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12.01.2026 à 23:59

Santé mentale des adolescents : les réseaux sociaux amplifient les troubles observés hors ligne, en particulier chez les filles

Olivia Roth-Delgado, Cheffe de projets scientifiques, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Thomas Bayeux, Chef de projet socio-économique, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Troubles anxiodépressifs et pensées suicidaires, cyberharcèlement, image de soi dégradée… les réseaux sociaux amplifient certaines vulnérabilités liées à l’adolescence.
Texte intégral (2571 mots)

Troubles anxiodépressifs et pensées suicidaires, cyberharcèlement, image de soi dégradée, consommation d’alcool, de cannabis et autres substances psychoactives… les réseaux sociaux exploitent les vulnérabilités des jeunes et contribuent ainsi à amplifier certains troubles dont ces derniers sont victimes.

C’est ce que conclut un rapport d’envergure de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) qui décortique les mécanismes d’action de ces outils numériques paramétrés pour cibler à des fins mercantiles les spécificités mais aussi les fragilités liées à l’adolescence.

Olivia Roth-Delgado et Thomas Bayeux font partie de l’équipe de l’Anses qui a coordonné ces travaux. Ils nous présentent les principaux enseignements de ce rapport.


The Conversation : Le rapport de l’Anses relatif aux « effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents » est inédit. Pourquoi ?

Olivia Roth-Delgado : Cette expertise, c’est cinq ans de travail et plus de 1 000 articles analysés. Elle est inédite par son originalité et par son ampleur qui sont sans équivalent, à notre connaissance, pour des instances publiques comme l’Anses.

Pour la première fois, ce sont certains mécanismes de conception des réseaux sociaux qui ont été mis en relation avec des effets sur la santé des adolescents. Ces mécanismes, ce sont les dark patterns en anglais – que nous avons traduits par « interfaces trompeuses ».

L’adolescence est une période de vulnérabilité, car le cerveau est encore en maturation. Les adolescents et adolescentes traversent des changements dans la façon dont ils ressentent et gèrent les émotions, et dans les circuits liés à la récompense. Ils sont aussi plus sensibles au contexte social, ce qui peut favoriser des conduites à risque lorsqu’ils sont entourés de leurs pairs. Et c’est également une période de grande vulnérabilité aux troubles psychiques.

Thomas Bayeux : Se développe, durant l’adolescence, une culture qui invite à se confronter à autrui, une appétence pour la communication, une construction de soi qui conduit à tester les normes, etc. Tous ces arguments nous ont amenés à retenir la tranche d’âge 11-17 ans, lors de laquelle s’opèrent tous ces changements.

Le rôle de l’Anses, en tant qu’agence de santé publique, est d’évaluer les risques pour la santé. Toutefois, dans les chapitres du rapport consacrés aux usages et au maintien des relations entre générations, l’expertise évoque les effets bénéfiques potentiels des réseaux sociaux, à travers les motivations qui poussent à les utiliser durant l’adolescence.

Le rapport évoque des effets particulièrement préoccupants en lien avec l’usage des réseaux sociaux à l’adolescence, comme des troubles anxiodépressifs, des pensées suicidaires ou encore de l’automutilation. Quels sont les mécanismes à l’œuvre ?

O. R.-D. : Parmi les mécanismes que nous avons mis en exergue et étudiés, figurent ces interfaces trompeuses (ou manipulatrices) ainsi que les algorithmes de personnalisation de contenus. Tous correspondent à des mécanismes de captation de l’attention qui retiennent les utilisatrices et utilisateurs sur le réseau social, en leur présentant des contenus de plus en plus ciblés, voire extrêmes.

Si un ou une adolescente a, par exemple, recherché une première fois du contenu sur l’automutilation, ce type de contenus va lui être présenté de manière répétée et peut l’enfermer dans une spirale de difficultés.

T. B. : La captation de l’attention sert le modèle économique sur lequel reposent ces plateformes numériques. Cela leur permet de disposer d’un nombre important de données et de les monétiser et concourt également à la vente d’espaces publicitaires.

Les plateformes numériques ont donc intérêt à ce que les personnes restent sur le réseau social grâce aux deux stratégies que nous avons évoquées : d’une part, la personnalisation des contenus au travers d’algorithmes de plus en plus performants qui enferment celles et ceux qui les utilisent dans une boucle d’informations et, d’autre part, via la mise en avant des contenus les plus impactants.

Les interfaces trompeuses (dark patterns) mobilisent des techniques que nous connaissons tous : les likes, les notifications, le scroll infini, les vidéos qui s’enchaînent de manière automatique, etc.

La période de l’adolescence entre en forte résonance avec ces stratégies mises en place par les réseaux sociaux. À l’Anses, nous voyons là des enjeux majeurs en matière de santé publique, car une offre et une demande se rencontrent en quelque sorte. Et le cocktail peut se révéler détonnant !

Concernant ces troubles liés à la santé mentale, mais aussi le harcèlement, la consommation d’alcool, de tabac, de cannabis et d’autres comportements à risque contre lesquels vous alertez, est-ce à dire que les réseaux sociaux amplifient des phénomènes préexistants ?

O. R.-D. : Tout à fait. Les réseaux sociaux sont un espace social. Ils agissent comme une caisse de résonance des problèmes présents dans la société, à l’image des stéréotypes de genre, de l’incitation à la prise de drogues, etc.

T. B. : Les réseaux sociaux participent à la socialisation et à la construction adolescente, ils constituent une continuité du monde hors ligne, avec ses points positifs et ses travers. Il n’existe pas de barrière étanche entre ce qui se passe hors ligne et sur les réseaux sociaux.

Les règles qui existent pour protéger les mineur·es dans la société devraient donc s’exercer également sur les réseaux sociaux ?

O. R.-D. : C’est le principe fondateur du Digital Services Act, le dispositif réglementaire européen qui vise à réguler les contenus en ligne des très grandes plateformes, selon la formule : « Ce qui est illégal hors ligne est illégal en ligne. »

T. B. : Cette préoccupation motive l’une des recommandations phares du rapport de l’Anses, à savoir que les moins de 18 ans ne puissent accéder qu’à des réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger les mineurs. Notre propos n’est pas de les bannir. Mais des solutions techniques doivent être engagées pour que les réseaux sociaux soient des lieux sûrs pour les adolescents et adolescentes, et l’Anses insiste pour une responsabilisation des plateformes à cet égard.

Ensuite, pour un adolescent ou une adolescente, discuter de ses pratiques numériques avec autrui – ses pairs, ses parents, des membres du corps enseignant, des éducateurs… – peut se révéler vertueux. Cela ne dédouane pas les pouvoirs publics et les plateformes numériques d’adopter des stratégies à une échelle collective pour que les réseaux sociaux soient des espaces sûrs pour les adolescents et adolescentes.

Le rapport évoque des liens entre l’utilisation des réseaux sociaux et certains troubles, mais il n’établit pas de relation de causalité à proprement parler. Pourquoi ?

O. R.-D. : La question de la causalité reste compliquée. Nous nous appuyons sur une expertise très fournie et documentée. Notre méthodologie est solide, mais elle ne repose pas sur une méthode du poids des preuves. Néanmoins, nous montrons des associations robustes entre l’usage des réseaux sociaux et les troubles que nous avons évoqués et pour lesquelles nous mettons au jour les mécanismes sous-jacents de manière extrêmement pertinente.

Dans le cas du sommeil, par exemple, plusieurs mécanismes jouent. Quand les adolescents consultent les réseaux sociaux le soir avant de se coucher, la lumière bleue des écrans entraîne un retard d’endormissement, car elle stimule ce qu’on appelle un éveil cognitif, ce qui raccourcit la durée de leur sommeil. Or, les effets à long terme sur la santé physique et mentale d’un manque chronique de sommeil sont bien documentés. De plus, quand on consulte des réseaux sociaux, des stimuli émotionnels peuvent aussi empêcher de dormir. On le voit, il existe un faisceau de preuves. Mais les effets concrets des réseaux sociaux sur le sommeil d’un adolescent ou d’une adolescente dépendent aussi de ses usages.

De même, dans la survenue des troubles anxiodépressifs ou d’idées suicidaires, la nature des contenus proposés joue un rôle majeur. On doit également prendre en compte un effet bidirectionnel. Je m’explique : un adolescent ou une adolescente qui est déjà vulnérable psychologiquement aura tendance à consulter davantage les réseaux sociaux. L’algorithme de présentation de contenus va détecter cette fragilité émotionnelle et lui présenter des contenus chargés sur le plan émotionnel. Et c’est là qu’il ou elle va se retrouver enfermé·e dans une spirale délétère. Il est plus difficile d’affirmer une causalité en présence de boucles de rétroaction et d’effets bidirectionnels.

Enfin, sur l’altération de l’image de soi, nous disposons également d’un faisceau convaincant de preuves selon le même type de mécanismes fondés sur une exposition répétée à des contenus valorisant des femmes maigres et des hommes musclés.

Les filles apparaissent plus sensibles que les garçons aux effets négatifs des réseaux sociaux. Comment l’expliquer ?

T. B. : C’est l’un des enseignements majeurs de cette expertise. Les filles représentent clairement un groupe à risque sur les réseaux concernant tous les effets sur la santé, pas uniquement l’altération de l’image de soi. Elles sont plus présentes sur les réseaux sociaux que les garçons, y sont davantage harcelées, victimes de stéréotypes de genre, soumises à des pressions sociales… Les filles accordent également davantage d’importance à ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux, aux commentaires qui y sont postés, etc.

Les communautés LGBTQIA+ représentent aussi un groupe à risque sur les réseaux sociaux. Elles sont notamment davantage victimes de cyberharcèlement dont découlent des risques, notamment en matière de santé mentale.

Le rapport de l’Anses relève le fait que le temps passé devant les réseaux sociaux n’est pas le seul critère à prendre en compte.

T. B. : Le temps d’utilisation constitue une mesure utile, mais qui ne suffit pas pour aborder pleinement le sujet. Le temps permet d’étudier certains enjeux de santé, comme la sédentarité, même si les outils numériques nomades se multiplient pour accéder aux réseaux sociaux. Quantifier la durée d’utilisation se révèle également précieux quand on parle d’expositions tardives susceptibles d’impacter le sommeil, par exemple.

En revanche, on sait aussi que la compréhension des usages est essentielle pour étudier certains effets sur la santé. Il est important de savoir ce qui est fait sur le réseau social : publier, liker, lire des commentaires, faire des retouches photos, par exemple, et quel engagement émotionnel est associé à ces pratiques. Il ne faut pas opposer les approches mais plutôt y voir une complémentarité.

Votre rapport s’appuie sur des travaux de recherche qui n’ont pas, ou peu, étudié l’impact des outils numériques les plus récents, comme TikTok ou les « compagnons IA ». Peut-on supposer que ces nouvelles technologies accroissent les risques pour la santé mentale des adolescentes et adolescents ?

O. R.-D. : L’expertise de l’Anses s’est appuyée sur plus d’un millier d’articles publiés majoritairement entre 2011 et 2021. Du fait du cumul entre le temps de la recherche et celui de l’expertise, nous avons été amenés à étudier des technologies qui ont effectivement évolué. Néanmoins, nous nous sommes basés sur un socle commun de mécanismes, comme les interfaces trompeuses (dark patterns) et les algorithmes de personnalisation de contenus, auxquels nous avons associé des effets sur la santé.

Donc nos conclusions comme nos recommandations peuvent s’étendre à des réseaux sociaux plus récents. En ce qui concerne l’intelligence artificielle et les « compagnons IA », l’Anses recommande que des expertises futures se penchent sur la question.

Dans vos recommandations, vous proposez d’associer les adolescentes et les adolescents aux programmes développés pour prévenir les risques.

O. R.-D. : L’Anses propose d’associer les jeunes eux-mêmes aux travaux, car ce sont eux qui connaissent leurs motivations à aller sur les réseaux sociaux, ce sont eux qui construisent et diffusent les nouvelles pratiques. Il nous paraît donc important de les inclure dans les dialogues et la construction des repères, avec les éducateurs et les parents. Ils seront plus enclins à respecter des règles qu’ils auront contribué à formuler. Parmi ses recommandations, l’Anses évoque également le fait de promouvoir des espaces de dialogue entre jeunes pour des retours d’expérience de ce qui leur arrive en ligne.

T. B. : Et encore une fois, nous rappelons que l’Anses ne recommande pas d’interdire les réseaux sociaux, mais de revoir en profondeur leur conception de manière à ce qu’ils ne nuisent pas à la santé des adolescents et les adolescentes.


Propos recueillis par Lionel Cavicchioli et Victoire N’Sondé.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

12.01.2026 à 15:58

Les plantes sont bien plus bavardes que vous ne le pensez

François Bouteau, Pr Biologie, Université Paris Cité
Beaucoup de végétaux sont capables d’interagir entre eux et avec le reste de leur environnement. Des échanges qui façonnent et transforment activement les paysages.
Texte intégral (1775 mots)

Les plantes sont loin d’être aussi muettes que ce que l’on imagine ! Beaucoup de végétaux sont en réalité capables d’interagir entre eux et avec le reste de leur environnement. Et ces échanges façonnent et transforment activement les paysages.


On pense souvent les plantes comme des êtres silencieux, immobiles, sans intention ni action. Pourtant, de nombreuses études révèlent aujourd’hui qu’elles communiquent activement entre elles, mais aussi avec les autres êtres vivants, animaux, champignons, microorganismes. En communiquant, elles ne font pas que transmettre des informations : elles modifient les dynamiques écologiques et sont ainsi actrices des transformations de leur environnement.

Cette communication n’a rien de magique : elle repose sur des signaux principalement chimiques. Dans les faits, on peut considérer que la communication se produit lorsqu’un émetteur envoie un signal perçu par un récepteur qui, en retour, modifie son comportement. Pour communiquer, les plantes doivent donc être sensibles à leur environnement. De fait elles sont capables de percevoir de très nombreux signaux environnementaux qu’elles utilisent en tant qu’information : la lumière, l’eau, la présence de nutriments, le toucher, les attaques d’insectes ou encore la proximité d’autres plantes.

Elles savent alors ajuster leur développement : orientation des feuilles vers le soleil, développement de leurs racines vers les zones riches en nutriments ou évitement des endroits pauvres ou toxiques. Lorsqu’elles subissent l’attaque d’un pathogène, elles déclenchent des réactions chimiques qui renforcent leurs défenses ou avertissent leurs voisines du danger. Cela implique donc que les plantes sont aussi capables d’émettre des signaux compréhensibles que d’autres organismes récepteurs vont pouvoir interpréter. Ces comportements montrent une véritable capacité d’action : les plantes ne subissent pas simplement leur environnement, elles interagissent avec lui, elles vont lancer des réponses adaptées, orientées vers un but important pour elles, croître.

Parler avec des molécules

La plupart des échanges entre plantes se font notamment grâce à des composés organiques volatils. Ces molécules sont produites par les plantes et se déplacent sous forme gazeuse dans l’air ou dans le sol et peuvent ainsi véhiculer un message. Attaquée par un pathogène, une plante peut libérer des composés volatils qui alertent ses voisines. L’exemple emblématique, bien que controversé, est l’étude menée par l’équipe de Wouter Van Hoven (Université de Pretoria, Afrique du Sud, ndlr) ayant montré que les acacias soumis au broutage des koudous, une espèce d’antilope, synthétisaient des tanins toxiques et que les acacias situés quelques mètres plus loin faisaient de même.

Les chercheurs ont suggéré que les acacias broutés libéraient de l’éthylène, un composé qui induisait la synthèse de tanins chez les acacias voisins, les protégeant ainsi des koudous. Ce type d’interaction a aussi été observé chez d’autres plantes. Chez l’orge, par exemple l’émission de composés volatils permet de réduire la sensibilité au puceron Rhopalosiphum padi. Les pieds d’orge percevant ces composés peuvent activer leurs défenses avant même d’être attaqués par les pucerons.

Certains de ces composés peuvent être synthétisés spécifiquement pour attirer les prédateurs de l’agresseur. Ainsi, lorsqu’elles sont attaquées par des chenilles, certaines plantes, comme le maïs, émettent des molécules pour appeler à l’aide les guêpes prédatrices des chenilles. D’autres signaux chimiques émis dans les exsudats racinaires permettent aux plantes d’identifier leurs voisines, de reconnaître leurs parentes et d’adapter leur comportement selon le degré de parenté. Ces types d’échanges montrent que la communication végétale n’est pas un simple réflexe : elle implique une évaluation du contexte et une action ajustée.

En fonction du contexte, les plantes s’expriment différemment

Mais toutes les plantes ne communiquent pas de la même façon. Certaines utilisent des signaux dits publics, que de nombreuses espèces peuvent percevoir, ce qu’on appelle parfois l’écoute clandestine. D’autres émettent des messages dits privés, très spécifiques, compris uniquement par leurs proches ou leurs partenaires symbiotiques, c’est-à-dire des espèces avec lesquelles elles échangent des informations ou des ressources. C’est le cas lors de la mise en place des symbioses mycorhiziennes entre une plante et des champignons, qui nécessitent un dialogue moléculaire entre la plante et son partenaire fongique.

Ce choix de communication dépend donc du contexte écologique. Dans des milieux où les plantes apparentées poussent ensemble, le partage d’informations profite à tout le groupe : c’est une stratégie collective. Mais dans des milieux compétitifs, il est plus avantageux de garder les messages secrets pour éviter que des concurrentes en tirent profit. Cette flexibilité montre que les végétaux adaptent la manière dont ils transmettent l’information selon leurs intérêts.

Peut-on dire que les végétaux se parlent ?

De fait, les signaux émis par les plantes ne profitent pas qu’à elles-mêmes. Ils peuvent influencer le développement de tout l’écosystème. En attirant des prédateurs d’herbivores, en favorisant la symbiose avec des champignons ou en modulant la croissance des voisines, les plantes participent à un vaste réseau d’interactions.

La question est alors de savoir si les plantes ont un langage. Si l’on entend par là une syntaxe et des symboles abstraits, la réponse est non. Mais si on considère le langage comme un ensemble de signaux produisant des effets concrets sur un récepteur, alors oui, les plantes communiquent. Des philosophes ont recherché si des analogies avec certains aspects du langage humain pouvaient être mises en évidence.

Certains d’entre eux considèrent que la communication chez les plantes peut être considérée comme performative dans la mesure où elle ne décrit pas le monde, mais le transforme. Quand une plante émet un signal pour repousser un herbivore ou avertir ses voisines, elle n’émet pas seulement de l’information, elle agit. Ce type de communication produit un effet mesurable, ce que les philosophes du langage, dans la lignée de l’Américain John Austin, appellent un effet perlocutoire.

Les plantes façonnent activement les écosystèmes

Cette vision élargie de la communication végétale devrait transformer notre conception des écosystèmes. Les plantes ne sont pas des éléments passifs du paysage, mais des actrices à part entière, capables de transformer leur environnement à travers leurs actions chimiques, physiques et biologiques.

Ces découvertes ouvrent des perspectives pour une agriculture durable : en comprenant et en utilisant la communication des plantes, il devient possible de renforcer leurs défenses sans pesticides, grâce à des associations de cultures ou à des espèces sentinelles qui préviennent les autres du danger. La question des paysages olfactifs est aussi un sujet émergent pour la gestion des territoires.

Pour cela il faut que s’installe un nouveau regard sur le comportement végétal. En effet, pendant des siècles, on a cru que les plantes étaient dénuées de comportement, de mouvement ou de décision. Darwin avait déjà observé, au XIXe siècle, qu’elles orientaient leurs organes selon la lumière, la gravité ou le contact. Aujourd’hui, on sait qu’elles peuvent aussi mémoriser certaines expériences et réagir différemment à un même signal selon leur vécu. Certains chercheurs utilisent des modèles issus de la psychologie et de la théorie de l’information pour étudier la prise de décision chez les plantes : perception d’un signal, interprétation, choix de réponse, action.

Repenser la hiérarchie du vivant

Au-delà de la communication, certains chercheurs parlent désormais d’agentivité végétale, c’est-à-dire la capacité des plantes à agir de façon autonome et efficace dans un monde en perpétuel changement. Reconnaître cette agentivité change profondément notre rapport au vivant. Les plantes ne sont pas de simples organismes passifs : elles perçoivent, décident et agissent, individuellement et collectivement. Elles modifient les équilibres écologiques, influencent les autres êtres vivants et participent activement à la dynamique du monde.

L’idée d’agentivité végétale nous invite à abandonner la vision hiérarchique du vivant héritée d’Aristote, qui place l’être humain tout en haut d’une pyramide d’intelligence. Elle nous pousse à reconnaître la pluralité des formes d’action et de sensibilité dans la nature. Comprendre cela, c’est aussi repenser notre propre manière d’habiter la terre : non plus comme des maîtres du vivant, mais comme des partenaires d’un vaste réseau d’êtres vivants où tous sont capables de sentir, d’agir et de transformer leur environnement.

The Conversation

François Bouteau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

12.01.2026 à 15:57

Répression en Iran : pourquoi les forces de sécurité visent les yeux des manifestants

Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Les tirs de la police visent volontairement les yeux des manifestants. Une pratique dont les racines sont bien plus anciennes que la République islamique.
Texte intégral (1676 mots)

En Iran, les manifestants, et spécialement les manifestantes, font l’objet d’une répression extrêmement violente, avec cette spécificité que les tirs prennent souvent pour cible leurs yeux. En aveuglant l’« ennemi » qui ose les contester, les autorités inscrivent leur action dans la longue histoire du pays.


Au cours des mobilisations iraniennes de ces dernières années, et plus encore depuis celles du mouvement Femme, Vie, Liberté déclenché en 2022, la fréquence élevée de blessures oculaires infligées aux manifestants interpelle les observateurs. Femmes, jeunes, étudiants, parfois simples passants, perdent un œil – voire la vue – à la suite de tirs de chevrotine ou de projectiles à courte distance. Une pratique des forces de sécurité que l’on observe de nouveau actuellement : l’avocate Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix en 2003, a ainsi estimé ce 9 janvier que depuis le début des protestations en ce début d’année, « au moins 400 personnes auraient été hospitalisées à Téhéran pour des blessures aux yeux causées par des tirs ».

Ces violences ne relèvent pas de simples bavures. Elles s’inscrivent dans une logique politique qui trouve un écho dans l’histoire longue du pouvoir en Iran, où viser les yeux signifie symboliquement retirer à la victime toute capacité d’existence politique.

Le regard comme attribut du pouvoir

Dans la culture politique iranienne prémoderne, le regard est indissociable de l’autorité. Voir, c’est savoir ; voir, c’est juger ; voir, c’est gouverner. Cette conception traverse la littérature et l’imaginaire politiques iraniens. À titre d’exemple, dans le Shahnameh (Livre des rois), de Ferdowsi (Xe siècle), la cécité constitue un marqueur narratif de déchéance politique et cosmique : elle signale la perte du farr (gloire divine), principe de légitimation du pouvoir, et opère comme une disqualification symbolique durable de l’exercice de la souveraineté. Être aveuglé, c’est être déchu.

Dans le Shahnameh, l’aveuglement d’Esfandiyar par Rostam constitue une scène fondatrice de l’imaginaire politique iranien : en visant les yeux, le récit associe explicitement la perte de la vue à la disqualification du pouvoir et à la fin de toute prétention souveraine.

Rustam aveugle Esfandiar avec une flèche (gouache opaque et or sur papier), non daté. Cliquer pour zoomer. San Diego Museum of Art/Bridgeman Images

Historiquement, l’aveuglement a été utilisé comme instrument de neutralisation politique. Il a permis d’écarter un rival – prince ou dignitaire – sans verser le sang, acte considéré comme sacrilège lorsqu’il touchait les élites. Un aveugle n’était pas exécuté : il était rayé de l’ordre politique.

Le chah Abbas Iᵉʳ (au pouvoir de 1587 à sa mort en 1629) fait aveugler plusieurs de ses fils et petits-fils soupçonnés de complot ou susceptibles de contester la succession.

En 1742, Nader Shah ordonne l’aveuglement de son fils et héritier Reza Qoli Mirza, acte emblématique des pratiques de neutralisation politique dans l’Iran prémoderne.

De l’aveuglement rituel à l’aveuglement sécuritaire : pourquoi les forces de sécurité iraniennes visent-elles si souvent les yeux des manifestants ?

La République islamique ne revendique pas l’aveuglement comme châtiment. Mais la répétition massive de blessures oculaires lors des répressions contemporaines révèle une continuité symbolique.

Autrefois rare, ciblé et assumé, l’aveuglement est aujourd’hui diffus, nié par les autorités, produit par des armes dites « non létales » et rarement sanctionné.

La fonction politique demeure pourtant comparable : neutraliser sans tuer, marquer les corps pour dissuader, empêcher toute réémergence de la contestation.

Dans l’Iran contemporain, le regard est devenu une arme politique. Les manifestants filment, documentent, diffusent. Les images circulent, franchissent les frontières et fragilisent le récit officiel. Toucher les yeux, c’est donc empêcher de voir et de faire voir : empêcher de filmer, d’identifier, de témoigner.

La cible n’est pas seulement l’individu, mais la chaîne du regard reliant la rue iranienne à l’opinion publique internationale.

Contrairement à l’aveuglement ancien, réservé aux élites masculines, la violence oculaire actuelle frappe majoritairement des femmes et des jeunes. Le regard féminin, visible, autonome, affranchi du contrôle idéologique, devient politiquement insupportable pour un régime fondé sur la maîtrise du corps et du visible.

Un continuum de violences visibles

La répression actuelle, qui fait suite aux protestations massives déclenchées fin décembre 2025, s’est intensifiée avec une coupure d’Internet à l’échelle nationale, une tentative manifeste d’entraver la visibilité des violences infligées aux manifestants.

Des témoignages médicaux et des reportages indépendants décrivent des hôpitaux débordés par des cas de traumatismes graves – notamment aux yeux – alors que l’usage croissant d’armes à balles réelles contre la foule est documenté dans plusieurs provinces. Ces blessures confirment que le corps, et particulièrement la capacité de voir et de documenter, reste une cible centrale du pouvoir répressif.

Au-delà des chiffres, les récits des victimes féminines racontent une autre dimension de ces pratiques contemporaines. Alors que la société iranienne a vu des femmes à la pointe des mobilisations depuis la mort de Mahsa Jina Amini en 2022 – dont certaines ont été aveuglées intentionnellement lors des manifestations –, ces blessures symbolisent à la fois l’effort du pouvoir pour effacer le regard féminin autonome, source de menace politique, et la résistance incarnée par des femmes blessées mais persistantes, dont les visages mutilés circulent comme des preuves vivantes de répression.

L’histoire ne se limite donc pas à un passé lointain de neutralisation politique : elle imprègne l’expérience corporelle des femmes aujourd’hui, où l’atteinte à l’œil se lit à la fois comme une violence instrumentale et un signe que la lutte politique se joue aussi sur le champ visuel.

Le corps comme dernier champ de souveraineté

La République islamique a rompu avec le sacré monarchique, mais elle a conservé un principe ancien : le corps comme lieu d’inscription du pouvoir. Là où le souverain aveuglait pour protéger une dynastie, l’État sécuritaire mutile pour préserver sa survie.

Cette stratégie produit toutefois un effet paradoxal. Dans l’Iran ancien, l’aveuglement faisait disparaître politiquement. Aujourd’hui, il rend visible la violence du régime. Les visages mutilés circulent, les victimes deviennent des symboles et les yeux perdus témoignent d’une crise profonde de légitimité.

L’histoire ne se répète pas, mais elle survit dans les gestes. En visant les yeux, le pouvoir iranien réactive une grammaire ancienne de domination : empêcher de voir pour empêcher d’exister politiquement.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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