29.07.2026 à 16:28
Fusillade de Montréal : la haine des femmes n’a pas de parti, montre un manifeste laissé par le tireur
Texte intégral (2124 mots)
Une fusillade survenue lundi 22 juin à Montréal a fait trois morts, dont l’assaillant, qui a laissé derrière lui un manifeste puisant dans l’idéologie masculiniste. Un patchwork idéologique qu’il serait vain de chercher à positionner sur l’échiquier politique. Seule constante : la haine des femmes et la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité de celles-ci.
Le 22 juin 2026, le quartier montréalais de Côte-des-Neiges a été le théâtre d’une fusillade qui a fait trois morts : un policier, un résident du secteur et le tireur lui-même, abattu par la police. L’auteur a laissé un manifeste d’une centaine de pages, fidèle au vocabulaire et à la « philosophie » « incel » (pour involuntary celibate, « célibataire involontaire »), cette sous-culture masculiniste structurée par la haine des femmes. À noter que les termes incel tout comme celui de masculiniste, proviennent de ces communautés elles-mêmes et qu’ils sont forgés dans le but de légitimer la haine portée par ces mouvements comme le souligne la chercheuse Stéphanie Lamy.
Nous avons pu lire ce document. Premier constat : il résiste à toute classification politique nette sur l’axe gauche-droite. Pour justifier l’« hypergamie » qu’il prête aux femmes – qu’il présente comme une loi biologique les poussant à préférer systématiquement des partenaires plus riches pour exploiter leurs ressources financières –, l’auteur recycle la théorie marxiste de la lutte des classes – les hommes célibataires y forment le véritable prolétariat, opprimé par une classe « bourgeoise » qu’il dit aussi « judéo-bourgeoise ». Il y greffe un darwinisme social assumé, convoquant La Filiation de l’homme de Darwin pour naturaliser une prétendue guerre des sexes, avant de verser dans l’appel explicite à la lutte armée contre des forces de l’ordre jugées corrompues.
Vouloir trancher si l’auteur était « de gauche » ou « de droite » est donc un faux problème : son texte est un patchwork idéologique. Mais sous ce désordre apparent, une constante : l’antiféminisme. Quelle que soit la référence convoquée, les ennemis désignés restent les mêmes : les femmes, les féministes, les personnes LGBTQ+.
Extrémisme à la carte
Cette impossibilité de ranger le manifeste sur l’axe gauche-droite n’est pas anecdotique : elle illustre ce que les chercheurs nomment l’extrémisme à la carte (salad bar extremism), ces trajectoires violentes qui puisent dans des griefs hétéroclites – antiflicage, anticapitalisme, antisémitisme, rejet de la pornographie – sans jamais former une doctrine cohérente. Comme le souligne l’analyse du manifeste par notre collègue, un seul fil relie ces fragments : la misogynie.
C’est la fonction que la recherche prête à l’antiféminisme : un ciment symbolique (gender as symbolic glue) capable de souder des univers politiques par ailleurs incompatibles. Conservateurs religieux, complotistes, ethnonationalistes – et désormais des individus se réclamant de l’anticapitalisme – désignent les mêmes ennemis sans partager le reste de leur programme.
L’analyse comparée des manifestes extrémistes le confirme : la misogynie en constitue le dénominateur le plus constant, transversal aux étiquettes idéologiques. Cet antiféminisme est d’autant plus efficace qu’il prospère sur un fond social déjà tolérant à son égard.
Comme l’analyse la sociologue Mélissa Blais, spécialiste de l’antiféminisme et autrice d’un ouvrage sur l’attentat de Polytechnique (au cours duquel 14 femmes ont été assassinées en 1989 à Montréal), la rage exprimée dans ces manifestes s’appuie moins sur une doctrine cohérente que sur la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité des femmes. C’est cette grammaire du ressentiment, et non telle ou telle filiation théorique, qui arme la violence.
Le manifeste ne s’embarrasse d’aucune nuance sur ce point : les femmes y sont réduites à une ressource (l’intimité) qu’elles « distribueraient » injustement à une minorité d’hommes « favorisés », les célibataires formant la classe spoliée. De cette comptabilité découle une double désignation de l’ennemi : les hommes qui accaparent cette ressource et les femmes, sommées de la redistribuer.
C’est précisément cette indétermination qui facilite la normalisation. Tant qu’un discours violent peut être rattaché à un camp clairement identifié, il reste contestable.
Son absence d’ancrage politique unique et identifiable rend ce discours plus difficile à discréditer : il se reformule aussi bien dans un lexique anticapitaliste qu’un registre identitaire. Par conséquent, il peut être relayé par tous les bords sans que chacun se sente concerné par les dérives des autres : sa violence finit par apparaître non plus comme un extrémisme, mais comme un grief ordinaire que l’on peut formuler partout. L’antiféminisme se banalise d’autant plus vite qu’il se retrouve affilié à tout bord politique, même ceux considérés opposés.
C’est aussi pourquoi la convergence entre antiféminisme et extrême droite peut être lue comme le symptôme d’une stratégie plus large de normalisation idéologique (parfois appelée métapolitique) orchestrée par l’extrême droite elle-même. Cette stratégie consiste à faire circuler des idées réactionnaires et radicales en les dissimulant dans un discours misogyne et antiféministe culturellement banalisé. Ces idées semblent ainsi plus acceptables pour certains que si elles étaient présentées sous leur bannière politique initiale.
En France, un angle mort
Cette leçon devrait éclairer le débat français, où la prise de conscience est récente et partielle. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) commence tout juste à intégrer le masculinisme à son champ de surveillance, en alertant sur une menace « plus jeune et plus dangereuse ». L’an dernier, pour la première fois, la justice antiterroriste s’est saisie d’un projet d’attentat « incel » déjoué, après l’interpellation d’un adolescent de 18 ans près de Saint-Étienne qui projetait de s’en prendre à des femmes.
En juillet 2026, la délégation aux droits des femmes du Sénat a franchi un pas supplémentaire avec un rapport unanime, « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes », qui qualifie le masculinisme non plus de simple tendance en ligne mais de mouvement politique structuré, menaçant à la fois les droits des femmes et le socle démocratique, et pointe une menace terroriste « en lien avec la mouvance incel et proche de l’ultradroite ».
Mais ce tournant s’accompagne d’un cadrage qui en limite la portée. Dans son travail de renseignement, la DGSI a récemment communiqué dans la presse et via une note d’information sur sa façon d’appréhender le problème. Elle rattache la menace incel à son suivi de l’ultradroite, et le rapport sénatorial reprend cette proximité en décrivant l’ultradroite comme trouvant dans le discours masculiniste un « levier de mobilisation » auprès des jeunes. Ce rattachement n’est pas faux : nos travaux montrent que l’antiféminisme fonctionne souvent comme un tremplin vers des idéologies réactionnaires.
Mais faire du masculinisme un simple satellite de cette famille idéologique revient à ne voir qu’une partie de la menace : la violence misogyne peut frapper sans passeport partisan. C’est ce que nous enseigne la tuerie de Montréal et d’autres qui l’ont précédée.
Une réception divisée dans la communauté incel
Bien que plusieurs membres de la communauté scientifique et des médias aient souligné l’affiliation du tireur à l’idéologie incel, certains utilisateurs actifs sur des forums incels la contestent. En effet, selon les critères de certains d’entre eux, la tuerie serait un « échec » puisqu’il n’y a pas de femmes parmi les victimes alors que le manifeste indique clairement les considérer comme ressources à distribuer, et les hommes ayant accès à ces ressources, comme cibles à abattre.
Quant à ceux qui ont pris connaissance du manifeste, ils le décrivent comme une forme de plagiat de l’idéologie de la pilule noire – la conviction fataliste selon laquelle le succès amoureux et sexuel serait entièrement déterminé par la génétique et l’apparence physique, condamnant sans recours les hommes jugés « laids » à une solitude définitive –, qui constitue le socle de la mouvance.
Des utilisateurs se réjouissent de la visibilité médiatique que cet événement apporte, tandis que d’autres craignent une surveillance accrue. Ces réactions contradictoires soulignent l’hétérogénéité de ce contre-mouvement.
Repenser la surveillance de l’antiféminisme
L’enjeu, pour les pouvoirs publics, est d’éviter une lecture trop étroite. S’il y a des convergences réelles entre masculinisme et ultradroite, autant du point de vue des mouvements sociaux que du point de vue sécuritaire – la DGSI évoque une « potentialité terroriste forte » et fait de la mouvance incel « la forme la plus préoccupante du masculinisme » –, cette approche reste insuffisante pour bâtir des politiques publiques capables d’endiguer cette radicalisation.
Les femmes, premières visées, ne s’y trompent pas : au lendemain de la fusillade, beaucoup ont dit leur effroi face à une violence qui résonne avec d’autres actes qu’elles subissent quotidiennement : violence intrafamiliale, agressions sexistes et sexuelles, viol et féminicide. La leçon de Côte-des-Neiges est que la prochaine attaque ne portera peut-être pas les couleurs attendues. Le combat contre la violence masculiniste ne se gagnera pas en surveillant un camp, mais en comprenant un langage transversal, celui du ressentiment de certains hommes érigé en programme politique.
Tristan Boursier a reçu des financements du CRIDAQ (Québec)
Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l'antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).
29.07.2026 à 16:27
Comment la série « The White Lotus » remet le polar au goût du jour
Texte intégral (1618 mots)

Alors que la saison 4 de The White Lotus est en cours de tournage sur la Côte d’Azur, la série de Mike White confirme sa recette : des décors de rêve comme théâtre de violence sociale. Hôtels de luxe, paysages exotiques, plages paradisiaques… Un glamour de façade qui révèle très vite des tensions latentes, affectives et morales. Si White Lotus réactive les codes du polar, c’est pour mieux révéler ce que le décor cherche à cacher.
Attention, cet article contient des spoilers
Dès les premières minutes de l’épisode de la saison 1, le ton est donné : un jeune marié, les nerfs à vif, échange avec un couple de retraités tandis qu’un corps est embarqué dans la soute d’un avion-cargo. Qui est mort et comment ? Un flash-back ramène le spectateur une semaine plus tôt à Maui, à l’arrivée de riches et exigeants touristes sur l’île.
En filigrane, on retrouve la structure du roman à énigme, hérité d’Agatha Christie : dans Ils étaient dix (1939) et Mort sur le Nil (1937), un groupe de personnages est réuni autour de la découverte d’un cadavre, dans un espace clos, chacun devenant suspect. La série signe ce contrat de lecture, que le narratologue Raphaël Baroni désigne par « tension narrative », qui se fonde à la fois sur la curiosité et le suspense, renouvelant ce contrat à chaque saison.
La saison 2 s’ouvre ainsi sur des corps flottant à la surface des eaux turquoise de la plage d’un palace sicilien. De la même façon, la série installe une atmosphère « polar » afin de mieux rendre sensible les problématiques sous-jacentes, révélées au fur et à mesure des épisodes.
Comme Le Monde le remarquait dès la saison 1, la mort n’est qu’un prétexte : les survivants sont les véritables sujets. White Lotus fait ainsi disparaître l’enquête au profit de la mécanique du crime – ce que le critique Tzvetan Todorov théorisait comme le propre du roman noir : l’intérêt se déplace des faits vers l’observation des conflits qui rendent la violence inévitable.
Le resort, huis clos revisité
Le huis clos constitue un espace particulièrement propice au crime. Mike White, le réalisateur de la série, calque ainsi le concept de huis clos cher à Agatha Chrisite mais en transposant ses protagonistes dans des resorts luxueux et en les y enfermant, ce qui a pour effet immédiat d’exacerber les tensions et de contraindre les personnages à s’affronter, sans échappatoire possible.
Le palace devient ainsi un moteur narratif efficace – que l’anthropologue Marc Augé pourrait qualifier de non-lieu, idéal pour développer des intrigues criminelles. En effet, l’hôtel de luxe concentre le rêve : espace suspendu dans le temps, éloigné des préoccupations quotidiennes, anonymat apparent. Mais The White Lotus révèle de ce microcosme une réalité bien plus inquiétante, saturée de relations toxiques, de jeux d’influences et de pouvoirs. Derrière les sourires se cache une violence sociale et perfide, comme on le voit transparaître dans les relations entre les touristes richissimes et les employés.
Dans la saison 1, le directeur de l’hôtel ne détecte pas la grossesse de sa nouvelle stagiaire et prend conscience un peu tard de sa situation. Les lieux supposés agréables se métamorphosent en arènes redoutables : la piscine hawaïenne devient un théâtre de la cruauté. Ainsi Olivia et Paula jugent Rachel, jeune mariée, et se moquent d’elle ouvertement. La terrasse est un espace qui permet aussi à la violence relationnelle de se déployer comme on le voit dans plusieurs scènes de la saison 1 : Shane y confronte Armond autour de la suite « Ananas », la famille Mossbacher s’y déchire sur la question coloniale, Rachel se rebelle contre l’enfermement psychologique dont elle est victime. L’espace censé être paradisiaque renforce paradoxalement les tensions interpersonnelles et amplifie leur toxicité. Dans chacun de ces lieux, c’est le même rapport de domination qui s’exhibe.
La saison 2 pousse cette logique à son paroxysme : l’esthétique travaillée rappelle l’univers d’Agatha Christie en développant les intrigues au sein de palaces et de navires au luxe décadent. Tanya, isolée à bord d’un yacht, prend conscience de sa vulnérabilité dans un espace qui devient progressivement dangereux. La série illustre ce que le sociologue Erving Goffman distingue entre façade et coulisses : les touristes occupent le devant de la scène (piscines, plages, restaurants) tandis que les employés occupent les espaces cachés (réserves, couloirs, offices). L’enjeu de The White Lotus consiste ainsi à démontrer que la stratification sociale est le vrai sujet de la série. Clients blancs, personnel de couleur, escorts précaires, travailleurs locaux : la série pointe le décalage entre ceux qui consomment et ceux qui rendent possible le tourisme de luxe.
La disparition du détective
Dans le roman à énigme, le crime est un dysfonctionnement individuel, relatif à un meurtrier. Le détective est supposé ramener l’ordre et offrir un épilogue rassurant à la tragédie. Mais dans The White Lotus, aucun détective n’est là pour remettre les choses en ordre. Pas d’Hercule Poirot pour identifier le coupable, pas de Miss Marple pour analyser la mécanique du crime. L’effacement de cette figure majeure dans le roman à énigme rejoint ce que le théoricien Tzvetan Todorov montrait dans Typologie du roman policier en expliquant le passage du « whodunnit » (roman à énigme) au roman noir. Dans le premier, on part de la découverte du cadavre pour remonter au coupable. Dans le second, on observe les tensions sociales et on attend les conséquences. White Lotus commence comme un roman christien pour finalement épouser les formes du roman noir contemporain.
À la fin de la saison 1, la mort d’Armond symbolise ce glissement : accidentelle, elle réaffirme néanmoins l’ordre des classes. Shane le tue sans en avoir vraiment l’intention mais en réalité, tout, dans la série, prépare à cette issue. Son arrogance, son sentiment d’impunité, sa condescendance envers le personnel de l’hôtel. Le crime n’apparaît plus comme la faute d’un individu mais comme la conséquence d’un rapport de domination sociale.
Révéler les désordres sociétaux
The White Lotus remet ainsi le polar au goût du jour en exposant ses structures : huis clos, suspense, galerie de suspects. Des outils particulièrement efficaces pour mettre en scène les fractures sociales contemporaines. Agatha Christie avait compris que le huis clos constituait un dispositif idéal pour observer les violences dissimulées derrière les mondanités. Mike White le confirme : si le resort remplace le manoir et les touristes les aristocrates, la mécanique reste la même. L’argent semble toujours gagner. Personne n’est là pour rétablir l’ordre. Dans la série, l’enjeu n’est plus de résoudre une énigme criminelle, mais de révéler les désordres sociétaux qui ont rendu possible le crime. L’enquête ne s’inscrit donc plus dans une dynamique de réparation. Elle est au contraire le miroir qui nous renvoie l’image d’un monde contaminé par les rapports de domination.
Emmanuelle Laboureyras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.07.2026 à 16:20
L’Ukraine peut-elle gagner la guerre ?
Texte intégral (2504 mots)
L’ESSENTIEL
L’Ukraine parvient de plus en plus à causer des dommages importants à divers équipements un peu partout sur le territoire de la Russie.
Parallèlement, Volodymyr Zelensky enregistre certains succès diplomatiques au G7, à l’OTAN ou encore dans les pays du Golfe.
Ces signes encourageants ne doivent pas être surinterprétés : Kiev est encore loin d’être en capacité de repousser l’armée russe hors des zones ukrainiennes que celle-ci contrôle.
Depuis plusieurs semaines, la guerre russo-ukrainienne semble prendre un nouveau cours.
Les drones et les missiles de Kiev frappent le territoire russe de façon de plus en plus massive, de plus en plus précise, de plus en plus profonde et de plus en plus méthodique. Le rapport de force entre les deux ennemis s’en trouve altéré : le champ de bataille n’est plus seulement le territoire ukrainien, il s’est élargi au territoire de la Russie européenne, que ce soit en mer d’Azov, à proximité de Moscou et de Saint-Pétersbourg, dans la région de la Volga et jusque dans l’Oural.
Tout se passe comme si l’Ukraine portait le feu de plus en plus loin de son propre territoire et de plus en plus près du cœur de l’Eurasie.
C’est toute la stratégie militaire de l’Ukraine qui a évolué : empêcher les avancées territoriales russes dans le bassin du Don (Donbass), réaliser des incursions dans les zones frontalières russes (comme dans la région de Koursk et dans celle de Belgorod en 2023-2024) et se protéger des bombardements ennemis ne sont plus les seules tactiques. Kiev frappe désormais les grandes villes russes fortement défendues, les infrastructures militaires et civiles (entrepôts, raffineries, centrales) et les approvisionnements de la Crimée, par terre et par mer.
Vue de Paris, de Bruxelles et de Londres, l’Ukraine passait de la défensive à l’offensive. Comme si l’agressé voulait rendre coup pour coup à l’agresseur. Comme si la guerre devait être ressentie et portée en Russie même. Comme si, en somme, les ennemis s’affrontaient sur un pied d’égalité.
Ces attaques peuvent-elles changer l’issue de la guerre• ? Quels résultats peuvent-elles produire sur les plans militaire et diplomatique dans les prochains mois ? Assistons-nous aux prémices d’une défaite russe ? Ou bien ces succès permettent-ils « seulement » au gouvernement ukrainien d’affermir son image auprès de Washington et de Bruxelles au moment où le pays traverse une crise politique interne avec le remplacement de la première ministre, du ministre de la défense et du chef d’état-major sur décision du président Zelensky ?
L’Ukraine, superpuissance militaire ?
Le printemps et l’été 2026 ont marqué un changement quantitatif et qualitatif pour les forces armées ukrainiennes. Les frappes de plus en plus nombreuses, fréquentes, précises, sophistiquées et profondes constituent l’aspect le plus visible et médiatisé d’une inflexion militaire générale.
Ces frappes ont en effet été rendues possibles par une multitude de facteurs dont elles ont été le symptôme éclatant : la capacité des troupes terrestres à stabiliser la ligne de front ; la capacité des pouvoirs publics à stimuler l’innovation en matière de drones et de missiles dans la base industrielle et technologique de défense ukrainienne ; la capacité des investisseurs et des industriels ukrainiens à produire en masse des drones et des missiles diversifiés ; la collecte de renseignements militaires (humains et techniques) actualisés sur les cibles ; l’acquisition de technologies et de savoir-faire en matière de guidage, de télécommunications, d’intelligence artificielle embarquée ; le raccourcissement des chaînes de commandement ; l’interpénétration entre la communication de guerre et les opérations militaires, etc.
En somme, la campagne aérienne 2026 contre la Russie opère une « révolution opérative » : grâce à ces frappes, l’Ukraine n’apparaît plus seulement comme une victime se défendant pour sa survie sous perfusion d’équipements occidentaux, mais comme une puissance militaire et industrielle en essor rapide capable de porter de rudes coups à la Russie bien à l’arrière de la ligne de front. L’Ukraine opère dans la profondeur stratégique.
Si l’effet de cette campagne est incontestablement positif pour le moral des soldats, la mobilisation des civils et l’image internationale du pays, peut-on en conclure que la victoire est à portée de main pour l’Ukraine et que la Russie est au bord de la défaite ?
Il faut se garder d’un effet d’optique.
Les batailles se livrent dans les airs, mais les guerres se gagnent au sol
Les frappes ukrainiennes ont beau mettre en évidence la vulnérabilité de la Russie dans le domaine de la défense anti-aérienne et dans la profondeur de son territoire, les défis militaires et politiques restent nombreux et considérables.
La tactique qui préside à la campagne aérienne contre le territoire russe atteste l’immensité des besoins des forces armées ukrainiennes. Les lacunes de ces forces subsistent : le manque de combattants qui résulte tout à la fois du choix politique de limiter l’enrôlement des jeunes et de la fuite à l’étranger de conscrits potentiels ; la dépendance à l’égard des équipements étrangers dans le domaine des équipements terrestres lourds et des défenses anti-aériennes ; l’occupation de 20 % du territoire par les forces armées et les administrations russes depuis plusieurs années (2014 pour la Crimée) ; la crise des finances publiques qui contraint l’Ukraine à chercher constamment des dons, prêts et garanties auprès de ses soutiens.
Autrement dit, sur le plan strictement militaire, il y a loin des frappes aériennes réussies et médiatisées à un succès terrestre. Cette vérité opérative est valable en Ukraine comme en Iran et sur tous les autres théâtres. Certes, les actions menées contre la logistique russe (militaire et civile) affaiblissent l’agresseur, mais elles ne permettent ni de limiter les bombardements russes, qui ont dernièrement redoublé d’intensité, ni de stopper l’effort de guerre de la Russie ou même de prévenir toute nouvelle offensive russe dans le Donbass.
Cette rupture militaire doit, pour fructifier et produire des effets de long terme, être complétée par une initiative politique.
Zelensky, entre tournées diplomatiques et crise politique interne
Toute la difficulté est que la présidence ukrainienne n’est pour le moment pas en situation de convertir les gains militaires en victoire politique.
En effet, la vie politique ukrainienne semble patiner. Il est vrai que la présidence Zelensky continue d’engranger les succès internationaux : invitation au sommet du G7 d’Évian en France, rencontres avec Donald Trump, participation au sommet de l’OTAN à Ankara, obtention de prêts de la part du FMI comme de l’UE, présence à Paris le 14 juillet pour le défilé au milieu de la famille européenne, offres de services aux États du Golfe en matière de lutte anti-drones, etc. L’Ukraine et son président parviennent à attirer la lumière, à s’assurer les sympathies et à rappeler sa résilience parmi ses soutiens.
C’est à soi seul un résultat remarquable : il prémunit l’Ukraine contre une subversion de l’ennemi, contre les risques de putsch militaire, contre une faillite assurée de ses finances publiques et contre le discrédit que voulait jeter sur lui l’administration Trump.
Toutefois, la vie politique ukrainienne pâtit toujours de ses faiblesses conjoncturelles et structurelles. Les scandales de corruption sont récurrents au moins depuis la démission de l’ancien directeur de cabinet du président, M. Yermak. Cela atteste la capacité de contrôle des institutions sur les décideurs mais également de la faible qualité de la gouvernance qui préexistait à la guerre. L’absence d’élections générales (due à l’union sacrée, à la loi martiale et au fait que le corps électoral est mutilé par les annexions) place les autorités ukrainiennes à la merci des critiques émises par l’administration Trump.
Enfin et surtout, les résultats de la campagne aérienne de 2026 peuvent être annulés à tout moment par une reprise de la pression américaine. Actuellement accaparée par la guerre contre l’Iran, l’administration Trump reprendra tôt ou tard son obsession pour une paix rapide et bâclée entre Russie et Ukraine, sous menaces de retrait du soutien américain.
Quelle issue possible pour l’Ukraine ?
À ce stade, plusieurs options sont ouvertes pour Kiev.
Soit l’Ukraine revient à une stratégie militaire plus classique de reconquête territoriale graduelle afin de rééquilibrer le rapport de force politique avec la Russie et d’obtenir une paix moins défavorable que ne le laisse présager l’occuption d’une partie de son territoire. Cela requerrait de sa part la mobilisation de nouvelles troupes, la concentration des frappes sur la Crimée, le Donbass et les zones frontalières, et surtout la solidification du lien avec Washington.
Soit elle réclame des négociations rapides et directes avec la Russie, sous l’influence de l’administration Trump. Il faudra alors qu’elle limite ses frappes sur la Russie, sanctuariser la ligne de front et de modère le nationalisme intérieur.
Soit elle amplifie sa stratégie de frappes sur le territoire russe afin d’exalter la fierté nationale. Le risque est alors d’encourir l’ire de Washington et de faire face à des bombardements redoublés de la part de Moscou.
En tout état de cause, le choix de la stratégie ne relève pas principalement du nouveau chef d’état-major ukrainien, Mykhailo Drapatyi, car la stratégie à adopter face à la Russie ne se réduit pas à une opération militaire. C’est aux autorités politiques supérieures et donc aux Ukrainiens eux-mêmes que ce choix revient éventuellement.
Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.