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23.06.2026 à 12:33

Parkinson : avancées dans la compréhension d’une molécule clé de la maladie

Cristine Alves Da Costa, Pharmacienne - Directrice de recherche Inserm, responsable de l’équipe ALZPARK (Physiopathologie des maladies d'Alzheimer et de Parkinson) à l' l'Institut de pharmacologie moléculaire et cellulaire - CNRS, Université Côte d’Azur
De nouveaux travaux mettent en lumière des mécanismes participant à la mort des neurones producteurs de dopamine, le phénomène à l’origine de la maladie de Parkinson.
Texte intégral (1185 mots)

On sait que la maladie de Parkinson, qui affecte plus de 10 millions de personnes dans le monde, dont 200 000 en France, est une maladie neurodégénérative due à la disparition progressive des neurones producteurs de dopamine, une molécule essentielle pour contrôler nos mouvements.

Au cœur de ce dysfonctionnement cellulaire se trouve une protéine, l’alpha-synucléine. Dans un cerveau sain, elle joue un rôle protecteur. Mais dans la maladie de Parkinson, elle s’accumule sous une forme toxique et agrégée, formant des amas appelés corps de Lewy, qui tuent littéralement les neurones.

Depuis longtemps, une question taraude les scientifiques : comment expliquer que, dans le cerveau des patients, on observe une augmentation de sa forme toxique agrégée ?

Notre équipe, en collaboration avec des chercheurs de l’équipe de Marie-Christine Chartier Harlin, a découvert un mécanisme clé qui pourrait expliquer cette accumulation.

Tout repose sur la défaillance d’une autre protéine clé dans la maladie de Parkinson : la parkine. Cette protéine est multitâche. Elle agit à la fois comme une étiqueteuse pour marquer les protéines dont la cellule doit se débarrasser (celles-ci sont ensuite recyclées) et comme un régulateur de l’activité de certains gènes.

Nous avons démontré que la défaillance de la parkine pourrait être à l’origine de l’accumulation de la forme toxique de l’alpha-synucléine, par deux voies différentes.

L’une est directe, à travers l’action de la parkine sur le gène de l’alpha-synucléine.

L’autre est indirecte, à travers le contrôle par la parkine de la dégradation de l’alpha-synucléine par une autre enzyme, nommée glucocérébrosidase bêta 1. Là encore, l’inactivation de la parkine provoque une diminution de l’expression du gène de la glucocérébrosidase (on sait, par ailleurs, que les mutations de ce gène sont le facteur de risque génétique le plus courant pour la maladie de Parkinson).

Enfin, la parkine agit de concert avec la glucocérébrosidase bêta 1 pour réguler les acteurs d’une voie essentielle du recyclage des protéines cellulaires appelée « autophagie médiée par les protéines chaperonnes » (ou CMA, pour Chaperone-Mediated Autophagy ; les chaperonnes étant des protéines qui « aident » les autres protéines).

En bref, quand la parkine fonctionne mal, à cause de mutations ou de l’augmentation du stress oxydatif lié au vieillissement (le stress causé aux composants des cellules par des molécules oxydantes que produit le métabolisme normal), tout le système se grippe :

  • la production d’alpha-synucléine physiologique (protectrice) baisse (à cause de la diminution du niveau de son gène) ;

  • sa dégradation est aussi bloquée, ce qui entraîne l’accumulation de sa forme toxique.

Comment cette découverte a-t-elle été rendue possible ?

Nous avons utilisé et croisé les résultats obtenus au niveau de la cellule, de l’animal et d’échantillons humains (prélèvements cérébraux post-mortem et fibroblastes – des cellules du tissu conjonctif présentes notamment dans le derme – de patients portant de mutations de la parkine).

Les travaux sur des lignées cellulaires capables de surproduire ou de sous-produire la parkine nous ont permis de mettre en évidence la régulation des gènes de l’alpha-synucléine et de la glucocérébrosidase bêta 1. Nous avons aussi pu montrer que la parkine est capable d’interagir avec des régions importantes pour l’expression des gènes, et qu’elle a un impact sur des acteurs clés responsables de l’autophagie médiée par les chaperonnes.

Les études chez des animaux transgéniques qui ne produisent pas de parkine nous ont, quant à elles, permis de corroborer nos résultats.

Enfin, les résultats obtenus grâce aux échantillons provenant de malades nous ont permis de valider la pertinence de nos résultats chez l’être humain.

En quoi cette découverte est-elle importante ?

L’impact scientifique de nos résultats est multiple. Ils démontrent en effet un rôle majeur de la parkine dans la régulation génique, notamment à travers sa fonction encore peu explorée de facteur de transcription.

Jusqu’ici, on savait que la parkine jouait un rôle dans la dégradation de multiples protéines, mais son implication dans la transcription des gènes de l’alpha-synucléine, de la glucocérébrosidase bêta 1 et sur l’autophagie médiée par les chaperonnes était jusqu’à présent inconnue.

Nos données unifient des observations jusqu’ici disjointes (rôle de la parkine, de la glucocérébrosidase bêta 1 et de l’autophagie médiée par les chaperonnes) en un modèle cohérent, applicable aux formes héréditaires et sporadiques de la maladie.

Quelles sont les perspectives de ces travaux ?

L’autophagie médiée par les chaperonnes constitue une voie essentielle de recyclage cellulaire spécialisée dans l’élimination des protéines solubles telles que l’alpha-synucléine.

Le fait que la parkine participe à la régulation de ce processus ouvre des perspectives importantes quant à l’étendue de ses fonctions biologiques et à son potentiel thérapeutique.

Une piste de recherche est désormais d’identifier de nouvelles molécules capables de restaurer le fonctionnement de la parkine. Une seconde approche sera de développer des activateurs spécifiques capables de relancer l’autophagie médiée par les chaperonnes, le processus de recyclage des protéines défaillant dans la maladie de Parkinson.

Enfin, ces découvertes laissent entrevoir des applications qui vont au-delà du contexte de la seule maladie de Parkinson, car la parkine est impliquée dans d’autres pathologies cérébrales, comme la maladie d’Alzheimer ou les cancers cérébraux.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Cristine Alves Da Costa a reçu des financements de ANR.

23.06.2026 à 12:33

Pourquoi vous ne pouvez pas faire de « détox de dopamine »

Jérémie Naudé, Chargé de recherche au CNRS, neurobiologie expérimentale et théorique - Institut de génomique fonctionnelle (CNRS UMR 5203 – Inserm U1191 - Université de Montpellier), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Contrairement à ce qu’affirment nombre d’influenceurs, il n’est pas possible de faire une « dopamine detox » pour « réinitialiser son système de la récompense », lequel serait malmené par notre usage des écrans.
Texte intégral (2561 mots)

Contrairement aux idées reçues, la dopamine, molécule essentielle au fonctionnement de notre « système de récompense », n’a pas pour fonction d’encoder directement le plaisir.


Tinder, TikTok, Instagram, Candy Crush, pour n’en citer que quelques-unes… on entend souvent dire que ce type d’applications est conçu pour « pirater notre système de récompense », autrement dit le circuit qui, dans notre cerveau, affecte nos désirs, nos plaisirs et nos émotions, et qui joue un rôle crucial dans des processus aussi divers que la sexualité ou les addictions liées aux drogues.

Au centre de ce système se trouve la dopamine, une molécule qui participe à l’anticipation de la récompense.

À en croire de nombreux influenceurs et podcasteurs, pour protéger notre système de récompense face aux nombreuses stimulations qu’il reçoit quotidiennement, il faudrait se livrer à une « détox de dopamine », en se privant de plaisirs. Pour cela, les recommandations sont variées : prises de douches froides, exposition à la lumière du matin, établissement de listes de plaisirs à proscrire pour « réinitialiser » les neurotransmetteurs…

Entre références aux neurosciences et discours sur le bien-être, il aura suffi de quelques décennies pour que la dopamine devienne à la fois la cause de nos addictions modernes et la clé de notre épanouissement personnel. Psychiatre à Stanford, Anna Lembke a même écrit un best-seller, Dopamine Nation, considéré par certains comme un manuel permettant de procéder à cette « détox de dopamine ».

Cependant, dans les laboratoires qui étudient le fonctionnement de cette molécule, comme celui au sein duquel je travaille, le discours est totalement différent. Attaquons-nous donc à quelques idées reçues.

La dopamine est un signal d’apprentissage

Au tournant des années 1990, le neurophysiologiste Wolfram Schultz mène sur des singes une série d’expériences devenues classiques.

Pendant que les primates apprennent une nouvelle tâche, il enregistre dans le même temps l’activité de leurs neurones dopaminergiques (autrement dit les neurones qui produisent de la dopamine). L’exercice est simple : un signal lumineux annonce, quelques secondes après son activation, l’arrivée d’un peu de jus de fruits.

Dans les premiers temps de l’apprentissage, Schultz constate que les neurones s’activent au moment où la récompense arrive. Mais à mesure que le singe retient l’association entre le stimulus et la récompense, l’activité des neurones dopaminergiques se déplace : elle survient dès l’apparition du signal lumineux, et plus du tout au moment de la récompense elle-même. Et si l’expérimentateur ne fournit pas le jus alors que ce dernier avait été annoncé par le stimulus, l’activité des neurones dopaminergiques chute en dessous de son niveau de base.

Les neurones à dopamine n’encodent donc pas le plaisir. En effet, le singe ressent toujours du plaisir au moment du jus, même quand son arrivée est prévisible. Pour prendre un autre exemple : savoir qu’on va dans un bon restaurant peut nous exciter à l’avance, mais cela n’enlève en rien le plaisir qu’on retire lorsque les plats dont nous anticipions la dégustation sont effectivement consommés.

En réalité, l’activité des neurones à dopamine mesure plutôt un écart entre la récompense attendue et la récompense vraiment reçue. En d’autres termes, un pic de dopamine n’est pas la marque d’un plaisir éprouvé sur l’instant, mais la trace d’une comparaison entre nos prédictions de récompense et la réalité. On parle d’« erreur de prédiction de récompense ». Quand une situation ou une action nous procure plus de récompense que prévu, l’erreur de prédiction est positive, et le corps considère qu’il est pertinent de la réitérer.

Il faut bien comprendre qu’ici, « récompense » ne veut pas dire « plaisir ressenti » : c’est plutôt ce qui compte pour l’organisme, et qu’il pouvait plus ou moins anticiper. C’est, par exemple, une gorgée de jus pour le singe de Schultz ou, en ce qui nous concerne, la consommation d’un bon repas ou même la réception d’une bonne nouvelle. Le signal de dopamine ne marque pas le repas en lui-même : il marque l’écart entre le repas espéré et celui qu’on a vraiment eu.

Au contraire, si on réalise une action qui nous donne moins de récompense que prévu, il s’agira de peut-être reconsidérer ce choix la prochaine fois qu’il se présentera.

Cette interprétation a structuré toute la recherche sur l’apprentissage par renforcement, lequel est fondé sur l’ajustement de ses actions selon leurs conséquences passées. En effet, la signature de l’erreur de prédiction de récompense se retrouve chez l’humain comme chez la souris.

La dopamine est en réalité à la fois un signal d’apprentissage (qui ajuste la valeur que nous attribuons aux actions) et un signal de motivation. La prédiction de valeur est utile à la fois pour régler les actions à réaliser et pour continuer à comparer le résultat réel de l’action à ce qui était prédit.

En d’autres termes, la dopamine nous indique que l’on peut dépenser de l’énergie pour obtenir une récompense. Lorsque l’apprentissage est consolidé, le signal de dopamine s’éteint de lui-même.

Drogues et récompenses aléatoires : un faux parallèle

L’argumentation des tenants du concept de « détox de dopamine » est fondée sur l’idée qu’il serait impossible de stabiliser le système de la récompense, ce qui nous pousserait à un vouloir « toujours plus ».

Dans le cas des applications sur mobile, les notifications, les likes, le défilement infini relèveraient d’un même piratage : ils délivreraient des récompenses incertaines, donc surprenantes, donc productrices de pics de dopamine répétés. À force, le système de la récompense s’épuiserait, comme il s’épuise sous l’effet des drogues, et nous deviendrions de moins en moins sensibles aux plaisirs ordinaires. La détox serait alors une façon de réinitialiser ce système.

Cependant, cette analogie n’est pas pertinente. En effet, les drogues, comme la cocaïne ou les opioïdes, augmentent les niveaux de dopamine de manière pharmacologique, intense et prolongée, indépendamment de toute prédiction de récompense.

Le cerveau ne peut alors pas absorber cette augmentation, car elle est « forcée » chimiquement. L’une des réponses de notre organisme est donc de diminuer le nombre de récepteurs de la dopamine à la surface des cellules. Il en résulte la tolérance bien décrite chez les usagers chroniques, qui les mène à augmenter les doses ou à multiplier les prises.

Une notification reçue aléatoirement sur un smartphone est d’une autre nature : il s’agit d’une récompense « classique », dont on apprend à la fois la valeur et le caractère imprévisible. Comme les conditions de son obtention sont variables, il existe bel et bien un léger bonus d’activité de dopamine, dit « de curiosité » (« c’est imprévisible, donc intéressant »), mais celui-ci ne dure que quelques fractions de seconde.

Nous l’avons mesuré récemment chez la souris dans une tâche de jeu. L’animal devait choisir entre plusieurs options dont la probabilité de récompense différait. Pendant qu’il se décidait, nous avons suivi en temps réel l’activité dopaminergique de ses neurones. Face à une option incertaine, un petit surcroît d’activité est bien détecté, mais de l’ordre de la fraction de seconde.

Son ordre de grandeur est donc sans commune mesure avec celui qui résulte de la consommation de drogues. Si la simple imprévisibilité d’un résultat créait une accoutumance en elle-même, nous deviendrions accros à un simple lancer de dés, sans enjeu monétaire ! De fait, la raréfaction des récepteurs, qui accompagne l’usage de stimulants, ne s’observe pas chez les joueurs « pathologiques » : un comportement, même répété et incertain, n’use pas le système comme le fait une drogue…

La souffrance dont certaines personnes rendent compte dans leur rapport aux écrans est réelle, mais l’attribuer à une saturation du système dopaminergique conduit à proposer des solutions qui ne ciblent pas le bon mécanisme, car scroller n’est pas comparable à consommer de la cocaïne.

Tenter d’« optimiser ses hormones » est une impasse

La théorie selon laquelle il existerait dans notre cerveau un « bon » niveau de molécule est séduisante, car elle est facilement compréhensible. Mais elle est fausse.

Sous un vernis de vocabulaire neuroscientifique, elle s’apparente en réalité à la vieille théorie des humeurs : la santé serait une question d’équilibre entre quelques fluides (ou substances) bien identifiés, équilibre qu’il serait possible de maintenir en s’astreignant à une bonne hygiène de vie.

L’idée qu’il est possible de déterminer une concentration « optimale » en molécules n’est pas réservée qu’à la dopamine. Le neurologue américain Andrew Huberman, podcasteur star (mais qui fait l’objet de critiques par d’autres scientifiques en raison de sa propension à extrapoler et s’exprimer hors de son domaine d’expertise), propose ainsi des protocoles précis pour ajuster non seulement la dopamine, mais aussi le cortisol, la sérotonine ou la testostérone (autant d’autres molécules qui influent sur nos comportements affectifs et cognitifs – on parle de « neuromodulateurs »).

Le problème est que ces substances ne fonctionnent pas comme des fluides indépendants dont on pourrait régler les niveaux indépendamment les uns des autres. Le neuroscientifique britannique de renommée mondiale Peter Dayan, spécialiste de la neuromodulation et de l’apprentissage, l’a résumé dans une revue de référence publiée en 2012, les neuromodulateurs interagissent en permanence.

Dopamine, sérotonine ou cortisol s’influencent mutuellement, parfois de façon coopérative, parfois en compétition, selon le contexte et la région cérébrale concernée. En outre, même prise isolément, la dopamine n’exerce pas toujours le même rôle.

Grâce à une technologie appelée « optogénétique », qui permet de contrôler, grâce à la lumière, l’activité de certaines protéines, on peut activer précisément les neurones dopaminergiques d’une souris pendant qu’elle prend une décision.

Avec mes collègues, nous avons montré que l’effet de cette activation dépend entièrement de ce que la souris est en train de faire. Si elle se trouve dans un environnement où elle a appris qu’un objectif est désirable et accessible, l’activation des neurones à dopamine augmente sa motivation à atteindre cet objectif. Si rien ne l’attend de particulier, la même activation neuronale – et donc, la production de niveaux de dopamine similaires – est sans effet observable.

Moduler les effets de la dopamine ne peut donc pas se faire de la manière dont on module à la hausse ou à la baisse le son d’un haut-parleur à l’aide d’un bouton de volume : l’influence de cette molécule dépend de ce que l’organisme a, à cet instant, comme objectifs.

Prêter attention au contexte

Si l’idée d’une cure de « détox de dopamine » ne repose sur aucune base solide scientifiquement parlant, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut rien changer à nos comportements !

Le sommeil, l’activité physique, le temps passé à l’extérieur ont des effets documentés sur la santé physique et mentale. Décrocher des écrans pour se coucher plus tôt, faire du sport ou sortir se promener a bel et bien des effets positifs en matière de bien-être. Mais ces derniers ne sont pas dus à une supposée « optimisation hormonale » qui résulterait d’un « protocole » capable de résoudre miraculeusement tous les problèmes.

Les recherches récentes montrent que ce n’est pas seulement la valeur de nos actions qui se recalcule, mais la valeur des récompenses elles-mêmes. Un même plaisir ne « vaut » pas la même chose selon l’état où l’on se trouve : un repas n’a pas la même valeur selon qu’on a faim ou qu’on sort de table, et cet état de fond se déplace lentement, au gré de nos conditions de vie, comme la fatigue accumulée, l’isolement ou la façon dont le travail nous fatigue.

Le système dopaminergique ajuste en continu la valeur d’une action donnée – comme aller sur les réseaux sociaux – relativement à tout le reste. Les conséquences ne dépendent donc pas d’un protocole individuel, mais plutôt d’un environnement global. Il compare en permanence la récompense qu’on obtient à celle qu’on attendait, mais ce qui constitue pour nous une récompense à un instant donné peut évoluer au cours de notre vie.

Plutôt que de se priver de tout plaisir pour espérer « réinitialiser » son système de la récompense, il est plus pertinent de se demander dans quelles conditions collectives nous avons l’opportunité de bien dormir, quelles sont les causes de ce stress au travail qui nous insupporte, etc.

Adresser aux individus des injonctions à s’optimiser, c’est faire porter à chacun la responsabilité de trouver en lui-même, en dépit de l’environnement, un niveau idéal de dopamine… qui n’existe pas !

The Conversation

Jérémie Naudé a reçu des financements de l'ANR, du CNRS, de l'INSERM, de l'Université de Montpellier, de Sorbonne Université, et de la Fondation pour la Recherche Médicale.

23.06.2026 à 10:51

Tirage au sort, assemblées citoyennes, remplacement du Sénat : les Français veulent de l’innovation démocratique

Dimitri Courant, Postdoctoral Researcher & Lecturer, Sciences Po
Pétition, délibération, référendum : c’est le système que privilégient les Français, selon une enquête inédite. Près de 53 % des personnes interrogées remplaceraient le Sénat par une assemblée tirée au sort.
Texte intégral (1498 mots)

Pétitions, assemblées citoyennes, référendums : selon une enquête inédite, menée par Sciences Po et l’institut Verian, une large majorité de Français souhaitent un système qui favorise la participation directe. Le principe des assemblées citoyennes est soutenu par 67 % des sondés, et 53 % d’entre eux aspirent à remplacer le Sénat par une assemblée tirée au sort.


Les municipales de 2026 ont confirmé une tendance lourde : l’abstention progresse et les partis établis s’usent. La présidentielle de 2027 s’annonce comme un nouveau face-à-face entre des figures familières d’un sérail que les Français regardent avec une défiance croissante. Dans ce contexte, les assemblées citoyennes tirées au sort sont souvent présentées comme une réponse à la crise démocratique. Mais laquelle, exactement ? Et surtout, quelle forme les Français eux-mêmes appellent-ils de leurs vœux ?

Une enquête quantitative, conduite en mai 2025 auprès d’un échantillon représentatif de 2 500 Français dans l’Hexagone, l’enquête DeCoDe « Délibération citoyenne et confiance dans la politique démocratique », à laquelle je participe avec Bernard Reber, Damien Bol, Flora Chanvril et Bruno Cautrès (Cevipof/Sciences Po), et dont le terrain a été effectué par l’institut Verian, offre des éléments de réponse précis. Les résultats brisent quelques certitudes.

Un désir de démocratie, pas d’« électocratie »

Le constat de départ est saisissant : seuls 13 % des répondants font confiance à la politique, 17 % au gouvernement, 21 % à l’Assemblée nationale. Mais 80 % restent attachés à un système politique démocratique.

Ce n’est pas la démocratie que les Français rejettent ; c’est l’électocratie, cette forme de gouvernement fondée sur l’élection d’élites sans mandat impératif, où les représentants ne sont pas tenus par les préférences de ceux qui les ont élus.

Ce rejet ne se traduit pas par une adhésion naïve aux assemblées citoyennes, aussi appelées « conventions citoyennes » en France. Ainsi, 67 % des sondés estiment que c’est une bonne chose que des citoyens participent à ces conventions, et 50 % font confiance à ces assemblées. Mais parmi les 35 % qui ne leur font pas confiance, 56 % justifient leur scepticisme par une formule révélatrice : les assemblées citoyennes sont « une arnaque qui permet aux politiciens de gagner du temps et de faire de la communication ».

Ce n’est donc pas une critique du tirage au sort délibératif. C’est une critique de la « consultation d’élevage », ce modèle dans lequel les élus choisissent le thème de l’assemblée, puis font leur marché parmi les recommandations, ou les ignorent totalement.

Trois modèles pour un système délibératif, un vainqueur relatif

La question centrale n’est pas tant de savoir si les Français veulent des assemblées citoyennes, mais dans quel système délibératif ils souhaitent les insérer, c’est-à-dire quelle place ces mini-publics doivent occuper dans l’architecture institutionnelle, entre les élus, les citoyens tirés au sort et la population dans son ensemble.

Dans un article publié dans Raisons politiques, j’avais proposé de distinguer trois grands modèles institutionnels.

  • D’abord, la « consultation d’élevage » : les élus fixent l’agenda du mini-public et décident ensuite du devenir de ses propositions.

  • Ensuite, la « démocratie radicale » : le peuple fixe l’agenda des assemblées citoyennes en amont, par initiative populaire ou pétition, et ratifie leurs propositions en aval, par référendum.

  • Enfin, la « klérocratie représentative » : les tirés au sort eux-mêmes choisissent les sujets, et leurs décisions ont force de loi, sans ratification extérieure.

Les données de l’enquête DeCoDe permettent de confronter cette tripartition théorique aux préférences réelles des Français. Le résultat est net.

Sur la mise à l’agenda, 40 % des répondants souhaitent que ce pouvoir appartienne aux citoyens eux-mêmes, par pétition ; le Parlement n’obtient que 20 %. Sur la ratification des résultats, 36 % privilégient le référendum, contre 23 % qui préfèrent une transmission au Parlement. Seulement 12 % souhaitent que les propositions du mini-public soient transposées directement dans la loi, sans aucune ratification extérieure.

La démocratie radicale recueille le plus de soutiens relatifs ; la consultation d’élevage est un peu plus faible ; la klérocratie représentative reste très minoritaire.

Près de 53 % pour remplacer le Sénat par une assemblée tirée au sort

Une majorité absolue de Français (53 %) se dit favorable au remplacement du Sénat par une chambre tirée au sort ; 17 % y sont « très favorables », 36 % « plutôt favorables ». À l’opposé, seulement 11 % y sont « très défavorables ». C’est peut-être le résultat le plus saillant de l’enquête.

Ce chiffre n’est pas anodin. Le Sénat cumule deux déficits particulièrement visibles. D’une part, un déficit de représentativité, sa composition reflétant très peu la diversité de la population française. D’autre part, un déficit de légitimité, ses membres étant élus indirectement par les grands électeurs et non au suffrage universel direct. Face à cette configuration, le tirage au sort dispose d’arguments comparatifs solides : représentativité descriptive (avec quotas), égalité des chances, impartialité, et absence de calcul politicien.

Sur le rôle législatif des assemblées citoyennes, les Français sont plus nuancés. Interrogés sur le format que devraient prendre les travaux d’un mini-public, ils privilégient largement des « recommandations détaillées » ou des « orientations générales » plutôt que des « propositions de lois ». Pourtant, lorsqu’on leur demande directement si les assemblées citoyennes devraient « écrire la loi », 35 % répondent par l’affirmative, un chiffre non négligeable. Il faut noter qu’« écrire la loi » n’implique pas nécessairement un transfert de souveraineté : une assemblée citoyenne peut très bien rédiger un texte soumis ensuite à référendum (ou au Parlement), ce qui reste compatible avec la démocratie radicale (ou la consultation d’élevage).

Quoi qu’il en soit, 44 % y sont explicitement opposés. Le vrai clivage ne passe donc pas entre partisans et adversaires du tirage au sort, mais entre ceux qui souhaitent confier davantage de pouvoir au peuple et ceux qui veulent cantonner les assemblées citoyennes à un rôle consultatif sous contrôle des élus.

Quand les données contredisent les théoriciens

Un dernier enseignement mérite d’être relevé. Parmi les raisons invoquées par les Français pour soutenir un rôle législatif des assemblées citoyennes, les justifications « épistémiques » (la qualité de la délibération, l’audition d’experts) arrivent en dernière position. Ce qui prime, c’est l’« ordinarité », donc le fait que « ce sont des gens comme moi » (43 %), l’impartialité des tirés au sort qui « ne cherchent pas à être réélus » (44 %) et la défiance envers les élus (41 %).

Autrement dit, les préoccupations d’une large part des théoriciens du politique sont en décalage avec celles des citoyens ordinaires. Le débat entre klérocrates et consultativistes, qui structure une bonne partie de la littérature académique, ne correspond pas aux attentes d’une opinion publique qui se porte davantage vers la démocratie radicale et ses dérivés hybrides.

En 2027, les candidats à la présidentielle qui voudront parler sérieusement de réforme institutionnelle auraient intérêt à intégrer ces enseignements.

The Conversation

Dimitri Courant a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) et de Sciences Po.

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