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09.08.2026 à 09:38

Ce que les sciences sociales doivent à Edgar Morin

Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School
En refusant les frontières académiques, Edgar Morin a développé une méthode originale, utile pour tous les chercheurs en sciences sociales. Hommage au penseur décédé en mai 2026.
Texte intégral (1944 mots)

L’ESSENTIEL.

  • Edgar Morin est décédé en mai dernier à l’âge de 104 ans. Le père de la pensée complexe à la curiosité insatiable a toujours cultivé une farouche indépendance intellectuelle.

  • Edgar Morin refuse le cloisonnement des savoirs. Pour en sortir, il a proposé une méthode originale transdisciplinaire pour les relier.

  • Loin d’être datée, la Méthode est un outil essentiel pour comprendre les bouleversements de notre monde.


Edgar Morin aimait rappeler qu’il n’avait pas eu une carrière mais une vie. Le 29 mai 2026, il s’est éteint à quelques encablures de son 105ᵉ anniversaire (le 8 juillet). À l’annonce de sa mort, une pluie d’hommages du monde entier ont salué l’homme, le résistant, le sociologue ou le philosophe.

Reste une question : que doivent aujourd’hui les sciences humaines et sociales à Edgar Morin ?

Un intellectuel inclassable

Rien ne le prédestinait à devenir l’une des grandes figures de la pensée contemporaine et rarement un parcours scientifique aura autant échappé aux itinéraires académiques classiques.

Armé d’un simple baccalauréat, il entre par effraction au CNRS en 1950 grâce au soutien du sociologue marxiste Georges Friedmann ainsi que du géographe Pierre George et des philosophes Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty, rencontrés dans le réseau des réfugiés à Toulouse pendant la Seconde Guerre mondiale

Autodidacte passionné, nourri de la lecture d’Héraclite, de Montaigne, de Pascal, de Hegel ou de Marx, il a toujours refusé de s’enfermer dans une discipline en se définissant comme un explorateur des savoirs. Il passait avec la même curiosité inextinguible de la sociologie à la biologie, de l’anthropologie à la philosophie et à l’histoire, de la littérature à la politique, convaincu que les grandes questions humaines ignorent les découpages universitaires.


À lire aussi : Entretien avec Edgar Morin : « Mai 68, c’était plus d’autonomie, plus de liberté, plus de communauté »


Ce refus des cadres établis plonge ses racines dans une histoire personnelle marquée par les épreuves, comme la perte brutale de sa mère, à dix ans, qui sera son « Hiroshima intérieur » et ses années dans la Résistance où il échappera à plusieurs reprises par miracle à la mort. Mais c’est son engagement enthousiaste au Parti communiste français (PCF) en 1951 suivi d’une douloureuse rupture qui achève de forger une méfiance durable envers toutes les formes de dogmatisme, qu’elles soient politiques, idéologiques ou scientifiques. Son Autocritique, parue en 1959, est une introspection fondée sur la conviction qu’il n’y a pas de connaissance sans autoconnaissance. Devenue analyse sociologique de la discipline communiste et de la manière dont un appareil politique peut façonner les consciences, cette autobiographie intellectuelle est finalement très proche d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches (HDR) qu’il ne réalisera jamais, faute de doctorat préalable.

La transdisciplinarité contre le cloisonnement des disciplines

S’il est un apport majeur d’Edgar Morin aux sciences humaines et sociales, c’est bien d’avoir pulvérisé le cloisonnement des savoirs. Très tôt, il comprend que les sociétés ne se laissent pas enfermer dans des compartiments étanches, comme l’a souligné la pandémie de Covid-19, car, pour en comprendre les effets, il faut mobiliser simultanément la médecine, l’économie, la psychologie, le droit et les politiques publiques.

Pour dépasser cette fragmentation, Morin ne se contente pas de promouvoir le dialogue entre disciplines. Au-delà de la simple pluridisciplinarité, qui juxtapose plusieurs approches d’un même objet, et de l’interdisciplinarité, qui organise leurs échanges, il prône la transdisciplinarité qui construit un cadre commun permettant de relier les savoirs sans effacer les spécificités de chaque discipline.

« La Méthode » : une révolution épistémologique

Cette ambition trouve son expression la plus aboutie dans la Méthode, œuvre publiée en six volumes entre 1977 et 2004. Plus qu’une somme philosophique, ce vaste chantier constitue une réflexion sur les conditions mêmes de la connaissance. Morin y défend l’idée que, à mesure que les sciences progressent, leur spécialisation croissante risque paradoxalement de rendre le monde moins intelligible en fragmentant les phénomènes qu’elles cherchent à expliquer.

Depuis Descartes, la démarche analytique consistant à décomposer un phénomène en éléments simples a produit des résultats remarquables, scientifiques et techniques. Morin n’en conteste pas les succès, mais affirme qu’elle atteint ses limites lorsque les interactions deviennent plus importantes que les éléments eux-mêmes.

Les réalités humaines et sociales ne sont pas des mécanismes que l’on démonte pièce par pièce, ce sont des systèmes vivants, faits d’interdépendances, de rétroactions et d’évolutions permanentes. Pour lui, on ne comprend pas mieux une société en additionnant les individus qui la composent qu’on ne comprend un arbre en le réduisant en sciure. Dans les deux cas, on détruit précisément ce que l’on cherche à expliquer : son organisation.

Une épistémologie constructiviste

À la logique de séparation analytique, il substitue donc une logique de la relation et oppose à l’épistémologie classique positiviste et analytique de Descartes celle, constructiviste et holistique, de Pascal, dont il aimait à rappeler l’essence :

« Je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, ni de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. »

Ce qu’il qualifie de principe hologrammatique.

Il y ajoute trois autres principes qui structurent sa pensée. Le principe systémique rappelle qu’un phénomène ne prend sens qu’à l’intérieur de l’ensemble auquel il appartient. Le principe dialogique montre que des réalités apparemment opposées – ordre et désordre, autonomie et dépendance, stabilité et changement – peuvent être simultanément vraies et se compléter mutuellement. Enfin, le principe de récursion organisationnelle rompt avec une conception linéaire de la causalité : les individus produisent la société qui, en retour, les façonne. Les effets deviennent ainsi des causes, et les causes des effets. Cette « pensée complexe » constitue aujourd’hui l’un des héritages les plus féconds de son œuvre.

Une pensée qui dérange

« Je ne suis pas des vôtres », écrivait Edgar Morin dans Mes démons. Une telle indépendance ne pouvait laisser indifférent et, très vite, les critiques des sociologues universitaires pleuvent, horripilés au moins autant par le sens de la formule du trublion (il invente, par exemple, le terme « yé-yé » dans un article du Monde de juillet 1963), que par ses méthodes. On le qualifie alors ironiquement de sociologue du présent en lui reprochant de trop courir après l’actualité et, plus grave, de substituer l’intuition aux démonstrations fondées sur des enquêtes empiriques rigoureusement construites.

De fait dans l’Esprit du temps, Morin s’éloigne de la sociologie alors dominante en privilégiant les rapprochements, les analogies et les vastes synthèses. En réponse, dans Sociologues des mythologies et mythologies des sociologues, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron mènent la charge. Ils lui reprochent un manque de méthode scientifique, une sociologie davantage suggestive que démonstrative et rappellent qu’une théorie scientifique ne peut se dispenser d’hypothèses explicites, de protocoles de vérification et de confrontations aux faits.

Arte, 2026 (disponible jusqu’à fin novembre).

Une seconde limite apparaît dans la place extrêmement modeste accordée à l’économie. Là où Karl Marx, Max Weber, Joseph Schumpeter ou Douglass North font des institutions, des incitations ou des mécanismes économiques des facteurs essentiels de l’évolution des sociétés, Morin privilégie les représentations, les cultures et les systèmes de pensée. Cette perspective éclaire de nombreuses dimensions du changement social, mais laisse au second plan les contraintes matérielles qui façonnent également, et sans doute principalement, les comportements individuels et collectifs.

Un héritage plus actuel que jamais

La disparition d’Edgar Morin ne clôt pas son influence, mais elle en souligne au contraire l’actualité. Nul doute que ses innombrables aphorismes, comme « la simplicité n’est pas la simplification » ou « il faut vivre de mort, mourir de vie », laisseront l’image d’un sage qui avait pourtant avoué, centenaire, dans Leçons d’un siècle de vie, avoir totalement échoué dans sa vie de famille.

S’il n’a pas laissé d’école, faute d’appuis institutionnels et à cause de sa totale indépendance d’esprit et de son individualisme forcené, son héritage intellectuel ouvert à tous sera particulièrement utile pour comprendre les grands défis actuels, tels que les vagues caniculaires de l’année 2026 en France qui nous ont rappelé sa prescience lors de la publication de l’An I de l’ère écologique, débutée en 1972. Le changement climatique implique de mobiliser les sciences de la nature et les sciences sociales et l’irruption violente de l’intelligence artificielle en novembre 2022 soulève simultanément des questions techniques, économiques, juridiques, philosophiques et éthiques à la fois exaltantes et effrayantes. Plus que jamais, comprendre ces grands phénomènes sociaux nécessitera de relier plutôt que de juxtaposer.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.08.2026 à 09:37

L’atelier Nawak, ou les ressorts des lieux mythiques de la création

Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business
Thomas Paris, Associate professor, HEC Paris, researcher at CNRS, HEC Paris Business School
L’atelier Nawak, né dans les années 1990, a abrité des grands noms de la bande dessinée française. Retour sur ce lieu devenu mythique.
Texte intégral (1974 mots)

Dans les années 1990, un petit atelier parisien de bande dessinée réunit, presque par hasard, plusieurs auteurs devenus depuis des figures majeures : Marjane Satrapi, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert ou encore Lewis Trondheim. Comment un lieu aussi ordinaire a-t-il pu devenir l’un des symboles d’un renouvellement majeur de la bande dessinée française ?


Au début des années 1990, dans un local sombre de la rue Quincampoix, à Paris, quelques auteurs de bande dessinée partagent un espace de travail. Le lieu est modeste. Il n’a ni manifeste, ni programme esthétique, ni ambition collective clairement formulée. Il s’appelle Nawak, presque par plaisanterie, après une remarque lancée lors d’une soirée : « C’est nawak ! » (une expression familière qui signifie « n’importe quoi »).

Pourtant, quelques années plus tard, cet atelier sera associé à certains des noms les plus importants de la bande dessinée francophone contemporaine : Lewis Trondheim, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert, Émile Bravo, David B., Marjane Satrapi, Nicolas de Crécy, Frédéric Boilet ou encore Marc Boutavant.

Comment expliquer qu’un simple lieu de travail partagé soit devenu, dans les récits du secteur, l’un des berceaux de la « Nouvelle Bande dessinée » ? L’atelier Nawak a-t-il réellement produit ce renouvellement ? ou a-t-il surtout révélé, concentré et rendu visible une transformation déjà à l’œuvre ?

C’est cette question que nous avons explorée à partir d’une recherche menée sur l’histoire de l’atelier Nawak, fondée sur 17 entretiens avec des auteurs et autrices passés par ce lieu, complétés par des sources secondaires, des archives éditoriales et des documents visuels.

Un secteur très codifié

Pour comprendre le rôle de Nawak, il faut revenir à la situation de la bande dessinée française au début des années 1990. Le secteur est alors largement structuré autour de grandes maisons d’édition, comme Dargaud, Dupuis, Casterman ou Le Lombard. Le modèle dominant repose sur des formats très codifiés : albums cartonnés de 46 pages, séries à héros récurrents, narration claire, couleur, lisibilité commerciale.

Ce modèle n’empêche néanmoins pas toute expérimentation. Des revues ou maisons, comme Métal Hurlant, À suivre ou Futuropolis, ont déjà ouvert d’autres voies. Mais, pour beaucoup de jeunes auteurs, l’accès aux circuits éditoriaux reste difficile. Les projets trop personnels, trop graphiques, trop autobiographiques ou trop éloignés des codes commerciaux sont souvent jugés invendables.

Ce sentiment de décalage conduit une partie de cette génération vers des maisons indépendantes, comme L’Association, créée en 1990, ou Cornélius, créée en 1991. Ces structures offrent un espace à des formes plus libres : récits autobiographiques, noir et blanc, formats atypiques, dessin moins académique, sujets intimes ou politiques.

La « Nouvelle Bande dessinée » ne naît donc pas d’un seul lieu, ni d’un seul groupe. Elle correspond plutôt à une transformation progressive des conventions du secteur. Mais l’atelier Nawak va en devenir l’un des points de cristallisation.

Un atelier né par nécessité

L’histoire de Nawak commence en 1991, dans un ancien local de l’éditeur Guy Delcourt, situé à Paris, rue Quincampoix. Celui-ci souhaite conserver la location sans y installer sa maison d’édition. Il propose alors au scénariste et dessinateur Thierry Robin d’y créer un atelier partagé. La logique est d’abord matérielle : il faut réunir assez d’auteurs pour payer le loyer.

Une première équipe se forme : Thierry Robin, Brigitte Findakly, Lewis Trondheim, Karim Bensemane, Dominique Hérody et Laurent Vicomte. Rien ne ressemble alors à une avant-garde organisée. Le local est petit, peu confortable, parfois sombre. Mais il offre quelque chose de décisif : une table, un espace, une adresse dans Paris, et la possibilité de ne plus travailler seul chez soi.

Les auteurs ne rejoignent pas Nawak pour participer à un mouvement artistique. Ils cherchent un lieu où travailler, maintenir une routine, rencontrer d’autres auteurs, voir des planches en cours, discuter de narration, de dessin, d’édition.

L’atelier fonctionne sans règle formelle. Les arrivées se font par relations personnelles, bouche-à-oreille, disponibilité d’une place. Il ne s’agit pas d’un collectif au sens fort, encore moins d’une école esthétique. Les auteurs ont des styles, des ambitions et des trajectoires très différentes.

C’est précisément ce qui rend le cas intéressant. Nawak n’est pas un manifeste. C’est un espace de travail ordinaire, mais traversé par des trajectoires extraordinaires.

Une proximité sans programme commun

En 1995, l’atelier déménage place des Vosges. Il devient alors l’atelier des Vosges, même si beaucoup continuent à parler de Nawak. Le lieu est plus vaste, plus lumineux, plus prestigieux. Mais l’esprit reste le même : pas de règles explicites, pas de direction artistique, pas de projet collectif imposé.

Cette proximité produit néanmoins des effets. Plusieurs œuvres majeures sont conçues ou réalisées dans cette période de cohabitation. Lewis Trondheim travaille à Lapinot et à ses Carottes de Patagonie. Emmanuel Guibert et Joann Sfar collaborent sur la Fille du professeur. Marjane Satrapi réalise Persepolis, publié à partir de 2000 par L’Association.

Il ne faut pas en conclure que ces œuvres sont le produit direct de l’atelier. Les collaborations existent, mais elles restent ponctuelles. L’atelier n’est pas une fabrique collective au sens strict.

Son rôle est plus discret. Il rend visibles des manières de travailler différentes. Il permet de voir que d’autres auteurs prennent des risques, inventent des formats, s’autorisent des récits atypiques. Il crée une forme d’émulation, sans imposer de norme commune.

Quand le lieu devient un label

Le basculement se produit lorsque plusieurs auteurs passés par Nawak accèdent à une reconnaissance critique, éditoriale et médiatique. Les prix s’accumulent. Les journalistes s’intéressent au lieu. Les éditeurs viennent voir ce qui s’y passe. Des auteurs jusque-là perçus comme marginaux deviennent des figures centrales.

Le cas de Persepolis est emblématique. Publié chez L’Association à partir de 2000, le récit autobiographique de Marjane Satrapi dépasse rapidement les frontières habituelles de la bande dessinée. L’œuvre connaît un succès international et montre que des formes auparavant jugées trop singulières peuvent rencontrer un large public.

À partir de ce moment, le regard des grandes maisons d’édition change. Elles créent ou renforcent des collections plus ouvertes à l’expérimentation. Dargaud lance « Poisson Pilote » en 2000. Gallimard crée « Bayou » en 2005 sous la direction de Joann Sfar. Les formats se diversifient. Les récits autobiographiques, littéraires ou graphiquement plus libres trouvent davantage de place.

Nawak devient alors autre chose qu’un atelier. Il devient un signe. Être passé par ce lieu fonctionne comme un indicateur informel de singularité. Les éditeurs, les journalistes et les prescripteurs du secteur relisent rétrospectivement l’atelier comme le foyer d’un renouvellement esthétique.

Ce phénomène peut être appelé un effet d’éclairage. Ce n’est pas parce que Nawak se serait pensé dès le départ comme un lieu majeur qu’il le devient. C’est parce que plusieurs auteurs reconnus y sont passés que le lieu est ensuite requalifié comme important. La réussite des œuvres éclaire le lieu en retour.

Berceau ou révélateur ?

La question posée par Nawak est donc moins simple qu’il n’y paraît. A-t-il été le berceau de la Nouvelle Bande dessinée ? Oui, si l’on entend par là un espace où plusieurs auteurs majeurs ont travaillé, échangé et développé des œuvres importantes. Non, si l’on imagine un lieu fondateur, organisé autour d’un projet esthétique commun.

Nawak a surtout été un révélateur. Il a concentré, à un moment donné, des trajectoires qui participaient déjà à une transformation plus large du secteur. Il a permis à des auteurs situés à la marge des circuits dominants de se côtoyer, de se renforcer et, progressivement, d’être identifiés comme appartenant à une même génération.

Ce processus montre que les industries culturelles ne se transforment pas seulement par de grandes décisions éditoriales, des politiques publiques ou des innovations techniques. Elles changent aussi par des configurations locales, fragiles et contingentes : un local disponible, un loyer à partager, quelques auteurs qui se connaissent, des conversations quotidiennes, des œuvres qui circulent.

Une reconfiguration du secteur

L’histoire de Nawak éclaire ainsi un mécanisme plus général dans les industries culturelles et créatives. Des lieux modestes, informels, peu institutionnalisés, peuvent acquérir une importance considérable lorsqu’ils se trouvent associés à des trajectoires créatives reconnues.

Dans le cas de la bande dessinée, cette dynamique accompagne une transformation profonde : montée en légitimité du roman graphique, reconnaissance de récits autobiographiques, diversification des formats, déplacement des frontières entre bande dessinée populaire, littérature et art contemporain.

Les auteurs passés par Nawak ont contribué à rendre publiables des formes auparavant jugées périphériques. Ils ont participé à redéfinir ce qu’un éditeur pouvait accepter, ce qu’un festival pouvait consacrer, ce qu’un lecteur pouvait attendre de la bande dessinée.

L’ordinaire et le mythe

Ce que montre finalement l’histoire de Nawak, c’est le décalage entre la banalité initiale d’un lieu et la valeur symbolique qu’il peut acquérir après coup. Pour ses membres, l’atelier était d’abord un endroit où poser ses planches et travailler. Pour le secteur, il est devenu progressivement un repère, puis presque un mythe.

Cette transformation rappelle que les mondes de l’art ont besoin de récits pour comprendre leurs propres changements. Lorsqu’un secteur se reconfigure, il cherche des lieux, des noms, des moments pour donner forme à ce qui s’est passé. Nawak a rempli cette fonction.

L’atelier Nawak n’a pas été seulement un décor. Il n’a pas non plus été une cause unique. Il a été un espace d’agrégation, de visibilité et de relecture. Un lieu ordinaire devenu, par les trajectoires qu’il a réunies et les récits qui se sont ensuite attachés à lui, l’un des symboles d’une nouvelle manière de faire de la bande dessinée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

09.08.2026 à 09:36

Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA

Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges
À travers une série de projets de data centers, le Maroc cherche à prendre une longueur d’avance sur ses voisins dans le secteur du numérique.
Texte intégral (1321 mots)

L’ESSENTIEL

  • En avril 2026, plusieurs institutions publiques marocaines ont validé le lancement d’un projet de data center à Dakhla, dans le sud du pays, qui sera exclusivement alimenté par des énergies renouvelables.

  • Ce projet s’inscrit dans les nombreux efforts du Maroc pour s’imposer comme leader régional, voire continental, dans le secteur du numérique.

  • En investissant dans de telles infrastructures, le Royaume entend mieux maîtriser l’hébergement de ses données afin de servir ses intérêts économiques et ses ambitions géopolitiques.


À Nouaceur, en périphérie de Casablanca, un consortium emmené par le Sud-Coréen Naver Cloud, l’Américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) évalué à 1,2 milliard de dollars (1,04 milliard d’euros). Visant à terme 500 mégawatts de capacité, soit davantage que la puissance cumulée aujourd’hui installée dans les cinq premiers pays africains du secteur, le projet résume à lui seul le pari que fait le Maroc sur les infrastructures numériques.

Le pari marocain des data centers

Le pays ne domine pas encore le classement continental. Selon le rapport « Africa’s Digital Leap », publié par Heirs Technologies, l’Afrique comptait fin 2025 environ 211 data centers actifs, très concentrés, notamment en Afrique du Sud – avec 49 centres. Le Maroc, avec huit infrastructures recensées à Casablanca, occupe la cinquième place du classement continental en 2025, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, mais devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie.

Sur la prochaine génération de projets, le royaume joue sa place de leader régional. Le pari se double d’un second chantier à Dakhla, où les ministères de la transition énergétique et de la transition numérique ont validé en janvier 2026 un centre de données vert de 500 mégawatts. Ce centre sera alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire et adossé à l’institut Al Jazari, consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique en partenariat avec l’université de Dakhla. Le site Jeune Afrique évoquait en janvier jusqu’à quatre projets de cette nature pour une capacité combinée proche de deux gigawatts, à comparer au 0,500 gigawatt à peine que cumulent aujourd’hui les cinq pays africains les plus avancés du secteur.

Les fondements d’un leadership numérique régional

Cette ambition s’appuie sur des atouts géographiques dont peu de pays africains disposent. Le Maroc est le seul du continent à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et 2Africa. Ce dernier est porté par Meta, avec des temps de latence vers le sud de l’Europe inférieurs à 20 millisecondes. Cette proximité a pris une dimension réglementaire en 2023 lorsque Rabat a modifié sa loi 09-08 sur la protection des données personnelles pour la rapprocher du RGPD européen. Cela a permis à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger leurs données sans enfreindre leurs propres obligations.

Le marché existant reste pour l’instant concentré : Maroc Télécom, Inwi, Medasys et N+one se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence, tandis qu’Oracle multiplie ses implantations à Casablanca, qu’Orange Maroc s’associe à AWS et que Maroc Télécom a signé avec Google Cloud une convention de partenariat évalué à environ 3 milliards de dollars (soit 2,6 milliards d’euros).

Cette accélération n’efface pas certains enjeux. Le taux d’utilisation moyen des centres de données africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient, ce qui met en avant le défi du rythme d’absorption d’une telle capacité.

Des infrastructures au service de la souveraineté et d’une stratégie d’influence

Au-delà des chantiers eux-mêmes, le pari marocain ouvre des perspectives concrètes pour l’économie locale. Une part croissante des données africaines reste aujourd’hui hébergée hors du continent, privant les économies locales d’une partie de la valeur qu’elles génèrent. Rapatrier ce traitement à Casablanca ou à Dakhla permettrait de capter emplois qualifiés, recettes fiscales et savoir-faire technique sur place.

L’adossement systématique des nouveaux projets aux énergies renouvelables, à travers TAQA Morocco à Nouaceur ou l’éolien et le solaire à Dakhla, crée par ailleurs un effet d’entraînement sur la filière électrique nationale, déjà engagée dans la diversification de son mix énergétique. L’institut Al Jazari, en associant recherche en intelligence artificielle et formation universitaire, offre enfin une réponse directe au déficit de compétences cloud identifié par Heirs Technologies, et pourrait transformer une faiblesse en relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.

Les ambitions géopolitiques du Maroc s’appuient aussi sur une vision stratégique de long terme, en cohérence avec les rééquilibrages et le multilatéralisme ambiant. Le principal défi du Maroc est celui de la souveraineté et de la montée en performance. C’est aussi le défi du « trouver sa place » entre les grands acteurs-attracteurs américains et chinois. Une vision stratégique ne peut être déployée sans les efforts, sans la pugnacité, sans l’intelligence humaine. L’IA et la robotique n’ont pas encore remplacé la composante humaine dans la construction d’une stratégie à l’échelle continentale…

Cette vision stratégique du Maroc a su s’incarner par des hommes et des femmes capables d’anticiper les grands mouvements à la vitesse du progrès de l’IA et de la robotique. Une femme en particulier a choisi de consacrer son action au service de l’IA, de relever le défi de souveraineté au nom du Maroc et au nom du continent africain tout entier : il s’agit de la chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration, madame Amal El Fallah Seghrouchni, dont on trouvera le parcours détaillé sur ce lien. Elle porte aujourd’hui la stratégie data IA du Maroc, et notamment celle du déploiement stratégique des nouveaux data centers.

C’est sur cette convergence globale entre volontés de développement de l’innovation et esprit de compétition et de souveraineté exprimé par la jeunesse marocaine, que se construira l’IA africaine, primordiale à la stratégie marocaine.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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