28.07.2026 à 16:20
Incendies en Gironde : la logistique au cœur de l’évacuation massive d’une population
Texte intégral (2243 mots)
L’ESSENTIEL
Les mégafeux observés actuellement en Gironde ne mettent pas seulement les services d’incendie et de secours à l’épreuve.
La lutte contre l’incendie passe aussi par la mise au point d’une logistique efficiente pour évacuer un vaste territoire sans le paralyser.
De précédentes catastrophes ont montré le rôle central joué par la logistique qui, plus qu’un simple soutien aux secours, se présente comme un élément clé de leur efficacité.
Tandis qu’un incendie parcourait fin juillet 2026 plus de 42 000 hectares en Gironde, en menaçant les abords de la métropole bordelaise, l’histoire retiendra sans doute des évacuations massives de populations diffusées en boucle par les chaînes télévisées d’information continue. Des dizaines de communes vidées de leurs habitants, des files d’automobiles et de camping-cars sans fin, des norias de bateaux rejoignant Arcachon… et un parc des expositions à Bordeaux de 8 000 places transformé en immense hub d’accueil… Cette réalité vertigineuse traduit un changement d’échelle : les incendies ne menacent plus seulement des massifs forestiers mais le fonctionnement même de territoires, ses infrastructures de transport, ses équipements publics et la continuité de ses services essentiels.
Derrière l’ampleur du sinistre aquitain, quasi comparable à celui de l’été 1949 (52 000 hectares brûlés), se dessine une matérialité moins visible. Les images spectaculaires des flammes masquent une autre bataille, celle de l’organisation des flux. En parallèle de la lutte menée par les secours, il faut évacuer des centaines de milliers de personnes, maintenir les axes ouverts aux colonnes d’intervention, approvisionner les centres d’accueil et coordonner une multitude d’acteurs publics et privés. Les points de situation publiés quotidiennement par la préfecture de la Gironde ont d’ailleurs mis en lumière que les opérations mobilisent autant les capacités de coordination que les moyens de lutte contre l’incendie. À partir d’un certain seuil, largement franchi fin juillet 2026, la lutte contre tout mégafeu ne devient-elle pas d’abord un problème de logistique ?
Un changement de nature
En quelques heures, face à un incendie devenu incontrôlable, plus de 220 000 personnes ont été appelées à quitter leur domicile ou leur lieu de vacances en Gironde, des dizaines de communes ont été évacuées, des infrastructures routières, autoroutières et ferroviaires ont été fermées, tandis que des milliers de pompiers continuaient de combattre un incendie hors norme, qualifié lors d’une conférence de presse de véritable orage de feu par le directeur départemental des Services d’incendie et de secours (SDIS) de la Gironde, dont la progression dépendait du vent, de la sécheresse et de la topographie. Dans ce contexte, la lutte contre l’incendie pose une problématique majeure de circulation.
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Si le changement d’échelle est significatif, il reste encore méconnu. Tant que les flammes menacent quelques habitations, la priorité consiste à protéger les personnes et les biens, mais lorsque les évacuations concernent des dizaines de milliers d’individus, il faut piloter et coordonner simultanément des flux de véhicules, de personnes, d’informations, de secours, de carburant, de nourriture et de matériel. La crise change alors de nature. Elle ressemble moins à une opération de secours qu’à une immense chaîne logistique constituée dans l’urgence, et dont un large espace plus ou moins aisément accessible devient le « siège ».
L’incendie de Fort McMurray, dans l’Alberta (Canada), constitue l’un des exemples les plus spectaculaires du changement d’échelle. En mai 2016, près de 90 000 habitants quittent la ville en quelques heures. Le feu progresse si rapidement qu’une partie de la population doit d’abord être évacuée vers le nord, c’est-à-dire en direction des flammes (!), avant de pouvoir redescendre plus tard sous escorte. Les autorités ne gèrent plus seulement un incendie mais une réorganisation complète des flux sur plusieurs centaines de kilomètres. Les travaux consacrés à cette évacuation erratique indiquent que l’enjeu majeur résida alors dans le maintien de la fonctionnalité du réseau de transport, malgré l’évolution rapide du gigantesque front de feu.
Une chaîne logistique… inversée
Habituellement conçue pour acheminer des produits vers les consommateurs, une chaîne logistique suit un mouvement exactement inverse lors d’une évacuation, comme en Gironde. Il faut extraire une population d’un territoire qui devient progressivement inhabitable, tout en faisant converger vers ledit territoire les ressources destinées aux secours. Deux flux antagonistes coexistent donc. D’un côté, les habitants doivent impérativement sortir, et d’un autre côté, les pompiers, les véhicules, les citernes, les équipes médicales et les ravitaillements doivent entrer. Les deux utilisent les mêmes routes, les mêmes carrefours, en bref des structures logistiques communes.
Une telle situation explique pourquoi la décision d’évacuer ne peut être prise au dernier moment, lorsque les infrastructures de transport sont compromises par la progression du feu. Chaque véhicule qui quitte rapidement la zone menacée libère autant d’emprise spatiale pour les combattants du feu. L’évacuation ne constitue donc pas seulement une mesure de protection des populations ; elle devient une condition du déploiement efficace des secours. Aux États-Unis, le plan d’action de la Federal Emergency Management Agency préconise ainsi, selon une feuille de route précise, des évacuations planifiées afin de préserver simultanément les itinéraires de sortie et les voies d’accès des services d’urgence.
Une question de circulation des ressources plus que de quantité ?
Une telle logique ne concerne d’ailleurs pas uniquement les incendies de forêt. Après le passage de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, en août 2005, les travaux consacrés à la gestion de crise ont indiqué que la catastrophe avait surtout révélé une difficulté de synchronisation entre les différentes opérations : évacuation des habitants, acheminement des secours et rétablissement des services essentiels. L’enjeu n’était donc pas seulement de disposer de moyens supplémentaires, mais d’éviter que les infrastructures disponibles deviennent un facteur de blocage. Katrina a ainsi contribué à imposer une idée centrale en logistique humanitaire, à savoir que lors d’une catastrophe majeure, la performance dépend autant de la circulation des ressources que de leur quantité.
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Un principe classique de la gestion des systèmes complexes est que leur fonctionnement dépend moins d’une capacité globale que de la robustesse des éléments les plus contraints. Une infrastructure peut disposer de nombreux moyens tout en restant vulnérable si un point critique atteint sa limite. Une évacuation de grande ampleur obéit à ce principe : peu importe le nombre de gymnases disponibles si les routes qui y conduisent sont saturées… Les crises révèlent en fait les fragilités cachées des systèmes, en particulier leurs dépendances et leurs points de rupture, comme le note l’OCDE.
Identification des points critiques
Il est par conséquent naturel que les gestionnaires de crise raisonnent en permanence en référence à la présence de potentielles vulnérabilités : un échangeur autoroutier, un pont, une voie ferrée ou une commune dont toutes les routes convergent vers un même axe. Dans une situation d’évacuation massive, la robustesse d’un territoire dépend donc moins du nombre total d’infrastructures disponibles que de la capacité de quelques réseaux essentiels à rester fonctionnels et assurer la continuité des mobilités. Quelques points critiques deviennent dès l’instant des éléments déterminants à identifier dans le cadre de la préparation des territoires aux événements extrêmes.
Début novembre 2018, lors de l’incendie de Camp Fire qui ravagea la ville de Paradise, en Californie, plus de 50 000 habitants durent être évacués par un réseau routier particulièrement contraint. Les analyses conduites postérieurement par le National Institute of Standards & Technology démontrent que l’enjeu n’était pas seulement de faire sortir rapidement la population, mais d’adapter en temps réel l’organisation de la circulation à l’évolution du front de feu. Les autorités ont ainsi ouvert des contresens, modifié les itinéraires au coup par coup et créé des zones de refuge temporaires lorsque certaines routes devenaient impraticables. L’incendie de Paradise est aujourd’hui devenu un cas d’école d’une planification réussie des évacuations face aux mégafeux.
Des scènes de panique qui restent toutefois exceptionnelles
La comparaison avec une chaîne logistique traditionnelle trouve toutefois rapidement ses limites. Une population n’est pas un flux de marchandises car les habitants interprètent les consignes, hésitent, désobéissent parfois, s’entraident ou adaptent leur comportement à partir des informations dont ils disposent. Loin des représentations médiatiques, les recherches en psychologie des catastrophes soulignent que les scènes de panique généralisée demeurent exceptionnelles et que les solidarités spontanées jouent souvent un rôle déterminant dans la réussite d’une évacuation. John Drury et ses collègues invitent même à considérer que le véritable risque réside davantage dans les mythes entourant les comportements collectifs que dans les comportements eux-mêmes.
Sud-Ouest – Juillet 2026
Depuis l’accident nucléaire de Fukushima, en mars 2011, il est apparu que l’évacuation de certains groupes de personnes peut devenir un fort facteur de risque. Des enquêtes menées après la catastrophe ont montré que les évacuations précipitées de résidents d’hôpitaux et d’établissements pour personnes âgées avaient parfois entraîné des conséquences sanitaires graves. Depuis, les plans d’évacuation distinguent plus clairement les populations autonomes des populations dépendantes afin d’adapter les modalités de leur prise en charge. La protection des populations ne se résume donc jamais à déplacer le plus vite possible une masse indistincte d’individus.
Un enjeu majeur de sécurité civile
La protection civile s’est longtemps construite autour de la capacité à intervenir sur le sinistre. Avec la multiplication des événements climatiques extrêmes, déplacer au mieux une population tout en maintenant les fonctions essentielles du territoire concerné devient un enjeu tout aussi stratégique, imposant une planification préventive (long terme) associée à une agilité organisationnelle renforcée (très court terme). Une telle évolution rapproche les services de sécurité civile d’un domaine longtemps associé à l’industrie et au commerce, à savoir le management performant des chaînes logistiques complexes.
En bref, culture de la résilience, gestion capacitaire, redondance assumée et prise en compte des contraintes deviennent désormais des outils indispensables pour anticiper les évacuations de grande ampleur. Les incendies girondins de 2026 illustrent ainsi une réelle disruption révélant combien l’anticipation, la coordination interservices, et l’adaptation permanente des acteurs de terrain conditionnent la réussite des opérations de protection des populations confrontées à des phénomènes toujours plus imprévisibles. Face aux mégafeux, la logistique ne doit plus être réduite à un simple soutien aux secours, elle devient au contraire l’une des clés de leur efficacité.
Gilles Paché ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.07.2026 à 16:19
Les feux de forêt menacent-ils les installations gazières ?
Texte intégral (2763 mots)
L'essentiel
- Sous l'effet du changement climatique, de l'évolution de l'occupation des sols et des activités humaines, les incendies deviennent de plus en plus intenses et difficiles à maîtriser.
- Les incendies de végétation ne menacent pas seulement les forêts et les habitations. Ils peuvent mettre également en danger des infrastructures, comme les établissements Seveso ou les infrastructures gazières, qui peuvent comporter des risques supplémentaires.
- Pour mieux les protéger, le débroussaillage reste la première des solutions. Les chercheurs, pompiers et industriels explorent également d'autres stratégies pour les installations en surface, directement exposées aux flammes.
Début juillet 2026, un incendie de forêt dans le Cher s’est approché d’un établissement classé Seveso avant d’être fixé.
Si, à ce jour, en France, les établissements Seveso ou les installations gazières n’ont subi aucun dommage majeur lié à un incendie de végétation, les conséquences d’une perte d’intégrité restent préoccupantes. L’accident survenu en 2025 à Saint-Martin-de-Crau, dans les Bouches-du-Rhône, a rappelé qu’une rupture de canalisation souterraine de gaz naturel peut conduire à une explosion de faible intensité mais une flamme de plus de 150 m de hauteur générant des effets thermiques importants.
Aujourd’hui, la première ligne de défense consiste à limiter la quantité de combustible végétal au voisinage de toute installation. Cette stratégie repose sur la prévention, avec notamment le respect des obligations légales de débroussaillement (OLD), imposées dans les zones les plus exposées au risque incendie, parmi lesquelles figurent les infrastructures à risques.
Le risque d’incendie en France métropolitaine évolue
Le territoire français est marqué par des incendies extrêmes.
Fait méconnu, la surface annuelle brûlée en France métropolitaine est globalement en diminution depuis 1973, date de la première base de données nationale des incendies de forêt.
Cette diminution a été possible grâce à la mise en œuvre de nombreuses mesures de prévention et au renforcement des moyens de lutte depuis le début des années 1990, en particulier dans la zone méditerranéenne, historiquement la plus exposée aux incendies de forêt.
Toutefois, cette amélioration ne signifie pas que le risque d’incendie diminue.
Aujourd’hui, la combinaison entre les effets du changement climatique, l’augmentation de la biomasse et l’urbanisation dans un milieu arboré pourrait progressivement remettre en cause cette tendance en favorisant le développement des incendies extrêmes. Cette évolution s’illustre notamment avec le troisième plus vaste incendie enregistré en France depuis 1973 qui a eu lieu en août 2025 dans le massif des Corbières, dans l’Aude. Il a parcouru plus de 11 000 hectares, causant un décès, vingt-cinq blessés et la destruction de nombreuses habitations.
À l’horizon 2050, les projections prévoient une extension géographique et temporelle de l’aléa d’incendie de forêt, exposant progressivement de nouveaux territoires et des infrastructures jusqu’alors épargnées par ce risque. Les conditions exceptionnelles observées en 2022 illustraient déjà cette évolution.
Le réseau de gaz en France et les points faibles face aux incendies
Le réseau français de transport et de stockage de gaz naturel, constitué de plus de 36 000 km de canalisations souterraines et de milliers d’installations en surface, traverse de nombreuses zones boisées et est donc directement exposé à ce risque.
La question est alors de savoir comment évaluer ce risque, qualifié de « NaTech », c’est-à-dire un accident technologique déclenché par un aléa naturel.
Les premiers travaux montrent que les canalisations enterrées sont naturellement bien protégées par le sol, qui constitue un excellent isolant thermique.
Les principales interrogations concernent désormais les équipements en surface, directement exposés aux flammes et au rayonnement thermique.
Mécanismes de propagation des flammes et identification des vulnérabilités
Depuis des décennies, une partie de la recherche liée aux incendies de végétation est consacrée aux zones dites d’interface forêt-habitat. En France, des cartographies permettent de classifier ces zones en fonction de la densité d’habitation pour une meilleure compréhension et gestion des incendies de forêt.
Les études post-incendie dans ces zones ont notamment permis de définir trois mécanismes de propagation des flammes dans ces zones : le contact direct des flammes, le rayonnement thermique des flammes et le contact avec les brandons (débris enflammés) transportés par le vent.
Parmi ces études, l’identification des éléments constructifs vulnérables a permis de mettre en évidence des points critiques comme la toiture (tuiles cassées, accumulation de végétaux dans les gouttières), des ouvrants (entrée des brandons, flammes) ou encore les éléments extérieurs (mobilier de jardin, tas de bois, terrasse en bois, etc.).
De plus, la végétation ornementale (arbres, haies, plantes de jardin) sert de continuité horizontale pour la propagation des flammes et constitue une source importante d’exposition thermique. Une classification des espèces selon leur combustibilité permet de choisir judicieusement quelle espèce implanter à proximité de son habitation pour diminuer la propagation de l’incendie. Cette classification est basée sur les proportions des parties les plus fines des espèces végétales, comme les feuilles et les petites tiges qui brûlent plus facilement que les parties plus épaisses, ainsi que sur la proportion d’éléments morts et leur teneur en eau.
La spécificité des installations gazières
Les structures énergétiques constituent toutefois des enjeux spécifiques. Pour évaluer leur exposition, on estime la quantité de chaleur reçue par les équipements gaziers, qu’ils soient enterrés ou présents sur les installations en surface.
Celle-ci dépend de la végétation, de la puissance de l’incendie et de la distance qui les sépare du front de flamme représentant la zone où les flammes progressent dans la végétation.
Les approches classiques reposent sur la méthode de la flamme solide permettant de représenter un front de flamme par un objet rayonnant de manière uniforme sur l’ensemble de sa surface. Cette méthode ne permet cependant pas de prendre en compte la chaleur liée aux mouvements des gaz chauds (les effets convectifs), ni la conduction thermique en cas de contact direct avec un combustible tel qu’un tronc d’arbre ou un brandon.
Pour aller au-delà des modèles simplifiés, on utilise aujourd’hui des simulations numériques capables de reproduire la propagation des flammes et les transferts de chaleur autour des installations. Ces modèles sont confrontés à des campagnes expérimentales afin d’estimer au mieux la puissance thermique dégagée et reçue par différentes cibles, comme des fenêtres ou des murs de maisons, et ainsi améliorer la fiabilité des simulations.
Une fois cette exposition à la chaleur connue, il devient possible d’évaluer la vulnérabilité des équipements essentiels au fonctionnement du réseau, comme les canalisations, les vannes ou les brides (dispositif de raccordement entre deux sections de canalisation), susceptibles d’être à l’origine d’une fuite de gaz en cas de défaillance causée par un incendie.
À l’échelle du laboratoire, des panneaux radiants électriques composés de lampes halogènes émettant dans l’infrarouge, reproduisent les flux thermiques générés par un incendie afin d’étudier le comportement des canalisations souterraines et des équipements aériens soumis à de telles expositions.
Les premières mesures effectuées sur différents types de sols composant le territoire confirment que les canalisations souterraines bénéficient, grâce à leur profondeur d’enfouissement et à l’isolation assurée par le sol, d’une protection thermique efficace, y compris lors de scénarios sévères définis par un flux thermique incident et un temps d’exposition important. Les bandes de servitude, maintenues sans végétation au-dessus des ouvrages, renforcent encore cette protection.
Les équipements en surface restent en revanche plus sensibles. Leur comportement dépend non seulement de l’intensité de l’incendie et des conditions météorologiques mais aussi de la circulation du gaz dans les canalisations. En effet, un gaz en circulation emporte une partie de la chaleur vers l’aval, ce qui peut limiter l’échauffement des parois. À l’inverse, interrompre l’écoulement diminue les conséquences en cas de fuite mais prive la canalisation de ce refroidissement.
Faut-il interrompre l’écoulement par mesure de sécurité ou, au contraire, le maintenir afin d’évacuer une partie de la chaleur ? Cette question, déjà soulevée lors des incendies de Gironde en 2022, fait aujourd’hui l’objet de débats entre les pompiers et les industriels, afin de mieux protéger ces infrastructures face à des incendies appelés à devenir plus impactants.
Comme pour les habitations, la réduction de la végétation constitue la première ligne de défense des installations gazières face aux incendies. L’enjeu est de définir des distances de débroussaillement conciliant sécurité des infrastructures et préservation des nombreux milieux naturels traversés par le réseau. À mesure que les incendies deviennent plus intenses, ces travaux contribueront à adapter les méthodes d’évaluation des réseaux énergétiques face à ce risque appelé à croître dans les prochaines décennies.
Dylan BERNARD a reçu des financements de NaTran, Storengy et Téréga.
28.07.2026 à 16:19
Ce que les techniques de chasse des rapaces pourraient nous apprendre sur les dinosaures
Texte intégral (4439 mots)

L’ESSENTIEL
Une nouvelle étude a permis de classer les rapaces selon leurs techniques de chasse.
Observer les phalanges des rapaces permet de distinguer les oiseaux qui vont attraper leurs proies en vol de ceux qui vont les restreindre au sol ou des charognards.
Faire le lien entre les os et les techniques de chasse pourrait permettre de déduire les comportements d’oiseaux disparus, et même de certains dinosaures.
Comment les droméosaures, ces dinosaures « raptors », utilisaient leurs griffes en faux pour chasser ? Cette énigme anime les paléontologues depuis des années. Pendant longtemps, on les imaginait lacérer leurs proies en leur donnant un coup de pied, jambe tendue. Mais des modèles plus récents basés sur l’observation de rapaces comme l’aigle royal, et soutenus par des modélisations biomécaniques soutiennent une méthode de prédation au cours de laquelle Deinonychus, membre de la famille des droméosaures, se tenait accroupi au-dessus de sa proie, utilisant sa masse corporelle et tout son corps pour la restreindre au sol. Sa griffe en forme de faux aurait servi à hameçonner la chair qu’il déchirait alors avec sa mâchoire. C’est effectivement ce que l’on observe chez des oiseaux comme l’aigle royal quand il chasse le chevreuil. Les rapaces semblent ainsi s’avérer de bons modèles des « raptors » du passé.
La recherche en morphologie fonctionnelle vise à comprendre le lien entre comportements, morphologie et adaptation. L’idée est que les adaptations morphologiques présentes répondent à des contraintes données, et que des espèces disparues les possédant répondaient peut-être aux mêmes contraintes, et avaient donc des comportements similaires. Mais comprendre les liens comportement-morphologie-contraintes fonctionnelles a également un intérêt pour mieux comprendre le rôle actuel des rapaces dans les écosystèmes, et donc pour favoriser leur conservation et leur protection.
Les rapaces sont des oiseaux impressionnants au régime carnivore, au bec crochu et aux griffes recourbées. Ces griffes dangereuses s’appellent des serres. Aussi impressionnantes soient-elles, les serres ne font pas tout chez un rapace. De même qu’un coup de poing ne vient pas du poing, mais de la hanche, ou qu’un coup de pied engage aussi la hanche et le haut du corps, les rapaces n’utilisent pas seulement leurs serres pour mettre à mort leur proie : ils utilisent l’intégralité de leurs membres inférieurs ainsi que leur bec.
Les secrets de la chasse se cachaient dans les phalanges
Leurs membres inférieurs sont impliqués dans la locomotion, le transport de matériaux ou de nourriture, les conflits et, bien sûr, la capture et la mise à mort de leurs proies. Mais le secret de leurs stratégies de chasse réside davantage dans leurs phalanges que dans leurs serres. C’est ce que nous avons montré dans une récente étude publiée dans The Zoological Journal of the Linnean Society. Nous avons défini 11 catégories d’interactions entre prédateurs et proies, depuis la capture jusqu’à la consommation, et avons mesuré 148 paramètres sur les os du membre postérieur, du fémur jusqu’à la pointe des griffes. Nous avons mis en évidence que l’ensemble de ces paramètres permettait de bien distinguer ces catégories chez les rapaces. En particulier, les phalanges jouent un rôle clé, notamment celles du troisième et du quatrième doigt. Elles permettent de distinguer les oiseaux qui attrapent leurs proies en vol de ceux qui les restreignent au sol, ou encore de les distinguer des charognards.
Jusqu’à présent, la plupart des études s’étaient concentrées sur la morphologie et la courbure des serres, sur quelques doigts, ou sur les os longs des jambes. Mais aucune n’avait pris en compte l’intégralité du membre. Or, en fouillant dans les collections du Muséum national d’histoire naturelle de Paris à la recherche de spécimens exploitables pour notre étude, il était clair que les phalanges jouaient un rôle sous-estimé. La science, c’est d’abord l’observation, comme le disait l’un de mes professeurs de classe préparatoire. Une grande variabilité dans la morphologie des phalanges (en particulier des troisième et quatrième doigts) était visible entre les espèces. Certaines espèces possédaient de toutes petites phalanges sur le quatrième doigt, toutes frêles par rapport à celles des deux premiers doigts, énormes. C’est le cas de la harpie féroce ou de l’aigle couronné d’Afrique, deux aigles massifs capables de s’attaquer à des proies conséquentes dans la canopée ou au sol. La harpie féroce peut, par exemple, prendre des paresseux, et l’aigle couronné d’Afrique des antilopes de 20 kg, voire exceptionnellement de 30 à 50 kg. D’autres possédaient des phalanges très allongées aux extrémités des doigts, comme les faucons, les autours des palombes ou les éperviers, ou encore un troisième doigt long et large comme chez certains vautours.
Relier la variabilité des phalanges aux différentes catégories d’interactions entre proies et prédateurs
Nous avons donc étudié la morphologie des os du fémur jusqu’au bout des doigts. Mais, nuance, nous n’avons pas étudié l’enveloppe kératineuse, c’est-à-dire l’ongle de la griffe. En effet, celle-ci a une forme différente de celle de l’os qui se trouve en dessous et témoigne davantage des contraintes liées aux surfaces : le sol ou même la proie. Par exemple, la forme des os des serres d’un aigle royal et d’un pygargue à tête blanche est similaire, mais l’enveloppe kératineuse d’un pygargue est beaucoup plus recourbée, lui permettant d’agripper des proies glissantes comme les poissons. On retrouve cette propriété chez le balbuzard pêcheur.
Un petit détail technique avant de poursuivre, mais pas des moindres : il fallait identifier et ordonner ces phalanges, sans guide… et c’était un vrai défi. Ensuite, nous avons mesuré de nombreux paramètres pour caractériser la forme des os et des griffes et la force exercée par les doigts et les griffes. Nous avons découvert que la deuxième phalange du quatrième doigt variait le moins en proportion chez les rapaces. Elle pouvait donc servir d’échelle de comparaison.
Pour poursuivre, nous avons analysé et visualisé la répartition de chaque espèce dans un espace morphologique obtenu à partir des mesures des os. Les différentes familles de rapaces se distinguaient selon les 11 catégories innovantes d’interactions avec les proies que nous avions définies. Ainsi, nous avons montré que des espèces phylogénétiquement éloignées comme les membres du genre Accipiter (autour des palombes, épervier) et les faucons (faucon pèlerin, faucon sacre, faucon lannier) se retrouvaient dans un même espace morphologique. Ceci traduit leurs adaptations communes à une technique de capture de proies en vol, dans laquelle leurs longs doigts viennent englober la proie (voire la frapper). Des doigts allongés et, en particulier, les dernières phalanges de chaque doigt permettent une fermeture rapide (au prix d’une force moindre) sur un oiseau ou un insecte dans le cas de la bondrée apivore. Les faucons et les membres du genre Accipiter, diffèrent entre eux par le fait que ceux-ci restreignent la proie au sol pour la déchirer, alors que les faucons endommagent le système nerveux de leur proie en sectionnant la nuque à l’aide de leur dent tomiale.
Les aigles, les buses et autres rapaces tirant profit de leur masse pour restreindre leur proie au sol depuis une position à l’affût ou en vol (l’aigle royal, la buse variable, l’aigle couronné d’Afrique ou la harpie féroce. Ces oiseaux possèdent les deux premiers doigts massifs avec de très grandes premières et deuxièmes serres, et des phalanges larges et robustes. En comparaison, les deux autres doigts paraissent tout petits.
Les rapaces nocturnes, eux, se tenaient à part. Adaptés à la capture de proies souvent assez petites pour les tenir dans leurs serres, ils les suffoquent à l’aide de phalanges et de serres de longueurs à peu près homogènes, offrant une bonne force de levier, ainsi que la capacité à opposer le premier et le quatrième doigt aux deux autres (zygodactylie), ce qui facilite la préhension de la proie. Cette adaptation est pertinente quand on pense qu’ils chassent souvent dans le noir, avec une faible vision de près. Il faut s’assurer que les proies ne leur échappent pas !
Les vautours du Nouveau Monde et de l’Ancien Monde sont également réunis, en lien avec leur comportement de charognage et de marche. Leur troisième doigt, supportant leur poids, est souvent très allongé et large. Leurs capacités de préhension peuvent toutefois varier, comme chez le gypaète barbu capable de transporter des os pour les lâcher en vol, les briser et se repaître de leur moelle. Le condor des Andes, avec ses jambes très allongées et adepte de la marche, se retrouve proche des autres vautours. Cas particulier, le caracara huppé, se trouve à mi-chemin entre les rapaces qui attrapent leurs proies en vol et les rapaces charognards. Et en effet, cela correspond bien à son mode de prédation puisque c’est un grand marcheur capable de retourner des objets et des proies sur son chemin, mais aussi capable de les attraper, de les restreindre et de les déchiqueter.
Le messager sagittaire, lui, demeure seul dans sa famille et dans l’espace morphologique défini par nos données. Il se caractérise par un fémur extrêmement court et des métatarses très allongés lui permettant de développer une force de frappe impressionnante pour mettre à mort des serpents, tels que les cobras. On parle, par exemple, de 195 N en 15 ms de contact ! Cela correspond à 5 à 6 fois son propre poids, concentré dans une patte à une vitesse fulgurante.
Une fenêtre ouverte sur le passé
Cette étude nous permet donc de mieux comprendre le lien entre la morphologie des membres des rapaces et leur mode de chasse, et d’appréhender leurs rôles complémentaires dans les écosystèmes. Cette étude pourrait également ouvrir une fenêtre sur le passé en permettant d’émettre des hypothèses sur les comportements de dinosaures non aviens ou d’oiseaux disparus, notamment en choisissant les os et paramètres essentiels mis en évidence par notre étude. En effet, si l’on retrouvait demain un fossile avec quelques phalanges du pied, peut-être pourrions-nous essayer de le réintroduire dans l’espace morphologique de notre étude afin de le comparer aux catégories que nous avons caractérisées ici.
Pour gagner en puissance, il faudrait inclure d’autres spécimens qui enrichissent la diversité de fonctions des membres, comme le vautour palmiste, un vautour capable de pêcher, de chasser et consommer des fruits du palmier – ou encore augmenter le nombre de spécimens dans certaines catégories, et surtout inclure le cariama huppé, un oiseau coureur qui porte une griffe suspendue aux allures de celles des droméosaures mais à l’orientation plus proche de celle des troodons. Et effectivement, des découvertes ont montré que des microraptors possédaient des coussinets proches de ceux des rapaces actuels, ou encore des capacités probables de planer et de s’attaquer à des oiseaux.
Notre étude ouvre donc la voie à de nouvelles approches pour mieux connaître notre passé sans perdre de vue les merveilles du présent.
Myriam Amari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.