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06.05.2026 à 11:41

Au Moyen Âge, les échecs ont créé un espace où la couleur de peau ne comptait pas

Krisztina Ilko, Junior Research Fellow, Queens' College and Affiliated Lecturer at the Faculty of History, University of Cambridge
Dans l’imaginaire médiéval, la couleur de peau était souvent associée à des hiérarchies sociales ou religieuses. Mais les échecs offraient un cadre singulier : sur l’échiquier, la victoire dépendait de l’intelligence et de la stratégie, non de l’origine des joueurs.
Texte intégral (1621 mots)
La présence d’un joueur à la peau noire sur cette illustration du _Libro del axedrez, dados e tablas_ montre en quoi les échecs échappaient aux normes de représentation de l’époque. « Libro del axedrez, dados e tablas »

Dans certains manuscrits médiévaux, des joueurs noirs et blancs s’affrontent sur l’échiquier dans un cadre d’égalité. Une iconographie surprenante qui montre comment les échecs pouvaient incarner un espace où la logique l’emportait sur les hiérarchies raciales.


Dans l’imaginaire médiéval européen, les représentations de la différence raciale étaient souvent très tranchées. Les personnes noires apparaissaient soit comme des figures exotiques et prestigieuses – saints ou souverains riches comme la reine de Saba –, soit comme des personnages dominés, jugés inférieurs aux chrétiens blancs. Pourtant, comme le montrent mes recherches, le jeu d’échecs offrait un autre regard : un espace où les joueurs pouvaient s’affronter d’égal à égal, quelle que soit leur couleur de peau.

Des éléments tirés du Libro de los juegos, sous-titré Libro de Axedrez, Dados e Tablas (Livre des échecs, des dés et des tables), un manuel de jeux réalisé pour le roi Alphonse X le Sage à Séville en 1283, ont renforcé cette idée. Le manuscrit contient 103 problèmes d’échecs, chacun accompagné d’un texte indiquant le vainqueur et d’une illustration. Ces images représentent une grande diversité de personnages, allant d’hommes juifs à des femmes musulmanes. On y voit aussi des joueurs asiatiques, blancs et noirs.

L’une des illustrations les plus frappantes montre un joueur noir et un joueur à la peau pâle face à face de part et d’autre d’un échiquier. Ce dernier a la tête rasée, signe qu’il est un clerc érudit. Pourtant, malgré ce marqueur d’intelligence, le texte indique que le joueur noir l’emportera. Dans ce « jeu de logique », la victoire revient à celui qui démontre les meilleures capacités stratégiques. Ce qui compte avant tout, c’est la puissance intellectuelle du joueur. Comme l’explique le Libro de los juegos, les échecs incarnent la sagesse, et ceux qui les étudient acquièrent la capacité de vaincre les autres.

Une autre image du manuscrit montre cinq personnages noirs entourant l’échiquier. Dans la culture visuelle médiévale occidentale, les scènes ne représentant que des figures noires sont rares et généralement associées à des connotations négatives. Ici, au contraire, elles apparaissent dans un cadre hautement intellectuel et dans une atmosphère qui semble conviviale.

Plusieurs personnages noirs entourant l’échiquier
« Libro de los Juegos »

Si le jeu d’échecs n’a pas fait disparaître les normes sociales dominantes en matière de préjugé racial, il a néanmoins offert aux joueurs un espace pour les remettre en question dans son propre univers ludique.

La représentation des échecs comme une rencontre entre des personnes de couleurs de peau différentes ne se limitait pas à l’Europe. Le Livre des rois ou Shâhnâmeh, poème épique retraçant l’histoire des Iraniens depuis la création du monde jusqu’à la conquête islamique, raconte ainsi l’introduction du jeu en Iran.

Selon le Shâhnâmeh, un roi indien – dont le nom n’est pas précisé – envoya une ambassade au roi sassanide avec un échiquier et un défi : en comprendre les règles ou payer un tribut. Heureusement pour le souverain, son conseiller Būzurjmihr parvint à résoudre l’énigme. Une copie du poème datant du XIVᵉ siècle situe cette scène dans un décor mongol de la fin du Moyen Âge. On y voit Būzurjmihr, à la peau plus claire, face à l’émissaire indien à la peau plus sombre.

Certains chercheurs ont soutenu que la peau sombre de ce dernier et ses « vêtements amples » visaient à souligner sa défaite. Mais plusieurs indices suggèrent une autre lecture. Sa tunique « ample » est richement ornée de dorures, contrairement à la simple robe bleue de Būzurjmihr, pourtant le plus haut diplomate de la cour. Sa peau plus foncée renvoie certes à ses origines étrangères, mais ne fait guère de lui un personnage négatif. Il apparaît au contraire comme le champion du rajah indien : celui qui transmet le jeu de logique et se présente comme le dépositaire d’un savoir indien très convoité.

Les pièces d’échecs elles-mêmes

Outre les représentations de parties d’échecs, les perceptions médiévales de la « race » peuvent aussi être étudiées à travers les pièces du jeu elles-mêmes.

Les échecs se sont diffusés à travers l’Afro-Eurasie à partir de l’Inde du VIᵉ siècle vers le reste du monde connu. Jeu de guerre, les échecs reposent sur des pièces censées représenter des soldats. Mais, au fil de leur diffusion, la forme de ces pièces a évolué, reflétant les sociétés qui les ont produites.

Par exemple, un roi d’échecs aux longs cheveux, fabriqué à Mansura ou à Multan (dans l’actuel Pakistan) au IXᵉ ou au Xᵉ siècle, reflète les idéaux de la royauté indienne. Les célèbres pièces d’échecs de Lewis, découvertes dans les Hébrides extérieures en Écosse, mais probablement sculptées en Norvège, sont quant à elles souvent considérées comme les représentations les plus emblématiques d’un jeu d’échecs médiéval. Dans cette perspective, elles ne constituent pourtant qu’un témoignage relativement tardif et géographiquement périphérique d’une tradition bien plus ancienne.

Les échecs médiévaux n’étaient pas aussi noirs et blancs que le jeu moderne. Certains échiquiers étaient blanc et rouge, ou encore bleu et or. Néanmoins, les cases alternées, tout comme les pièces elles-mêmes, étaient distinguées par des couleurs contrastées. Cela permettait de projeter sur le jeu des idées liées à la couleur de peau et aux perceptions raciales.

Un poème du XIIIᵉ siècle explique que les pièces d’échecs « sont les gens de ce monde, tirés d’un même sac, comme d’un ventre maternel, puis placés en divers endroits de ce monde ». Les pièces pouvaient ainsi représenter les différents peuples du globe. Mais l’issue de leurs affrontements sur l’échiquier restait déterminée par les règles de la logique, et non par la couleur de leur peau. Les échecs incarnaient ainsi un « monde juste », où l’intellect, plutôt que la religion ou la race, primait.

The Conversation

Krisztina Ilko a reçu des financements de The British Academy.

06.05.2026 à 11:41

Byblos, cité des rois et des dieux, à l’Institut du monde arabe

Christian-Georges Schwentzel, Professeur d'histoire ancienne, Université de Lorraine
À l’heure où la préservation du patrimoine au Liban et la transmission des héritages culturels constituent des enjeux majeurs, l’Institut du monde arabe consacre une exposition exceptionnelle à Byblos, le premier port maritime international au monde.
Texte intégral (3290 mots)
Mosaïque représentant l’enlèvement d’Europe, Byblos, époque romaine, fin II<sup>e</sup>&nbsp;- début III<sup>e</sup>&nbsp;siècle, 222&nbsp;x&nbsp;243&nbsp;cm. Ministère de la culture/Direction générale des antiquités du Liban.

L’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, du 24 mars au 23 août 2026, était prévue pour l’automne 2024. Mais elle avait été déprogrammée en raison de la guerre au Liban. C’est finalement en pleine nouvelle guerre qu’elle vient d’être inaugurée, les objets précieux ayant réussi à sortir à temps du pays bombardé.


Byblos, à une quarantaine de kilomètres au nord de Beyrouth, était en Méditerranée orientale « la cité portuaire la plus puissante à l’âge du bronze », rappelle Élodie Bouffard, commissaire et responsable des expositions à l’Institut du monde arabe (IMA). Un véritable carrefour commercial entre l’Orient, l’Égypte, l’Anatolie et même la Crète minoenne.

Le site a été fouillé à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, révélant d’inestimables trésors (bijoux, statuettes, vaisselle d’or et d’argent, armes d’apparat…) dont une partie est exposée à Paris. Le parcours historique proposé permet aussi de dresser un bilan archéologique très précis des recherches menées pendant plus de cent cinquante ans, jusqu’aux travaux récents de Tania Zaven, commissaire scientifique de l’exposition et directrice du site de Byblos.

Collier à pendentif en forme de « pylône » dont le décor montre une double représentation de pharaon assis de part et d’autre d’un faucon et pendentif en forme de coquille au nom de roi Yapi-Shemou-Abi. Byblos, nécropole royale (tombe II), âge du Bronze moyen. Or et pierres semi-précieuses. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Byblos et les pharaons

Ce sont les échanges économiques avec l’Égypte qui permettent à la cité-État de connaître son premier essor dans les années 2800-2750 avant notre ère, comme le suggère un vase en pierre au nom de Khâsekhemouy, pharaon de la IIe dynastie, découvert à Byblos.

Le port de la ville, au cœur de la région qui sera nommée Phénicie par les Grecs, deux mille ans plus tard, se trouve au débouché maritime de plusieurs grandes routes commerciales qui convoient le lapis-lazuli depuis l’Asie centrale (Afghanistan actuel) ou encore l’argent provenant d’Anatolie (Turquie). La population locale y ajoute ses propres ressources, notamment le bois de cèdre et autres conifères que les pharaons se procurent pour fabriquer de luxueux navires ou des cercueils.

Les relations avec l’Égypte s’intensifient au cours de l’Ancien Empire (vers 2750-2250 avant notre ère), époque des pharaons bâtisseurs des grandes pyramides. Parmi les trésors de la reine Hétephérès, mère de Khéops, découverts dans son tombeau à Gizeh, on compte des bijoux en argent incrustés de pierres qui ont sans nul doute transité par Byblos, après avoir parcouru quelques milliers de kilomètres.


À lire aussi : Que sait-on des reines bâtisseuses de pyramides ?


Mais c’est dans la première moitié du deuxième millénaire (vers 1900-1600 avant notre ère) que la cité commerciale connaît son apogée. Elle est alors la plaque tournante des échanges entre Orient et Occident, comme en témoigne une jarre crétoise à bec verseur, dans le style dit « de Camarès », mise au jour à Byblos. Au même moment, les pharaons égyptiens de la XIIe dynastie (vers 1974-1781 avant notre ère) envoient aux souverains de la cité de magnifiques bijoux sur lesquels leurs noms sont inscrits en hiéroglyphes dans des cartouches.

C’est aussi de cette époque glorieuse que date le temple dit « aux obélisques », car il est orné de nombreuses aiguilles de pierre dont la forme est empruntée à l’art égyptien. La civilisation pharaonique paraît extrêmement prestigieuse aux yeux des souverains et de l’élite. Les rois Abichemou et Ipchemouabi (ou Yapi-Shemou-Abi) possèdent des objets de luxe produits dans la vallée du Nil ou fabriqués localement en style égyptien. De magnifiques bijoux « égyptisants » en or, ornés de pierres multicolores ont été découverts dans la nécropole royale.

Le degré de soumission des rois de Byblos aux pharaons oscille, au fil de siècles, entre alliance et vassalité, selon la période et la puissance effective de l’empire égyptien.

Plaquette décorée du visage de la déesse Hathor sur un pilier. Byblos, âge du Bronze moyen. Ivoire. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Le périple d’Ounamon

À la fin du Nouvel Empire, au XIe siècle avant notre ère, l’Égypte se divise en deux royaumes : l’un au sud, l’autre au nord. Le rayonnement du pays est amoindri par cette scission politique. C’est ce que traduit bien un récit égyptien racontant l’expédition d’Ounamon, envoyé à Byblos par le grand prêtre du dieu Amon de Thèbes, en Haute-Égypte. Ounamon est chargé d’aller chercher du bois pour permettre la reconstruction de la barque sacrée qui sert à transporter la statue de culte du dieu égyptien.

Ounamon emporte avec lui une cargaison de métal précieux. De l’argent qui sert alors de monnaie d’échange sous la forme de petits lingots. Mais, au cours d’une escale, l’Égyptien se fait voler son argent. Il poursuit néanmoins sa navigation vers Byblos. Reçu par le roi de la cité, il tente de le persuader de faire don de bois à l’Égypte comme s’il s’agissait d’un tribut. Mais le souverain refuse et rappelle les règles élémentaires du commerce qui sont fondées sur un échange réciproque.

La fin du récit est perdue, mais il est clair que l’Égypte n’a plus alors le statut de grande puissance. Le dernier pharaon dont le nom a été retrouvé à Byblos est Osorkon II (vers 865-830 avant notre ère). D’autres empires vont désormais prendre le relais des pharaons : les Assyriens, les Babyloniens, puis les Perses, jusqu’à ce que le conquérant gréco-macédonien Alexandre le Grand s’empare à son tour de la Phénicie, en 332 avant notre ère.

Byblos passe ensuite sous la domination des Ptolémées, successeurs d’Alexandre en Égypte, puis des Séleucides, autre dynastie gréco-macédonienne, et, enfin, des Romains.

Buste de la déesse Hathor. Byblos, temple aux Obélisques, âge du Bronze moyen. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

La Dame de Byblos

Les relations économiques entre Byblos et l’Égypte sont accompagnées d’échanges culturels et religieux. Les rois de Byblos rendaient un culte à une grande déesse nommée Baalat Gebal, c’est-à-dire « la Dame de Byblos ». Elle était considérée par les Égyptiens comme l’équivalent de la déesse Hathor, liée à la maternité, à la joie et à la fertilité.

À l’âge du Bronze, la Dame de Byblos est figurée suivant les codes de l’art égyptien, coiffée d’une lourde perruque ou arborant des cornes de vache.

Le roi de Byblos, élu de la déesse

Le souverain de Byblos joue le rôle d’intermédiaire entre la Baalat Gebal et ses sujets. Il est censé avoir été intronisé par la Dame. Au Vᵉ siècle avant notre ère, le roi Yehawmilk affirme ainsi, sur une stèle :

« Je suis Yehawmilk, roi de Byblos […], moi que la Dame de Byblos a fait roi de Byblos. »

Cependant, malgré cette affirmation de son droit divin, il ne semble pas avoir régné en souverain absolu. Il devait, au moins en certaines occasions, consulter un Conseil des Anciens, sorte d’assemblée législative, connue par des inscriptions.

La fonction royale disparaîtra après la conquête de la ville par Alexandre le Grand, en 332 avant notre ère. Byblos se mue alors en cité de type grec, ou polis, avec un corps civique, un Conseil et des magistrats élus.

Figurines divines. Byblos, temple aux Obélisques, âge du Bronze. Bronze et feuille d’or. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Isis à Byblos

Plutarque, auteur romain de langue grecque du début du IIe siècle, nous rapporte un mythe qui met en lien la déesse égyptienne Isis et Byblos (Plutarque, Isis et Osiris, 15-16).

Isis est partie à la recherche du corps de son époux, Osiris, assassiné par son frère, Seth. Le criminel a placé la dépouille dans un coffre qu’il a jeté dans le Nil. Le fleuve l’a emporté jusqu’à la mer Méditerranée, puis les flots l’ont poussé jusque sur les côtes du Proche-Orient, près de Byblos où il a échoué. Sur le rivage, un arbrisseau s’est mis à pousser, recouvrant complètement le cercueil d’Osiris.

Le roi de Byblos, séduit par le bel arbre si soudainement apparu, ordonne de le couper pour en faire une colonne qu’il dresse dans son palais. C’est alors qu’Isis débarque à Byblos. Elle obtient du roi qu’il lui livre le tronc de bois. La déesse va pouvoir prendre possession du corps de son époux qu’elle ramène en Égypte. Plus tard, elle parviendra à s’unir à lui, par une opération magique, et accouchera d’un fils, Horus, qui renversera l’usurpateur Seth et deviendra le nouveau pharaon légitime.

Il est intéressant de remarquer que Byblos constitue l’une des étapes des pérégrinations d’Isis à la recherche de son époux. La déesse égyptienne a été assimilée à la fois à Hathor et à la Dame de Byblos, tandis qu’Osiris est vu comme l’équivalent d’Adonis, grand dieu phénicien.

Le culte d’Adonis

Le culte d’Adonis est bien attesté à l’époque romaine, du Ier au IIIᵉ siècle. Les habitants de Byblos célèbrent alors la résurrection du dieu. Ils se rendent en procession chaque année dans un sanctuaire édifié dans la montagne, à plus de 1000 mètres d’altitude, à proximité d’une source sacrée nommée Afqa, au milieu d’une nature fraîche et luxuriante.

Au regard de l’actualité, la visite de cette lumineuse exposition laisse un goût de paradis perdu. Mais elle suscite aussi l’espoir que le Liban, antique Phénicie dont le nom évoque le Phénix, cet oiseau mythologique immortel, parvienne à renaître de ses cendres.


L’affiche de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », IMA, Paris, 24 mars-23 août 2026. IMA
The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.05.2026 à 11:39

« Les Hommes du président » : monument à une époque où le grand public avait confiance dans la presse

Matthew Mokhefi-Ashton, Lecturer in Politics and International Relations, Nottingham Trent University
Le film, sorti en avril 1976, nous plonge dans une époque où, contrairement à aujourd’hui, les Américains faisaient confiance à ce qu’ils lisaient dans la presse.
Texte intégral (1639 mots)

En 1976, les Hommes du président, d’Alan J. Pakula, dépeignait un idéal-type du travail journalistique : enquête minutieuse de longue haleine, rapport objectif des faits, refus d’imposer un point de vue aux lecteurs. Le contexte était très différent d’aujourd’hui, des journaux tels que le Washington Post étant à l’époque des institutions unanimement respectées. Cinquante ans plus tard, la confiance du grand public à l’égard de la presse s’est largement érodée, du fait d’un ensemble de facteurs, au premier rang desquels la quête du profit et des clics…


Les Hommes du président, grand classique du cinéma américain, est sorti il y a cinquante ans, en avril 1976 aux États-Unis.

Le film, porté par Robert Redford et Dustin Hoffman, est une adaptation du best-seller éponyme de Bob Woodward et Carl Bernstein, paru deux ans plus tôt (en français, les Fous du président), détaillant la longue enquête des deux journalistes du Washington Post sur le scandale du Watergate, qui a profondément et durablement ébranlé la confiance des Américains dans leur gouvernement.

Rappelons le contexte : le 17 juin 1972, des hommes commandités par le Comité pour la réélection du président républicain Richard Nixon (élu une première fois en 1968, il allait être réélu quelques mois plus tard, en novembre 1972) sont surpris en train de s’introduire par effraction dans le siège national du Parti démocrate, situé dans l’immeuble du Watergate, à Washington. L’enquête aboutira à la démission du président en 1974 et à l’incarcération de plusieurs membres de son administration.

Quand l’Amérique faisait encore confiance aux médias

Certaines formules employées dans le livre puis dans le film sont entrées dans le langage courant : « Deep Throat » (littéralement « Gorge profonde ») pour désigner les sources secrètes ; l’expression « Follow the money » (« Suivez l’argent ») ; et, bien sûr, l’ajout du suffixe -gate à la fin d’un mot pour désigner un scandale.

Les Hommes du président reste sans doute le film le plus célèbre jamais consacré au journalisme, et a significativement façonné la perception de la profession par le grand public.

À le revoir aujourd’hui, on découvre une Amérique où les médias jouissaient d’une réelle confiance. À l’époque, une large majorité d’Américains estimaient que si une information était publiée par le Washington Post ou le New York Times, c’est qu’elle était véridique. Le contraste est frappant avec la situation actuelle, quand la méfiance envers les médias n’a jamais été aussi grande aux États-Unis.

Si Woodward et Bernstein ont réussi à mener leur enquête à bien, c’est aussi parce qu’ils ont bénéficié d’un luxe aujourd’hui disparu : le rythme de l’actualité était, en ce temps, bien plus lent qu’aujourd’hui. Les journaux n’étaient imprimés qu’une à deux fois par jour – de quoi laisser aux journalistes un temps précieux pour vérifier leurs sources, consulter des archives et discuter de leur travail avec leurs collègues.

Et, surtout, s’ils avaient des doutes sur un article qu’ils étaient en train de rédiger, il leur était plus facile de le mettre de côté et d’y revenir le lendemain. Le cycle de l’information actuel – qui fonctionne 24 heures sur 24 – rend cela beaucoup plus difficile : la rapidité prime sur l’exactitude, et la course effrénée pour être le premier à sortir le scoop peut inciter à publier des articles avant qu’ils soient tout à fait au point.

Le modèle économique n’est plus le même non plus. De nombreux journaux locaux appartenaient à des familles implantées dans leurs villes depuis plusieurs générations et, souvent, fortement impliquées dans la vie de leur communauté au sens large. En 1974, le Washington Post avait à sa tête Katherine Graham, dont le père, Eugene Meyer, avait acheté le journal en 1933 et l’avait dirigé jusqu’en 1946, quand il passa les rênes à l’époux de sa fille, Philip Graham ; Katherine avait repris la fonction après le décès de Philip en 1963.

Bien sûr, il y avait déjà des magnats de la presse tel William Randolph Hearst, dont la vie inspira Citizen Kane (1946), d’Orson Welles. Mais même les patrons plus puissants évoluaient dans un écosystème où la crédibilité était absolument essentielle pour le succès d’un journal. Les recettes provenaient des ventes et de la publicité, ce qui donnait aux journalistes le temps nécessaire pour travailler minutieusement sur un article donné.

Aujourd’hui, en revanche, l’accent est mis avant tout sur la « course aux clics », et on voit se multiplier des articles composés de listes ou dotés de titres racoleurs, conçus pour susciter le plus grand nombre possible de partages sur les réseaux sociaux.

Comment la presse façonnait les priorités de l’opinion publique

Au début des années 1970, la presse participait tout autant – si ce n’est plus – que la télévision à définir les priorités du pays. Des commentateurs et des chroniqueurs vedettes, comme Walter Winchell, étaient déjà des célébrités, mais du fait du succès des Hommes du président, les journalistes d’investigation sont à leur tour entrés en pleine lumière. Cette nouvelle donne a eu un revers : elle a pu encourager une approche du reportage davantage axée sur l’ego des auteurs, où le récit du journaliste-héros prenait le pas sur l’enquête.

Par ailleurs, à l’époque, les médias se focalisaient bien plus sur l’idée de rapporter l’actualité que sur celle de la créer. Aujourd’hui, de nombreuses plateformes médiatiques se revendiquant explicitement du journalisme d’investigation considèrent que leur rôle est de définir les priorités du grand public. Les médias plus traditionnels dénoncent à cet égard un militantisme idéologique envahissant.

Les Hommes du président semble adopter le point de vue selon lequel les médias ont pour mission de rapporter les faits, à charge ensuite pour le grand public de décider comment il convient de les interpréter. Toutefois, le film lui-même contredit déjà cette position. Woodward et Bernstein ne se sont pas contentés de relater les faits : ils ont mené le débat. Cinquante ans plus tard, la question de savoir si la presse doit être un miroir tendu au pouvoir ou une force qui façonne activement l’action politique reste d’actualité.

« Network », contemporain prémonitoire des « Hommes du président »

1976 a également vu la sortie de Network. Main basse sur la télévision, qui mettait en scène l’histoire d’un présentateur (joué par Peter Finch) victime d’une crise de nerfs en direct, qui devient alors « le prophète fou des ondes », exhortant son public à hurler par la fenêtre : « Je suis furieux et je n’en peux plus ! »

Dans le film, la chaîne de télévision appartient à un conglomérat aux intérêts tentaculaires. Woodward et Bernstein sont des professionnels qui font ce que le métier exige, ils travaillent sans animosité, dans le seul objectif de révéler la vérité sur le complot du Watergate, et non de faire chuter Nixon ; Network, en revanche, dépeint un monde où le profit écrase tout, où médias et politiques sont en guerre permanente – et où les journalistes cherchent moins à informer qu’à attiser la colère du grand public.

Cinquante ans plus tard, la question n’est pas de savoir quel film avait vu juste (tout porte à croire que c’est Network). Il s’agit plutôt de savoir si le monde célébré par les Hommes du président était déjà en train de disparaître, alors même que le public et la critique en faisaient l’éloge.

The Conversation

Matthew Mokhefi-Ashton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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