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23.06.2026 à 16:25

« L’arc de Trump » : une glorification des États-Unis… et surtout de leur président actuel

Frédérique Sandretto, Chargée d'enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur; Sciences Po
À l’occasion des 250 ans des États-Unis, Donald Trump veut bâtir un arc de triomphe géant à Washington. Un monument qui sera avant tout à sa propre gloire…
Texte intégral (1952 mots)
Maquette de l’arc de triomphe qui sera édifié à Washington, présentée à la Maison-Blanche par Donald Trump, le 7 octobre 2025. Site officiel de la Maison-Blanche

L’arc de triomphe est de longue date un instrument de glorification du pouvoir, utilisé par les empereurs romains puis par de nombreux souverains pour inscrire leur action dans la mémoire collective. Donald Trump souhaite reprendre cette tradition avec l’édification d’une monumentale arche à Washington pour célébrer les 250 ans de l’indépendance des États-Unis, un projet chargé de symboles patriotiques. Mais l’initiative suscite de vives controverses, ses détracteurs y voyant moins un hommage à la nation qu’une tentative d’inscrire durablement le trumpisme et son promoteur dans le paysage mémoriel américain.


Depuis l’Antiquité, les dirigeants politiques cherchent à graver leur action dans la pierre pour l’éternité. Parmi les monuments les plus chargés de symboles figure l’arc de triomphe. Né dans la Rome antique, il avait pour fonction de célébrer les victoires militaires et d’immortaliser la gloire des empereurs. L’arc n’était pas seulement un élément architectural. Il constituait un instrument de propagande destiné à rappeler au peuple la puissance du pouvoir et à inscrire le nom du souverain dans la mémoire collective.

Les exemples abondent dans l’histoire. L’Empire romain érigea les arcs de Titus, de Septime Sévère ou encore de Constantin afin de commémorer des campagnes victorieuses et d’exalter la grandeur impériale. Plusieurs siècles plus tard, cette tradition fut reprise par les souverains européens. En France, Napoléon Ier fit construire l’Arc de triomphe de l’Étoile afin d’honorer la Grande Armée et de donner une traduction monumentale à sa propre légende.

Si cette tradition perdure, c’est parce que l’arc de triomphe remplit une fonction particulière. Il matérialise la victoire, mais aussi la continuité historique. Il relie le présent à un passé glorifié. En érigeant un tel monument, un dirigeant affirme implicitement qu’il appartient à une lignée d’hommes exceptionnels ayant marqué leur époque. L’architecture devient alors un langage politique. Les monuments permettent de raconter une histoire nationale tout en mettant en scène celui qui en revendique l’héritage.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le projet porté par Donald Trump.

Un monument… monumental

Depuis son retour à la Maison-Blanche, le président a multiplié les initiatives destinées à remodeler le paysage monumental de Washington. Parmi elles figure un ambitieux projet d’arc de triomphe destiné à célébrer le deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance des États-Unis, le 4 juillet 2026.

Bien que conçu pour célébrer cet anniversaire, l’« arc de Trump » ne sera pas inauguré le 4 juillet 2026, loin de là. Les documents officiels du National Park Service (NPS) prévoient encore deux à trois années de travaux, ce qui repousse son achèvement probable à l’horizon 2028 ou au début 2029.

Le monument proposé atteindrait 250 pieds (environ 76 mètres de hauteur). Ce chiffre n’a pas été choisi au hasard. Il correspond exactement aux deux cent cinquante années écoulées depuis l’adoption de la Déclaration d’indépendance en 1776. Chaque pied du monument est ainsi censé symboliser une année d’existence de la nation américaine.

À travers cette équivalence numérique, les promoteurs du projet transforment l’édifice en une sorte de monumental calendrier de pierre célébrant deux siècles et demi d’histoire nationale. Comme dans les grandes constructions impériales de l’Antiquité, la taille du monument devient elle-même un message politique.

Le futur édifice doit être inauguré à Memorial Circle sur Columbia Island, à proximité immédiate du pont Arlington Memorial Bridge entre le Lincoln Memorial et le cimetière national d’Arlington. Cet emplacement constitue l’une des principales portes d’entrée symboliques de Washington. Situé dans l’axe monumental reliant les grands lieux de mémoire nationale, il offrira une visibilité exceptionnelle.

Les esquisses dévoilées par l’administration Trump montrent un monument directement inspiré de l’Arc de triomphe parisien et, surtout, des arcs romains. La structure est réalisée dans une teinte ivoire et ornée de multiples éléments dorés. Au sommet prend place une immense figure féminine dotée d’ailes, inspirée de la statue de la Liberté (New York), tandis que plusieurs aigles monumentaux renforcent la dimension patriotique de l’ensemble.

Les inscriptions prévues incluent notamment les formules « One Nation Under God » (« Une nation [unie] sous [l’autorité de] Dieu », nldr) et « Liberty and Justice for All » (« Liberté et justice pour tous », ndlr), présentes dans le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis. Le monument est donc à la fois un hommage à l’histoire nationale et une synthèse visuelle des grands symboles de l’identité américaine.

Controverses esthétiques, financières et symboliques

Officiellement, le projet vise à célébrer les deux cent cinquante ans de la Déclaration d’indépendance. Cette commémoration constitue l’un des grands rendez-vous mémoriels de l’histoire américaine. Comme le bicentenaire de 1976 en son temps, elle doit donner lieu à une vaste série de cérémonies patriotiques. Pour Donald Trump, cette célébration représente une occasion unique de réaffirmer un récit national fondé sur l’exceptionnalisme américain, la grandeur historique du pays et le patriotisme civique. L’arc de triomphe serait ainsi présenté comme un symbole de l’unité nationale et de la continuité historique entre les Pères fondateurs et l’Amérique contemporaine.

Cependant, le projet suscite de vives controverses. Historiens, architectes, associations de préservation du patrimoine et vétérans dénoncent un monument jugé disproportionné. Plusieurs critiques estiment qu’il risque de rompre l’équilibre visuel entre le Lincoln Memorial et Arlington National Cemetery, tout en modifiant profondément le paysage historique de Washington.

Les interrogations concernent également le financement. L’administration évoque un mélange de fonds publics et de dons privés, sans avoir encore communiqué de budget définitif. Cette absence de chiffrage précis nourrit les critiques, alors même que plusieurs grands projets présidentiels sont simultanément engagés dans la capitale fédérale.

Au-delà des questions budgétaires et urbanistiques, le débat est surtout symbolique. Les opposants considèrent que le monument dépasse largement la simple célébration du deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance. Ils y voient la volonté de laisser une empreinte durable sur le paysage américain et de faire entrer le trumpisme dans la géographie même de la mémoire nationale. Certains médias ont d’ailleurs rapidement popularisé l’expression d’« arc de Trump ». Derrière cette formule se cache toute l’ambiguïté du projet. S’agit-il d’un hommage rendu à l’Amérique ou d’un monument destiné à inscrire le nom de son promoteur dans l’histoire nationale ? La question résume à elle seule l’essentiel des débats.

Cette interprétation renvoie à une caractéristique bien connue des grands bâtisseurs politiques. Depuis Auguste jusqu’à Napoléon, les dirigeants qui font ériger des monuments spectaculaires cherchent souvent à associer leur propre image à celle de la nation. Dans le cas de Donald Trump, la référence la plus évidente semble être celle des empereurs romains. Comme eux, il mobilise l’architecture monumentale pour mettre en scène la grandeur nationale et inscrire son passage au pouvoir dans le paysage physique du pays.

La comparaison la plus pertinente est sans doute celle avec Auguste. Premier empereur romain (de 27 avant notre ère à l’an 14 de notre ère), celui-ci transforma profondément Rome, dont il dira qu’il a trouvé une ville de briques et laissé une ville de marbre. Derrière cette formule se cachait une stratégie de légitimation fondée sur la monumentalisation du pouvoir. Donald Trump paraît poursuivre une logique comparable lorsqu’il multiplie les projets architecturaux destinés à marquer durablement la capitale fédérale.

Les sciences politiques qualifient parfois ce phénomène de « césarisme symbolique » ou de « syndrome augustéen ». Il s’agit de la tendance d’un dirigeant à se représenter comme le restaurateur d’une grandeur nationale supposément perdue et à matérialiser cette ambition par des monuments spectaculaires. Dans cette perspective, l’arc de triomphe ne constitue pas seulement un projet d’aménagement urbain. Il devient une mise en récit du pouvoir lui-même.

À travers cet arc de triomphe, se croisent mémoire nationale, célébration patriotique, ambition personnelle et fascination pour les modèles de l’Antiquité. Comme Auguste après les guerres civiles romaines, Donald Trump entend apparaître comme celui qui restaure une grandeur prétendument perdue et qui grave son récit dans la pierre.

Quelle postérité ?

Au fond, l’histoire jugera peut-être moins la hauteur de l’arc que l’ampleur de l’ambition qu’il incarne. Car si tous les chemins menaient autrefois à Rome, certains semblent aujourd’hui vouloir passer par Washington. Et si Auguste affirmait avoir trouvé une ville de briques pour laisser une ville de marbre, Donald Trump pourrait un jour soutenir qu’il a trouvé une capitale déjà remplie de monuments et qu’il l’a quittée avec un monument de plus.

Reste à savoir si les visiteurs y verront un hommage aux Pères fondateurs ou le plus spectaculaire selfie politique jamais construit à l’échelle d’une nation.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.06.2026 à 16:20

The Strait of Hormuz is finally reopening but Europe’s food chain suppliers cannot afford to be complacent

Alireza Asgari, Assistant Professor of Supply Chain Management and Information Systems, Clermont School of Business
Morteza Alaeddini, Assistant Professor of Supply Chain and Information Systems Management, ICN Business School
Philipp Sauer, Associate Professor of Supply Chain Management and Purchasing, Neoma Business School
As the Strait of Hormuz reopens, a new study reveals what the agri-food industry’s priorities should be to overcome such an unprecedented logistical challenge.
Texte intégral (2110 mots)
An interim peace deal between Iran and the United States signals the end of dire straits for one of the world’s most critical maritime route, but it could be months before traffic flows return to normal. Wikimedia, CC BY

Our study of agri-food systems suggests that the most powerful resilience levers are not found inside single firms, but in the supply chain’s ability to adapt, collaborate, and move quickly as a network.

Europe’s food system is entering an era of permanent stress. Climate change is already disrupting the food chain, from farms to storage, processing, and distribution. The latest FAO–WMO assessment warns that extreme heat is pushing agri-food systems to the brink.

Against this backdrop of compounding disruptions, the reopening of the Strait of Hormuz may therefore feel like relief. But for food systems, reopening should not be mistaken for a return to normal. It is the moment when governments and firms decide whether they have learned from the disruption or simply waited for it to pass. While historically viewed through the lens of energy security, the recent disruptions in the Strait of Hormuz exposed its critical role as a fragile chokepoint for the global agri-food system. Fuel, LNG, fertiliser-linked inputs, refrigerated transport, packaging and port capacity all connect the vital waterway to food prices and availability.

Even when vessels start moving again, costs, delays and risk perceptions can travel through the chain for weeks or months.

Genuine resilience goes far beyond reactive firefighting when a disruption hits; it’s about using the downtime to build adaptive and transformative capabilities to be able to better cope with the increasing uncertainty.

These make one question urgent: when Hormuz reopens, what should the agri-food sector fix before attention moves elsewhere?

Many firms still answer that question from inside their own walls. After all they have the most visibility over their own parameters. They look at inventories, backup plans, internal processes, and financial reserves. Our research, however, suggests that they are not the main engine of resilience in agri-food supply chains.

In our recent study, we examined 19 resilience capabilities across three levels: organisation, supply chain, and the wider industry.

We asked supply chain resilience experts to judge how those capabilities influence one another in agri-food systems. As we looked under the hood of resilience in the agri-food sector, one result stood out clearly: supply-chain-level resilience was the strongest driving force in the system.

A food retailer or large supermarket may be the most resilient, efficient and well-managed actor within the supply chain, but it still depends on growers, processors, transport providers, warehouses, packaging, digital systems, energy and regulation.

What good is a resilient retailer whose shelves are empty due to other actors being vulnerable and disrupted? If those links cannot adapt together, firm-level strength quickly reaches its limits, risking increases in prices, and in severe cases, unavailability of food items.

Strait of Hormuz reopening is not the end of the risk

In our model, the supply chain cluster exerted the strongest influence over the rest of the resilience system, more than the organisational or industry clusters.

To put it simply, capabilities at the supply-chain level did more to shape the resilience of the wider system than capabilities located inside firms or at the sector level. The Strait of Hormuz disruption shows why food resilience cannot be built company by company. When a major shipping route is blocked, the effect does not stop at the port. It moves through the whole food system:

  • fertiliser becomes more expensive or harder to obtain

  • farmers face uncertainty about planting

  • processors deal with higher input costs

  • transport firms absorb rising fuel prices

  • retailers eventually face pressure on prices and availability.

The most important resilience capabilities were not mainly inside single firms. They were found in the relationships between them. It needs to adapt when conditions change, for example by adjusting production plans when fertiliser is delayed or energy prices rise. It needs to be agile, meaning it can make quick decisions rather than waiting for slow approval processes while a disruption spreads. It needs supply flexibility, so firms are not locked into one supplier, one route or one region. And it needs collaboration, because no farmer, processor, logistics provider or supermarket can solve a shock like Hormuz alone.

For managers, the key question is not just: “Is my company prepared?”

There are multiple crucial questions: Can our supply chain respond together? Can fertiliser buyers find alternative sources? Can processors change production plans? Can logistics partners reroute deliveries? Can retailers give suppliers earlier warnings about demand changes? Can smaller farmers and suppliers be included in crisis planning rather than left to absorb the shock alone?

Our research shows why this matters. Adaptability and agility were the strongest drivers of resilience in the system. Supply flexibility and collaboration were also among the most important capabilities. Four of the five highest-weighted capabilities in our model sat at the supply-chain level.

The broader implication is simple.

Resilience is not just about having more stock, more slack or a stronger balance sheet inside one company. Those buffers can buy time, but they cannot reroute inputs, coordinate suppliers, protect farmers or keep food moving by themselves.

The strongest indicator of resilience is whether the network can sense change, coordinate action, and absorb disruption together.

Firm-level and industry-level resilience still matter

This does not mean organisation-level capabilities do not matter.

In fact, one organisational capability stood out in our results: risk-aware culture. In simple terms, that means a company takes risk seriously, prepares for disruption and learns from what goes wrong. It was one of the most important capabilities in the model; nearly all other capabilities enabled this one.

However, in our expert-based model, risk-aware culture looked less like an isolated starting point and more like something strengthened by what happens across the chain, an end goal.

Specifically, we found that this goal is reinforced by critical capabilities such as supply flexibility, supply visibility, supply chain collaboration, partnership across the industry, and anticipation. What this means is that a company becomes better at anticipating risk when suppliers share information early on, when logistics partners can react quickly, and when sourcing options remain open.

Internal resilience is often built on external coordination.

Industry-level capabilities mattered too, especially compliance flexibility and partnerships beyond the supply chain level. These help create conditions in which firms and supply chains can adapt. For a Hormuz-type shock, this means temporary regulatory flexibility for critical food and agricultural inputs, fast customs procedures for perishables, emergency freight coordination and support for smaller suppliers that cannot absorb months of volatility.

What managers and policymakers should do differently

Managers should ask practical questions: Can we switch suppliers fast enough? Do we share data early enough to spot trouble before it spreads? Can we reroute flows, rebalance inventory, and adjust procurement across the network? Do we have relationships strong enough to coordinate under pressure, not just in stable times?

The answer should not be a thicker crisis manual that sits unused. It should be a live rehearsal of the supply chain.

Managers can map which products depend on Hormuz-linked inputs, pre-agree alternative suppliers and routes, test how quickly transport can be reallocated, and decide in advance how price increases or shortages will be shared across farmers, processors, retailers and consumers.

Consider food retail. Supermarkets must move beyond mere transactional ties and collaborate intimately with their suppliers. When retailers plan major promotions or sales events, they need to share these forecasts well in advance rather than at the last minute. This lead time allows processors and distributors to adjust capacity without panic. It also protects farmers from the whiplash of sudden, unmanageable demand spikes.

Policymakers should ask parallel questions

Are regulations helping actors adapt when shocks hit? Are smaller suppliers included in resilience planning? Are public-private partnerships strong enough to support the chain as a whole rather than protecting only the largest firms? Are the regulations relevant and inclusive enough to protect the most vulnerable agri-food supply chain actors?

Translating these questions into effective policy requires shifting from rigid, top-down mandates to agile and inclusive governance. For instance, when an unforeseen shock hits, such as a sudden trade blockade or a severe regional weather event, regulatory frameworks must be flexible enough to allow rapid adaptations, for example, easing temporary border restrictions for critical perishable goods to avoid further waste. Furthermore, financial safety nets and public-private task forces must explicitly seat smallholder farmers and local cooperatives at the table, ensuring that the most vulnerable, yet essential, actors are not forced into bankruptcy during times of crisis.

Global food systems are already exposed to climate shocks, geopolitical stress, and volatile trade conditions. The reopening of the Strait of Hormuz should, therefore, be treated not as the closing chapter of a crisis, but as a rare window to strengthen the network before the next one.

In such an environment, resilience will not come from the strongest individual company. It will come from supply chains that can adapt, collaborate and move together.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

This research was funded through a doctoral contract awarded to Alireza Asgari by Université Grenoble Alpes, France, and was conducted within the CERAG laboratory.

Morteza Alaeddini et Philipp Sauer ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

23.06.2026 à 16:18

Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ? Ce que révèle une enquête au cœur des collectifs

Max Bouyssières, Chargé de projet Observatoire Science Avec et Pour la Société (SAPS), Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées
Anne-Claire Jolivet, Directrice opérationnelle Recherche Valorisation Science avec et pour la société, Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées
Bertrand Jouve, Mathématicien, Directeur de Recherche CNRS, Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées
Charlène Rivière, Chargée de programme Science et Société - TIRIS, Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées
Nicolas Dietrich, Professeur des universités en génie des procédés, INSA Toulouse
Philippe Terral, Sociologue - CreSco - Vice-Président Science Avec et Pour la Société, Université de Toulouse
Associer scientifiques et citoyens pour produire des connaissances : l’idée séduit, voire enthousiasme. Mais comment ces collectifs fonctionnent-ils réellement ? Une enquête, menée en Occitanie, lève le voile.
Texte intégral (2721 mots)
En impliquant des citoyens dans la production de connaissances, les frontières entre la science et la société se redéfinissent. Charlène Rivière, Fourni par l'auteur

Associer scientifiques et citoyens pour produire des connaissances : l’idée séduit, voire enthousiasme. Mais comment ces collectifs fonctionnent-ils réellement ? Une enquête, menée en Occitanie, lève le voile.


Les recherches menées avec la société sont-elles l’affaire de tous ? Que disent réellement les faits ? Notre enquête, portant sur des projets de recherche menés avec des structures diverses – principalement des associations, des entreprises et des collectivités –, montre que les femmes scientifiques y sont très majoritairement engagées. Les collectifs observés sont en outre largement construits à partir de liens interpersonnels préexistants. Si une part importante du travail de recherche est souvent menée en commun, tous ces acteurs ne prennent pas en charge les mêmes tâches. L’enquête révèle en effet que, bien que les orientations soient souvent discutées collectivement, l’analyse des données recueillies demeure par exemple largement assurée par les scientifiques. Pourtant, ces formes de production de connaissance sont diverses et il serait probablement vain de tenter de les enfermer dans un cadre unique.

Alors, pourquoi et comment s’organise un tel partage ? Pour répondre à cette question, nous avons étudié la façon dont ces collectifs fonctionnent, et dans quelles conditions.

Faire de la science « avec et pour » la société : de quoi parle-t-on ?

Les sciences et les recherches participatives remontent bien au-delà de l’époque contemporaine, et correspondent à l’engagement d’acteurs non scientifiques de métier dans la production de connaissances. Au Japon, par exemple, les dates de floraison des cerisiers – sakura – sont consignées depuis plus de mille ans par des habitants et des érudits. Aujourd’hui, ces démarches prennent des formes variées, allant de la collecte citoyenne de données à la participation à d’autres étapes de la recherche.

Par exemple, Vigie-Nature mobilise des volontaires pour suivre la biodiversité à l’échelle internationale ; Galaxy Zoo permet à des internautes de classer des galaxies à partir d’images astronomiques ; en France, le projet La Grande Synchr’EAU mobilise également des citoyens pour mesurer simultanément la qualité de l’eau et produire des données scientifiques à grande échelle.

Nous sommes confrontés à une grande diversité de pratiques, allant du simple recueil de données jusqu’à la définition conjointe des questions de recherche, des méthodes, de l’analyse des résultats et de leur valorisation. Elles interrogent le partage qui a pu être établi entre « sachant » et « non sachant », « théoriciens » et « praticiens », dans la période contemporaine, qui a vu fortement se développer l’activité scientifique sous la forme de disciplines très diverses et de plus en plus spécialisées.

Ouvrir la « boîte noire » des collectifs producteurs de connaissances

Notre enquête, conduite à Toulouse, repose sur l’analyse de 21 réponses recueillies par questionnaire auprès des 53 (co)porteurs et référents de 29 projets de corecherche menés très largement en Occitanie. Elle dresse un panorama des pratiques et des ressentis de ces acteurs. Leurs projets mobilisent 54 organisations non académiques et 34 laboratoires de recherche.

Dispersion des 88 organisations qui composent les 29 collectifs de corecherche, lauréats des deux dispositifs étudiés, selon leur statut académique ou non-académique. Fourni par l'auteur

Ces projets abordent 7 grandes thématiques : « Agroécologie, alimentation et pratiques alimentaires », « Santé, corps et contexte », « Participation, gouvernance et aide à la décision », « Apprentissages, transmission et appropriation des savoirs », « Habiter, territoires et transitions locales », « Humanités, imaginaires et récits contemporains » et « Milieux naturels et dynamiques écologiques ».

Deux premiers constats émergent de l’enquête :

Des collectifs issus de relations antérieures : la moitié des répondants indiquent que leurs collectifs de co-recherche se sont formés à partir de liens interpersonnels préexistants, très souvent entre femmes : des liens professionnels datant d’au moins un an.

Une présence féminine importante : environ deux tiers des enquêtés sont des femmes, un pourcentage qui nécessite une analyse plus approfondie pour en évaluer la significativité car il pourrait seulement s’agir d’une représentativité disciplinaire et institutionnelle due au pourcentage élevé de Maîtres de Conférences qui sont des femmes dans le domaine des Sciences Humaines et Sociales.

Comment les rôles sont-ils répartis ?

Dans la lignée du rapport de recherche sur le projet Initiatives de recherches collaboratives Toulouse – porté par la Maison des sciences humaines et sociales de Toulouse de 2018 à 2022 et visant à recenser et mieux comprendre les collaborations entre sciences et « société civile non marchande » en Occitanie-Ouest –, l’enquête met en lumière une collaboration effective, mais asymétrique selon les étapes de la démarche de production de connaissances.

Quatre étapes sur cinq ont vocation à être partagées entre scientifiques et partenaires : la définition des problèmes, le choix des terrains et/ou de la population d’étude, la collecte des données et la diffusion. Dans les faits, la collecte et l’analyse des données restent principalement l’apanage des scientifiques, tandis que l’accès aux terrains ou aux populations d’étude est souvent initié et facilité par les acteurs de la société.

Pour que des acteurs aux cultures professionnelles différentes puissent se comprendre, s’organiser et se coordonner, des méthodes d’accompagnement, souvent regroupées sous le terme « intermédiation », sont évoquées comme utiles, voire nécessaires. Pourtant, dans notre enquête, cette fonction – et le panel de compétences qu’elle requiert – repose presque toujours sur une seule personne, le porteur de projet « principal », rarement formé à ce rôle. Former à l’intermédiation pour mieux accompagner des collaborations hybrides semble donc constituer un levier majeur pour un bon déploiement des projets.

Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ?

L’enquête montre que les activités des collectifs de corecherche étudiés ne relèvent ni d’un effet d’affichage ni d’un simple engouement passager. Dans la grande majorité des cas, les relations entre scientifiques et partenaires sont jugées fréquentes et complémentaires. Les projets favorisent des apprentissages réciproques et un enrichissement intellectuel en lien avec un climat de confiance : « Le travail collaboratif avec les scientifiques permet d’affiner le regard sur le sujet complexe de la corecherche et de tenter de partager la démarche avec les habitants concernés » selon un partenaire extra-académique, référent du projet. La qualité des savoirs et celle des relations semblent aller de pair :

« La corecherche impose un rythme plus lent, mais nécessaire, pour permettre l’émergence de relations de confiance et de véritables échanges. Le respect des temporalités de chacun […] est un facteur clé de réussite », selon un chercheur, porteur de projet.

Mais ces dynamiques ne vont pas de soi. L’ambition affichée d’une symétrie d’engagement, avec des compétences différentes, dans la plupart des étapes de production des connaissances ne résiste pas aux descriptions issues de notre enquête. La diversité des formes de collaborations est une richesse qui reconnaît la diversité des compétences et des savoirs des « non-scientifiques ». Observer cette pluralité permet d’interroger les partages que notre société a établis entre « sachant » et « non-sachant », entre « théorie » et « pratique ».

La diversité observée est aussi celle du caractère « situé » et « ancré » dans des contextes et des territoires de connaissances collectivement produites. Que l’on parle de la co-élaboration de questions de recherche ou de la co-interprétation des données collectées, l’enjeu principal de ces partenariats est la production de connaissances utiles pour éclairer, voire résoudre, un problème concret.

Par exemple, coconstruire une solution biomimétique s’inspirant des castors pour ralentir l’assèchement prématuré de cours d’eau nécessite une symbiose entre les savoirs symboliques des scientifiques et les savoirs pratiques des personnes concernées – locaux, militants, etc. –, ainsi qu’une volonté d’agir commune. L’apport des partenaires « non scientifiques » est alors décisif aux côtés du travail des scientifiques, habitués à produire des connaissances généralisables, mais qui s’éloignent ainsi parfois d’un ajustement à la spécificité de l’écosystème. En ce sens, les discussions, échanges, voire confrontations, entre ces acteurs aux profils divers procèdent souvent par tâtonnements et ajustements progressifs, nécessitant une capacité d’adaptation des scientifiques et des non-scientifiques. Les compétences spécialisées de chacun peuvent être davantage exploitées, notamment : d’une part, la connaissance du contexte des partenaires et, d’autre part, les capacités de formalisation et d’écriture des scientifiques, habitués à publier et à communiquer.

Pour autant, cette diversité révèle aussi des situations d’expérimentation, souvent menées en dehors des sentiers battus de nos institutions, confrontées à d’importantes contraintes et incertitudes. Ces collaborations reposent sur des disponibilités construites dans le cadre d’autres activités, qu’elles soient professionnelles ou personnelles. Car les moyens humains – compétences et personnels pour animer les échanges, gérer administrativement les projets, etc. – et matériels – ressources financières pour les besoins d’enquête, de formalisation et de diffusion des résultats, pour assurer la disponibilité des participants tout au long du processus, etc. – permettant de se consacrer pleinement au déploiement de ces collaborations hybrides font souvent défaut.

Les chercheurs, comme les partenaires, ne sont pas forcément formés, prêts et suffisamment disponibles pour vivre ces collaborations et en assurer le maintien dans la durée. Et ce, d’autant plus que leurs activités sont marquées par des modes de fonctionnement, des objectifs, et des temporalités différentes. Est également pointée la question de la reconnaissance de ces activités par les institutions, notamment dans les carrières professionnelles, que l’on parle des scientifiques ou de leurs partenaires.

Faire de la science avec et pour la société est possible et fécond, tant pour faire avancer la connaissance en elle-même que pour contribuer à résoudre des problèmes rencontrés. Toutefois, cette démarche nécessite des compétences qui ne sont pas aujourd’hui usuelles dans la production de connaissances. Notre enquête montre qu’il n’y a pas qu’une façon de faire collectif, ni une seule méthode ou démarche qui doit s’imposer. Étudier de près la diversité de ces modes de collaboration, en suivant leur déploiement dans leurs conditions concrètes d’organisation et de partage, nous semble essentiel pour mieux accompagner ces collectifs et bénéficier de connaissances complémentaires à celles produites par les canaux plus habituels de la sphère académique.


Les auteurs remercient les membres du comité de ressources de l’Observatoire, ainsi que les cochercheurs ayant participé à l’enquête, sans qui celle-ci n’aurait pas été possible. L’enquête sociologique, exploratoire et compréhensive, menée par l’observatoire Science avec et pour la société (SAPS) de la Communauté d’universités et établissements de Toulouse, dont fait état cet article, est issue de l’analyse des 21 réponses à un questionnaire destiné aux 53 (co)porteurs et référents des 29 projets de recherche participative sélectionnés et accompagnés dans le cadre des deux dispositifs 2024 du comité de programme « Science et société » du projet Toulouse Initiative for Research’s Impact on Society (TIRIS) : l’appel à projets « Co-recherche avec la société » et l’appel à manifestation d’intérêt de sa Boutique des sciences.

The Conversation

Max Bouyssières est chargé du projet Observatoire Science Avec et Pour la Société (SAPS), un dispositif financé par TIRIS, au sein de la COMUE (Communauté d'universités et établissements) de Toulouse. TIRIS est un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Jolivet Anne-Claire est directrice opérationnelle Recherche, Doctorat, Valorisation et responsable du service Science avec et pour la Société à la Comue de Toulouse.

Bertrand Jouve est le Responsable Scientifique et Technique de TIRIS, un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie, et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Charlène Riviere est chargée du programme "Science-Société" de TIRIS, au sein de la COMUE (Communauté d'universités et établissements) de Toulouse. TIRIS est un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Nicolas Dietrich est président du comité de programme « Science et société » de TIRIS, un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Philippe Terral est Vice-Président Science Avec et Pour la Société (SAPS) de la COMUE (Communauté d'universités et établissements) de Toulouse

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