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25.07.2026 à 08:59

Une punaise-vampire dans nos jardins : le tigre du platane préférera-t-il bientôt le sang à la sève ?

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Et si une punaise des plantes, qui se nourrit de sève, devenait buveuse de sang humain ? L’observation d’un comportement inattendu chez le tigre du platane pose cette question fascinante.
Texte intégral (2124 mots)

*Et si une punaise des plantes, qui se nourrit de sève, devenait buveuse de sang humain ? Chez le tigre du platane Corythucha ciliata, insecte normalement phytophage, l’observation d’un comportement hématophage inattendu ouvre une question fascinante : les pièces buccales de ces punaises permettent-elles une telle transition alimentaire ? *


Il est fort probable que vous ayez déjà croisé le tigre du platane (Corythucha ciliata) sans même le remarquer. Et pour cause : malgré son patronyme impressionnant, cette délicate petite punaise de couleur blanc crème, aux ailes finement nervurées, ne mesure que 2 à 3 mm de long et habite le revers des feuilles du platane entre le début de l’été et l’automne.

Elle tombe souvent des arbres auxquels elle doit son nom. Portée par le vent, il arrive alors qu’elle se retrouve sur nos vêtements. Cette chute l’amène bien loin des feuilles dont elle aspire habituellement la sève, mais ce n’est peut-être pas pour lui déplaire.

En effet, depuis peu, l’appétit de certains individus semble s’être modifié : s’ils en ont l’occasion, ils ne dédaignent pas de goûter au sang humain… Une histoire étonnante et méconnue.

Une découverte inattendue dans un hôpital de la région parisienne

En 2015, un Parisien d’une vingtaine d’années se rend à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, en banlieue parisienne, car il a sur la peau de nombreuses lésions évoquant des piqûres d’insecte.

En plein examen, le jeune patient se plaint subitement d’une douleur au niveau de la poitrine. Les médecins réagissent prestement, et parviennent à capturer le minuscule coupable. À leur grande surprise, celui-ci ne fait pas partie des suspects habituels. S’il s’agit bien d’un insecte, ses semblables ne sont pas connus pour être habituellement impliqués dans des affaires de piqûres.

Il s’agissait en effet d’une petite punaise, appelée communément « tigre du Platane », ou Corythucha ciliata de son nom scientifique (ou « lace bug » en anglais).

Photo d’un rassemblement d’adultes de tigres du platane (Corythuca ciliata), sur un platane du Jardin des Plantes, en février 2026
Le tigre du platane pique généralement l’arbre dont il tire son nom, mais il lui arrive parfois de percer la peau humaine… R. Garrouste, Fourni par l'auteur

Si sa propension à s’attaquer à ces arbres familiers de nos rues et de nos jardins publics lui a valu son sobriquet aux accents prédateurs, le tigre du platane n’avait encore jamais été pris en flagrant délit d’hématophagie (le fait de se nourrir de sang).

Légende photo de bandeau ; adultes de Corythuca ciliata sous une écorce dePlatane du Jardin des Plantes. Avec leur cuticule complexe, les Tingidae sont appelées punaises dentelières. (_cf image bandeau

Pourtant, en examinant plus tard d’autres patients victimes eux aussi de piqûres inexpliquées, les médecins eurent la surprise de découvrir sur eux les mêmes punaises. Coïncidence ? Non : l’analyse du contenu de leur tube digestif a révélé la présence d’ADN humain, dissipant les derniers doutes. Corythuca ciliata était bien le « serial piqueur » recherché. Il avait d’ailleurs déjà été soupçonné de trois agressions similaires quelques années plus tôt en Italie, où cette espèce invasive en provenance du continent américain a été détectée au milieu des années 1960, une décennie avant d’être aperçue pour la première fois en France.

Comment un insecte dont le régime principal est la sève d’arbre en vient-il à se nourrir de sang humain ?

Nos travaux d’imagerie offrent quelques pistes de réponse.

Le tigre du platane passé au crible du synchrotron

Afin d’étudier les particularités des organes sensoriels du tigre du Platane – tels que ses yeux, par exemple – nous avons passé plusieurs individus au synchrotron SOLEIL.

Situé à Saclay, cet outil extraordinaire est particulièrement adapté pour étudier la morphologie fine des organismes de petite taille, qu’ils soient d’intérêt médical ou pas. Il s’agit d’un appareil de radiographie aux rayons X ultras précis, qui découpe les spécimens en tranches virtuelles (ici une seule tranche est visualisée), puis en recrée un modèle 3D grâce à un algorithme de reconstruction.

Au-delà des informations collectées sur les organes sensoriels du tigre du Platane, ces analyses nous ont aussi renseignés sur l’organisation interne de certains de ses organes. Nous avons ainsi pu observer son stylet (l’appendice qui lui permet insecte de piquer, et donc de se nourrir) dans ses moindres détails.

La tête d’un tigre du platane passée au synchrotron SOLEIL (ligne de lumière ANATOMIX fourni par l'auteur)
La tête d’un tigre du platane passée au synchrotron SOLEIL. Romain Garrouste, Mathieu Boderau, Tim Weitcamp, Mario Scheel, Sylvain Bernard, Fourni par l'auteur

La structure en forme de feuille de « palmier » visible sur l’image est la musculature associée au fonctionnement du stylet. Celui-ci est guidé par le rostre, autrement dit le « bec » des punaises (les insectes ayant un exosquelette, les muscles sont donc à l’intérieur des structures). Les protubérances latérales sont les yeux composés, le départ du rostre qui contient le stylet rétractile est vers le haut.

L’image montre les différences de composition (densité) qui s’expriment en niveau de gris. Moins le tissu laisse passer les rayons X, plus il est clair.

Faudra-t-il un jour se méfier des tigres du Platane ?

Si l’appareil piqueur du tigre du Platane a fait la preuve de son efficacité pour percer la peau humaine, cette punaise est toujours réputée inoffensive et devrait le rester. À moins que…

Deux cas de figure sont envisageables : ce comportement existe depuis longtemps, mais qu’il était passé jusqu’ici inaperçu. Ces punaises ne piqueraient que de façon opportuniste, profitant de l’aubaine que constitue un surplus de nutriments (ce qui en ferait des hématophages facultatifs).

Autre possibilité : ce comportement est nouveau, et il a émergé récemment. On peut alors s’interroger : cette nouvelle habitude alimentaire pourrait-elle se généraliser, nous exposant à un nouveau désagrément ?

Pour l’instant, rien ne permet de trancher en faveur de l’une ou l’autre de ces hypothèses. Cependant, les auteurs de l’étude relatant les mésaventures du jeune Parisien de l’hôpital Avicenne (et les entomologistes !) recommandent la vigilance à propos de ce comportement du tigre du Platane.

Ces petites punaises peuvent en effet être considérées comme des cousines assez proches des tristement célèbres punaises de lit, ou des réduves triatomes, qui sont comme les punaises de lit hématophages (et transmettent la maladie de Chagas en Amérique du Sud). Du fait de cette proximité, il n’est pas complètement impossible que cette petite punaise commence à nous apprécier comme ressource.

Si l’on pousse l’évolution-fiction (ou évolution spéculative), on peut imaginer que, dans un contexte de changement climatique menant à des sécheresses répétées affectant les platanes, nous constituions pour les populations de tigres du Platane qui vivent à notre contact une nouvelle ressource en eau et en nutriments… Une aubaine, dans un contexte qui demande aux organismes de s’adapter très vite à de nouvelles conditions environnementales…

C’est ainsi que fonctionne l’évolution, ou plutôt ici, la microévolution (qui se fait sur des échelles de temps plus courtes) : certaines populations d’une espèce, en divergeant dans leur comportement, tirent des avantages qui leur permettent de s’adapter.

Si le régime hématophage procure un avantage aux tigres du Platane qui l’ont adopté, une partie de ces populations pourrait se reproduire plus facilement, et poursuivre son adaptation à l’hématophagie…

Une nouvelle espèce de tigre du Platane devenue complètement hématophage (ou – plus prudemment – hématophage facultative), et donc capable de se passer de sève, pourrait alors émerger (ce qui prendrait tout de même quelques milliers d’années !), divergeant de l’espèce se nourrissant de sève. Il s’agit là de l’un des processus d’apparition de nouvelles espèces, une spéciation qui peut amener à une nouvelle lignée et une « radiation adaptative ».

Toutefois, pour l’instant, le tigre du platane est toujours réputé globalement inoffensif, et devrait le rester. Mais si des piqûres inhabituelles devaient se multiplier dans les années à venir, notamment sur les places et dans les rues ombragées par des platanes, nous saurions vers qui devraient se porter nos premiers soupçons…

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements du MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, MRES, METE, MRAE, IPEV, LABEX BCDIic et CEBA, MITI CNRS, , National Geographic Romain Garrouste est membre de la société des Explorateurs Français

25.07.2026 à 08:58

Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ?

Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Si la consommation de drogues baisse à l’adolescence, elle va de pair avec un accroissement des inégalités et de nouvelles tendances comme le « binge drinking ».
Texte intégral (2289 mots)

L’essentiel

  • C’est le résultat d’un changement dans les représentations et les politiques de prévention : la consommation de tabac baisse, et de manière bien plus marquée chez les jeunes.
  • Si les nouvelles générations consomment moins d’alcool et de drogues illicites que les précédentes, cette évolution va de pair avec une aggravation des inégalités sociales et l’apparition d’autres pratiques comme le « binge drinking ».
  • La décrue générale des drogues chez les jeunes tranche avec l’essor des psychostimulants chez les adultes.

Depuis une dizaine d’années, les tendances de consommation de drogues sont de plus en plus contrastées selon les générations. La consommation de drogues diminue fortement chez les adolescents, quel que soit le produit. Chez les adultes, l’usage de cannabis se stabilise, allant de pair avec un vieillissement des usagers. A contrario, le recours aux psychostimulants (cocaïne, MDMA/ecstasy, amphétamines) est nettement plus fréquent qu’il y a dix ans à l’âge adulte.

Les enquêtes épidémiologiques menées depuis 2000 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) offrent un recul de près de 30 ans sur la consommation de drogues de générations successives de jeunes et d’adultes. Ce corpus de données longitudinales permet de dresser un bilan des tendances à l’œuvre en France.

Contrairement aux idées reçues, la consommation de drogues ne progresse pas parmi les jeunes. Elle est en baisse continue depuis une dizaine d’années, pour toutes les substances considérées comme des drogues d’un point de vue pharmacologique : alcool, tabac, cannabis, autres drogues illicites (cocaïne, MDMA/ecstasy, champignons hallucinogènes, etc.).

En parallèle, la consommation de presque toutes les drogues (hormis le tabac et le cannabis) augmente chez les adultes, en particulier la cocaïne et les psychostimulants. La seule convergence concerne le tabagisme, en décrue, quel que soit l’âge.

Vers les premières générations sans tabac ?

La baisse la plus nette concerne le tabagisme, en décrue chez les adultes et plus encore chez les jeunes. En dix ans, la proportion de fumeurs quotidiens a été divisée par dix chez les collégiens, témoignant d’une accélération dans les plus jeunes générations. En Europe, la France compte désormais parmi la dizaine de pays, principalement nordiques, où le tabagisme quotidien est inférieur à 5 % à 16 ans. Elle satisfait ainsi, avant l’heure, l’objectif des pouvoirs publics d’une première génération sans tabac d’ici 2032 (moins de 5 % de fumeurs quotidiens à l’âge adulte).

Ce recul résulte de deux décennies de politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Les adolescents d’aujourd’hui font partie des premières générations qui ont vécu, depuis l’enfance, dans un régime légal interdisant non seulement la cigarette dans les lieux publics (établissements scolaires, bars, parcs, jardins, plages, etc.) mais aussi l’achat de tabac avant 18 ans (même si cet interdit est partiellement respecté).

Les jeunes se sont-ils détournés de la cigarette ? (INA Actu, 2019).

Cette invisibilisation dans l’espace public est allée de pair avec un changement des représentations de la cigarette, perçue comme un produit « chimique » et « industriel », passé de mode et surtout « mortifère » – du fait d’un historique familial souvent marqué par des cancers liés au tabagisme.

L’inflexion du tabagisme traduit surtout l’efficacité de politiques publiques volontaristes, inscrites dans la durée et la continuité par-delà les alternances politiques. De la loi Veil (1976) à la loi Évin (1991) jusqu’au Programme national de « réduction du tabagisme » (PNRT 2014-2019), devenu plan de « lutte contre le tabac » (2023-2027), l’action publique a promu les mesures reconnues comme les plus efficaces par l’OMS : hausses de prix substantielles et répétées du tabac (le prix moyen du paquet de cigarettes est passé de 3,20 euros en 2000 à 13 euros en 2025), accompagnement des fumeurs vers l’arrêt (extension de la prescription et du remboursement des traitements de substitution nicotinique, campagnes de prévention, opération « Mois sans tabac »).

La France compte ainsi parmi les pays où l’accessibilité financière du tabac est la plus dissuasive, derrière l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et quelques États américains.

Baisse de la consommation d’alcool et disparités

Alors que la France se classait parmi les pays européens où l’expérimentation précoce d’alcool était courante (84 % d’initiés à 16 ans), la part des jeunes n’ayant jamais essayé l’alcool a quadruplé en dix ans. Mais surtout, la proportion de buveurs réguliers (au moins dix fois dans le dernier mois) a été divisée par deux (moins de 9 % des lycéens en 2024 contre 21 % en 2011).

Cette baisse est tempérée par d’autres évolutions moins favorables, comme la persistance des alcoolisations ponctuelles importantes (API), désignant le fait de boire au moins cinq verres en une occasion, pratique dommageable à l’adolescence (période de maturation cérébrale). En 2024, un lycéen sur quatre déclarait au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le dernier mois. L’usage d’alcool reste donc très présent, même si la France ne compte plus parmi les pays européens les plus touchés par les phénomènes d’alcoolisation intensive à l’adolescence et les dommages sociaux afférents (accidents de la route, violences sexuelles, etc.).

Le recours à l’alcool est donc globalement moins répandu que dans les générations précédentes, et plus paritaire (bien que la consommation excessive reste majoritairement le fait des hommes), mais ce sont surtout les pratiques qui ont changé, passant d’un mode de consommation dit « méditerranéen » (consommation quotidienne de vin aux repas) au mode dit « nordique », parfois appelé « binge drinking » (usages moins fréquents mais en plus grande quantité, de bière ou d’alcools forts, en contexte festif).

Le « binge drinking », boire beaucoup et vite (France 3 Hauts-de-France, janvier 2025)

Les hypothèses explicatives de cette baisse sont multiples : transformation des sociabilités juvéniles, plus tournées vers les supports numériques, fracture générationnelle dans le rapport au corps, vigilance renforcée au sein des familles, effet de mode des « soirées sans alcool », succès des campagnes d’information et de prévention

Enfin, l’effacement de l’alcool s’autoperpétue : les nouvelles générations sont de moins en moins confrontées à des incitations sociales à boire, comme en témoigne la part des lycéens n’ayant « aucun ami qui boit de l’alcool » qui a été multipliée par dix depuis 2011 (dépassant 25 % en 2024).

L’adieu aux drogues ?

Loin de l’opinion selon laquelle les consommateurs seraient de plus en plus jeunes, c’est au contraire un vieillissement des usagers de cannabis qui est observé. La proportion de jeunes qui ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois a été divisée par quatre entre 2011 et 2024. Pourtant, l’accessibilité s’est élargie avec le développement des commandes en ligne sur les réseaux sociaux et de la livraison à domicile.

La diffusion des autres drogues illicites à l’adolescence a, elle aussi, beaucoup diminué. Avoir essayé la MDMA (poudre) ou l’ecstasy (comprimés) concerne moitié moins de lycéens en 2024 qu’en 2011 (1,8 % contre 3,3 %), de même que la cocaïne (2 % contre 5,2 %). Cette désaffection à l’égard des drogues illicites s’explique par les mêmes facteurs que pour le tabac et l’alcool : mutation vers des sociabilités numériques, transformation des représentations sociales, reflux de la quête d’états d’ivresse.

Si la baisse généralisée de la consommation de drogues est un succès de santé publique, le changement des modes de sociabilité qui en est à l’origine est aussi porteur de conséquences négatives. Dans la même période, la santé mentale des adolescents s’est considérablement aggravée : augmentation du risque de dépression à 17 ans, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées, et les travaux scientifiques mettant en cause le rôle délétère des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient.

En outre, la baisse de la consommation est allée de pair avec une aggravation des inégalités. Les jeunes qui ont le plus bénéficié de la baisse globale de la consommation de drogues sont ceux des classes sociales les plus aisées, si bien que le gradient social déjà existant s’est encore creusé. Par exemple, à 17 ans, le tabagisme quotidien touche deux fois plus souvent les jeunes de filière professionnelle que ceux scolarisés en filière générale ou technologique (22,1 % contre 10,1 %) et encore plus souvent les apprentis (38,4 %) ou les jeunes non scolarisés (43,5 %).

De même, les alcoolisations ponctuelles importantes régulières (au moins trois dans le mois) concernent nettement moins les jeunes de filière générale ou technologique (11,3 %) que ceux des filières pros (15,7 %) ou en apprentissage (29,3 %). Ce gradient social se retrouve pour l’usage régulier du cannabis (au moins dix fois par mois) qui concerne deux fois plus de jeunes en filière pro (4,7 %) qu’en filière générale ou techno (2,4 %).

Chez les adultes, l’essor des psychostimulants

La décrue générale chez les jeunes tranche avec la dynamique en population adulte. Si l’usage de cannabis s’est stabilisé, le recours aux psychostimulants est en plein essor (cocaïne, crack ou cocaïne-base, MDMA/ecstasy, amphétamines, etc.). Parmi les plus consommés, la cocaïne arrive en tête. Près de 3 % des adultes en ont consommé au moins une fois dans la dernière année, soit un triplement en une décennie à peine. La consommation de cocaïne culmine dans les générations à l’approche de la quarantaine. La dynamique de croissance est similaire pour la MDMA/ecstasy, dont la consommation a été multipliée par six entre 2010 et 2023.

Les tendances de consommation de drogues sont-elles symptomatiques des évolutions de la société et des changements générationnels ? La vogue des psychostimulants parmi les adultes, recherchés pour leurs effets de renforcement des performances relevant d’une forme de dopage, contraste avec le tassement de la consommation de cannabis, généralement utilisé pour ses effets relaxants. En parallèle, la part des jeunes qui n’ont jamais consommé ni alcool, ni tabac, ni cannabis, ne cesse d’augmenter.

Ces évolutions restent fragiles, invitant les pouvoirs publics à consolider ces résultats et à redoubler de vigilance quant à l’essor de pratiques potentiellement addictives encouragées par des stratégies privées de promotion publicitaire et de marketing, comme vapotage de produits contenant de la nicotine ou des cannabinoïdes de synthèse, etc.).

The Conversation

Ivana Obradovic, au titre de l'OFDT, a reçu des financements du Fonds de lutte contre les addictions (géré par la CNAM) et a participé à une recherche ANR coordonnée par Virginie Gautron (MCF en droit pénal à l'Université de Nantes).

25.07.2026 à 08:58

Quand les marques s'approprient le hip-hop pour paraître « cool » : entre opportunisme et engagement culturel

Loubna Moudni, IAE Paris – Sorbonne Business School
Géraldine Michel, Professeur, IAE Paris – Sorbonne Business School
Michaël Korchia, Professeur Senior en marketing, Kedge Business School
Attention aux faux pas. Si les marques aiment de plus en plus s’approprier les codes du hip-hop, les consommateurs savent quant à eux démasquer les opportunistes.
Texte intégral (1786 mots)
Le breakdance fait partie des disciplines de la sous-culture hip-hop. Boltron / CC BY-SA 2.0 , CC BY-SA

S’approprier les codes du hip-hop, une culture née dans les marges, c’est un jeu risqué auquel se livrent de nombreuses marques. Dans une étude menée auprès de jeunes qui s’identifient à ce mouvement, nous mettons en avant que les consommateurs s’appliquent à distinguer la démarche sincère de l’opportunisme.


Une marque de boissons, un constructeur de motos ou une maison de luxe… Peu importe leur secteur, de nombreuses entreprises adoptent les codes du hip-hop, bien loin parfois des quartiers pauvres du Bronx où ce mouvement culturel est né.

Lors de nos recherches, nous avons interrogé de jeunes consommateurs pour mieux comprendre la manière dont ils appréhendent l’utilisation de ce style par les marques.

Cette appropriation ne suscite plus forcément de réserves. Néanmoins, elle peut devenir problématique lorsque les consommateurs y perçoivent une forme d’opportunisme ou un manque d’authenticité.

Le hip-hop n’est pas qu’un style

Dès les années 1960, le hip-hop s’est construit dans des contextes sociaux spécifiques et autour de pratiques artistiques bien identifiées : rap, danse, graffiti, DJing… Il ne constitue pas un simple registre esthétique.

Son appropriation est d’autant plus exposée à la critique que ses codes sont associés à des expériences et à des significations sociales fortes. Pendant longtemps, les institutions ont méprisé cette sous-culture. Par la suite, les différentes disciplines du hip-hop ont connu une massification inégale. Mais aujourd’hui, les entreprises s’inspirent largement de ce mouvement.


À lire aussi : Âgisme dans le hip-hop : trop vieux pour rapper ?


Récupération du hip-hop à haut risque

La collaboration entre le rappeur Jul et la marque de boissons Oasis, dont la campagne publicitaire a rencontré un large succès d’audience, illustre cette tendance.

Toutefois, d’autres enseignes ont fait l’objet de vives critiques pour avoir utilisé le style hip-hop.

En 2014, le distributeur Monoprix est accusé d’instrumentaliser l’art du graffiti à des fins commerciales après la vente d’une collection « Street Art ». En 2021, c’est au tour de la maison de mode Balenciaga de déclencher une polémique avec un jogging reprenant les codes du sagging, une pratique consistant à porter son pantalon très bas de façon à laisser apparaître ses sous-vêtements. Cette mode avait été popularisée dans les années 1990 par la communauté hip-hop et symbolisait les discriminations subies par les Afro-Américains.

Autre exemple d’appropriation chahutée : en 2023, tandis que le rap rencontre un beau succès commercial, certains accusent Lacoste d’opportunisme lorsque la marque adopte le hip-hop.

Cette vidéo exprime une critique de la campagne de Lacoste en octobre 2023.

Sanction pour manque de sincérité

Les consommateurs, et en particulier les plus jeunes, ne rejettent pas automatiquement les marques qui s’inspirent du hip-hop. Lors de nos entretiens, un consommateur de musiques hip-hop de 22 ans salue les efforts d’une enseigne qu’il considère comme une « marque de banlieue » :

« Ça ne semble pas forcé, ça fait vraiment la rue […] ils ont le mérite d’avoir fait rapper des rappeurs. »

En revanche, ce public se montre sévère face aux usages maladroits ou opportunistes. Ce qui est sanctionné, ce n’est pas tant l’initiative de la marque, que son manque de maîtrise ou de sincérité.

Pendant longtemps, la question de la cohérence entre une marque et l’univers hip-hop a été présentée comme centrale dans les stratégies d’appropriation, notamment dans les analyses des placements de produit dans les clips musicaux.

Cette idée mérite aujourd’hui d’être nuancée. Les marques évoluent et se transforment. Leur malléabilité est devenue essentielle, à la fois pour enrichir leur identité et pour proposer des expériences marquantes aux consommateurs.

Pour éviter les faux pas et construire une relation durable avec les publics, elles doivent prendre en compte trois éléments essentiels. L’objectif : dépasser la seule question de la cohérence en adoptant une posture plus authentique dans leur manière d’utiliser les codes du hip-hop.

Comprendre et respecter les codes du hip-hop

Premier point : les marques doivent adopter une lecture fine et nuancée de ce style. Le respect des codes passe par le fait de mobiliser des références précises, de choisir des artistes légitimes et de démontrer une compréhension des évolutions du hip-hop.

Une danseuse et chanteuse hip-hop de 26 ans que nous avons interrogée, commente une campagne publicitaire qu’elle trouve réussie :

« Comme on parle d’une marque urbaine, avoir des rappeurs qui mettent les produits en avant fait vraiment sens parce qu’ici on parle de vendre des survêtements, des baskets, des équipements de foot, etc. […] C’est totalement authentique, je le ressens, tous les choix font sens. »

Pour mieux respecter les codes du hip-hop, certaines marques travaillent avec des agences spécialistes de cet univers. La plateforme de voiture de transport avec chauffeur (VTC) Heetch a fait appel à l’agence BETC pour réaliser une campagne avec le rappeur Kool Shen. Ce spot publicitaire cherche à déconstruire les stéréotypes négatifs associés aux banlieues parisiennes, berceaux historiques du hip-hop, témoignant de la capacité de la marque à retranscrire les enjeux auxquels sont confrontés les membres de cette sous-culture.

Faire preuve de créativité et d’engagement

Deuxième point : les marques doivent redoubler de créativité. Face à la standardisation de l’utilisation des codes du hip-hop pour paraître cool, les jeunes insistent sur la nécessité pour les marques de faire preuve d’imagination.

La recherche s’est penchée sur certaines collaborations inattendues avec des rappeurs, qui peuvent renforcer l’image d’une marque et séduire les consommateurs. La marque de motos Kawasaki a par exemple noué un partenariat avec le rappeur français S.Pri Noir en 2024. Le single issu de cette collaboration, intitulé « Kawazaki », fait partie des titres les plus populaires de l’artiste sur la plateforme Spotify.

Par ailleurs, lors des entretiens que nous avons menés, les jeunes accordaient une attention particulière aux engagements socio-économiques des marques envers le hip-hop. Pour être perçues comme cool, les marques doivent dépasser la simple exploitation de ce style et contribuer à son rayonnement.

La marque de mode urbaine Snipes s’inscrit dans cette stratégie avec son programme Snipes Serves. Ce dernier vise à accompagner des jeunes – notamment issus de milieux populaires – dans des projets liés au hip-hop couvrant les domaines de la musique, du sport, de l’art et de l’éducation. Parmi les initiatives phares figurent l’introduction de classes de hip-hop dans des écoles publiques.

S’ancrer durablement dans l’univers hip-hop

Dernier point : les marques doivent inscrire cette pratique dans le temps. Une simple activation ponctuelle peut vite être perçue comme opportuniste.

À l’inverse, la recherche a montré que les entreprises qui collaborent avec des artistes hip-hop ont plus de chance de succès si elles déploient cette stratégie sur le long terme.

Le témoignage d’un autre consommateur de hip-hop de 26 ans va dans ce sens :

« Il y a des marques qui font, dès le début, leurs pubs, associent leur image à cette culture hip-hop, et du coup quand elles font une collaboration avec un artiste du hip-hop, ça paraît authentique parce qu’ils ont toujours été associés à cette culture. »

Développer une marque, ce n’est pas que faire des ventes

La diffusion massive du hip-hop dans la société a changé la donne. De nombreux consommateurs en maîtrisent désormais les codes et repèrent rapidement les tentatives d’appropriation superficielle des marques.

En 2026, les marques doivent plus que jamais faire preuve de cohérence et de respect, tout en accompagnant le développement de ce mouvement. Derrière cet enjeu se dessine une question plus large : au-delà de leur rôle commercial, dans quelle mesure les marques peuvent-elles devenir de véritables acteurs du secteur de la culture ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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