07.04.2026 à 12:10
Le vrai du faux du chômage : 4 idées reçues qui brouillent le débat public
Texte intégral (1856 mots)

L’Insee a récemment publié les chiffres du chômage et estime que les « chômeurs » représentent 7,9 % de la population active. Vous avez certainement déjà lu ou entendu ce genre d’annonce. Mais, savez-vous vraiment ce que cela signifie ? Car, derrière les chiffres et les formules choc, le chômage est un phénomène complexe. Pour mieux le comprendre, je le définis et déconstruis 4 croyances répandues.
Les statistiques s’appuient le plus souvent sur la définition du chômage au sens du Bureau International du Travail (BIT). Une personne est au chômage si elle a 15 ans ou plus et répond à 3 conditions :
N’a pas occupé d’emploi durant une semaine de référence ;
Est disponible pour occuper un emploi dans les 2 semaines ;
A cherché activement un emploi pendant les 4 dernières semaines, ou bien en a trouvé un qui commence dans moins de 3 mois.
Cette définition permet de comparer les pays sur une statistique standardisée. Par exemple, en France (hors Mayotte), il y a environ 2 500 000 personnes au chômage.
Cependant, dès que l’un de ces critères manque, la personne n’est pas au chômage. Par exemple, une personne qui aurait travaillé une dizaine d’heures dans la semaine pour garder des enfants, qui ne sait pas si elle sera rappelée la semaine suivante, n’est techniquement pas au chômage, alors qu’elle peut se vivre et être vue comme telle.
Plutôt que de s’appuyer sur une définition restrictive, France Travail compte les personnes inscrites à l’organisme : les demandeurs et demandeuses d’emploi. Au quatrième trimestre 2025, en France hors Mayotte, 7 556 600 personnes sont inscrites à France Travail. Il y a une différence avec le nombre de personnes au chômage, car les demandeurs et demandeuses d’emploi ne sont pas forcément au chômage (et inversement). En effet, 2 404 900 demandeurs d’emploi ont un emploi, mais doivent quand même en chercher un.
Les personnes inscrites à France Travail ne sont donc pas forcément au chômage. Certaines ont déjà un emploi, et sont inscrites pour chercher un meilleur emploi ou pour compléter leurs revenus via des allocations chômage.
1 personne sur 3 inscrite à France Travail a déjà un emploi
Première conséquence : 1 personne inscrite à France travail sur 3 a déjà un emploi. Ces emplois sont surtout des temps partiels subis. 3 personnes en CDD/intérim sur 4 ne l’ont pas choisi ; 1 personne en CDI à temps partiel sur 2 souhaite réaliser plus d’heures.
Pourquoi ont-elles accepté ces emplois ? Une raison tient peut-être au fait qu’il n’y a pas d’emplois pour tout le monde, car seuls 441 300 emplois sont estimés « vacants » (un poste est créé, ou bien est déjà occupé, mais va bientôt se libérer, et un recrutement est en cours). Il y a donc 1 emploi vacant pour entre 5 et 6 personnes au chômage ; et 1 emploi vacant pour 13 demandeurs d’emploi qui doivent en chercher un.
La seule logique comptable ne suffit pas. Il faudrait aussi regarder si les personnes ont les compétences pour occuper ces emplois, habitent où ces emplois sont, ou veulent occuper ces emplois. Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu’il n’y a pas d’emplois, je dis qu’il n’y en a pas pour tout le monde.
1 058 € net mensuel d’indemnisation moyenne
Le chômage ne dépend pas uniquement des personnes sans emploi, mais aussi de la société et de la conjoncture économique. Autrement dit, c’est un risque social normal, tellement normal qu’au moins 1 personne sur 2 a vécu le chômage à 50 ans. En France, les personnes doivent s’assurer contre ce risque en contractant une assurance chômage obligatoire, prélevée sur leur salaire super brut, pour leur apporter une sécurité financière et psychologique.
Pour recevoir une allocation, une personne doit :
Avoir eu un emploi pendant au moins 6 mois sur les 24 derniers mois ;
Avoir perdu son emploi involontairement, par exemple être licenciée ou en fin de contrat ;
Rechercher activement un emploi.
Seules 4 personnes inscrites à France Travail sur 10 reçoivent une allocation chômage, en moyenne de 1 058 € net par mois. C’est peu, comparé au salaire minimum, qui est de 1 443 € net par mois (auquel peut s’ajouter une prime d’activité, pour une personne seule de 150 € à 200 € par mois). En répartition, 6 allocataires sur 100 reçoivent plus de 2 000 € net par mois, alors que 60 Français sur 100 gagnent plus de 2 000 € net par mois.
En conséquence, l’Insee estime que 1 personne au chômage sur 3 est en situation de pauvreté monétaire. Cela signifie que l’assurance chômage est un amortisseur précieux pour payer ses dépenses contraintes (loyer, nourriture, école…). Mais, qu’elle est loin d’être ultra généreuse dans sa couverture et son montant. Si l’on se compare aux autres pays d’Europe, l’indemnisation française est même légèrement inférieure à la moyenne.
9 demandeurs d’emploi sur 10 cherchent un emploi
Malgré le fait qu’il n’y ait pas d’emploi pour tout le monde, les personnes sans emploi sont très majoritairement en recherche active. En 2016, Pôle emploi a contrôlé au hasard la recherche d’emploi de 45 870 demandeurs et demandeuses d’emploi. Sur 100 personnes contrôlées, 88 cherchaient activement un emploi et 12 étaient radiées.
France Travail a reproduit l’exercice en 2023, en réalisant 136 084 contrôles aléatoires, et a trouvé des statistiques comparables. La conclusion : même s’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde, les personnes inscrites à France Travail cherchent très majoritairement activement un emploi.
En miroir, ces chiffres signifient qu’une personne sur 10 ne cherche pas vraiment un emploi, alors qu’elle le devrait. Ce qui m’amène à vous parler de la fraude aux allocations chômage.
390 000 à 690 000 personnes ne demandent pas leurs allocations chômage
Début 2026, Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, mettait en avant l’idée que les personnes au chômage frauderaient et déclarait souhaiter suspendre les allocations chômage en cas de « suspicion sérieuse de fraude. »
Il annonce que le montant des fraudes détectées était en 2025 de 146 millions d’euros. En comparaison, en 2024 (les chiffres de 2025 ne sont pas encore sortis), l’Unédic a dépensé 36 617 657 070 € (36 milliards d’euros) d’indemnisations. Cela signifie que la fraude représente 0,40 % du total des allocations.
À l’opposé, environ 1 personne sur 3 avec des droits à l’assurance-chômage ne les a pas demandés. Cela représente entre 390 000 et 690 000 personnes qui ont cotisé, mais ne demandent pas leurs allocations. Il est difficile de savoir la somme que cela représente, mais il est sûr que cela représente un montant bien supérieur aux fraudes.
Pourquoi déconstruire ces idées reçues
La France connaît des élections importantes en 2026 et 2027. Il est donc important de déconstruire les idées reçues du chômage, pour un débat démocratique éclairé.
Les politiques de l’emploi récemment menées ont réduit le chômage, mais elles ont aussi créé du sous-emploi à temps partiel, en horaires décalés, en apprentissage, ou de micro-entrepreneurs, qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté.
Entre 2014 et 2025, le taux d’emploi a augmenté et le taux de pauvreté monétaire aussi. En conséquence, le problème du chômage n’est pas les chômeurs, mais la création d’emplois de qualité, accessibles et à temps plein, qui ouvrent des droits et des protections sociales.
Il faut donc passer de l’objectif du « plein emploi » à l’objectif du « bon emploi », car « le travail paie plus que l’assistance » mais que « travailler ne garantit pas la sortie de la pauvreté. » Poser ces sujets ne tranche pas les désaccords politiques, mais permet de les formuler à partir du réel.
Charly Marie a reçu des financements de l'ANRT pour sa thèse de doctorat, réalisée en contrat CIFRE avec Pôle emploi / France Travail. Charly Marie a travaillé quatre ans pour Pôle emploi / France Travail, ne travaille plus pour France Travail, et intervient régulièrement pour des structures accompagnant les personnes au chômage.
07.04.2026 à 11:16
Endométriose : une maladie longtemps ignorée malgré des symptômes décrits depuis l’Antiquité
Texte intégral (2152 mots)

Douleurs pelviennes intenses, règles très douloureuses, infertilité… ces symptômes liés à l’endométriose figuraient déjà dans les textes médicaux dès l’Antiquité. Pourtant cette maladie qui touche 10 % des femmes en âge de procréer est longtemps restée ignorée. En cause : la longue histoire des représentations médicales et sociales de la douleur féminine.
Avoir très mal pendant ses règles. Être épuisée en permanence. Souffrir lors des rapports sexuels ou présenter des troubles digestifs inexpliqués. Pour des millions de femmes, ces symptômes font partie du quotidien. Pourtant, ils restent encore trop souvent minimisés, voire considérés comme « normaux ». Derrière ces douleurs, se cache parfois une maladie fréquente, mais longtemps ignorée : l’endométriose.
On estime aujourd’hui que l’endométriose concerne environ une femme sur dix en âge de procréer dans le monde, soit près de 190 millions de femmes. En France, cela représenterait environ deux millions de personnes. Le délai moyen entre l’apparition des premiers symptômes et le diagnostic reste estimé entre sept et dix ans dans de nombreux pays.
Pour comprendre ce retard, il faut revenir sur la longue histoire des représentations médicales et sociales de la douleur féminine.
Une souffrance connue depuis l’Antiquité
Contrairement à une idée répandue, l’endométriose n’est pas une maladie récente. Si son identification en tant qu’entité médicale distincte est relativement moderne, des descriptions de symptômes compatibles – douleurs pelviennes intenses, règles très douloureuses, infertilité – figurent déjà dans les textes médicaux de l’Antiquité.
Les premières références apparaissent dans des papyrus médicaux égyptiens datant d’environ 1855 avant notre ère. Dans la Grèce antique, les écrits du Corpus hippocratique, attribués à Hippocrate (Vᵉ–IVᵉ siècle av. n. è.), décrivent des troubles gynécologiques marqués par des douleurs menstruelles sévères, des saignements anormaux et des difficultés à concevoir.
Ces symptômes étaient alors interprétés à travers la théorie de l’« utérus errant », selon laquelle un utérus supposé mobile serait à l’origine de troubles physiques et psychiques. Si cette explication était erronée, elle témoigne néanmoins d’un constat ancien : la souffrance des femmes était observée, mais comprise à travers des cadres philosophiques et culturels, en l’absence de connaissances biologiques.
L’« hystérie », ou la confusion entre symptômes corporels et représentations du féminin
Au fil des siècles, cette lecture s’est prolongée. Les douleurs gynécologiques ont été largement perçues comme une fatalité féminine, et souvent interprétées comme l’expression d’un déséquilibre moral ou psychologique.
Le terme d’« hystérie », dérivé du grec hystera (« utérus »), s’inscrit dans cette histoire longue, marquée par une confusion persistante entre symptômes corporels et représentations sociales du féminin. Cette approche a durablement influencé la manière dont les plaintes des femmes ont été prises en compte et explorées sur le plan médical.
De la suspicion à la reconnaissance médicale
Un tournant s’opère à la fin du XIXe siècle. Dans les années 1860, le pathologiste Karl von Rokitansky décrit, lors d’examens anatomopathologiques, des lésions contenant un tissu glandulaire ressemblant à la muqueuse utérine, localisé en dehors de la cavité utérine. Ces observations constituent la première description morphologique de ce qui sera plus tard identifié comme l’endométriose.
Au début du XXe siècle, le gynécologue américain John A. Sampson franchit une étape supplémentaire. Entre 1921 et 1927, il introduit le terme d’« endométriose » et propose une première conceptualisation de la maladie comme entité clinique distincte.
Il avance l’hypothèse des menstruations rétrogrades, suggérant un reflux de cellules endométriales vers la cavité abdominale. Bien que cette hypothèse demeure aujourd’hui l’un des cadres explicatifs majeurs, elle ne permet pas à elle seule de rendre compte de l’ensemble des formes et des localisations de la maladie.
Ces travaux posent les bases de la compréhension moderne de l’endométriose. Pourtant, ils ne s’accompagnent pas immédiatement d’une amélioration de la prise en charge. Pendant une grande partie du XXe siècle, la maladie reste perçue comme peu sévère, tandis que les douleurs menstruelles continuent d’être largement banalisées.
Une maladie chronique longtemps invisibilisée
Longtemps appréhendée essentiellement sous l’angle anatomopathologique, l’endométriose a progressivement été reconnue, au fil des dernières décennies, comme une maladie chronique associée à des phénomènes inflammatoires. Cette évolution des connaissances a permis de mieux comprendre l’ampleur de ses manifestations cliniques : douleurs sévères, fatigue persistante, troubles digestifs et urinaires, altération importante de la qualité de vie et, parfois, infertilité.
Malgré ces avancées, l’errance diagnostique demeure importante. Elle s’explique à la fois par la grande hétérogénéité des symptômes et par la persistance de représentations sociales autour des règles et de la douleur féminine.
De nombreuses études montrent que les patientes rapportent avoir longtemps entendu que leurs douleurs étaient « normales » ou attribuées au stress ou à l’anxiété, contribuant ainsi à retarder l’accès au diagnostic et à une prise en charge adaptée.
Une histoire toujours en cours
Au cours des deux dernières décennies, la prise en charge de l’endométriose a connu une évolution notable. Les progrès de l’imagerie médicale, notamment de l’IRM et de l’échographie spécialisée, ont permis d’améliorer le diagnostic des formes complexes, tandis que les stratégies thérapeutiques se sont diversifiées, avec une attention croissante portée à la qualité de vie.
En France, cette évolution s’est accompagnée d’une reconnaissance institutionnelle accrue, en particulier avec la mise en place, en 2022, de la Stratégie nationale de lutte contre l’endométriose qui vise à améliorer le diagnostic précoce, structurer les parcours de soins, renforcer la formation des professionnels de santé et soutenir la recherche.
Si ces avancées ont profondément transformé la compréhension et la prise en charge de la maladie, de nombreux défis persistent. Les recherches actuelles s’attachent notamment à mieux comprendre les trajectoires douloureuses précoces et à intervenir plus en amont, avec l’objectif de dépasser une logique strictement curative pour envisager, à terme, des stratégies de prévention.
Un projet de recherche sur les règles douloureuses dès l’adolescence
Dans cette perspective, le projet de recherche PRECURSOR, qui sera prochainement lancé en France, s’intéresse aux règles très douloureuses dès l’adolescence.
Son objectif est d’évaluer si une prise en charge précoce associant plusieurs approches pourrait permettre de prévenir l’apparition de douleurs pelviennes chroniques et, à plus long terme, réduire le risque de développer une endométriose. Des adolescentes concernées par des douleurs menstruelles sévères seront prochainement invitées à participer à cette étude.
À lire aussi : Endométriose chez les adolescentes : une prise en charge précoce est nécessaire
L’histoire de l’endométriose éclaire ainsi les enjeux persistants, pour les systèmes de santé, de l’identification et de la prise en charge des douleurs féminines, qui demeurent un sujet central de santé publique.
Nadjib Mohamed Mokraoui a reçu des financements de Fondation pour la Recherche Médicale; Fondation Apicil; Fondation pour la Recherche sur l'Endométriose; Association Endofrance
07.04.2026 à 10:46
Gen Z : Non, la quête de sens n’est pas la priorité pour les jeunes peu qualifiés. Oui, l’argent reste un facteur important
Texte intégral (1556 mots)

La génération Z, née entre entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, n’est pas uniforme. Tandis que la quête de sens du travail est associée aux jeunes très qualifiés, le salaire reste un facteur important pour ceux de niveaux d’études inférieurs ou équivalents au baccalauréat. Car, au-delà des généralités, il est également question de milieux favorisés et défavorisés.
La question de l’emploi des jeunes est revenue dans l’actualité à la faveur de la proposition choc du Medef d’instaurer un « CDI jeunes » qui serait résiliable sans motif durant les premières années.
Cette proposition s’inscrit dans un contexte où le chômage des moins de 25 ans repart très fortement à la hausse – 21,5 % en France au 4e trimestre 2025 selon l’Insee. Une tendance qui contribue à rendre les jeunes, et notamment les moins qualifiés, encore plus vulnérables au moment de leur insertion professionnelle.
Dans le but de mieux comprendre le rapport au travail des jeunes peu qualifiés, nous avons réalisé une étude auprès de ces jeunes (2 421 répondants) qui présentent la particularité d’être accompagnés par les missions locales de Normandie.
Qui sont les jeunes peu qualifiés ?
L’Observatoire des inégalités (2025) rappelle que « l’insertion professionnelle reste très inégalitaire, et [que] la stabilité du contrat de travail comme le niveau de qualification conditionnent fortement le rapport au travail ».
Les difficultés liées à l’insertion professionnelle sont bien réelles pour les moins diplômés. En 2023, « parmi les jeunes diplômés au plus du baccalauréat et sortis de formation initiale depuis un à quatre ans, le taux de chômage atteint 22 %, contre 9 % parmi les diplômés du supérieur », selon l’Insee. Ces jeunes constituent donc une population particulièrement vulnérable au moment d’entrer sur le marché du travail.
En pratique, cette vulnérabilité est souvent corrélée au milieu social d’appartenance. Selon le portrait social 2025 de l’Insee,
« parmi les 25-34 ans, en 2024, 15 % des enfants d’ouvriers n’ont aucun diplôme ou uniquement le brevet, contre 2 % des enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures ».
La même étude précise que
« 41 % des enfants d’ouvriers possèdent un diplôme du second degré professionnel (baccalauréat professionnel ou équivalent, CAP ou BEP), contre 9 % des enfants de cadres ».
Ces inégalités sociales de parcours se prolongent dans l’enseignement supérieur : 83 % des 25-34 ans, enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures, sont diplômés du supérieur contre 37 % des enfants d’ouvriers. Les jeunes issus d’un milieu social défavorisé ont donc plus de risques de faire partie de la population des jeunes peu qualifiés.
Seuls 7,5 % des jeunes peu qualifiés sensibles aux engagements RSE
Une étude Ipsos/BCG/CGE menée en 2021 auprès de 2 242 étudiants et alumni de grandes écoles montre que les jeunes seraient prêts à prendre des postes moins bien payés, voire plus précaires, mais davantage porteurs de sens. Une autre étude BVA pour la Fondation Jean-Jaurès et la Macif (1 000 Français de 18 à 24 ans, décembre 2021) fait apparaître que l’entreprise idéale de ces jeunes est celle qui s’implique dans les problématiques sociétales telles que l’environnement (29 %).
Notre enquête portant sur la population spécifique des jeunes peu diplômés invite à nuancer ces résultats : moins de 11 % déclarent être attachés à exercer un emploi ayant du sens alors que 42 % estiment que le salaire est un facteur important.
À peine 7,5 % d’entre eux se disent sensibles aux engagements sociétaux et environnementaux des entreprises (RSE) et à peine 2 % expriment le désir d’exercer un emploi qui leur permettrait d’avoir un impact sur la société. Ces résultats soulignent que les jeunes peu qualifiés ont des valeurs et des problématiques spécifiques qui sont bien différentes de celles des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur.
Comment l’expliquer ? Compte tenu de leurs difficultés à s’insérer durablement sur le marché du travail, la quête de sens ou les enjeux sociétaux et environnementaux ne constituent pas des enjeux prioritaires à court terme. Place, pour eux, au pragmatisme.
Moyens financiers insuffisants
Le processus de recrutement doit être l’occasion d’établir une véritable relation de confiance avec ce public des jeunes peu qualifiés. Celle-ci implique une politique de ressources humaines résolument orientée vers l’égalité des chances et l’inclusion. L’enjeu : favoriser la diversité des profils sans chercher à opposer les jeunes entre eux, qu’ils soient très diplômés ou pas. Objectivement, il convient de noter que, dans la population des jeunes peu qualifiés, la non-poursuite des études n’est pas toujours un choix assumé, mais plutôt la résultante de moyens financiers insuffisants.
Notre étude montre clairement que ces jeunes ne supportent plus cette image dégradée que l’on peut avoir d’eux dans leur rapport au travail. Ils ont souvent l’impression qu’il existe à leur encontre des préjugés négatifs qui peuvent parfois prendre la forme de stéréotypes et, à cet égard, leur position est sans appel :
« Arrêtez de discréditer notre génération concernant l’efficacité au travail, j’entends quasiment tous les jours que les jeunes ne savent plus travailler, c’est très démotivant », témoigne un jeune interviewé.
D’où la récurrence des sentiments de démotivation, de découragement vis-à-vis du monde du travail, voire d’exclusion.
Respect, bienveillance et accompagnement
La confiance doit impérativement être renouée avec les employeurs, d’autant que 60 % des jeunes peu qualifiés sont parfaitement conscients de la nécessité de faire leurs preuves pour réussir dans la vie professionnelle.
Encore faut-il leur manifester des actes de confiance. Pour ce faire, notre étude montre que le triptyque respect (ne pas les juger, être à l’écoute de leurs aspirations), bienveillance (admettre le doit à l’erreur, donner des feed-back constructifs) et accompagnement (s’engager dans un processus de développement des compétences) représente des valeurs importantes.
À lire aussi : « L’emprise scolaire » : les diplômes ont-ils trop de poids sur nos vies ?
Ces savoir-faire relationnels apparaissent comme des déterminants clés à l’attractivité organisationnelle vis-à-vis de cette population spécifique. Une fois intériorisés et mis en pratique par les membres de l’organisation et à commencer par les managers, ces comportements seront alors plus enclins à favoriser le développement des compétences purement techniques de ces jeunes.
Au-delà de ces questions de gestion des ressources humaines (GRH), on peut se demander si le sujet de l’employabilité des jeunes peu qualifiés ne constituerait pas, plus globalement, un enjeu de société. Dans cette acception, l’entreprise aurait aussi un rôle sociétal. Comme le souligne le sociologue François Dubet :
« Il n’est pas acceptable que, pour l’essentiel, les futures élites soient issues des élites et que les jeunes voués aux emplois les plus pénibles et les moins bien payés naissent dans les classes les moins favorisées. »
Jean-François Garcia a obtenu un financement de la part des Missions Locales de Normandie dans le cadre de son étude portant sur le rapport au travail des jeunes peu qualifiés.