24.03.2026 à 17:04
« Guerre asymétrique » : une formule récente pour un phénomène plurimillénaire
Texte intégral (3318 mots)

La guerre asymétrique, formule devenue omniprésente depuis quelques décennies dans les analyses des conflits contemporains, est en réalité un phénomène aussi ancien que la guerre elle-même. Partout, toujours, des belligérants moins puissants que leurs adversaires ont cherché à employer les moyens les plus variés pour venir à bout de leurs ennemis plus nombreux et mieux équipés.
L’asymétrie fait désormais partie du vocabulaire des états-majors et des autorités politiques engagées sur des théâtres extérieurs. Les publications sur le sujet se sont également fortement multipliées depuis quelques années, et la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a confirmé, depuis février 2026, l’importance de ce phénomène.
Le terme est désormais tellement utilisé qu’on en oublierait presque qu’il était, il y a encore quelques années, totalement inconnu du grand public, et à peine mentionné dans les cercles d’experts. La situation a fortement changé avec ce que de nombreux observateurs qualifient de période post-guerre froide, née sur les ruines du World Trade Center en septembre 2001, et en marge de la guerre contre le terrorisme et des conflits de basse intensité opposant des puissances à des acteurs beaucoup plus faibles, qu’ils soient étatiques ou non.
Pourtant, ce type de conflit est bien plus ancien que les interventions des forces des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003.
Définition de la guerre asymétrique
Étymologiquement inscrite dans la négation, l’asymétrie est indissociable de la symétrie, mais aussi de la dissymétrie, moins souvent évoquée, dont elle se distingue cependant assez nettement. La symétrie caractérise la « juste proportion », notamment en matière d’architecture. Ainsi, la symétrie suppose au moins deux éléments pouvant être comparés. L’asymétrie est l’absence volontaire de symétrie, et la dissymétrie est un défaut de symétrie – généralement par erreur, mais cela peut être volontaire dans certains cas. Dans ces conditions, l’asymétrie semble plus catégorique que la dissymétrie, car la « juste proportion » y est absente et ne peut pas être corrigée.
Au niveau stratégique, la symétrie est perçue comme le combat à armes égales ; la dissymétrie est la recherche par l’un des combattants d’une supériorité qualitative et/ou quantitative (on parle ici de « stratégie du fort au faible ») ; et l’asymétrie correspond à la démarche inverse, qui consiste à exploiter toutes les faiblesses de l’adversaire pour être le plus nuisible possible.
En s’appuyant sur le constat d’un déséquilibre capacitaire, l’asymétrie est donc une stratégie du faible au fort qui consiste à refuser les règles du combat imposées par l’adversaire et à contourner ses forces, rendant ainsi toutes les opérations totalement imprévisibles.
Cela suppose à la fois l’utilisation de forces non prévues à cet effet et surtout insoupçonnables (comme les civils) ; d’armes contre lesquelles les moyens de défense ne sont pas toujours adaptés (dernièrement, les drones) ; de méthodes situées hors du cadre de la guerre conventionnelle (guérilla, terrorisme) ; de lieux d’affrontement imprévisibles (centres-villes, lieux publics) ; et de l’effet de surprise, cette dernière caractéristique étant sans doute la plus importante, car elle permet de réduire le déséquilibre entre les belligérants.
Employant des moyens techniquement simples, l’asymétrie peut ainsi être assimilée à l’« arme du pauvre », dans la mesure où elle permet à de multiples acteurs ne disposant que de moyens très limités d’avoir une capacité de nuisance totalement disproportionnée.
Il est également possible que des acteurs puissants optent délibérément pour une stratégie de guerre asymétrique, confondant même ce concept avec celui de « génie militaire », comme si celui-ci supposait finalement le triomphe au-delà de toutes les espérances, le niveau des forces engagées étant très faible en comparaison aux résultats obtenus. Dès lors qu’elle peut être privilégiée par le faible comme par le fort, la guerre asymétrique est ainsi une ruse déployée à une échelle pouvant varier.
Alternative par défaut ou par choix à une confrontation frontale dite traditionnelle, et réponse à la recherche de dissymétrie par les puissants, la guerre asymétrique se généralise. Compte tenu de l’improbabilité de guerres entre les grandes puissances et de l’implication quasi systématique de ces dernières dans des confrontations entre des acteurs plus faibles, la question de savoir si tous les conflits contemporains sont par nature des guerres asymétriques mérite a minima d’être posée.
La stratégie du faible au fort
La notion de guerre asymétrique trouve dans l’histoire de multiples exemples de sa mise en application, tant au niveau stratégique que tactique.
Sur tous les continents, de nombreux cas nous permettent de vérifier en grandeur nature les résultats obtenus par le choix de l’asymétrie dans des conflits armés. Détail important, il convient de noter que les moyens asymétriques ont été utilisés à la fois par des États et par des groupes non étatiques, quelle que soit leur importance. Mais une chose est certaine : l’asymétrie n’est pas un fait nouveau.
Les empires ne purent s’y soustraire – les barbares qui pillèrent Rome et les révoltés à plusieurs époques dans l’histoire de Chine disposaient de moyens nettement inférieurs à ceux de leurs adversaires – et certaines grandes batailles offrirent même l’occasion aux faibles de vaincre les forts là où les rapports de force ne leur laissaient a priori pas la moindre chance – la victoire écrasante des Anglais sur la chevalerie française à Azincourt en 1415 est sans doute l’exemple le plus significatif, mais il n’est pas isolé.
De manière répétitive et sur des théâtres très différents, on relève la même équation : là où les empires, les royaumes les plus riches et les plus puissants ont voulu exploiter leur supériorité pour s’imposer durablement, leurs adversaires ont développé par défaut des stratagèmes leur permettant de contourner les moyens de cette puissance. C’est ainsi que, tout au long de l’histoire, se sont mises en place des guerres asymétriques, les adversaires étant au final rarement au même niveau.
Seules les batailles du XIXᵉ siècle, inaugurées lors des campagnes napoléoniennes et organisées sur les bases définies par Carl von Clausewitz (introduisant le concept de victoire écrasante en opposition aux « guerres en dentelle » des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles), et plus encore la Première Guerre mondiale ont été l’occasion d’assister à des guerres réellement symétriques, dans lesquelles les belligérants étaient de force presque égale et ne devaient leur victoire qu’à des circonstances particulières et/ou au génie tactique de leurs généraux. Parfois, ces batailles s’éternisaient, aucun des combattants n’étant en mesure de prendre le dessus, les tactiques et les moyens utilisés étant, approximativement, les mêmes de part et d’autre.
Les déséquilibres capacitaires hérités de la révolution industrielle, des guerres de colonisation et de la décolonisation marquèrent le retour de l’opposition du fort au faible (guerre dissymétrique), et l’utilisation par ce dernier de stratégies de contournement avec des résultats parfois surprenants pour y répondre (guerre asymétrique).
Les guerres d’Algérie et du Vietnam, la résistance à l’occupation soviétique de l’Afghanistan, l’opération en Somalie, la guerre de Tchétchénie ou encore la campagne menée au Kosovo – ou plus exactement les tactiques de camouflage et de leurres observées sur le terrain dans les rangs des forces serbes – sont des exemples plus récents de guerre asymétrique. Cette manière de faire la guerre est contraire aux règles chevaleresques au Moyen Âge, au respect des conventions sociales pendant les siècles modernes, et à une certaine idée de l’éthique et du droit de la guerre dans les périodes plus récentes. En clair, la guerre asymétrique fut longtemps diabolisée et assimilée en Occident à des pratiques indignes des États.
De la Bible aux Mongols, en passant par Sun Tzu
Dans la tradition occidentale, l’origine mythologique de l’asymétrie est cependant plus glorifiante, et peut être attribuée à l’épisode biblique du jeune David, triomphant du Philistin Goliath aux abords de Jérusalem. Face à un géant, disposant par ailleurs d’armes puissantes, le jeune berger s’est servi de son génie pour éviter le combat, utilisant une simple fronde et frappant mortellement son adversaire à la tête. Le rapport de force était totalement déséquilibré, et c’est pourtant le plus faible qui a triomphé. La Bible mentionne que, « ainsi, avec une fronde et une pierre, David fut plus fort que le Philistin ; il le terrassa et lui ôta la vie, sans avoir d’épée à la main ».
Ce combat symbolise la victoire de la bravoure face aux moyens, et de l’intelligence face à la force physique. Dès lors, les fidèles comprennent que, si la cause qu’ils défendent est juste, peu importe les moyens dont ils disposent, ils pourront parvenir à leurs fins pour vaincre leurs adversaires. Pour devenir roi, plus besoin d’être puissant, du moins au vu des critères traditionnels. Seuls comptent le génie et l’aptitude à vaincre n’importe quel type d’adversaire. L’asymétrie est ainsi perçue comme un moyen de récompenser les mérites quand la force brute ne le permet pas, mais elle n’est pas considérée comme un choix stratégique.
Tandis que l’asymétrie correspondait, dans la civilisation occidentale, à une intervention divine offrant la ruse au jeune David, s’est développée en Asie orientale une véritable pensée stratégique proposant l’asymétrie comme moyen de guerre. Au VIᵉ siècle avant notre ère, une époque où la Chine traversait la période chaotique dite des « royaumes combattants », Sun Tzu s’est penché sur les meilleurs stratagèmes permettant de limiter ses propres dégâts, tout en multipliant ceux de l’adversaire, même si celui-ci est plus fort. Sa pensée – dont l’objectif est de faire croire à l’adversaire qu’il maîtrise la situation de manière à pouvoir le duper plus facilement – s’est répandue en Asie orientale, puis progressivement dans le reste du monde.
Après l’œuvre de Sun Tzu, de nombreux autres théoriciens chinois se lancèrent dans la rédaction d’études sur la guerre. Shang Yang, contemporain de Sun Tzu, et sa guerre défensive, ou Sima Qian (fin du IIᵉ siècle avant notre ère) et ses biographies des généraux marquèrent ainsi l’histoire de la guerre dans la civilisation chinoise, avec la nécessité de miser sur les stratégies de contournement quand les conditions de la victoire ne sont pas remplies.
Pour les théoriciens chinois de la guerre, si la victoire reste l’objectif ultime, comme en Occident, les moyens pour y parvenir sont multiples, et passent notamment par la patience et l’analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de l’adversaire. Dès lors, même le faible a ses chances contre le fort, à condition de savoir refuser le combat quand celui-ci est perdu d’avance, et de porter ses attaques au bon moment et au bon endroit.
Sun Tzu fut également l’un des premiers stratèges à s’interroger sur « ce qu’il faut avoir prévu avant le combat », faisant des préparatifs et du renseignement l’une des clés de la victoire. Pour lui, un général doit savoir cinq choses avant de s’engager dans la bataille : 1) savoir s’il peut combattre et quand il faut cesser ; 2) savoir s’il faut engager peu ou beaucoup ; 3) savoir gré aux simples soldats autant qu’aux officiers ; 4) savoir mettre à profit toutes les circonstances ; 5) savoir que le souverain approuve tout ce qui est fait pour son service et sa gloire.
Ces différentes recommandations sont particulièrement entendues des acteurs asymétriques, qui comprennent qu’elles doivent impérativement être remplies, d’abord dans un but de survie, et le cas échéant afin de remporter le combat.
L’islam des premiers temps fut de son côté également caractérisé par la stratégie indirecte d’un peuple disposant de moyens rudimentaires, mais parvenant rapidement à vaincre ses adversaires et à étendre son influence. Les Mongols, face à un empire chinois infiniment plus peuplé et nettement plus avancé, mais aussi les Ottomans et les peuples d’Afrique, notamment face aux conquérants occidentaux, développèrent également des stratégies asymétriques avec des résultats spectaculaires.
De la guérilla aux conflits contemporains
C’est avec la guérilla et les théories qui y sont associées puis, plus récemment, avec le terrorisme transnational dont les puissances firent les frais que la guerre asymétrique est progressivement revenue en vogue en Occident.
De l’Espagne dominée par l’empire napoléonien à Che Guevara, en passant par Lawrence d’Arabie ou Mao Zedong, les moyens de guerre proposés dans le cadre de la guérilla sont totalement asymétriques. C’est en s’infiltrant au sein même des territoires adverses qu’ils obtiennent des succès, pas en s’attaquant frontalement à des forces armées supérieures en nombre et en matériel.
La guérilla s’est immédiatement imposée comme l’arme du faible, voire de l’inculte en matière militaire, face au soldat professionnel bien armé, bien entraîné et mené par un général instruit. La guérilla fut aussi et surtout théorisée, sur la base des expériences et des testaments de ces acteurs. Le plus célèbre de ces « nouveaux testaments » de l’asymétrie est incontestablement la Guerre de guérilla, écrit par Che Guevara en 1959, dans lequel est démontré qu’une armée populaire peut battre une armée régulière, quels que soient les moyens dont les « combattants de la liberté » disposent. Guevara considérait qu’il n’est pas nécessaire de s’appuyer sur une large base, mais qu’un petit foyer ou un petit groupe d’idéalistes en armes, établi loin des villes, peut entraîner l’adhésion de tous les mécontents et des révolutionnaires.
Le terrorisme peut-il de son côté être considéré comme une manifestation de guerre asymétrique ? Indiscutablement, l’invisibilité et le caractère imprévisible des attaques terroristes sont asymétriques, car ils se caractérisent par la faiblesse des moyens engagés. Le terrorisme transnational apparaît ainsi comme le degré ultime de la guerre asymétrique, car il s’intègre à l’intérieur même des sociétés qu’il combat, ce qui le rend d’autant plus difficile à détecter et à prévenir.
Le terrorisme transnational et le risque qu’il fait peser sur la sécurité dans les sociétés contemporaines fut à l’origine du regain d’intérêt pour les guerres asymétriques, et c’est sans surprise que, après 2001, ce concept a fait une entrée fracassante dans les réflexions des états-majors, au point d’inspirer des innovations stratégiques, comme la contre-insurrection déployée en Irak, avec des résultats mitigés mais qui confirment une nécessaire adaptation du fort aux pratiques du faible.
Un type de guerre qui n’est pas près de disparaître
La fin de la bipolarité a ouvert le champ à des formes de conflits restées relativement silencieuses tout au long du XXᵉ siècle, dans sa deuxième partie surtout, opposant des adversaires aux moyens limités, soit des États faibles, soit des acteurs non étatiques, et consacrant ainsi ce que certains analystes qualifièrent de « retournement du monde ». Ce regain de violence a poussé Washington, seule superpuissance rescapée de la guerre froide, à s’interroger sur les menaces dont les États-Unis (et par extension le « monde » dans son ensemble) pourraient désormais faire l’objet.
Dans un contexte marqué par une remise en cause de plus en plus prononcée de la puissance américaine, tant dans ses aspects politico-diplomatiques que militaires (les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan ont renforcé ce phénomène), la guerre asymétrique semble avoir de beaux jours devant elle et impacte ainsi considérablement les conflits contemporains. Le cas de l’opération menée par Israël et les États-Unis en Iran vient le confirmer.
Barthélémy Courmont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2026 à 17:04
Une arme de destruction massive contre les civils : une histoire de la guerre aérienne
Texte intégral (3649 mots)

En Ukraine, en Palestine ou dans le golfe Persique, la guerre aérienne est au centre des conflits contemporains. Expérimentée lors de la Grande Guerre et dans les colonies puis systématisée, sans succès, lors de la Seconde Guerre mondiale afin d’y mettre rapidement fin en faisant chuter les régimes bombardés, l’arme aérienne a cependant toujours été pensée comme une arme de destruction contre les populations civiles.
Depuis le 28 février 2026 et le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, les populations civiles sont les premières victimes du conflit. Le bilan s’élève déjà, a minima, à 2 000 personnes tuées, dont quelque 150 écolières de la ville de Minab, dans le sud du pays.
Cette situation n’est pas une exception. En effet, les conflits de ces dernières années – notamment en Ukraine et en Palestine – sont avant tout des guerres aériennes. À rebours de la rhétorique militariste qui affirme que les bombardements sont de plus en plus « précis », ces conflits s’inscrivent dans l’histoire de la guerre aérienne où ce sont, en premier lieu, les civils qui sont tués par les bombes.
Une arme de destruction massive pour la paix universelle ?
L’imaginaire qui entoure l’arme aérienne est, historiquement, celui d’une arme de destruction massive, pouvant raser des villes et anéantir des populations entières. En 1670, par exemple, Francesco Lana de Terzi, un jésuite et naturaliste italien, alors qu’il proposait un projet d’aéronef sur le modèle d’un bateau volant, met en garde ses contemporains sur les capacités de destruction d’une telle machine.
Un siècle plus tard, l’invention des frères Montgolfier permet à l’être humain de s’élever dans le ciel. Dans la foule, Heyne, un lieutenant du génie prussien, est impressionné par les capacités militaires qu’offre la montgolfière, mais il est persuadé que, comme tous les pays belligérants seront soumis au même risque de destruction, « on va s’entendre rapidement sur des règles empêchant l’utilisation des aérostats comme instruments de terreur ».
Au XIXᵉ siècle, les progrès de l’aviation – la montgolfière s’avère finalement trop compliquée à diriger pour pouvoir bombarder – font naître l’espoir d’une paix universelle. En effet, certains intellectuels, comme Victor Hugo par exemple, croient que l’aviation permettra de mettre en relation les différents peuples de la planète et rendra obsolète la guerre, puisque tous les pays auront la capacité de détruire et pourront être détruits par l’arme aérienne. Cette doctrine s’apparente à la pax atomica qui allait régir la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Cet imaginaire est renforcé, à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, par la publication de nombreux ouvrages futuristes où la paix universelle n’est atteinte qu’après des guerres aériennes internationales contre des peuples considérés comme « inférieurs ». C’est par exemple le cas dans The Last War or the Triumph of the English Tongue (1898), de Samuel W. Odell, où les États-Unis bombardent, avec « un feu qui ne peut être éteint », les populations non anglophones afin de créer les États-Unis du monde et garantir « la paix éternelle ».
Les premiers bombardements et le tournant de la Grande Guerre
Loin de garantir une paix universelle, le premier bombardement de l’histoire apportera la démonstration que l’arme aérienne permet la pleine réalisation de la guerre totale.
Ce bombardement se déroule à l’initiative d’un pilote génois, Giulio Gavotti, engagé avec les forces italiennes dans la conquête de la Libye contre l’Empire ottoman.
Le 1er novembre 1911, Guilio Gavotti, chargé d’une mission de reconnaissance, décide de se munir d’une bombe et de la larguer sur l’oasis d’Aïn Zara, où, la veille, il avait repéré un attroupement de combattants. Toutefois, au-delà d’être un lieu de rassemblement potentiel pour insurgés, la petite oasis, située à une quinzaine de kilomètres de Tripoli, est surtout un système économique et social, un lieu de vie pour la population civile. Dès lors, en plus d’inscrire dans le réel une nouvelle arme pour faire la guerre, Gavotti instaure également un nouveau type de cible : une cible hybride où se mêlent indistinctement les objectifs militaires et la population civile.
Durant la Grande Guerre, l’aviation s’impose progressivement comme une arme indispensable. D’abord outil de reconnaissance, elle permet également d’attaquer des cibles au-delà du front : des infrastructures militaires, mais également les villes comme Paris, Rouen, Londres…
Le 1er avril 1918, au Royaume-Uni, est créée la première force aérienne indépendante : la Royal Air Force (RAF). Cependant, dès la fin de la « Der des ders », la RAF doit prouver son utilité, garante de son indépendance. C’est ainsi que, après le traumatisme de la guerre des tranchées, l’aviation se présente comme une arme capable de préserver la vie des soldats… au détriment de celles des civils. Elle doit donc permettre à la couronne britannique de maintenir l’ordre dans ses colonies sans avoir besoin d’envoyer des troupes au sol, grâce à des opérations de « police bombing ». C’est cette doctrine qui est encore en vigueur aujourd’hui lorsque des États (les États-Unis ou Israël, par exemple) veulent maintenir ou imposer leur ordre international sans risquer la vie de leurs soldats.
Durant l’entre-deux-guerres, les forces coloniales, ne pouvant atteindre directement les insurgés qui se dissimulaient facilement dans la nature, visent les espaces socio-économiques des populations colonisées pour annihiler la contestation. Le 18 octobre 1925, par exemple, en réponse à l’insurrection syrienne contre l’empire colonial, l’aviation française bombarde les quartiers musulmans de Damas. Ces différents éléments illustrent également la dimension structurellement raciste de l’arme aérienne qui est d’abord massivement utilisée contre les populations considérées comme « non civilisées » et pouvant donc être bombardées.
Depuis la première convention de La Haye de 1899, signée à l’issue de la première Conférence pour la paix, les populations civiles européennes sont effectivement, en théorie, protégées contre le risque de bombardements. Toutefois, les puissances coloniales refusent que l’arme aérienne soit définitivement interdite afin de ne pas entraver leur capacité d’innovation militaire. Les bombardements aériens sont ainsi considérés comme légitimes – y compris lorsqu’ils atteignent des civils – uniquement s’ils sont dirigés contre un objectif militaire.
En plus de préserver la vie des soldats au détriment de celles des civils, la puissance de l’arme aérienne repose sur un – supposé (car il n’est confirmé par aucune étude scientifique) – facteur psychologique. En effet, selon Hugh Trenchard, fondateur de la RAF et théoricien de la guerre aérienne, « l’effet moral d’un bombardement est vingt fois plus important que les effets matériels ». Il espère même que les bombardements pousseront les populations à se révolter et à renverser leur gouvernement. Dès lors, ce postulat – qui structure encore aujourd’hui la guerre aérienne – nécessite de bombarder les villes et donc les civils.
Cette certitude est renforcée par Giulo Douhet, théoricien de l’arme aérienne, qui affirme en 1921 dans la Guerre de l’air, que « par sa capacité de destruction quasiment illimitée, elle peut décider à elle seule de l’issue d’une guerre », reprenant l’imaginaire qui entoure l’arme aérienne depuis sa genèse. C’est ainsi que, afin de rester en adéquation avec le droit international, les forces aériennes élargissent progressivement la notion d’« objectif militaire » à des villes entières – et donc aux civils.
Le bilan de la Seconde Guerre mondiale et l’ère des missiles
À partir de la fin des années 1930, la guerre aérienne devient une réalité pour les Européens. Les bombardements se multiplient durant la guerre d’Espagne (Durango, Guernica, Barcelone), puis surtout pendant la Seconde Guerre mondiale.
Les stratèges aériens, aussi bien de la Luftwaffe que de la RAF ou de l’United States Army Air Forces (USAAF) – qui ont massivement investi dans des appareils lourds quadrimoteurs –, sont persuadés que les bombardements permettront de briser le moral de la population et de rapidement remporter la guerre. Ils attaquent ainsi directement les villes. Celles-ci deviennent, au cours du conflit, des objectifs militaires, ce qui permet aux militaires d’affirmer qu’ils effectuent des attaques de précision.
Les différentes campagnes de bombardements (Blitz sur le Royaume-Uni ou raids alliés sur l’Europe occupée) sont, cependant, un échec absolu. Le moral de la population n’a jamais été brisé par les attaques aériennes et les productions économiques n’ont jamais été ralenties, y compris au plus fort des bombardements. Ce sont pourtant plus de 600 000 civils qui sont tués par les bombes en Europe. À la fin de la guerre, il est rapidement fait le constat que les bombardements ont été « la plus grande erreur stratégique de la guerre ».
Lors du procès de Nuremberg, les Alliés retirent mêmes les condamnations concernant les bombardements nazis afin que le droit international ne restreigne pas l’utilisation de l’arme aérienne. Face au triste bilan de l’offensive aérienne, les militaires considèrent alors que les bombardements ont été un échec, car leur capacité de destruction n’était tout simplement pas assez élevée. Dès lors, les attaques atomiques, couplées aux vols des premiers missiles, font rentrer l’arme aérienne dans une nouvelle ère.
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Toutefois, pour les civils, l’expérience de la violence de la guerre aérienne forme un continuum. Ainsi, les Normands, alors qu’ils ont été massivement bombardés entre l’été 1940 et septembre 1944 par les forces aériennes alliées, relient leur expérience aux différents bombardements des conflits contemporains.
C’est, par exemple, le cas d’Henri Bernard qui, en 1947, comparait le bombardement allié de Saint-Lô (Manche) dont il avait été témoin à celui de Guernica par la Luftwaffe. En 1994, lors du 50e anniversaire du Débarquement et de la Libération, Jean Quellien, éminent spécialiste du 6 juin 1944, introduisait les veillées du Mémorial de Caen en expliquant que les Caennais, qui avaient vécu les attaques aériennes de 1944, étaient particulièrement sensibles au sort des habitants plongés dans le siège de Sarajevo. Enfin, ces dernières années, dans le cadre de notre thèse, nous avons pu constater que les témoins des bombardements alliés en Normandie faisaient systématiquement le rapprochement de leur expérience avec celles des civils ukrainiens, palestiniens et aujourd’hui iraniens.
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En effet, d’un point de vue matériel, l’expérience de la guerre aérienne – qu’elle soit orchestrée à base de bombardiers quadrimoteurs, de missiles de croisière ou de drones – est relativement similaire pour les civils. L’incertitude de l’attaque propre aux bombardements aériens ; le bruit de l’alarme, des appareils et des bombes ; l’expérience de l’abri dans les caves, les métros, les théâtres, les écoles ; la saturation des sens lors de l’explosion ; l’odeur du soufre et du brûlé ; les espaces de la quotidienneté qui deviennent des ruines ; et enfin, l’expérience de la mort est similaire face aux bombes de 1937 à Guernica ou celles de 2026 à Minab.
Définir des objectifs légitimes « après » les frappes aériennes
En somme, les pertes civiles ne sont jamais des « dommages collatéraux ». Au contraire, par définition, l’arme aérienne est une arme de destruction ayant vocation à détruire des cibles où des civils sont massivement présents.
Les militaires sont, de plus, persuadés – à tort – que l’arme aérienne peut briser le moral de la population et permettre de renverser des régimes. C’était l’espoir des dirigeants alliés contre le Troisième Reich ; c’est aujourd’hui l’espoir de Donald Trump en Iran. Or, les bombardements permettent surtout de préserver la vie des soldats en détruisant partiellement des objectifs, nécessitant toujours de nouvelles opérations, au détriment de la vie des civils.
Dès lors, si l’arme aérienne est aujourd’hui, d’un point de vue technique, beaucoup plus puissante qu’au début du XXᵉ siècle, la rhétorique militariste, afin de légitimer son utilisation en garantissant des bombardements de précision, redessine surtout les objectifs militaires après les frappes.
C’est ainsi que, à en croire les communiqués israéliens, les hôpitaux de la bande de Gaza abritaient des quartiers généraux du Hamas, et que l’école iranienne de Minab sera probablement présentée, à terme, comme un important centre de commandement des gardiens de la révolution. Quant aux populations civiles, elles demeurent structurellement les principales victimes de la guerre aérienne.
Octave Moreau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2026 à 17:03
Aimer ses frères et sœurs au Moyen Âge, entre solidarités, enjeux politiques et inégalités de genre
Texte intégral (1894 mots)

Moins étudiées par les historiens que les liens parentaux ou conjugaux, les relations entre frères et sœurs étaient un élément structurant des sociétés du haut Moyen Âge. Au-delà de rivalités et d’enjeux de patrimoine, des proximités émotionnelles fortes pouvaient se tisser dès l’enfance et durer tout au long de la vie.
Loin de délaisser leurs enfants, comme l’ont véhiculé certains stéréotypes, les parents du Moyen Âge s’investissaient dans leur éducation. Cette attention a des conséquences sur les autres membres de la famille : les liens forgés entre les enfants perdurent bien souvent tout au long de la vie, et jusque dans la mort.
Si les relations entre frères et sœurs sont sous-tendues par des enjeux de pouvoir dans les groupes aristocratiques, elles relèvent aussi de la sphère affective et peuvent être intenses, constituant même un idéal pour certains, dans la première moitié du Moyen Âge.
Des liens forgés dans l’enfance
Comme aujourd’hui, c’est dans l’enfance que se forment les liens adelphiques. Cet adjectif, formé sur le grec adelphos (né de la même matrice), est préféré à « fraternel » par les historiens de la famille, car il permet d’inclure pleinement les filles. La plupart du temps, les enfants grandissent en partie ensemble, au moins jusqu’à 7 ans, et sans qu’il y ait forcément de distinction entre les sexes : c’est le cas, semble-t-il, des fils et filles du futur empereur Charlemagne (768-814).
En cas de décès des parents, on essaie de faire en sorte de ne pas séparer frères et sœurs, qui peuvent alors rejoindre la maison d’un parent ou un monastère. Bien sûr, ces tendances ne sont qu’un choix parmi d’autres : passées les premières années, certains enfants sont aussi élevés loin de leur famille, soit dans une institution religieuse, soit en « fosterage » chez un parent.
La cohabitation forge probablement un lien durable, y compris entre des enfants issus d’unions différentes, car les remariages sont alors fréquents.
Mais les rivalités enfantines existent aussi. Les sources en parlent très peu, mais on peut parfois les reconstituer à partir de bribes. Ainsi, le biographe du roi anglo-saxon Alfred le Grand (871-899) raconte que sa mère les aurait mis en concurrence, ses frères et lui, pour apprendre par cœur un livre de poésie. Cette concurrence est annonciatrice de conflits ultérieurs entre eux, une fois adultes.
Des solidarités tout au long de la vie
Pour autant, si l’on regarde hors des familles royales, dans lesquelles les rivalités sont exacerbées, ce sont bien souvent les solidarités qui sont mises en avant dans les sources. L’amour fraternel (au masculin) constitue un idéal dans les sociétés chrétiennes, sans doute parce qu’il est le vecteur d’une idée d’aide et d’harmonie.
Les sources sont truffées d’exemples d’adultes qui entretiennent des relations étroites avec leurs frères et leurs sœurs. Pour les hommes entrés en religion, la sœur est même la seule femme au-dessus de tout soupçon, et il n’est pas rare de voir des évêques ou des moines continuer de voir leur sœur. L’exemple paradigmatique est celui de Benoît de Nursie (480-547) qui, selon le pape Grégoire le Grand (qui écrit au début des années 590), aurait consenti à rendre visite à sa sœur Scolastique une fois par an. Un jour, Scolastique supplie son frère de rester plus longtemps. Son vœu est exaucé par la volonté divine puisqu’un violent orage contraint Benoît à passer la nuit chez sa sœur. Dans ce récit, l’amour de la sœur pour son frère et la volonté de perpétuer le lien adelphique malgré les vœux monastiques sont considérés comme des éléments normaux et positifs.
Dans le même temps, l’exemple de Benoît et Scolastique illustre aussi les inégalités de genre qui existent dans toute société patriarcale. Dans plusieurs Vies de saintes femmes, l’amour inconditionnel de la sainte pour son frère – idéalement aussi saint – est mis en évidence. C’est aussi parce que le frère constitue un soutien important.
Ainsi, lorsque Baudouin est assassiné dans la seconde moitié des années 670, sa sœur Anstrude, abbesse de Saint-Jean de Laon, se lamente aussi bien de la perte de son frère que de celle de son protecteur. Cela s’applique particulièrement aux nonnes, mais les femmes laïques peuvent aussi se tourner vers leur frère en cas de besoin, soit au moment du veuvage soit en cas de conflit conjugal.
L’étroitesse de ce lien peut même se manifester au plan politique. Plusieurs rois du Xᵉ siècle, comme Athelstan (924-939) en Angleterre ou le souverain germanique Otton III (983-1002), célibataires, demandent en certaines occasions à une de leurs sœurs de jouer le rôle de la reine. Ainsi, Sophie, aînée d’Otton, l’accompagne lors de son couronnement impérial à Rome et elle intercède fréquemment pour des aristocrates auprès de son frère.
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Cette substitution n’est, bien sûr, que purement cérémonielle et politique, et en aucun cas charnelle. À vrai dire, les cas d’inceste adelphique sont quasiment inexistants dans la documentation antérieure à l’An Mil. Cela ne veut pas dire que cela n’existe pas, mais plutôt que les auteurs du clergé survalorisent la relation adelphique et ne parle pas de ces phénomènes.
Face à la mort… et au-delà
La mort d’un membre de la famille constitue toujours un moment de crise qui permet, en creux, de révéler la force du lien adelphique. Lorsque les textes mettent en scène de longues périodes d’agonie avant le décès, les frères et sœurs sont souvent des figures récurrentes de soutien : l’archevêque Drogon de Metz assiste son frère, l’empereur Louis le Pieux, dans ses derniers instants en 840, et l’auteur du texte qui relate ces faits insiste sur le lien fraternel entre les deux hommes, et non sur les fonctions politiques de Drogon à la cour impériale.
Dans ce cadre, les frères et les sœurs (lorsqu’elles sont veuves ou nonnes) apparaissent comme des garants de la continuité familiale en recueillant les dernières volontés du mourant.
Les réactions à la mort traduisent aussi la puissance du lien adelphique ainsi que ses modalités : les sources d’avant l’An Mil ne décrivent presque jamais les deuils consécutifs à la mort des sœurs, ce sont presque toujours les frères que l’on met en avant. Le rôle des femmes, quant à lui, est celui de l’entretien de la mémoire des défunts, en particulier de leurs frères. Il est plus rare que les sources nous renseignent sur la perpétuation de la mémoire des sœurs, mais d’émouvants exemples existent.
Ainsi, au tout début du Xᵉ siècle, l’aristocrate anglaise Ælfflæd fait rédiger son testament, qui reprend une partie des dispositions de celui de sa sœur Æthelflæd. Leurs deux testaments sont copiés d’une même main, sur un même parchemin, peut-être commandé par Ælfflæd elle-même. Ces deux sœurs matérialisent ainsi leur proximité, tant émotionnelle que patrimoniale, pour les siècles à venir.
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