10.06.2026 à 12:06
Les migrations peuvent faire gagner des matchs en Coupe du monde
Texte intégral (1947 mots)
Du Maroc à Curaçao, les diasporas jouent un rôle croissant dans la composition des sélections nationales. Les recherches disponibles indiquent que les équipes les plus ouvertes aux parcours migratoires obtiennent souvent de meilleurs résultats sur le terrain.
Peu de gens auraient prédit le beau parcours du Maroc lors de la Coupe du monde de la FIFA 2022. À l’approche du tournoi, la sélection était classée 22e mondiale et n’avait jamais dépassé le stade des huitièmes de finale. Pourtant, elle a battu la Belgique, l’Espagne et le Portugal — des pays qui figuraient alors, comme aujourd’hui, parmi les dix meilleures nations du classement mondial —, atteignant les demi-finales (défaite 2-0 face à la France), une première pour une équipe africaine.
Le parcours du Maroc n’a pas seulement été remarquable (et pleinement mérité). Il a également suscité un débat au-delà du football, car 14 des 26 joueurs de la sélection marocaine étaient nés à l’étranger, soit davantage que pour toute autre nation engagée dans le tournoi.
La Coupe du monde 2026 comptera plus de joueurs nés à l’étranger que n’importe quelle édition précédente. Près d’un quart des 1 248 joueurs sélectionnés par les équipes nationales sont nés dans un pays différent de celui qu’ils représenteront.
Dans certaines sélections, les proportions sont bien plus élevées encore : 96 % des joueurs de Curaçao sont nés à l’étranger, tout comme 85 % de ceux de la République démocratique du Congo et 73 % de ceux du Maroc.
Au total, les joueurs nés à l’étranger constituent la majorité des effectifs dans huit des 48 sélections engagées dans le tournoi.
Les migrations font partie de l’histoire de la Coupe du monde depuis ses débuts. Lors de la troisième édition du tournoi, en 1938, par exemple, 12 % des joueurs représentaient un pays autre que celui où ils étaient nés.
Cela s’explique en partie par le fait que la FIFA n’a introduit de règles encadrant l’éligibilité des joueurs aux équipes nationales qu’en 1962. Il n’était donc pas rare qu’un même joueur représente plusieurs pays au cours de sa carrière.
Certains joueurs représentent un pays autre que celui où ils sont nés parce qu’ils y sont éligibles par l’intermédiaire d’un parent ou d’un grand-parent. Ces joueurs sont souvent issus de communautés diasporiques constituées par de précédentes vagues migratoires.
L’un des exemples les plus connus est celui d’Ivan Rakitić, finaliste de la Coupe du monde 2018. Né et élevé en Suisse, il a choisi de représenter la Croatie. Dans une interview accordée en 2025, Rakitić expliquait que, lorsqu’il a dû choisir entre les deux pays, son cœur lui disait qu’il devait jouer pour la Croatie.
D’autres joueurs deviennent éligibles grâce aux règles de résidence. Pepe, par exemple, est né au Brésil mais a disputé quatre Coupes du monde avec le Portugal entre 2010 et 2022, après avoir obtenu la nationalité portugaise à l’âge de 24 ans.
Mais les joueurs nés à l’étranger ne racontent qu’une partie de l’histoire. Les effectifs de la Coupe du monde comptent également de nombreux enfants de migrants. L’équipe de France championne du monde en 2018 en est sans doute l’exemple le plus célèbre : 12 de ses 23 joueurs avaient des parents africains.
De telles configurations ne doivent rien au hasard. L’équipe de France reflétait les liens coloniaux et postcoloniaux du pays avec l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. De même, depuis le milieu des années 2000, la sélection suisse est de plus en plus marquée par les migrations en provenance de l’ex-Yougoslavie, à la suite des conflits et des déplacements de population qui ont accompagné son éclatement dans les années 1990.
L’équipe d’Angleterre engagée dans la Coupe du monde 2026 raconte elle aussi une histoire liée aux migrations. Aux côtés de Marc Guéhi, né en Côte d’Ivoire, au moins neuf joueurs ont un parent né à l’étranger. La plupart ont des racines familiales dans d’anciennes colonies britanniques d’Afrique ou des Caraïbes, reflet des vagues migratoires qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale vers le Royaume-Uni.
Dans le même temps, 24 joueurs nés en Angleterre ont été sélectionnés par d’autres équipes qualifiées pour la Coupe du monde. Parmi eux, cinq représentent l’Écosse et 19 portent les couleurs de pays situés au-delà des îles Britanniques, notamment les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Ghana.
Les joueurs issus de l’immigration font-ils la différence sur le terrain ?
Peu de travaux de recherche se sont penchés sur la question de savoir si les équipes nationales comptant davantage de joueurs issus de l’immigration obtiennent de meilleurs résultats. Les éléments disponibles suggèrent toutefois que c’est le cas.
Une étude publiée en 2022 a analysé l’ensemble des Coupes du monde disputées entre 1970 et 2018. Elle conclut que les équipes comptant davantage de joueurs nés à l’étranger ont, en moyenne, tendance à aller plus loin dans la compétition. Chaque joueur supplémentaire né à l’étranger était associé à environ 0,15 match supplémentaire disputé au cours du tournoi.
Cette relation demeurait même après prise en compte de différences plus générales entre les pays, ce qui suggère que les migrations pourraient procurer des avantages qui ne s’expliquent pas uniquement par la richesse d’un pays ou sa tradition footballistique.
Une autre étude publiée en 2023 s’est intéressée aux sélections européennes ayant participé aux Coupes du monde et aux Championnats d’Europe entre 1970 et 2018. En utilisant les noms de famille des joueurs pour estimer leurs origines ancestrales, les chercheurs ont mesuré la diversité des parcours au sein de chaque effectif et ont constaté que les équipes les plus diversifiées obtenaient, en moyenne, de meilleurs résultats.
Plus précisément, cette recherche a montré qu’une augmentation d’un écart-type du niveau de diversité au sein d’une équipe se traduisait par une amélioration de la différence de buts — c’est-à-dire le nombre de buts marqués moins le nombre de buts encaissés — d’environ 1,3 but par match en moyenne.
Au moins deux facteurs peuvent expliquer ces résultats. Premièrement, les migrations peuvent élargir le vivier de joueurs à la disposition d’une sélection nationale. L’équipe du Ghana engagée dans la Coupe du monde 2026 s’appuie largement sur les communautés de la diaspora installées en Europe occidentale. Cela lui permet de recruter des joueurs formés dans certains des systèmes de formation footballistique les plus performants au monde.
Deuxièmement, les migrations peuvent accroître la diversité des compétences disponibles au sein d’un effectif. Les footballeurs ont besoin de caractéristiques physiques et de qualités techniques spécifiques pour réussir au plus haut niveau. Les défenseurs centraux, par exemple, sont généralement grands et puissants physiquement. Les joueurs à vocation plus offensive, en revanche, ont souvent besoin de davantage de vitesse.
Une population plus diversifiée est susceptible d’offrir un réservoir plus large de profils adaptés à chaque poste, ce qui peut se traduire par une meilleure complémentarité au sein de l’équipe.
Cela ne signifie pas que les migrations font gagner les Coupes du monde. L’Argentine a remporté l’édition 2022 sans compter le moindre joueur né à l’étranger dans son effectif. La réussite dépend également de facteurs tels que la taille de la population, la richesse économique ou la qualité de l’encadrement technique. Et avoir Lionel Messi dans son équipe aide aussi.
Néanmoins, les données disponibles, bien qu’encore limitées, suggèrent que les migrations pourraient influencer le football international au-delà de la simple composition des équipes en compétition.
Si la sélection marocaine de 2022 avait été limitée aux seuls joueurs nés et élevés au Maroc, aurait-elle tout de même atteint les demi-finales ? Nous ne le saurons jamais avec certitude. Mais si Curaçao venait à réaliser un tel parcours cette fois-ci, le rôle des migrations dans la réussite sportive deviendrait sans doute plus difficile à ignorer.
Les données relatives à la part de joueurs nés à l’étranger sélectionnés dans les effectifs de la Coupe du monde 2022 et de la Coupe du monde 2026 ont été compilées et analysées par Adam Sawyer, cofondateur et directeur de la recherche au sein de Relevant Research, une organisation qui fournit un soutien technique et logistique aux chercheurs travaillant sur les questions migratoires.
10.06.2026 à 11:20
TW, kWh, mAh… Quelle est la différence entre énergie et puissance ?
Texte intégral (3562 mots)

Dans le langage courant, on confond trop souvent les notions d’énergie et de puissance. Or, ces notions sont au cœur d’enjeux clés pour nos sociétés, comme nous en prenons conscience de façon aiguë lorsque des tensions géopolitiques viennent brutalement renchérir le prix de l’énergie jusqu’à remettre en cause nos modes de vie… On fait le point sur ces deux grandeurs, le lien entre elles et les unités pertinentes pour les quantifier.
L’énergie est quelque chose que l’on peut transformer, accumuler et échanger. On peut faire un parallèle entre l’énergie et une quantité de matière, par exemple une certaine quantité d’eau. Si on considère une baignoire, de l’eau peut y entrer (la baignoire se remplit), de l’eau peut y être stockée et de l’eau peut en sortir (la baignoire se vide). De façon analogue, de l’énergie peut pénétrer dans un système, y être stockée et en sortir. Le contenu énergétique correspondant est quantifié en joules (dont le symbole est la lettre J), selon le système international d’unités. Le joule a été défini comme l’énergie fournie pour déplacer un point d’une distance d’un mètre (l’unité internationale de mesure de la distance) en appliquant une force d’un newton (l’unité internationale de mesure de la force).
Parallèlement, la puissance représenterait la vitesse à laquelle la baignoire se remplirait ou se viderait, donc le débit d’eau entrant ou sortant : la puissance représente l’amplitude des échanges d’énergie. Ainsi, on peut remplir une baignoire plus ou moins vite, par exemple en ajoutant un kilogramme d’eau par seconde, ou plus lentement en y ajoutant seulement 50 grammes d’eau par seconde. De la même façon, de l’énergie peut être fournie à un système plus ou moins vite, en y ajoutant un joule par seconde ou 500 joules par seconde : c’est ce qui définit la notion de puissance échangée, quantifiée en watts (W, l’unité dérivée du système international pour la puissance).
Le lien entre la puissance et l’énergie est donc le temps :
Puissance = énergie/temps,
ce qui équivaut à : énergie = puissance x temps.
En unités internationales, un watt est donc égal à un joule par seconde.
La puissance ne peut pas être stockée : c’est un flux, de la même façon qu’on ne peut pas stocker un écoulement d’eau, seulement l’eau elle-même. En revanche, on peut adapter la capacité d’un système à échanger une puissance plus ou moins élevée, de la même façon qu’on peut adapter le diamètre du tuyau d’eau entrant ou sortant d’une baignoire.
Les multiples
Comme pour toutes les unités, les unités de puissance et d’énergie existent également avec des multiples. Les plus utilisés sont rassemblés dans le tableau ci-dessous.
Par exemple, un gigajoule = 1 GJ = 1 x 109 J = 1 000 000 000 J. Cela semble être beaucoup d’énergie, mais correspond seulement à l’énergie solaire reçue chaque année par une dalle de terrasse de 50 cm de côté à Brest !
Ou 1 microwatt = 1 µW = 1 x 10-6 W = 0,000 001 W. Cette toute petite puissance correspond approximativement à la puissance consommée par les montres à quartz (attention, les montres connectées récentes, qui font beaucoup plus que de donner l’heure, sont également plus gourmandes !).
Les unités de mesure d’énergie que l’on retrouve dans la vie quotidienne
Comme un joule représente une très petite quantité d’énergie, dans la pratique, nous utilisons plus souvent d’autres unités pour quantifier l’énergie, en fonction du domaine dans lequel nous évoluons et des quantités exprimées. Toutes ces unités sont « traduisibles » en joules, selon un coefficient de conversion.
Dans le domaine de l’alimentation, ou parfois encore celui des transferts thermiques, la calorie (cal) est couramment utilisée, de même que la kilocalorie (kcal, égale à 1 000 calories).
1 calorie = 4,18 joules environ.
La calorie a été mesurée historiquement comme la quantité d’énergie (de chaleur) nécessaire pour élever de 1 °C la température d’un gramme d’eau liquide à pression et température ambiantes. Elle est donc encore parfois utilisée par les thermiciens.
Dans la vie courante, on compte le nombre de calories apportées au corps par les aliments, et on peut les comparer aux calories dépensées lors de nos différentes activités…
Une autre unité d’énergie très courante est le kilowatt-heure (ou kWh) : elle correspond à l’énergie échangée lors d’un transfert d’une puissance d’un kilowatt pendant une heure.
Comme
1 kilowatt-heure = 1 kilowatt x 1 heure = 1 000 watts x 3 600 secondes,
on en déduit que
1 kilowatt-heure = 3 600 000 joules = 3 600 kilojoules = 3,6 mégajoules.
Cette unité est également couramment utilisée lors d’un achat d’énergie, notamment sur la facture électrique ou de gaz.
C’est aussi en kilowatt-heure que les capacités des batteries des véhicules électriques sont quantifiées : les voitures présentent maintenant des capacités généralement entre 30 et 100 kilowatts-heures. Dans ce cas, cette capacité représente la « taille du réservoir », qui peut être plus ou moins rempli.
À plus grande échelle, on utilise des unités énergétiques plus grandes, par exemple la tep (tonne équivalent pétrole), qui a remplacé au cours du XXᵉ siècle la « tec » (tonne équivalent charbon) : cette unité représente la quantité d’énergie (appelée aussi pouvoir calorifique) produite par la combustion d’une tonne de pétrole brut « moyen », soit 41,868 gigajoules. Elle permet de quantifier de grandes quantités d’énergies avec un ordre de grandeur plus intuitif que des milliers de milliards de joules… Par exemple pour la France, l’importation de pétrole brut a représenté 45,6 Mtep en 2024.
Attention, on retrouve parfois les capacités de piles ou batteries quantifiées en ampères-heures (Ah) ou en milli-ampères-heures (mAh). Cette unité ne représente pas en tant que telle une quantité d’énergie. Pour être homogène à une énergie, il faut multiplier cette « capacité » par la tension avec laquelle le courant est échangé par la pile. Ainsi, dans le cas de piles fonctionnant à tension fixée (ce qui est souvent le cas dans de petits systèmes électroniques), il y a bien une proportionnalité entre la capacité en ampères-heures et l’énergie échangée ou stockée. En revanche, lorsque le système fonctionne sous une tension fluctuante ou lorsqu’on compare des systèmes de tensions différentes, cette grandeur peut être trompeuse.
Les unités de mesure de puissance
Comme indiqué précédemment, la puissance est quantifiée en watts (ou ses multiples). Une autre grandeur de puissance courante, utilisée principalement dans le milieu du transport est le « cheval-vapeur ».
Avant le XIXᵉ siècle, on pouvait facilement se représenter la puissance que peut produire cet animal, dont la force était couramment employée pour déplacer des charges. On pouvait ainsi quantifier le nombre d’animaux nécessaires au fonctionnement d’une machine. Lors du développement des premiers moteurs (machines à vapeur), une équivalence a été déterminée pour quantifier la puissance des machines développées. Le cheval-vapeur (noté « ch ») a donc été défini, avec l’équivalence :
1 cheval-vapeur = 735 watts
Cette puissance correspond à la puissance moyenne qu’un cheval peut transmettre sur un temps assez long. Actuellement les puissances des voitures peuvent s’étendre de quelques dizaines de chevaux-vapeur (comme sur l’exemple de la figure ci-dessus) pour une petite citadine, à plus de 1 000 chevaux-vapeur pour de puissantes voitures de sport.
Le volt-ampère (noté « VA ») est également une unité de puissance. C’est sous cette unité que la puissance souscrite sur un abonnement électrique (soit la puissance maximale du compteur électrique) est quantifiée. Le volt-ampère ne quantifie pas une puissance réellement consommée, mais correspond à la puissance maximale pouvant être échangée, avec l’équivalence :
1 kilovolt-ampère = 1 kilowatt et 1 volt-ampère = 1 watt
Si on reprend l’analogie de la consommation d’eau, il s’agit ici du « diamètre du tuyau »… Par conséquent, lorsque la puissance appelée par un foyer est supérieure à la puissance du compteur (en volt-ampère ou kilovolt-ampère), il disjoncte. Actuellement, les puissances souscrites chez les particuliers sont généralement comprises entre 3 et 15 kilovolts-ampères.
Le watt-crête (Wc) représente également une unité de puissance. Comme pour le volt-ampère, ce n’est pas une puissance réellement produite, mais la puissance maximale productible par un panneau solaire photovoltaïque, lorsqu’il est placé dans les conditions de référence : à 25 °C et sous une irradiance solaire de 1 000 W par mètre carré de panneau solaire. Au cours d’une année de fonctionnement, ce panneau produira donc à chaque instant une puissance variant entre 0 watt et sa « puissance crête » en fonction des conditions dans lesquelles il est placé, ce qui représentera au total une certaine quantité d’énergie annuelle.
Cette « puissance crête » pour un panneau solaire photovoltaïque est appelée « capacité nominale » pour d’autres systèmes, comme les chaudières au fioul ou les centrales nucléaires par exemple, qui, elles également, produisent à chaque instant une puissance potentiellement différente en fonction des contraintes extérieures.
Finalement, énergie et puissance sont deux grandeurs intimement liées, et elles sont toutes les deux nécessaires à la définition et à la mise en œuvre des systèmes énergétiques.
Nolwenn Le Pierrès ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.06.2026 à 11:20
Première scientifique : nous avons réussi à enregistrer l’activité cardiaque d’un rorqual commun en liberté
Texte intégral (2350 mots)
Que se passe-t-il dans le cœur d’une baleine lorsqu’elle plonge en apnée ? En août 2025, au cours d’une mission en mer Méditerranée, nous avons pu enregistrer, pour la première fois, l’activité cardiaque d’un rorqual commun, l’un des plus grands animaux de la planète (20 mètres de long, 70 tonnes). Cela a été rendu possible grâce à un nouveau dispositif permettant l’enregistrement d’un électrocardiogramme (ECG), fixé sur son dos à l’aide de ventouses.
Les premières analyses de cet ECG de cinq heures révèlent que la fréquence cardiaque de ce géant des mers peut ralentir jusqu’à 5 battements par minute (bpm) en profondeur, et culminer à 25 bpm lors des phases de respiration en surface. Ces variations extrêmes leur permettent d’économiser l’oxygène lors des plongées, ce qui en fait l’un des champions de l’apnée (jusqu’à vingt minutes). Cette avancée ouvre d’immenses perspectives pour étudier la physiologie des cétacés et contribuer à les protéger face aux perturbations humaines.
Il en aura fallu de la ténacité, de l’astuce et du travail acharné pour aboutir à cette avancée méthodologique majeure ! Et, comme souvent en sciences, ces découvertes sont issues de chemins de traverse. Au départ, nos travaux portaient sur l’étude de la communication chimique chez les cétacés.
En effet, s’il est admis que ces mammifères marins sont des êtres essentiellement acoustiques, utilisant les sons pour percevoir leur monde, leur usage des autres sens demeure largement mystérieux. Nous cherchons donc à savoir si les dauphins et les baleines perçoivent et utilisent les odeurs et les goûts (dans l’air ou dans l’eau) pour trouver leur nourriture ou interagir avec leurs congénères.
Pour explorer cette question fondamentale, notre équipe recueille principalement des données comportementales et acoustiques qui permettent de décrire comment ces animaux réagissent en présence de stimuli olfactifs ou gustatifs. Modifient-ils leur trajectoire ? Se rapprochent-ils de la source odorante ? Plongent-ils dessous ? Émettent-ils des sons particuliers ? Parfois, ces réponses sont si discrètes et subtiles qu’elles échappent à nos observations. Ainsi, des odeurs ou des goûts pourraient tout à fait être perçus sans pour autant que l’animal ne manifeste un comportement ostensible et mesurable…
C’est pourquoi, depuis quelques années, nous rêvions d’un dispositif permettant d’explorer aussi leurs réponses physiologiques et notamment leur activité cardiaque, pour compléter nos mesures. Mais comment capter le signal électrique émis par le cœur d’une baleine, capable de plonger jusqu’à 500 mètres sous la surface ?
Une rencontre et le projet prend vie
La solution va prendre forme grâce à une collaboration avec Angelo Torrente (coauteur de l’article), chercheur CNRS, spécialiste de l’activité cardiaque à l’Institut de génomique fonctionnelle (IGF) de Montpellier. Depuis des années, il étudie le fonctionnement du cœur chez différents animaux de laboratoire, du poisson-zèbre à la souris.
C’est au cours d’une conférence scientifique, en avril 2021, qu’il découvre nos travaux et notre souhait d’ajouter des indices cardiaques à nos données. Les évènements s’enchaînent alors : il nous écrit, son mail disparaît, englouti dans les spams, mais il est tenace, il nous relance et finalement on se rencontre ! Débordants d’enthousiasme et d’idées, on décide de réunir nos compétences pour atteindre un objectif commun : enregistrer les battements du cœur des cétacés.
Plus facile à imaginer qu’à faire ! Au total, il faudra près de quatre ans de méticuleuses mises au point méthodologiques pour parvenir à nos fins… Nous avons mené les premiers essais sur des dauphins, des orques et des bélougas hébergés dans différents parcs zoologiques, entraînés à rester immobiles lors de protocoles médicaux.
On essaie, on échoue, on tâtonne… Chaque nouvelle tentative nous pousse à plus d’inventivité, et Angelo développe patiemment de nouvelles compétences originales : sculpteur de silicone et soudeur d’électrodes. Après deux premières années d’efforts, un dispositif d’enregistrement d’électrocardiogramme (ECG) non invasif est enfin fonctionnel et fiable. Il permet d’enregistrer avec une précision quasi médicale l’activité cardiaque des cétacés en conditions contrôlées en parcs zoologiques, et de vérifier que cette activité varie selon le contexte. Par exemple, elle ralentit pendant les périodes d’apnée ou quand ils reçoivent une récompense alimentaire.
C’est une avancée importante, mais reste à franchir le pas décisif : adapter ce système aux contraintes bien plus importantes et imprévisibles du travail en mer, sur des grands cétacés sauvages évoluant dans leur milieu naturel. Car mesurer les changements de fréquence cardiaque pourrait permettre de mieux comprendre comment ces espèces emblématiques, pour la plupart menacées, perçoivent leur environnement de plus en plus perturbé par les activités humaines.
Le difficile passage au milieu naturel
Nous décidons alors d’intégrer notre capteur cardiaque dans une balise multicapteurs déjà utilisée pour étudier les grands cétacés, et capable d’enregistrer simultanément les mouvements en 3D, la profondeur, les sons et la vidéo. Plusieurs missions sont alors programmées, avec différents partenaires scientifiques compétents et enthousiastes, à Madagascar et à Maui pour étudier les baleines à bosse en période de reproduction. Lors de ces missions, nous rencontrons de nouveaux écueils : conditions météo défavorables, animaux peu visibles et fuyants, problèmes techniques inattendus.
À cela s’ajoute la difficulté de retrouver nos précieuses balises ECG après leur détachement, avec le risque de les perdre avant même de pouvoir accéder aux données enregistrées… Cette mésaventure se produira d’ailleurs à deux reprises à cause de la pression extrême exercée à grande profondeur. Pendant près d’un an, les enregistrements que nous obtenons ne révèlent aucun signal d’ECG exploitable. Notre moral est parfois mis à rude épreuve… mais on persiste !
C’est ainsi qu'en août 2025, nous embarquons à bord du Blue Panda, le navire du Fonds mondial pour la nature (WWF), pour une mission au large des côtes du Var consacrée aux rorquals communs de Méditerranée. Un matin, depuis le zodiac et à l’aide d’une perche de 6 mètres, nous parvenons à ventouser notre balise de dernière génération sur le dos d’une femelle d’environ 16 mètres. Grâce au signal qu’il émet en surface, nous localisons puis récupérons notre précieux dispositif, flottant après son détachement, le jour même peu avant la tombée de la nuit.
Le téléchargement interminable des données, suivi par Angelo jusque tard dans la nuit, s’achève enfin et révèle… un signal ECG d’une durée de cinq heures, parfaitement exploitable ! Il est 4 heures du matin, mais Angelo n’hésite pas à tous nous réveiller pour partager la joie de découvrir ces images inédites reflétant les palpitations du cœur de la baleine.
Dans les semaines qui suivent, en explorant chaque seconde de cet ECG, nous décrivons toutes les variations du rythme cardiaque de cette baleine. Nous les croisons ensuite avec les données de la balise multicapteurs pour relier ces changements aux différentes phases de plongée. Nos analyses révèlent une bradycardie extrême dès la descente, le cœur passant de 25 à moins de 5 battements par minute entre la surface et 40 mètres de profondeur. À l’inverse, une tachycardie (augmentation du rythme, jusqu’à 25 battements par minute) s’observe lors des efforts locomoteurs, mais aussi lors d’interactions avec d’autres baleines ou d’exposition à des sources de bruit, y compris notre propre zodiac.
Nous réalisons alors que mesurer l’activité cardiaque des grands cétacés pourrait permettre d’aller bien au-delà de la seule description des mécanismes d’adaptation à la plongée. Cette méthode offre un moyen de quantifier plus directement la façon dont ces animaux réagissent à leur environnement, notamment au stress généré par le trafic maritime et le bruit sous-marin. Elle vient ainsi compléter les observations comportementales, parfois difficiles à interpréter, en donnant un accès direct à la physiologie de l’animal et à ses dépenses énergétiques. À terme, suivre le fonctionnement du cœur de ces grands apnéistes peut devenir un outil précieux pour identifier plus objectivement les situations de stress. Nous espérons que cela pourra contribuer à orienter les mesures de protection des cétacés, à l’heure où l’océan se transforme de plus en plus en une dangereuse et assourdissante autoroute.
Ces avancées scientifiques n’auraient pas été possibles sans les précieuses collaborations scientifiques et les appuis logistiques de Denis Ody du WWF, Lars Bedjer du Marine Mammal Research Program de l’Université de Hawaiʻi, Simon Benhamou et Marie-Pierre Dubois du CEFE-CNRS, Isabelle Charrier et Olivier Adam de l’Institut des neurosciences Paris-Saclay, Yvan Duhamel du Centre Pro3D de l’Université de Montpellier. Nous remercions également toutes les équipes des parcs et des fondations Oceanogràfic (Valence, Espagne) et Loro Parque (Tenerife, Espagne) et de l’association CETAMADA pour leur accueil et leur support technique.
Aurélie Célérier a reçu des financements de l'ANR (ANR-21-CE02-0020) et Programme de Soutien à la recherche de l'Université de Montpellier
Angelo Torrente a reçu des financements de University of Montpellier "Soutien à la Recherche, programme d’excellence I-site" pour bourse PostDoctoral, le CNRS appel à projet Biologie Marine et MITI et Anses pour le projets TOXMIX et OptoFish
Bertrand Bouchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.