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11.07.2026 à 11:05

Et si les fan-zones étaient plutôt des « fun zones » ?

Nico Didry, Maître de conférences en ethnomarketing, Stratégies Economiques du Sport et du Tourisme, CREG, Université Grenoble Alpes (UGA)
Contrairement à ce que son appellation pourrait laisser penser, la fan-zone est bien plus qu’un espace réservé aux supporters. D’où vient l’engouement pour ces espaces collectifs et festifs ?
Texte intégral (1813 mots)

Au-delà des supporters d’une équipe sportive, les fan-zones attirent un public bien plus large à la recherche d’un moment fun. Plongeons dans cette expérience collective pour comprendre les raisons de cet engouement.


Assister à une rencontre sportive au sein d’un large public permet de vivre ce que Durkheim a appelé les effervescences collectives qui sont la conséquence d’une sacralisation du sentiment d’appartenance collective. Ce besoin de se retrouver physiquement, de vivre ensemble et partager des émotions dans notre société de plus en plus digitalisée.

Dans ce contexte, les événements sportifs et musicaux (concerts, festivals, free party) tendent à remplacer les grands rassemblements (notamment religieux ou politiques) qui constituaient autrefois des espaces privilégiés de communion émotionnelle collective.

Mes précédentes études ont montré que les dimensions sociales et émotionnelles de l’expérience jouent un rôle central pour le spectateur ou le festivalier ; confirmant dans le secteur de l’événementiel, le résultat des études en psychologie sociale de P. Rimé : les individus cherchent plus à vivre une émotion pour la partager que pour la ressentir eux-mêmes. Ce phénomène explique en grande partie le succès des fan-zones, quelle que soit leur forme


À lire aussi : Les fan-zones, fan ou pas fan ?


La fan-zone, un espace de communion émotionnelle avant tout

Notre étude met en avant le fait que la fan-zone est perçue comme un espace de lien social et de vécu collectif aussi bien avant de s’y rendre qu’après avoir vécu l’expérience. Certains s’y rendent pour « vibrer ensemble », notamment quand il n’est pas possible d’accéder au stade :

« Tu vas dans la fan-zone, car tu n’as pas envie de regarder le match tout seul ou à deux chez toi, c’est plus grand qu’un pub, c’est pas mal, car tu n’as pas forcément les moyens [d’aller sur l’événement], ça remplace avantageusement, tu sors de chez toi, tu es avec d’autres supporters. » (Vincent)

Elle développe donc le sentiment de communion émotionnelle, de vivre ensemble un moment mémorable :

« On a senti la bonne humeur de tout le monde, c’était agréable de voir la foule réunie derrière les équipes françaises. » (Emmanuelle, JOP 2024, Club France à Nantes.)

La circulation des émotions via le phénomène de contagion émotionnelle – qui fait que l’on est saisi et touché par les émotions exprimées par les autres et que l’on va partager à son tour – est renforcée par la configuration spatiale des fan-zones, qui implique une grande proximité entre les spectateurs. Cette forte densité sociale ne se retrouve d’ailleurs pas systématiquement lors d’événements sportifs lorsque les espaces dédiés au public sont peu concentrés (spectateurs le long de la route du Tour de France, ou du parcours d’un biathlon) ou que le stade est parsemé.

Dans les fan-zones, ce partage d’émotions recherché par les spectateurs d’événement sportifs y est omniprésent :

« L’intérêt de la fan-zone, c’est de partager à l’instant T, partager cette ferveur à distance avec des gens, c’est la puissance de regarder du sport à plusieurs, après l’émotion est décuplée. » (Marie)

Les valeurs sociales associées au vécu de l’événement sportif (interactions sociales, communion, patriotisme) sont importantes et sont systématiquement présentes dans ces espaces.

Ainsi, la fan-zone répond à l’attente des spectateurs sur le plan social et émotionnel, c’est son point fort. Néanmoins, au regard des autres dimensions de l’expérience, les représentations demeurent largement négatives.

Un espace ludique, malgré une mauvaise image

Les représentations des fan-zones sont assez mauvaises, l’expérience n’apparaissant pas forcément agréable a priori (confort, qualité de la vision, possibilité de choisir sa place et sa position (assis ou debout par exemple). Elles sont souvent perçues comme des espaces très basiques :

« Sur une place en plein air avec plein de gens serrés. » (Karine)

Pourtant, dans certaines fan-zones, par exemple celles des JOP 2024 à Paris et dans les grandes villes, de nombreuses animations étaient mises en place. L’expérience ne se réduisait pas à la projection des épreuves sportives sur écran géant mais incluait de nombreux services pour les visiteurs (restauration, jeux, spectacles, présentations, DJ ou concerts…). Dans ce cadre-là, l’expérience peut être très ludique et interactive, ce qui ne sera pas le cas dans la fan-zone organisée par un bar.

D’ailleurs, les fan-zones institutionnelles (gérées par les organisateurs de l’événement) sont ouvertes bien en amont et en aval de la rencontre sportive à l’instar de la fan-zone mise en place par le PSG au Parc des Princes pour les finales de la ligue des champions 2025 et 2026 ne se déroulant pas à Paris. Ce type de fan-zones sont par ailleurs considérées par certains spectateurs d’événements sportifs comme « un piège à touristes ou piège à consommation » (Pierre).

La fan-zone de New Jersey lors de la Coupe du monde de football 2026 est d’ailleurs la première fan zone payante. Cette image marchande tend à occulter, dans les représentations, la dimension ludique que peut revêtir une fan-zone.

Un substitut à l’expérience télévisée ou à l’expérience du stade ?

Au premier abord, la fan-zone est d’abord perçue comme un remplacement de l’expérience télévisée :

« Ça ne remplace pas le stade, c’est un ersatz, la fan-zone va plutôt remplacer l’expérience TV chez toi, c’est l’intermédiaire, tu vas dans la fan-zone, car tu n’as pas envie de regarder le match tout seul chez toi. » (Vincent)

L’expérience fan-zone est souvent associée à l’expérience TV chez soi par les répondants, qui comparent (ou opposent) l’expérience in situ à l’expérience « écran » :

« Ce que tu vis, tu ne peux pas le comparer à ce que tu regardes à la télé. » (Clément)

Cependant, il est à noter que l’expérience spectateur sur site se rapproche parfois de l’expérience fan-zone en fonction des sports. C’est le cas notamment pour les sports de plein air :

« Quand tu vas voir une course de ski alpin, c’est un peu une fan-zone, tu regardes le coureur sur l’écran, puis tu vois le coureur deux secondes passer la ligne d’arrivée. » (Thierry)

ou encore :

« Au biathlon, on est au bord de la piste et donc on essaie d’avoir un écran en face de nous. » (Karine)

Une fois l’expérience fan-zone vécue, elle peut apparaître comme un substitut à l’expérience stade, notamment au niveau émotionnel :

« Pour aller en fan-zone, faut être droguée, être shootée aux sensations, sur les JO, j’allais en fan-zone si je n’avais pas de billet. » (Patricia)

De plus, l’expérience fan-zone, même à distance, procure un sentiment d’appartenance à l’événement, le sentiment de pouvoir participer à la fête : « Y être sans y être » (Valérie, fan-zone JOP 2024, à Angers). Ce qui participe aussi à une forme d’inclusion pour ceux qui n’ont pu acheter des billets :

« Ici, on a l’impression d’assister aux compétitions comme si on était dans les gradins. » (Jérémy, JOP 2024, Club France Paris.)

ou bien :

« On a vécu l’esprit JO, je me dis que moi aussi je suis allé aux Jeux, alors que je ne suis pas allé voir une épreuve en direct. » (Marie, JOP 2024, Club France Paris.)

Ainsi, vivre l’événement sportif en fan-zone locale ou distale peut être, du point de vue de la valeur affective, une solution de remplacement à l’expérience sur site pour certains spectateurs.

Et enfin, cela peut aussi être ni l’un ni l’autre pour les personnes qui n’auraient pas regardé le match à la télé et encore moins acheté des places pour le stade mais qui vont quand même aller dans une fan-zone. Car comme nous l’avons vu, on ne va pas dans une fan-zone uniquement pour supporter son équipe ou regarder le spectacle sportif mais pour vivre un moment partagé. Nos observations montrent que c’est particulièrement le cas dans les fan-zones opportunistes (les bars, par exemple), ou intimes (organisées dans une sphère privée) même si on retrouve ce type de profil aussi dans les fan-zones institutionnelles.

Fan-zone ou « fun zone » ?

On y vient aussi pour jouer, que cela soit jouer à faire la ola, à chanter ensemble, s’amuser et interagir avec les autres tout en regardant l’écran de manière plus ou moins intense en fonction du profil du spectateur. En ce sens la fan-zone est aussi un espace ludique qui n’est pas exclusivement plébiscité par le fan, défini comme « admirateur enthousiaste, passionné de quelqu’un, de quelque chose ». En somme, on y vient pour avoir du fun !

La fan-zone est alors plus qu’un « espace réservé aux supporters » (selon la traduction de fan-zone proposée par l’Académie française). Si certains sont fans de l’équipe qui joue, d’autres apprécient l’événement, quand les « passionnés de la fête » y voient un simple prétexte à célébration collective.

The Conversation

Nico Didry a reçu le soutien du Centre d’Études Olympiques Français pour cette recherche.

11.07.2026 à 11:04

Pays pauvres : comment les institutions financières internationales leur permettent de se financer à moindre coût ?

Tidiani Sidibe, Doctorant en Banque & Finance, Université de Perpignan Via Domitia
Éric Paget Blanc, Professeur en sciences de gestion, Université d’Evry – Université Paris-Saclay
Pourquoi les banques multilatérales de développement prêtent-elles aux pays pauvres ? Leur secret tient au statut de créancier privilégié.
Texte intégral (2254 mots)

Alors que les pays les plus pauvres connaissent des situations économiques fragiles, les banques multilatérales de développement, ou BMD, comme la Banque mondiale, leur octroient des prêts à des conditions avantageuses par rapport à des banques commerciales et aux marchés financiers. Quel est leur secret pour éviter des pertes sur ces opérations ? La réponse se trouve du côté du statut de créancier privilégié ou preferred creditor status.


Les pays à faible revenu se caractérisent par un accès très limité, voire inexistant, aux marchés internationaux de capitaux en devises comme le dollar, l’euro, la livre sterling ou le yen – ces marchés permettent aux États d’emprunter auprès d’investisseurs internationaux. Cette quasi-exclusion s’explique par la fragilité de leurs finances publiques, mais aussi par leur forte exposition à des chocs politiques, climatiques ou sécuritaires.

En conséquence, le risque de non-remboursements des prêteurs (ou risque de défaut souverain) est structurellement plus élevé pour ces pays que pour les économies avancées ou émergentes. Résultat ? Les prêteurs privés tels que les banques commerciales et les marchés sont dissuadés de leur accorder des financements. A contrario, ils n’hésitent pas à prêter aux pays riches endettés, car ils ont confiance – à tort ou à raison – dans le fait d’être remboursés.

Dans ce contexte, les institutions financières internationales, notamment les banques multilatérales de développement – Banque mondiale, Banque africaine de développement, Banque asiatique de développement, etc. – jouent un rôle central dans le financement des pays pauvres. Elles ont reçu de la part de leurs États membres un mandat de prêteur contracyclique, à savoir leur accorder des financements alors que les acteurs privés s’y refusent.

Pour autant, elles subissent peu de pertes et leur qualité de crédit, mesurée par la note de crédit, ou rating, est généralement très élevée.

Pour expliciter ce paradoxe, notre article met en évidence un mécanisme institutionnel propre aux banques multilatérales de développement (BMD) : le statut de créancier privilégié, ou preferred creditor status (PCS). Concrètement, lorsqu’un État éprouve des difficultés à rembourser sa dette, il accorde la priorité au service des prêts des banques multilatérales de développement par rapport à ses autres créanciers – banques commerciales, détenteurs d’obligations ou prêteurs bilatéraux.

Dépendance aux notations de S&P, Moody’s et Fitch

La question du financement en devises des pays pauvres, comme le dollar ou l’euro, se pose avec une acuité particulière lorsque l’accès aux marchés internationaux dépend fortement des notes souveraines.

L’obtention d’une « note en catégorie d’investissement » attribué par les grandes agences de notation financière – Standard & Poor’s, Moody’s, Fitch – constitue une condition clé pour mobiliser des ressources financières à des conditions soutenables. Or, la majorité des pays pauvres ne remplissent pas ces critères. Pour nombre d’entre eux, les banques multilatérales de développement sont leurs principaux bailleurs de fonds.


À lire aussi : African Credit Rating Agency : l’Afrique cherche à s’émanciper des agences de notation occidentales


Certes, des initiatives émergent pour développer une grande agence de notation africaine, afin de mieux tenir compte des réalités économiques et institutionnelles du continent. À ce jour, les trois grandes agences internationales continuent de jouer un rôle central dans l’appréciation du risque souverain de ces pays par les marchés financiers.

Les banques multilatérales de développement

Contrairement aux banques commerciales et aux investisseurs obligataires, les banques multilatérales de développement (BMD) sont des créanciers officiels. Ces dernières sont guidées par des objectifs d’intérêt public, et non de rendement. Elles se distinguent par plusieurs autres caractéristiques :

  • elles ont un mandat de financement du développement à long terme ;

  • leur actionnariat est composé d’États membres, dont certains ne sont pas emprunteurs, mais accordent leur soutien à l’institution. C’est le cas des États-Unis, principal actionnaire de la Banque africaine de développement, de la Banque asiatique de développement ou de la Banque inter-américaine de développement ; un pays qui ne recourt pas à des emprunts auprès de ces institutions.

  • elles ont un accès privilégié aux marchés internationaux de capitaux grâce à un rating généralement élevé – la Banque mondiale, la Banque africaine de développement ou la Banque asiatique de développement sont notées AAA ;

  • elles bénéficient d’une protection contre le risque de crédit émanant du statut de créancier privilégié.

Un statut de créancier privilégié

Le statut de créancier privilégié est informel – ou de facto –, car il n’est pas inscrit dans le droit international. Il repose sur une pratique solidement ancrée en s’appuyant sur des incitations fortes pour les États emprunteurs.

Par exemple, un pays pauvre peut obtenir un prêt en devises auprès de la Banque mondiale à long terme et à taux d’intérêt très faible – 3 ou 4 % –, alors qu’il paierait beaucoup plus cher – voire ne pourrait pas   – sur les marchés internationaux.

Nombre de défauts souverains par type de créditeur de 1962 à 2022. Bank of Canada/Bank of England/Auteurs, Fourni par l'auteur

Grâce aux dons qu’elles mobilisent, les banques multilatérales de développement accordent aux pays les plus pauvres des prêts à des taux bonifiés et à des maturités très longues – dits « concessionnels ». En conséquence, un défaut vis‑à‑vis d’une banque multilatérale de développement entraîne non seulement un coût réputationnel élevé, mais a pour effet de compromettre durablement l’accès aux financements les moins chers pour un État.

Risque de défaut extrêmement faible

Les données que nous avons relevées à partir des comptes des banques multilatérales de développement confirment la solidité de ce modèle.

Sur la période 1992‑2022, la probabilité annuelle de défaut d’un État vis‑à‑vis des banques multilatérales de développement s’élève à 0,4 %. À titre de comparaison, elle se situe entre 6 % et 12 % pour les autres créanciers publics et privés, selon la base de données compilées par la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre.


À lire aussi : Pourquoi la France, malgré la dégradation de sa note par les agences financières, reste emprunteuse « sans risque » pour les régulateurs ?


Même en cas de défaut du pays emprunteur, les pertes subies par les banques multilatérales de développement après recouvrement restent très limitées, de l’ordre de 3 à 4 %, grâce au effet bénéfique de leur statut de créancier privilégié, contre près de 50 % pour les créanciers privés sur les obligations souveraines.

Cette différence s’explique précisément par le statut de créancier privilégié. Celui-ci réduit significativement le risque de crédit et permet aux banques multilatérales de développement de préserver la qualité de leur actif.

Le contrat implicite entre les États et les banques multilatérales de développement

Le modèle économique des banques multilatérales de développement est unique. Afin d’accorder des prêts à des conditions favorables, elles doivent elles-mêmes se financer à faible coût sur les marchés obligataires internationaux. Ceci suppose de maintenir des notations élevées, rendues possibles, outre le statut de créancier privilégié, par :

  • d’importantes dotations en capital (ressources financières apportées par les actionnaires) ;

  • un soutien total des États membres, prenant la forme de capital souscrit mais non versé, réclamé en cas de difficultés ;

  • une gestion prudente des risques de crédit et des risques financiers ;

Il en résulte une forme de contrat implicite entre les banques multilatérales de développement et leurs États membres. Les premières fournissent des financements en devises à faible coût sur de longues maturités. En échange, les États leur accordent un traitement privilégié.

En moyenne, les taux de provisionnement des banques multilatérales de développement s’élèvent à seulement 1,5 %, contre 2,5 % pour les banques commerciales comparables. Sans les protections dont elles bénéficient, dont le statut de créancier privilégié, ce ratio serait plus élevé ; elles augmenteraient leur taux afin de maintenir leur marge et éviter des pertes.

Complémentarité avec les acteurs privés

Les banques commerciales et les investisseurs obligataires, de leur côté, interviennent peu dans le financement souverain des pays pauvres. Ils ne bénéficient ni du statut de créancier privilégié ni du soutien des États membres ; ils sont fortement exposés au risque de défaut des emprunteurs si ceux-ci rencontrent des difficultés financières. En conséquence, ils accordent très peu de financements aux pays pauvres et exigent des taux d’intérêt élevés.

Les banques multilatérales de développement n’ont pas vocation à se substituer au secteur privé, mais à le compléter. Leur rôle est d’intervenir là où le marché est défaillant, tout en contribuant à stabiliser les économies et à créer les conditions d’un retour progressif des investisseurs privés.

Dans un contexte marqué par la multiplication des crises de la dette souveraine et l’augmentation des besoins de financement, le statut de créancier privilégié est parfois remis en question. Le supprimer serait toutefois contre-productif. Il renchérirait le coût des ressources des pays à faible revenu et réduirait les financements disponibles au moment où ils sont le plus nécessaires. Préserver ce mécanisme revient à garantir un accès durable des pays les plus pauvres aux financements en devises, et, au-delà, à renforcer l’efficacité du système financier international au service du développement durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

11.07.2026 à 11:04

En devenant des icônes portées même par Barbie, les Birkenstock sont aussi devenues une proie de choix pour les dupes

François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris - PSL
Barbie et Leonardo DiCaprio les ont adoptées. Les Birkenstock sont devenues des quasi-produits de luxe, avec un revers. Comme tout objet de convoitise, elles doivent faire avec des dupes.
Texte intégral (2526 mots)

En quelques années, les Birkenstock sont devenues des chaussures à la mode, présentant même des caractéristiques des produits de luxe. À commencer par la possibilité d’augmenter les prix sans affecter la demande. Le résultat est le développement d’imitations, mais aussi de dupes. Pour les contrer, la marque d’origine allemande a intenté plusieurs procès. Mais à qui appartient in fine la « Birk » préférée de Barbie ou de Leonardo DiCaprio ?


À qui appartient cette sandale à brides montée sur une semelle en liège ? À Birkenstock, étoile désormais dans l’orbite de LVMH ? À tous ceux qui la chaussent comme Leonardo DiCaprio à Malibu ou Barbie dans son film à l’eau de rose ? Pour certains juges, ce modèle iconique de sandales est protégé par le droit d’auteur au même titre qu’une œuvre d’art ; d’autres sont d’avis contraire.

Une réponse claire serait décisive pour les consommateurs qui boudent les originaux et préfèrent s’acheter des imitations sans pour autant se sentir coupables et passer pour des hors-la-loi. Les duplications de Birkenstock ont explosé, sur Internet comme en ville. Un phénomène qui en dit long sur l’économie des « dupes », mot forgé, tout comme les « Birks », par raccourci. Si ces mots tronqués ne vous parlent pas, vous avez sans doute connu l’époque où ces mêmes sandales étaient alors réservées aux hippies et aux professionnels de la santé.

Nous verrons aussi que la divergence entre les juges révèle aussi un paradoxe économique : en cherchant à faire de ses sandales un objet de désir, Birkenstock n’a-t-elle pas favorisé le succès même des dupes ?


À lire aussi : Les « dupes », ces copies légales de produit best-seller que vous avez déjà dû acheter


Du quasi orthopédique au quasi-luxe

Rien ne vaut le cinéma pour percevoir l’incroyable transformation de l’image des Birkenstock. Rapprochons deux scènes de Barbie. Dans l’une, l’héroïne doit choisir entre une paire d’escarpins rose – 10 centimètres de talon au moins – et une paire de sandales marron à double lanière sans aucun glamour. Un dilemme se pose alors : si elle opte pour les stilettos, elle reste définitivement à BarbieLand ; en se décidant pour les sandalettes, elle rejoint la vraie vie. Dupée, Barbie est forcée de prendre le modèle moche. On la retrouve dans la scène finale sortant d’une voiture en tenue urbaine décontractée chic avec, au pied des Birkenstock rose pâle à grandes boucles. Exit l’image de la contre-culture et de la chaussure pour infirmière. Vive la mode du design rustique, authentique et confortable ! Le ringard est devenu tendance.Une chance pour moi qui ai pu ressortir sans honte mes vieilles « Birks-sabot », dont la forme rappelle une pomme de terre.

L’entreprise pluricentenaire a su accompagner les nouveaux traits de la mode. Citons en néophyte de la chose : le culte du moche (pensez aux crocs) ; la soif de coolitude et de bien-être ; la valorisation du confort ; et même la recherche du non-look parfait (le style normcore disent les Anglo-saxons).

Birkenstock a surtout mené une stratégie typique du monde du luxe :

  • collaboration avec la haute couture (par exemple, Dior, Valentino) pour l’image ;

  • fabrication maintenue dans le pays d’origine (l’Allemagne) pour l’authenticité ;

  • contrôle de la distribution avec des magasins en propre pour garantir la qualité de service et empêcher les remises.

Enfin, les prix ont sans cesse été poussés vers le haut. En augmentant celui des modèles ordinaires au-delà de l’inflation, mais avant tout en développant des versions nouvelles beaucoup plus chères, à l’instar des sandales de Barbie à grandes boucles ou en jouant sur les coloris (mauve, argent, taupe, etc.), les qualités de cuir et les éditions limitées.

La famille Arnault au capital

Cette stratégie s’est vue renforcée avec la prise de contrôle de Birkenstock en 2021 par des investisseurs privés, dont la société financière de la famille Arnault. Puis la marque est entrée en fanfare à la bourse à New York, grâce à des perspectives alléchantes tant sur l’accélération de la transformation des sandales en produit premium, voire de luxe, mais aussi grâce à la capacité anticipée de l’entreprise d’en fixer le prix sans trop se préoccuper de la concurrence. Les résultats financiers espérés ne seront cependant pas au rendez-vous : le cours de l’action n’a toujours pas décollé de son niveau d’introduction.

L’imitation d’un produit renommé et cher n’est pas un phénomène nouveau. Mais elle s’est longtemps cantonnée à de la pure contrefaçon avec nom de la marque et copie plus ou moins réussie des autres signes distinctifs de l’original. À l’inverse, les dupes ne cherchent pas à passer pour vrais, ni à tromper le consommateur et son entourage sur la marchandise.

Les dupes se contentent d’épouser le style et de s’inspirer de la forme des produits à succès. Pas d’inscription du logo, du monogramme ou de la marque permettant à l’acheteur de faire valoir qu’il possède le vrai produit. Le consommateur de dupes cherche plutôt à montrer qu’il n’a justement pas acheté un original. Il adresse un pied de nez aux marques premium et de luxe. Il cherche bien sûr aussi à réaliser des économies. Bref, il dupe.

Et le dupe fut

TikTok devient l’accélérateur de la culture et du marché des dupes au début des années 2020, au moment même où Birkenstock réalise son rapprochement avec le monde du luxe. Le réseau social devient la plate-forme centrale de recommandation de dupes, qu’il s’agisse de rouge à lèvres, de meubles ou de chaussures. Ses vidéos avec le mot-clic #dupes comptent plusieurs milliards de vues. Les magazines de mode et les journaux économiques s’intéressent aussi de près au phénomène des dupes.

Dès lors, les efforts de l’entreprise pour rendre les Birkenstock désirables afin de renforcer son pouvoir sur les prix contribuent paradoxalement à favoriser la prolifération des dupes. Ils accentuent les incitations culturelles et économiques à y recourir.

Birkenstock contre-attaque

Pour tenter de contenir la concurrence des dupes, Birkenstock va multiplier les procès contre les imitateurs de ses sandales pour infraction au droit d’auteur. Une stratégie juridique maligne, car ce droit de propriété intellectuelle confère une très longue protection. La plupart des modèles historiques de Birks ont bénéficié d’une exclusivité pour leur forme générale mais elle a expiré. Comme pour le brevet d’invention, la durée conférée par le droit des modèles et dessins ne peut en effet dépasser vingt-cinq ans. Rien à voir avec le droit d’auteur qui ne s’éteint que soixante-dix ans après le décès du créateur de l’œuvre. En l’occurrence, ici, Karl Birkenstock lui-même (né en 1936) .

En Allemagne, l’entreprise a perdu la contre-attaque contre ses imitateurs. La Cour fédérale de justice a jugé en effet qu’aucun de ses modèles de sandale pouvaient être considéré comme des œuvres d’art. Attention : si cela vous paraît sans doute évident, cela ne l’est pas ! De premières instances avaient rendu des décisions contraires (l’une favorable et l’autre défavorable pour Birkenstock). En outre, le droit d’auteur couvre bien les œuvres de l’art appliqué comme des meubles et des vêtements et non seulement la littérature ou la peinture.

Le rejet de la Cour fédérale est motivé par l’absence d’éléments artistiques. Résumons en une phrase sa décision de 25 pages en disant qu’elle juge que le design des sandales provient de considérations fonctionnelles et ergonomiques et non d’un choix créatif et d’une conception artistique.

Original ou pas ?

Moins d’un an après, dans un autre litige contre les dupes, un tribunal hollandais va reconnaître que Birkenstock dispose bien d’un droit d’auteur pour ses sandales. Plus précisément, pour certains modèles comme l’Arizona porté par Barbie, mais pas pour d’autres à l’instar de mes sabots en forme de pomme de terre. Comment s’y retrouver ? Pas facile mais essayons.

Les juges néerlandais considèrent que le modèle Arizona est une création originale qui reflète la personnalité de son auteur, le fameux Karl Birkenstock déjà évoqué plus haut. Cette sandale n’est pas seulement le résultat de contraintes techniques que l’ergonomie et l’orthopédie imposeraient. L’Arizona est une combinaison de choix originaux en particulier pour le lit du pied (très parlante expression à ne pas confondre avec le pied du lit !), le liège laissé apparent et les brides d’une seule pièce de cuir.

Pas de droit d’auteur en revanche pour le sabot car les juges pointent l’existence d’un modèle similaire à quelques différences près, modèle d’un autre fabricant mis sur le marché antérieurement. Ironie du sort, le sabot de Birkenstock, un de ses modèles les plus vendus, serait donc un dupe !

Un droit d’auteur trop protecteur ?

L’économiste apporte en revanche une position nette et tranchée : pas de droit d’auteur pour les Birks ! En analyse économique, le droit de la propriété intellectuelle est vu comme un équilibre entre innovation et diffusion. Il incite l’innovation en accordant une exclusivité à l’inventeur et au créateur mais cette rente de monopole est temporaire afin de faciliter la diffusion. L’accès devient libre et gratuit au bout d’un certain laps de temps, (vingt-cinq ans donc) pour le brevet et les modèles et dessins mais plus d’un siècle pour le droit d’auteur car ses héritiers en bénéficient aussi. Une durée vraiment excessive. Les efforts du créateur ne sont pas motivés uniquement, ni même principalement sans doute, par l’argent qu’il pourrait gagner ; encore moins par le souci d’enrichir ses descendants. La célébrité et la reconnaissance jouent. Dans mon cas par exemple, je n’ai pas rédigé un ouvrage sur l’économie de la propriété intellectuelle pour l’argent. Sa version anglaise est même en accès libre et gratuit pour qu’il soit plus lu.

Arte, 2024.

Il est désormais bien connu que l’allongement historique de la durée de protection offerte par le droit d’auteur est avant tout le résultat de lobbying des ayants droit, en particulier de Walt Disney Company peu désireuse de voir Mickey et Donald tomber dans le domaine public. Par ailleurs, le monopole temporaire bloque également les innovations de seconde génération alors qu’elles pourraient apporter des améliorations bienvenues. Imaginons Birkenstock empêché par son concurrent initial de commercialiser son modèle de sabot jusqu’au milieu du siècle prochain. L’entreprise subirait un manque à gagner mais les consommateurs seraient aussi perdants avec un choix de couleur et de matériau sans doute restreint sans parler du prestige de la marque pour ses sabots préférés.

Bref, oui à la protection des Birks par le droit des modèles et des dessins qui offre un monopole temporaire de courte durée. Mais non à celle défavorablement trop longue du point de vue du bien-être social, soit le nom donné à l’intérêt général en économie.

Finalement, la question est moins de savoir si les dupes copient les Birks que si Birkenstock n’a pas créé les conditions de leur succès. À force de transformer une sandale quasi orthopédique en objet de désir, la marque a rendu les dupes désirables eux-aussi. Qui dupe qui ?

En attendant que les juristes tranchent, chacun reste libre cet été de voter avec ses pieds : chausser des « Birks », des imitations… ou, tout simplement, des tongs ou des crocs (j’ai d’ailleurs vanté dans ces colonnes la vertu des premières et dénoncé les secondes comme la pire des inventions).

The Conversation

François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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