18.08.2026 à 12:24
Misophonie : quand les sons du quotidien deviennent insupportables
Texte intégral (2280 mots)
L’ESSENTIEL
Chez les personnes souffrant de misophonie, certains sons déclenchent des réactions automatiques d’aversion et de stress.
Handicapante au quotidien, cette affection ne résulte pas d’une simple sensibilité auditive aux sons.
La misophonie se traduit par un large éventail de symptômes et de troubles touchant plusieurs domaines, affectifs comme cognitifs.
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Pleurs de bébés, sirènes d’alarme, bruits de marteaux-piqueurs… il est des sons que la plupart des gens s’accordent à trouver désagréables, en raison de leurs caractéristiques acoustiques, notamment leur fréquence et leur intensité sonore.
Cependant, chez certaines personnes, des sons plus anodins, tels que des bruits de mastication, de reniflement, de déglutition, de tapotement de doigts sur une table ou le déclic d’un stylo à bille, peuvent aussi déclencher une réaction de stress immédiate, intense et difficile à contrôler. Ces individus sont atteints d’un trouble appelé misophonie.
Une affection bien réelle
La misophonie ne consiste pas simplement à être « agacé par le bruit ». Il s’agit d’une condition médicale bien réelle, généralement définie comme une diminution de la tolérance à certains sons ou aux caractéristiques qui leur sont associés.
Chez les personnes misophones, ces sons peuvent provoquer des réactions émotionnelles, physiques et comportementales très fortes : colère, dégoût, anxiété, panique, tensions musculaires, accélération du rythme cardiaque, envie de fuir ou de faire cesser le bruit et, plus rarement, réactions verbales ou physiques agressives.
Le plus souvent, ce n’est pas le volume du son qui pose problème. La réaction dépend davantage de la nature du son, de sa signification, du contexte dans lequel il survient, voire de la personne qui le produit. Ainsi, un bruit de mastication peut être insupportable lorsqu’il est produit par une personne en particulier, dans un contexte donné, mais beaucoup plus facile à supporter dans une autre situation. Les personnes concernées remarquent souvent que leurs réactions sont automatiques, particulièrement intenses et bien plus fortes que celles des autres.
La misophonie peut avoir un impact important sur la vie quotidienne : partager un repas en famille, assister à un cours, travailler dans un open space ou dans un bureau partagé, prendre les transports en commun ou entretenir des relations intimes peut devenir très difficile.
Certaines personnes misophones réagissent non seulement aux sons, mais aussi à certains indices visuels qui y sont liés. Le fait de voir quelqu’un mâcher ou effectuer des mouvements répétitifs peut alors déclencher chez elles une réaction automatique. Ce phénomène est appelé misokinésie.
Les personnes atteintes de misophonie, en particulier celles qui présentent des symptômes sévères, peuvent être davantage susceptibles de développer de l’anxiété et une dépression au fil du temps, en raison de la détresse persistante associée à leurs symptômes et de leur impact sur la vie quotidienne.
Par ailleurs, la misophonie est fréquemment associée à divers troubles psychiatriques, notamment le trouble obsessionnel compulsif (TOC), le trouble de stress post-traumatique (TSPT), la dépression ou les troubles anxieux.
Des traces en imagerie cérébrale
Les travaux d’imagerie suggèrent que, chez les personnes misophones, l’activité et la connectivité de certaines régions cérébrales impliquées dans la saillance émotionnelle, c’est-à-dire dans le fait d’identifier certains sons comme particulièrement importants ou menaçants, peuvent être atypiques. Cela pourrait expliquer pourquoi des sons déclencheurs provoquent des réactions émotionnelles disproportionnées.
Ces sons peuvent également entraîner des réponses autonomes, comme une augmentation du rythme cardiaque, de la respiration ou de la transpiration.
Ils peuvent aussi entraîner une plus forte implication des régions motrices, notamment lorsque les sons sont liés à des actions telles que mâcher ou respirer. En effet, certaines études suggèrent que les régions cérébrales impliquées dans le contrôle des mouvements pourraient être davantage sollicitées chez les personnes atteintes de misophonie.
Normalement, lorsque nous entendons ou observons une autre personne effectuer une action, comme mâcher, notre cerveau peut activer en partie les mêmes systèmes moteurs que ceux impliqués lorsque nous réalisons nous-mêmes cette action, même si nous ne sommes pas en train de l’accomplir à cet instant ; ce processus est souvent associé au système des neurones miroirs.
Dans la misophonie, des sons déclencheurs, tels que la mastication ou la respiration, pourraient activer ces représentations motrices plus fortement que d’ordinaire, donnant au son un caractère plus immédiat, intrusif ou difficile à ignorer. Cette activation motrice accrue pourrait ainsi contribuer à l’intensité des réactions émotionnelles et physiques ressenties par les personnes misophones.
À la recherche des causes de la misophonie
Depuis de nombreuses années, les chercheurs tentent de mieux comprendre la misophonie.
En audiologie, elle a souvent été étudiée parmi les troubles de diminution de la tolérance aux sons, aux côtés de l’hyperacousie et de la phonophobie. Pourtant, ces troubles sont différents. L’hyperacousie est principalement liée à une sensibilité excessive au volume sonore, pouvant parfois provoquer une douleur. Quant à la phonophobie, elle se caractérise principalement par une peur de certains sons.
D’autres chercheurs pensent que la misophonie résulte d’un fonctionnement anormal des liens entre les sons et les émotions. Le cerveau perçoit normalement le son, mais la réponse émotionnelle et physique qui en résulte est disproportionnée.
Certains spécialistes ont également proposé de considérer la misophonie comme un trouble psychiatrique, car elle peut entraîner une souffrance importante, des comportements d’évitement, de la colère, de l’anxiété et une altération de la qualité de vie.
Cependant, cette question fait toujours l’objet de débats scientifiques et, à ce jour, la misophonie n’est pas encore reconnue comme un trouble distinct dans les principales classifications médicales internationales. Cependant, une proposition visant à établir une classification officielle de ce trouble est actuellement examinée par des experts.
Les recherches les plus récentes suggèrent toutefois que la misophonie ne se limite pas à une simple sensibilité aux sons.
Un problème d’adaptation et de régulation des émotions ?
Les sons qui déclenchent une réaction chez les personnes misophones font souvent partie de situations tout à fait ordinaires : quelqu’un qui mange, respire, tapote avec un stylo ou produit un bruit répétitif.
Pour une personne non misophone, ces sons peuvent facilement passer inaperçus ou être ignorés. Chez une personne misophone, en revanche, une fois que le son a capté l’attention, il peut devenir très difficile de s’en détacher.
Le problème ne semble donc pas concerner uniquement l’intensité de la réaction initiale. Certaines personnes peuvent aussi avoir du mal à calmer cette réaction une fois qu’elle a commencé : détourner leur attention du son, réduire leur colère ou leur détresse ou retrouver rapidement un état émotionnel plus calme peut être difficile.
Cela suggère que la misophonie pourrait impliquer non seulement une sensibilité accrue à certains sons, mais aussi une difficulté à s’y adapter et à réguler les émotions qu’ils déclenchent.
Flexibilité cognitive et affective altérée ?
Un autre élément important est que la réaction dépend fortement du contexte. Un même son peut être tout à fait supportable dans une situation et devenir insupportable dans une autre. Par exemple, certaines personnes misophones peuvent mieux tolérer un son lorsqu’il est produit par un animal ou un jeune enfant que lorsqu’il est produit par un adulte, en particulier par un proche.
Pour mieux comprendre pourquoi certaines personnes ont plus de mal à s’adapter à ces situations ou à sortir de la réaction émotionnelle qu’elles provoquent, nous avons mené une étude pour savoir si la misophonie était liée à la flexibilité cognitive et à la flexibilité affective. La flexibilité cognitive correspond à la capacité d’adapter sa façon de penser lorsqu’une situation change. La flexibilité affective correspond à la capacité de déplacer son attention ou d’ajuster sa réaction émotionnelle lorsque la situation évolue.
Nos résultats suggèrent qu’une misophonie plus sévère pourrait être associée à une diminution de ces deux formes de flexibilité. Concrètement, une fois qu’un son déclencheur attire l’attention, certaines personnes misophones peuvent avoir plus de mal à « passer à autre chose ». Elles peuvent, par exemple, avoir du mal à détourner leur attention, à se rappeler que le son n’est pas intentionnel, à voir la situation d’une manière moins négative ou à retrouver un état émotionnel plus calme.
Cela pourrait aussi expliquer pourquoi la réaction continue parfois après la disparition du son. Une personne peut rester en colère, tendue ou en détresse, ou continuer à repenser à l’événement longtemps après qu’il s’est terminé.
Une flexibilité réduite pourrait également rendre certaines attentes concernant le comportement des autres plus rigides. Par exemple, si une personne s’attend fortement à ce qu’un proche ne mâche pas bruyamment, ne tapote pas de manière répétée ou ne fasse pas certains bruits de respiration, le fait que cette attente ne soit pas respectée peut être plus difficile à accepter et renforcer la réaction émotionnelle.
Ainsi, la difficulté pourrait résider non seulement dans la force de la réaction initiale, mais aussi dans la capacité à s’en détacher : déplacer son attention, revoir son interprétation de la situation et laisser progressivement retomber l’émotion.
Une question de comportement perçu ?
Ces observations soulèvent une autre question importante : la manière dont nous interprétons le comportement des autres joue-t-elle un rôle dans la misophonie ?
En effet, la plupart des sons déclencheurs qui provoquent des réactions chez les personnes misophones sont produits par d’autres personnes, le plus souvent avec le nez ou la bouche, même si une sensibilité peut aussi se développer à d’autres sons, tels que le fait de faire craquer ses doigts, de tapoter avec un stylo ou de claquer des doigts. Parfois, la réaction peut aussi résulter de bruits ambiants, tels que ceux produits par un ventilateur.
Ici, la question n’est plus seulement de savoir si la personne parvient à se détacher de sa réaction, mais aussi comment elle interprète le comportement à l’origine du son. La réaction pourrait donc dépendre non seulement des caractéristiques du son, mais aussi de la façon dont le comportement de l’autre est perçu. Le bruit semble-t-il inutile, évitable ou intentionnel ? Est-il perçu comme irrespectueux ?
Si tel est le cas, des notions comme la théorie de l’esprit, qui permet de comprendre les pensées et les intentions d’autrui, et l’empathie, c’est-à-dire la capacité à comprendre ou à partager les émotions des autres, pourraient jouer un rôle important dans les futures recherches sur la misophonie.
Ces travaux devront tenter de dépasser les explications trop simplistes qui réduisent la misophonie à une simple sensibilité au bruit ou à de l’irritabilité. Il s’agira de contribuer à améliorer la sensibilisation à cette condition médicale, sa compréhension clinique et l’accompagnement des personnes concernées.
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Pour aller plus loin
Si vous pensez être concerné par la misophonie et souhaitez en savoir plus sur ces recherches ainsi que sur les possibilités de participer à de futures études, vous pouvez contacter Mercedeh Erfanian.
La plupart des références citées dans ce texte renvoient à mes travaux scientifiques (évalués par les pairs), qui portent soit sur le paysage sonore, soit sur les neurosciences auditives, soit plus spécifiquement sur la misophonie.
18.08.2026 à 10:37
Allocation de rentrée scolaire : ce que les familles modestes font de cet argent
Texte intégral (1517 mots)
L’ESSENTIEL
L’allocation de rentrée scolaire, ARS, est versée aux familles modestes ayant des enfants scolarisés de 6 à 18 ans. Son montant varie de 426 à 466 euros.
Cette allocation fait parfois l’objet de polémiques : que font les familles modestes de cet argent ?
Une enquête menée auprès de parents vivant sous le seuil de pauvreté nous renseigne sur l’usage de cette allocation.
Le 18 août 2026, près de trois millions de familles recevront l’allocation de rentrée scolaire (ARS). Créée en 1974, cette prestation est versée sous condition de ressources aux familles ayant des enfants scolarisés de 6 à 18 ans. Son montant varie, cette année, de 426 à 466 euros par enfant selon l’âge. Pour les familles modestes, cette somme constitue un apport important dans un budget contraint tout au long de l’année et son versement donne le signal de départ des courses de rentrée.
Mais cette allocation fait aussi, rituellement, l’objet de controverses. Les figures du soupçon ont évolué : au parent autrefois accusé de boire l’allocation au bistrot a succédé celui qui achèterait un magnétoscope, un écran plat, puis un smartphone ou encore une console de jeux. À ces procès en mauvais usage s’ajoute un autre débat, portant sur l’écart entre le montant de l’aide et le coût réel de la rentrée. Après tout, quelques cahiers, une trousse et un agenda ne devraient pas coûter si cher !
Avec l’Observatoire Emmaüs des budgets contraints et les associations SOS Familles Emmaüs, nous avons réalisé une enquête par entretiens auprès de 20 parents vivant sous le seuil de pauvreté. Dix-neuf enquêté·es sont des femmes et 12 élèvent seul·es leurs enfants. L’objectif : comprendre comment se prépare la rentrée lorsque le budget est contraint toute l’année et comment l’ARS est utilisée.
« C’est pour les enfants »
L’ARS n’est pas une prestation affectée, son usage n’est pas contrôlé, et les familles peuvent en disposer comme elles le souhaitent. Pourtant, sa destination ne fait guère de doute. Dimitry, ancien magasinier-cariste aujourd’hui sans emploi et père seul de deux enfants, le dit spontanément :
« Ah oui, c’est pour les enfants ! Dès que ça arrive, c’est “ça” pour les vêtements, “ça” les affaires scolaires (…). »
Cette séparation fait écho aux travaux de la sociologue états-unienne Viviana Zelizer sur le « marquage » de l’argent : toutes les sommes d’un ménage ne sont pas pensées comme fongibles ou interchangeables. Ici, l’ARS est d’abord de l’argent fléché vers les enfants.
Acheter du neuf pour la rentrée
Un résultat frappant de l’enquête concerne la « tenue de rentrée ». Pour les familles qui recourent autant que possible à la seconde main ou à la récupération, l’ARS permet d’acheter du neuf. Fatima, agente de service hôtelier en clinique et mère de trois enfants, explique :
« Je suis sur Vinted, mais pas pour la rentrée. Pour le premier jour de la rentrée, voilà, je lui fais plaisir. »
Il s’agit aussi d’éviter que les enfants se sentent en décalage avec leurs camarades. Samia, accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH) en arrêt maladie de longue durée et mère célibataire de trois enfants, résume :
« Presque la même chose que tout le monde, c’est pas plus bas, c’est pas plus haut, mais voilà, je reste raisonnable. »
Cette préoccupation s’accentue avec l’âge. Au collège et au lycée, vêtements, baskets ou cartable participent à la possibilité d’être « comme les autres ».
La sociologue états-unienne Patricia Berhau souligne que deux adolescents peuvent porter des baskets comparables alors que, pour l’un, l’achat a été banal et sans enjeu et que, pour l’autre, il a fallu économiser, arbitrer et trouver la bonne affaire. Dans les familles enquêtées, il a souvent fallu attendre l’ARS.
Beaucoup de calculs derrière les achats
Ces dépenses n’ont rien d’un achat compulsif. La rentrée suppose de trier, de récupérer, d’établir des listes, de comparer les enseignes, de repérer les promotions et de parcourir plusieurs magasins.
Les travaux d’Ana Perrin-Heredia sur les budgets populaires ont montré l’importance au quotidien de ces compétences budgétaires, très souvent mises en œuvre par les femmes. On les retrouve activées à propos du choix des fournitures, par exemple. Dominique, inventoriste de nuit à mi-temps et mère de deux enfants, sait par exemple que certains crayons d’une grande enseigne de loisirs créatifs s’usent trop vite. Les produits des marques distributeurs des hypermarchés sont particulièrement recherchées par les enquêté·es.
Les baskets, un achat fréquent
L’achat de baskets revient dans plusieurs entretiens. Mélanie, infirmière scolaire en mi-temps thérapeutique et maman solo de deux garçons adolescents, explique :
« Ils sont super raisonnables. Ils aiment bien avoir une bonne paire de baskets, sinon le reste ils s’en foutent. Je les ai élevés comme ça. »
Le prix élevé des baskets de marque est aussi parfois au cœur des controverses sur les usages de l’ARS. La sociologue Lindsay DuBois l’a observé en Argentine au sujet de l’Asignación Universal por Hijo, une allocation destinée aux familles pauvres créée en 2009. Cette dernière est souvent utilisée pour acheter des baskets et entraîne bien des discussions, elles peuvent être vues par les familles comme participant à la dignité et à l’intégration des enfants, mais par les détracteurs comme la preuve d’un mauvais usage de l’argent public.
L’anxiété de voir les enfants grandir
L’enquête met enfin en évidence une anxiété budgétaire liée à l’avancée dans la scolarité. Elle existe aussi dans les classes moyennes ou supérieures, mais se concentre souvent plus tard sur la période des études supérieures : logement, frais de scolarité, mobilité. Dans les familles rencontrées, elle apparaît dès l’école primaire ou le collège. Mariam, employée de ménage et maman solo de quatre enfants, explique :
« Je vois un peu plus loin, je vois que les enfants, ils vont grandir (…) de temps en temps, je me dis : “Est-ce que j’arriverai à être prête pour acheter les choses que, eux, veulent ou non ?” »
Les poussées de croissance rendent cette inquiétude très concrète. Daniela, qui effectue ponctuellement des missions d’intérim et élève quatre enfants, plaisante :
« Ah oui, je sais pas comment ils font pour grandir comme ça ! Surtout aussi les pieds. (…) j’ai dit [à mon fils] : “Mais arrête s’il te plaît, s’il te plaît arrête, j’en peux plus !” »
Ainsi, les dépenses de rentrée ne se réduisent pas aux seules fournitures scolaires, parfois prises en charge par les municipalités. Les usages de l’ARS décrits ici montrent comment les familles profitent du desserrement ponctuel de la contrainte budgétaire pour faire plaisir aux enfants, mais aussi pour atténuer les écarts matériels qui les séparent de leurs camarades.
L’étude a été réalisée par Hélène Ducourant, Fanta Koné, Nicolas Boisard, Léonie Clarac-Dutillieux, Margot Klein, Gwenaëlle Vincelle.
Hélène Ducourant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.08.2026 à 15:12
Incendies : comprendre le mystère des pyromanes
Texte intégral (1759 mots)
L’ESSENTIEL
Plus de 400 incendiaires ont été interpellés en France à la suite des incendies de juillet 2026.
Quels sont les profils des personnes mises en cause ?
Pyromanes et psychopathes, incendiaires par vengeance, pour motifs économiques ou politiques : que dit la criminologie ?
En 1938, le philosophe Gaston Bachelard écrivait :
« Œuvre de jouissance, le feu est aussi œuvre de destruction, le feu se dématérialise, se déréalise, il devient esprit. Un incendie détermine un incendiaire presque aussi fatalement qu’un incendiaire allume un incendie. Le feu couve dans une âme plus sûrement que sous les cendres, et l’incendiaire est le plus dissimulé des criminels. »
Criminel mystérieux et difficile à appréhender pour l’entendement commun, l’incendiaire – communément appelé « pyromane » – intrigue. Qui est-il ?
Les profils sont en fait nombreux, de l’individu indemne du moindre trouble mental jusqu’à la personne au discernement aboli, au sens pénal du terme. L’homme incendiaire, la femme incendiaire, les adolescents et les enfants incendiaires, agissent tous, chacun en ce qui les concerne, pour des motifs variés et parfois obscurs. Très peu étudié par la criminologie française, l’incendiaire reste dans l’ombre.
Les incendiaires sont désignés généralement sous le terme de « pyromanes », par la sphère médiatico-politique. Or, il n’est pas certain que toutes les personnes arrêtées soient des « pyromanes ». La prudence indique que le diagnostic de pyromanie ne peut être dressé que par un expert psychiatre qui a examiné le suspect. Parmi les quelque 400 individus incendiaires qui ont été interpellés,, nous ne savons pas encore quelle est la part précise qu’occupent les « pyromanes », ni celles des « négligents », ni celle des individus alcoolisés. Nous connaissons juste la proportion de mineurs – 156 au total – sans savoir s’ils avaient agi par pulsions pyromaniaques, par ludisme, par vengeance ou par mimétisme.
Des statistiques éparses et parcellaires
Lorsque l’on étudie l’incendie criminel et l’incendiaire, il est très difficile de donner un aperçu statistique de la situation en France.
Comme le rappelait une proposition de loi de 2022 visant à combattre la pyromanie, il y aurait environ 300 000 incendies par an en France, toutes origines confondues, dont 10 % seraient d’origine criminelle. Ce qui signifie qu’il y aurait environ 30 000 incendies criminels commis chaque année dans notre pays.
Du côté des sanctions pénales, les sources officielles indiquent entre 900 et 1 000 condamnations par an d’incendiaires (dont la proportion de pyromanes au sens strict du terme n’est pas connue). Ce qui peut paraître peu par rapport au nombre d’incendies criminels estimés (environ 30 000). Mais, il convient de noter que plusieurs incendies peuvent être attribués à un seul et même auteur, que tous les incendies volontaires ne sont pas élucidés et que toutes les affaires élucidées ne débouchent pas forcément sur une condamnation.
Enfin, en ce qui concerne le taux d’élucidation des incendies, s’il est généralement faible par rapport à d’autres infractions graves, c’est parce que le feu détruit souvent tous les indices matériels, privant les enquêteurs de preuves. Dans ce cas, faute d’avoir pu prouver l’origine criminelle de l’incendie en question, ce dernier ira grossir les chiffres des incendies pour causes « suspectes », « douteuses » ou « indéterminées »…
Une indispensable classification des profils et des mobiles incendiaires
Il n’existe pas de classifications officielles récentes des divers types d’incendiaires. En France, les classifications sont rares et anciennes, l’une datant de 1947 et l’autre de 1979.
Dans l’étude de 1947 (celle de Raymond Faralicq), cinq types d’incendiaires sont identifiés :
- les incendiaires par vengeance comprenant « la jalousie, l’envie et la concurrence »,
- les incendiaires par intérêt (fraude à l’assurance),
- les incendiaires par « état morbide et sadisme malfaisant » (profil correspondant probablement à celui du pyromane),
- les incendiaires « anarchistes révolutionnaires dont les actes constituent des sortes de représailles collectives contre la société »,
- et les incendiaires « détraqués cérébraux ».
Dans la catégorie des « détraqués cérébraux », Raymond Faralicq évoque le cas d’un incendiaire reflétant l’époque. Ce dernier fut arrêté après la commission de « 41 incendies d’urinoirs, [de] kiosques à journaux, [d’]édicules de marchés, 20 incendies de voitures de paille et 11 incendies de magasins à fourrage… ». Dans cette affaire, l’auteur des faits sera arrêté et « interné dans un asile d’aliénés » après avoir été reconnu irresponsable de ses actes.
Dans l’étude de 1979, la classification (Pierre Grapin, Les Incendies, Collection « Que Sais-je ? », PUF) repose sur quatre catégories d’incendiaires :
- les incendiaires par intérêt financier,
- les incendiaires par vengeance (« mise à feu d’étables, de granges, d’écuries, de meules de paille ou de foin »),
- les incendiaires par ludisme qui concernent essentiellement des mineurs qui « se grisent du pouvoir de faire jaillir des flammes et d’effrayer les adultes par une agression aussi spectaculaire que gratuite »,
- les incendiaires pervers qui se « délectent sensuellement à la vue des flammes ».
Classification contemporaine des types d’incendiaires
Ces classifications anciennes nécessitaient une mise à jour que nous avons proposée en 2025. Les auteurs d’incendies volontaires y sont regroupés en quatre groupes : incendiaires conflictuels, économiques, idéologiques et pathologiques.
Incendiaires par motivations conflictuelles (conflits de voisinage, vengeances conjugales, vandalisme urbain). On y trouve également les incendiaires agissant par règlement de comptes, notamment dans le cadre du narcotrafic dont la mise à mort d’un individu brûlé constitue un avertissement aux rivaux et aux témoins gênants.
Incendiaires par motivations économiques. Ce groupe concerne les incendiaires « fraudeurs » au préjudice des compagnies d’assurance ou visant l’appât du gain.
Incendiaires par motivations idéologiques et politiques.
Incendiaires à connotation pathologique. Dans ce groupe, on distingue les profils pathologiques et les pyromanes.
Psychotiques et pyromanes
Si les psychotiques sont généralement reconnus irresponsables pénalement en raison de l’abolition de leurs facultés psychiques ou neuropsychiques (article 122-1 du Code pénal), pour les pyromanes – incendiaires à répétition – la responsabilité pénale est généralement engagée. La pyromanie relève du trouble du contrôle des impulsions, selon la Classification internationale des maladies (CIM) de l’OMS). Il s’agit de l’impossibilité de résister à l’impulsion d’allumer de manière compulsive des incendies. Ce trouble s’accompagne d’une fascination et d’un plaisir intense, pour ne pas dire jouissif, à contempler les incendies, comme l’ensemble des évènements en résultant.
Après le diagnostic des psychiatres experts judiciaires, il sera tenu compte de l’état des facultés psychiques ou neuropsychiques des individus mis en cause, considérées altérées au sens de l’article 122-1, al.2 du Code pénal. Ceux-ci sont donc tenus pour responsables de leurs actes, mais leur comportement semi-pathologique sera pris en compte lors du prononcé de la peine et de son exécution.
Au XIXᵉ siècle la pyromanie était désignée sous le terme de « monomanies incendiaires », par les aliénistes de l’époque, tels que Jean-Étienne Esquirol (1772-1840) et Valentin Magnan (1835-1916).
« Les auteurs classiques européens considéraient la pyromanie comme une obsession-impulsion consciente, une impulsion obsédante appartenant plus ou moins au registre de la névrose obsessionnelle. »
– selon le psychiatre Michel Bénézech.
Progressivement le terme de « pyromanie » s’est imposé au cours du XXᵉ siècle.
Qui sont les auteurs d’incendies de forêt ?
Si l’on s’intéresse uniquement aux individus qui mettent le feu dans les bois et les forêts françaises, on observe (mais il n’existe aucune statistique précise) que deux types de profils dominent en particulier : ceux des « incendiaires pyromanes » et ceux des « incendiaires négligents » (l’individu qui connaît les risques et qui ne respecte pas les règles de sécurité).
Sont-ils les seuls ? Ce n’est pas certain, dans la mesure ou l’on aurait tendance à oublier les mineurs incendiaires qui agissent par mimétisme, provocation et surenchère, à la faveur du retentissement médiatique qui en est fait, et les individus sous imprégnation alcoolique, qui agissent par désœuvrement, par vengeance ou pour nuire.
Quid des fameux pompiers pyromanes ? ll n’existe pas de statistiques fondées sur la catégorie professionnelle des auteurs d’incendies volontaires. Ce qui ne permet pas d’affirmer que les pompiers pyromanes sont nombreux ni plus nombreux que dans toutes autres professions. Parmi les quelques cas recensés, il s’agit essentiellement de « pyromanes » attirés par le feu, qui sont ensuite devenus pompiers et non l’inverse, celui de pompiers devenus pyromanes.
Thierry Toutin est l’auteur d’ Incendies volontaires et profilage criminel, éditions Eska, 2025.
Thierry Toutin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.