06.04.2026 à 18:48
Jusqu’où Trump ira-t-il ?
Texte intégral (1599 mots)
Sur le dossier de la guerre en Iran, Donald Trump développe un propos performatif, empreint de wishful thinking et souvent éloigné de la réalité du terrain, qu’il s’agisse de justifier le lancement de l’opération Epic Fury ou d’informer l’opinion publique de son avancement et de sa finalité. Échappant aux obligations constitutionnelles, négligeant les contre-pouvoirs, il semble engagé dans une course en avant solitaire dont l’issue paraît particulièrement nébuleuse.
Le 1er avril 2026, dans son adresse à la nation, Donald Trump ne parle pas seulement à ses concitoyens. Il tente d’imposer sa lecture du monde à l’ensemble des pays de la communauté internationale. Dans un contexte de guerre interminable contre l’Iran, de tensions énergétiques croissantes et de fragilisation politique intérieure, son discours apparaît comme un acte de cadrage plus que comme un exposé de situation. Il ne décrit pas la réalité ; il la reconfigure autour d’un récit d’après lequel, au Moyen-Orient, son armée contrôle la situation, a déjà accompli des progrès fulgurants et a pratiquement remporté une victoire définitive et éclatante.
Cette opération discursive repose sur un mécanisme central, à savoir la minimisation systématique des contraintes et des risques auxquels l’opération Epic Fury est confrontée. Mais au-delà de ce cadrage, se dessine une évolution plus profonde : celle d’un exercice du pouvoir marqué par une forme de toute-puissance, où les contre-pouvoirs institutionnels apparaissent marginalisés.
Déni des difficultés économiques et affirmation d’une urgence absolue
Le premier aspect de ce déni concerne la dimension économique du conflit. Alors que les prix du pétrole augmentent de manière continue et que se profile la possibilité d’un troisième choc pétrolier, le président réduit ces évolutions à un simple phénomène transitoire, affirmant que les prix vont rapidement redescendre et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
Cette lecture ignore les dynamiques profondes du marché énergétique : tensions sur les approvisionnements, incertitudes géopolitiques, spéculation accrue. Les effets se font pourtant déjà sentir sur la vie quotidienne des Américains : hausse des prix, pression inflationniste, inquiétudes sur la croissance. En présentant cette situation comme temporaire, le discours évite d’en tirer des conséquences politiques et stratégiques. Il substitue à l’analyse une promesse implicite de retour rapide à la normale.
Ce déni économique est étroitement lié à la doctrine mise en avant, celle de la préemption sécuritaire. Trump affirme être passé à l’action juste avant que la menace nucléaire iranienne ne soit devenue une réalité irréversible. Cette justification permet de transformer une guerre de choix en nécessité stratégique. Elle simplifie le raisonnement en opposant action immédiate et catastrophe future. Mais ce cadrage repose sur une hypothèse non vérifiable à court terme et tend à évacuer toute alternative diplomatique. La complexité du dossier iranien disparaît au profit d’une lecture binaire où la force devient le seul instrument pertinent.
Cette logique permet également de justifier un contournement des procédures institutionnelles classiques, notamment le rôle du Congrès dans l’autorisation du recours à la force. Le déclenchement des opérations contre l’Iran s’inscrit dans cette dynamique : la décision précède la délibération et tend à la rendre secondaire.
Multiples contradictions
Ce rapport distendu au Congrès n’est pas inédit. Il prolonge une pratique du pouvoir déjà observable en janvier, lors de l’opération menée contre Nicolas Maduro, capturé lors d’une intervention américaine conduite sans consultation parlementaire. Cet épisode avait révélé une conception verticale de la décision, où l’efficacité opérationnelle prime sur la légitimité procédurale. Il constitue un précédent éclairant pour comprendre la séquence actuelle : la marginalisation des contre-pouvoirs ne relève pas d’une exception, mais d’une méthode.
Dans le même temps, le président construit un récit de victoire. Il affirme que les objectifs sont en voie d’être atteints, que les capacités iraniennes ont été sévèrement dégradées et que la fin du conflit est proche. Cette mise en scène contraste avec les données disponibles : le régime iranien demeure, des capacités militaires subsistent et le risque d’extension régionale reste élevé. L’écart entre la situation réelle et sa représentation traduit une volonté de clore symboliquement la guerre avant sa résolution effective. Ce procédé vise à rassurer l’opinion, mais il renforce aussi le décalage entre le discours et les faits.
Les contradictions du discours apparaissent de manière plus nette encore dans la séquence récente des annonces diplomatiques et militaires. Une proposition de paix en quinze points a été avancée fin mars, suivie par l’affirmation que l’instauration d’un cessez-le-feu serait en bonne voie. Dans son allocution, le président évoque pourtant la possibilité de « ramener l’Iran à l’âge de pierre » et envisage des frappes sur des infrastructures électriques. Cette coexistence de registres opposés — désescalade et destruction totale — rend la ligne stratégique difficilement lisible. Elle donne le sentiment d’une politique fluctuante, guidée davantage par l’impulsion que par une planification cohérente.
Cavalier seul
À ces tensions s’ajoute un isolement diplomatique croissant. La mise en cause des alliés européens, accusés de manque de coopération, et l’évocation d’un retrait de l’OTAN renforcent l’image d’un président agissant en solitaire. Cette posture de cavalier seul s’inscrit dans une logique de toute-puissance, où la contrainte extérieure est perçue comme une entrave plutôt que comme un levier. Elle fragilise cependant la capacité des États-Unis à gérer les conséquences du conflit, notamment sur le plan énergétique et sécuritaire.
Le déni prend enfin une dimension intérieure. Alors que les enquêtes d’opinion situent le président autour de 31 % d’opinions favorables, il continue de présenter sa politique comme étant largement soutenue par sa population. Cette dissonance participe d’une stratégie de légitimation par la parole. Il s’agit d’affirmer le succès pour en produire les effets politiques. Mais cette logique rencontre ses limites lorsque les indicateurs économiques se dégradent et que le coût de la guerre devient tangible.
Dans ce contexte, la question des contre-pouvoirs réapparaît avec force. Aux États-Unis, le système institutionnel repose sur un équilibre entre exécutif, législatif et judiciaire. Or, la séquence actuelle donne le sentiment d’un déséquilibre croissant, où le président agit au gré de ses décisions, sans contrainte apparente.
Course en avant
À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, cette stratégie apparaît risquée. Si la hausse des prix de l’énergie se confirme et si la guerre ne trouve pas d’issue rapide, le récit de maîtrise pourrait se retourner contre son auteur. Le déni, qui permet aujourd’hui de maintenir une cohérence politique, pourrait demain accentuer la perception d’un décalage entre le discours et la réalité.
Rien, dans la posture présidentielle, ne laisse entrevoir un infléchissement. La dynamique engagée repose sur une affirmation constante de la volonté et sur la conviction que la puissance peut s’affranchir des contraintes. Cette logique de toute-puissance marginalise les institutions, ignore les signaux économiques et simplifie les enjeux stratégiques. Elle donne le sentiment qu’aucune limite ne s’impose réellement à l’action présidentielle.
Dès lors, la question demeure entière : où s’arrêtera Trump ? Car plus le pouvoir se pense sans limite, plus il s’expose au moment où le réel finit, inévitablement, par en imposer une.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.04.2026 à 18:45
Quelles sont les étapes qui précèdent une guerre ?
Texte intégral (2067 mots)
Les processus qui conduisent à la guerre passent par des étapes et des schémas étudiés par les sciences sociales. Connaître et détecter les signes d’escalade permet de mobiliser d’autres outils – diplomatiques ou politiques – de règlement des conflits.
Historiquement, la paix est plus fréquente que la guerre : la plupart des rivalités entre groupes humains – qu’il s’agisse d’organisations, de communautés ou d’États – n’aboutissent pas à un affrontement armé. La guerre ou les conflits de toutes sortes sont par ailleurs coûteux, risqués et potentiellement destructeurs. Comprendre pourquoi la guerre éclate suppose donc d’expliquer non seulement pourquoi les tensions existent – elles sont presque permanentes – mais surtout pourquoi les mécanismes qui empêchent la violence cessent de fonctionner, et rendent acceptable une bascule vers la guerre.
Tout d’abord, l’idée d’une cause unique de la guerre est trompeuse. Les conflits armés naissent rarement d’un événement isolé ou d’une décision soudaine. Ils résultent plus souvent d’une dégradation progressive de la paix, au cours de laquelle une série de verrous institutionnels, politiques et sociaux sautent successivement. La guerre apparaît alors moins comme un moment de rupture que comme l’aboutissement d’une trajectoire. De ce point de vue, la paix n’est pas l’absence de tensions ; elle est un équilibre instable.
Ensuite, la question de la justification de la guerre. Les acteurs qui la font la racontent toujours. Autrement dit, autant les États que les groupes armés invoquent des récits justificatifs – lutte contre le terrorisme, défense nationale, stabilisation ou libération. Ces récits ne sont pas nécessairement mensongers, mais ils constituent rarement l’explication complète du passage à la violence. Une analyse portant sur les raisons des conflits doit donc à aller au-delà du déclaratoire, pour identifier les mécanismes plus profonds qui rendent la violence d’abord possible, puis acceptable.
Lire la guerre comme une trajectoire, plutôt que comme un événement, permet ainsi de mieux comprendre pourquoi elle demeure une possibilité constante de l’histoire humaine.
Une carte « simple » : trois principales familles de causes
Trois mécanismes principaux structurent cette bascule entre la paix et la guerre, rendant progressivement le compromis impossible.
Le premier renvoie aux griefs, c’est-à-dire aux injustices économiques ou politiques qui alimentent les mobilisations collectives. Les conflits armés émergent plus facilement lorsque des groupes entiers se perçoivent comme durablement désavantagés dans l’accès aux ressources, au pouvoir ou à la reconnaissance. Lorsque ces frustrations deviennent collectives et durables, la violence peut apparaître comme un moyen d’obtenir réparation ou visibilité. Le conflit sri-lankais en fournit une illustration. À partir des années 1950, plusieurs politiques linguistiques et administratives marginalisent la minorité tamoule dans l’accès aux emplois publics, à l’enseignement supérieur et à la représentation politique. Cette accumulation d’inégalités alimente progressivement la radicalisation d’une partie du mouvement tamoul et contribue à la formation des Tigres de libération, qui mèneront une insurrection armée pendant de longues années.
Le deuxième mécanisme concerne les opportunités de la guerre. Les frustrations seules ne suffisent pas à produire un conflit armé ; encore faut-il que l’option violente devienne matériellement envisageable. Les recherches montrent que les conflits sont plus probables lorsque les coûts d’opportunité sont faibles – par exemple, dans les contextes de pauvreté ou de chômage – et lorsque des sources de financement existent. Les ressources naturelles exploitables, les économies illicites ou le contrôle de territoires stratégiques peuvent fournir aux groupes armés les moyens de soutenir une mobilisation durable. La guerre civile du Sierra Leone en est un exemple avec les rebelles du Revolutionary United Front qui parviennent à financer leur insurrection grâce au contrôle de gisements de diamants alluviaux. Ces ressources leur permettent d’acheter des armes, de recruter des combattants et de prolonger la guerre malgré l’absence d’un soutien populaire massif.
Le troisième mécanisme relève des structures institutionnelles qui encadrent la gestion des conflits. Les sociétés disposent normalement d’institutions – systèmes politiques, judiciaires ou administratifs – qui permettent de résoudre les différends sans recourir à la violence. Lorsque ces institutions deviennent faibles, partiales ou incapables de garantir les accords conclus, les rivalités peuvent dégénérer en affrontement. L’effondrement de l’État somalien au début des années 1990 illustre ce phénomène. Après la chute du régime de Siad Barre en 1991, les rivalités entre clans se transforment en conflits armés, dans un contexte où aucune autorité reconnue ne peut imposer ou garantir un compromis durable.
Au cœur de ces dynamiques se trouve toujours la même question : qui gagne et qui paie la guerre ? Lorsque certains acteurs peuvent capter les bénéfices du conflit – pouvoir politique, contrôle de ressources ou rentes économiques – tout en externalisant ses coûts sur la population, l’escalade devient plus probable. Le cas de la guerre des Malouines illustre cet exemple : une junte face à des enjeux internes et pensant trouver dans l’ouverture du conflit une solution à sa situation.
Dans cette perspective, et comme démontré par Blattman, la guerre apparaît lorsque le compromis cesse d’être praticable. Ce moment correspond généralement à l’effondrement progressif des mécanismes qui permettent aux adversaires de négocier plutôt que de combattre. La crise européenne de 1914 illustre bien ce mécanisme : après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, plusieurs tentatives de médiation échouent et les mobilisations militaires se succèdent, réduisant progressivement l’espace du compromis.
La dimension biologique et la dynamique de groupe
Au-delà des facteurs économiques et institutionnels, la guerre s’enracine aussi dans des dynamiques profondément humaines. Les recherches issues de l’anthropologie et de la psychologie évolutionnaire, et notamment l’analyse de Mike Martin soulignent le rôle central du statut, de l’appartenance et du leadership dans les comportements collectifs de violence.
Les sociétés humaines sont structurées autour de logiques de hiérarchie et de prestige. Les leaders peuvent mobiliser ces dynamiques pour consolider leur position ou renforcer la cohésion d’un groupe face à un ennemi extérieur. Dans cette perspective, la guerre peut apparaître comme un mécanisme de consolidation du pouvoir ou de restauration du statut collectif.
La dynamique de groupe joue également un rôle déterminant. Les individus ont tendance à privilégier leur groupe d’appartenance – un phénomène bien documenté en psychologie sociale. Cette polarisation du « nous » et du « eux » peut transformer des rivalités matérielles en conflits identitaires.
Le moment « Road to War »
Outre les facteurs cités, quatre éléments viennent potentiellement aggraver la situation et faciliter le passage à la guerre.
L’incertitude stratégique constitue un premier facteur. Les acteurs peuvent mal évaluer les intentions ou les capacités de leurs adversaires, et penser qu’il est nécessaire de rentrer en guerre ou que l’autre va le faire. La guerre du Kippour en 1973 montre comment l’incertitude stratégique peut déclencher la guerre : Israël sous-estime les intentions égyptiennes et syriennes, interprète mal plusieurs signaux d’alerte, et se retrouve surpris par une offensive que ses décideurs jugeaient peu probable.
Les problèmes de crédibilité des engagements de chaque partie prenante jouent également un rôle central. Si un accord ne peut être garanti dans le temps – notamment lorsque le rapport de force évolue – les acteurs peuvent préférer combattre immédiatement pour éviter une situation de faiblesse à venir. L’exemple le plus connu ici étant la guerre russo-japonaise de 1904 qui illustre le problème de crédibilité des engagements : le Japon craint que la Russie ne renforce progressivement sa position en Mandchourie au point de rendre tout compromis futur vide de sens, ce qui pousse Tokyo à préférer la guerre immédiate à une négociation sans garanties.
Les erreurs de perception renforcent par ailleurs ces dynamiques : surestimation de ses propres forces, sous-estimation de l’adversaire ou spirales de méfiance. Si l’on résumait abruptement la chose, la bascule vers la guerre se déroule lorsque des acteurs ont une mauvaise compréhension de leur probabilité de gagner (en tous cas l’un des deux…). Dans ce cadre, les démarches de déception visant à cacher ses capacités ou intentions complexifient la lecture stratégique et peuvent pousser au déclenchement d’un conflit.
Enfin, les incitations immatérielles – honneur, humiliation, revanche ou sacralisation du conflit – peuvent transformer un affrontement en conflit existentiel. La crise de 1914 illustre, par exemple, la manière dont l’honneur national peut verrouiller les options diplomatiques : pour Vienne comme pour Saint-Pétersbourg, reculer aurait signifié perdre la face, ce qui a contribué à transformer une crise régionale en guerre générale.
Lire les trajectoires du conflit
Comprendre la guerre consiste ainsi moins à identifier une cause unique qu’à observer les trajectoires qui conduisent à la rupture du compromis.
Cette compréhension ne relève pas seulement de l’analyse historique. Elle peut aussi contribuer à la prévention des conflits. Identifier les signaux d’alerte – montée des inégalités entre groupes, exclusion politique durable, affaiblissement des institutions ou radicalisation des récits identitaires – permet parfois d’intervenir avant que les mécanismes de la violence ne deviennent irréversibles.
C’est précisément l’objectif des systèmes d’alerte précoce (early warning systems) développés par de nombreuses organisations internationales. Ces dispositifs cherchent à détecter les signaux faibles d’escalade – tensions politiques, dégradation institutionnelle, polarisation sociale ou militarisation progressive des rivalités – afin de permettre des interventions diplomatiques ou politiques avant que le conflit n’éclate.
Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre.
Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées, terrain de recherche de sa thèse. Depuis elle poursuit l’exploration stratégique et prospective des théâtres d’opérations militaires avec différents acteurs.
06.04.2026 à 11:09
Au-delà du pétrole, les usines de dessalement deviennent l’infrastructure la plus critique du Golfe
Texte intégral (2157 mots)

Alors que les tensions militaires s’intensifient au Moyen-Orient, les usines de dessalement apparaissent comme des infrastructures critiques. Leur vulnérabilité pourrait rapidement transformer un conflit régional en crise humanitaire.
Depuis des décennies, le Golfe est indissociable du pétrole. Pétroliers, oléoducs et raffineries ont longtemps été considérés comme les infrastructures les plus stratégiques — mais aussi les plus vulnérables — de la région. Ces derniers jours, des frappes américano-israéliennes ont d'ailleurs visé des dépôts pétroliers à Téhéran. Dans leur sillage, des habitants ont évoqué une pluie noire tombant pendant des heures, que certains médias ont décrite comme de la pluie acide.
Mais ce sont désormais les réseaux et les infrastructures qui assurent l’accès à l’eau — ainsi que les usines de dessalement — qui soutiennent la vie quotidienne. Lorsque l’approvisionnement en pétrole se resserre et que les prix flambent, les « chocs pétroliers » fragilisent les économies. Mais une crise de l’eau peut, elle, déstabiliser des sociétés entières.
Dans toute la péninsule Arabique, le dessalement de l’eau de mer — qui consiste à obtenir de l'eau potable à partir de l’eau salée — a transformé ces paysages parmi les plus arides de la planète en sociétés urbaines prospères. Des villes comme Dubaï, Doha, Koweït City ou Abou Dhabi dépendent très largement des usines de dessalement.
Ainsi, 70 % de l’eau potable de l’Arabie saoudite provient de ces installations. Au Koweït et à Oman, cette part peut atteindre 90 %. Sans ces usines de dessalement, une grande partie des systèmes urbains modernes de la région aurait du mal à exister.
Pourtant, cet exploit technologique a discrètement créé une nouvelle forme de vulnérabilité stratégique. La sécurité hydrique du Golfe dépend en effet d’un nombre relativement limité d’immenses usines côtières de dessalement — de vastes complexes industriels qui servent de véritables bouées de sauvetage pour des villes entières.
Le conflit militaire en cours commence à en révéler les fragilités. Des frappes de missiles et des interceptions de drones ont eu lieu à proximité de grandes installations de dessalement ainsi que de complexes combinant production d’eau et d’électricité dans le Golfe. L’Iran comme les États-Unis ont été accusés d’avoir ciblé ces infrastructures. Même lorsque les dégâts restent limités, ces attaques soulignent à quel point ces installations sont exposées dans un contexte de guerre moderne.
Contrairement aux oléoducs ou aux terminaux de stockage du pétrole, les usines de dessalement ne peuvent pas être facilement contournées ni remplacées. Ce sont des installations fixes et extrêmement complexes, qui nécessitent d’importants apports d’énergie, des membranes spécialisées ou des systèmes thermiques, ainsi que des processus continus de traitement chimique et mécanique. Réparer des dommages importants sur une grande installation pourrait prendre des mois, voire davantage.
Les conséquences d’une interruption de fonctionnement seraient immédiates. La plupart des villes de la région disposent de capacités de stockage d’eau limitées. Si une grande usine de dessalement cessait de fonctionner, les gouvernements pourraient être confrontés à la perspective d’un rationnement d’urgence de l’eau pour des millions d’habitants en quelques jours seulement. Les hôpitaux, les systèmes d’assainissement, la production alimentaire et l’industrie seraient tous touchés simultanément.
Dépendance au dessalement
Ce risque est amplifié par la rareté structurelle de l’eau dans la région. Le Moyen-Orient compte parmi les régions les plus touchées par le stress hydrique au monde. Les précipitations y sont faibles et très irrégulières, tandis que la hausse des températures accroît l’évaporation et la demande en eau. Les nappes phréatiques ont été fortement surexploitées dans une grande partie de la région.
En Iran, la baisse du débit des fleuves, les sécheresses prolongées et la surexploitation des eaux souterraines ont déjà laissé certains barrages à sec. Des pressions similaires existent dans d’autres pays où les ressources renouvelables en eau douce sont extrêmement limitées. Le dessalement est ainsi passé d’une technologie complémentaire à la colonne vertébrale des systèmes urbains d’approvisionnement en eau. Cette évolution a fait émerger ce que l’on pourrait appeler une « dépendance au dessalement » : une situation dans laquelle des sociétés entières reposent sur un petit nombre d’installations centralisées pour assurer leur approvisionnement en eau.
L’ampleur de cette dépendance est frappante. Environ 100 millions de personnes dans la région au sens large dépendent directement de l’eau dessalée. La péninsule Arabique à elle seule représente une part importante de la capacité mondiale de dessalement, et dix des plus grandes usines du monde se concentrent le long des rives du Golfe et de la mer Rouge. À mesure que la pénurie d’eau s’intensifie dans la région, cette dépendance devrait encore s’accentuer. Mais une dépendance accrue signifie aussi une exposition plus grande aux risques.
Les infrastructures hydrauliques ont historiquement été vulnérables en temps de guerre. De l’Irak à la Syrie en passant par le Yémen, des usines de traitement de l’eau, des stations de pompage et des réservoirs ont été endommagés ou pris pour cible lors de conflits antérieurs. Le droit international humanitaire reconnaît d'ailleurs ce danger. L’article 54(2) du protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949, relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (protocole I), dispose que :
Il est interdit d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile, tels que les denrées alimentaires, les zones agricoles destinées à la production de denrées alimentaires, les cultures, le bétail, les installations et réserves d’eau potable ainsi que les ouvrages d’irrigation, dans le but spécifique d’en priver la population civile ou la partie adverse pour leur valeur de subsistance, quel qu’en soit le motif, que ce soit pour affamer les civils, les contraindre à se déplacer ou pour toute autre raison.
Ces protections s’appliquent aussi bien aux conflits armés internationaux qu’aux conflits armés non internationaux.
Des risques majeurs
Les conséquences humanitaires de la mise hors service de ces immenses usines de dessalement seraient considérables. Contrairement aux infrastructures pétrolières, qui peuvent parfois être contournées grâce aux marchés mondiaux ou à des réserves d’urgence, les systèmes d’approvisionnement urbains en eau sont fortement localisés. Si une usine de dessalement alimentant une grande métropole était touchée et endommagée lors d’une attaque, il existerait très peu d’alternatives immédiates. Des importations d’eau par navires-citernes ou des unités de dessalement d’urgence pourraient apporter un soulagement temporaire, mais elles ne pourraient pas remplacer la production quotidienne d’une grande installation.
Les effets en cascade iraient bien au-delà de l’eau potable. Les systèmes d’assainissement commenceraient à défaillir, les risques sanitaires augmenteraient et l’activité économique pourrait ralentir fortement. Le tourisme, l’industrie et les services — des piliers des économies des États du Golfe — dépendent d’un approvisionnement en eau stable.
Les conséquences géopolitiques seraient également majeures. Le Golfe apparaît de plus en plus comme un laboratoire pour comprendre les nouvelles formes de vulnérabilité des infrastructures à l’ère du stress climatique : la militarisation des systèmes de production d’eau. À mesure que le dessalement se développe dans le monde — de la Californie à l’Australie, en passant par l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe — des fragilités comparables pourraient émerger ailleurs. Des mégapoles côtières confrontées à la sécheresse investissent déjà massivement dans de grandes installations de dessalement pour sécuriser leur approvisionnement futur en eau. La question de leur protection en temps de conflit dépasse donc largement le Moyen-Orient.
Protéger les usines de dessalement n’est plus seulement un enjeu régional. C’est un défi global : comment sécuriser les infrastructures technologiques dont dépend désormais la vie quotidienne des sociétés modernes dans un contexte de raréfaction de l’eau.
Plusieurs stratégies pourraient réduire ces risques. Développer le recyclage des eaux usées et restaurer les zones naturelles de stockage de l’eau permettrait de diversifier les ressources. Des systèmes de dessalement plus distribués — avec des installations plus petites réparties sur plusieurs sites — limiteraient la dépendance à quelques grandes usines. L’augmentation des capacités stratégiques de stockage d’eau offrirait également aux villes un tampon en cas d’interruption brutale.
Mais les solutions techniques ne suffiront pas à elles seules. Le véritable enjeu est de reconnaître ce que sont devenues les usines de dessalement : des infrastructures humanitaires critiques dont dépend l’approvisionnement en eau de populations entières.
Pendant une grande partie du XXe siècle, le pétrole a façonné les villes du Golfe. Au XXIe siècle, c’est l’eau dessalée qui les fait vivre.
Sanam Mahoozi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.