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03.02.2026 à 17:14

Addicts à nos écrans : et si tout avait commencé avec la télé en couleurs ?

Jean-Michel Bettembourg, Enseignant, Métiers du multimédia et de l'Internet, Université de Tours
Octobre 1967, le premier programme en couleurs est diffusé en France. Mais la démocratisation de la télévision couleur ne s’impose qu’à la fin des années 1980.
Texte intégral (1936 mots)
Le télévision couleurs a transformé le paysage médiatique et notre rapport aux écrans. Pexels, Marshal Yung, CC BY

Octobre 1967, le premier programme en couleurs est diffusé sur la deuxième chaîne de l’ORTF (aujourd’hui, France 2). Pourtant, la démocratisation de la télévision couleur a pris de nombreuses années, pour s’imposer à la fin des années 1980 dans quasiment tous les foyers de France, créant une forme de séduction qui se poursuit peut-être aujourd’hui à travers l’addiction aux écrans.


Le 1er octobre 1967, dans quelques salons français, le monde bascule avec l’avènement de la télévision en couleurs : une révolution médiatique, mais aussi politique, sociale et culturelle.

Cette première diffusion a lieu sur la deuxième chaîne de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). Mais la télévision en couleurs, au début, n’est pas à la portée de tous. Pour la grande majorité des Français, elle reste un rêve inaccessible. Il y a, d’un côté, une ambition nationale immense pour promouvoir cette vitrine de la modernité et, de l’autre, une réalité sociale qui reste encore largement en noir et blanc.

La décision, très politique, vient d’en haut. La couleur n’était pas qu’une question d’esthétique, et le choix même de la technologie, le fameux procédé Sécam, est une affaire d’État. Plus qu’une décision purement technique, le choix d’un standard de télé est en réalité une affaire de souveraineté nationale.

Pour comprendre ce qui se joue, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Dans la période gaullienne, le maître mot, c’est l’indépendance nationale sur tous les fronts : militaire, diplomatique, mais aussi technologique.

Un standard très politique

Pour le général de Gaulle et son gouvernement, imposer un standard français, le Sécam, est un acte politique aussi fort que de développer le nucléaire civil ou plus tard de lancer le programme Concorde. La France fait alors face à deux géants : d’un côté le standard américain, le NTSC, qui existe déjà depuis 1953, et le PAL, développé par l’Allemagne de l’Ouest. Choisir le Sécam, c’est refuser de s’aligner, de devenir dépendant d’une technologie étrangère.

L’État investit. Des millions de francs de l’époque sont investis pour moderniser les infrastructures, pour former des milliers de techniciens et pour faire de la deuxième chaîne une vitrine de cette modernité à la française. Sécam signifie « Séquentiel couleur à mémoire », un système basé sur une sorte de minimémoire tampon avant l’heure, qui garantit une transmission sur de longues distances et des couleurs stables qui ne bavent pas.

Le pari est audacieux, car si la France opte ainsi pour un système plus robuste, cela l’isole en revanche du reste de l’Occident. Le prix à payer pour cette exception culturelle et technologique est double. Tout d’abord, le coût pour le consommateur : les circuits Sécam étaient beaucoup plus complexes et donc un poste TV français coûtait entre 20 et 30 % plus cher qu’un poste PAL, sans compter les problèmes d’incompatibilité à l’international. L’exportation des programmes français est acrobatique : il faut tout transcoder, ce qui est coûteux et entraîne une perte de qualité. Et ce coût, justement, nous amène directement à la réalité sociale de ce fameux 1er octobre 1967.

Fracture sociale

D’un côté, on avait cette vitrine nationale incroyable et, de l’autre, la réalité des salons français. Le moment clé, c’est l’allocution du ministre de l’information Georges Gorse qui, ce 1er octobre 1967, lance un sobre mais historique « Et voici la couleur… ». Mais c’est une image d’Épinal qui cache la fracture.

Le prix des télévisions nouvelle génération est exorbitant. Un poste couleur coûte au minimum 5 000 francs (soit l’équivalent de 7 544 euros, de nos jours). Pour donner un ordre de grandeur, le smic de l’époque est d’environ 400 francs par mois … 5 000 francs, c’est donc plus d’un an de smic, le prix d’une voiture !

La démocratisation a été extrêmement lente. En 1968, seuls 2 % des foyers environ étaient équipés, et pour atteindre environ 90 %, il faudra attendre jusqu’en… 1990 ! La télévision couleur est donc immédiatement devenue un marqueur social. Une grande partie de la population voyait cette promesse de modernité à l’écran, mais ne pouvait pas y toucher. La première chaîne, TF1, est restée en noir et blanc jusqu’en 1976.

Cette « double diffusion » a accentué la fracture sociale, mais en même temps, elle a aussi permis une transition en douceur. Le noir et blanc n’a pas disparu du jour au lendemain. Et une fois ce premier choc encaissé, la révolution s’est mise en marche.

La couleur a amplifié de manière exponentielle le rôle de la télé comme créatrice d’une culture populaire commune. Les émissions de variétés, les feuilletons, les jeux et surtout le sport, tout devenait infiniment plus spectaculaire. L’attrait visuel était décuplé. Lentement, la télévision est devenue le pivot qui structure les soirées familiales et synchronise les rythmes de vie. Et en coulisses, c’était une vraie révolution industrielle. L’audiovisuel s’est professionnalisé à une vitesse folle. Les budgets de production ont explosé.

Cela a créé des besoins énormes et fait émerger de tout nouveaux métiers, les étalonneurs, par exemple, ces experts qui ajustent la colorimétrie en postproduction. Et bien sûr, il a fallu former des légions de techniciens spécialisés sur la maintenance des caméras et des télés Sécam pour répondre à la demande. Dans ce contexte, l’ORTF et ses partenaires industriels, comme Thomson, ont développé des programmes ambitieux de formation des techniciens, impliquant écoles internes et stages croisés.

Le succès industriel est retentissant. L’impact économique a été à la hauteur de l’investissement politique initial. L’État misait sur la recherche et le développement. Thomson est devenu un leader européen de la production de tubes cathodiques couleur, générant des dizaines de milliers d’emplois directs dans ses usines. C’est une filière entière de la fabrication des composants à la maintenance chez le particulier qui est née.

Et puis il y a eu le succès à l’exportation du système. Malgré son incompatibilité, le Sécam a été vendu à une vingtaine de pays, notamment l’URSS.

La place des écrans dans nos vies

Mais en filigrane, on sentait déjà poindre des questions qui nous sont très familières aujourd’hui, sur la place des écrans dans nos vies. C’est peut-être l’héritage le plus durable de la télévision en couleurs. La puissance de séduction des images colorées a immédiatement renforcé les craintes sur la passivité du spectateur. On commence à parler de « consommation d’images », d’une « perte de distance critique ».

Le débat sur le temps d’écran n’est pas né avec les smartphones, mais bien à ce moment-là, quand l’image est devenue si attractive, si immersive, qu’elle pouvait littéralement « capturer » le spectateur. La télé couleur, avec ses rendez-vous, installait une logique de captation du temps.

Et avec l’arrivée des premières mesures d’audience précises à la fin des années 1960, certains observateurs parlaient déjà d’une forme d’addiction aux écrans. La couleur a ancré durablement la télévision au cœur des industries culturelles, avec le meilleur des créations audacieuses et le moins bon, des divertissements certes très populaires mais de plus en plus standardisés.

L’arrivée de la couleur, c’était la promesse de voir enfin le monde « en vrai » depuis son salon. Cette quête de réalisme spectaculaire, de plus vrai que nature, ne s’est jamais démentie depuis, de la HD à la 4K, 6K et au-delà. On peut alors se demander si cette promesse initiale vendue sur un écran de luxe ne contenait pas déjà en germe notre rapport actuel à nos écrans personnels ultraportables, où la frontière entre le réel et sa représentation est devenue une question centrale.

The Conversation

Jean-Michel Bettembourg ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

03.02.2026 à 15:33

LSD, champignons hallucinogènes, ayahuasca… contre la tentation d’un « exceptionnalisme psychédélique »

Zoë Dubus, Post docorante en histoire de la médecine, Sciences Po
LSD, champignons hallucinogènes, mescaline de cactus, ayahuasca… les psychédéliques bénéficient de représentations plus positives que les autres psychotropes, sans que cela soit fondé.
Texte intégral (2235 mots)

LSD, psilocybine extraite de champignons hallucinogènes, mescaline issue de cactus, ayahuasca… les psychédéliques connaissent un regain d’intérêt en recherche médicale, pour des usages récréatifs ou expérientels voire stimulants, et bénéficient de représentations plus positives que les autres psychotropes. Ils ne doivent pas pour autant être considérés comme une catégorie « supérieure » aux autres substances psychoactives.


La « renaissance psychédélique », ce renouveau de l’intérêt scientifique autour de ces psychotropes, suscite des espoirs considérables : ces substances offriraient-elles des traitements miracles contre la dépression, le trouble de stress post-traumatique ou les addictions ? Rendraient-elles leurs usagers plus empathiques, plus écologistes, voire moralement meilleurs ? Seraient-elles finalement « supérieures » aux autres psychotropes ?

Comme le suggèrent des travaux en sciences sociales et en psychologie, ces attentes relèvent d’un imaginaire qui surestime les propriétés intrinsèques des substances et sous-estime la force des contextes d’usage ou des croyances préétablies, tout en dépolitisant profondément la manière de les aborder.

Ces représentations, partagées par une partie des usagers de psychédéliques voire par certains thérapeutes, sont en effet trompeuses : elles reposent sur des généralisations hâtives, amplifient des attentes démesurées et ne résistent ni à l’étude de la diversité des usages ni aux risques documentés.

La singularité des psychédéliques classiques justifie-t-elle des règles d’exception ?

Aucune de ces propositions ne justifie par ailleurs un « exceptionnalisme psychédélique », c’est-à-dire l’idée selon laquelle les substances psychédéliques classiques – psilocybine, le principe actif des champignons hallucinogènes ou « champignons magiques », LSD, DMT/ayahuasca et mescaline – seraient si singulières qu’elles devraient bénéficier de règles d’exception par rapport aux autres psychotropes en vertu d’une supposée « supériorité ».


À lire aussi : Addiction à l’alcool : un jour, traiter avec un psychédélique issu de champignons hallucinogènes ou du LSD ?


Au contraire : la cohérence scientifique, l’équité et la réduction des risques (RdR) exigent de rompre avec les narratifs qui hiérarchisent moralement les substances – et donc, par ricochet, leurs usagers –, de reconnaître les risques liés à la prise de ces produits (y compris en thérapie), d’intégrer la RdR au cœur des pratiques et d’instaurer des garde-fous éthiques solides.

Promesses thérapeutiques, risques et enjeux éthiques

L’évaluation des propriétés thérapeutiques des psychédéliques depuis une vingtaine d’années présente un intérêt marqué pour la prise en charge de plusieurs pathologies (par exemple, une amélioration rapide des symptômes voire une guérison complète dans certains tableaux dépressifs ou anxieux). Mais ces données font face à des défis méthodologiques spécifiques : difficultés à évaluer en « double aveugle contre placebo » (les participants devinent la substance qui leur a été administrée), mesure du biais « d’attente » (l’espoir des patients comme de l’équipe soignante de voir ce traitement avoir un effet), rôle crucial de la psychothérapie, questions concernant la durabilité et la sécurité.


À lire aussi : Des hallucinogènes autorisés pour soigner des troubles psychiatriques : que nous dit la science ?


En outre, même en environnement contrôlé, ces substances ne sont pas dépourvues de risques avec, par exemple, des épisodes d’angoisse sévère, la réapparition de souvenirs traumatiques mal pris en charge, etc. Des thérapeutes sont même accusés d’agressions sexuelles, par exemple dans le cadre d’un essai clinique canadien en 2015. Sur le plan éthique, la suggestibilité accrue observée sous psychédéliques impose donc des protections renforcées : un consentement réellement éclairé qui explicite les effets attendus et leurs limites, la prévention des abus (notamment sexuels) et des dérives sectaires ainsi qu’une formation unifiée des praticiens.

Le long processus de réhabilitation de l’usage thérapeutique de ces substances repose sur des essais rigoureux. L’European Medicine Agency a organisé, en 2024, un atelier multiacteurs pour réfléchir à un cadre réglementaire de l’Union européenne vis-à-vis de ces traitements, puis a intégré, en 2025, des attendus spécifiques aux recherches sur psychédéliques concernant le traitement de la dépression, encourageant notamment à plus de rigueur statistique et à une meilleure évaluation des biais.

Aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) (l’Agence du médicament dans ce pays, ndlr) a publié en 2023 ses recommandations méthodologiques, insistant sur la nécessité d’essais plus nombreux et d’une évaluation précise de la contribution de la psychothérapie.

Au-delà de ces aspects techniques, il est crucial d’interroger les dimensions politiques des pathologies concernées. Les psychédéliques sont étudiés dans le traitement de la dépression et des addictions, mais ces troubles sont profondément liés aux conditions sociales. Aucune substance ne peut à elle seule résoudre l’anxiété liée à la pauvreté, la solitude, les discriminations ou la crise écologique. Un traitement efficace implique donc une évolution globale qui reconnaisse les déterminants politiques du mal-être.

Nuancer l’impact de la « plasticité cérébrale »

Des études en neurosciences récentes, largement relayées car passionnantes, suggèrent que les psychédéliques favoriseraient la plasticité cérébrale, c’est-à-dire la capacité d’apprendre de nouvelles choses ou de modifier ses schémas cognitifs. Pour autant, les personnes consommant des psychédéliques deviennent-elles systématiquement des hippies anticapitalistes, écologistes, pacifistes et humanistes ? Loin s’en faut.

Si certaines études observent des changements durables vers davantage d’ouverture ou de connexion, ces effets dépendent du contexte, des attentes et des valeurs préexistantes. Une personne déjà concernée par le bien-être animal pourra renforcer cette sensibilité après une expérience psychédélique et devenir végétarienne ; à l’inverse, des recherches montrent aussi des appropriations d’extrême droite des imaginaires psychédéliques.

Par ailleurs, l’écosystème psychédélique est traversé par des logiques extractivistes, entrepreunariales et néocoloniales. Le risque de captation privative (dépôts de brevets massifs, retraites thérapeutiques réservées aux élites, encadrement extrêmement limité pour réduire le coût de la prise en charge) est réel et bien documenté pour le cas états-unien.


À lire aussi : Quand le capitalisme s’intéresse aux psychédéliques : pour le meilleur et pour le pire


Dans la Silicon Valley, l’usage pour optimiser la performance au travail illustre ces dérives. En outre, des juristes et des anthropologues alertent au sujet de la biopiraterie et de la nécessité de protéger les traditions autochtones liées aux substances comme le cactus peyotl au Mexique ou l’arbuste iboga au Gabon, tous deux fortement menacés par la surexploitation, problèmes auxquelles s’ajoutent les questions plus globales d’expropriation permanente des terres indigènes, la déforestation et le changement climatique.

D’autres soulignent que les usages traditionnels peuvent s’inscrire dans des logiques guerrières ou malveillantes. Contrairement aux idées reçues largement partagées dans certains milieux psychédéliques, rien ne permet donc de les ériger en catalyseurs universels de transformations positives.

Contre une hiérarchie morale des psychotropes

En raison de leur faible toxicité et de la rareté de cas documentés d’addiction à ces substances, les psychédéliques sont parfois séparés des autres psychotropes. Le neuroscientifique américain Carl Hart critique ainsi la distinction entre de « bonnes drogues » (les psychédéliques) et de « mauvaises drogues » (opioïdes, stimulants), qui nourrit une rhétorique stigmatisante légitimant des politiques répressives discriminatoires qui touchent particulièrement les populations racisées et précarisées.

Réserver un traitement de faveur aux seuls psychédéliques dans les débats sur la réforme des stupéfiants sur la base de ce supposé exceptionnalisme serait en effet très préjudiciable. Rappelons qu’utilisés avec des connaissances adéquates, et malgré un marché illégal sans contrôle qualité, la majorité des usages de stupéfiants – héroïne ou crack compris – sont considérés comme « non problématiques », c’est-à-dire sans dommages majeurs pour la santé, les relations sociales ou le travail. Selon le « Tableau général de la demande et de l’offre de drogues. Office des Nations unies contre la drogue et le crime » (ONU, 2017, ONUDC), à l’échelle mondiale, la proportion des personnes qui consomment des drogues et qui souffriraient de troubles liés à cet usage serait d’environ 11 %.

Il faut de surcroît rappeler que la prise récréative ou expérientielle de psychédéliques comporte des risques : exacerbations psychiatriques chez des sujets vulnérables, reviviscence de traumas, expérience très intense dénuée de sens, dépersonnalisation, mais également interactions dangereuses avec d’autres médicaments, importance des techniques de set and setting qui visent à sécuriser l’expérience (set signifiant « prendre en compte le bien-être psychique de la personne » et setting correspondant au cadre de l’expérience).

Il s’agit de faire connaître ces risques aux usagers afin que ces derniers puissent consommer de manière plus sûre, selon les principes de la réduction des risques.Présenter ces substances comme différentes des autres psychotropes ne peut avoir qu’un effet délétère en minimisant la perception de ces risques.

La nécessité d’une lente et rigoureuse évaluation des psychédéliques

La généralisation de l’usage de psychédéliques en thérapie ne pourra se faire qu’au prix d’une lente et rigoureuse évaluation de leurs bénéfices, mettant au cœur de la pratique le bien-être et l’accompagnement au long cours des patients. Ce modèle suppose des prises de décisions politiques pour financer et rembourser un tel dispositif, mouvement à l’opposé de ce que nous observons actuellement dans le champ de la santé.

Les psychédéliques ne sont pas des produits d’exception. Ils doivent être intégrés à une réflexion plus large et nuancée sur l’évolution de nos représentations de l’ensemble des psychotropes, de leurs usages médicaux à ceux ayant une visée exploratoire ou de plaisir, informée par la science plutôt que par des paniques morales, des enjeux politiques ou des phénomènes de mode.

The Conversation

Zoë Dubus est membre fondatrice de la Société psychédélique française

03.02.2026 à 15:30

JO Milan-Cortina 2026 et Alpes 2030 : qui sont les « éléphants blancs » ?

Matthieu Llorca, Maitre de conférences-HDR en économie, spécialsé en politiques économiques, banque-finance et économie du sport, Université Bourgogne Europe
Concrètement, comment le CIO et les pays hôtes répondent-ils à la problématique des « éléphants blancs », ces mégaprojets coûteux pour les collectivités ?
Texte intégral (1785 mots)
Le comité des JO de Milan-Cortina 2026 revendique la réutilisation de 85 % d’infrastructures existantes. TinaGutierrez/Shutterstock

Les Jeux olympiques d’hiver à Milan-Cortina en 2026 puis dans les Alpes françaises en 2030 font resurgir la problématique des « éléphants blancs ». Ces mégaprojets, souvent des équipements sportifs et des infrastructures de mobilité, amènent plus de coûts que de bénéfices à l’État et aux collectivités. Alors, concrètement, comment le Comité international olympique et les pays hôtes y répondent-ils ?


Les équipements sportifs mobilisés lors des Jeux olympiques (JO) d’hiver font l’objet de multiples débats, concernant leurs coûts économiques, leurs impacts environnementaux et leurs usages post-JO. Pour répondre à ces critiques, le Comité international olympique (CIO) prône l’usage de sites temporaires ou existants (héritages de Jeux passés) à la construction de nouvelles installations temporaires.

Au cours des Jeux d’hiver du XXIe siècle et ceux à venir de 2026 et de 2030, les controverses sur les sites sportifs – surcoûts, retards, etc. – portent sur le saut à ski, les pistes de bobsleigh, le patinage de vitesse et artistique. Ces quatre sports ont toujours été présents aux Jeux d’hiver, depuis la première édition à Chamonix 1924.

Les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 coûteront 4 milliards d’euros à la charge de la Simico, l’agence publique chargée des infrastructures, pour la construction et rénovation des sites sportifs et infrastructures de transport, et autour de 1,7 milliard d’euros pour le Comité d’organisation des Jeux olympiques (COJO), soit un total provisoire de 5,7 milliards d’euros.

Ces mégaprojets appelés « éléphants blancs » font craindre des coûts exorbitants pour les pays hôtes et les collectivités locales, sans bénéfices à long-terme. Selon la professeur d’architecture et d’urbanisme Juliet Davis, « ils représentent des infrastructures sportives coûteuses, construites pour les Jeux, qui deviennent obsolètes, sous-utilisées, voire laissées à l’abandon, faute d’utilité ou de planification adéquate, et qui sont un fardeau financier pour les villes hôtes des Jeux ».

Décryptage avec les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 et des Alpes françaises 2030.

Quatre sites abandonnés entre 2002 et 2018

De 2002 à 2018, seuls quatre sites abandonnés sont recensés : à Turin 2006, le site de saut à ski de Pragelato et la piste de bobsleigh/luge de Cesanatorinese, à Pyeongchang en 2018, le centre de ski alpin de Jeongseon et l’ovale de patinage de vitesse de Gangneung. Sur un total de 67 sites permanents, seul 6 % sont désertés entre 2002 et 2018 contre 11,4 % pour l’ensemble des Jeux d’hiver organisés entre 1924 et 2018.

En d’autres termes, la part des « éléphants blancs » parmi les infrastructures sportives des Jeux d’hiver a diminué d’environ quatre points de pourcentage au cours des Jeux du XXIe siècle. De telles controverses persistent à l’occasion des JO de Milan-Cortina 2026, qui se basent sur 85 % d’infrastructures existantes, soit 11 sites sur 13, et des prochains qui se dérouleront dans les Alpes françaises 2030.

Choix politiques

Un premier débat porte sur la sélection des sites retenus dans le dossier de candidature et proposés par le Comité d’Organisation des Jeux Olympiques (COJO). Ces derniers peuvent faire l’objet d’arbitrage et de modification par rapport au projet initial.

Dans le cas des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026, la construction d’une nouvelle piste de bobsleigh à Cortina a suscité des débats. Le coût est estimé à 120 millions d’euros, soit une hausse de 50 % par rapport au budget initial de 61 millions d’euros. L’Italie dispose pourtant d’une piste homologuée à Cesana, certes inutilisée depuis 2011, mais qui peut être rénovée à moindre coût, pour environ 30 millions d’euros minimum.

Le choix de construire une nouvelle piste de bobsleigh est purement politique, au détriment de la contrainte environnementale et budgétaire. Si le Comité international olympique (CIO) envisageait une délocalisation, le comité Milan-Cortina 2026 a refusé ce choix avec l’objectif de garder l’intégralité des sites sportifs sur le sol italien ; une décision soutenue par le gouvernement de Giorgia Meloni.

Cartographie des sites olympiques et paralympiques de Milan-Cortina 2026 (actualité en 2023). Milan-Cortina 2026

Outre la piste de bobsleigh, le choix du site du patinage de vitesse a fait l’objet de modifications par rapport au site prévu dans le dossier de candidature. Baslega di Pine a été écarté en raison de son coût, mais sera construit pour les Jeux olympiques d’hiver de la Jeunesse 2028 de Dolomiti Valtellina. Le site temporaire au parc des Expositions de la Fiera Milano a été retenu pour les JO de Milan-Cortina, pour un coût de 20 millions d’euros.

Le site de patinage de vitesse de Lingotto fut à un moment évoqué, avant d’être rejeté par le COJO et la ville de Milan, pour des motifs politiques et de rivalité régionale entre les provinces du Piémont et de Lombardie.

Relocalisation et délocalisation

De nombreux équipements sportifs font l’objet de retard, comme le site de Livigno, hôte des épreuves de snowboard, dont le système de neige artificielle n’était pas encore terminé, en raison d’autorisations administratives en retard concernant le remplissage du réservoir.


À lire aussi : Pourquoi la construction des villages JO de Paris 2024 fut une réussite


Il en est de même pour les JO d’hiver dans les Alpes françaises en 2030, dont la sélection définitive des sites sportifs n’est toujours pas annoncée. Isola 2000, initialement prévu dans le dossier de candidature pour accueillir les épreuves de skicross et de snowboardcross, se voit retirer l’organisation de ces deux épreuves au profit de Montgenèvre. De même, Méribel, qui avait accueilli avec Courchevel l’organisation des championnats du monde de ski alpin 2023, était prévu pour organiser, sur ce même modèle, les épreuves de ski alpin féminin. Val-d’Isère est réintroduite en juillet 2025 dans la carte des sites olympiques des Jeux 2030 pour organiser les épreuves féminines de ski alpin, au détriment de Méribel qui s’est désisté.

Contrairement aux JO de Milan-Cortina 2026 qui aurait pu privilégier pour la piste de bobsleigh les sites à l’étranger d’Innsbruck-Igls, les Jeux des Alpes françaises seront les premiers à délocaliser un site sportif, celui de patinage de vitesse, dans un pays voisin. La sélection finale n’est toujours pas annoncée, mais le choix des organisateurs portera entre le site d’Heerenveen aux Pays-Bas ou celui de Turin, hôte des Jeux d’hiver 2006.

Modifications coûteuses

De telles modifications entre les sites sportifs initialement sélectionnés dans le projet de candidature et ceux finalement retenus ne font que contribuer à une augmentation des coûts des Jeux et à remettre en cause leur sobriété, annoncée par les organisateurs. Par exemple, le comité des Alpes françaises 2030, qui annoncent les Jeux les moins chers de l’histoire et les plus sobres.

De l’autre côté du prisme, la question de l’utilisation des sites après les Jeux olympiques vient d’être analysée. 86 % de tous les sites permanents utilisés pour les Jeux olympiques depuis Athènes en 1896, et 94 % des sites datant du XXIe siècle, seraient encore utilisés aujourd’hui.

The Conversation

Matthieu Llorca est membre du think tank Spirales Institut

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