LePartisan - 856 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 50 dernières parutions

06.06.2026 à 18:44

Au-delà des bouffées de chaleur, les femmes doivent s’inquiéter des effets de la ménopause sur leur cœur

Inés Pineda-Torra, Research group leader, Molecular endocrinologist and Professor in Cardiometabolic medicine, Andalusian Center for Molecular Biology and Regenerative Medicine (CABIMER)
À la périménopause, le risque de maladies cardiovasculaires augmente chez la femme. Quels rôles jouent le « bon » et le « mauvais » cholestérol ? Le traitement hormonal de la ménopause peut-il aider ?
Texte intégral (3534 mots)

Les maladies cardiovasculaires ne se conjuguent pas uniquement au masculin et leur risque augmente chez la femme à la périménopause. Quels rôles jouent le métabolisme des lipides et, notamment, le « bon » et le « mauvais » cholestérol ? Quelle place pour les statines ?Le traitement hormonal de la ménopause peut-il aider ? On fait le point.


À la périménopause et en postménopause, les femmes doivent faire face aux bouffées de chaleur, aux troubles du sommeil et aux changements de silhouette. Mais un autre changement, plus discret, peut survenir pendant cette période, et mérite tout autant l’attention : la santé du cœur.

Alors que le plus souvent les femmes s’inquiètent davantage des signes visibles caractéristiques du milieu de la vie, elles sont moins conscientes des changements cachés au niveau des lipides, des vaisseaux sanguins et de leur métabolisme, qui peuvent augmenter silencieusement le risque de survenue, dans le futur, de maladies cardiovasculaires, première cause de décès chez les femmes dans le monde.


À lire aussi : À la ménopause, savez-vous que le risque cardiovasculaire augmente ? L’activité physique peut aider


Les femmes en périménopause (à partir du moment où les règles commencent à devenir plus irrégulières jusqu’à un an après la disparition complète des menstruations) et en postménopause deviennent plus vulnérables aux maladies cardiovasculaires. La baisse du taux d’œstrogènes entraîne une évolution défavorable des lipides, de la répartition des graisses dans le corps, de la pression artérielle, du contrôle de la glycémie et de l’inflammation.

Ce cocktail néfaste impose une charge supplémentaire au cœur et aux artères. À partir de la fin des années 50 et durant les années 60, le risque cardiovasculaire de nombreuses femmes s’est rapproché – et, dans certaines situations, a même dépassé – celui des hommes du même âge, bien que le profil et le moment d’apparition de la maladie diffèrent entre les hommes et les femmes.

« Bon » et « mauvais » cholestérol, triglycérides… comprendre le métabolisme lipidique

On appelle « métabolisme lipidique » la manière dont notre organisme gère les graisses : depuis leur absorption à partir des aliments jusqu’à leur circulation dans le sang, leur stockage et leur utilisation pour fournir l’énergie dont nos organes et nos cellules ont besoin.

Comme les graisses ne se dissolvent pas dans l’eau, l’organisme les conditionne en de minuscules particules circulant dans notre sang, appelées lipoprotéines.

Les particules de LDL (« low density lipoproteins » ou lipoprotéines de faible densité, nldr) transportent le cholestérol vers les tissus. Quand il y a trop de particules LDL, sachant que ces particules sont petites et denses, elles peuvent plus facilement pénétrer dans les parois des artères et contribuer à la formation de plaques.

Les particules de HDL (« high density lipoproteins » ou lipoprotéines de haute densité, nldr), elles, conduisent le cholestérol depuis les tissus et parois des artères vers le foie pour qu’il soit éliminé. C’est pourquoi on appelle souvent le HDL-cholestéol le « bon » cholestérol. Cependant, la qualité et la fonction de ces particules importent autant que leur quantité.

Quels changements s’opèrent à la périménopause puis en postménopause ?

Les œstrogènes exercent d’importants effets protecteurs sur le système cardiovasculaire : elles contribuent à maintenir un faible taux de LDL-cholestérol (surnommé le « mauvais cholestérol »), favorisent un taux de HDL-cholestérol (le « bon cholestérol ») bénéfique pour la santé, améliorent le relâchement des vaisseaux sanguins et modulent l’inflammation.

Au moment de la transition que représente la ménopause, la production d’œstrogènes par les ovaires diminue fortement. Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, cette situation est souvent associée à une modification rapide de plusieurs voies métaboliques, plutôt qu’à un processus de vieillissement lent et progressif.

De vastes études montrent qu’après la ménopause, les femmes présentent des taux plus élevés de cholestérol total et de LDL-cholestérol, tandis que les particules de HDL qui deviennent prédominantes durant cette période sont plus petites et moins efficaces pour éliminer le cholestérol des artères.

Les triglycérides, un type de graisse qui circule dans notre sang et qui constitue l’une des principales réserves d’énergie de notre organisme, augmentent également après la ménopause. Cette combinaison de graisses crée ce que l’on appelle un profil plus « athérogène », c’est-à-dire favorisant la formation de plaques d’athérosclérose.

Lorsque ces graisses sont présentes en trop grande quantité dans le sang, elles peuvent s’accumuler dans les artères au fil du temps, contribuant ainsi à la formation de plaques de graisse susceptibles de rétrécir progressivement le passage du sang. À terme, ces artères peuvent se rompre et provoquer la formation d’un caillot, ce qui augmente le risque de maladies du cœur et d’accident vasculaire cérébral.

Par ailleurs, les femmes sont plus susceptibles de développer d’autres facteurs de risque cardiovasculaire :

  • Une prise de poids, notamment au niveau de l’abdomen

  • Une hypertension artérielle

  • Une résistance à l’insuline.

Tous ces facteurs augmentent encore davantage le risque cardiovasculaire.

Des études récentes sur les métabolites circulant dans le sang (ce type d’études participent d’un domaine de la recherche appelé métabolomique, ndlr) confirment que plus de la moitié des changements métaboliques liés à la ménopause concernent des molécules lipidiques, ce qui établit un lien étroit entre cette transition hormonale et le risque cardiovasculaire.

Quelle comparaison entre les risques des femmes et ceux des hommes ?

Avant la ménopause, les femmes présentent généralement un risque plus faible de crise cardiaque et d’AVC que les hommes, en partie grâce à des taux d’œstrogènes plus élevés et à un profil lipidique globalement plus favorable.

Des données issues de vastes cohortes montrent que les femmes en préménopause présentent un taux de cholestérol total et de LDL-cholestérol plus bas que les hommes du même âge, ainsi qu’une tension artérielle légèrement plus basse et un meilleur contrôle de leur glycémie.

Après la ménopause, cet avantage s’amenuise, voire disparaît.

Dans une étude à très grande échelle menée auprès de la population britannique, les femmes ménopausées présentaient en réalité des taux de cholestérol total et de LDL-cholestérol plus élevés que les hommes du même âge, malgré des taux plus faibles d’autres facteurs de risque, tels que le tabagisme, l’hypertension artérielle et le diabète.

Sur le plan clinique, les femmes ont tendance à développer des maladies cardiovasculaires environ 7 à 10 ans plus tard que les hommes, mais leur risque augmente fortement après la ménopause et finit par s’aligner sur celui des hommes.

Les femmes sont également plus sujettes à certaines formes de maladies cardiaques, telles que l’insuffisance cardiaque à fraction d’éjection préservée (sur les examens d’imagerie médicale, le cœur semble pomper normalement, mais il est trop rigide pour se détendre et se remplir correctement entre deux battements) et l’angine microvasculaire une gêne thoracique causée par des problèmes au niveau des petits vaisseaux sanguins du cœur). Ces formes de maladies cardiaques ont longtemps été sous-diagnostiquées et peu étudiées.

Approches actuelles : changements de mode de vie et médicaments hypolipidémiants

Pour les femmes en périménopause et en postménopause, les recommandations insistent sur la nécessité de surveiller la tension artérielle, le taux de cholestérol ainsi que la glycémie, et d’intervenir rapidement en cas d’anomalies, car le risque peut augmenter rapidement pendant cette période.

Quel que soit le sexe, les principes fondamentaux de la prévention cardiovasculaire sont les mêmes:

  • Ne pas fumer
  • Privilégier une alimentation riche en aliments d'origine végétale et pauvre en acides gras trans
  • Pratiquer une activité physique régulière
  • Dormir suffisamment
  • Maîtriser son poids

Les statines restent le traitement de référence pour réduire le LDL-cholestérol et prévenir les accidents cardiovasculaires chez les personnes à risque accru. De vastes méta-analyses montrent des bénéfices évidents chez les femmes et les hommes en matière de prévention secondaire (après un événement cardiovasculaire tel qu’un AVC).

En prévention primaire (avant la survenue d’un événement cardiovasculaire), les données sur les bénéfices potentiels des statines sont moins solides chez les femmes que chez les hommes. Certaines analyses suggèrent même que la réduction du risque absolu pourrait être plus faible. Il s’agit toutefois d’un domaine de recherche toujours d’actualité.

Quoi qu’il en soit, les femmes qui répondent aux critères établis pour la prescription de statines sont toujours moins susceptibles que les hommes d’en recevoir ou de poursuivre leur traitement. Il s’agit là d’un écart majeur dans la mise en œuvre des traitements chez les femmes qui s’étend à d’autres classes de médicaments hypolipidémiants, comme nous le verrons ci-dessous.

Traitement hormonal de la ménopause (THM)

Pendant de nombreuses années, on a considéré que les œstrogènes étaient un traitement protecteur pour le cœur, mais les essais cliniques et leur analyse globale ont révélé une réalité plus complexe. Le traitement hormonal de la ménopause (THM) est principalement prescrit pour soulager les symptômes gênants de la ménopause : bouffées de chaleur, sueurs nocturnes et symptômes vaginaux. Il contribue également à prévenir la perte osseuse et les fractures. Ce n’est pas un médicament de prévention cardiaque, mais son lien avec le risque cardiovasculaire est important pour toute femme qui envisage de le prendre.

Notre compréhension de la THM et de son impact sur le cœur a considérablement évolué au cours des deux dernières décennies. Les premiers essais à grande échelle avaient suscité des inquiétudes, mais ils portaient principalement sur des femmes ayant commencé un traitement hormonal à 60 ans, bien après la ménopause, avec des formulations plus anciennes.

Quand les données ont été analysées à nouveau en fonction de l’âge au moment du début du traitement, et que des études plus récentes se sont concentrées sur des femmes plus proches de la ménopause, un tableau plus rassurant est apparu : pour les femmes en bonne santé qui commencent un THM avant 60 ans ou dans les 10 ans suivant leurs dernières règles, les risques cardiovasculaires semblent faibles.

Par ailleurs, certaines études suggèrent des bienfaits cardiométaboliques potentiels du THM. Mais les données concernant les bénéfices cliniques concrets, comme une diminution du nombre de crises cardiaques ou une baisse de la mortalité, restent peu concluantes. Le traitement hormonal substitutif n’est donc pas recommandé comme stratégie de prévention cardiovasculaire.

Le moment choisi pour prendre le THM et la formulation sont importants :

Le THM moderne utilise de l’œstradiol à faible dose, de préférence par voie cutanée (patchs ou crèmes) plutôt que par voie orale, car l’œstrogène transdermique contourne le foie et évite l’augmentation des facteurs de coagulation associée aux préparations orales. Le fait de commencer un traitement hormonal aux alentours de la ménopause est très différent de le faire à la fin de la soixantaine ou à 70 ans, lorsque le risque cardiovasculaire de base est déjà plus élevé.

THM: Les recommandations actuelles des associations spécialisées dans la ménopause en Amérique du Nord et en Europe préconisent une approche personnalisée

  • Recourir à la dose efficace la plus faible possible
  • Réévaluer régulièrement les risques
  • Prendre les décisions en concertation avec un professionnel de santé qui maîtrise à la fois les symptômes de la ménopause de la patiente et son profil cardiovasculaire

Fin 2025, aux États-Unis, la US Food and Drug Administration (FDA, l’équivalent de l’Agence du médicament en France, ndlr) a commencé à supprimer les avertissements généraux qui établissaient un lien entre le traitement hormonal substitutif (THM) et le risque de maladies cardiovasculaires, de cancer du sein et de démence de manière systématique. La FDA a ainsi considéré que ces mentions anciennes induisaient en erreur lorsqu’elles s’appliquaient à des femmes en bonne santé dans la cinquantaine (ce changement réglementaire est intervenu après la collecte des sources primaires pour cet article).

L’avertissement le plus important qui subsiste concerne le risque de cancer de l’endomètre associé à un traitement à base d’œstrogènes seuls chez les femmes qui ont encore un utérus, ce qui souligne l’importance d’utiliser un progestatif adéquat en association avec les œstrogènes dans ces cas.

Nouvelles thérapies cardiométaboliques

Plusieurs nouvelles classes de médicaments offrent des outils supplémentaires prometteurs, en particulier pour les femmes souffrant d’obésité, de diabète ou avec un taux de cholestérol très élevé.

Les analogues du glucagon-like peptide-1 (analogues du GLP-1), tels que le sémaglutide, ont d’abord été développés pour le traitement du diabète, mais sont désormais également utilisés dans le traitement de l’obésité. Une vaste analyse d’essais cliniques révèle que les analogues du GLP-1 réduisent la tension artérielle et diminuent le risque d’infarctus du myocarde, sans effet notable sur les accidents vasculaires cérébraux.

(Il s’agit de médicaments injectables parmi lesquels Ozempic et Wegovy (sémaglutide) et Mounjaro (tirzépatide) sont les noms les plus connus, ndlr).

L’essai SELECT, qui a fait date, a montré que l’administration hebdomadaire de sémaglutide (à 2,4 mg) réduisait d’environ 20 % les événements cardiovasculaires majeurs chez les personnes obèses souffrant de maladies cardiovasculaires existantes mais ne présentant pas de diabète, une avancée qui modifie déjà les recommandations cliniques.


À lire aussi : Nouveaux médicaments antiobésité : l’arrêt des injections entraîne une reprise de poids beaucoup plus rapide que prévu


Chez les personnes dont le taux de LDL-cholestérol reste élevé malgré la prise de statines à la dose maximale tolérée, les molécules ciblant la PCSK9 (anticorps monoclonaux) peuvent réduire ce taux d’environ 50 à 60 % et se sont révélées efficaces pour diminuer davantage les événements cardiovasculaires.

Des analyses récentes qui tiennent compte des différences entre les sexes indiquent que ces médicaments permettent aux femmes et aux hommes d’obtenir des réductions de LDL-cholestérol similaires et des bénéfices cardiovasculaires équivalents.

Malheureusement, comme c’est le cas pour les statines, en pratique, les femmes ont moins de chance que les hommes de se voir prescrire ces médicaments, ce qui met en évidence un écart persistant dans la prescription des différentes classes de médicaments hypolipidémiants, un problème qui mérite une attention urgente.

Quelle direction prend la recherche ?

La tendance suit une approche plus personnalisée.

Les priorités actuelles visent notamment à mieux comprendre comment les modifications des lipides et des métabolites liées à la ménopause se traduisent par la formation de plaques, et à identifier les femmes les plus à risque afin de personnaliser davantage la prévention. Par ailleurs, une demande se fait jour pour davantage d’essais cliniques dont le design sera prévu pour répondre, dès le début de l’essai, à des questions spécifiques liées au sexe.

Pourront ainsi être instruites des questions autour de l’utilisation optimale des statines, des agonistes du GLP-1, des inhibiteurs de la PCSK9 et de l’hormonothérapie substitutive (HTS) aux différents stades de la ménopause. En particulier, pourront être menés de vastes essais contrôlés randomisés suffisamment puissants pour détecter des différences dans les événements cliniques (crises cardiaques, AVC, décès) qui permettront de déterminer si les signaux prometteurs, mais non concluants, pour protéger la santé cardiovasculaire observés dans certaines études, qui utilisent des marqueurs de substitution comme critères d’évaluation, et dans les études observationnelles se traduisent par des preuves solides susceptibles de modifier les recommandations.

Pour l’instant, le message essentiel à délivrer aux femmes est le suivant :

les maladies cardiovasculaires ne sont pas « l’apanage des hommes » ; et la périménopause ainsi que la période postménopause sont des moments cruciaux pour évaluer vos facteurs de risque, adapter votre mode de vie et votre alimentation et, le cas échéant et sur recommandation de votre médecin spécialiste, recourir à des traitements fondés sur des données scientifiques afin de protéger votre cœur et vos vaisseaux sanguins sur le long terme.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Inés Pineda-Torra est membre de The Endocrine Society and is funded by the following organistations: Instituto Carlos III- (grant PMPTA23/00023), Ministerio de Ciencia e Innovación-Agencia Estatal de Investigación-PROYECTOS DE COLABORACION PUBLICO-PRIVADA 2021-2023-(grant CPP2022-010039), Ministerio de Ciencia e Innovación – Agencia Estatal de Investigación -PROYECTOS DE GENERACIÓN DE CONOCIMIENTO-2021-(grant PID2021-126077OB-I00), Axa Research Fund (Axa Chair 2023).

06.06.2026 à 15:39

Investissement à impact : quand la mesure façonne ce qui compte

Emmanuelle Dubocage, Full Professor, EM Lyon Business School
Ramzi Benkraiem, Full Professor of Accounting and Finance, Audencia
De quel impact parle-t-on quand on évoque les investissements à impact ? Et, questions subsidiaires : qui le mesure et comment ?
Texte intégral (1811 mots)

L’investissement à impact apparaît comme un outil prisé des adeptes de la finance durable. En témoigne l’engouement rencontré par les produits proposés. Mais de quel impact parle-t-on vraiment ? Qui décide qu’un impact est intéressant ou non ? Certaines formes d’impact sont-elles privilégiées à d’autres ?


Alors que l’Union européenne revoit ses règles en matière de finance durable afin de simplifier le cadre réglementaire et d’arbitrer entre exigences de conformité et complexité administrative, une question s’impose : comment distinguer les démarches réellement transformatrices des simples effets d’affichage ?

L’investissement à impact, qui promet de financer des projets à impact social ou environnemental mesurable, porte une ambition forte. Mais il ne pourra réaliser sa promesse transformative que s’il reconfigure ses instruments, sa gouvernance et ses cadres d’évaluation afin de favoriser une transition juste, solidaire et démocratique.

Une manière inédite d’investir…

Les confusions entre investissement à impact, approches ESG (pour environnement, social, gouvernance) et investissement socialement responsable sont fréquentes. Avec l’investissement à impact, il ne s’agit pas seulement d’éviter de financer certains secteurs ou d’intégrer a posteriori des critères extrafinanciers aux investissements classiques. La démarche est ici plus ambitieuse, puisqu’il s’agit d’investir pour produire un effet positif sur l’environnement et la société, et être capable de le démontrer.

Concrètement, cela peut passer par le financement d’une entreprise comme Greenway, qui produit et commercialise des fourneaux économes en combustible, à prix abordable, destinés à une clientèle rurale dans le sud de l’Inde. Ou d’une entreprise comme SunFunder, qui vise à impulser une transformation énergétique mondiale pour garantir un accès universel à l’énergie et réduire les impacts environnementaux liés à sa production et à sa distribution, contribuant ainsi à limiter le changement climatique.

Au cœur du modèle

Dans toutes ces entreprises financées par l’investissement à impact, l’impact n’est pas un effet secondaire, comme c’est souvent le cas dans les approches ESG : il est au cœur du modèle.


À lire aussi : Effectuer des investissements responsables, ce n’est pas renoncer à leur rentabilité


Ce positionnement explique l’attrait croissant du secteur, tant du côté des investisseurs que des entrepreneurs qui cherchent à concilier activité économique et utilité sociale. Cet engouement se traduit par une montée en puissance rapide du marché : selon le Global Impact Investing Network (GIIN), les actifs à impact sous gestion ont augmenté à un taux de croissance annuel de 21 % au cours des six dernières années.

Des pratiques qui évoluent… mais non sans tensions

L’essor de l’investissement à impact s’accompagne de transformations visibles. De nouveaux instruments financiers apparaissent, certains mécanismes de rémunération des investisseurs sont liés à l’atteinte d’objectifs d’impact. Lorsque l’investissement à impact social et environnemental est opéré par le capital-risque, les investisseurs accompagnent les équipes, participent aux décisions stratégiques pour créer de la valeur actionnariale. Cela peut être pour le meilleur, mais aussi pour le pire.

Dans certains cas, cela permet de préserver la mission initiale des projets, y compris au moment de la sortie des investisseurs. Dans d’autres cas, au contraire, les capital-risqueurs d’impact participent à une dérive de la mission d’impact (mission drift) des entreprises de leur portefeuille en donnant la priorité à la performance financière au détriment de la performance extrafinancière.

Mesurer l’impact n’est pas neutre

L’exigence de preuve d’impact impose de comparer, standardiser, objectiver. Cette logique n’est pas sans effet sur la nature des projets financés. Tout repose, ou presque, sur la capacité à mesurer l’impact. Sans indicateur, pas de sélection, pas de suivi, pas de crédibilité. C’est le rôle des fameux Key Performance Indicators (KPI), tels que les tonnes d’émissions de CO2 évitées, le nombre d’emplois créés.

C’est là que les choses se compliquent : ces indicateurs ne sont pas de simples outils techniques. Loin d’être neutres, ils orientent les décisions. Ce qui est mesuré devient visible, comparable, donc finançable. À l’inverse, ce qui se mesure difficilement – transformations sociales de long terme, effets indirects, dynamiques collectives – risque de ne pas être financé alors même que l’impact est réel.

Une dimension performative

Dans les faits, cela peut favoriser certains types de projets. Une innovation technologique liée au climat, dont les effets sont quantifiables, aura souvent plus de facilité à attirer des financements qu’une initiative de cohésion sociale, plus difficile à objectiver. Autrement dit, mesurer l’impact ne sert pas seulement à l’évaluer. Cela contribue aussi à définir ce qui compte.

En ce sens, les dispositifs de mesure ont une dimension performative : ils ne se contentent pas de refléter la réalité, ils contribuent à la façonner, en rendant certains effets visibles, comparables et finançables, et en reléguant d’autres à la marge. Dès lors, la question de la mesure devient indissociable de celle du pouvoir : définir les indicateurs, fixer les seuils et valider les résultats revient à cadrer ce qui sera reconnu comme « impact » – et, in fine, ce qui sera financé. La mesure n’est donc pas seulement un enjeu technique, mais un enjeu de gouvernance. Elle organise la répartition du pouvoir entre investisseurs, entreprises et parties prenantes, en déterminant qui a la capacité de définir, d’interpréter et de valider l’impact.

Qui décide de ce qui compte ?

Derrière les outils de mesure se joue ainsi une question centrale : qui a le pouvoir de dire ce qui compte ? Les choix d’indicateurs, loin d’être neutres, traduisent des arbitrages implicites qui privilégient certaines formes d’impact – souvent les plus quantifiables – au détriment d’autres, moins aisément mesurables mais socialement déterminantes. Qui choisit les indicateurs ? Qui fixe les objectifs ? Qui valide les résultats en termes d’impact extrafinancier ?

La réponse n’est pas la même pour tous les fonds de capital-risque à impact. Certains privilégient la co-construction des indicateurs avec l’entreprise et un accompagnement sur mesure, non standardisé et qualitatif. D’autres, poussés par une logique de conformité, s’appuient sur des catalogues de mesures standards qui conduisent les entreprises à « cocher des cases » avec plus ou moins de conviction.

Cette diversité des pratiques interroge et pose la question de la légitimité des critères retenus, mais aussi de leur pertinence. Sans prise en compte des contextes locaux, la mesure de l’impact risque de devenir un exercice standardisé, déconnecté des réalités qu’elle prétend saisir.

C’est pourquoi certains travaux plaident pour des formes de gouvernance plus ouvertes, intégrant davantage les parties prenantes – en particulier les bénéficiaires des entreprises en question – dans la définition et l’évaluation de l’impact.

Fnege Media, 2022.

Une promesse qui reste à concrétiser

L’investissement à impact a le grand mérite de faire bouger les lignes dans le monde de la finance ; il a installé l’idée que le capital pouvait être orienté vers autre chose que la seule rentabilité financière. Il soutient aussi l’émergence et le développement d’entreprises qui cherchent à répondre à des besoins sociaux ou environnementaux tout en restant économiquement viables.

Mais sa capacité à transformer en profondeur la finance reste incertaine. Entre exigences de rendement, impératifs de standardisation et contraintes de mesure, les arbitrages sont permanents.

Dans un contexte où la finance durable est en pleine structuration, notamment sous l’effet de la réglementation européenne, l’enjeu n’est plus seulement de développer l’investissement à impact. La question est de savoir s’il peut réellement transformer la finance pour en faire un acteur décisif face aux défis sociétaux et environnementaux.

La réponse dépendra, en pratique, de choix très concrets : la manière dont l’impact est défini, les outils utilisés pour le mesurer et les parties prenantes impliquées dans ces décisions. Autant d’éléments qui relèvent à la fois de la technique… et du politique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

06.06.2026 à 15:38

Du succès du vinyle au retour affirmé de la cassette : au-delà de l’effet nostalgie

Erwan Boutigny, Maître de Conférences en Sciences de Gestion et du Management, Université Le Havre Normandie
Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans
Au-delà de l’effet nostalgie, l’engouement pour les vinyles et les cassettes traduit une transformation de notre rapport aux objets, au temps et à la culture.
Texte intégral (2296 mots)
Quand la cassette devient icône pop ! Auteur, Fourni par l'auteur

Alors que le streaming domine désormais près de 70 % de la consommation musicale mondiale, le vinyle, que l’on croyait relégué au passé par le CD puis par le numérique, poursuit sa croissance. Quant à la cassette audio, elle opère un retour en force. Au-delà de l’incontournable « effet nostalgie », ce succès révèle une transformation plus profonde de notre rapport à la culture.


En France, le vinyle est l’un des piliers de la consommation physique. Selon le bilan 2025 du Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), les ventes de vinyles ont atteint près de 6 millions d’unités contre 8 millions pour le CD. Le rapport du Snep précise qu’avec une croissance de près de 15 % en 2025, le chiffre d’affaires du vinyle atteint 113 millions d’euros, dépassant ainsi de 23 millions celui du CD.


À lire aussi : La nostalgie, un puissant levier du marketing


Loin d’être un simple vestige du passé, le vinyle est au cœur d’une renaissance matérielle, célébrant en 2025 selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique (Ifpi) sa dix-neuvième année de croissance ininterrompue. Pour les « superfans », le vinyle constitue un objet de dévotion qui offre une texture tangible à leur passion. Le vinyle est un objet-signifiant, doté d’une présence physique, d’une esthétique et d’une valeur symbolique.

Là où le streaming instaure une relation d’usage plus que de propriété, le vinyle incarne une forme de reprise de contrôle sur ses choix culturels, comme une forme de résistance aux logiques de prescription algorithmique qui façonnent aujourd’hui l’accès à la musique.

Le vinyle constitue désormais le moteur d’une économie de la tangibilité. Au-delà des volumes, c’est la signification de l’acte d’achat qui évolue. Acquérir un vinyle est une démarche engagée faisant écho à un mouvement de « décélération ». En effet, le vinyle impose un rythme et une gestuelle attentive. Si le streaming favorise la fluidité et la dispersion, le vinyle réintroduit de la contrainte. En écho aux travaux sur la « résonance » du sociologue Hartmut Rosa, cette contrainte rend possible une relation plus intense au monde.

En outre, l’écoute devient une expérience quasi cérémonielle portée par un public de plus en plus jeune : 41 % des acheteurs de vinyles ont moins de 35 ans. Cette quête d’une écoute ritualisée dépasse d’ailleurs le cadre intime du salon. Elle s’incarne aujourd’hui dans l’espace public avec l’émergence de « bars audiophiles ». Inspirés des jazz kissa japonais, ces lieux hybrides érigent l'écoute en expérience collective, invitant à savourer le son sur des systèmes de haute fidélité tout en ralentissant le rythme urbain.

Technostalgie et culture populaire

Si le vinyle renvoie à une forme de légitimité culturelle et d’expertise, la cassette audio occupe un tout autre registre. Plus fragile et a priori moins noble, elle s’inscrit dans une esthétique de l’imperfection. Son retour s’explique en grande partie par ce que les chercheurs Pinch et Reinecke qualifient de « technostalgie ». Pour les auteurs, la technostalgie est plus qu’un simple retour vers un passé idéalisé : elle constitue une tentative de médiation entre le passé et le présent afin d’atteindre une sonorité et une esthétique particulières. S’agissant de la cassette, le souffle de la bande, les variations de qualité sonore tout comme les manipulations mécaniques constituent des marqueurs d’authenticité.

Cette valorisation de l'imperfection n'est d'ailleurs pas propre à la cassette. Que ce soit avec un vinyle ou une cassette, écouter de la musique redevient un acte intentionnel, bien loin du recours au téléphone portable, devenu un objet polyvalent terriblement banal, où la musique n’est plus qu’un usage parmi d’autres.

À cela s’ajoute une quête de singularité sonore : les pratiques de production musicale s’appuient sur des outils numériques et des chaînes de traitement du son largement standardisées. Elles recourent notamment à la compression dynamique, un procédé qui réduit l’écart entre les sons les plus faibles et les plus forts afin de rendre la musique plus audible dans des environnements bruyants. Si cette technique répond à des contraintes d’écoute contemporaines, elle participe également à une certaine homogénéisation des sonorités. Les supports analogiques comme le vinyle ou la cassette réintroduisent au contraire des aspérités perçues comme autant de signes distinctifs, qu’il s’agisse des imperfections du support ou, dans le cas de certaines productions plus anciennes, d’une dynamique sonore davantage préservée.

La cassette bénéficie également de l’aura de la culture populaire. La série Stranger Things a notamment joué un rôle dans son retour en réactivant l’imaginaire des années 1980, faisant du walkman et de la cassette des objets quasi mythiques. Dans une scène culte de la saison 4, le personnage de Max Mayfield utilise un walkman pour écouter la chanson Running Up That Hill, de Kate Bush. La musique permet à Max de rester connectée à la réalité et d’échapper à l’emprise de Vecna. Cette valorisation de la cassette se retrouve également dans la saga les Gardiens de la Galaxie, où le personnage de Peter Quill (Star-Lord) conserve précieusement les mixtapes héritées de sa mère. Dans un univers pourtant futuriste, la cassette devient un lien intime avec le passé, structurant à la fois l’identité du personnage et la narration. Ces représentations participent à réenchanter des technologies paraissant obsolètes en les associant à des expériences émotionnelles fortes. Ces mises en scène fictionnelles agissent comme de puissants catalyseurs de désir. Elles rendent désirables le passé et ses objets pour des générations qui n’ont jamais connu cette époque.

Dans le prolongement de cette dynamique, des artistes majeurs de la pop contemporaine, à l’image de Taylor Swift ou Billie Eilish, participent à cette réappropriation en intégrant la cassette à leurs stratégies de diffusion. Plus surprenant, la cassette peut même précéder les autres formats : pour l’album Love for Sale, sorti en 2021, Lady Gaga a ainsi opté pour une sortie anticipée en cassette, un jour avant les autres supports. Loin d’être un simple support secondaire, la cassette peut ainsi être utilisée comme un objet à part entière dans les stratégies de mise sur le marché de la musique.

Plus largement, la cassette incarne une culture du « fait-main » sonore. Là où le vinyle relève d’une logique de distinction, la cassette s’inscrit davantage dans une culture d’appropriation et de personnalisation. Le film Juste une illusion, sorti en avril 2026, contribue lui aussi à renforcer l’intérêt pour ce support. Le long-métrage met en exergue la pratique de la mixtape, ancêtre direct de la playlist numérique. De manière plus générale, offrir une cassette dans les années 1980 et 1990 était un langage en soi, une manière de composer une identité musicale singulière et d'inscrire une valeur affective sur le ruban magnétique. La cassette réactive également un imaginaire culturel solidement ancré dans des scènes devenues culte, comme celle du slow de la Boum.

Des objets, du temps et de la valeur

La mutation la plus marquante concerne sans doute le statut même du support musical. Dans un environnement où la musique est accessible de manière quasiment illimitée et parfois perçue comme gratuite, les vinyles sont des objets que l’on souhaite posséder, exposer et collectionner. Le vinyle est d’ailleurs désormais conçu comme un produit premium.

On assiste ainsi à une multiplication d’éditions limitées avec une esthétique soignée. Cette logique s’accompagne d’une forme de spéculation. En effet, certaines éditions rares prennent de la valeur. Sur le marché secondaire, le vinyle constitue alors un actif dont la valeur repose autant sur sa rareté que sur sa charge symbolique. Cette valorisation de l’objet physique est d’autant plus forte à une époque où la musique générée par intelligence artificielle commence à saturer les plateformes de streaming. Face à cette prolifération de morceaux virtuels et désincarnés, le vinyle s’impose comme une preuve d’authenticité.

Enfin, le retour du vinyle et de la cassette s’inscrit dans une critique de notre modèle technologique soumis à une forme d’obsolescence programmée. Les appareils analogiques se caractérisent par leur longévité et leur réparabilité. Bien entretenue, une platine des années 1970 peut encore fonctionner et susciter des convoitises. Un véritable écosystème se développe d’ailleurs autour de l’entretien et de la restauration des platines.

Cette dynamique contribue à réhabiliter une culture de l’objet durable. Si certains y voient également une sensibilité accrue aux enjeux environnementaux, cette dimension ne saurait à elle seule expliquer le succès du vinyle et de la cassette. Davantage qu’une démarche purement verte, la collection de disques s’apparente parfois à un fétichisme matériel ou à une stratégie d’affichage social, à l’image d’une belle bibliothèque de salon servant de vitrine culturelle.

Cette quête de distinction et d’authenticité matérielle peut alors parfaitement coexister avec des modes de vie très carbonés. Les acteurs du marché ne s'y sont pas trompés. L’industrie a su intégrer les codes de cet affichage esthétique : le retour du vinyle et de la cassette s’accompagne ainsi de la croissance d’un marché dédié aux équipements neufs. Les nouvelles platines vinyles et lecteurs de cassettes combinent souvent esthétique rétro et technologies contemporaines. Typiquement, des fabricants, comme We Are Rewind ou FiiO, commercialisent de nouveaux walkmans constituant une alternative au marché en effervescence de la seconde main où un Sony TPS-L2 peut s’afficher à plus de 1 000 euros !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

3 / 50

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞