03.06.2026 à 11:37
Pourquoi l’Irlande du début du Moyen Âge avait-elle des lois sur les abeilles ?
Texte intégral (2383 mots)

Au début du Moyen Âge, l’Irlande disposait d’un ensemble de lois très détaillées, le Bechbretha (« jugements sur les abeilles »), qui réglementait la propriété des ruches, les dégâts causés par les abeilles et les indemnisations correspondantes. Les abeilles, considérées comme un bétail précieux, bénéficiaient d’une protection juridique en raison de leur importance économique pour la production de miel, de cire, de boissons et de remèdes.
À qui appartient un essaim d’abeilles ? Et que se passe-t-il lorsqu’il s’égare sur le terrain d’un voisin ? Au début du Moyen Âge en Irlande, ces questions étaient régies par un ensemble remarquable de lois connu sous le nom de Bechbretha. Celui-ci définissait les droits et les responsabilités liés à l’apiculture. Également connues sous le nom de « jugements sur les abeilles », ces lois s’inscrivaient dans le système juridique irlandais médiéval, la loi Brehon (connue en vieil irlandais sous le nom de fénechas ou droit coutumier).
La loi Brehon privilégiait la justice réparatrice plutôt que la justice pénale et s’intéressait principalement au type d’indemnisation à verser pour les crimes commis. La plupart des composantes de ce corpus ont été consignées par écrit aux VIIᵉ et VIIIᵉ siècles, préservant des traditions bien plus anciennes qui s’étaient auparavant transmises oralement.
La société irlandaise du début du Moyen Âge était hiérarchisée. Dans les affaires judiciaires, le montant de l’indemnisation due ou perçue dépendait entièrement du rang social des personnes concernées – les paiements variant en fonction de leur statut.
Le Bechbretha fournissait un guide juridique aux avocats chargés de traiter des affaires impliquant l’intrusion d’abeilles (lorsque les abeilles d’un voisin pénétraient sur le terrain d’un autre et « volaient » le nectar des fleurs et des plantes), les blessures ou le décès causés par des abeilles, le vol de ruches et l’indemnisation due dans chaque situation.
Un essaim, des juges et de la farine
Dans l’Irlande médiévale, les abeilles disposaient d’un statut juridique, car elles étaient classées parmi le bétail domestique. Grâce à leur grande valeur, et à l’instar des bovins, des chevaux, des porcs, de la volaille et des moutons, elles bénéficiaient d’une protection légale. L’apiculture produisait une large gamme de produits, notamment du miel destiné à l’alimentation et à l’édulcoration, ainsi que de l’hydromel et de la bière, de la cire d’abeille pour les bougies, les mastics et les tablettes d’écriture, ainsi que d’autres produits utilisés en médecine – notamment pour le polissage, la lubrification, les soins de la peau et l’imperméabilisation.
La Bechbretha avait également un autre objectif : maintenir de bonnes relations au sein des communautés locales. Selon la Bechbretha et un autre texte juridique – la Bretha Comhaithchesa (« Jugements sur le voisinage »), datant du VIIIᵉ siècle –, un accord mutuel au sein de la communauté agricole garantissait le versement d’une indemnisation en cas d’intrusion, de vol ou de blessure causés par un animal. Un certain niveau de confiance entre voisins était nécessaire pour que ce processus fonctionne.
Cela dit, c’est une chose de montrer où le gros animal domestique d’un voisin a pénétré sans autorisation ou causé des dégâts. C’en est une autre de prouver que les abeilles du voisin ont ravagé vos fleurs, volant le nectar avant de s’envoler en bourdonnant avec leur butin mal acquis.
Le Bechbretha suggère de saupoudrer les abeilles de farine, de les suivre jusqu’à la source et d’identifier ainsi les coupables. Comme les abeilles mellifères ont tendance à revenir régulièrement aux mêmes sources de nectar, il peut être efficace de les suivre et de les marquer avec de la farine blanche – qui se disperse sur le sol pendant qu’elles volent, laissant une trace de vol visible. La loi stipule également que le propriétaire d’abeilles errantes dispose de trois ans pour récolter leur miel, mais qu’à partir de la quatrième année, il doit céder le premier essaim de cette ruche à la partie lésée.
Le Bechbretha traitait également des questions relatives à la propriété des essaims qui s’installaient et construisaient de nouvelles ruches sur des terres privées ou communales. L’apiculteur qui découvrait la nouvelle ruche avait droit à un tiers du miel pendant trois ans, mais passé ce délai, le propriétaire du terrain sur lequel l’essaim s’était installé en devenait propriétaire. Lorsqu’un essaim était découvert dans une forêt, la personne qui le trouvait avait droit à (presque) tout. L’église locale et le patriarche du groupe familial de la personne qui l’avait trouvé avaient tous deux droit à une part.
Lorsque des ruches étaient volées ou déplacées illégalement et que les auteurs du vol se faisaient piquer ou mouraient des suites d’une piqûre, les apiculteurs n’étaient pas tenus pour responsables. Lorsque des abeilles piquaient des personnes sans provocation, une indemnisation était due, bien que si la victime tuait la ou les abeilles, leur mort était considérée comme une réparation suffisante. En général, dans les cas valables où quelqu’un était piqué, tué ou mutilé, les ruches étaient remises en guise de paiement.
Quand les abeilles avaient valeur de bétail
Le vol de ruches était passible de lourdes sanctions, qui variaient en fonction de leur emplacement. Plus une ruche était proche d’une propriété – en particulier de haut rang –, plus l’indemnisation était importante. Celle-ci prenait généralement la forme de bétail, principale monnaie d’échange en Irlande avant l’introduction de la monnaie métallique. Le vol de ruches dans les monastères entraînait également de lourdes amendes.
L’existence d’un ensemble de lois irlandaises du début du Moyen Âge consacrées exclusivement aux abeilles témoigne de la haute estime dont jouissaient ces petites bêtes. La restitution sous forme de ruches et de produits apicoles a favorisé la prolifération de l’apiculture dans toute la communauté. Dans l’Irlande préindustrielle du début du Moyen Âge, où la survie de la société dépendait tant du climat, les abeilles jouaient un rôle central dans le système agricole, tout comme aujourd’hui.
À la fin du Xe siècle, les auteurs de chroniques historiques irlandaises ont rapporté deux cas de bech-dibad (mortalité des abeilles) qui ont entraîné une famine massive et de nombreux décès parmi la population humaine. Le fait que ces catastrophes aient été consignées est un point crucial, car cela suggère une prise de conscience de ce qui se passerait si les abeilles venaient à disparaître.
Aujourd’hui, les colonies d’abeilles du monde entier sont confrontées à de multiples menaces : perte d’habitat, changement climatique, produits chimiques toxiques et parasites envahissants mortels. Le Bechbretha démontre que, si la volonté est là et que les communautés s’impliquent et se sentent concernées, il est possible de protéger nos abeilles.
Chris Doyle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.06.2026 à 11:36
Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école
Texte intégral (2150 mots)
Surreprésentées dans les salles de classe par rapport à leurs collègues masculins, les enseignantes ont, toutefois, été effacées des manuels d’histoire. Qui sont ces pionnières de la pédagogie qui ont contribué à créer l’école que nous connaissons aujourd’hui ? La recherche lève le voile sur ces parcours et transforme notre vision de l’éducation des filles.
Dans le champ de la pédagogie, Maria Montessori est aujourd’hui une référence incontournable en France et dans de nombreux pays. On ne compte plus les écoles privées, le matériel éducatif, les ouvrages pour enfants, les contenus sur les réseaux sociaux ou les expérimentations pédagogiques qui s’en revendiquent.
La diffusion et la visibilité exceptionnelles de cette pédagogie, qui constitue un marché éducatif à part entière, met en lumière un paradoxe saisissant : bien que les femmes soient, de longue date, majoritaires parmi les personnels de l’enseignement scolaire, en particulier dans le premier degré, où elles représentent aujourd’hui 85 % des enseignants du public et 92 % du privé, l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne leur a longtemps accordé que peu de place.
Trop souvent, malgré le rôle prépondérant qu’elles ont joué, elles ont été reléguées au rang de praticiennes ou de « petites mains » de l’enseignement et de la pédagogie. Une nouvelle vague de travaux en histoire leur redonne voix.
Des compétences professionnelles invisibilisées
Cette invisibilisation des femmes s’inscrit, dès le XIXᵉ siècle, dans des discours publics qui valorisent souvent la figure de la « mère éducatrice » et associent les enseignantes à des qualités maternelles plutôt qu’à des compétences professionnelles reconnues.
L’histoire de la pédagogie a ainsi longtemps été conçue comme une galerie des « grands pédagogues », presque exclusivement masculins : de Jean-Jacques Rousseau à Carl Rogers, en passant par Friedrich Fröbel, John Dewey, Francisco Ferrer, Ovide Decroly, Célestin Freinet, Adolphe Ferrière, Loris Malaguzzi ou Anton Makarenko.
Les rares femmes ayant réussi à se frayer une place dans ce « panthéon » – que l’on pense, en France, à Marie-Pape Carpentier, à Pauline Kergomard ou, à l’étranger, à Ellen Key, à Helen Parkhurst et, bien sûr, à Maria Montessori – ont souvent été associées à la pédagogie de la petite enfance plutôt qu’à la production de savoirs pédagogiques considérés comme légitimes.
Cette discordance entre la surreprésentation des femmes dans les classes et leur invisibilisation dans l’histoire de l’enseignement et de la pédagogie est révélatrice de la manière dont cette histoire a longtemps été écrite et des dynamiques de genre à l’œuvre.
De ce point de vue, Michelle Perrot, pionnière de l’histoire des femmes en France, a montré combien les femmes ont été reléguées, ou « emmurées », dans « les silences de l’histoire ». Longtemps écartées de la vie publique et politique, et souvent invisibilisées dans leurs activités comme dans leur travail, elles n’ont laissé que peu de traces dans les archives et les sources traditionnellement utilisées par les historiens.
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Dans le champ de l’éducation, ces silences prennent une forme particulière : dans l’enseignement primaire comme secondaire, les femmes enseignent et expérimentent, mais leurs engagements et leurs pratiques, même lorsqu’ils donnent lieu à des publications ou à des innovations significatives, sont rarement reconnus comme des œuvres pédagogiques légitimes, au même titre que celles produites par des hommes.
Le travail des enseignantes a ainsi longtemps souffert d’une forme de dévalorisation, y compris s’agissant de leur œuvre en matière de direction d’institutions éducatives et de laïcisation de l’enseignement.
De nouveaux travaux sur l’éducation des filles
À partir des années 1970 et 1980 en France, sous l’impulsion des travaux fondateurs de Françoise Mayeur sur l’enseignement secondaire des filles sous la IIIᵉ République, puis sous l’influence des travaux anglo-saxons sur le genre, de nombreuses recherches en histoire et en sciences de l’éducation se sont efforcées de rendre voix à ces femmes qui ont joué un rôle important dans l’histoire de l’éducation, de la pédagogie et de la société françaises. Elles ont contribué à déplacer le regard d’une histoire de l’éducation longtemps centrée sur les institutions scolaires masculines, particulièrement en France, où la mixité des sexes ne se met véritablement en place qu’à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Dans le sillage de Joan W. Scott, la notion de genre comme « catégorie utile de l’analyse historique » a également favorisé une réflexion sur la manière dont la société construit les rôles féminins et masculins, dont les institutions participent à fabriquer des identités de genre ainsi qu’à maintenir des rapports de pouvoir entre hommes et femmes.
On assiste ainsi, depuis les années 1990, à un renouvellement des travaux sur l’éducation des filles et au développement de recherches notables sur l’histoire des enseignantes, sur l’ouverture de l’accès des femmes aux études supérieures et aux professions, sur les biographies, le leadership et les parcours de femmes éducatrices longtemps restées dans l’ombre.
Trop nombreux pour être tous cités ici, ces travaux ont porté aussi bien sur des institutions féminines, des enseignantes, des directrices d’établissements que sur l’expérience et le vécu des jeunes filles. À cet égard, les recherches de Philippe Lejeune, le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, ont permis de mieux comprendre la construction des identités féminines au XIXᵉ siècle, qui passe notamment par une pratique encadrée du journal intime pour éduquer les jeunes filles bourgeoises et leur faire intégrer les normes de genre de l’époque.
Les travaux de Rebecca Rogers, notamment consacrés aux pensionnats de jeunes filles, ont également participé au renouvellement de l’histoire de l’éducation des filles en montrant que ces établissements ne sont pas seulement des lieux de discipline morale et religieuse, mais aussi des espaces de socialisation où se développe une culture féminine qui participe à la formation des identités de genre.
Dans le champ de la petite enfance, les recherches de Jean-Noël Luc sur les salles d’asile et l’école maternelle ont contribué à mieux faire connaître l’évolution de place du jeune enfant en France au XIXᵉ siècle ainsi que le rôle déterminant joué par des femmes philanthropes et éducatrices, comme Émilie Mallet (1794-1856), dans la mise en place des premières formes de prise en charge de la petite enfance.
Mieux comprendre les trajectoires des femmes dans l’enseignement
À côté de ces travaux, des recherches – notamment conduites par Jo Burr Margadant, Jean-Michel Chapoulie, François Jacquet-Francillon et, plus récemment, par Jean-François Condette, Stéphanie Dauphin et Jérôme Krop – ont élargi les connaissances sur les actrices de l’éducation. Dans un ouvrage consacré aux institutrices de la IIIᵉ République, Mélanie Fabre a également mis en lumière les parcours et l’engagement de « hussardes noires » peu connues, qui ont contribué à la diffusion des idéaux de l’école républicaine tout en s’impliquant dans l’espace public en faveur de l’éducation des filles et des grandes causes sociales et politiques de leur temps.
Dans l’enseignement secondaire, dans le sillage de Françoise Mayeur, les recherches sur les lycées, sur les agrégées et sur les enseignantes du secondaire ont permis de mieux saisir la place des femmes dans le corps enseignant. Ces recherches ont montré que ces dernières étaient des professionnelles à part entière, confrontées à des enjeux de carrière et de reconnaissance ainsi qu’aux difficultés de concilier vie privée et engagement professionnel.
En parallèle, les recherches en histoire de la pédagogie ont reconsidéré la place de figures féminines longtemps demeurées à l’arrière-plan de la pensée éducative, en mettant en évidence leur contribution à la production des savoirs et à l’élaboration des pratiques pédagogiques. Les travaux consacrés aux Femmes pédagogues, à Élise Freinet, aux pionnières de l’éducation des adultes, à la place des femmes dans le mouvement de l’Éducation nouvelle, aux premières pédagogues montessoriennes ou encore aux pédagogies critiques et radicales ont mis en lumière le rôle joué par de nombreuses femmes dans le développement des idées et des pratiques éducatives contemporaines.
Dans ce renouvellement historiographique, une attention particulière est portée aux trajectoires de ces pédagogues, éducatrices et militantes ainsi qu’aux mécanismes ayant conduit à leur invisibilisation dans l’histoire de la pédagogie.
Si la contribution des femmes a ainsi longtemps été reléguée au second plan par l’historiographie, réaffirmer leur place dans l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne saurait se réduire à une démarche de réparation symbolique. Cela engage, plus profondément, un déplacement du regard et une réflexion critique sur les logiques de construction du féminin et du masculin qui ont structuré la reconnaissance des savoirs et des pratiques pédagogiques considérés comme légitimes.
Sébastien-Akira Alix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.06.2026 à 11:34
À la CGT, une écologie née dans l’usine
Texte intégral (2664 mots)
Quelle vision de l’écologie trouve-t-on au sein de la centrale syndicale qui se réunit jusqu’au 5 juin 2026 à Tours, dans l’Indre-et-Loire, pour son 54e congrès ? L’étude de prises de position successives montre que le sujet est au cœur de ses réflexions et de ses actions depuis plus de cinquante ans, même si le terme d’écologie n’est pas toujours le plus utilisé pour l’évoquer.
En avril 2024, le groupe SEB mobilise ses salariés contre une proposition de loi visant à interdire les PFAS, ces polluants quasi indestructibles que l’on retrouve dans les poêles antiadhésives, les emballages alimentaires ou les textiles imperméables.
Sous la pression du lobbying industriel, les ustensiles de cuisine sont finalement exemptés du texte. La CGT, elle, refuse de participer à la manœuvre. Dans un communiqué, elle écrit : « Le patronat nous refait le coup de l’amiante ». Pour elle, faute d’avoir investi dans des alternatives, les industriels font peser sur leurs salariés le coût politique de la régulation environnementale.
La scène surprend peu ceux qui suivent le sujet. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, la CGT reste rarement associée à l’écologie. Fondé en 1895, le syndicat, qui revendique aujourd’hui plus de 600 000 adhérents, demeure souvent perçu comme un défenseur de l’industrie et de l’emploi, quitte à s’opposer aux contraintes environnementales.
Comment expliquer ce décalage ? Dès les années 1960, la CGT développe pourtant une réflexion propre sur ce sujet. Mais elle ne le pense pas comme le mouvement écologiste naissant, et cette différence va peser pendant près d’un demi-siècle. Si ce diagnostic est resté longtemps inaudible, ce n’est pas faute d’avoir été formulé, mais parce que plusieurs obstacles, externes et internes au syndicat, en ont durablement brouillé la réception. À l’origine, c’est dans les usines et les zones industrielles de l’après-guerre que cette réflexion prend racine, bien avant que le mot « écologie » n’entre dans le vocabulaire syndical.
Une écologie née dans l’usine
Dans la France des Trente Glorieuses, une cheminée qui fume est un signe de prospérité. Jusqu’au 4 janvier 1966. Ce jour-là, à la raffinerie de pétrole de Feyzin, au sud de Lyon, une fuite de propane se produit lors d’une opération de maintenance sous une sphère de stockage. Le gaz se répand jusqu’à la route nationale voisine, où il s’enflamme au contact d’un véhicule. Le feu se propage aux réservoirs et provoque une série d’explosions. Une boule de feu s’élève à des centaines de mètres de hauteur.
Dix-huit personnes y trouvent la mort, près de 1 500 habitations sont endommagées dans les communes voisines. Ce drame marque durablement les esprits : c’est la première grande catastrophe industrielle moderne en France. Dans le « couloir de la chimie », cette zone industrielle qui longe le Rhône au sud de Lyon, beaucoup de salariés vivent à proximité des usines : ils respirent les mêmes fumées à l’atelier et chez eux.
Au terme du procès intenté contre les dirigeants de la raffinerie,la CGT publie sa lecture des événements. Elle ne parle pas d’erreur humaine. Elle écrit : « Le vrai coupable, la productivité, n’est pas encore condamné ». Pour le syndicat, l’explosion n’est pas un accident isolé. C’est le résultat d’un système qui fait passer le rendement avant la sécurité. Celle des travailleurs, mais aussi celle des riverains.
Cette lecture devient vite structurante. En 1972, lors de son congrès de Nîmes, la CGT intègre le concept de « cadre de vie ». L’idée est simple et part du constat que Feyzin avait rendu visible : les nuisances industrielles ne s’arrêtent pas aux portes de l’usine. Travail, logement, transports, pollution forment un même ensemble. Dans cette perspective, l’écologie (même si elle n’est pas encore formulée en ces termes) n’est pas un combat séparé : elle prolonge la lutte syndicale.
Quand les trajectoires divergent
Mais au même moment, le mouvement écologiste naissant développe une autre critique. Il remet en cause la croissance, le progrès technique et parfois l’industrialisation elle-même. La CGT, elle, ne partage pas cette vision. Elle ne critique pas l’industrie en tant que telle, mais les rapports sociaux qui organisent la production. Si les préoccupations peuvent converger, les cadres d’analyse, eux, divergent profondément. Un fossé entre monde syndical et monde écologiste commence alors à se creuser.
Cette divergence s’accentue au cours des années 1970, où le nucléaire devient un point de rupture majeur. Tandis que la CGT défend le programme électronucléaire au nom de l’indépendance énergétique et de l’emploi industriel, une grande partie du mouvement écologiste français se construit contre l’atome. Une défiance réciproque s’installe alors durablement.
La crise économique enfonce le clou. À partir de 1974,quand les effets du premier choc pétrolier se font sentir en France, le chômage de masse et les fermetures d’usines replacent la défense de l’emploi au centre des priorités syndicales. Dès qu’une régulation environnementale menace un site industriel, certaines directions brandissent la menace de suppressions d’emplois : ce que l’histoire appellera plus tard le « chantage à l’emploi » Peu à peu, le débat public se rigidifie : emploi d’un côté, environnement de l’autre. Et la CGT se retrouve souvent assignée au camp du productivisme.
L’écologie : un dossier parmi d’autres ?
Cette image d’un syndicat étranger à l’écologie masque pourtant un travail de fond continu au sein de la CGT. Au début des années 1980, elle crée un secteur confédéral « cadre de vie » intégrant pour la première fois les questions environnementales et confie ce portefeuille à Lydia Brovelli, première secrétaire confédérale chargée du sujet. Le terme est révélateur : l’environnement est d’abord pensé à partir des conditions de vie et de travail des salariés. Pour Brovelli, il constitue un « besoin social à satisfaire », au même titre que le logement ou la santé.
Mais l’environnement ne parvient pas encore à exister seul : il se noie parmi d’autres dossiers et peine à trouver sa place dans l’organisation syndicale. Les travaux de Catherine Bonne, chercheuse en sciences de gestion, montrent que cette marginalisation interne a des effets très concrets sur la visibilité du syndicat : dans les années 1980, la CGT organise régulièrement des conférences de presse sur l’environnement, mais les journalistes spécialisés ne s’y rendent presque pas, préférant s’adresser à la CFDT, perçue comme l’interlocuteur naturel sur ces questions.
Les catastrophes industrielles, pourtant, ne cessent de confirmer le diagnostic posé à Feyzin : Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, AZF à Toulouse en 2001…
À chaque fois, les travailleurs et les riverains figurent parmi les premiers touchés. À chaque fois, les risques industriels ne relèvent pas du hasard, mais de choix productifs et organisationnels. Par exemple, à Toulouse en 2001, c’est le choix de stocker des quantités massives de nitrate d’ammonium sur un site vieillissant, en zone urbaine, qui conduit à l’explosion de l’usine AZF : 31 morts et plus de 2 000 blessés parmi les travailleurs et les habitants des quartiers voisins.
En 1999, la CGT reformule son approche dans le cadre du « développement humain durable », un référentiel articulant progrès social, développement économique et protection de l’environnement, qui ne quittera plus le syndicat. La question écologique, pourtant,reste souvent reléguée derrière d’autres urgences, au premier rang desquelles la défense de l’emploi.
Elle se heurte aussi à la structure même de la CGT. Ses fédérations professionnelles sont largement autonomes. Or celles qui ont le plus de liens avec les activités fossiles, dans la chimie, les mines ou l’énergie, sont aussi les plus puissantes. Parmi les plus anciennes de la confédération, elles restent enracinées dans des secteurs stratégiques où le taux de syndicalisation dépasse les 20 %, contre moins de 8 % en moyenne dans le privé. Ce sont aussi les plus directement exposées aux transformations écologiques. Quand elles contestent publiquement les orientations confédérales, c’est leur opposition qui retient l’attention, pas les décennies de réflexion qui l’ont précédée.
Fin du monde, fin du mois ?
Mais à la fin des années 2010, la donne change des deux côtés. Les mobilisations climatiques et la crise des gilets jaunes rappellent qu’aucune transition écologique ne peut être durable sans réponse aux enjeux de justice sociale[1]. Une partie du mouvement écologiste réintègre alors plus explicitement la question du travail et de l’emploi dans ses analyses.
Dans le même temps, les organisations syndicales intègrent plus fortement l’urgence climatique à leurs revendications. Lors du contre-sommet du G7 à Biarritz en août 2019, les premiers échanges directs se nouent entre la CGT et plusieurs organisations écologistes.
En janvier 2020, ces contacts débouchent sur la formation du collectif Plus jamais ça,cosigné par la CGT, Greenpeace, les Amis de la Terre et Attac, pour porter des propositions communes sur la justice sociale et la transition écologique. Le collectif deviendra par la suite l’Alliance écologique et sociale. Pour deux mondes qui se regardaient avec méfiance depuis un demi-siècle, c’est un véritable tournant.
Sur le terrain, des convergences concrètes prennent forme au même moment. À Grandpuits, en Seine-et-Marne, la section CGT de la raffinerie Total s’allie en 2020 avec plusieurs organisations également membres du collectif pour élaborer un contre-projet industriel face au plan de reconversion du site porté par Total (voir encadré).
Mais cette initiative locale se heurte à la Fédération nationale des industries chimiques (FNIC-CGT), dont dépend la section de Grandpuits, et qui s’oppose au rapprochement avec les écologistes. La tension n’est pas isolée : à l’échelle nationale, les fédérations de la chimie et des mines-énergie contestent aussi l’alliance confédérale elle-même.
C’est finalement la question du nucléaire qui provoque la rupture. La fédération des mines-énergie et les organisations écologistes campent sur des positions inconciliables, et la CGT se retire de l’Alliance en 2022. Confédération, fédérations, sections locales : les positions sur l’écologie ne se construisent pas au même rythme ni dans la même direction au sein de la CGT. Et ce sont le plus souvent les résistances qui retiennent l’attention, pas les convergences construites sur le terrain.
Un diagnostic constant, une reconnaissance tardive
En 2024 jusqu’à aujourd’hui face aux PFAS, la CGT tient au fond le même raisonnement qu’en 1966 face à Feyzin : la pollution n’est pas un accident, mais le produit de choix qui font passer le profit avant la santé des travailleurs et des riverains. Ce qui a changé, ce n’est pas le diagnostic. Ce sont les conditions de sa réception.
En janvier 2025, la CGT crée ainsi un « collectif PFAS » pour organiser la défense des salariés exposés aux polluants éternels et réclamer leur interdiction.« On ne veut pas travailler pour perdre sa santé, mais pour gagner sa vie », résume Jean-Louis Peyren, secrétaire fédéral de la FNIC-CGT et coordinateur du collectif.Entre convergences et ruptures, entre initiatives locales et blocages internes, l’écologie de la CGT continue de se construire comme elle l’a toujours fait : depuis le travail.
Mathilde Rutkowski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.