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17.03.2026 à 16:33

Yellowstone, merveille géologique : aux frontières du feu, de l’eau et du vivant

Olivier Pourret, Enseignant-chercheur en géochimie et responsable intégrité scientifique et science ouverte, UniLaSalle
Elodie Pourret-Saillet, Enseignante-chercheuse en géologie structurale, UniLaSalle
Derrière des paysages fascinants se dissimule l’un des systèmes volcaniques les plus actifs de la planète, où se trouvent plus de la moitié des geysers du monde.
Texte intégral (2941 mots)
La Morning Glory Pool du Yellowstone National Park, aux États-Unis. Olivier Pourret, CC BY

Le parc national de Yellowstone, aux États-Unis, présente l’un des spectacles géologiques les plus fascinants au monde : geysers en éruption, bassins aux couleurs intenses, terrasses de travertin sculptées par des eaux thermales. Derrière ces paysages se dissimule l’un des systèmes volcaniques les plus actifs de la planète, dont la chaleur souterraine façonne chaque fontaine, chaque couleur, chaque dépôt minéral, et rappelle que la Terre est une planète vivante.


Le parc national de Yellowstone est le plus ancien parc national du monde et est situé dans l’ouest des États-Unis, entre le Wyoming, le Montana et l’Idaho. Inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, il est célèbre pour sa faune et ses paysages, mais surtout pour une activité géothermique exceptionnelle, unique par son intensité et sa diversité.

Le parc se situe sur une large caldeira volcanique (c’est-à-dire une vaste dépression circulaire formée par l’effondrement du toit d’une chambre magmatique après une éruption), formée par plusieurs éruptions majeures qui se sont produites il y a 2,1 millions, 1,3 million et environ 640 000 ans. Même en l’absence d’éruptions explosives actuellement, le volcan reste actif : son activité se traduit par une augmentation de température en profondeur et une série de phénomènes hydrothermaux observables en surface.

L’entrée ouest du parc national de Yellowstone, aux États-Unis. Olivier Pourret, CC BY

Une chaudière souterraine toujours en activité

Des réservoirs magmatiques partiellement fondus se situent sous Yellowstone, alimentés par un flux venant du manteau, à grande profondeur. La chaleur émise réchauffe les eaux de pluie et de fonte des neiges qui s’infiltrent dans le sous-sol. Ces eaux peuvent atteindre des températures supérieures à 200 °C tout en restant liquides grâce à la forte pression.

Lorsque les conditions sont réunies, avec un approvisionnement en eau suffisant, des fractures suffisamment étroites et une chaleur stable, l’eau qui devient surchauffée est soudainement expulsée vers la surface : ce phénomène est connu sous le nom de « geyser ». Plus de la moitié des geysers du monde se trouve à Yellowstone, le transformant en un laboratoire naturel pour les géologues.

Le plus célèbre, Old Faithful, entre en éruption toutes les 60 à 90 minutes, projetant une colonne d’eau et de vapeur pouvant dépasser 50 mètres de hauteur. D’autres geysers sont beaucoup moins prévisibles, rappelant que ces systèmes sont fragiles et sensibles à de légères variations de pression ou de circulation de fluides.

photo d’un grand geyser
Le geyser Old Faithful du Yellowstone National Park, aux États-Unis. Olivier Pourret, CC BY

Dans des régions géothermiques telles que le Norris Geyser Basin, l’hydrothermalisme n’est pas réparti aléatoirement dans la roche : il est largement guidé par le réseau de fracturation affectant la roche, véritable « route » pour l’eau chaude, qui régule la circulation des fluides et détermine la position des geysers et des sources chaudes. Les études effectuées au niveau du Steamboat Geyser démontrent que même de petites fractures ou de simples pores interconnectés peuvent être suffisants pour expulser rapidement l’eau lors des éruptions.

Le sous-sol ressemble donc moins à un système de conduits bien définis qu’à un milieu complexe, constitué d’un enchevêtrement de fractures et de pores interconnectés et de dimensions variables. Cette organisation contrôle la circulation de l’eau et de la vapeur en profondeur, et conditionne le déclenchement des éruptions hydrothermales, soulignant combien la structuration et la constitution des roches régissent le fonctionnement des systèmes hydrothermaux.

Sources chaudes et travertins : quand la géologie se fait art

Les geysers ne représentent qu’un aspect du spectacle. Les bassins aux couleurs vives sont principalement formés par l’abondance de sources chaudes. Le plus célèbre et plus large à Yellowstone (60 à 90 mètres de large) d’entre eux est Grand Prismatic Spring, il est aussi le plus photographié pour illustrer ces sources chaudes.

À l’inverse de ce que l’on pourrait penser, ces couleurs ne sont pas celles des minéraux, mais celles de micro-organismes extrémophiles. Chaque communauté microbienne, adaptée à une plage de température spécifique, forme autour des bassins de véritables cercles de couleur : les espèces qui prospèrent dans les zones plus froides en périphérie arborent des teintes jaune et orange, tandis que les températures plus élevées au centre favorisent des micro-organismes bleus ou verts. Dans les premiers cas, les couleurs résultent à la fois des pigments caroténoïdes propres aux bactéries, et des oxydes de fer et de manganèse précipités par leur activité métabolique. Ces bactéries et archées doivent ainsi leurs teintes à leurs pigments photosynthétiques (chlorophylles ou caroténoïdes) dont l’expression varie selon les conditions de température et de lumière. Lorsque la température des sources baisse, l’expansion bactérienne s’intensifie.

Des dépôts de travertin peuvent aussi se former à partir de sources abondantes en carbonate de calcium. Le travertin est une roche calcaire poreuse qui se dépose en surface lorsque de l’eau chaude, ayant dissous du CO2 et du carbonate de calcium en profondeur sous l’effet de la pression et de la température, remonte à la surface : en se refroidissant et en se décomprimant, elle libère le CO2 dissout, ce qui provoque la précipitation de calcite.

Cette calcite forme des terrasses et des cascades minérales blanches ou crème, tandis que les oxydes de fer précipités simultanément par l’activité bactérienne leur confèrent leur teinte orange caractéristique ; comme celles de Mammoth Hot Springs, qui se modifient sans cesse en fonction des changements des conditions hydrologiques et de température.

Les sources chaudes dites de « Mammoth Hot Springs », au Yellowstone National Park, aux États-Unis. Olivier Pourret, CC BY

Un volcan sous surveillance : quels dangers ?

Yellowstone est fréquemment décrit comme un « supervolcan », une expression médiatique qui fait référence à des volcans susceptibles de générer des éruptions de très grande ampleur, correspondant à l’émission d’au moins 1 000 km3 de matériaux. Deux des trois grandes éruptions de Yellowstone ont atteint ce seuil, il y a environ 2,1 millions et 640 000 ans. Les chances d’une telle éruption à Yellowstone dans les prochains millénaires sont jugées infimes par les géologues de l’USGS.

Cependant, le parc est le siège d’une activité sismique quasi permanente : chaque année, des milliers de petits séismes témoignent de la circulation des fluides et des ajustements de la croûte. Les scientifiques du service géologique américain, l’USGS, dotés d’un réseau sophistiqué d’instruments, surveillent de près ces signaux pour détecter la plus petite anomalie.

Ainsi, les dangers les plus immédiats à Yellowstone ne relèvent pas d’une éruption dévastatrice, mais plutôt d’explosions hydrothermales locales susceptibles de projeter des roches et des fluides bouillants sur quelques mètres à plusieurs dizaines de mètres autour du point d’émission. Plusieurs incidents illustrent ce risque dans l’histoire récente du parc : une série d’explosions puissantes s’est produite à Excelsior Geyser dans les années 1880–1890, projetant de gros blocs jusqu’à 15 mètres de distance, tandis qu’une explosion notable a eu lieu à Porkchop Geyser en 1989. En juillet 2024, l’explosion à Biscuit Basin a détruit une passerelle touristique, sans faire de blessés alors que l’explosion d’Echinus Geyser il y a quelques jours n’a pas fait de dégâts majeurs.

Par ailleurs, les forêts du parc restent vulnérables aux incendies, dont la fréquence et l’intensité augmentent avec le changement climatique, un facteur de risque distinct de l’activité volcanique, mais tout aussi réel pour les écosystèmes de Yellowstone.

Yellowstone, une leçon de géologie à ciel ouvert

Yellowstone nous rappelle que notre planète est vivante et en constante évolution. Les geysers, les sources thermales et les terrasses minérales qui émerveillent les visiteurs ne sont pas de simples curiosités naturelles : ils sont la manifestation visible de processus profonds, à la frontière entre le manteau terrestre, la croûte, l’eau de surface et même le vivant.

Yellowstone n’est pas une exception : en Islande, l’interaction entre un point chaud et la dorsale médio-atlantique produit des paysages analogues, à l’image du site de Geysir. En Italie, les champs Phlégréens, à l’ouest de Naples, offrent une autre démonstration de la connexion entre volcanisme, fracturation et fluides.

Le geyser Geysir, en Islande. Airflore, Flickr, CC BY-NC-ND

Ces comparaisons montrent que les phénomènes observés à Yellowstone suivent des lois universelles : partout où se rencontrent chaleur, eau et fractures, des phénomènes géologiques se manifestent parfois de façon impressionnante. Devant ces paysages en constante transformation, la géologie ne demeure plus une science abstraite confinée aux laboratoires et aux modélisations. Elle est concrète, perceptible et associée à notre compréhension des mécanismes internes de la Terre.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

17.03.2026 à 16:32

Santé publique : les incertitudes sur les financements sont préjudiciables, comme le montre l’exemple des États-Unis

Max Crowley, Professor of Human Development, Family Studies and Public Policy, Penn State
La santé publique repose sur une planification à long terme. Lorsque cette dernière est interrompue, certains programmes ne s’en remettent jamais.
Texte intégral (2213 mots)
Centres de vaccination, inspections sanitaires dans la restauration ou systèmes de surveillance des maladies sont autant de structures et de missions gérées par les services de santé publique locaux et régionaux. Sean Rayford/Stringer via Getty Images

Les incertitudes que font peser les menaces de coupes budgétaires ne sont pas sans conséquences sur la santé publique, même lorsque les financements sont en fin de compte rétablis.


Aux États-Unis, depuis le début de l’année 2025, plusieurs subventions fédérales d’envergure ont été suspendues dans le secteur de la santé, avant d’être rétablies à la suite de recours judiciaires.

Ainsi, le 13 février 2026, le gouvernement fédéral a entrepris de suspendre environ 600 millions de dollars (plus de 520 millions d’euros) de subventions de santé publique destinées à quatre États, avant qu’une cour fédérale ne vienne temporairement faire obstacle à cette mesure. Des centaines de millions de dollars, pourtant déjà alloués par le Congrès, ont ainsi été brièvement gelés avant l’intervention de la justice.

De telles annulations ne sont pas sans précédent, et pourraient, de prime abord, être considérées comme de banals différends entre les États et le gouvernement fédéral. Toutefois, dans ce secteur, ces soubresauts ont des conséquences plus lourdes, que ce soit dans les agences de l’état ou au sein des communautés concernées, et ce même si les États finissent par percevoir les fonds initialement prévus. En effet, l’incertitude qui résulte de cette situation peut entraver des programmes de santé publique vitaux.

En tant qu’universitaire, j’étudie la façon dont sont construites les infrastructures destinées à prévenir la souffrance humaine. De ce fait, je suis aux premières loges pour observer comment une telle instabilité, fût-elle transitoire, modifie les capacités de planification, de recrutement et d’investissement des agences, ainsi que des populations dont elles s’occupent.

Même lorsque le financement est, in fine, rétabli, la répétition de ce genre de cycles de gels et de déblocages partiels, lesquels dépendent des résultats des recours juridiques, peut gripper le fonctionnement des systèmes de santé publique. Cette situation érode, par ricochet, l’infrastructure de santé publique que les fonds fédéraux ont précisément vocation à bâtir et à pérenniser.

Le périmètre de ladite infrastructure est large, puisqu’il englobe notamment les centres de vaccination, les services responsables des inspections sanitaires dans le secteur de la restauration, les unités de prise en charge des addictions aux opioïdes, celles missionnées pour prévenir la violence en milieu scolaire, les programmes en lien avec la santé maternelle, ainsi que les systèmes de surveillance épidémiologique.

Tous ces dispositifs jouent un rôle cardinal en matière de santé publique. Si la plupart des perturbations qui les affectent ne font jamais la une des journaux, elles n’en influencent pas moins les services dont dépendent les citoyens. Cependant, ceux-ci étant destinés à juguler les problèmes en amont, leur caractère indispensable est méconnu d’une grande partie de la population… jusqu’à ce qu’une crise ne survienne.

En matière de santé publique la continuité est essentielle

Si, lors de crises sanitaires telles que la pandémie de Covid-19, l’attention médiatique se focalise sur la gestion de l’urgence, il faut avoir conscience qu’en matière de santé publique, l’essentiel des actions s’inscrit dans le temps long, et s’articule autour de stratégies de prévention pluriannuelles.

Aux États-Unis, les subventions fédérales permettent par exemple de rémunérer des épidémiologistes, des spécialistes de la prévention ou de l’analyse des comportements, ainsi que des analystes de données. Elles financent les systèmes de surveillance des maladies, les initiatives menées pour garantir la santé maternelle et infantile, les programmes de lutte contre les addictions et les partenariats avec les organisations communautaires. Ces projets requièrent des efforts s’inscrivant dans une temporalité longue, qui s’étire sur plusieurs années. Les mener requiert notamment de recruter du personnel, de mobiliser des prestataires externes et de mettre en place des systèmes de suivi des résultats.

Lorsque leurs financements sont subitement suspendus, ou que le cadre réglementaire fluctue, les agences ne peuvent pas se contenter d’attendre que l’horizon s’éclaircisse. Le rythme des recrutements ralentit. Les dirigeants élaborent des plans pour parer à l’éventualité d’une suspension définitive. Dans une telle situation, un nombre conséquent d’employés de l’état fédéral ou des différents États concernés commencent à chercher des opportunités d’emploi plus stables.

Diverses enquêtes nationales ont révélé qu’environ un employé sur quatre du secteur de la santé publique envisageait de quitter son poste d’ici un an. En 2023, les services de santé locaux ont perdu en moyenne 19 % de leurs effectifs, ce qui témoigne de l’épuisement qui a résulté de la pandémie de Covid-19. Or, dans un service de santé de petite taille, qui ne compte parfois que quatre à sept personnes, la perte d’une seule infirmière ou d’un enquêteur sanitaire peut être à l’origine d’une désorganisation considérable.

Si les fonds sont ultérieurement débloqués, comme ce fut le cas à plusieurs reprises en 2025 et début 2026, les agences doivent alors opérer un virage à 180 degrés. Elles doivent émettre de nouvelles directives, renégocier les contrats et rassurer leurs partenaires. Mais le mal est fait : la perturbation a déjà consommé un temps précieux. Et des deniers publics. Certains projets et certaines communautés pourraient ne jamais s’en remettre. Autrement dit, la volatilité engendre des coûts, même lorsque l’argent finit malgré tout par arriver.

Le coût financier et administratif des batailles judiciaires

Assigner le gouvernement fédéral en justice pour suspension de financement est une entreprise onéreuse. Lorsque les États contestent des décisions fédérales, les procureurs généraux y consacrent une part importante de leur temps et de leurs ressources juridiques. Les départements de la santé alors doivent se coordonner avec les juristes, compiler des dossiers volumineux et modéliser divers scénarios budgétaires. L’attention des cadres dirigeants est détournée de la supervision des programmes de santé, au profit de la gestion des risques juridiques et fiscaux.

Ce travail administratif est financé par le contribuable. Toutes ces heures passées représentent ont un coût réel, même si celui-ci ne fait que rarement l’objet de débats publics. Et, tandis que le contentieux suit son cours – souvent durant des mois – les agences doivent se préparer à la multitude d’issues possibles.

L’incertitude elle-même façonne la façon dont est menée la planification. Les agences peuvent hésiter à lancer de nouvelles initiatives, de peur de voir les fonds se tarir en cours de route. Elles tendent à privilégier des contrats courts, à différer les embauches ou à restreindre leurs plans d’expansion afin de limiter leur exposition. À terme, cette prudence peut freiner la mise en œuvre des politiques de santé, et brider l’innovation.

Une instabilité qui dépasse les seuls enjeux budgétaires

La suspension des financements n’est pas l’unique source d’instabilité. Le gouvernement fédéral a également annoncé des remaniements structurels au sein de certaines agences de santé, à commencer par une réorganisation majeure du ministère de la Santé et des Services sociaux (HHS), en mars 2025. Ces mutations introduisent, elles aussi, une part d’aléa dans le fonctionnement des systèmes de santé publique.

Des responsables fédéraux ont par exemple récemment indiqué leur intention de réduire considérablement l’activité de l’Office de planification, de recherche et d’évaluation (OPRE) au sein de l’Administration pour les enfants et les familles (ACF). Depuis 1995, cet organisme étudie l’impact des programmes destinés aux familles et aux enfants, tels que Head Start, le système de placement familial, ou l’Assistance temporaire aux familles nécessiteuses (TANF). Des organisations de recherche et de conseil indépendantes, telles que la Data Foundation et Results for America, ont averti que l’interruption de ces études pourrait compromettre la capacité des États à évaluer et améliorer ces programmes.

De même, les récentes résiliations de subventions et les restructurations au sein de la Substance Abuse and Mental Health Services Administration (SAMHSA), qui gère d’importantes aides aux États en matière de santé liés aux comportements, ont instauré un climat délétère. Lorsque les postes financés par ces subventions sont supprimés ou que les conditions de financement changent brusquement, les versements peuvent accuser du retard, les directives de signalement deviennent floues et les prestataires de soins locaux peinent à se projeter. Pour les communautés qui luttent contre les overdoses d’opioïdes ou gèrent l’augmentation des besoins en soins liés à la santé mentale, une interruption des financements, même brève, peut devenir une question de vie ou de mort.

Suspendre ou réorganiser de telles études à mi-parcours empêche de distinguer les interventions efficaces de celles qui ne le sont pas. Des experts chevronnés risquent de démissionner. Reconstruire une telle expertise pourrait prendre des années.

La prévention, maillon faible face à l’incertitude

La prévention – presque par définition – ne se remarque pas : si les programmes de vaccination, de traitement des addictions et de prise en charge des problèmes de santé mentale des jeunes sont efficaces, les crises qu’ils sont destinés à éviter n’adviennent jamais.

Cependant, la prévention est tributaire de la continuité : pérennité des effectifs, stabilité des partenariats et constance en matière de collecte de données. Les effets d’une interruption des financements sont difficiles à évaluer sur un seul cycle budgétaire, mais ils modifient la façon dont les agences peuvent investir en confiance dans des stratégies de long terme. En ce sens, l’instabilité des subventions peut devenir un problème de santé publique en soi.

Les priorités politiques continueront toujours à évoluer. Les tribunaux continueront à examiner les actions de l’exécutif, et le Congrès poursuivra les révisions des allocations. Le changement fait partie intégrante de la gouvernance. Cependant, si les décideurs aspirent à une infrastructure de santé publique plus robuste et plus résiliente, ils doivent comprendre que la stabilité n’est pas un simple confort administratif : elle est le socle même sur lequel reposent la prévention et la préparation aux crises.

The Conversation

Max Crowley ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

17.03.2026 à 16:31

Une décentralisation française toujours dans l’impasse

Daniel Behar, Géographe Professeur des Universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Et si le problème n’était pas le manque de décentralisation, mais la logique même de spécialisation entre État, régions, départements et communes ?
Texte intégral (1686 mots)

Faut-il croire à un « nouvel acte » de la décentralisation à la française promis par Sébastien Lecornu ? Depuis quarante ans, la promesse d’une action publique plus lisible et plus efficace se heurte à une réalité complexe et confuse. Et si le problème n’était pas le manque de décentralisation mais le modèle même que la France s’obstine à poursuivre, à rebours de ses voisins européens ?


Depuis un demi-siècle maintenant, les gouvernements successifs annoncent de façon récurrente un « nouvel acte de décentralisation ». Tous reposent sur les deux mêmes intentions : plus de décentralisation, c’est-à-dire davantage de compétences transférées par l’État (loi Raffarin en 2004 par exemple) et plus d’efficacité, par une spécialisation des échelons territoriaux (loi Notre en 2015 notamment). En dépit de cette constance et de résultats peu convaincants, les projets gouvernementaux les plus récents relatifs à la décentralisation affichent la même perspective : il faut transférer les pans de l’action publique qui relèvent encore de l’État (le logement, par exemple) et le faire autour d’un objectif de clarification des rôles de chaque niveau de collectivité.

Et s’il fallait rompre avec cette antienne et viser un autre modèle, en s’inspirant notamment de ce qu’ont fait la plupart de nos voisins européens ?

Une spécialisation illusoire

Rationnaliser tout d’abord. Dès son émergence en 1982, la décentralisation « à la française » repose sur un principe singulièrement daté, celui d’une forme de transposition au territoire du modèle du taylorisme industriel. L’action publique territoriale sera efficace si les différents niveaux de collectivités se spécialisent dans un registre sectoriel : aux régions l’économie, aux départements le social et aux communes l’aménagement. Lisible sur le papier, ce principe se heurte à une réalité où tout le monde est contraint de faire un peu de tout.

Dans une société de plus en plus complexe, il faut agir globalement, réguler les interactions entre ces approches sectorielles. Depuis des décennies, le monde de l’entreprise a abandonné ce mode d’organisation. Dès le toyotisme, la souplesse et la coordination des fonctions ont été mises avant. Depuis, le management par projet privilégie l’organisation en équipes et la « coopétition »u prix assumé de ces fréquents doublons ou redondances tant honnis en matière d’action publique. Il n’y a plus que dans ce domaine de l’action territoriale que la référence à l’ordre et la symétrie du jardin à la française fasse sens pour penser les modes d’organisation collective.

En dépit d’un cadre législatif de plus en plus contraignant (suppression, en 2015, de la clause de compétence générale pour les départements et les régions), aucune collectivité – ou presque – ne respecte ce principe de spécialisation. On ne peut à la fois imposer à telle collectivité de cantonner son intervention aux enjeux sociaux et à telle autre de se limiter aux questions environnementales, alors que dans le même temps, on attend de l’action publique qu’elle intègre étroitement ces deux dimensions de la transition écologique. Le défi de l’action publique contemporaine n’est pas celui de la répartition des rôles mais plutôt celui de la coordination et des synergies entre ses institutions et les autres opérateurs qui y contribuent – entreprises et associations notamment. Parce que, désormais, la délivrance de services collectifs prime sur la construction d’équipements, l’heure est davantage à la régulation de « chaînes de production » des politiques publiques locales qu’à la définition toujours plus fine des champs de compétences respectifs.

Par contrecoup, le législateur a peu à peu été contraint d’abandonner la spécialisation par grands domaines de compétences, tel qu’affichée dans la loi initiale de 1983, pour une spécialisation plus limitée des prestations délivrées : aux régions la fonction d’animation des filières économiques, mais aux intercommunalités les aides à l’immobilier d’entreprises ; aux régions les transports mais aux départements le transport scolaire. Cette sophistication du partage des rôles est contre-productive : on imagine les coûts de coordination générés par cette fuite en avant dans la spécialisation, au nom de la clarification…

Pourquoi un tel acharnement à poursuivre dans une voie sans issue ?

Un argument est généralement avancé : la clarification des rôles entre collectivités permettrait de renforcer le lien entre élus et citoyens. Mais peut-on considérer qu’un élu départemental est jugé au moment des élections cantonales en fonction de sa gestion des archives départementales, compétence dévolue au Conseil départemental depuis 1983 ? En réalité, plus on fragmente et technicise les champs d’intervention des collectivités, plus on les « dépolitise », et on les rabat de fait sur des fonctions assurées par des « agences » (la SNCF, la Caisse d’allocations familiales…). Les collectivités locales sont des institutions politiques, qui s’adressent autant au citoyen qu’à l’usager. Or, l’intérêt du citoyen pour la chose publique passe par l’explicitation de choix politiques globaux sur le territoire qui intègrent ces registres d’action fragmentés.

Ajoutons qu’en dépit des efforts accrus des régions et des départements pour se rendre visibles et valoriser leurs contributions financières, en multipliant les supports de communication, c’est (quasi exclusivement) le maire qui est jugé responsable des différents équipements et services mis en œuvre sur les territoires.

Il est convenu parmi les élus locaux d’invoquer la lisibilité de l’action publique aux yeux du citoyen pour justifier la nécessaire clarification (« qui fait quoi ?) ». Mais l’observation locale montre que les citoyens n’attendent pas qu’on leur rende visible le back office de l’action locale dans sa complexité. Ils sont demandeurs d’un accès et d’une réponse efficaces. Le succès des maisons France Services en constitue une illustration probante. Elles ne prétendent pas réduire la complexité de nos services publics. Elles proposent simplement d’organiser une interface efficace entre chaque citoyen et le maquis bureaucratique.

La clarification par la hiérarchisation ?

En réalité, les législateurs successifs persistent dans cette conception de la clarification des rôles parce qu’ils imaginent pouvoir ainsi préserver la spécificité française, attachée à la référence à l’égalité (ici entre collectivités territoriales) et éviter le chemin suivi par nos voisins – avec des résultats divers – dans la mise en œuvre de leurs processus de décentralisation.

Ailleurs, bien souvent, la mise en ordre du « millefeuille » s’effectue non par la spécialisation, mais par la hiérarchisation. Des formes diverses de leadership régional sont mises en place, principalement incarnées par la détention d’un pouvoir normatif, et donc d’encadrement de l’action des collectivités de rang inférieur. Cette hiérarchisation s’oppose donc radicalement au principe français d’égalité entre collectivités.

Évidemment, la hiérarchisation ne fait pas disparaître les conflits de pouvoirs et les exigences de négociation. Dans la plupart des pays européens, les communes disposent en effet de la clause de compétence générale et exercent une action généraliste. Cela nécessite des ajustements entre leurs actions et celles des régions. Mais ces transactions s’inscrivent dans un cadre politique reconnu qui fixe, en quelque sorte, les limites de ces négociations. Ainsi en Allemagne, ce sont les Länder qui établissent les champs de compétences des communes. Clarification des rôles (via la hiérarchisation des fonctions) et coopération deviennent alors les maîtres mots d’une organisation pluraliste de l’action publique territoriale.

Cette perspective devrait passer par une révision constitutionnelle pour mettre fin au principe de « non-tutelle d’une collectivité sur une autre ». Cela signifierait une évolution vers un modèle plus fédéral éloigné du jacobinisme français, qui conforterait les échelons intermédiaires, notamment les régions. Avec l’atout que constitue le changement de taille de ces dernières, n’est-il pas temps d’engager ce débat ?

The Conversation

Daniel Behar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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