du russe Dmitry Pokrass.
13.07.2026 à 09:49
La part du feu montmartrois
center> ■ André WARNOD Fils de Montmartre, suivi de Drôle d'époque Éditions L'échappée, collection « Paris perdu », 2026 Avec 200 illustrations en noir et blanc (dessins d'André Warnod et d'autres artistes de l'époque). La collection « Paris perdu » des Éditions L'échappée tient indéniablement ses promesses. Elle nous comble régulièrement de pépites infiniment réjouissantes. Pour le coup, à travers les souvenirs d'un rapin devenu courriériste, sa dernière livraison en date – que l'on doit (…)
- Recensions et études critiquesTexte intégral (1588 mots)
■ André WARNOD
Fils de Montmartre, suivi de Drôle d'époque
Éditions L'échappée, collection « Paris perdu », 2026
Avec 200 illustrations en noir et blanc
(dessins d'André Warnod et d'autres artistes de l'époque).
La collection « Paris perdu » des Éditions L'échappée tient indéniablement ses promesses. Elle nous comble régulièrement de pépites infiniment réjouissantes. Pour le coup, à travers les souvenirs d'un rapin devenu courriériste, sa dernière livraison en date – que l'on doit à André Warnod (1895-1960) [1] – nous permet de revivre le Paris de la « Belle époque » et des « Années folles ». Comme d'habitude de belle facture – papier, typo, mise en page, illustrations –, cette réédition participe de notre régalade continue. Pour notre plus grand plaisir.
Dans Fils de Montmartre (originellement édité par Fayard en 1955), comme dans Drôle d'époque (Fayard, 1960), André Warnod prend son lecteur par la main et guide son imaginaire avec un enthousiasme et une gourmandise qui nous rendent nostalgique d'une époque que nous n'avons pas connue. Un Paris perdu à jamais, c'est certain. L'ébullition artistique qui y règne nous embarque, aujourd'hui encore, dans un monde dans lequel se côtoient l'ordinaire le plus trivial et l'extraordinaire des audaces créatrices les plus insolentes, des univers singuliers devenus mythiques, des références qui nous habitent et qu'on ne quitte jamais. Citations en tête, on s'y met à côtoyer Francis Carco, Guillaume Apollinaire, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès. Comme des amis que l'on retrouverait pour un bon repas, par une belle nuit de mai. Accompagnés de nos rêves poétiques et mus par un appétit de vivre et d'aimer l'esprit autant que les corps, la création artistique et l'intelligence. Insatiables en tout, animés par la constance de ceux qui ne s'inventent pas des raisons de bouder leur plaisir. Ah non ! Surtout pas ! Comme me faisait remarquer un ami octogénaire récemment disparu, « on n'a pas attendu Mai 68 pour jouir de notre liberté sexuelle », ajoutant avec malice que, cela dit, « c'est une curieuse idée de croire qu'elle rendra le monde meilleur ». Il est vrai que la prétention de ma génération en la matière s'est drapée dans ses illusions, oubliant ce qu'elle devait au passé. Cultivant ses ridicules, elle s'imagina même supérieure. Comme si le monde avant elle n'avait pas connu de jeunesses gourmandes de plaisirs, insolentes, rebelles, cherchant à affirmer un puissant désir de vivre. C'est sans aucun doute à travers les créations artistiques de ces années montmartroises que l'on peut saisir au plus près ce qu'il y avait de vitalité et de profondeur dans l'élan créatif de cette époque qui fut aussi un temps de quête de liberté des corps et des âmes – et cela malgré l'inconfort et les privations de la vie contrainte. Il nous reste, disait mon ami, « de bons souvenirs de nos jeunes années, notamment cette liberté dont nous avons joui sans jamais demander d'autorisation à personne ». Il parlait en connaissance de cause, ce fils d'un modeste agriculteur provençal devenu médecin, érudit, grand lecteur, et qui accompagna plusieurs années de suite René Fallet sur le tour de France – « pas triste, l'équipage ! ».
Oui, ces fils de la nuit dont André Warnod nous narre les heures joyeuses, ont créé, bu, mangé, aimé à corps perdu. Ils ont aussi abusé des plaisirs, mais dans la joie de vivre une vie d'artistes sans le sou, ambitieux ou malheureux, intempérants et audacieux, inventifs et toujours en quête d'une forme nouvelle d'humanité « riche de toute sa générosité » et cette folle insouciance que le passage du temps finit toujours par oblitérer. Ils n'ont pas toujours été débonnaires, mais leurs figures demeurent essentielles. La preuve, c'est que leurs fantômes – celui de Max Jacob, par exemple – emplissent nos bibliothèques et illuminent nos regards à chaque rétrospective. Il arrive même que, sans vraiment le vouloir, on les imite, on les plagie. En clair, on ne se débarrasse jamais tout à fait de leur influence. Nous leur sommes redevables de tant d'émotions poétiques, picturales et littéraires qu'ils demeurent des piliers de notre imaginaire. Flamboyants, tragiques et d'une crâne témérité, ils étaient, c'est vrai, d'un temps où la valeur artistique d'une œuvre ne se mesurait pas encore à sa valeur mercantile et aux spéculations les plus contestables qu'elle permet. Un temps où les collectionneurs étaient encore de vrais amateurs d'art. Un temps d'avant celui où l'art devint marché et acheter pour revendre plus cher une pratique courante.
C'est sans doute cet appétit de vie, palpable, féroce, mais ne faisant la leçon sur rien ni à personne qui rend revigorante la lecture de ces textes d'André Warnod. Le journaliste, écrivain et illustrateur, partage avec nous, dans un style simple et soutenu à la fois, l'aventure que fut ce voyage qui le conduisit du pittoresque des cabarets montmartrois du Lapin agile et du Bœuf sur le toit, fréquentés par des marginaux de toutes conditions ou statuts, au Montparnasse frénétique de La Coupole et du Dôme, haut lieu de nocturnes fêtes carnavalesques. Warnod nous décrit ces nuits sans fin passées à déambuler dans ce Paris perdu dont nous chérissons la mémoire. Ces poètes – Carco, Apollinaire, Tzara –, nous les lisons toujours, jaloux que nous sommes d'un talent que nous n'aurons jamais ; ces peintres – Utrillo, Pascin, Villon, Léger, Buffet – on ne se lasse pas de contempler leurs œuvres, souvent mystérieuses, toujours inspirantes.
Puis viendra la guerre, cette saloperie. Celle de 1914 avec sa cohorte de morts, son cortège de disparus, ses bataillons d'estropiés, ses escouades d'âmes pour toujours égarées dans la fureur des combats. Elle sera suivie de la « Grande Dépression » des années 1930, qui précipita vers le suicide ou la maison de fous les enfants insouciants abandonnés sur le chemin de leurs illusions. « Le cafard après la fête », écrivit Adolphe Basler en 1929. Il y a des ombres que la guerre, l'alcool, la drogue, le désespoir ont emporté, belles et tristes âmes, des destins tragiques qui demeurent dans nos mémoires, des traces vivantes dont Warnod se fait le chroniqueur tendre et bienveillant. Témoin d'un temps que son talent de conteur fait revivre pour notre plus grand plaisir, il n'oublie pas les disparus. Et ils furent légion.
Ceux qui, comme moi, ont vécu à deux pas de la rue Clignancourt, derrière la rue Custine plus précisément, ont connu quotidiennement la triste caricature de ce qu'est devenu, avec le tourisme de masse et son mercantilisme sans âme, ce coin du Paris populaire. La gentrification de ces quartiers abandonnés aux ambitions des agences immobilières a fait place à un mauvais spectacle, un simulacre de sinistre qualité. Un monde dans lequel les personnages et le mode de vie dont André Warnod se fait le chroniqueur n'auraient jamais eu leur place, un monde policé, aseptisé, un théâtre de dupes à triste figure.
Faisant siens à dix-sept ans ces propos de Jean Tinan (1874-1898) – « Quand vous ne serez plus présentable, retirez-vous à la campagne, aimez les arbres et les enfants ! », Warnod, le temps venu, se contenta des arbres.
Les siens furent les marronniers et les acacias de la rue Caulaincourt.
Que la fine équipe de L'échappée soit remerciée pour son travail, sa constance, son insatiable curiosité et sa généreuse contribution à nos plaisirs de lecture.
Jean-Luc DEBRY
[1] Dont les Éditions L'échappée avait déjà réédité, en 2023, Les Plaisirs de la rue.
06.07.2026 à 09:36
Thierry blues
Il y a des disparitions qu'on attend car on les sait inéluctables. C'était le cas pour celle de l'ami Thierry Porré, depuis peu hospitalisé dans une entité bordelaise de « soins palliatifs ». Le deuil commence là, dans l'attente d'une mort annoncée. Et l'esprit travaille. Sacrément. Les souvenirs débordent, en pagaille. C'est dans ce laps de temps que j'ai retrouvé, dans ma cave à réminiscences, un enregistrement que je lui avais fait, en 2003, avec la complicité de Monica Gruszka, ma (…)
- MarginaliaTexte intégral (1424 mots)
Il y a des disparitions qu'on attend car on les sait inéluctables. C'était le cas pour celle de l'ami Thierry Porré, depuis peu hospitalisé dans une entité bordelaise de « soins palliatifs ». Le deuil commence là, dans l'attente d'une mort annoncée. Et l'esprit travaille. Sacrément. Les souvenirs débordent, en pagaille. C'est dans ce laps de temps que j'ai retrouvé, dans ma cave à réminiscences, un enregistrement que je lui avais fait, en 2003, avec la complicité de Monica Gruszka, ma compagne de l'époque. Longue conversation où l'ami Thierry nous raconta, en totale connivence, son entrée en anarchie, les familles affinitaires auxquelles il adhéra, ses relations avec les vieux militants de la CGT-SR, son adhésion au Syndicat des correcteurs CGT, la fondation de l'Alliance syndicaliste, ses rapports, compliqués mais fraternels, avec les anarchistes espagnols, l'aventure très prenante de Radio Libertaire. Cet entretien est là, il mérite d'être transcrit et diffusé. Il le sera, le temps venu.
Si je remonte dans ma mémoire, ma rencontre réelle, tangible, avec Thierry date des années 1970. Elle se situe dans le cadre de nos fébriles activités respectives au sein du Syndicat CGT des correcteurs. À vrai dire, on s'y sentait à l'aise dans ce syndicat, mais Thierry, lui, s'y apparentait à merveille. Labeurier infatigable de la cause ouvrière, syndicaliste de choc, militant apprécié pour sa bonhomie, ses qualités humaines, son humour, il n'aspirait à rien d'autre que d'être ce qu'il était, un soutier de la constance, toujours disponible pour les tâches les plus ingrates ou les moins valorisantes, ce qui, somme toute, était assez rare dans cette fratrie qui réunissait, pour ce qui concerne les nombreux libertaires ou apparentés qui la fréquentaient, nombre de discoureurs et de grandes âmes peu portés à mettre les mains dans le cambouis. Thierry, lui, était l'exact contraire de ces syndicalistes assurément révolutionnaires, mais seulement de tête, envers lesquels il aimait à manifester un esprit clairement frondeur. On le disait basiste, ce qu'il était sûrement, mais cela ne l'empêchait pas, quand l'enjeu l'exigeait, d'occuper des postes de direction au sein du syndicat, où il était d'ailleurs toujours confortablement élu par une base qui s'identifiait à lui. Cette aspiration à « ne pas parvenir », très ancrée dans son cas, il la gérait à sa manière, bonhomme mais ferme, quand sa bande – nous, en résumé ! – l'incitait à « monter au comité syndical » parce que telle circonstance ou telle raison l'exigeaient. Il ronchonnait, mais s'y pliait. C'était son côté bon soldat de la Vieille Cause. Comme membre du Syndicat des correcteurs CGT auquel il adhéra en 1973, il fut secrétaire labeur, élu au comité syndical par intermittences statutaires jusqu'en 2001 et secrétaire adjoint entre 1998 et 1999, quand Jacky Toublet était alors secrétaire. Il fut aussi délégué du personnel à la Sirlo (Le Figaro) jusqu'en 2000 et, de 2001 à 2004, à Presse Alliance (France-Soir).
Très vite, lui et moi, nous sommes devenus proches. Par une sorte d'attraction affinitaire difficile à caractériser, sauf à remonter le temps de l'histoire, celle que nous avait léguée nos glorieux aînés. J'étais héritier, pour ma part, d'un imaginaire désormais très ancien, celui d'un « bref été de l'anarchie » espagnole et je militais activement à Frente Libertario, une dissidence de l'exil libertaire espagnol. Thierry, lui, avait puisé nombre de ses réflexes de militant anarcho-syndicaliste dans la vieille mémoire des anciens compagnons de la CGT-SR : Julien Toublet (1906-1991), Georges Yvernel – dit Bouclette – (1907-1980), Aimé Capelle (1910-1989), entre autres, mais aussi chez les anciens de la Révolution prolétarienne (RP) – même s'il trouvait « un peu spéciale », très autocentrée pour le dire autrement, « la famille de Monatte ». Cet intérêt pour les vieux militants et leurs parcours était finalement rare en cette époque où la jeunesse insurgée – avant de se ranger – ne s'intéressait, pour beaucoup, qu'à elle-même. Pour Thierry comme pour moi, les secrets que détenaient, et parfois racontaient, les vieux de la vieille nous remplissaient de joie, une joie intense, celle qui naît du sentiment de s'inscrire dans une indispensable continuité historique. Le présentisme, je l'avoue, n'était pas notre excitant favori.
C'est sans doute pour cela que, nourris de cette longue histoire, Thierry, pour l'Alliance syndicaliste, et moi-même, pour Frente Libertario, nous fûmes, avec Jacky Toublet (1940-2002) et Alain Pécunia (1945-2024) notamment, très actifs dans l'aventure du Comité Espagne libre – organisme cofondé en novembre 1973 par les deux entités – et dont l'ambition était d'élargir au maximum la campagne en faveur de Salvador Puig Antich, condamné à mort par le régime franquiste. Je me souviens, par ailleurs, qu'au lendemain de l'exécution des derniers prisonniers politiques du franquisme eut lieu, le 1er novembre 1975, une immense marche vers Hendaye dont le Comité Espagne libre était l'un des coordinateurs. Thierry était en première ligne. Dans l'un des cars que nous avions affrétés, il m'en reste le souvenir attendri du rôle d'animateur qu'il y joua sur le long chemin du retour en poussant la chansonnette et en faisant partager sa claire passion, jamais démentie, pour le blues, dont il était probablement l'un des meilleurs connaisseurs en France. En atteste le succès d'estime et de fidélité que lui apportèrent, quelque quarante années durant, son émission parisienne « Blues en liberté » sur Radio libertaire, devenue « Blues bordelais » sur « La Clé des ondes ». Son phrasé, son savoir, sa verve, son humour firent le succès de ses deux émissions qu'il prépara, chaque semaine, méticuleusement et avec amour. Car Thierry, quand il s'engageait, pour une cause, ne faisait rien à moitié. Il était au fond l'héritier d'une longue histoire où, contrairement à ce que prétendit un slogan de l'après-68, le militantisme n'était pas le « stade suprême de l'aliénation », mais la condition de l'émancipation par sa mise en pratique concrète. En réalité, il pouvait être les deux à la fois.
Chez les libertaires que nous étions, le travail syndicaliste et les corvées qu'il imposait parfois pouvaient se marier avec les passions les plus diverses. Chez Thierry, elles n'étaient pas contradictoires. Elles tenaient d'un même désir pour la liberté sans rivages. Une distribution de tracts devant une usine occupée en chantonnant du Howlin' Wolf ou du Muddy Waters, c'est après tout une manière comme une autre d'opérer la synthèse. Et, pour le coup, l'ami Thierry, qui s'y connaissait autant en blues qu'en histoire du mouvement ouvrier, savait que tout était question de rythme.
En ce jour funeste où j'appends qu'il nous a quittés, je pense à Fabienne, sa compagne, à Julien et Delphine, ses enfants, et à tous les amis qui, anarchistes ou/et fans de blues, ont perdu un frère.
Salut, compagnon !
Freddy GOMEZ

