02.08.2026 à 15:34
Canicules, mégafeux, inondations : l’extrême droite à l’offensive
Texte intégral (1764 mots)
Alors que les événements climatiques extrêmes (vagues de chaleur, feux de végétation, inondations, etc.) se multiplient sous l’effet du dérèglement climatique, les acteurs d’extrême droite se sont récemment emparés du sujet pour avancer leur propre agenda anti-écologiste dans plusieurs pays occidentaux comme la France, l’Espagne ou les États-Unis.
On pourrait s’attendre à ce que l’exposition des citoyen·nes à des événements climatiques extrêmes renforce la conscience écologique, le soutien aux politiques climatiques, voire le vote en faveur de partis identifiés comme « pro-climat ». Pourtant, les travaux existants montrent que ce lien est loin d’être automatique. Et si une partie de l’explication tenait à la manière dont les acteurs politiques s’emparent de ces épisodes pour influencer l’opinion publique ? Les partis d’extrême droite, en particulier, s’évertuent aujourd’hui à créer du conflit autour de ces événements climatiques extrêmes afin de promouvoir leur propre agenda et d’en tirer un bénéfice politique.
Événements climatiques extrêmes et extrême droite
À première vue, la multiplication des événements climatiques extrêmes fragilise le positionnement des acteurs d’extrême droite. Elle atteste de manière flagrante la gravité d’un phénomène qu’ils s’attachent habituellement à minimiser, voire à nier. Il est en effet désormais solidement documenté que la fréquence et l’intensité de ces épisodes augmentent sous l’effet du dérèglement climatique.
Les dirigeant·e·s politiques d’extrême droite sont-ils désormais contraints de reconnaître cet état de fait ? L’examen de leurs prises de position récentes dans trois pays – France, Espagne, États-Unis – donne à voir des résultats contrastés. En France, la vague de chaleur historique de juin 2026 a offert au RN l’opportunité d’un aggiornamento de façade. Le parti cherche désormais à gommer plusieurs années de positions climatosceptiques en reconnaissant à demi-mot la brutalité des effets du dérèglement climatique à travers la canicule. « Il faut savoir dire en politique qu’on n’a pas été clairs et qu’on a même dit des bêtises », a admis le député Thomas Ménager, occultant les multiples saillies des cadres du RN contre l’« alarmisme » du GIEC ou leurs tentatives de détourner l’attention vers la lutte contre le « réchauffement islamiste ».
En Espagne, le parti d’extrême droite Vox a tenu un tout autre discours lors des inondations qui ont dévasté une partie de la province de Valence et provoqué la mort de plus de 200 personnes en octobre 2024. Ses dirigeants se sont empressés de se démarquer du « consensus climatique » en arguant que « la goutte froide le [phénomène météorologique à l’origine des inondations] a toujours existé ». Cette naturalisation de l’aléa, procédé emblématique du climatonégationnisme, vise précisément à contester l’influence du changement climatique d’origine anthropique dans la survenue de la catastrophe pourtant attestée par les études d’attribution.
Aucune remise en question non plus du côté de Donald Trump à la suite des incendies qui ont embrasé une partie de la région de Los Angeles en janvier 2025. Le président des États-Unis ne mentionne à aucun moment un lien avec le dérèglement climatique et campe sur les positions climatonégationnistes déjà exprimées à l’occasion des incendies qui ont ravagé l’État de Californie en 2020. Exhorté par les autorités de l’État à prendre en compte les savoirs scientifiques sur le changement climatique, il répondait alors : « ça va commencer à se rafraîchir, attendez juste de voir ».
L’inversion du blâme : la faute aux écologistes
Si la reconnaissance du rôle du dérèglement climatique dans la survenue des aléas varie selon les cas, les partis d’extrême droite mobilisent un même ressort discursif pour désigner les responsables supposés de l’inadaptation des sociétés à ces épisodes. Par un mécanisme d’inversion du blâme, les politiques environnementales et les écologistes sont ainsi accusés d’entraver la prévention des risques et d’accroître la vulnérabilité des populations.
En Espagne, Vox a relayé les contre-vérités qui accusent les acteurs écologistes d’avoir provoqué les inondations en encourageant la destruction supposée de barrages et l’interdiction de nettoyer les cours d’eau. Bien que largement démentie, cette assertion s’accompagne d’un travail de disqualification idéologique et morale des écologistes, repeints en « éco-criminels » et en « apôtres d’une religion climatique ». À l’expression employée par le président socialiste, « le changement climatique tue », l’extrême droite espagnole oppose le slogan : « le fanatisme climatique tue ».
Le même procédé est à l’œuvre dans le discours de Donald Trump face aux incendies à Los Angeles. Pour le président des États-Unis, l’acharnement des écologistes à vouloir protéger l’éperlan du Delta, une espèce de poisson menacée de disparition, aurait empêché d’acheminer la ressource en eau vers le sud de la Californie et, par conséquent, privé les secours des moyens nécessaires pour lutter contre la propagation des incendies. Là encore, l’explication ne résiste pas à l’épreuve des faits.
En France, le RN n’est pas en reste. Ces dernières semaines, Marine Le Pen comme Jordan Bardella n’ont pas manqué l’occasion de faire porter la responsabilité de l’impréparation du pays sur une « écologie de la décroissance » réfractaire à la climatisation. La même stratégie est mobilisée face aux incendies qui sévissent actuellement en Gironde : le porte-parole du RN, Julien Odoul a accusé « les Verts » de refuser les débroussaillages. En 2022 déjà, lors des précédents feux dans le département, Laure Lavalette accusait des « écolos un peu dingos » d’avoir empêché la réalisation de pare-feux au nom d’une conception de la forêt sanctuarisée, laissée « sous cloche » et soustraite à toute intervention humaine.
Solutionnisme technologique et dérégulation environnementale
S’ils blâment les mesures environnementales et les écologistes, les partis d’extrême droite s’accordent sur des réponses d’adaptation technosolutionnistes et profitent des événements climatiques extrêmes pour promouvoir leur agenda de dérégulation environnementale.
Le grand plan d’équipement en climatisation proposé par le RN face aux vagues de chaleur en est une illustration. Balayant les conséquences écologiques qu’impliquerait la mise en œuvre d’une telle mesure – surconsommation d’énergie, réchauffement général, etc. –, ce cadrage permet au parti de réaffirmer son soutien à la filière nucléaire, de ne pas remettre en cause sa défense des énergies fossiles, tout en continuant à s’opposer par ailleurs au déploiement des énergies renouvelables.
Du côté de l’extrême droite espagnole, les inondations de Valence sont l’occasion d’insister sur l’inaction générale à laquelle confinerait l’écologie politique, guidée par la « théorie selon laquelle les fleuves doivent couler de leur source jusqu’à la mer, sans qu’aucun barrage, déversoir ou autre ne vienne entraver le cours naturel des fleuves ». C’est dans cette logique que Gil Lázaro, député de Vox, accompagne en mars 2025 la motion de censure déposée contre le gouvernement d’un grand plan prévoyant la construction de nouveaux réservoirs et barrages.
Les incendies de Los Angeles sont quant à eux devenus un prétexte à la relance par Donald Trump d’un ancien projet d’acheminement des eaux du nord de la Californie vers la vallée centrale et le sud de l’État. Initialement défendus en 2020 pour soutenir l’agro-industrie, ces grands travaux avaient été rejetés par le gouverneur démocrate de Californie en raison de ses conséquences néfastes pour la biodiversité et de son caractère infondé scientifiquement.
L’instrumentalisation des événements climatiques extrêmes s’inscrit dans une tendance à la promotion de la dérégulation environnementale dans l’Union européenne comme aux États-Unis. L’extrême droite s’impose ainsi comme l’acteur de premier plan d’un grand mouvement de détricotage des avancées écologiques : de la sortie des Accords de Paris pendant le premier mandat de Trump, au combat de Vox contre la loi européenne de restauration de la nature, en passant par les propositions du RN de baisser drastiquement les dépenses en faveur de l’environnement.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
02.08.2026 à 15:33
Feux de forêt : quels sont les facteurs qui influencent le plus leur comportement ?
Texte intégral (2130 mots)
Le climat, les activités humaines et la végétation sont les trois grands facteurs qui contrôlent les feux et en modifient parfois le comportement, voire la dangerosité. Dans l’ouvrage « Feux de végétation : comprendre leur diversité et leur évolution », paru en 2022 aux éditions Quae, les chercheurs Thomas Curt (coordination scientifique), Christelle Hély (coordination scientifique), Renaud Barbero (auteur), Jean-Luc Dupuy (auteur), Florent Mouillot (auteur), Julien Ruffault (auteur) dressaient un panorama des incendies à l’échelle globale.
Nous reproduisons ci-dessous un extrait du chapitre consacré au comportement des feux. De quoi mieux comprendre l’influence de facteurs tels que le vent, la teneur en humidité de la végétation mais également le type de végétation, son caractère continu ou discontinu et la pente.
Les feux de végétation sont contrôlés par les interactions entre trois facteurs : le climat, la végétation et les actions humaines. La plupart des régions du globe – et tous les continents – sont affectées par des feux, mais les caractéristiques de ces derniers varient.
C’est pourquoi on s’intéresse à leurs régimes, un terme qui recouvre à la fois le comportement des feux, leur nombre par an, leur taille moyenne, leur continuité spatiale, leur type dominant (feu de surface ou feu de cimes) et leurs impacts sur une région ou sur un écosystème donné. […]
Comment les feux de végétation naissent-ils et se propagent-ils ? Un feu de végétation consiste en un phénomène de combustion qui se propage sur une étendue boisée ou végétalisée en consommant une fraction de la matière végétale. Pour qu’un
feu apparaisse, trois ingrédients doivent être réunis :
une source de chaleur,
un combustible (la matière qui « brûle »)
et un comburant (l’oxygène de l’air).
La source de chaleur peut être un impact de foudre, un point chaud initial (un mégot, des particules incandescentes de diverses origines) ou un foyer initial (feux domestiques, usages professionnels du feu lors de travaux agricoles ou forestiers, allumage volontaire). Une fois que le feu a éclos, il se propage, pourvu que la végétation soit assez sèche, abondante et continue.
[…]
Les facteurs qui influent sur le comportement des feux
S’il y a peu de combustible ou que ce dernier est trop humide […] le feu ne peut pas se propager. Si, au contraire, le combustible est abondant et sec, la propagation du feu est certaine.
Entre ces deux situations, la propagation est incertaine, c’est-à-dire qu’une éclosion ne conduira pas toujours à une propagation : on parle de « conditions marginales de propagation ».
Par exemple, pour des litières d’aiguilles de pin d’Alep, le comportement du feu devient incertain au-delà d’une teneur en eau d’environ 15 % ou en dessous d’une charge de matière sèche d’environ 2 t/ha.
Ces seuils sont très variables selon les dimensions, la forme et la composition chimique des éléments végétaux servant de combustible. Ils dépendent aussi vraisemblablement du vent, qui favorise la propagation, comme cela peut être déterminé en laboratoire à l’aide d’un ventilateur. Mais il faut se souvenir que le vent, dans la nature, est très variable. Par conséquent, même s’il y a des rafales de vent, il est très probable que le vent sera assez faible à un moment donné pour que le feu s’éteigne faute de combustible, ou parce que ce dernier est trop humide dans ces conditions marginales.
Toutes les études scientifiques montrent que, en dehors des conditions marginales, les facteurs affectant le plus la propagation du feu sont le vent et la teneur en eau des combustibles morts. Chacun de ces facteurs varie en effet quotidiennement avec la météorologie, et induit de fortes variations de la vitesse du feu. La teneur en eau de la végétation vivante, à l’échelle du couvert, est en revanche beaucoup plus stable, mais son effet sur la propagation a probablement été longtemps sous-estimé.
À lire aussi : Incendies 2022 : comprendre la dynamique des feux en Europe grâce aux « pyrorégions »
Plus la sécheresse est intense ou le vent fort, plus les feux sont rapides
Le vent a un effet assez linéaire sur la propagation du feu. Dans les formations boisées, forêts ou landes arbustives, la vitesse du feu est de l’ordre de 10 % de celle du vent ; cette approximation est valable dans une large gamme de vitesses de vent allant jusqu’à 70 km/h. Cette règle est une moyenne pour une grande variété de formations boisées à travers le monde, et ne doit pas être appliquée à l’aveugle dans le cadre d’une formation bien précise.
Cette règle nous indique toutefois que, pour un vent augmentant de 10 à 60 km/h (les extrêmes de vent les plus courants dans les incendies), la vitesse du feu augmente en ordre de grandeur dans les mêmes proportions, soit un facteur 6.
Entre des conditions de sécheresse modérée et extrême, un facteur 2 à 3 semble s’appliquer quant à l’effet de la teneur en eau des combustibles sur la vitesse du feu.
Les feux gravissent facilement les pentes
La pente est un facteur aggravant la propagation des feux. Ainsi, une règle simple établit qu’un feu montant une pente verra sa vitesse doubler par rapport à sa propagation sur un terrain plat pour une inclinaison de 20 %, tripler pour une inclinaison de 30 %, et quadrupler pour une inclinaison de 40 %.
En revanche, la vitesse d’un feu descendant une pente sera peu modifiée par la valeur de cette pente et dans tous les cas sera beaucoup plus lente que dans le sens de la montée. Cette règle n’est évidemment pas gravée dans le marbre : le relief modifiant le vent localement, ses effets sont complexes, et peuvent conduire à de grandes variations dans le comportement des feux.
Ainsi, un feu peu intense en fond de vallon peut se transformer en un feu embrasant rapidement un versant de colline. À l’inverse, un feu poussé par le vent vers une crête aura des difficultés à descendre le versant opposé à cause d’une pente et de vents localement défavorables derrière la crête.
À lire aussi : Feux de forêt, mégafeux : comment mieux prévoir leur propagation et limiter les risques ?
Adapter l’analyse à la végétation
Enfin, la quantité, les dimensions et la forme des éléments combustibles, ainsi que la structure spatiale de la végétation affectent le comportement des feux. Ces facteurs supplémentaires expliquent les différences observées entre diverses formations végétales, et exigent d’adapter les règles ou les modèles à chaque type de végétation. En première approche, la quantité de combustible affecte linéairement la puissance du feu (autrement dit, la quantité de combustible consommée est proportionnelle à la quantité disponible).
Son évaluation est par conséquent cruciale pour estimer cette grandeur fondamentale. Les éléments fins s’enflamment et se consument rapidement, alors que les éléments plus gros s’enflamment difficilement mais brûlent longtemps. Les premiers vont ainsi servir de support principal à la propagation du feu, tandis que les seconds vont aussi contribuer à sa puissance et à ses effets sur les plantes et sur le sol.
D’une manière générale, une végétation très discontinue horizontalement est défavorable à la propagation du feu, de même qu’une canopée haute bien séparée du sous-bois sera défavorable au passage du feu vers les cimes des arbres.
Ces facteurs structuraux ont parfois des effets antagonistes. Ainsi, une éclaircie dans un peuplement forestier (c’est-à-dire une réduction du taux de couvert des arbres) favorise à moyen terme l’embroussaillement du sous-bois et la pénétration du vent, ce qui augmente la vitesse du feu. Mais par ailleurs, cette éclaircie rend la végétation discontinue, diminuant le risque de voir un feu se propager de cime en cime !
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Les feux en conditions extrêmes
Plus les conditions de vent et de sécheresse deviennent extrêmes, moins la structure et le détail de la composition de la végétation sont importants pour déterminer la propagation du feu. Cela tient au fait que la transmission de l’énergie devient très efficace par vent fort, et que l’inflammation de la végétation sous cet apport de chaleur est beaucoup plus rapide pour des teneurs en eau faibles. Le feu parcourt alors de grandes surfaces et libère de grandes quantités d’énergie en peu de temps.
Par exemple, en octobre 2017 au Portugal, 250 000 hectares de forêts et de landes ont été brûlés en dix heures dans la même région. Le feu étant intense, il peut aussi enflammer des combustibles plus gros, comme des branches, qui vont brûler plus longtemps que les feuilles ou les rameaux fins. Ces conditions seront favorables à la formation de pyrocumulus et de pyrocumulonimbus qui, comme nous l’avons vu, peuvent altérer la circulation atmosphérique autour du feu. Ce phénomène s’accentue quand la biomasse combustible est abondante.
On peut alors assister au développement d’une véritable tempête de feu, c’est-à-dire un feu très intense, créant de puissants mouvements d’air et de flammes et présentant un comportement imprévisible.
À lire aussi : Comment les feux de forêt créent leurs propres conditions météo et de nouveaux types de nuages
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
02.08.2026 à 15:33
Construire des cabanes : un jeu d’enfants qui interroge nos liens avec la nature
Texte intégral (1973 mots)
L’ESSENTIEL
Construire des cabanes, c’est un moyen d’apprendre à vivre en collectivité. Mais c’est aussi une invitation à la rêverie.
Quand ils réalisent une cabane, les enfants s’approprient l’espace qui les entoure. Certains détails qui peuvent passer inaperçus aux yeux des adultes ont un sens très fort pour eux.
Les cabanes aiguisent le regard des enfants sur la nature, notamment sur les végétaux, et les incitent à arbitrer entre contraintes extérieures et imagination.
Les cabanes invitent à la rêverie. Elles fascinent, stimulent les architectes et les artistes, de la cité de l’architecture et du patrimoine, au Festival des cabanes des sources du lac d’Annecy. Elles convoquent l’imaginaire d’un « habiter » plus proche de la nature.
Ce sont également des territoires emblématiques de l’enfance. Qui n’a pas un jour construit une cabane ? Dominique Bachelart, chercheuse en sciences de l’éducation, souligne la richesse de ces constructions : « Que ce soit une hutte sommaire en branchages, un creux dans un arbre, un refuge loin des habitations, le terme générique de cabane désigne l’espace dans lequel on s’abrite ».
Des travaux en anthropologie retracent leur essor à des fins pédagogiques. Les mouvements d’éducation populaire qui se déploient au début du XXe siècle s’appuient sur les abris de loisirs pour mettre en œuvre leurs actions éducatives. Il s’agit par exemple d’apprendre aux jeunes à vivre en collectif. Les mouvements de scoutisme transmettent notamment l’art du froissartage, c’est-à-dire des techniques pour assembler des morceaux de bois avec de la corde afin de construire du mobilier (table, vaisselier, cabane dans les arbres).
Plus généralement, les cabanes sont des territoires que les enfants aménagent de façon autonome, selon leurs préférences et leurs capacités d’action. Ce sont ces constructions que j’ai étudiées en préparant ma thèse en géographie : Cabanes, jeux et imaginaires : des territoires des enfants aux valeurs de la nature.
En quoi permettent-elles aux enfants de construire des liens d’attachement avec la nature, voire de s’y sentir petit à petit comme chez soi, même si c’est de façon éphémère ?
La cabane comme œuvre intime
Le terrain de recherche concerne les sorties en forêt avec un groupe de scoutisme laïque, les Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEDF). Ce groupe organise une à deux sorties par mois dans un bois de l’agglomération de Bordeaux, toujours le même. Ma thèse analyse comment des enfants, surtout âgés de 6 à 11 ans, s’approprient cette forêt qui au départ ne leur est pas familière. Lors des rencontres, les cabanes sont apparues comme une activité emblématique des temps libres.
Observez par exemple cette cabane construite au milieu d’un bosquet d’arbousiers par une fillette de 7 ans.
A priori vous ne voyez pas grand-chose. Pourtant, lors d’une visite guidée, elle m’explique le sens des différents objets qu’elle place. Elle a fait une sonnette (1) en accrochant une petite branche de pin. Elle a imaginé « une petite lumière à l’entrée ». En rentrant sur la gauche, elle me dit qu’il y a une « chambre ». La porte de cette pièce imaginaire est incarnée par une branche de l’arbousier (2). Elle montre ensuite le « lit » qu’elle a matérialisé en disposant des aiguilles de pin au sol (3). Elle projette dans la courbure du tronc de l’arbousier un siège à son échelle, au sein duquel elle peut s’assoir (4). Les morceaux de bois qu’elle dispose en équilibre représentent le « feu » (5).
Il est tout à fait possible de passer juste à côté de cette cabane sans percevoir le territoire qui a été produit. Cette appropriation est pourtant importante pour cette enfant. Elle construit petit à petit un chez-soi qui reprend certaines caractéristiques des espaces domestiques.
La sonnette incarne le seuil. Elle lui permet de contrôler et de ritualiser l’entrée de sa maison. Elle aménage également une pièce fonctionnelle, une chambre, avec un objet emblématique : le lit. Quant aux alignements verticaux et réguliers (5), je suppose que c’est une forme de mise en ordre esthétique. Ils représentent un objet important de l’imaginaire du foyer : le feu. En l’occurrence, la cabane est une œuvre intime qui fait sens pour la personne qui l’aménage.
Symbolique des végétaux
Pour construire des cabanes, les enfants sont également attentifs aux végétaux. Ils ramassent des bâtons, sélectionnent des feuilles. Ils cueillent des fougères ou de la mousse pour symboliser des canapés ou des surfaces confortables. Dans un autre registre sensoriel, je constate que le piquant du houx est fréquemment mobilisé pour mettre en visibilité les limites des cabanes.
Sur la photographie ci-dessus, les deux filles qui construisent leur cabane élaborent progressivement un lien d’attachement spécifique avec le houx. Elles le réutilisent fréquemment et le houx devient le végétal emblématique de leurs différentes cabanes. Certains végétaux permettent aux enfants d’élaborer des identités collectives qui relient les membres d’une même cabane entre eux et avec la nature.
D’un jeu à l’autre, les végétaux se chargent de significations nouvelles. Les aiguilles de pin sont parfois des pièges contre les ennemis, parfois des suspensions décoratives. Des feuilles a priori ordinaires acquièrent une importance toute particulière, surtout lorsqu’elles permettent de symboliser des fonctions et des imaginaires que les enfants peinent parfois à communiquer.
S’approprier l’espace extérieur
Le terrain d’étude, un mouvement de scoutisme, peut donner l’impression que la démonstration est restreinte. Elle concernerait uniquement les sorties des Éclaireuses et Éclaireurs de France où certains groupes sociaux, les classes moyennes et supérieures, sont surreprésentés. Pourtant ma recherche n’est pas une thèse sur le scoutisme, les résultats permettent de comprendre les constructions de cabanes susceptibles d’avoir lieu dans d’autres contextes. Les scouts laïques m’ont offert un terrain d’étude qui m’a permis de prêter attention sur trois ans aux actions des enfants pour s’approprier une forêt urbaine.
Les constructions de cabane, ou plus largement l’invention d’un chez-soi, parfois très éphémère, peuvent surgir dans de nombreuses situations ordinaires du quotidien : dans un jardin, un parc, une cour d’école, une forêt, un camping, ou encore à la plage.
Les châteaux de sable, le tracé des lignes sur le rivage, la disposition de coquillages ou de bois flottés, parfois alignés pour dessiner des contours, rappellent que les enfants sont des acteurs géographiques qui s’approprient l’espace selon les contraintes qui s’exercent sur eux.
Les cabanes, même si elles sont peu matérialisées, démontrent que les enfants produisent des territoires selon leurs besoins, leurs valeurs, leurs imaginaires. Encore faut-il qu’ils aient la possibilité concrète de pratiquer des espaces extérieurs et que nous prêtions attention à ce qu’ils font.
Un récent rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge documente que les enfants jouent de moins en moins à l’extérieur en général et au contact de la nature en particulier. Pourtant, de nombreux travaux attestent que les expériences directes de nature permettent aux enfants d’être plus heureux et en meilleure santé.
Pour permettre à Valentin Alibert de réaliser cette recherche, une convention de partenariat a été signée entre un groupe local des Éclaireuses et Éclaireurs de France et l'Université Bordeaux Montaigne (2021-2024).