20.05.2026 à 14:54
Tout (ou presque) ce qui se cache dans une boîte de sardines
Texte intégral (2796 mots)
Tout le monde a une boîte de sardines dans un placard. Pas sûr qu’avant de l’acheter on ait pourtant pris le temps de lire et de décrypter ce qui était écrit dessus. C’est beaucoup plus long que de l’ouvrir. Et, de toute façon, on sait que la sardine en boîte est bonne pour la santé, pas chère du tout et bien pratique. Une analyse garantie 100 % sans Patrick Sébastien dedans.
Lors de votre prochain achat de sardines en conserve, prêtez quand même attention à l’étiquette. Cela vous évitera de manger des sardines préalablement congelées, baignées dans des huiles médiocres ou issues d’une pêche irresponsable.
Un article pour découvrir l’économie de la sardine, et acheter malin. En bonus, ma recette préférée de pâté de sardines.
Une lutte commerciale
La sardine est un joli petit poisson : corps fuselé, flancs argentés, dos sombre et ventre blanc. Elle est facile à reconnaître chez le poissonnier. Dommage finalement qu’elle ait perdu sa tête et sa queue pour être mise en boîte. Si seul le mot « sardines » est inscrit dessus, il s’agit forcément d’une Sardina Pilchardus, la sardine commune pêchée sur les côtes de l’Atlantique et dans les eaux de la Méditerranée. Si le poisson provient du Pérou, la face de la boîte mentionnera en sous-titre Sardinops Sagax, le nom d’une cousine du Pacifique.
Cet étiquetage différencié entre nos sardines et celles des mers lointaines résulte d’une bataille économico-juridique tranchée par les juges de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), il y a déjà plus de vingt ans ; le monde d’avant en somme : celui de la mondialisation des échanges et de l’application du droit international. D’un côté, la Commission européenne qui autorisait la seule Sardina pilchardus à bénéficier de l’appellation de « sardine ». De l’autre, le Pérou, dont l’industrie de la pêche et de la conserve tenait à vendre en Europe ses sardines en boîte comme… des sardines en boîte.
Risque de confusion
La Commission, soupçonnée d’ériger une entrave à l’importation sous prétexte de protéger les consommateurs d’un risque de confusion, a perdu l’affaire. Pas complètement quand même puisque l’étiquetage réglementaire maintient un statut à part pour notre sardine commune. Il n’est toutefois pas certain que cette distinction ait produit un quelconque effet sur les consommateurs. Le nom latin des sardines exotiques écrit en petit fait penser aux notes de bas de page que presque personne ne lit.
L’Union européenne impose également aux boîtes de sardines son estampille sanitaire des produits animaux. Elle est reconnaissable à sa forme de pastille ovale. Elle mérite d’être patiemment recherchée sur les côtés de la boîte car elle garantit le respect des normes et l’indication géographique de la conserverie. Si vous ne la trouvez pas, même muni d’une loupe, c’est que les sardines ont été mises en boîte hors des frontières de l’Europe. Sinon FR signalera une transformation en France, ES en Espagne, PT au Portugal. Et HR pour… Hrvatska, la Croatie (vous le saviez peut-être, moi non). À la suite de ces deux lettres apparaît une série de chiffres qui sert de plaque d’immatriculation de chaque conserverie. Elle permet de remonter à l’origine de la mise en boîte, une trace utile en cas de problème de sécurité alimentaire.
Une internationale marocaine
La sardine fraîche voyage peu ; congelée ou en boîte, elle saute les frontières et ne craint alors aucune distance. Le Maroc en sait quelque chose puisqu’il occupe de loin la première place au monde. Les chiffres calculés pour l’année 2022 sont impressionnants tant pour la capture (64 % des pêches de sardines de la planète) que pour les marchés d’exportation de la sardine congelée et de la sardine en conserve (respectivement 69 % et 79 % de parts de marché)
Pour manger des sardines marocaines fraîches, il faudra se rendre au Maroc ou tout près. Pour celles vendues en boîte, vous les retrouverez dans toute l’Afrique et aussi en Europe. Ce sont les moins chères.
Pour les sardines congelées, ne pensez pas à Picard. Elles sont achetées principalement par des conserveries lointaines : du Brésil et d’Afrique du Sud, notamment. Elles fournissent aussi des clients plus proches, en Turquie et en Espagne par exemple. Pour les conserveries européennes historiquement spécialisées dans la mise en boîte de sardines fraîches, l’approvisionnement en congelé permet de faire tourner les usines quand les captures locales deviennent insuffisantes.
Embargo sur la sardine
Mais depuis le 1er février, le Maroc a suspendu ses exportations de sardines congelées. La chute des prises dans les eaux « sur-pêchées » du royaume en est la cause immédiate. Rabat veut rediriger une partie des exportations vers le marché national dans le but de satisfaire la demande intérieure et de contenir la hausse des prix de la sardine, une source de mécontentement de la population.
La décision du gouvernement marocain s’explique aussi par une raison plus profonde. La logique du développement économique et industriel veut que les pays émergents exportateurs de ressources naturelles intègrent progressivement les activités en aval de semi-transformation et de transformation finale. Elles procurent plus de revenus et d’emplois que la simple exploitation. L’intérêt du Maroc est d’exporter ses sardines en boîte plutôt que congelées. Pour les conserveries très dépendantes de cet approvisionnement, comme celles de l’Espagne, l’interdiction marocaine n’est évidemment pas une bonne nouvelle.
L’indication manquante
Pour les consommateurs, la congélation reste inaperçue. Aucune indication n’est portée sur la boîte. À défaut, un prix bas peut fournir un indice. Idem si la chair est molle et friable, mais cette texture peut aussi provenir de la cuisson ou du vieillissement. Pour éviter d’acheter des sardines qui auraient été congelées, les seuls recours sont une étiquette label rouge ou des mentions marketing du type « Préparées à partir de sardines fraîches ».
Mais dans ce dernier cas, le consommateur peut aussi penser que cette information est purement gratuite. Il ne sait pas qu’il aurait pu en être autrement, comme moi d’ailleurs avant d’étudier la question. J’ignorais également que 60 % des sardines mises en boîte en France avaient été préalablement conservées à – 18 °C avant d’être cuites dans les conserveries.
Réserves d’oméga-3
D’un autre côté, cette information n’est pas absolument cruciale. La congélation n’altère ni le goût ni a qualité nutritionnelle de la sardine en boîte à l’exception d’une perte modérée de certaines vitamines. Rappelons à ce propos les bienfaits de ce petit poisson. Il contient de bons acides gras, les fameux oméga-3 dont parlent tous les magazines et les livres de diététique, des oligo-éléments très prisés comme le sélénium, des vitamines (B 12 notamment) et plein de protéines et de minéraux comme le calcium. L’essentiel de ces informations diététiques apparaissent sur la boîte sous l’étiquetage obligatoire des valeurs nutritionnelles.
Si vous êtes soucieux de manger sain, lisez aussi la liste, également obligatoire, des ingrédients. Évitez celles qui mentionnent les huiles d’arachide ou de tournesol, toutes deux très riches en oméga-6, ce qui déséquilibre l’apport en oméga-3 des sardines. L’intérêt de les acheter pour leur contenu en bon gras devient alors bien mince. Préférez l’huile d’olive vierge. Ou même l’eau. Rien de plus allégé que la sardine dite au naturel.
Responsable mais pas forcément soutenable
Certaines boîtes portent la mention « pêche responsable » sur leur face. Le terme recouvre toute une série d’engagements. Ils concernent aussi bien des exigences sociales, de qualité et de transparence que des exigences en matière d’environnement. Par exemple, les conserves de la marque bretonne Phare d’Eckmühl ne respectent pas moins d’une quarantaine de critères.
Si vous achetez des sardines issues de pêche responsable sachez alors qu’elles ont été capturées près des côtes, de façon sélective et sans dommage pour les fonds marins. C’est toute une pêche particulière avec un filet spécial qui va entourer le banc de poisson et relever la prise comme dans une sorte de baluchon. Si vous jouez au Scrabble, retenez que ce filet porte le nom de « bolinche », ça peut servir.
Rien n’assure que le poisson de pêche responsable appartienne à une population exploitée de façon équilibrée. Le stock de sardines du golfe de Gascogne où croisent les bolincheurs est, depuis 2019, évalué comme surpêché. Pour manger du poisson de pêche soutenable, il faut se fier à la mention « Pêche durable », un label décerné par un organisme international non lucratif, le Marine Stewardship Council (MSC).
De plus en plus maigres
L’Association des bolincheurs de Bretagne a bénéficié un temps de cette certification. Elle a été suspendue quand l’effort de pêche à la sardine dans le golfe a été estimé trop élevé au regard de l’évolution de la ressource. La perte du label ne s’est cependant pas traduite par des effets dommageables pour les pêcheurs et les conserveries concernées, sauf pour l’exportation. Contrairement aux pays anglo-saxons, la plupart des consommateurs de l’Hexagone ne connaissent pas le logo MSC tandis que les consommateurs avertis ne lui accordent pas une grande crédibilité. La certification MSC fait en effet l’objet de vigoureuses critiques : conflit d’intérêt, tolérance de techniques de pêche discutables, certifications accordées à des stocks contestés, etc.
Contrairement à d’autres espèces marines, la sardine n’est pas menacée de disparition, mais elle s’amaigrit. Le taux de matière grasse qui est mesuré par les conserveurs a diminué de 40 % en quinze ans, soit une baisse de qualité nutritionnelle. Sur la même période, le poids individuel moyen de la sardine a été divisé par deux. Plus petites, les sardines doivent être plus nombreuses pour remplir la boîte. Ce qui nécessite plus de temps de travail de préparation et de mise en conserve, et en augmente ainsi le coût et, finalement, le prix.
À quoi tient principalement cette évolution ? Petit quiz :
A) À la surpêche qui capturerait des individus toujours plus jeunes,
B) À la multiplication des prédateurs naturels de la sardine comme les fous de Bassan ou les merlus,
C) Au changement climatique.
Bonne réponse : C
Moins d’oxygène
Eh oui, encore une fois, le réchauffement climatique se rappelle à nous. La température de la mer augmentant, elle offre moins d’oxygène dissous, ce qui entraîne des besoins énergétiques plus élevés, ce qui favorise les petits poissons. Mais surtout la chaleur entraîne aussi une diminution de la taille des organismes planctoniques dont se nourrissent les sardines. Cette diminution implique une nage plus soutenue et plus longue des sardines pour se nourrir, donc encore une fois une plus grande dépense d’énergie, donc une moindre croissance. Ce lien entre taille des sardines et taille de leur nourriture a même été prouvé expérimentalement en bassin par des chercheurs de l’Ifremer.
Plus modestement, nous avons cherché à établir le lien entre les informations indiquées sur les boîtes et les aspects économiques, sanitaires et environnementaux de la pêche et de la conservation de la sardine. Ce décryptage long et fastidieux mérite de se terminer par une note d’humour potache.
Comme annoncé dans l’introduction, ma recette préférée est celle du pâté de sardines. Elle calque celle de Pierre Desproges : « Écrasez deux boîtes de sardines (après avoir enlevé les boîtes et les arêtes centrales) avec 150 g de beurre salé vendéen (les sardines sont habituées). » L’humoriste ajoute ketchup, estragon, ciboulette, piment, fenouil et une cuillerée à café de pastis.
Pour ma part, je verse aussi quelques gouttes de garum, cette sorte de nuoc mam élaboré principalement à partir de sardines salées et fermentées et dont beaucoup comme moi ont découvert l’existence en lisant Astérix en Lusitanie. C’était bien avant de savoir conserver des sardines dans des boîtes en fer blanc.
François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.05.2026 à 14:53
Qui est le rat pygmée de rizière à longue queue, vecteur du hantavirus Andes ?
Texte intégral (2510 mots)

Le rat pygmée de rizière à longue queue, Oligoryzomys longicaudatus, est un réservoir naturel du hantavirus. Et en particulier de la souche Andes, soupçonnée d’être responsable du décès de plusieurs passagers d’un bateau de croisière. Ce rongeur endémique d’Amérique du Sud est longtemps resté mal connu, mais les études d’écologie menée depuis 1995, date du premier cas d’infection humaine à hantavirus, permettent de tracer son portrait-robot et les conditions qui favorisent sa transmission à l’humain.
Le rat pygmée de rizière à longue queue Oligoryzomys longicaudatus est exclusivement sud-américain. Il vit en Argentine et au Chili et peut transmettre aux humains le hantavirus Andes (ANDV), transmissible d’humain à humain, en cas d’inhalation d’aérosols de ses urines, de ses fèces ou de ses sécrétions. Il est le principal réservoir animal de ce virus propulsé sur les devants de la scène depuis la mort de plusieurs passagers du bateau de croisière Hondius.
Sa description originale date de 1832. Le naturaliste britannique Edward Turner Bennett le dépeint, depuis la région de Valparaiso au Chili, comme ayant une longue queue écailleuse à poils courts, une fourrure douce brun-jaune sur le dessus, des lèvres blanches, une longue moustache noire et argent et des oreilles rondes. À cette époque, il en fait une espèce de souris (Mus longicaudatus).
Ce n’est qu’en 1894 qu’il sera finalement intégré dans le genre Oryzomys puis en 1900 sous le genre Oligoryzomys par l’ornithologue états-unien Outram Bangs. Malgré son nom, l’animal n’est ni particulièrement petit (ce que laisse supposer le préfixe oligo), ni résident des rizières (comme le signifie pourtant l’étymologie d’oryzomys).
Connu depuis 1995, date de la découverte du premier cas d’infection humaine à hantavirus, le hantavirus Andes est un problème de santé publique récurrent au Chili et en Argentine, ce qui a suscité plusieurs études d’écologie sur ce rongeur resté jusqu’à présent mal connu. Celles-ci livrent quelques clés pour comprendre ce qui favorise la circulation du virus chez le rongeur et sa transmission à l’humain.
Le « colilargo », un rongeur tout terrain et opportuniste
Au Chili, on le surnomme « raton colilargo » (rat à longue queue). Il fait partie de la famille des Cricetidae qui comprend les hamsters, les campagnols, les lemmings ainsi que les rats et les souris du « Nouveau Monde ». C’est la deuxième famille la plus diversifiée des rongeurs après celle des Muridae (rats et souris d’Europe).
Au sein des Cricétidés, le genre Oligoryzomys appartient au groupe (tribu) des Oryzomyini, qui comprend 141 espèces de rongeurs distribués en Amérique du Nord et du Sud. Le genre Oligoryzomys se rencontre exclusivement en Amérique centrale et australe, du Mexique à la Patagonie. Le nombre d’espèces connues est passé de 21 espèces en 2017 à 25 à l’heure actuelle.
Une espèce voisine a d’ailleurs été décrite en 2021 et une autre en 2024, ce qui n’a toutefois pas changé le statut du rat pygmée des rizières à longue queue. Ce dernier reste décrit comme génétiquement homogène sur toute son aire de distribution.
Malgré son nom, il s’agit de la plus grande espèce du genre. En effet, le corps d’un rat pygmée des rizières à longue queue adulte peut mesurer de 9 cm à 12 cm, auxquels il faut ajouter une queue de 11 cm à 13 cm pour un poids variant de 33 g à 50 g. C’est plus que la souris domestique (de 15 g à 20 g) mais moins que le rat brun de nos villes européennes (de 100 g à 500 g).
Sa dénomination est même doublement trompeuse, car il ne vit pas dans les rizières, mais fréquente les forêts tempérées patagoniennes de Nothofagus (arbre à feuilles caduques ou pérennes pouvant atteindre 30 m de hauteur, encore appelé « faux-hêtre » ou « hêtre austral », présent dans l’hémisphère Sud) et de bambous, où il est le rongeur le plus abondant.
Cependant, il semble également capable de vivre dans les steppes herbeuses à buissons des toundras de Patagonie ainsi que dans les bordures de champs cultivés et les pâtures, buissons des zones péridomestiques en Argentine. Il n’a jamais été capturé dans les maisons. Il peut vivre du niveau de la mer jusqu’à 2 000 m d’altitude, mais n’est jamais loin d’un cours d’eau car il ne peut s’en passer.
L’écologie de ce rongeur a été étudiée dans les années 1980 par Oliver Pearson, mais depuis la découverte en 1995 du hantavirus Andes dont ce rat est porteur, les études se sont multipliées. On sait que ce rongeur est nocturne et terrestre, mais il peut parfois grimper jusqu’à 3 m de haut dans les arbres. C’est un opportuniste qui a été décrit comme omnivore avec un régime alimentaire présentant souvent une dominance de graines, de fleurs ou de fruits. Il consomme cependant aussi, de manière variable, de l’herbe, des insectes, des vers ou des champignons.
Des périodes de prolifération appelées « ratadas » lors de la floraison des bambous
On lui connaît des augmentations brutales de population liées à la floraison cyclique synchronisée, tous les douze à quatorze ans, de bambous dont il consomme les graines. Ces épisodes se produisent également après des épisodes de grande pluviosité et des étés chauds, en lien avec le phénomène climatique d’El Niño.
Ces augmentations de population sont appelées « ratadas » par les populations locales. Lors de ces épisodes, on peut dénombrer jusqu’à 100 individus par hectare, contre 5,7 individus par hectare en moyenne en temps normal.
Au contraire, lors d’épisodes de sécheresse (favorisés notamment par des épisodes climatiques de La Niña), ses populations peuvent disparaître localement ou subsister dans les buissons de bords de rivière, car l’espèce ne résiste pas à la privation d’eau.
La durée de vie du rat pygmée de rizière à longue queue a été estimée à un an à l’état sauvage. La reproduction de ce rongeur peut avoir lieu toute l’année quand les conditions sont favorables, mais on observe un pic de naissances au printemps et en été. Les femelles peuvent avoir entre cinq et sept petits en moyenne, après une gestation de vingt-trois jours, et ce, trois ou quatre fois par an.
À lire aussi : Qui est le capybara, cet étonnant rongeur qui a gagné le cœur des internautes ?
La compétition entre mâles responsable de la circulation du virus
En Argentine, les femelles ont des territoires variant de 200 à 3 400 mètres carrés (m²), alors que ceux des mâles, plus grands en moyenne, peuvent couvrir jusqu’à 9 000 m².
Lorsque la population augmente, la compétition entre les mâles pour l’accès aux femelles augmente elle aussi. Une étude a montré que 40 % des mâles seulement arrivaient à s’accoupler. Les territoires des mâles ne se recoupent pas, et de nombreux mâles portent des cicatrices et des blessures témoignant de combats violents entre eux, surtout lorsque les densités de population sont élevées.
Ce serait cette compétition entre mâles qui serait responsable du maintien du hantavirus Andes dans la population de rats, car ces derniers s’infecteraient lors du toilettage et par les morsures. En outre, les mâles non reproducteurs se dispersent pour gagner des territoires plus éloignés.
Au Chili, une étude virologique a montré que 8 % des rongeurs sont positifs au hantavirus Andes, avec un maximum en hiver et au printemps. Elle a également conclu que les rongeurs mâles avec des cicatrices étaient dix fois plus infectés que les autres mâles et que les femelles adultes, ce qui rejoint les résultats des autres recherches sur le rongeur menées en Argentine.
Toutes ces caractéristiques particulières font du rat pygmée de rizière à longue queue un modèle pour la connaissance de la transmission du virus des Andes à l’être humain. On sait que le contact avec les aérosols d’urine de fèces ou des sécrétions de mucus sont en cause.
En Argentine, des cas de hantavirus corrélés avec les épisodes de pullulation du rongeur
La transmission interhumaine spécifique à ce virus est un peu moins bien connue. Les fermiers et les forestiers ont été identifiés comme groupes à risque. Il a été montré que, dans les forêts de pin plantées par l’être humain, certains rongeurs rencontrés étaient positifs au virus, mais en moindre quantité que dans les forêts natives. La probabilité de trouver un rongeur positif au virus est ainsi deux fois supérieure dans les zones péridomestiques (greniers, jardins potagers, poulaillers, étables en planches, briques, ciment…) que dans la pinède voisine.
Dans la région de Buenos Aires, en Argentine, l’étude de la distribution des cas de syndrome respiratoire pulmonaire provoqué par le virus chez l’humain (syndrome pulmonaire à hantavirus, ou HPS de son acronyme anglais) entre 1998 et 2001 a montré une forte saisonnalité et surtout une corrélation avec les conditions écologiques. Les périodes de pullulation du rongeur pourraient ainsi favoriser les contacts avec l’être humain et la transmission interespèce du virus.
Présent en Argentine et au Chili depuis le Pléistocène (soit il y a environ deux millions d’années), le rat pygmée de rizière à longue queue a coévolué avec les forêts natives d’Amérique du Sud et le cortège des autres rongeurs qui en sont endémiques. Il faut d’ailleurs noter que le rongeur ne fait ici que s’adapter aux changements climatiques causés par l’humain, de la transformation des paysages à la fragmentation des forêts.
Mais l’augmentation du tourisme, de la fréquence des feux de forêt, des évènements El Niño ou La Niña et leurs conséquences sur la faune et la flore du bétail en pâture ou encore des interactions avec les espèces invasives sont autant d’inconnues pour l’avenir. Et cela, aussi bien pour le futur de cette espèce que pour la souche de hantavirus transmissible à l’humain qu’elle héberge.
Christiane Denys ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.05.2026 à 12:15
L’Ukraine comme « Ur-Heimat » : quand la guerre devient une bataille pour les origines indo-européennes
Texte intégral (4130 mots)

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, le conflit est généralement analysé à travers ses dimensions géopolitique et militaire. Mais il s’inscrit aussi dans une bataille moins visible : celle des récits des origines. Mobilisée par certaines franges des extrêmes droites russe comme ukrainienne, l’hypothèse indo-européenne alimente des imaginaires identitaires et ésotériques qui, bien que marginaux, contribuent à donner un sens plus profond – et parfois mythologique – à la guerre.
L’hypothèse indo-européenne, comme mythe politique des origines, irrigue de nombreuses factions extrêmes droitières partout en Europe. Des idéologues et des combattants impliqués dans le conflit russo-ukrainien l’utilisent, d’un côté comme de l’autre de la ligne de front, pour justifier cette guerre. Il s’agit, selon eux, d’une bataille pour l’Ur-Heimat (terme linguistique allemand signifiant littéralement « patrie originelle » et désignant le premier foyer d’une proto-langue) indo-européen, les plaines ukrainiennes étant considérées comme le berceau de la culture Yamna (Néolithique final : de 3600 à 2300 avant notre ère). Celle-ci, d’après certaines théories archéologiques, linguistiques et phylogénétiques consécutives aux travaux controversés de l’anthropologue Marija Gimbutas (1921-1994), représenterait le point d’éclosion et de diffusion d’un supposé peuple indo-européen primitif.
Depuis février 2022 et l’invasion de son territoire par la Russie, l’Ukraine n’est pas seulement devenue le théâtre d’un affrontement armé. Sous les décombres des villes bombardées et dans les steppes striées de tranchées, des fouilles archéologiques illégales conduites par l’armée russe témoignent d’une guerre qui se joue aussi dans les profondeurs du sol afin d’arracher au passé quelque chose que l’histoire officielle ne semblait plus fournir.
À lire aussi : Comment la guerre menace le riche patrimoine archéologique ukrainien
Si Vladimir Poutine légitime le déclenchement et la continuité de son « opération militaire spéciale » par, entre autres, la nécessité pour la Russie de réintégrer à son espace national les anciens territoires de la Rous’ de Kiev, berceau de l’orthodoxie slave orientale, le recours à l’hypothèse indo-européenne renvoie à une question identitaire plus profonde encore, touchant aux racines « ethno-raciales » de l’ensemble de l’Europe.
Plus que purement historique, cette hypothèse s’est aussi vue liée à des considérations d’ordre métaphysiques et cosmogoniques, empruntant parfois les chemins singuliers de l’ésotérisme et de l’occultisme. Bien entendu, la guerre actuelle ne saurait être uniquement expliquée par une analyse de ces considérations, qui peuvent passer pour folkloriques et marginales ; mais elles nourrissent de puissants imaginaires politiques.
Hyperborée et la question indo-européenne
L’hypothèse indo-européenne est née, au XIXᵉ siècle, de la grammaire comparée inventée par le linguiste allemand Franz Bopp, avant d’être rapidement intégrée aux perspectives racialistes et évolutionnistes de cette période. Elle a été ensuite réappropriée par les mouvements völkisch, en Allemagne et en Autriche, puis par le national-socialisme, qui l’a utilisée pour démontrer « scientifiquement » la supériorité de la « race » aryenne.
Dès cette première phase d’existence, elle a pu être mêlée à des considérations ésotériques et occultistes, en étant associée par endroits à des thèses spécifiques, comme celle de l’existence d’une « tradition primordiale » aux origines nordiques et hyperboréennes.
Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, la Nouvelle Droite française s’en saisit – en s’appuyant sur les travaux en mythologie comparée de Georges Dumézil – pour affirmer une unité ethnique et culturelle proprement européenne. Des courants, tels que la théorie des anciens astronautes de Robert Charroux (1909-1978), issus du réalisme fantastique, ont pu la véhiculer sous ses aspects ésotériques et pseudo-archéologiques, participant de sa diffusion dans des marges politiques.
Toutefois, la question des origines indo-européennes ne saurait être réductible, en Russie comme en Ukraine, à ces seules théories occidentales. Le mouvement slavophile pose ainsi dès 1830 les premières bases d’une réflexion sur l’identité russe, comme civilisation organique distincte de l’Occident rationnel et individualiste, où la Russie serait la gardienne d’une vérité spirituelle originelle, la sobornost’, soit une communauté organique des âmes fondée sur l’orthodoxie.
L’Ukraine impériale voit également émerger la question des origines. Des figures comme Mykhaïlo Hroushevsky (1866-1934) puisèrent dans la mythologie pour nourrir une identité culturelle vivante. Ensuite, durant l’entre-deux-guerres, l’Ukraine voit fleurir diverses tentatives de synthèses entre nationalisme ukrainien, néo-paganisme slave et références aux origines aryennes, comme celle de Volodymyr Shaïan (1908-1974), fondateur de l’Ordre des Chevaliers solaires. Selon lui, l’Ukraine incarnerait l’un des derniers bastions d’une civilisation aryenne authentique, héritière d’une sagesse védique – l’hindouisme étant considéré ici comme la dernière survivance de la tradition indo-européenne – opposée à la décadence occidentale et aux influences chrétiennes.
Le régime soviétique ne fait pas disparaître ces courants. Encouragés par le régime stalinien, des archéologues et préhistoriens, comme Boris Rybakov (1908-2001), construisent une archéologie nationale russo-soviétique qui, sans verser dans l’ésotérisme des origines aryennes, prépare le terrain à des instrumentalisations ultérieures par les mouvements néo-païens des années 1990.
En exil depuis 1920, Nikolaï Troubetskoï (1890-1938) mobilise ses compétences de spécialiste des langues indo-européennes pour affirmer la spécificité civilisationnelle eurasiatique, opposée à l’« égocentrisme romano-germanique » qu’il dénonce comme une forme d’ethnocentrisme déguisé en universalisme. Du côté ukrainien, Shaïan et son disciple Lev Sylenko (1921-2008) développent un système de croyances « natif » faisant de l’Ukraine « l’ancienne Oriana, berceau des Aryens ».
Au même moment, le mythe du Livre de Veles – ensemble de tablettes prétendument gravées au IXe siècle et retraçant l’histoire des ancêtres slaves depuis leur origine aryenne jusqu’à la Rous’ de Kiev – est forgé dans le but d’attester l’antiquité de l’Ukraine et sa distinction de la Russie.
La perestroïka puis la chute de l’URSS en 1991 libèrent ces divergences accumulées. Ainsi, le mouvement nationaliste, antisémite et mystique russe Pamiat’ (« Mémoire ») constitue la première organisation à mobiliser ouvertement un imaginaire des origines slaves et aryennes mêlé d’ésotérisme orthodoxe. Cette diffusion passe aussi, par d’autres canaux plus diffus, des mouvements néo-païens russes et ukrainiens à l’hyperboréisme, porté entre autres par Aleksandr Asov (né en 1964), courant pseudo-historique qui considère le continent mythologique d’« Hyperborée » comme le foyer d’une civilisation slave arctique, ancêtre de toutes les civilisations humaines.
L’ultime bataille pour l’Ur-Heimat
En Russie, Alexandre Douguine (né en 1962) a construit sa théorie politique, qui défend la nécessité de bâtir un empire s’étendant de Brest à Vladivostok, en s’appuyant notamment sur l’hypothèse indo-européenne. S’inspirant d’auteurs comme le SS Hermann Wirth, le néo-fasciste Julius Evola et l’ésotériste René Guénon, il considère que les peuples européens sont tous issus d’un même foyer originel, « Arctogaïa » (sa propre version du mythe hyperboréen), et qu’il en découlerait une « tradition primordiale » les unifiant tous – dont le reliquat le plus efficient se logerait aujourd’hui au sein des rites de l’Église orthodoxe des Vieux-croyants.
Il publie ainsi en 1993 la Théorie hyperboréenne, ouvrage qui constitue l’un des soubassements ésotériques de son projet politique. Pour lui, la modernité occidentale, représentée par l’idéal démocratique, le libéralisme social et le matérialisme philosophique, représente un risque existentiel et la corruption la plus totale de cette « tradition primordiale ». La modernité et le progressisme dénatureraient l’humanité tout en pervertissant les fondamentaux identitaires des peuples européens.
Dans une perspective eschatologique, et pour éviter l’« avènement de l’Antéchrist » (dont les germes sont, selon lui, portés par le libéralisme), Douguine considère la Russie, par son ancrage traditionaliste, comme le Kathekon (la force qui retient, précisément, l’Antéchrist). Ainsi, selon lui, la guerre en Ukraine est une nécessité tout autant identitaire – porter l’avènement des peuples slaves comme préservateurs de la « tradition primordiale » et comme condition d’émergence de l’Empire eurasiatique – que métaphysique –, car elle contribue à la destruction de l’Occident « satanique ». En réintégrant l’Ur-Heimat ukrainien à la Mère Patrie, la Russie s’assurerait ainsi une première victoire décisive dans son rôle de Kathekon, entamant dès lors un processus de retour définitif à la Tradition, vers un nouvel Âge d’Or.
Certains idéologues ukrainiens d’extrême droite ont construit, sur les mêmes fondements mythologiques, une thèse exactement opposée. Là où Douguine fait de la Russie le Kathekon aryen contre l’Occident dissolvant, ces courants mobilisent le même Ur-Heimat, les mêmes symboles hyperboréens, la même cosmologie des origines, mais pour des conclusions diamétralement opposées.
Selon eux, la Russie n’est pas, contrairement à ce qu’affirme Douguine, l’héritière de la tradition indo-européenne nordique, mais au contraire le produit d’un métissage avec les peuples turco-mongols de la steppe orientale, métissage qui l’aurait définitivement éloignée de l’héritage aryen originel. Cette thèse plonge ses racines dans une tradition intellectuelle ancienne, comme celle de Franciszek Duchinski (1816-1893), qui affirmait dans les années 1860 que les Russes n’étaient pas des Slaves mais des Touraniens – ensemble de peuples turciques et finno-ougriens –, ou encore dans les travaux de l’école anthropologique ukrainienne du XIXᵉ siècle, notamment ceux de Fedir Vovk (1847-1918).
C’est sur ce soubassement historique et pseudo-scientifique que les idéologues ukrainiens radicaux contemporains proches de partis et mouvements, tels Patriote d’Ukraine ou Assemblée sociale-nationale, construisirent leur inversion du schéma douguiniste. La Russie y est décrite comme un empire de la steppe orientale, héritier de la Horde d’or, dont l’expansion vers l’ouest représente la même menace existentielle que les invasions mongoles médiévales. En résistant, l’Ukraine ne défend pas seulement son territoire national, elle défend la frontière de l’Ur-Heimat aryen contre son occupation par la Horde.
Traductions du mythe
Loin d’être confinées à ces seules marges politiques et philosophiques, ces théories s’inscrivent dans une multitude de variations sur le champ de bataille, qu’il soit idéologique ou militaire.
En effet, l’une des caractéristiques les plus troublantes du conflit russo-ukrainien est précisément la porosité des discours et leurs syncrétismes. On peut ainsi observer un glissement jusque dans les discours de Vladimir Poutine lui-même. Le président russe mobilise un argument d’antériorité historique et ethnique qui, sans verser dans le vocabulaire explicitement aryen, repose, à travers les références à la Rous’, sur la même logique fondamentale des origines communes et de l’héritage indivis.
Ce récit opère exactement à l’échelle de l’histoire médiévale ce que la cosmologie douguinienne opère à l’échelle de la préhistoire indo-européenne : il postule une unité originelle trahie par la modernité, dont la guerre est la restauration violente et nécessaire. L’Église orthodoxe russe obéit au même schéma narratif. Le patriarche Kirill a présenté la guerre en Ukraine, dès les premières semaines qui ont suivi l’invasion, comme une « guerre sainte » contre la décadence morale occidentale.
Sur le terrain militaire proprement dit, l’empreinte idéologique est visible dans la composition, les pratiques et les symboles de certaines unités combattantes russes et ukrainiennes, qui constituent un observatoire privilégié de la façon dont les imaginaires ésotériques des origines se traduisent en motivations combattantes et en identités guerrières. Les bataillons de volontaires qui ont afflué vers les deux côtés du front, dès 2014, puis en masse après février 2022 forment un spectre idéologique d’une grande diversité, mais dont les franges les plus radicales témoignent d’une continuité troublante avec les imaginaires que nous avons examinés.
Nombreux sont ainsi, du côté ukrainien, mais aussi du côté russe, les combattants qui arborent ouvertement des symboles SS, des tatouages runiques et des références à l’ésotérisme aryen illustrant la présence de courants qui voient dans le conflit une bataille pour la défense ou la reconquête du foyer hyperboréen, de l’Ur-Heimat.
Il convient cependant de ne pas surestimer la cohérence idéologique de ces positionnements. Dans bien des cas, les prises de position des droites radicales sur la guerre en Ukraine ont été déterminées moins par une réflexion sur l’hypothèse indo-européenne que par des calculs politiques immédiats, des allégeances géopolitiques préexistantes, des financements et des intérêts matériels qui n’ont rien de métaphysique. Elles restent cependant le témoignage d’une crise ambiante où les métarécits refont leur apparition.
Cet article a été co-rédigé avec Cédric Lévêque, docteur en anthropologie sociale, et Thibault Brice, étudiant en master de philosophie analytique (Université de Genève), co-fondateurs de la revue Cosmos.
Adrien Nonjon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.