03.04.2026 à 12:15
Les médias français sont-ils racistes ?
Texte intégral (2344 mots)
Allusion au fait que l’« Homo Sapiens descend des singes », au « chef de tribu », au « mâle dominant » : sur la chaîne Cnews, Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, a été victime de propos racistes. Ce dernier appelle à un grand « rassemblement citoyen » contre le racisme et les discriminations samedi 4 avril. Mais au-delà de ces attaques récentes, il est essentiel d’interroger les stéréotypes qui imprègnent la culture médiatique dominante.
Les propos tenus dans certains médias à l’encontre de maires noirs nouvellement élus provoquent réactions et indignations sélectives et interrogent la responsabilité des journalistes dans la perpétuation des stéréotypes racistes. Mais si certains propos véhiculés consciemment par une parole d’extrême droite cristallisent le débat, cela ne doit pas occulter le fait que ces biais racistes s’invitent depuis toujours, sous une forme plus ou moins consciente, dans les productions médiatiques.
Selon le sociologue Samuel Bouron, l’extrême droite diffuse ses idées en jouant sur la culture du buzz et la captation des affects, mais aussi sur les contraintes journalistiques en détournant leurs normes. Une stratégie portée par la recherche de l’audience fondée sur l’économie de l’attention et la surmédiatisation de certains faits, en particulier les faits divers contribuant à la fabrique de paniques morales, ce que le sociologue britannique Stanley Cohen définit par « une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles en général minoritaires, considérées comme “déviantes” ou néfastes pour la société ».
Les stéréotypes, constante de la production médiatique
Nombreux sont les rapports, études et travaux de recherche qui montrent comment les stéréotypes liés à l’origine, la couleur de peau, la religion, se croisant parfois avec le lieu de résidence, en particulier les banlieues, imprègnent de façon plus ou moins consciente et conscientisée les pratiques professionnelles. La sociologie du journalisme montre ainsi comment les acteurs et actrices du métier partagent une identité aux contours flous, marquée par des représentations sociales très ancrées, très souvent stéréotypées, et assez peu conformes à la réalité.
Dès 2000, des travaux sur la représentation des minorités dites visibles à la télévision sont réalisés, lesquels pointent la minorisation et la disqualification de ces minorités. C’est d’ailleurs à partir de 2000 que le CSA, ancêtre de l’Arcom, modifie le cahier des charges des télévisions publiques et les conventions des chaînes privées pour leur imposer de « prendre en considération, dans la représentation à l’antenne, la diversité des origines et des cultures de la communauté nationale ».
Par ailleurs, les chaînes publiques comme les chaînes privées doivent rendre un bilan annuel sur « la représentation des minorités », obligation étendue aux radios en 2005.
Pourtant, le baromètre de la diversité, publié tous les ans par le CSA puis par l’Arcom depuis 2012, signale que, sur la période 2013-2023, les personnes non blanches sont représentées en moyenne à hauteur de 15 %, mais dans les programmes d’information/magazine/documentaire, elles apparaissent deux fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre. Cette attitude négative relève souvent d’activités décrites comme marginales ou illégales.
Si, sur cette période, les personnes perçues comme noires étaient représentées en moyenne 1,5 fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre, on observe une recrudescence de leur représentation négative puisque, en 2023, elles étaient 4 fois plus souvent représentées parmi les personnes ayant une attitude négative que parmi les personnes ayant une attitude neutre.
Les Noirs ont un corps, les Blancs ont un cerveau
Les nombreux travaux de recherche dans le domaine du sport montrent de façon significative une récurrence des renvois aux dispositions naturelles et une dimension « animale » voire « sauvage » pour les athlètes de couleur, des qualités de stratèges, de tacticiens et d’éthique pour les athlètes blancs.
Dans un autre cadre, des travaux ont mis en lumière le positionnement médiatique de l’origine des personnes au prisme de l’égalité des sexes. Nacira Guénif-Souilamas a ainsi analysé le stéréotype de la « beurette » qui porte une injonction à l’émancipation, et donc d’intégration, avec en sous-texte les valeurs républicaines contre le machisme présupposé inhérent au « garçon arabe », perçu comme naturellement violent et prédateur et supposément opposé à l’égalité femme-homme.
Les traitements médiatiques de l’origine, de l’immigration ou encore de l’islam se rejoignent souvent au sein d’un même territoire, celui que l’on réduit au terme de « banlieue », une désignation très réductrice au regard de la multiplicité des situations économiques et sociales de ces grands ensembles urbains. Les « banlieues » concentrent ainsi une forme d’intersectionnalité des stéréotypes négatifs. Une réalité mise en lumière en particulier par l’analyse de la couverture médiatique de la banlieue par le « 20 heures » de France 2 réalisée par le sociologue Jérôme Berthaut en 2013.
Cela commence par la conférence de rédaction, puissant lieu de prescription des priorités éditoriales et des bonnes façons de faire du journalisme. Cela se poursuit par l’action sur le terrain où les contraintes qui pèsent sur les reporters les encouragent à opter pour des procédés de raccourcis qui favorisent, dès la phase de la collecte de l’information, la mobilisation, sous un mode non réflexif et relevant de la routine, de stéréotypes récurrents sur « les banlieues ». Ceci se poursuit au moment du choix final, dans la sélection des sources, des images gardées au montage, les commentaires et la validation de la hiérarchie.
Les travaux de Julie Sedel complètent l’analyse en relevant la place prépondérante donnée aux faits divers violents lorsque les médias traitent des quartiers défavorisés de banlieue :
« La montée d’un traitement “fait-diversier” des “banlieues”, qui s’est opéré dans les années 1990 dans la presse, constitue bien le symptôme d’une dépolitisation dans la mesure où est évacuée la dimension “sociale”, c’est-à-dire aussi, politique, conflictuelle, au profit d’un fétichisme des “faits” et, en particulier, des faits de délinquance », écrit-elle.
La composition des rédactions en question
D’un point de vue qualitatif, j’ai mené un travail de recherche sur la diversité dans les médias fondé sur des entretiens avec 40 jeunes journalistes travaillant dans tous types de médias, pour tenter d’éclairer le débat sur trois dimensions : 1) Comment le fait de ne pas se reconnaître dans le groupe dominant affecte la façon dont on se positionne dans une rédaction, à la fois de façon personnelle et professionnelle ; 2) Quels sont les freins qui limitent les personnes, dites de la diversité, dans le fait d’être pleinement reconnues pour ce qu’elles sont, et pleinement légitimes à exercer le métier de journaliste ; 3) Quelles sont leurs marges de manœuvre en matière de transformation organisationnelle et de production de l’information.
Ces jeunes journalistes expriment toutes et tous le fait de vivre l’expérience minoritaire :
« Et comme d’habitude, je comptais en arrivant le nombre de personnes noires dans la rédaction, et j’étais toujours la seule, systématiquement la seule. »
Bien souvent, la prise en compte de la diversité ethno-raciale reste un impensé : il s’agit moins d’une volonté d’exclusion que d’une absence de prise en considération de la question soulevée :
« Bien sûr, on est ouverts, on est tous bienveillants, on n’est pas du tout racistes. Après les journalistes, ils sont tous blancs, les seuls Arabes, ils sont aux réseaux sociaux et les seuls Noirs, ils font le ménage. Mais on va t’expliquer que c’est parce qu’on n’a pas les profils et que, de toute façon, comme on ne voit pas les couleurs, quand on recrute, on ne fait pas attention. Bah oui, mais quand on ne voit pas les couleurs, on ne recrute que des gens blancs. »
Plusieurs témoignages évoquent des situations de racisme à la suite de certains faits d’actualité, en particulier ceux qui relèvent d’attentats, de terrorisme et d’islam. S’instaure un présupposé identitaire de leurs sympathies ou affinités, et un procès en militantisme récurrent dès qu’ils et elles tentent de proposer un autre récit médiatique.
Une différence d’appréciation qui se cristallise particulièrement sur certains sujets de société vus comme clivants, comme ceux de l’origine, de l’islam et du voile :
« Le directeur du web (d’une chaîne de télévision nationale) vient nous voir et nous dit : “Ah, super votre émission ! mais ce serait bien de montrer comment les femmes sont soumises, comment elles sont obligées de porter le voile.” Et on lui explique que notre sujet, c’était une petite femme de 1,60 m, voilée, qui prend des repris de justice pour les insérer socialement en leur faisant faire des maraudes, de l’aide humanitaire, etc. Et il fait comprendre un peu plus directement qu’il aimerait avoir ce sujet-là, sur les femmes voilées soumises, qui correspond à son imaginaire. »
Le choix médiatique de montrer à l’écran une femme portant le voile est si clivant qu’il peut générer une forme d’autocensure, anticipant sur les réactions présupposées de la hiérarchie :
« Pour le JT, moi, je n’ai jamais filmé une femme voilée. Je le savais, avec des collègues, qu’au montage, ça ne passait pas. Donc pourquoi aller filmer ? À part si tu fais un sujet sur l’islam. Mais, par exemple, un sujet sur l’informatique, une femme voilée qui est prof, tu ne peux pas aller la filmer. Ils ont tellement peur du téléspectateur ou de ce qu’ils projettent sur le téléspectateur, il y a un truc de l’ordre du : “On va se prendre 15 000 lettres, il va y avoir les tweets, machin, donc faisons simple.” »
Ces jeunes journalistes jouent de leur marge de manœuvre, même restreinte, pour semer des petites graines, en proposant un traitement de l’information, visant à sortir de l’assimilation de certaines personnes à certains sujets, qui relève souvent de stéréotypes très ancrés dans la profession :
« Pour le premier tour de l’élection présidentielle, j’ai recueilli des témoignages d’électeurs ou d’abstentionnistes et il y avait madame Martin, il y avait monsieur Sekou, éboueur à Pantin, qui a la nationalité française depuis quinze ans et pour qui le vote, c’est super important, il y avait une femme d’origine maghrébine, une jeune femme blanche. Mon objectif, c’est d’essayer d’aller vers des profils les plus différents possibles pour des sujets de monsieur et madame Tout-le-Monde. »
On voit à quel point la question du racisme et des stéréotypes dans les médias relève de causes multifactorielles, qui participent à la perpétuation d’un modèle dominant des récits. Le chemin est encore long et il commence par le fait de sortir d’une forme de déni, à tous les niveaux de l’organisation. Le mot de la fin sera celui d’un jeune journaliste :
« Je ne pense pas que le fait d’être d’autres origines ou d’avoir une histoire différente permette d’être un meilleur journaliste. Cela permet d’avoir un regard différent, une parole différente, ça oui. Je ne dis pas que quelqu’un qui a toujours vécu en milieu aisé, blanc, aseptisé, et d’une culture en particulier, ferait un moins bon journaliste, mais il aura un regard différent. En fait, je pense qu’il faut tous les regards et toutes les expériences pour raconter toutes les histoires qui composent une société, pour raconter le monde de la manière la plus fidèle possible. »
Pascale Colisson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.04.2026 à 10:59
Comment est fixé le prix d’un litre de carburant ?
Texte intégral (3407 mots)

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.
Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.
Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.
Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 centime d’euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.
Du dépôt pétrolier vers la station-service
Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.
Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.
Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.
Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.
Taxes de l’État
Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.
Deux éléments sont à prendre en compte :
L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.
La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.
En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.
Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe
Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.
En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».
À lire aussi : Comment la révolution iranienne engendra le second choc pétrolier de 1979
Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.
À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.
Marges (faibles) des distributeurs
Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.
C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.
« Rockets and Feathers »
« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.
Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.
Délais et stocks
Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.
À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.
À lire aussi : Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole
Coûts d’ajustement et de coordination
Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.
Comportement des automobilistes
Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.
Taxes « rigides »
La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).
Coûts à long-terme
Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.
Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.
Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.
Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.
Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.04.2026 à 16:07
Les végétariens ont-ils vraiment moins de chance de vivre centenaires que les mangeurs de viande ?
Texte intégral (1521 mots)

Selon une étude publiée en début d’année, les personnes s’abstenant de manger de la viande pourraient être moins susceptibles d’atteindre l’âge de 100 ans que celles qui en consomment. Toutefois, avant de remettre en question votre régime végétalien ou végétarien, sachez que ces travaux appellent une analyse plus nuancée.
Des travaux de recherche publiés en début d’année ont révélé que des individus suivant un régime excluant la viande avaient une moindre probabilité de vivre centenaires les ceux qui en consommaient. Cette conclusion a été tirée à partir de l’analyse de données collectées durant le suivi, jusqu’en 2018, de plus de 5 000 adultes chinois âgés de 80 ans et plus. Tous avaient participé à l’Enquête longitudinale chinoise sur la longévité en bonne santé (« Chinese Longitudinal Healthy Longevity Survey »), une étude représentative, menée à l’échelle nationale et débutée en 1998.
De prime abord, ce résultat semble contredire ceux produits par les recherches menées durant des des décennies, qui démontrent que les régimes à base de plantes sont bénéfiques pour la santé. Les régimes végétariens, par exemple, ont été systématiquement associés à des risques moindres de maladies cardiaques et d’accidents vasculaires cérébraux, de diabète de type 2 et d’obésité. Ces vertus découlent en partie d’un apport plus élevé en fibres et d’une consommation réduite de graisses saturées.
Dès lors, comment expliquer ce paradoxe ? Avant de tirer des conclusions définitives, plusieurs facteurs déterminants doivent être pris en considération.
Les besoins de l’organisme évoluent avec l’âge
Cette nouvelle étude s’est concentrée sur des adultes de 80 ans et plus, dont les besoins nutritionnels diffèrent sensiblement de ceux des individus plus jeunes. En effet, à mesure que nous vieillissons, des modifications physiologiques altèrent à la fois nos apports alimentaires et nos besoins en nutriments.
Notre dépense énergétique diminue, et dans le même temps, notre masse musculaire, notre densité osseuse et notre appétit déclinent elles aussi souvent. Ces changements accroissent le risque de malnutrition et de fragilité.
À l’inverse, la majeure partie des preuves relatives aux bienfaits des régimes excluant la viande provient d’études menées sur des adultes jeunes, plutôt que sur des populations âgées et fragiles.
Certaines recherches suggèraient déjà que les non-consommateurs de viande les plus âgés font face à un risque plus élevé de fractures, en raison d’apports moindres en calcium et en protéines.
En fin de vie, les priorités nutritionnelles changent. Il ne s’agit plus de se focaliser sur la prévention des pathologies chroniques à long terme, mais plutôt sur le maintien de la masse musculaire et la prévention de la perte de poids. Il s’agit de s’assurer que chaque bouchée avalée soit riche en nutriments.
Les conclusions de l’étude pourraient donc avant tout refléter les conséquences de ces défis nutritionnels propres au grand âge, plutôt qu’un problème intrinsèquement lié aux régimes à base de végétaux.
Il est en outre crucial de souligner que ces résultats ne contredisent en rien le fait que de tels régimes ont des bénéfices sanitaires pour les adultes plus jeunes et en meilleure santé.
Le paradoxe de l’obésité
Un point fondamental de ces travaux mérite également d’être souligné : la probabilité moindre d’atteindre 100 ans chez les non-consommateurs de viande n’a été observée que chez les participants présentant une insuffisance pondérale. Aucune association de ce type n’a été relevée chez les adultes âgés de poids normal.
Or, on sait déjà qu’au grand âge, l’insuffisance pondérale est fortement corrélée à une augmentation du risque de fragilité et de mortalité. Le poids corporel semble donc être un facteur clé pour expliquer ces résultats.
Il convient également de rappeler qu’il s’agit d’une étude observationnelle, ce qui signifie qu’elle met en évidence des associations plutôt que des rapports de cause à effet. Dans ce type d’études, la concomitance de deux phénomènes n’implique pas nécessairement que l’un engendre l’autre.
Ces observations s’alignent par ailleurs avec ce que l’on nomme le « paradoxe de l’obésité » : au cours du vieillissement, présenter un poids corporel légèrement plus élevé est souvent lié à une meilleure survie tardive.
À ce sujet, il faut noter que la diminution de la probabilité de devenir centenaire n’était pas manifeste chez les non-consommateurs de viande dont l’alimentation incluait du poisson, des produits laitiers ou des œufs. Or, ces produits fournissent des nutriments essentiels au maintien de la santé musculaire et osseuse, notamment des protéines de haute qualité, de la vitamine B12, du calcium et de la vitamine D.
Les adultes âgés qui avaient suivi ces régimes étaient tout aussi susceptibles de vivre jusqu’à 100 ans que les consommateurs de viande. Les chercheurs suggèrent que l’inclusion de quantités modestes d’aliments d’origine animale pourrait aider à prévenir la dénutrition et la perte de masse musculaire maigre chez les personnes très âgées, par comparaison avec les régimes strictement végétaux.
Ce que ces travaux impliquent pour un vieillissement en bonne santé
Plutôt que de chercher à déterminer si un régime est universellement supérieur à un autre, le message clé à retenir est que la nutrition doit être adaptée à chaque stade de la vie. Nos besoins énergétiques déclinent avec l’âge (en raison de la baisse de la dépense énergétique au repos), mais certains de nos besoins en nutriments augmentent.
Les adultes âgés doivent continuer à veiller à se procurer des apports adéquats en protéines, vitamine B12, calcium et vitamine D – tout particulièrement pour préserver la masse musculaire et prévenir la fragilité. Durant le grand âge, la prévention de la malnutrition et de la perte de poids devient souvent prioritaire sur la prévention des maladies chroniques qui risqueraient de survenir sur le long terme.
Dans un tel contexte, les régimes à base de plantes demeurent également des choix sains, mais qui peuvent exiger de mettre en place une planification rigoureuse et, dans certains cas, une complémentation alimentaire pour garantir l’adéquation nutritionnelle, particulièrement chez les plus âgés.
En définitive, nos besoins nutritionnels à 90 ans peuvent être radicalement différents de ceux que nous avions à 50 ans. Les conseils diététiques se doivent de refléter ces évolutions tout au long de l’existence. Ce qui est optimal pour vous aujourd’hui pourrait nécessiter des ajustements avec le temps. Et c’est parfaitement normal.
Chloe Casey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.