10.03.2026 à 20:46
Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes
Texte intégral (2889 mots)
Et si on pensait le problème des espèces invasives au-delà du cadre strict de l’espèce ? En effet, les invasions biologiques interagissent étroitement avec l’écosystème local : elles peuvent modifier durablement les sols, l’eau ou encore les interactions écologiques. Nous avons développé un nouvel outil de classification pour mieux tenir compte de ces effets, encore trop souvent ignorés.
Lorsque l’on évoque les invasions biologiques, l’imaginaire collectif convoque souvent une scène de duel dramatique : un prédateur qui débarque d’un autre continent pour éradiquer une proie native. Pourtant, cette focalisation sur le risque direct d’extinction occulte une réalité bien plus insidieuse. En effet, bon nombre des invasions les plus dévastatrices ne se contentent pas d’éliminer des espèces : elles remodèlent fondamentalement l’environnement. Elles altèrent les habitats, recâblent les interactions entre espèces et modifient des processus vitaux d’une façon que les listes d’espèces menacées ne sauraient révéler à elles seules.
Prenez la chèvre, le cheval sauvage ou le cerf, introduits sur des îles où ces espèces ne sont pas natives. Leur voracité peut conduire la flore locale à l’extinction, mais leur impact s’inscrit bien plus profondément, dans la chair même du paysage.
Ces herbivores envahissants compactent les sols, accélèrent l’érosion, ouvrent les sous-bois, ce qui modifie ensuite les régimes de feux de forêt. Leur action laisse des cicatrices sur les paysages bien après que les troupeaux aient disparu. Ces bouleversements systémiques menacent la biodiversité tout aussi profondément que la perte d’une espèce.
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Pour naviguer dans cette complexité, les sciences des invasions biologiques s’appuient sur un outil de référence international : l’EICAT (Environmental Impact Classification for Alien Taxa, en français, classification de l’impact environnemental des taxons exotiques). Ce cadre pionnier a marqué une avancée majeure, offrant une méthode transparente et fondée sur des preuves pour classer les envahisseurs selon la sévérité de leurs effets sur les espèces natives.
Cependant, l’EICAT a un angle mort important : il place l’espèce au cœur de son raisonnement. Il attribue ainsi un score de sévérité global unique à un envahisseur donné, généralement basé sur le pire scénario enregistré pour toutes ses invasions connues. Intéressante pour permettre la priorisation des enjeux à l’échelle mondiale, cette approche gomme les subtilités des écosystèmes locaux, chacun possédant ses propres vulnérabilités. C’est pourquoi, dans une étude récemment publiée dans la revue PLOS Biology, nous proposons d’aller plus loin.
L’architecture invisible des invasions
De fait, les invasions biologiques génèrent un spectre d’impacts qui vont bien au-delà de la simple prédation ou compétition entre espèces considérées dans les évaluations classiques. Dans une synthèse publiée en 2025, nous avions catalogué 19 types distincts d’impacts environnementaux.
Lorsque nous avons examiné l’ensemble des impacts documentés, il est devenu évident que la plupart opèrent au niveau des communautés, des écosystèmes ou des processus physiques. 12 de ces catégories concernent des échelles plus larges que celle de l’espèce, par exemple le cycle des nutriments, la structure de l’habitat ou les propriétés physiques du sol et de l’eau, dont les impacts sont donc sous-estimés.
Sont ainsi considérés trois niveaux distincts :
celui des individus et populations (avec des impacts sur le comportement ou la santé des individus par exemple),
celui des communautés d’espèces (assemblages d’espèces et aires de distribution par exemple)
et enfin celui des écosystèmes et de leurs composantes abiotiques, c’est-à-dire physiques et chimiques non vivants de l’environnement, mais affectant les organismes vivants (la pollinisation ou le régime des feux par exemple).
Tous ces impacts sont documentés, étendus et souvent sévères, mais restaient encore largement ignorés par les classifications actuelles, qui se concentrent avant tout sur la perte d’espèces natives.
Cette omission est critique, car de nombreuses espèces envahissantes agissent comme des « ingénieurs des écosystèmes – par exemple, le castor. Ces organismes ne se contentent pas d’habiter un environnement donné, mais le modifient activement, influençant le destin de communautés entières.
Pour capturer cette nuance, nous avons développé dans notre dernière étude un outil complémentaire d’évaluation, que nous avons baptisé EEICAT (Extended Environmental Impact Classification for Alien Taxa, en français, classification étendue des impacts environnementaux des invasions biologiques). Autrement dit, une version étendue de l’EICAT.
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De l’envahisseur à l’invasion
L’EEICAT n’est pas un remplacement, mais une évolution de l’EICAT qui déplace le périmètre de l’espèce invasive à celle l’événement d’invasion. Il permet ainsi d’évaluer l’ensemble des 19 types d’impacts (et non seulement 12 comme précédemment).
Prenons par exemple les systèmes aquatiques envahis par les moules zébrées (Dreissena). Dans d’innombrables lacs, ces mollusques menacent les populations de moules natives par compétition et bio-incrustation (aussi appelé biofouling, qui correspond à la colonisation biologique des surfaces sous-marines, par exemple la surface immergée des navires).
Cette compétition avec les moules natives est bien capturée par les évaluations standard. Mais celles-ci ignorent qu’elles transforment l’eau elle-même. En filtrant massivement les particules, ces moules invasives réduisent la turbidité, altèrent les cycles des nutriments et déclenchent des changements en cascade dans la végétation et les réseaux trophiques (c’est-à-dire, les chaînes alimentaires).
L’EEICAT permet alors de cartographier, avec un cadre unique, à la fois les effets directs portés à la biodiversité et la réingénierie écosystémique du lac.
Une logique similaire s’applique pour les espèces terrestres. La fourmi d’Argentine (Linepithema humile), par exemple, est connue pour complètement éliminer les nombreuses fourmis natives des régions envahies. Mais son influence est bien plus profonde. En perturbant les mutualismes anciens entre plantes et insectes, ces envahisseurs altèrent la dispersion des graines, la pollinisation, les assemblages d’invertébrés et même les processus du sol.
Ces effets indirects au niveau communautaire varient considérablement selon le climat et l’intégrité de l’écosystème récepteur, si bien que chaque invasion pourra manifester des effets différents. Avec l’EEICAT, on peut désormais les prendre en compte.
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Des invasions variables en fonction du contexte, même pour un même envahisseur
Ce sont probablement les invasions biologiques touchant le règne végétal qui plaident le plus pour une telle approche centrée sur l’invasion et non l’envahisseur. Les espèces d’Acacia, introduites mondialement, agissent comme des caméléons écologiques. En Afrique du Sud, elles saturent les sols en azote et assèchent les cours d’eau, supprimant agressivement la flore native du Fynbos.
En France méditerranéenne, l’impact se déplace : l’Acacia argenté (Acacia dealbata, appelé aussi Mimosa d’hiver), très inflammable, modifie radicalement le régime des feux. Par l’accumulation de litière, il crée une « échelle de feu », qui permet aux flammes de monter dans la canopée. Il rend de ce fait les incendies beaucoup plus difficiles à maîtriser.
De plus, le passage du feu lève la dormance de ses graines : une zone brûlée voit souvent une explosion de mimosas, rendant la zone encore plus inflammable pour l’avenir. Cet arbre invasif perturbe également l’hydrologie locale par une consommation d’eau excessive qui réduit le débit des nappes de surface en période estivale. L’EECIAT permet de documenter ces contrastes, où chaque preuve contextuelle redéfinit la sévérité de l’invasion.
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Réinterpréter l’histoire écologique des invasions
Adopter l’EEICAT n’implique pas de réinventer la roue. Il est possible de l’appliquer aux études d’impact existantes déjà produites au cours des dernières décennies. Il est d’ailleurs organisé selon les cinq mêmes niveaux de sévérité que l’EICAT, avec une échelle allant de préoccupation minimale à impact massif, avec les mêmes règles. Cette rétrocompatibilité permet de réinterpréter de façon plus large et plus précise l’histoire écologique des invasions.
Parce que l’EEICAT est basé sur l’invasion, et non sur l’espèce, il permet de rendre compte des différentes façons dont une espèce invasive peut avoir des effets en fonction des écosystèmes, comme l’acacia, ou encore comment plusieurs envahisseurs peuvent cumuler les pressions sur un même écosystème. Ce sont des enjeux que des scores globaux ne savaient jusqu’à aujourd’hui pas articuler.
Les invasions biologiques ne se résument pas à la perte d’espèces : elles sont aussi une réécriture silencieuse des écosystèmes. De la chimie du sol au rythme des feux de forêt, leurs impacts résonnent dans l’environnement bien après leur arrivée. En embrassant le cadre EEICAT, nous pouvons enfin capturer toute l’ampleur de ce que les invasions biologiques font réellement aux écosystèmes, et adapter nos stratégies de gestion aux réalités complexes du monde vivant, invasion par invasion.
Créé, en 2007, pour aider à accélérer et à partager les recherches scientifiques sur des enjeux sociaux majeurs, le Fonds d’Axa pour la recherche soutient près de 700 projets dans le monde mené par des chercheurs issus de 38 pays, dont celui de Franck Courchamp. Pour en savoir plus, visiter le site ou bien sa page LinkedIn.
Franck Courchamp a reçu des financements du Fond AXA pour la Recherche.
Laís Carneiro a reçu des financements du Fond AXA pour la Recherche.
10.03.2026 à 17:04
Quinze ans après l’accident nucléaire de Fukushima, les leçons d’une crise environnementale et sociale
Texte intégral (2570 mots)
En mars 2011, la catastrophe de Fukushima bouleversait le Japon. Quinze ans plus tard, les opérations de décontamination ont progressé, mais le retour à la normale reste incertain. Comment fixer le curseur de ce que serait un niveau de décontamination suffisant ? Les populations déplacées reviennent-elles vivre dans les villages évacués ? L’enjeu n’est plus seulement environnemental, il est également social, et révèle des fractures territoriales profondes.
C’est une date désormais bien ancrée dans les mémoires. Le 11 mars 2011, un tsunami suivi d’un séisme a dévasté 600 kilomètres de côtes au nord-est du Japon. Quelques jours plus tard, plusieurs explosions ont soufflé les enceintes de confinement de trois des six réacteurs de la centrale n°1 de la préfecture de Fukushima.
Les émissions radioactives qui s’ensuivirent furent rabattues par la neige sur les sols de la région, formant un panache radioactif qui a rendu nécessaire l’évacuation de plus de 160 000 habitants, selon les chiffres officiels.
Où en sont aujourd’hui les opérations de décontamination ? Quel bilan retenir de la gestion de la crise environnementale et sociale par les autorités japonaises : a-t-elle fonctionné ? Les habitants déplacés ont-ils pu revenir chez eux ? État des lieux, quinze ans après la catastrophe.
De quelle radioactivité parle-t-on ?
Parmi les produits radioactifs libérés lors de l’explosion de l’enceinte des réacteurs et qui subsistent sur le long terme dans l’environnement après leur émission, on retrouvait principalement deux isotopes radioactifs du césium :
le césium 134, dont la demi-vie, c’est-à-dire la durée nécessaire pour que la moitié des atomes se désintègrent, est de deux ans,
et le césium 137, dont la demi-vie est de trente ans.
On estime généralement qu’il faut 7 à 10 demi-vies pour qu’un isotope radioactif ait suffisamment décru pour que sa présence soit devenue négligeable, autrement dit, pour que la radioactivité résiduelle ne soit plus que de 1 à 7 % de son niveau initial.
C’est déjà quasiment le cas pour le césium 134, cette durée étant, pour ce radioisotope, de quatorze à vingt ans. Toutefois, il faudra encore patienter pour ce qui est du césium 137, le temps pour atteindre cet état étant de deux cent dix à trois cents ans. C’est sur ce dernier que se concentrent désormais toutes les attentions.
Le problème ? Le césium radioactif se fixe presque de façon presque irréversible sur les argiles des sols. Seule l’action humaine peut l’en déloger.
En 2011, la surface du territoire japonais la plus contaminée par le césium 137 – c'est-à-dire susceptible d’être décontaminée au vu des débits de dose radioactifs significatifs (supérieurs à 2 millisieverts par an) auxquels les habitants étaient à l’époque exposés– couvrait une surface comparable à celle de la Corse, soit environ 9 000 kilomètres carrés.
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Une politique de décontamination efficace mais partielle
Dans la région de Fukushima, où les paysages sont montagneux et majoritairement recouverts de forêts, les autorités japonaises ont mis en œuvre une vaste stratégie de décontamination. Celle-ci visait à décaper la surface des rizières et des autres sols cultivés situés dans les fonds de vallées et ceux des zones résidentielles.
Ces opérations très coûteuses – l’ensemble des coûts de remédiation, incluant la décontamination, était estimé par la Cour des comptes japonaise à 44 milliards d’euros en 2023 – ont permis de faire baisser les concentrations de césium 137 de 80 % en moyenne dans les sols concernés par la décontamination.
Dans les rivières qui drainent les territoires contaminés, les niveaux de radioactivité des sédiments qui y transitent ont également fortement baissé. Cette baisse est désormais d’environ 90 %, si on compare les niveaux de césium 137 mesurés en 2011 et dix ans plus tard.
Depuis lors, ces niveaux restent stables. Ceci peut s’expliquer par l’apport pérenne de radioactivité des forêts, qui n’ont pas été décontaminées. En effet, celles-ci couvrent 75 % de la surface de la zone affectée par le panache radioactif.
Les barrages de la région qui sont utilisés pour irriguer les rizières de la plaine côtière stockent d’ailleurs une quantité importante de sédiments radioactifs. Dans certaines conditions, le césium radioactif peut ainsi être remobilisé dans la colonne d’eau, et il peut alors être réabsorbé par les organismes vivants, par exemple les poissons.
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La déforestation, une prochaine étape qui interroge
Plus d’une décennie après l’accident, le césium radioactif retombé sur les forêts et intercepté par la canopée des arbres a été transféré dans la partie minérale des sols. Depuis le sol, une partie de ce césium peut alors être réabsorbée par les arbres et les plantes par l’intermédiaire des racines, ce qui rend impossible la commercialisation du bois dont la teneur en césium dépasse la limite autorisée.
Ces valeurs limites sont également souvent dépassées dans les champignons, le gibier et les poissons des rivières qui traversent ces forêts. Les autorités évoquent donc désormais la possibilité de couper les forêts afin d’achever la décontamination.
Pourtant, cette option interroge : les forêts se trouvent en effet sur les versants les plus pentus et l’érosion que la coupe des arbres engendrerait pourrait être massive, surtout en cas de typhon. Comme lors des événements cévenols en France, ces épisodes pluvieux intenses généreraient glissements de terrain, crues et débordements.
Ils occasionnent au passage une recontamination de certaines zones, en bas de versants et dans les vallées, qui avaient pourtant déjà été décontaminées à grands frais il y a quelques années. À ce risque, viennent s’ajouter la destruction des écosystèmes, la dégradation de la biodiversité et la destruction des habitats de nombreuses espèces.
En plus de la reconstruction et de la gestion des forêts, un autre problème se pose pour les autorités japonaises. Il s’agit de la redistribution sur le territoire japonais des terres issues de la décontamination, jusqu’ici stockées autour de la centrale, afin de rendre les terrains de stockage à leur propriétaire d’ici 2045.
Reconstruire les villes fantômes, mais avec quels habitants ?
Reste l’enjeu politique du retour des habitants dans les zones évacuées. Celles-ci concernaient 12 communes, dont certaines parties ont été progressivement rouvertes à l’habitat depuis 2017.
Sept zones de reconstruction prioritaires ont été délimitées dans la zone dite « difficile au retour », qui comprend les zones les plus contaminées après l’accident. La levée de l’ordre d’évacuation pour ces communes a engendré une suspension des soutiens financiers jusque là octroyés aux habitants déplacés, afin de les inciter au retour. Mais contrairement à ce qui était prévu par les autorités, 80 % des anciens habitants de ces communes ont exprimé leur intention de ne pas rentrer.
Pendant longtemps, la contamination encore élevée présente dans l’environnement leur a donné raison. Aujourd’hui toutefois, bien que des hotspots de contamination soient toujours observés, c’est la destruction des anciens lieux de vie qui en est la cause.
La reconstruction s’accompagne de la destruction de villages entiers, y compris des bâtiments datant parfois de plus d’un siècle. Les politiques de décontamination ont profondément modifié le paysage par la coupe des arbres ou l’arasement de montagnes. En outre, les autres membres de la famille ou les anciens voisins ont déménagé. En somme, ce ne sont pas seulement des villages et des lieux de vie qui ont été détruits, mais des communautés entières.
À ce défi déjà colossal vient s’ajouter l’absence des services territoriaux dans ces régions, et principalement du secteur hospitalier, qui fait cruellement défaut à une population vieillissante.
Enfin, quinze ans après, certains résidents sont décédés, alors que d’autres ont tout simplement refait leur vie ailleurs.
Attirer de nouvelles populations
Face à ce constat, le gouvernement japonais a décidé de financer le retour de nouvelles populations, pour lesquelles des villes nouvelles sont construites, aux dépens de la culture originelle des lieux.
Les nouveaux habitants se voient ainsi proposer des pavillons ou appartements dans des lotissements de ville nouvelle, avec les caractéristiques des espaces produits par la ville globale : homogénéisation des espaces, matériaux de construction légers, artificialisation des sols, en somme, une perte d’identité des lieux.
Pour ce faire, les autorités jouent la carte de l’incitation financière. L’habitat y est non seulement quasiment gratuit, mais chaque ménage reçoit également une somme d’argent conséquente pour venir habiter dans l’ancienne zone évacuée. À ce soutien financier s’ajoute un revenu complémentaire si les nouveaux venus sont capables de justifier d’un emploi dans la zone.
Outre la pollution potentielle, cette politique (construction de villes nouvelles à l’emplacement des anciens villages et implantation de populations venues d’ailleurs) conduit à l’effacement de l’histoire de villages séculaires. De fait, elle ne rencontre pas, pour l’instant, le succès escompté. La principale commune de la zone évacuée, Namie, compte aujourd’hui une population qui ne représente que 15 % de celle qui y vivait avant l’accident nucléaire. De même, la commune d’Iitate plafonne à 33 %, 23 % pour celle de Tomioka, 9 % pour celle d’Okuma et 3 % pour celle de Futaba. Ces niveaux de populations sont trop faibles pour faire tourner convenablement une économie locale.
Par ailleurs, les nouveaux habitants correspondent principalement à des personnes qui se trouvaient dans des situations de vulnérabilité sociale importante en provenance de différentes régions du Japon. Elles se retrouvent ainsi regroupées dans ces nouveaux quartiers.
Quelles seront les conséquences d’une telle ségrégation ? L’avenir le dira. Ces éléments montrent en tout cas que les traces les plus durables laissées par l’accident nucléaire de 2011 à Fukushima ne seront pas seulement d’ordre environnemental : elles seront aussi sociales.
Ces sujets, ainsi que le démantèlement total de la centrale, pour lequel la durée nécessaire est estimée à quarante ans par le gouvernement japonais, continue de faire l’objet de recherches interdisciplinaires, telles que celle que nous menons avec le laboratoire international MITATE Lab (CNRS, CEA, Université de Fukushima).
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Olivier Evrard a reçu des financements de l'ANR (TOFU_ANR-11-JAPN-0001), des Investissements d'Avenir de l'Etat français (AMORAD_11-RSNR-0002), du CNRS (IRP et IRL MITATE, NEEDS, EC2CO) et du CEA (via des financements de thèse notamment) pour mener ses recherches à Fukushima depuis 2011.
Cécile Asanuma-Brice, chercheur CNRS, est directrice du Laboratoire international Mitate lab. Post-Fukushima studies. Elle a reçu des financements divers depuis 2011 pour mener ses travaux pluridisciplnaire sur la gestion de la catastrophe nucléaire (ANR, NEEDS, PEPS-CNRS, etc.).
10.03.2026 à 17:04
États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran
Texte intégral (3052 mots)

Aux États-Unis, l’escalade militaire qui a démarré le 28 février en Iran ne peut être comprise uniquement à partir de logiques militaires ou diplomatiques. Elle s’inscrit également dans un champ symbolique et religieux dense, où traditions théologiques et narrations identitaires et imaginaires eschatologiques divers contribuent à légitimer, à contester ou à réinterpréter la violence des armes.
Quand on parcourt les prises de position publiques de ces derniers jours aux États-Unis, il est frappant de constater à quel point polarisation politique et polarisation religieuse s’entremêlent. Les partisans de l’opération lancée contre l’Iran conjointement avec Israël ont volontiers recours au registre religieux : sacralisation du leadership politique états-unien, mise en scène religieuse de la guerre, vision apocalyptique de l’affrontement actuel dans certains segments de l’appareil militaire, justification biblique par certains milieux chrétiens pro-israéliens… Dans le même temps, une partie de l’extrême droite américaine, habituellement alignée sur l’administration Trump, promeut une vision complotiste et antisémite des derniers événements.
Ces dynamiques se heurtent à un ensemble de discours religieux profondément étrangers à la logique de guerre et à la moindre justification biblique ou morale de la destruction de l’Iran. Ces prises de position, mises en avant aussi bien par des Églises américaines protestantes que par l’Église catholique des États-Unis et par le Vatican, réaffirment les principes du droit international et contestent la mobilisation du sacré au service de la guerre.
La sacralisation du leadership politique : Trump et l’imaginaire apocalyptique
Le premier élément de cette configuration est la construction autour de la figure de Donald Trump d’un imaginaire politico-religieux propagé par un ensemble de théologiens et de leaders fondamentalistes, qu’on peut qualifier de protestants charismatiques, au sein d’une mouvance contemporaine, la Nouvelle Réforme apostolique, qui se présente comme une véritable restauration du pouvoir spirituel chrétien, où les leaders prophétisent et interprètent les événements comme des signes divins.
Plusieurs de leurs personnalités médiatiques – Paula White, Lance Wallnau, Cindy Jacob, Dutch Sheets – ont magnifié, depuis sa première candidature, Donald Trump, allant jusqu’à le voir en lui un acteur providentiel inscrit dans l’histoire du salut.
Cette lecture mobilise notamment une typologie biblique fondée sur la figure du roi David, souverain choisi par Dieu malgré ses fautes personnelles. En 2016, Jerry Falwell Junior, président de la Liberty University, expliquait ainsi que Dieu avait choisi David malgré ses péchés et qu’il fallait juger un leader politique comme un roi, non comme un pasteur. De son côté, Franklin Graham, président de la Billy Graham Evangelistic Association, a mobilisé la même typologie pour justifier le soutien évangélique à Trump.
Ce schéma herméneutique permet de neutraliser les critiques morales à l’égard du président, tout en l’inscrivant dans une narration providentialiste. Se prenant au miroir de son « élection divine », Donald Trump, qui a pu se présenter comme le « Chosen One » (« l’Élu »), utilise un vocabulaire apocalyptique dans certains de ses discours, notamment lors d’un meeting tenu à West Palm Beach, le 26 juillet 2024, où il a implicitement évoqué une transformation radicale de l’ordre politique américain.
Cette rhétorique s’inscrit dans une tradition fondamentaliste millénariste, qui interprète l’histoire contemporaine comme le prélude d’une confrontation finale entre le Bien et le Mal. Dans cette perspective, la politique étrangère états-unienne peut être relue comme une étape du drame eschatologique. La guerre cesse alors d’être un simple instrument de puissance : elle devient l’un des événements possibles de l’accomplissement de l’histoire divine.
La mise en scène religieuse de la guerre à la Maison-Blanche
La seconde étape de ce processus consiste à traduire cette théologie fondamentaliste, qui assume la guerre terrestre comme un combat final, en mise en scène institutionnelle.
Le 5 mars 2026, alors que les opérations militaires au Moyen-Orient s’intensifient, Trump accueille dans le bureau Ovale une vingtaine de pasteurs évangéliques. Ceux-ci prient pour le président et pour les soldats américains engagés dans la guerre. Le pasteur Tom Mullins demande explicitement à Dieu de protéger les forces armées américaines et d’accorder au président « la sagesse venue du ciel ».
Cette séquence est politiquement significative à plusieurs titres. Elle transforme la décision militaire en objet de prière publique ; elle associe l’autorité présidentielle à l’intercession pastorale ; et elle inscrit l’action armée dans la narration religieuse d’une nation « under God ». L’image du président entouré de pasteurs imposant les mains constitue ainsi un dispositif symbolique puissant : la guerre est implicitement placée sous la protection divine.
Pour rappel, Trump a créé le 7 février 2025 à la Maison-Blanche « un Bureau de la foi », confié à Paula White, déjà citée, et il affirme régulièrement avoir été « sauvé par Dieu » pour empêcher le déclin de l’Amérique. Cette articulation entre pouvoir politique, rhétorique religieuse et symbolique nationale contribue à sacraliser l’action militaire.
La traduction apocalyptique du conflit dans certains segments de l’armée des États-Unis
Cette sacralisation de la guerre ne se limite pas au pouvoir politique. Elle se diffuse également dans certains segments de l’appareil militaire, provoquant de sérieux remous. La Military Religious Freedom Foundation (MRFF), fondée en 2006 par Mickael L. Weinstein, un avocat et ancien officier de l’US Air Force, sur le modèle de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), a reçu plus de 200 plaintes de militaires dénonçant l’usage d’une rhétorique chrétienne radicale pour justifier la guerre contre l’Iran. Plusieurs témoignages y sont rapportés d’officiers expliquant aux soldats que le conflit faisait partie du « plan divin de Dieu ».
Un sous-officier rapporte notamment qu’un commandant aurait affirmé :
« Le président Trump a été désigné par Jésus pour allumer en Iran le feu qui provoquera l’Armageddon »,
établissant un lien explicite entre l’intervention militaire et la bataille eschatologique d’Armageddon décrite dans l’Apocalypse.
Ces propos ont suscité de fortes réactions internes. Weinstein voit dans ce type de déclarations le signe d’une poussée de l’extrémisme chrétien dans l’armée et d’une violation claire du principe de séparation entre l’Église et l’État. Une plainte est déposée au nom de 15 militaires, dont 11 chrétiens, un musulman et un juif, ce qui montre que la protestation traverse les appartenances confessionnelles.
Cette controverse révèle l’existence d’un profond débat au sein de l’armée américaine sur la place du nationalisme chrétien dans les institutions militaires. La séquence illustre aussi le climat « théologique » du Pentagone sous Pete Hegseth, secrétaire à la défense notoirement sioniste chrétien et par ailleurs adepte du masculinisme dans l’armée, qui a relayé en août 2025 une séquence de CNN consacrée au pasteur Doug Wilson, cofondateur de la (fondamentaliste) Communion of Reformed Evangelical Churches (CREC), aux prises de parole radicales et hostile à la moindre présence féminine dans l’appareil militaire.
Les justifications religieuses pro-guerre dans les milieux évangéliques et pro-israéliens
Parallèlement à ces dynamiques institutionnelles, certains milieux religieux américains interprètent explicitement la guerre contre l’Iran à travers une grille théologique. Des prédicateurs évangéliques présentent l’intervention militaire comme une libération spirituelle de l’Iran ou comme une étape dans l’accomplissement des prophéties bibliques. Dans cette perspective, l’Iran est souvent associé à la Perse biblique, tandis qu’Israël est présenté comme le peuple soutenu par Dieu dans le combat final contre les forces du Mal.
La noble figure du roi Cyrus, souverain perse ayant permis le retour des Juifs d’exil selon la Bible, est mobilisée pour magnifier le rôle politique de Trump. Dans le même temps, la figure diabolique du vizir Haman, qui voulait massacrer tous les Juifs de l’Empire perse, est, elle, mobilisée pour diaboliser le régime des mollahs. Cette lecture s’inscrit davantage dans le courant du sionisme chrétien, qui relie les conflits contemporains du Moyen-Orient aux prophéties eschatologiques annonçant la fin des temps.
De ce point de vue, soutenir Israël et affronter ses ennemis constitue non seulement un choix géopolitique, mais également un acte participant à l’accomplissement du plan divin. Cependant cette interprétation fait l’objet de critiques croissantes parmi les théologiens chrétiens engagés dans le dialogue judéo-chrétien, qui mettent en garde contre la projection simplificatrice de catégories bibliques sur des conflits contemporains complexes.
Le retournement antisémite de l’extrême droite isolationniste
La sacralisation pro-israélienne de la guerre produit également des effets paradoxaux. Dans certains segments de l’extrême droite américaine, elle alimente un discours complotiste et antisémite d’une virulence croissante. Une partie du mouvement MAGA (Make America Great Again, slogan de Donald Trump, ndlr.), très attachée à l’isolationnisme, accuse l’administration américaine de mener une guerre pour le compte d’Israël. Des personnalités telles que Nick Fuentes, représentant du courant Groyper (du nom d’un personnage de cartoon, grenouille verte devenue la mascotte de ce mouvement) de l’alt-right, dénoncent une politique étrangère dominée par les intérêts israéliens.
La commentatrice Candace Owens parle quant à elle d’une guerre imposée par une « mafia khazare », reprenant un vocabulaire antisémite classique. Même certains détracteurs plus institutionnels de l’intervention militaire, comme l’ex-journaliste de Fox News Tucker Carlson, accusent les États-Unis d’agir « sur ordre d’Israël », ce qui a conduit l’ambassadeur israélien à Washington Yechiel Leiter à dénoncer la résurgence de stéréotypes antisémites affirmant que les Juifs contrôlent la politique américaine.
Ainsi, la sacralisation religieuse de la guerre nourrit paradoxalement une polarisation extrême : elle produit à la fois une légitimation théologique de l’intervention et une radicalisation antisémite dans certains segments du camp anti-guerre.
Les contre-discours religieux : Églises américaines et diplomatie vaticane
Face à ces imaginaires guerriers, de nombreuses institutions religieuses expriment une opposition claire à la guerre. Églises protestantes modérées (les épiscopaliens, les unitariens, les méthodistes, les quakers et mennonites, les 38 Églises membres du National Council of Churches) et responsables catholiques américains (l’ensemble de la Conférence épiscopale des États-Unis) dénoncent la sacralisation du conflit. La critique la plus structurée émane toutefois du Vatican.
Après une prise de parole immédiate du pape Léon XIV, qui a appelé à arrêter cette « spirale de la violence » qui risquait très prévisiblement de se transformer en « tragédie aux proportions énormes » et en « abîme irréparable », le secrétaire d’État du Vatican Pietro Parolin a condamné l’offensive contre l’Iran en déclarant :
« La force du droit a été remplacée par le droit de la force. »
Parolin a rappelé les principes de la doctrine catholique de la guerre juste : nécessité, proportionnalité et protection des civils, en faisant appel au respect des institutions multilatérales et du droit international et demandant de revenir en urgence à la diplomatie internationale.
Précédemment, le Vatican a refusé de participer au projet de « Board of Peace » proposé par l’administration Trump pour Gaza, estimant que les conditions politiques et diplomatiques d’une telle initiative ne sont pas réunies.
Ces prises de position sont relayées par des réseaux catholiques américains, dont ce collectif militant (non officiel) Priests against Genocide USA, engagé dans la dénonciation des violences contre les civils à Gaza et dans la critique des initiatives diplomatiques américaines liées au conflit, ressemblant à lointaine distance aux collectifs de prêtres des années 1960 contre la guerre du Vietnam. Elles constituent ainsi un contre-discours religieux majeur face à la sacralisation nationaliste de la guerre.
L’absence de toute justification religieuse chez les deux héritiers MAGA
Quant aux deux catholiques déclarés parmi les personnalités les plus en vue du gouvernement, le vice-président J. D. Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio, il est difficile de trouver la moindre référence « religieuse » dans leur position à l’égard de cette guerre qui met en danger leur propre avenir dans la compétition présidentielle.
Vance, qui a pu déclarer que « le gouvernement américain n’est pas équipé pour fournir le leadership moral mais l’Église, si », évite de communiquer sur le sujet, tant il est gêné dans sa posture d’isolationniste, sans saisir – pour l’instant – l’occasion de rappeler ses convictions pour critiquer l’opération en Iran et, ainsi, représenter la colère du peuple MAGA. Rubio, lui, a beau se présenter publiquement le visage marqué d’une croix de cendres, signalant sa dévotion liturgique à l’entrée du Carême, il a toujours affiché des positions pro-israéliennes, interventionnistes et néoconservatrices, sans rapport avec ses convictions. Mais, au moins, aucun ne verse dans le triomphalisme millénariste.
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