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01.08.2026 à 10:11

Comment la crise à la frontière de Ceuta a immédiatement servi les intérêts de l’extrême droite espagnole

Deniz Torcu, Adjunct Professor of Globalization, Business and Media, IE University
La crise migratoire de Ceuta ne se résume pas aux chiffres. En diffusant des images spectaculaires d’arrivées massives, elle a offert un terrain favorable aux discours les plus durs sur l’immigration en Espagne.
Texte intégral (1253 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les images de Ceuta ont imposé un registre plus sécuritaire dans le débat sur l’immigration en Espagne.

  • L’extrême droite s’est appuyée sur ces images pour banaliser son discours sur l’« invasion migratoire ».

  • Le gouvernement espagnol se retrouve contraint de défendre son récit d’une Espagne ouverte à l’immigration.


On estime que plus de 50 000 migrants sont entrés dans la petite enclave espagnole de Ceuta en l’espace d’une seule journée, après l’effondrement de fait du contrôle à la frontière. Cette ville autonome est située sur la côte nord du Maroc. Le gouvernement espagnol affirme que la quasi-totalité des migrants sont depuis retournés au Maroc, mais qu’au moins 57 personnes ont trouvé la mort.

Face aux interrogations sur les circonstances et les raisons d’un tel événement, le public n’a eu accès qu’à des images : des personnes nageant jusqu’à la plage du Tarajal, à Ceuta, ou escaladant les digues, des dizaines de milliers d’arrivées en une journée et une nuit, et des dizaines de morts. En l’absence de faits ou d’explications, ce sont d’abord ces images qui s’imposent dans les esprits. Or c’est précisément dans l’imaginaire collectif que se construit le rapport d’un pays à l’immigration.

La crise de Ceuta ébranle l’une des représentations les plus valorisantes que l’Espagne entretient d’elle-même. Après les longues années de dictature franquiste, le pays s’est progressivement présenté comme une société ouverte à l’immigration et à la diversité, tandis qu’une grande partie de l’Europe privilégiait un discours centré sur les murs, les frontières et la sécurité.

L’Espagne porte ce récit avec une réelle conviction : celle d’une nation située au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, façonnée par des siècles de brassages culturels. Et cette vision se traduit souvent dans les faits. Il y a seulement six mois, le pays a ainsi ouvert une voie vers la régularisation de centaines de milliers de personnes immigrées vivant et travaillant déjà sur son territoire.

Mais l’image qu’un pays se fait de lui-même, comme l’opinion publique, relève davantage d’une construction culturelle que d’un cadre juridique. Elle repose sur des émotions, ce qui la rend bien plus fragile — et bien plus vulnérable à la désinformation et aux instrumentalisations — que n’importe quelle loi.

Images, mots et opinions

L’évolution de l’opinion publique se lit presque en temps réel dans le vocabulaire employé. La veille encore, le discours sur l’immigration était relativement neutre et portait surtout sur l’intégration, les permis de travail ou les démarches administratives liées à l’installation des personnes migrantes.

Les images de Ceuta ont brusquement changé la donne en imposant un registre beaucoup plus dur. Les mots « invasion », « guerre », « déferlement » ou encore « contrôle » dominent désormais les prises de parole publiques et les réseaux sociaux.

Pour le grand public, cela signifie qu’une personne migrante qui pourrait être un voisin, un collègue ou le parent d’un camarade de classe devient une silhouette anonyme, réduite à un chiffre traversant une plage. Or il est bien plus difficile de s’émouvoir du sort d’un nombre que de celui d’une personne. Un langage qui ne parle qu’en statistiques peut ainsi se montrer d’une grande froideur sans paraître cruel.

Dans le même temps, une image — comme celles qui tournent en boucle à la télévision et sur les réseaux sociaux — convainc sans avoir besoin d’argumenter. Là où le discours cherche à persuader et peut être discuté, l’image offre un accès direct à l’émotion qu’elle suscite. Elle déplace ainsi le point de départ de toute conversation sur l’immigration.

Les images diffusées depuis Ceuta contraignent le gouvernement espagnol à se justifier, tandis que les discours les plus répressifs s’imposent comme relevant du simple bon sens. Des propos qui auraient paru excessifs ou choquants quelques jours plus tôt sont désormais perçus comme des descriptions objectives de la situation. Les positions modérées passent alors pour de la naïveté, et la charge de la preuve change de camp sans que personne n’ait besoin de le dire.

Sur le plan politique, ces images constituent une aubaine pour l’extrême droite européenne, qui sait parfaitement comment les exploiter. Même si elle perd le débat sur les faits ou les chiffres réels, elle peut l’emporter sur le terrain du récit, en présentant l’image d’une Espagne accueillante comme une illusion. En l’absence d’autres éléments de contexte, les vidéos et les photographies accomplissent une grande partie de ce travail à elles seules.

La normalisation d’un langage extrême

Le dirigeant du principal parti de droite espagnol, le Parti populaire (PP), a déjà établi un lien entre les arrivées à Ceuta et la politique de régularisation massive mise en place par le gouvernement espagnol en février, avançant une affirmation sans fondement selon laquelle cette mesure aurait créé un « effet d’appel ».

Le chef du parti d’extrême droite Vox est allé plus loin en qualifiant immédiatement ces arrivées d’« invasion » menée par des hommes en âge de combattre. L’entrepreneur américain Elon Musk a tenu le même discours, allant jusqu’à comparer les images de Ceuta à une scène du film de zombies World War Z (2013).

Mais pour l’extrême droite, l’enjeu dépasse largement un simple cycle médiatique. À partir du moment où son vocabulaire cesse de paraître extrême, la droite traditionnelle est poussée à reprendre les mêmes termes sous peine d’apparaître faible. Une fois le débat déplacé sur ce terrain, ceux qui défendent l’image d’une Espagne ouverte et accueillante se retrouvent d’emblée en position défensive, contraints de se justifier avant même d’avoir commencé à argumenter.

Au lendemain de la crise de Ceuta, c’est peut-être cela que l’Espagne risque de perdre : la capacité de défendre son récit d’un pays accueillant envers l’immigration et attaché à la diversité, sans devoir d’abord s’en excuser.

The Conversation

Deniz Torcu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

01.08.2026 à 09:45

Pourquoi Ceuta est au cœur d’une crise migratoire permanente

María López Belloso, Profesora e Investigadora de la Facultad de Ciencias Sociales y Humanas de la Universidad de deusto, Universidad de Deusto
La crise migratoire à Ceuta révèle comment la géopolitique, la dépendance de l’Europe à l’égard du Maroc et les limites des capacités institutionnelles transforment la frontière en un défi pour la démocratie et les droits humains.
Texte intégral (2383 mots)

L’ESSENTIEL

  • Plus de 40 000 personnes sont entrées en 24 heures à Ceuta, enclave espagnole située sur la côte marocaine.

  • Cette crise mêle enjeux migratoires, tensions diplomatiques et rivalités géopolitiques.

  • La réponse doit concilier contrôle des frontières, État de droit et protection des droits humains.


Depuis le 31 juillet 2026, Ceuta est confrontée à une crise frontalière d’une ampleur sans précédent. Selon les premières estimations des forces de sécurité, plus de 40 000 personnes seraient entrées dans l’enclave espagnole en l’espace de 24 heures. Certaines sources ont avancé provisoirement le chiffre de 49 000, mais aucun bilan officiel consolidé n’a encore été publié, et cette estimation a été retirée sans explication publique du site du Département de la sécurité nationale.

Au moment où nous écrivons ces lignes, au moins 41 personnes ont trouvé la mort, noyées en tentant de contourner à la nage la digue frontalière.

Le nombre d’arrivées est particulièrement difficile à absorber pour une ville qui compte environ 83 600 habitants. Les capacités d’accueil de Ceuta étaient déjà saturées avant cette nouvelle vague d’entrées. Après l’arrivée d’environ 1 500 personnes au cours de la semaine précédente, les structures destinées aux mineurs non accompagnés fonctionnaient, selon le président de la ville autonome, à 2 400 % de leur capacité. Il a qualifié la situation d’« urgence humanitaire et sociale absolue ».

Ceuta n’est pas seulement confrontée à une crise migratoire, mais à une crise multifactorielle où se conjuguent inégalités structurelles, tensions diplomatiques, dépendance de l’Europe à l’égard du Maroc, capacités d’accueil limitées et polarisation politique. Son analyse nécessite de croiser une perspective internationale — centrée sur l’externalisation du contrôle des frontières et les alliances géopolitiques — avec une approche interne, attentive aux conséquences sur l’État de droit, les services publics, la cohésion sociale ainsi que les discours politiques et médiatiques.

Facteurs externes : la dimension internationale de la crise

L’utilisation des mouvements migratoires comme instrument de pression politique ne relève pas d’une simple hypothèse. La politologue américaine Kelly M. Greenhill désigne par l’expression coercive engineered migration (« migration coercitive orchestrée ») l’utilisation délibérée, ou la menace, de flux migratoires afin d’obtenir des concessions de la part d’autres États.

À Ceuta, cette dynamique doit être replacée dans une succession de crises frontalières observées depuis 2005, et ne pas être considérée comme un épisode isolé. En mai 2021, plus de 5 000 personnes étaient entrées dans la ville après un assouplissement des contrôles marocains, en pleine crise diplomatique provoquée par l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario.

Cette capacité de pression est renforcée par l’externalisation de la politique migratoire européenne, qui a transféré une partie du contrôle des frontières à des pays tiers comme le Maroc. Dans le même temps, la présentation de ces arrivées comme une menace pour la sécurité alimente le processus de « sécurisation », qui tend à privilégier la protection de l’État au détriment de la sécurité et des droits des personnes migrantes elles-mêmes (2017).

Le Parlement européen a d’ailleurs condamné explicitement en juin 2021 l’utilisation par le Maroc du contrôle des frontières, de la migration et, en particulier, des mineurs non accompagnés comme moyen de pression politique contre l’Espagne. Le Barcelona Centre for International Affairs (CIDOB) a qualifié cet épisode de cas emblématique de weaponisation of migration (« instrumentalisation de la migration »), c’est-à-dire l’utilisation de personnes migrantes comme instruments de coercition entre États.

Si, en 2021, la pression exercée par le Maroc avait été expliquée par l’accueil du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, dans un hôpital de Logroño, il ne faut pas oublier que la rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie cette même année avait entraîné la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe, privant le royaume chérifien d’une source de revenus et d’un levier d’influence.

En 2026, le contexte immédiat est différent, même si plusieurs développements diplomatiques récents sont susceptibles d’avoir contrarié Rabat. Le 20 juillet, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a ainsi effectué une visite officielle en Algérie et annoncé la tenue d’une réunion bilatérale de haut niveau à l’automne. Le gouvernement espagnol a de nouveau qualifié l’Algérie, principal rival régional du Maroc, de « partenaire stratégique » et de « nation amie ».

Le 23 juillet, la commission de la Justice du Congrès des députés a approuvé le texte d’une proposition de loi visant à faciliter l’accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration espagnole. Le texte doit encore être adopté par le Parlement.

La concomitance de cette initiative avec le rapprochement diplomatique entre l’Espagne et l’Algérie, ainsi qu’avec la crise frontalière, a alimenté l’hypothèse selon laquelle Rabat chercherait à rappeler le coût que pourrait avoir, à ses yeux, toute décision espagnole contraire à ses intérêts concernant le Sahara occidental.

Dépendance au Maroc

L’externalisation du contrôle migratoire a fait du Maroc un partenaire indispensable, mais aussi une source de dépendance. En 2023, la Commission européenne a consacré 152 millions d’euros au renforcement de la gestion des frontières marocaines. Cette délégation de compétences confère à Rabat une capacité d’influence sur la coopération migratoire.

Cette dépendance est d’autant plus problématique que la capacité à contenir les départs ne garantit pas la fiabilité démocratique du partenaire. L’ONG américaine Freedom House, dont la mission est de promouvoir la démocratie et les droits humains dans le monde, classe le Maroc parmi les pays « partiellement libres », avec un score de 37 sur 100, et souligne la prédominance politique et économique de la monarchie.

L’ONG internationale indépendante Human Rights Watch, qui enquête sur les atteintes aux droits humains dans plus de 90 pays, relève dans son rapport 2026 une intensification de la répression contre les journalistes, les militants et les défenseurs des droits humains, ainsi que des poursuites visant les personnes qui défendent l’indépendance du Sahara occidental. Les autorités ont notamment recours à des accusations de diffamation, de diffusion de fausses informations, d’offense aux institutions ou d’atteinte à la monarchie pour restreindre l’espace de la critique politique.

Ce contexte conduit à poser une question délicate : jusqu’à quel point l’Europe peut-elle présenter comme un garant fiable de ses frontières un régime qui restreint durablement la liberté de la presse, réprime la dissidence et utilise sa coopération internationale pour renforcer sa position sur le Sahara occidental ?

L’alignement Maroc–Israël–États-Unis

L’axe Maroc–Israël–États-Unis s’est consolidé en 2020 avec la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv et la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté revendiquée par le Maroc sur le Sahara occidental. Il s’est encore renforcé en 2021 avec la signature d’un mémorandum de coopération militaire. Cet alignement contraste avec la dégradation des relations entre l’Espagne et Israël, ainsi qu’avec les tensions croissantes entre Madrid et Washington.

La crise de Ceuta a mis ces tensions en lumière. L’ambassadeur israélien auprès des Nations unies a remis en cause la souveraineté espagnole sur la ville, tandis que la Maison-Blanche a imputé la responsabilité de la crise aux politiques « mondialistes » et « d’extrême gauche » du gouvernement espagnol.

Ces déclarations témoignent d’une instrumentalisation diplomatique de la crise et d’une convergence rhétorique à l’égard de l’Espagne, mais elles ne constituent pas une preuve de l’existence d’une action coordonnée visant à faciliter l’ouverture de la frontière.

Facteurs internes : droit, capacités institutionnelles et fabrique de la peur

L’arrêt rendu par la Cour suprême le 8 juillet n’interdit pas à proprement parler les « refoulements à chaud » des migrants tentant d’entrer à la nage à Ceuta et Melilla. Il écarte en revanche le recours à la procédure exceptionnelle de « rejet à la frontière » pour les personnes interceptées en mer, au motif qu’elles n’ont pas franchi un dispositif matériel de contrôle, comme la clôture frontalière.

Cette décision a toutefois fait l’objet d’une interprétation simplifiée largement relayée au Maroc, ce qui a pu encourager les traversées en faisant naître l’idée que les personnes arrivant à la nage ne seraient pas renvoyées.

Pour le président du gouvernement espagnol, les réseaux de passeurs ont instrumentalisé cette décision de justice. L’arrêt a ainsi pu jouer un rôle de facteur facilitateur, sans pour autant expliquer à lui seul l’ampleur de la crise ni la réduction simultanée des contrôles frontaliers côté marocain.

La construction du récit de « l’invasion »

Les crises frontalières créent un contexte propice à la radicalisation du débat public. Une étude met en évidence un durcissement de la rhétorique politique et une banalisation des discours racistes. Lors de la crise de 2021, le parti d’extrême droite Vox a consacré plus de 70 % de ses publications à Ceuta et à la migration.

Une autre étude a montré que 80 % des messages haineux analysés portaient sur la confrontation politique, et non sur les causes ou les solutions aux enjeux migratoires.

Dans la crise actuelle, des expressions comme « invasion », « hommes en âge de combattre » ou « sicaires » participent à cette représentation des personnes migrantes comme une menace collective. Les médias ne sont pas nécessairement à l’origine de ces discours, mais ils peuvent contribuer à les banaliser lorsqu’ils reprennent des cadrages alarmistes sans les contextualiser ni les mettre en perspective.

Les droits humains comme limite et comme réponse

Dans une crise de cette nature, les droits humains ne constituent pas un obstacle à la gestion des frontières, mais en fixent les limites juridiques et éthiques. La découverte de plus de 40 corps dans les eaux de Ceuta met en évidence le coût humain d’une politique qui fait de la frontière un espace de danger extrême.

L’Espagne a l’obligation de protéger les vies humaines, de garantir les opérations de sauvetage et d’examiner individuellement chaque situation, en portant une attention particulière aux mineurs, aux demandeurs d’asile et aux victimes de la traite des êtres humains.

Mais les principales victimes restent toujours les personnes migrantes elles-mêmes. Le Maroc peut les utiliser comme moyen de pression, les partis politiques comme argument électoral, et certains discours les réduire à une menace anonyme.

Tandis que les États se disputent influence et responsabilités, ces personnes risquent leur vie et s’exposent à l’absence de protection, aux refoulements arbitraires et à leur déshumanisation dans le débat public. La réponse ne devrait pas opposer les droits des habitants de Ceuta à ceux des personnes qui arrivent, mais veiller à ce que ces deux populations — et en particulier les plus vulnérables — ne continuent pas de payer le prix de stratégies politiques sur lesquelles elles n’ont aucune prise.

The Conversation

María López Belloso reçoit des financements de plusieurs programmes de recherche, notamment Horizon Europe. Elle est également membre de l'ONG Barakaldo con el Sahara-SALAM.

31.07.2026 à 10:21

Les séquelles du cancer compliquent souvent l’usage des outils numériques

Rachel F. Adler, Associate Professor of Information Sciences, University of Illinois Urbana-Champaign
Devorah Kletenik, Associate Professor of Computer and Information Science, Brooklyn College
Lire un texte trop petit, suivre des instructions complexes ou remplir un formulaire en ligne peut devenir un véritable obstacle après un cancer.
Texte intégral (1678 mots)
Le « chemo brain » et d'autres séquelles du cancer ne perturbent pas seulement le quotidien : ils rendent aussi les sites web, les applications et les smartphones plus difficiles à utiliser. Thirdman/pexels, CC BY-SA

Les progrès des traitements permettent à davantage de personnes de survivre au cancer. Mais beaucoup continuent de vivre avec des troubles cognitifs ou physiques qui compliquent leur accès aux services numériques, souvent essentiels à leur suivi médical et à leur vie quotidienne.


Megan (prénom d’emprunt) a toujours été fière de sa capacité à retenir immédiatement le nom d’une personne qu’elle rencontre pour la première fois. Puis, dans la quarantaine, on lui a diagnostiqué un cancer du sein, qui a entraîné une chimiothérapie et le brouillard cérébral qui l’accompagne fréquemment. Elle avait du mal à se concentrer. Elle ne se souvenait plus des noms, ni de l’endroit où elle avait posé ses clés ou son téléphone. Les consignes longues et détaillées étaient devenues un véritable cauchemar.

Plus de vingt ans après son diagnostic, Megan souffre toujours de troubles de la mémoire. Elle estime que son incapacité à retenir les noms est « anormale » et a le sentiment d’être « en quelque sorte diminuée ».

Megan est l’une des plus de 18 millions de personnes ayant survécu à un cancer aux États-Unis (3,8 millions en France). Son expérience porte un nom : le « chemo brain » (ou brouillard cérébral post-chimiothérapie), un trouble cognitif lié à la chimiothérapie qui affecte la mémoire, la concentration et la capacité à trouver ses mots. Aux États-Unis, environ 70 % des survivants du cancer déclarent souffrir de limitations fonctionnelles durables liées à leur maladie ou à ses traitements, soit une proportion presque deux fois plus élevée que dans l’ensemble de la population.

Les difficultés rencontrées par les survivants du cancer ne se limitent toutefois pas au brouillard cérébral. La liste des séquelles possibles est longue, et certaines peuvent persister pendant des années. Une étude a ainsi montré que plus de 60 % des survivantes d’un cancer du sein ayant reçu une chimiothérapie, une radiothérapie, une hormonothérapie et/ou subi une intervention chirurgicale présentaient encore des troubles fonctionnels six ans après leur diagnostic.

Nous sommes chercheurs en informatique et nos travaux portent sur l’accessibilité numérique et les interactions entre les humains et les technologies. Si les séquelles du cancer peuvent affecter de nombreux aspects de la vie des survivants, nous avons constaté que l’un d’eux reste largement négligé : l’utilisation des sites web, des applications et des logiciels sur téléphone, tablette ou ordinateur.

Or, pour les personnes qui s’appuient sur ces outils pour rechercher des informations de santé, prendre des rendez-vous médicaux, consulter leurs diagnostics, échanger avec des groupes de soutien ou, tout simplement, mener une vie active, ces difficultés sont bien plus que de simples désagréments.

Les défis de l’accessibilité numérique

Pour comprendre comment les personnes ayant eu un cancer utilisent les logiciels et les interfaces numériques, nous avons mené une étude avec nos collègues, fondée sur des questionnaires, des entretiens et des journaux de bord. Megan faisait partie des participants.

Parmi les 46 personnes interrogées, âgées de 20 à 78 ans, 48 % ont développé une fatigue persistante après leur diagnostic et leur traitement, 52 % souffraient d’anxiété ou de dépression, 33 % présentaient des troubles cognitifs, notamment le « chemo brain », 30 % avaient des limitations physiques ou des difficultés de dextérité, et 15 % avaient développé des problèmes de vision. Six participants ont indiqué que leurs troubles avaient duré moins de six mois. En revanche, pour plus de 40 % d’entre eux, les effets se sont prolongés pendant des années. L’un des interrogés a même expliqué que la fatigue restait un problème quotidien… 29 ans après un diagnostic de leucémie.

Plus de la moitié des participants ont déclaré être souvent distraits ou incapables de se concentrer lorsqu’ils utilisaient des sites web ou des applications. Presque autant ont indiqué ressentir de la frustration en utilisant des logiciels qu’ils maîtrisaient pourtant sans difficulté avant leur diagnostic ou leur traitement. Les obstacles relevés sont nombreux : 46 % disent avoir du mal à lire les textes, 39 % à suivre des consignes et 37 % à naviguer sur des sites web. Par ailleurs, 35 % éprouvent des difficultés à distinguer les images ou les icônes, 30 % à taper au clavier, 22 % à faire défiler une page ou à cliquer, et 20 % à entendre les contenus audio.

Une population oubliée

Nous étudions l’accessibilité des logiciels pour des publics très variés. Si les survivants du cancer présentent certaines similitudes avec les personnes âgées ou avec les personnes souffrant de handicaps cognitifs, physiques ou visuels, ils constituent un groupe à part entière, encore largement négligé par la recherche.

Ils peuvent souffrir du brouillard cérébral, d’une fatigue persistante, d’engourdissements ou de douleurs aux mains et aux pieds, de troubles de la vision ou d’autres séquelles qui compliquent leur utilisation des technologies numériques. Ces difficultés peuvent apparaître brutalement, évoluer au fil du temps ou persister longtemps après la fin des traitements.

Les personnes atteintes de « chemo brain » racontent être submergées par les longs blocs de texte, les menus de navigation peu cohérents ou les applications qui exigent de mémoriser plusieurs étapes. Ceux qui souffrent de troubles de la vision peinent, quant à eux, à lire les petits caractères ou les interfaces offrant un contraste insuffisant entre les couleurs.

L’un des hommes ayant participé à notre étude se souvient avoir perdu de l’argent lors d’une opération financière après avoir cliqué sur la mauvaise option, incapable de lire correctement un texte dont la taille était trop petite pour lui. Un autre participant, qui demandait de l’aide à ses proches, s’entendait souvent répondre que ses questions étaient si élémentaires qu’elles en devenaient embarrassantes.

Les médecins eux-mêmes peuvent parfois minimiser ces difficultés. Dans une autre étude, une survivante raconte que son oncologue ne s’intéressait qu’à ses examens de contrôle, qui ne montraient plus aucune trace de cancer. Il ne semblait pas mesurer à quel point son « chemo brain » affectait son quotidien, ni savoir comment y remédier. Comme elle le résumait avec une pointe d’ironie : « Après tout, ce n’est que mon cerveau. Ce n’est pas comme si j’en avais vraiment besoin. »

Des solutions pour les survivants du cancer

De nombreuses améliorations susceptibles de rendre les logiciels plus accessibles et plus faciles à utiliser pour les personnes souffrant de troubles cognitifs ou physiques sont relativement simples à mettre en œuvre : remplacer les longs blocs de texte par des listes à puces, recourir davantage aux éléments visuels et aux icônes, utiliser des caractères plus grands, proposer la saisie et la lecture vocales, renforcer le contraste entre le texte et l’arrière-plan ou encore permettre de zoomer facilement.

Les consignes doivent également être simples et claires, le nombre d’options limité et, lorsque c’est possible, les réponses proposées sous forme de choix multiples. Les concepteurs peuvent aussi associer des survivants du cancer à l’évaluation de nouvelles interfaces, voire les intégrer directement au processus de conception participative (codesign). De notre côté, nous développons un jeu consacré au « chemo brain », destiné à sensibiliser les étudiants en design aux enjeux de l’accessibilité numérique pour les personnes ayant survécu à un cancer.

Il est temps que les technologies s’adaptent à la réalité de la vie après le cancer. Des études de plus grande ampleur permettraient de déterminer si certains types de cancer ou certains traitements – par exemple une tumeur cérébrale plutôt qu’un cancer du sein, ou une chimiothérapie seule plutôt qu’associée à une radiothérapie – entraînent des difficultés spécifiques dans l’utilisation des logiciels, ainsi que des niveaux de gravité différents.

Elles pourraient également montrer dans quelle mesure des facteurs comme le revenu, l’âge, l’origine ethnique, le lieu de résidence ou encore le niveau de maîtrise des outils numériques aggravent, ou au contraire atténuent, les obstacles liés à ces troubles.

À mesure que les traitements contre le cancer progressent et que les taux de survie augmentent, de plus en plus de personnes vivront pendant des décennies avec des séquelles liées à leur maladie ou à ses traitements. Ces survivants sont, à juste titre, considérés comme des réussites de la médecine. Mais survivre ne suffit pas : la qualité de vie compte, elle aussi.

The Conversation

Rachel F. Adler a reçu des financements des National Institutes of Health.

Devorah Kletenik a reçu un financement de l'American Cancer Society, qui a soutenu les travaux sur lesquels s'appuie cet article.

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