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07.06.2026 à 15:09

Les vers de terre sont-ils en déclin en France ? Et sont-ils menacés par les vers plats exotiques ?

Yvan Capowiez, Chercheur, Inrae
Mickaël Hedde, Directeur de recherche, Inrae
Qui sont vraiment les vers de terre ? Un ouvrage récemment publié par deux chercheurs de l’Inrae répond à plusieurs questions importantes sur ces minuscules auxiliaires des jardins.
Texte intégral (2416 mots)
Les études récentes plaident pour l’importance d’une évaluation intégrée et rigoureuse des dynamiques des populations de vers de terre (ici, un lombric européen), fondée sur des données historiques, des suivis standardisés et l’analyse des multiples facteurs. Fir0002/Wikimédia, CC BY-NC

Qui sont vraiment les vers de terre ? Presque invisibles mais essentiels, ils sont passés en un siècle et demi du statut de nuisibles à ceux d’alliés de l’agriculture durable. Que mangent-ils ? Sont-ils vraiment capables de creuser jusqu’à dix mètres sous terre ? Comment les identifier ? Autant de questions – et quelques autres – auxquelles répondent les chercheurs de l’Inrae Yvan Capowiez et Mickaël Hedde dans leur ouvrage publié aux éditions Quæ. Ci-dessous, nous reproduisons un extrait du chapitre 6 « Vers de terre : menacés et parfois menaçants ? », consacré à deux questions : les vers plats exotiques vont-ils décimer les vers de terre en France ? Et nos lombrics locaux sont-ils en déclin ?


Les vers plats exotiques vont-ils décimer les vers de terre en France ? Tout commence avec le commerce international des plantes. Des pots de fleurs, des mottes de terre, des plants exotiques traversent les océans et, avec eux, des passagers clandestins.

Les vers plats terrestres, des prédateurs à l’appétit féroce, souvent reconnaissables à leur tête en forme de marteau, représentés par Platydemus manokwari, un ver plat originaire de Nouvelle-Guinée ; les Bipalium, des vers plats asiatiques ; et Obama nungara, nous venant d’Argentine.


À lire aussi : Obama nungara, le ver venu d’Argentine qui envahit les jardins français


Un envahisseur capable de dissoudre les autres vers de terre

Ils ne creusent pas, ne retournent pas la terre, mais se glissent à la recherche d’une proie molle et vulnérable. Le ver plat ne chasse pas comme un prédateur ordinaire. Il ne mord pas, et ne poursuit pas sa proie à grande vitesse. Non, il opère à la manière d’un assassin silencieux, d’un tueur à l’arme chimique.

Lorsqu’il croise un ver de terre, il s’allonge sur lui et sécrète un mucus paralysant qui l’immobilise progressivement. Incapable de fuir, le ver de terre subit alors une attaque redoutable : le ver plat libère des enzymes digestives directement sur sa peau. Celles-ci ont le pouvoir de dissoudre les tissus. Petit à petit, le corps du ver de terre se liquéfie, transformé en une bouillie que le ver plat aspire lentement, ne laissant rien derrière lui.

Jusqu’à récemment, ces prédateurs exotiques restaient confinés aux climats tropicaux. Mais avec le réchauffement climatique et l’intensification des échanges commerciaux, ils se répandent aujourd’hui en Europe, en Amérique du Nord et ailleurs. C’est, assurément, un sujet à surveiller.

Un spécimen d’Obama nungara photographié dans un jardin en France. par Pierre Gros, CC BY, CC BY

Pour autant, gardons la tête froide. Depuis sa découverte en France, le dernier-né de ces envahisseurs (Obama nungara) a certes été trouvé dans de nombreux départements français, mais souvent dans des jardins de particuliers ou des parcs, c’est-à-dire des endroits où on a pu introduire des espèces végétales exotiques ou des espèces ayant côtoyé ces plantes exotiques dans les pépinières.


À lire aussi : Invasion dans nos jardins : nouvelles révélations sur le ver plat mangeur de vers de terre


De précédentes invasions à l’issue rassurante

En outre, s’ils consomment des vers de terre, les vers plats n’ont pas conduit, à notre connaissance, à des éradications locales. Ce type de sujets n’est pas neuf et a déjà défrayé la chronique par le passé dans d’autres pays, d’abord dans les années 1970 en Nouvelle-Zélande, puis dans les années 1990 en Irlande.

Chaque fois, ce fut la même dynamique, d’abord des papiers scientifiques alertant du problème, puis des articles de presse anxiogènes, et enfin, quelques années plus tard, un abandon du sujet, car le ver plat disparaissait de la région. N’oublions pas que la plupart des introductions, et c’est heureux, se traduisent par des échecs pour les organismes envahisseurs.

Pour ce qui est d’Obama nungara sur le territoire français, restons vigilants, mais ne tombons pas dans la paranoïa. Aujourd’hui, ce ver plat n’est, en l’état actuel des connaissances, présent dans aucun sol agricole en France.


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Déclin des insectes, des oiseaux… et les lombrics ?

Les vers de terre sont-ils en déclin ?

On sait aujourd’hui que de nombreux groupes d’animaux montrent des signes préoccupants de déclin. Les insectes, les oiseaux (en particulier, ceux ayant un régime alimentaire insectivore) et certains groupes d’amphibiens ou de chauves-souris sont fréquemment cités dans les études comme témoins d’un effondrement de la biodiversité.

Parmi les causes évoquées figurent en bonne place l’intensification agricole, l’usage massif de pesticides et la simplification des paysages. Il semble donc légitime de se demander si les vers de terre sont eux aussi victimes de ce déclin global de la biodiversité.

Pourtant, alors que leur rôle fonctionnel est bien établi, peu d’études se sont penchées sur les dynamiques de population à long terme de ces organismes, essentiellement faute de données historiques fiables. Contrairement aux oiseaux, il n’existe pas de réseau de suivi participatif ni de base de données d’observations remontant sur plusieurs décennies.

Comment savoir si les populations de vers de terre diminuent ?

Des initiatives de sciences participatives récentes ont vu le jour, comme l’Observatoire participatif des vers de terre (OPVT) ou l’initiative Bouché#2022 de l’Inrae. Néanmoins, ces initiatives, encore limitées, ne permettent pas d’améliorer le suivi et la cartographie des espèces rares, spécialistes de certains milieux écologiques, qui sont plus difficiles à capturer et à identifier par des non-spécialistes.

D’ailleurs, comment savoir si les populations de vers de terre diminuent ? Pour cela, plusieurs approches sont possibles, chacune avec ses forces et ses limites.

La plus directe consiste à comparer des données actuelles à des données anciennes, obtenues sur les mêmes sites. Ce type d’approche, dite rétrospective, s’appuie sur l’existence de sites suivis dans le temps où les méthodes d’échantillonnage ont été suffisamment bien décrites pour permettre une comparaison. C’est rare, mais pas impossible.

Une alternative est de mettre en place dès aujourd’hui des observatoires à long terme, intégrant les vers de terre dans les protocoles de suivi. Ce sont ces dispositifs, actuellement peu nombreux, qui permettront demain de répondre avec certitude à la question : les populations de vers de terre déclinent-elles vraiment ?

Le besoin d’approches plus rigoureuses

À ce jour, seules deux études, menées au Royaume-Uni, ont tenté d’estimer les tendances à long terme des populations de vers de terre. Toutes deux concluent à un déclin, mais leurs approches posent question.

  • La première, en comparant la biomasse actuelle de vers de terre dans une parcelle de grande culture à celle estimée dans la même parcelle lorsqu’elle était une prairie, il y a cent soixante-dix ans, conclut à une chute de 80 % de la biomasse des vers. Ce chiffre impressionne, mais il est peu informatif scientifiquement, tant le changement d’usage du sol est drastique.

  • La seconde étude, plus récente, utilise des données indirectes issues d’un réseau de surveillance de la faune du sol. Elle rapporte une diminution de 30 à 40 % de l’abondance des vers de terre en vingt-cinq ans, mais avec des baisses plus marquées dans les milieux forestiers que dans les zones agricoles ! Curieusement, les prairies y apparaissent plus impactées que les grandes cultures.

Ces résultats ont, en outre, été critiqués par de nombreux chercheurs pour certaines incohérences méthodologiques et quelques erreurs factuelles, notamment des valeurs d’abondance peu crédibles dépassant parfois les 1 000 individus par mètre carré, et ce, tant dans le passé que dans le présent.

*Les Vers de terre sortent de l’ombre, éditions Quæ, 2026. Editions Quae, Fourni par l'auteur

Face à ce flou, les travaux récents soulignent l’importance d’une approche plus rigoureuse pour estimer les trajectoires temporelles des populations lombriciennes. Il faut croiser les approches historiques, les observations de terrain standardisées, et prendre en compte de multiples facteurs influençant les populations : pratiques agricoles, climat, propriétés physico-chimiques du sol, mais aussi héritages biogéographiques.

Ce n’est qu’au prix de cette rigueur que nous pourrons véritablement déterminer si les vers de terre sont eux aussi menacés.

The Conversation

Mickaël Hedde a reçu des financements de l'ANR, l'ADEME, l'OFB, l'union européenne (Horizon Europe).

Yvan Capowiez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.06.2026 à 15:09

Peut-on vraiment conserver les haies en simplifiant leur arrachage ?

Philippe Clergeau, Professeur émérite en écologie urbaine, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Ces dernières années, différents plans gouvernementaux ont enfin permis de financer la restauration des haies, mais la circulaire du 24 mars 2026 relative au régime unique de la haie semble les remettre en cause.
Texte intégral (3851 mots)

Dans nos villes comme dans nos campagnes, les haies prodiguent de nombreux bénéfices tant environnementaux que territoriaux. Ces dernières années, différents plans gouvernementaux ont enfin permis de financer leur restauration, mais la circulaire du 24 mars 2026 relative au régime unique de la haie semble les remettre en cause.


C’est une situation pour le moins paradoxale : alors que diverses aides financières tâchent depuis plusieurs années d’inciter à la plantation de haie, les autorités françaises viennent d’en faciliter grandement la destruction. Cette nouvelle donne a de quoi inquiéter alors que la France perd déjà quelques 20 000 km de haie par an et que les nombreux bénéfices écologiques de ces plantations ne sont plus à prouver.

Mais pour comprendre ce qui se joue actuellement, commençons par voir ce qu’est une haie.

Haie des villes et haie des champs

La haie est par définition une suite linéaire de végétaux initialement créée ou conservée pour limiter une parcelle ou une propriété. La plupart du temps, une haie c’est un alignement plus ou moins boisé qui comprend d’abord une strate herbacée faite de graminées, de fleurs sauvages, ensuite une strate arbustive qui comprend buissons et arbustes, comme l’aubépine ou le noisetier, et enfin une strate arborescente composée d’arbres.

Les différentes strates d’une haie. Man vyi, CC BY

Cependant, certaines haies sont uniquement des ronciers taillés, comme on peut l’observer en bordure de champs en Normandie ou en Vendée, ou bien des plantations monospécifiques, par exemple le laurier-cerise ou le thuya dans les zones pavillonnaires, ou encore de vrais boisements linéaires faits de chênes ou de frênes.

Raulbot/Lecheminlu
Haies de thuya à gauche, et de laurier-cerise à droite. Wikicommons, CC BY

Des haies qu’on entretient

Dans le passé, et encore aujourd’hui dans de nombreuses contrées, les haies sont entretenues. A minima, elles sont taillées pour éviter qu’elles ne s’épaississent trop et débordent sur la parcelle. Au maximum, un nettoyage complet du talus, souvent par le feu ou les herbicides, et des coupes fortes des arbres sont effectuées sur des cycles de quelques années, généralement tous les neuf ans, durée d’un bail.

Traditionnellement, les arbres sont alors complètement émondés en supprimant toutes les branches et on laisse alors le tronc nu et une branche pointant vers le haut, le « tire-sève ». Les branches coupées servaient alors à faire des fagots ou, avec le feuillage, du fourrage pour le bétail. On parle de « ragosses » ou de « trognes » selon les régions.

Trognes de bouleaux et bergers, par Vincent van Gogh (1885)
Trognes de bouleaux et bergers (1885), par Vincent Van Gogh. Stedelijk Museum Amsterdam, CC BY

Les haies forment le paysage de bocage, typique de nombreuses régions, notamment dans le grand ouest de la France. Il s’agit d’une mosaïque de parcelles bordées de haies plus ou moins arborées.

Ces haies qui accueillent de nombreux végétaux, spontanées ou non, sont à l’origine des « haies champêtres » que les paysagistes tentent de recréer en milieu urbain en opposition aux haies monospécifiques qui forment de vrais murs végétaux, voire aux haies d’entrelacs (en branchages d’osier plessés, par exemple).

Les rôles des haies

Que ce soit en ville ou à la campagne, en zone naturelle ou cultivée, les haies jouent une multitude de rôles. Leur première fonction est clairement celle de clôture. En ville, on parle de « haies défensives ». Dans la campagne, ces limites évitent aux animaux d’élevage de sortir de l’enclos et de pénétrer dans les cultures.

Les haies fournissent également divers biens aux populations, que ce soit pour du bois de chauffage, d’outillage ou de menuiserie, mais aussi pour l’alimentation du bétail avec les parties émondées ou la production de fruits d’arbres spontanés (châtaignes ou merises, par exemple) ou bien plantés (par exemple, les noisettes en Corse ou les poires en Ille-et-Vilaine). On en extrait également des perches et des piquets de clôture à partir de cépées de châtaignier, et parfois des plantes médicinales.

Les haies fixent également le sol et limitent l’érosion et les inondations en aval en retenant l’eau. En s’opposant au ruissellement, elles favorisent également l’infiltration d’eau et l’alimentation des nappes phréatiques.

Outre leur rôle évident d’absorption de CO₂, les haies ont un rôle maintenant démontré dans la microclimatologie des territoires. Elles offrent une protection contre les vents avec un effet brise-vent connu depuis fort longtemps pour le bétail et les cultures, et elles amortissent les variations de température et de gestion culturale entre les parcelles. La haie montre donc un rôle environnemental puissant aussi bien très localement qu’à une échelle plus globale.

Une haie brise-vent protège une pâture (foin) de vents dominants qui pourraient la coucher
Une haie brise-vent protège une pâture (foin) de vents dominants qui pourraient la coucher. Jwaller, CC BY

Enfin, les haies offrent des habitats à de très nombreuses espèces animales et végétales, souvent typiques des buissons et des bosquets, comme les mésanges, les campagnols ou le chèvrefeuille. L’absence de bois ou de forêt dans un territoire peut être ainsi partiellement compensée par un réseau de haies qui va accueillir une faune et une flore spontanée.

Les haies permettent également aux espèces de circuler entre plusieurs bosquets en faisant la liaison : ce sont des corridors écologiques. Les haies permettent ainsi la dispersion de nombreuses espèces au sein d’un territoire et le maintien de populations animales dans des habitats plus ou moins isolés.

La haie est donc un écosystème à part entière qui bénéficie à l’agriculture comme à la biodiversité locale. Car les haies sont un refuge et un habitat pour de nombreuses espèces bénéfiques au travail agricole : les prédateurs, comme les coléoptères carabes ou les oiseaux insectivores, ou bien des pollinisateurs, comme les bourdons.

Quelle protection pour les haies ?

Régulations climatiques, effets brise-vent, gestion de l’eau, protection des sols, absorption des polluants et préservation active de la biodiversité sont donc parmi les principaux services écosystémiques rendus par les haies.

Mais elles sont aussi, et peut-être surtout, l’expression d’une culture locale et d’une histoire sociale ancienne d’organisation d’un territoire. Elles témoignent des expériences et des pratiques des habitants, anciens et actuels, de leur attachement à leur milieu de vie, d’un patrimoine et de leurs souvenirs personnels et familiaux. Elles donnent accès à la mémoire des territoires et à leur transformation au cours des siècles passés.

Les haies du bocage traditionnel (ici du Cotentin, en France, vers 1945). Archives Normandie 1939-1945, CC BY

Jusqu’en 2015, pourtant, les haies ne bénéficiaient d’aucune mesure de protection ni de compensation, contrairement aux forêts avec le Code forestier ou au bois même urbain pouvant bénéficier du classement « Espace boisé » (articles L113-1 à L113-7 du Code l’urbanisme, NDLR).

La mécanisation agricole a ainsi pu entraîner sans difficulté majeure la destruction de plus de 40 000 kilomètres de haies en Bretagne par un remembrement soutenu dans les années 1960-1980 pour réunir de petites parcelles en une seule exploitation. Encore aujourd’hui, la France perd 20 000 km de haie par an.

Réville-aux-Bois (Meuse). Arrachage d’une haie entre deux champs de maïs, après le retournement d’une prairie
Réville-aux-Bois (Meuse). Arrachage d’une haie entre deux champs de maïs, après le retournement d’une prairie. DFerton, CC BY

Pourtant de très nombreux travaux de recherche notamment en agroforesterie et en agroécologie ont permis la compréhension argumentée de l’importance des haies et donc de leur conservation, sinon de leur recréation pour une structuration durable des paysages tant ruraux qu’urbains.

Depuis cinquante ans, les associations se sont multipliées pour en promouvoir les plantations, par exemple Réseau haies de France, Breizh bocage, Terre de Lien, Arbres et paysage 32, Agrof’Ile et bien d’autres.

Aujourd’hui, plusieurs aides financières existent pour accompagner la plantation et la gestion des haies en zone agricole. L’État a, par exemple, souhaité renforcer les objectifs du « plan Haie » du Plan de relance de 2020, en budgétant 110 millions d’euros en 2024 à un nouveau « Pacte en faveur de la haie » qui vise 50 000 km de nouvelles haies pour 2030.

Une dangereuse simplification administrative ?

Mais le gouvernement semble également vouloir faciliter l’arrachage des haies en publiant le 27 mars 2026 une instruction relative au « Guichet unique de la haie » (entrée en application le 1er juin, NDLR). Ce dernier réduit plus d’une dizaine de procédures possibles d’arrachage des haies à une seule.

Avant, selon le type de haie, il fallait interroger les règles de « bonnes conditions agricoles et environnementales » (BCAE de la Politique agricole commune, ou PAC), ou le Code de l’urbanisme, ou le Code de l’environnement, ou les arrêtés préfectoraux ou municipaux, etc. Une personne voulant arracher une haie devait donc potentiellement consulter la mairie, la direction départementale des territoires, l’Office français de la biodiversité (OFB), les zonages environnementaux, le réseau européen Natura 2000, etc.

Ce guichet unique advient dans le cadre des procédures de simplification administrative souhaitées par la profession agricole à la suite d’une proposition faite par Gabriel Attal, alors premier ministre, en janvier 2024, en plein mouvement agricole. Le gouvernement assure, aujourd’hui, que cette simplification n’aggravera pas l’arrachage des haies et permettra de présenter plus facilement les réglementations en cours de protection. D’après lui, une réglementation mieux appliquée permettrait d’en faciliter le contrôle et il met en avant un mécanisme de compensation, toute haie détruite devant être remplacée par une nouvelle haie.

Ce nouveau guichet est pourtant loin de dissiper les inquiétudes. Il ne semble, d’abord, pas du tout propice à une préservation des haies existantes puisqu’il facilite les demandes d’arrachage. Ainsi, il est demandé une justification du projet, mais sans cadrer davantage ce qui est attendu. Comme le remarque le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), il n’est pas demandé notamment d’exposer l’absence de solution alternative satisfaisante.

Ce guichet unique semble également, dans son mécanisme promu de compensation, oublier une réalité : une nouvelle haie ne peut remplacer une vieille haie où un écosystème complexe s’est installé et joue une imposante panoplie de rôles environnementaux, comme nous l’avons souligné.

Non seulement le CNPN, mais aussi les 11 000 signataires de l’enquête publique ont ainsi tiré la sonnette d’alarme. Ils soulignent comment ce nouveau décret contredit toutes les opérations en cours et compromet la transition écologique de l’agriculture française.

Le collectif Réseau haies de France demande, lui, l’application de la démarche « Éviter, puis réduire, puis compenser » (loi d’août 2016 de reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, art. 2 et 69) alors que le nouveau décret pousse directement vers des compensations discutables. L’Association des maires de France (AMF) émet également de sérieuses réserves et demande a minima une consultation systématique des édiles.

Ce nouveau dispositif du guichet unique est d’autant plus inquiétant que les haies demeurent plus importantes que jamais. Elles restent un des outils les plus efficaces pour gérer les inondations et protéger concrètement les captages d’eau des pollutions de toutes sortes, pour accompagner la mise en place des pratiques agroécologiques et aussi pour introduire une présence de vie végétale et animale dans les milieux urbains et périurbains où l’espace est compté.

Sous contraintes notamment du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, la haie est un pilier indispensable à la durabilité des territoires.

The Conversation

Philippe Clergeau est membre de l'Académie d'agriculture de France et du Groupe sur l'Urbanisme Écologique

07.06.2026 à 15:08

Le régime présidentiel de Donald Trump et la théorie de l’exécutif unitaire

Jacob Maillet, Docteur en études anglophones, spécialité en civilisation américaine et politique des Etats-Unis, Université Paris Cité
La théorie de l’« exécutif unitaire », remise en avant par Donald Trump, renforce les prérogatives du président et relance le débat sur l’équilibre des pouvoirs.
Texte intégral (2534 mots)

La référence à la théorie de l’« exécutif unitaire » – une interprétation de la Constitution qui consiste à conférer au président des États-Unis un pouvoir très étendu – permet à Donald Trump de gouverner à sa guise, ou presque, notamment en prenant le contrôle des agences normalement indépendantes, de révoquer certains de leurs responsables ou encore d’exercer une influence accrue sur le ministère de la justice. En soi, la théorie n’est pas absurde ; mais entre les mains d’un homme tel que le locataire actuel de la Maison-Blanche, elle suscite les plus grandes craintes.


Depuis son retour à la Maison-Blanche, le 20 janvier 2025, Donald Trump n’a cessé de chercher à étendre ses prérogatives. Les actions entreprises en ce sens suscitent des déclarations toujours plus alarmantes sur l’avenir de la démocratie états-unienne, le chef de l’État étant soupçonné de vouloir tout simplement supprimer les élections, ou d’envisager sérieusement d’effectuer un troisième mandat présidentiel, alors même que cela serait contraire à la Constitution.

La dérive présidentialiste actuelle se manifeste de diverses façons : Trump « gouverne par décrets » en contournant le Congrès, incarne une forme de « présidence impériale », politise l’appareil judiciaire et alimente en permanence la polarisation culturelle et médiatique.

Tout cela se justifie en partie par l’invocation de la théorie de l’exécutif unitaire, promue par des penseurs proches du chef de l’État, à commencer par ceux de l’Heritage Foundation : une lecture de la Constitution qui vise à réduire largement les contrepoids au pouvoir présidentiel.

Perspective historique

Cette théorie de l’« exécutif unitaire » n’a, en elle-même, rien d’absurde, car la présidence états-unienne a toujours été un objet mal défini.

Dans le premier chapitre de son ouvrage de référence sur la question, paru en 1957, le juriste Edward S. Corwin (1878-1963) commençait d’ailleurs par rappeler que le pouvoir exécutif était « indéfini quant à la fonction […] et plastique quant à la méthode », et que l’article 2 de la Constitution (celui qui définit le pouvoir exécutif) était « le plus grossièrement esquissé ».

C’est pourquoi les constitutionnalistes s’interrogent régulièrement sur les intentions des « Pères fondateurs », en particulier en examinant le contenu des articles des Federalist Papers, rédigés par plusieurs de ces Pères fondateurs afin de convaincre les Américains de ratifier la Constitution après sa rédaction. Comme on peut s’y attendre, les auteurs ne s’entendaient pas toujours sur ces questions.

Alexander Hamilton était notoirement en faveur d’un exécutif « vigoureux », là où Thomas Jefferson émettait plus de réserves. Pour autant, dans la pratique, Jefferson, président de 1801 à 1809, contribua tout autant que ses opposants politiques à étendre les pouvoirs présidentiels, notamment lors de l’achat de la Louisiane auprès de la France en 1803, ou à travers son envoi de la marine contre les États barbaresques avant d’obtenir l’accord du Congrès. Dès les premières années de l’existence des États-Unis, la théorie et la pratique n’étaient donc pas toujours alignées.

C’est pour cette raison que l’on examine souvent la pratique historique, comme l’ont fait en 2008 deux éminents juristes conservateurs, Steve Calabresi et John Yoo. Il apparaît que les présidents ont, dans leur grande majorité, interprété leurs prérogatives de manière relativement étendue – y compris lorsqu’ils avaient dénoncé cette pratique avant leur accession au pouvoir. La nécessité de tenir compte de cette propension du président à maximiser son pouvoir personnel est d’ailleurs au cœur de la théorie de l’équilibre des pouvoirs (checks & balances), selon laquelle, comme le veut la célèbre formule de James Madison (président de 1809 à 1817), « l’ambition doit contrecarrer l’ambition ».

De manière comparable, les Pères fondateurs savaient que les crises – et la guerre en particulier – profiteraient à l’exécutif. C’est précisément cette importance des tensions internationales que l’historien Arthur M. Shlesinger Jr. souligna en 1973 par la formule de « présidence impériale », pour décrire les abus de pouvoir auxquels les locataires de la Maison-Blanche pouvaient se livrer en se prévalant de situations exceptionnelles en politique étrangère.

On l’aura compris : la question de l’exécutif unitaire s’inscrit dans celle, plus large, des prérogatives respectives des différentes branches du gouvernement fédéral.

La théorie aujourd’hui

La question est demeurée sujet à débat au fil du temps, la Cour suprême pouvant être vue comme passant d’un extrême à l’autre : le jugement Myers v. US (1926) entérine le droit de limogeage du président (power of removal), tandis que celui d’Humphrey’s Executor v. US (1935) le restreint en considérant qu’une agence comme la Commission fédérale sur le commerce (Federal Trade Commission), créée par une loi du Congrès, n’a pas une fonction exécutive ou politique.

La théorie telle qu’on la connaît commence à émerger lors des débats relatifs au « privilège exécutif » sous la présidence de Richard Nixon, en particulier à l’occasion des affaires United States v. Nixon (1974) et Nixon v. Fitzgerald (1982), alors que le président était confronté à une menace de destitution à la suite du scandale du Watergate. Il s’agit d’un moment historique du débat sur la présidence, qui augure la polarisation politique que l’on connaît aujourd’hui et que l’on attribue souvent à Newt Gingrich et, dans une moindre mesure, à Pat Buchanan.


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La théorie prend vraiment forme lors de la « révolution conservatrice » menée par Ronald Reagan dans les années 1980, qui se comprend mieux comme une « contre-révolution » répondant au progressisme des décennies précédentes, notamment manifesté par les lois sur les droits civiques adoptées dans les années 1960 (Civil Rights Act et Voting Rights Act) ou sur la protection de l’avortement à travers l’arrêt de la Cour suprême Roe v. Wade en 1973. Le gouvernement Reagan cherche alors à limiter la capacité des agences fédérales à mettre en place la discrimination positive (affirmative action), à laquelle il préfère des politiques « aveugles à la couleur de peau » (colorblind), et déclare à l’occasion de ces disputes que l’indépendance présumée de certaines commissions n’est que « baliverne » (hogwash). Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point les politiques du gouvernement Reagan préfigurent les attaques du gouvernement Trump et de la Cour Roberts (la Cour suprême actuelle, composée de six conservateurs, dont le juge suprême John Roberts, et de trois progressistes) contre les succès du mouvement pour les droits civiques.

Il faut néanmoins préciser que, bien que la théorie reste populaire chez les conservateurs, une version moins extrême mais comparable a été développée par les progressistes sous le nom d’« administration présidentielle » à la suite de la présidence Clinton, notamment en 2001 par la juriste Elena Kagan, qui allait devenir en 2010 juge à la Cour suprême. On ne peut donc imputer la popularité de ces idées au seul « Project 2025 » de l’Heritage Foundation, dernière version d’une série de documents visant à aider les présidents républicains à mettre en place des politiques conservatrices – un projet dans lequel l’Union américaine pour les droits civiques (American Civil Liberties Union) a vu un programme menaçant d’éroder les droits et libertés civiques des citoyens.


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On s’attend à présent à ce que la Cour suprême effectue un revirement de jurisprudence par la décision Trump v. Slaughter, portant sur le limogeage par Trump, en 2025, d’une membre (démocrate) de la Commission fédérale sur le commerce, Rebecca Slaughter. Pour l’instant, l’arrêt Humphrey’s Executor v. US (1935) fait encore jurisprudence : il indique que le président ne peut limoger les membres de cette Commission sans faute grave. Mais la première décision de la Cour suprême sur cette affaire, prise « en urgence » – une pratique qui fait d’ailleurs débat –, montre déjà que les juges conservateurs de la Cour ont l’intention de donner au président le pouvoir de limoger les membres de toutes les agences fédérales.

La théorie… et son application

La théorie de l’exécutif unitaire s’inscrit dans un contexte et des évolutions plus larges. Calabresi et Yoo ont explicitement limité ses contours à la gestion des agences fédérales, en excluant les questions liées à la politique étrangère ou traitant directement des droits civiques. On peut d’ailleurs noter que Yoo a déjà pris ses distances avec les politiques de la première administration Trump, ce qui montre que même les théoriciens de l’exécutif unitaire ne sont pas insensibles aux abus du président.

Il faut dire que le gouvernement Trump a utilisé la théorie pour s’attaquer à certaines agences avec une brutalité extrême, par l’intermédiaire du Département d’efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE), dirigé par Elon Musk jusqu’à mai 2025. Par de nombreux décrets, il a réduit les effectifs, drastiquement réduit les embauches, et affirmé son contrôle sur les fonctionnaires fédéraux, désormais soumis à des statuts visant à s’assurer leur obéissance. Le démantèlement du ministère de l’éducation par décret ou la fermeture de l’Agence pour l’aide au développement international (United States Agency for International Development, USAID) par le DOGE ont certainement été parmi les applications les plus choquantes de la théorie.

Il reste néanmoins que cette dernière ne représente qu’un outil conceptuel parmi d’autres dans lesquels l’administration Trump II peut puiser pour accroître le pouvoir du président. Si elle semble effrayante, c’est parce qu’elle est combinée à de nombreuses autres évolutions : une polarisation culturelle et politique qui mène à des évolutions historiques telles que la fin du droit constitutionnel à l’avortement par l’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization (2022) ; une érosion croissante des contre-pouvoirs ; et un présidentialisme qui doit beaucoup à la personnalité histrionique de Donald Trump.

The Conversation

Jacob Maillet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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