06.06.2026 à 15:39
Investissement à impact : quand la mesure façonne ce qui compte
Texte intégral (1811 mots)
L’investissement à impact apparaît comme un outil prisé des adeptes de la finance durable. En témoigne l’engouement rencontré par les produits proposés. Mais de quel impact parle-t-on vraiment ? Qui décide qu’un impact est intéressant ou non ? Certaines formes d’impact sont-elles privilégiées à d’autres ?
Alors que l’Union européenne revoit ses règles en matière de finance durable afin de simplifier le cadre réglementaire et d’arbitrer entre exigences de conformité et complexité administrative, une question s’impose : comment distinguer les démarches réellement transformatrices des simples effets d’affichage ?
L’investissement à impact, qui promet de financer des projets à impact social ou environnemental mesurable, porte une ambition forte. Mais il ne pourra réaliser sa promesse transformative que s’il reconfigure ses instruments, sa gouvernance et ses cadres d’évaluation afin de favoriser une transition juste, solidaire et démocratique.
Une manière inédite d’investir…
Les confusions entre investissement à impact, approches ESG (pour environnement, social, gouvernance) et investissement socialement responsable sont fréquentes. Avec l’investissement à impact, il ne s’agit pas seulement d’éviter de financer certains secteurs ou d’intégrer a posteriori des critères extrafinanciers aux investissements classiques. La démarche est ici plus ambitieuse, puisqu’il s’agit d’investir pour produire un effet positif sur l’environnement et la société, et être capable de le démontrer.
Concrètement, cela peut passer par le financement d’une entreprise comme Greenway, qui produit et commercialise des fourneaux économes en combustible, à prix abordable, destinés à une clientèle rurale dans le sud de l’Inde. Ou d’une entreprise comme SunFunder, qui vise à impulser une transformation énergétique mondiale pour garantir un accès universel à l’énergie et réduire les impacts environnementaux liés à sa production et à sa distribution, contribuant ainsi à limiter le changement climatique.
Au cœur du modèle
Dans toutes ces entreprises financées par l’investissement à impact, l’impact n’est pas un effet secondaire, comme c’est souvent le cas dans les approches ESG : il est au cœur du modèle.
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Ce positionnement explique l’attrait croissant du secteur, tant du côté des investisseurs que des entrepreneurs qui cherchent à concilier activité économique et utilité sociale. Cet engouement se traduit par une montée en puissance rapide du marché : selon le Global Impact Investing Network (GIIN), les actifs à impact sous gestion ont augmenté à un taux de croissance annuel de 21 % au cours des six dernières années.
Des pratiques qui évoluent… mais non sans tensions
L’essor de l’investissement à impact s’accompagne de transformations visibles. De nouveaux instruments financiers apparaissent, certains mécanismes de rémunération des investisseurs sont liés à l’atteinte d’objectifs d’impact. Lorsque l’investissement à impact social et environnemental est opéré par le capital-risque, les investisseurs accompagnent les équipes, participent aux décisions stratégiques pour créer de la valeur actionnariale. Cela peut être pour le meilleur, mais aussi pour le pire.
Dans certains cas, cela permet de préserver la mission initiale des projets, y compris au moment de la sortie des investisseurs. Dans d’autres cas, au contraire, les capital-risqueurs d’impact participent à une dérive de la mission d’impact (mission drift) des entreprises de leur portefeuille en donnant la priorité à la performance financière au détriment de la performance extrafinancière.
Mesurer l’impact n’est pas neutre
L’exigence de preuve d’impact impose de comparer, standardiser, objectiver. Cette logique n’est pas sans effet sur la nature des projets financés. Tout repose, ou presque, sur la capacité à mesurer l’impact. Sans indicateur, pas de sélection, pas de suivi, pas de crédibilité. C’est le rôle des fameux Key Performance Indicators (KPI), tels que les tonnes d’émissions de CO2 évitées, le nombre d’emplois créés.
C’est là que les choses se compliquent : ces indicateurs ne sont pas de simples outils techniques. Loin d’être neutres, ils orientent les décisions. Ce qui est mesuré devient visible, comparable, donc finançable. À l’inverse, ce qui se mesure difficilement – transformations sociales de long terme, effets indirects, dynamiques collectives – risque de ne pas être financé alors même que l’impact est réel.
Une dimension performative
Dans les faits, cela peut favoriser certains types de projets. Une innovation technologique liée au climat, dont les effets sont quantifiables, aura souvent plus de facilité à attirer des financements qu’une initiative de cohésion sociale, plus difficile à objectiver. Autrement dit, mesurer l’impact ne sert pas seulement à l’évaluer. Cela contribue aussi à définir ce qui compte.
En ce sens, les dispositifs de mesure ont une dimension performative : ils ne se contentent pas de refléter la réalité, ils contribuent à la façonner, en rendant certains effets visibles, comparables et finançables, et en reléguant d’autres à la marge. Dès lors, la question de la mesure devient indissociable de celle du pouvoir : définir les indicateurs, fixer les seuils et valider les résultats revient à cadrer ce qui sera reconnu comme « impact » – et, in fine, ce qui sera financé. La mesure n’est donc pas seulement un enjeu technique, mais un enjeu de gouvernance. Elle organise la répartition du pouvoir entre investisseurs, entreprises et parties prenantes, en déterminant qui a la capacité de définir, d’interpréter et de valider l’impact.
Qui décide de ce qui compte ?
Derrière les outils de mesure se joue ainsi une question centrale : qui a le pouvoir de dire ce qui compte ? Les choix d’indicateurs, loin d’être neutres, traduisent des arbitrages implicites qui privilégient certaines formes d’impact – souvent les plus quantifiables – au détriment d’autres, moins aisément mesurables mais socialement déterminantes. Qui choisit les indicateurs ? Qui fixe les objectifs ? Qui valide les résultats en termes d’impact extrafinancier ?
La réponse n’est pas la même pour tous les fonds de capital-risque à impact. Certains privilégient la co-construction des indicateurs avec l’entreprise et un accompagnement sur mesure, non standardisé et qualitatif. D’autres, poussés par une logique de conformité, s’appuient sur des catalogues de mesures standards qui conduisent les entreprises à « cocher des cases » avec plus ou moins de conviction.
Cette diversité des pratiques interroge et pose la question de la légitimité des critères retenus, mais aussi de leur pertinence. Sans prise en compte des contextes locaux, la mesure de l’impact risque de devenir un exercice standardisé, déconnecté des réalités qu’elle prétend saisir.
C’est pourquoi certains travaux plaident pour des formes de gouvernance plus ouvertes, intégrant davantage les parties prenantes – en particulier les bénéficiaires des entreprises en question – dans la définition et l’évaluation de l’impact.
Une promesse qui reste à concrétiser
L’investissement à impact a le grand mérite de faire bouger les lignes dans le monde de la finance ; il a installé l’idée que le capital pouvait être orienté vers autre chose que la seule rentabilité financière. Il soutient aussi l’émergence et le développement d’entreprises qui cherchent à répondre à des besoins sociaux ou environnementaux tout en restant économiquement viables.
Mais sa capacité à transformer en profondeur la finance reste incertaine. Entre exigences de rendement, impératifs de standardisation et contraintes de mesure, les arbitrages sont permanents.
Dans un contexte où la finance durable est en pleine structuration, notamment sous l’effet de la réglementation européenne, l’enjeu n’est plus seulement de développer l’investissement à impact. La question est de savoir s’il peut réellement transformer la finance pour en faire un acteur décisif face aux défis sociétaux et environnementaux.
La réponse dépendra, en pratique, de choix très concrets : la manière dont l’impact est défini, les outils utilisés pour le mesurer et les parties prenantes impliquées dans ces décisions. Autant d’éléments qui relèvent à la fois de la technique… et du politique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
06.06.2026 à 15:38
Du succès du vinyle au retour affirmé de la cassette : au-delà de l’effet nostalgie
Texte intégral (2296 mots)

Alors que le streaming domine désormais près de 70 % de la consommation musicale mondiale, le vinyle, que l’on croyait relégué au passé par le CD puis par le numérique, poursuit sa croissance. Quant à la cassette audio, elle opère un retour en force. Au-delà de l’incontournable « effet nostalgie », ce succès révèle une transformation plus profonde de notre rapport à la culture.
En France, le vinyle est l’un des piliers de la consommation physique. Selon le bilan 2025 du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), les ventes de vinyles ont atteint près de 6 millions d’unités contre 8 millions pour le CD. Le rapport du Snep précise qu’avec une croissance de près de 15 % en 2025, le chiffre d’affaires du vinyle atteint 113 millions d’euros, dépassant ainsi de 23 millions celui du CD.
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Loin d’être un simple vestige du passé, le vinyle est au cœur d’une renaissance matérielle, célébrant en 2025 selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique (Ifpi) sa dix-neuvième année de croissance ininterrompue. Pour les « superfans », le vinyle constitue un objet de dévotion qui offre une texture tangible à leur passion. Le vinyle est un objet-signifiant, doté d’une présence physique, d’une esthétique et d’une valeur symbolique.
Là où le streaming instaure une relation d’usage plus que de propriété, le vinyle incarne une forme de reprise de contrôle sur ses choix culturels, comme une forme de résistance aux logiques de prescription algorithmique qui façonnent aujourd’hui l’accès à la musique.
Le vinyle constitue désormais le moteur d’une économie de la tangibilité. Au-delà des volumes, c’est la signification de l’acte d’achat qui évolue. Acquérir un vinyle est une démarche engagée faisant écho à un mouvement de « décélération ». En effet, le vinyle impose un rythme et une gestuelle attentive. Si le streaming favorise la fluidité et la dispersion, le vinyle réintroduit de la contrainte. En écho aux travaux sur la « résonance » du sociologue Hartmut Rosa, cette contrainte rend possible une relation plus intense au monde.
En outre, l’écoute devient une expérience quasi cérémonielle portée par un public de plus en plus jeune : 41 % des acheteurs de vinyles ont moins de 35 ans. Cette quête d’une écoute ritualisée dépasse d’ailleurs le cadre intime du salon. Elle s’incarne aujourd’hui dans l’espace public avec l’émergence de « bars audiophiles ». Inspirés des jazz kissa japonais, ces lieux hybrides érigent l'écoute en expérience collective, invitant à savourer le son sur des systèmes de haute fidélité tout en ralentissant le rythme urbain.
Technostalgie et culture populaire
Si le vinyle renvoie à une forme de légitimité culturelle et d’expertise, la cassette audio occupe un tout autre registre. Plus fragile et a priori moins noble, elle s’inscrit dans une esthétique de l’imperfection. Son retour s’explique en grande partie par ce que les chercheurs Pinch et Reinecke qualifient de « technostalgie ». Pour les auteurs, la technostalgie est plus qu’un simple retour vers un passé idéalisé : elle constitue une tentative de médiation entre le passé et le présent afin d’atteindre une sonorité et une esthétique particulières. S’agissant de la cassette, le souffle de la bande, les variations de qualité sonore tout comme les manipulations mécaniques constituent des marqueurs d’authenticité.
Cette valorisation de l'imperfection n'est d'ailleurs pas propre à la cassette. Que ce soit avec un vinyle ou une cassette, écouter de la musique redevient un acte intentionnel, bien loin du recours au téléphone portable, devenu un objet polyvalent terriblement banal, où la musique n’est plus qu’un usage parmi d’autres.
À cela s’ajoute une quête de singularité sonore : les pratiques de production musicale s’appuient sur des outils numériques et des chaînes de traitement du son largement standardisées. Elles recourent notamment à la compression dynamique, un procédé qui réduit l’écart entre les sons les plus faibles et les plus forts afin de rendre la musique plus audible dans des environnements bruyants. Si cette technique répond à des contraintes d’écoute contemporaines, elle participe également à une certaine homogénéisation des sonorités. Les supports analogiques comme le vinyle ou la cassette réintroduisent au contraire des aspérités perçues comme autant de signes distinctifs, qu’il s’agisse des imperfections du support ou, dans le cas de certaines productions plus anciennes, d’une dynamique sonore davantage préservée.
La cassette bénéficie également de l’aura de la culture populaire. La série Stranger Things a notamment joué un rôle dans son retour en réactivant l’imaginaire des années 1980, faisant du walkman et de la cassette des objets quasi mythiques. Dans une scène culte de la saison 4, le personnage de Max Mayfield utilise un walkman pour écouter la chanson Running Up That Hill, de Kate Bush. La musique permet à Max de rester connectée à la réalité et d’échapper à l’emprise de Vecna. Cette valorisation de la cassette se retrouve également dans la saga les Gardiens de la Galaxie, où le personnage de Peter Quill (Star-Lord) conserve précieusement les mixtapes héritées de sa mère. Dans un univers pourtant futuriste, la cassette devient un lien intime avec le passé, structurant à la fois l’identité du personnage et la narration. Ces représentations participent à réenchanter des technologies paraissant obsolètes en les associant à des expériences émotionnelles fortes. Ces mises en scène fictionnelles agissent comme de puissants catalyseurs de désir. Elles rendent désirables le passé et ses objets pour des générations qui n’ont jamais connu cette époque.
Dans le prolongement de cette dynamique, des artistes majeurs de la pop contemporaine, à l’image de Taylor Swift ou Billie Eilish, participent à cette réappropriation en intégrant la cassette à leurs stratégies de diffusion. Plus surprenant, la cassette peut même précéder les autres formats : pour l’album Love for Sale, sorti en 2021, Lady Gaga a ainsi opté pour une sortie anticipée en cassette, un jour avant les autres supports. Loin d’être un simple support secondaire, la cassette peut ainsi être utilisée comme un objet à part entière dans les stratégies de mise sur le marché de la musique.
Plus largement, la cassette incarne une culture du « fait-main » sonore. Là où le vinyle relève d’une logique de distinction, la cassette s’inscrit davantage dans une culture d’appropriation et de personnalisation. Le film Juste une illusion, sorti en avril 2026, contribue lui aussi à renforcer l’intérêt pour ce support. Le long-métrage met en exergue la pratique de la mixtape, ancêtre direct de la playlist numérique. De manière plus générale, offrir une cassette dans les années 1980 et 1990 était un langage en soi, une manière de composer une identité musicale singulière et d'inscrire une valeur affective sur le ruban magnétique. La cassette réactive également un imaginaire culturel solidement ancré dans des scènes devenues culte, comme celle du slow de la Boum.
Des objets, du temps et de la valeur
La mutation la plus marquante concerne sans doute le statut même du support musical. Dans un environnement où la musique est accessible de manière quasiment illimitée et parfois perçue comme gratuite, les vinyles sont des objets que l’on souhaite posséder, exposer et collectionner. Le vinyle est d’ailleurs désormais conçu comme un produit premium.
On assiste ainsi à une multiplication d’éditions limitées avec une esthétique soignée. Cette logique s’accompagne d’une forme de spéculation. En effet, certaines éditions rares prennent de la valeur. Sur le marché secondaire, le vinyle constitue alors un actif dont la valeur repose autant sur sa rareté que sur sa charge symbolique. Cette valorisation de l’objet physique est d’autant plus forte à une époque où la musique générée par intelligence artificielle commence à saturer les plateformes de streaming. Face à cette prolifération de morceaux virtuels et désincarnés, le vinyle s’impose comme une preuve d’authenticité.
Enfin, le retour du vinyle et de la cassette s’inscrit dans une critique de notre modèle technologique soumis à une forme d’obsolescence programmée. Les appareils analogiques se caractérisent par leur longévité et leur réparabilité. Bien entretenue, une platine des années 1970 peut encore fonctionner et susciter des convoitises. Un véritable écosystème se développe d’ailleurs autour de l’entretien et de la restauration des platines.
Cette dynamique contribue à réhabiliter une culture de l’objet durable. Si certains y voient également une sensibilité accrue aux enjeux environnementaux, cette dimension ne saurait à elle seule expliquer le succès du vinyle et de la cassette. Davantage qu’une démarche purement verte, la collection de disques s’apparente parfois à un fétichisme matériel ou à une stratégie d’affichage social, à l’image d’une belle bibliothèque de salon servant de vitrine culturelle.
Cette quête de distinction et d’authenticité matérielle peut alors parfaitement coexister avec des modes de vie très carbonés. Les acteurs du marché ne s'y sont pas trompés. L’industrie a su intégrer les codes de cet affichage esthétique : le retour du vinyle et de la cassette s’accompagne ainsi de la croissance d’un marché dédié aux équipements neufs. Les nouvelles platines vinyles et lecteurs de cassettes combinent souvent esthétique rétro et technologies contemporaines. Typiquement, des fabricants, comme We Are Rewind ou FiiO, commercialisent de nouveaux walkmans constituant une alternative au marché en effervescence de la seconde main où un Sony TPS-L2 peut s’afficher à plus de 1 000 euros !
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
06.06.2026 à 15:38
Isolement et contention dans les établissements psychiatriques français : état des lieux de ces pratiques controversées
Texte intégral (2218 mots)
Dans les services de psychiatrie, certaines mesures restreignant la liberté des patients, telles que les soins sans consentement, la mise à l’isolement ou la contention à l’aide de sangles, sont autorisées dans un cadre légal strict. Les recherches révèlent toutefois d’importantes différences entre établissements dans le recours à ces pratiques. Quelle est la situation en France, alors que le ministère de la santé ambitionne d’en finir avec la contention d’ici à 2030 ?
Comme en 2025, la « Grande cause nationale » 2026 est consacrée à la santé mentale. Dans ce contexte, Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées, a annoncé le 2 juin 2026 la suppression, à l’horizon 2030, de la contention dans les services de psychiatrie.
La psychiatrie se distingue en effet des autres spécialités médicales par la possibilité de recourir à des soins sans le consentement des personnes, ainsi que par d’autres pratiques restreignant la liberté de mouvement, telles que l’isolement en chambre dédiée et la contention mécanique à l’aide de sangles.
Entre impératifs de sécurité, respect des libertés individuelles, et absence de bénéfices thérapeutiques démontrés, ces pratiques soulèvent des débats récurrents, y compris chez les soignants.
Progressivement encadrés depuis 2016, l’isolement et la contention ne peuvent être mis en œuvre qu’en dernier recours, et pour une durée limitée, chez des adultes hospitalisés sans leur consentement, après échec des techniques de désescalade de la crise et lorsqu’un risque existe pour la personne ou pour autrui. Depuis 2021, leur prolongation doit être signalée au juge des libertés et de la détention, dont le contrôle a été renforcé en 2022.
Pourtant, des alertes récentes signalent des recours fréquents à ces pratiques dans certains établissements, et parfois en dehors du cadre légal, y compris chez des personnes mineures. Avec des conséquences susceptibles d’être dramatiques, pouvant aller jusqu’au décès des patients.
Un recueil systématique des mesures d’isolement et de contention, mises en œuvre dans le champ autorisé applicable aux adultes hospitalisés sans leur consentement, a été rendu obligatoire depuis 2018.
Chercheurs sur les services de psychiatrie et de santé mentale, nous avons analysé ces données. Croisées avec des observations de terrain, elles révèlent de fortes disparités entre les établissements français dans le recours à ces pratiques restrictives de liberté et permettent de mieux en cerner les déterminants.
Voici ce qu’il faut en retenir.
Un recours aux pratiques restrictives de liberté loin d’être marginal
Les travaux menés à l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) montrent qu’environ 30 % des adultes hospitalisés en psychiatrie, soit 76 000 personnes, l’ont été au moins une fois sans leur consentement en 2022 en France. Près d’un tiers, environ 28 000 personnes, ont fait en plus l’objet d’au moins une mesure d’isolement, et plus d’un quart de ces dernières, environ 8 000 personnes, ont également été soumises à une contention mécanique.
Rapportés à la population générale, ces chiffres correspondent à environ 52 personnes mises à l’isolement et 15 personnes contentionnées pour 100 000 habitants majeurs chaque année. La France se situe ainsi au-dessus de la médiane des rares pays occidentaux disposant de données comparables sur ces pratiques (Angleterre, Allemagne, Australie, Irlande, Japon, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pays de Galles et États-Unis).
Ces estimations restent toutefois sous-évaluées, car les pratiques mises en œuvre hors du cadre légal en vigueur, notamment en soins libres ou en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, échappent largement aux statistiques nationales. Paradoxalement, elles ne font l’objet d’aucun suivi ni contrôle systématique, puisqu’elles ne sont pas prévues par ce cadre légal.
Une étude exploratoire menée dans les unités de pédopsychiatrie des Hauts-de-France a ainsi montré que, parmi les patients mineurs hospitalisés entre 2020 et 2024, environ 9 % avaient été placés au moins une fois à l’isolement et près de 5 % avaient eu une contention mécanique. Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence, car ils reposent sur les données effectivement transmises par les établissements, sans contrainte légale et sans garantie d’exhaustivité, ce qui laisse penser qu’ils sont en réalité encore plus élevés.
De même, les contentions réalisées dans les services d’urgence lors de l’arrivée de patients présentant des troubles psychiques aigus ne font pas l’objet d’un recueil spécifique, alors même que des études locales descriptives montrent que ces situations existent. Par ailleurs, ces pratiques ont également cours dans des champs autres que la psychiatrie, notamment dans le secteur médico-social, où elles ne font l’objet d’aucun encadrement ni collecte de données.
Des différences importantes entre établissements
Les travaux de l’Irdes montrent que le recours à l’isolement et à la contention varie fortement d’un établissement à l’autre, comme cela avait déjà été observé pour les soins sans consentement selon les territoires. La contention illustre particulièrement ces écarts : une vingtaine d’établissements (sur plus de 200) n’y recourent jamais, tandis que d’autres l’utilisent de manière quasi systématique chez les patients placés à l’isolement.
Pour expliquer ces différences, un argument revient fréquemment : certains établissements prendraient en charge des personnes présentant des situations cliniques plus sévères ou plus complexes. Les travaux de l’Irdes montrent que le recours à l’isolement ou à la contention est plus élevé pour certaines catégories de patients, notamment ceux souffrant de troubles bipolaires ou de troubles de la personnalité, ainsi que chez les personnes admises en urgence. Les hospitalisations de personnes détenues ou déclarées pénalement irresponsables sont également associées à un recours plus fréquent à l’isolement, pour des raisons davantage sécuritaires que strictement cliniques.
Ces facteurs ne suffisent toutefois pas à expliquer l’ampleur des écarts observés. Une part importante des différences est liée aux caractéristiques propres des établissements. Les analyses nationales montrent ainsi que, pour des séjours ayant une complexité comparable, l’isolement est plus fréquent dans les établissements spécialisés en psychiatrie que dans les hôpitaux universitaires ou les établissements pluridisciplinaires. Le recours à la contention est également plus élevé lorsque les effectifs infirmiers rapportés au nombre de patients sont plus réduits.
Des établissements qui se passent de ces pratiques
Les établissements qui recourent peu, voire pas du tout, à ces pratiques constituent des terrains d’étude particulièrement précieux. Ils permettent d’identifier des leviers susceptibles de réduire le recours aux mesures restrictives de liberté en psychiatrie.
Une recherche ethnographique qualitative complémentaire, menée auprès de quatre établissements historiquement caractérisés par un faible recours à l’isolement et à la contention, met en évidence plusieurs facteurs déterminants. Elle souligne notamment l’importance d’une organisation des espaces favorisant la circulation des patients pour permettre la désescalade des situations de crise.
L’étude met également en avant le rôle d’un engagement institutionnel fort, porté conjointement par les équipes médicales et les directions d’établissement, autour d’une volonté partagée de limiter le recours à l’isolement et à la contention au nom du respect des droits des patients.
Sur le plan organisationnel, ces dynamiques reposent sur des équipes interprofessionnelles stables et soudées, sur la mise en place d’activités régulières et diversifiées pour les patients, ainsi que sur une attention particulière portée aux conditions de travail des soignants. Ces éléments favorisent la disponibilité des équipes et une relation de soin plus apaisée, un contexte davantage susceptible de prévenir l’escalade des tensions et le recours aux mesures restrictives de liberté.
Comment réduire le recours aux mesures restrictives de liberté ?
Les travaux de recherche ouvrent plusieurs pistes pour réduire durablement le recours à l’isolement et à la contention en psychiatrie française, alors que des associations de professionnels et de proches de personnes vivant avec un trouble psychique plaident pour leur abolition, désormais également soutenue par le ministère de la santé.
Une priorité consiste à mieux repérer et accompagner les patients les plus exposés à ces mesures, afin de prévenir autant que possible le recours à ces pratiques.
Autre levier : garantir la présence de professionnels en nombre suffisant, au sein d’équipes stables. Ce point est essentiel pour éviter d’atteindre un seuil critique où le temps consacré à la relation de soin devient insuffisant. L’amélioration des conditions de travail peut ainsi contribuer à la qualité des prises en charge, tout en renforçant l’attractivité d’une spécialité confrontée à des difficultés de recrutement et de fidélisation.
Les effets du renforcement progressif du cadre juridique de l’isolement et de la contention restent quant à eux encore mal connus. Ils devront faire l’objet d’études complémentaires. En revanche, le développement d’un suivi systématique de ces pratiques constitue d’ores et déjà un levier mobilisable pour améliorer la situation. Le recueil obligatoire des mesures d’isolement et de contention constitue, à cet égard, une avancée importante.
Ce suivi pourrait toutefois être élargi à des pratiques qui échappent largement aux dispositifs d’observation actuels lorsqu’elles sont mises en œuvre hors du cadre légal existant : en soins libres, chez les mineurs, ou dans d’autres lieux de prise en charge, tels que les services d’urgence, les établissements médico-sociaux ou les structures accueillant des personnes âgées.
Enfin, la réduction du recours à ces pratiques suppose de renforcer les espaces de réflexion collective entre professionnels, et de s’appuyer sur l’expérience des établissements qui parviennent à les limiter. Des programmes expérimentaux visant à promouvoir des modèles de soins moins restrictifs sont en cours d’évaluation en France. Ils pourraient contribuer, dans les prochaines années, à faire évoluer les pratiques en soutenant les équipes soignantes dans la mise en œuvre des ambitions politiques nouvellement affichées.
Coralie Gandré a reçu des financements de diverses institutions publiques pour les projets de recherche qu'elle mène mais aucune n'a de lien d'intérêt avec le sujet traité dans cet article.
Esther Touitou-Burckard a reçu des financements du Congrès français de psychiatrie via la bourse CFP2023 pour un stage de recherche de Master 2. Ce soutien financier n'a joué aucun rôle dans la conception et la mise en place de l'étude, dans la collecte, l'analyse et l'interprétation des données, ni dans la rédaction du manuscrit.
Sébastien Saetta a reçu des financements de diverses institutions publiques pour les projets de recherche qu'il mène mais aucune n'a de lien d'intérêt avec le sujet traité dans cet article.
Magali Coldefy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.