24.08.2026 à 17:43
Comment est fabriqué un billet de banque ? Dans les coulisses de la Banque de France depuis Napoléon Bonaparte
Texte intégral (3301 mots)

Alors que la Banque centrale européenne organise un vote pour choisir sa nouvelle gamme de coupures d’euros, revenons sur la fabrication des billets, qui suit un processus bien défini avant de parvenir dans vos mains. Panorama historique et pratique des billets émis par la Banque de France, du papier à l’illustration par les plus grands artistes, en passant par l’impression sur les presses à taille-douce.
Au début étaient le papier et l’imprimerie.
Aujourd’hui, l’outil industriel de la Banque de France a la capacité d’imprimer jusqu’à trois milliards de billets par an, dans le respect des standards techniques, de qualité et de traçabilité les plus exigeants.
Plus de la moitié de la production de l’imprimerie de Chamalières (Puy-de-Dôme), celle de la Banque de France, est consacrée à l’impression de devises destinées à une vingtaine de pays dans le monde. Depuis sa création le 18 janvier 1800, ou 28 nivôse an VIII, par Napoléon Bonaparte, la Banque de France a émis plus de cent billets de banque différents.
Durant ma thèse portant sur l’histoire de la fabrication des billets de banque, j’ai découvert un secteur industriel de haute précision au service de la sécurité et de la confiance dans la monnaie.
C’est ce que je vous invite à découvrir.
Privilège d’émission
Dès la fondation de la Banque de France par Napoléon Bonaparte en 1800, l’institut d’émission fabrique ses billets de banque. Les coupures de 500 francs et de 1 000 francs représentent de fortes sommes, plus d’un an de traitement annuel d’un ouvrier ou d’un domestique !
Les billets sont échangeables « au porteur et à vue » contre des espèces métalliques à tout moment. Les billets doivent être bien sécurisés pour protéger les stocks d’or et d’argent de la banque d’émission.
En 1803, la Banque de France obtient le privilège d’émission à Paris puis le monopole est étendu à tout le pays en 1848. C’est de la loi qu’elle tire sa légitimité.
La Banque de France, bien qu’entreprise privée à ses débuts, assure un service public. Le monopole d’émission pouvait, théoriquement, lui être retiré. Elle entoure la fabrication de sa monnaie de précautions et le fait savoir pour susciter la confiance des usagers de ses billets.
Elle s’adjoint les services de papetiers et d’imprimeurs fiduciaires, une industrie graphique bien spécifique. La confection du papier, d’abord sous-traitée (avant d’être internalisée en 1875), est alors surveillée par des commissaires de la Banque de France.
Coton, ramie, chanvre… ou polymère
Un papier à billet n’est pas un papier ordinaire.
Le choix des matières premières est primordial pour obtenir les propriétés voulues du papier : le craquant, une résistance aux pliures, la solidité pour allonger la durée de vie du billet de banque, la résistance à l’humidité. Le coton et le chanvre étaient utilisés pour les plus petites valeurs faciales.
À partir de la fin du XIXᵉ siècle, la ramie, cette ortie de Chine, était employée pour les plus grosses coupures de la Banque de France. Aujourd’hui, les billets en euros sont fabriqués avec du coton venant de Madagascar.
La fabrication du papier fiduciaire s’est perfectionnée avec le temps. Des éléments de sécurité sont incorporés : le filigrane, le fil de sécurité, le fil magnétique codé, les fibrettes invisibles, mais réagissant à la lumière UV, enfin des « signes banque centrale » connus d’elle seule.
D’autres banques centrales ont fait le choix d’abandonner le papier pour du polymère et ses variantes. Ce matériau plastique offre une durée de vie plus longue que le papier et résiste mieux aux manipulations dues à la circulation fiduciaire, notamment dans les pays chauds et humides.
Papeterie fiduciaire
Au fur et à mesure des progrès des industries graphiques et de la segmentation du circuit de fabrication, la Banque de France embauche les meilleurs spécialistes de cette corporation : graveurs, imprimeurs-typographes, lithographes, photographes, chimistes, broyeurs d’encres, ingénieurs, photograveurs, galvanosplastes, conducteurs de presse, margeurs ou receveurs.
À partir de 1875, la Banque de France dispose d’une papeterie fiduciaire : l’usine de Biercy en Seine-et-Marne, fermée en 1934. D’abord louée, son achat est entériné grâce à une invention révolutionnaire de son ingénieur centralien Paul Dupont : la machine à papier qui porte son nom. Elle permet la fabrication feuille à feuille en continu d’un papier offrant les garanties de sécurité voulues.
Depuis lors, la Banque de France ne s’est jamais séparée d’une papeterie en propre. Celle de Vic-le-Comte dans le Puy-de-Dôme, dont la construction a débuté pendant la Première Guerre mondiale, se modernise. Elle est l’héritière de ce passé industriel.
Appel aux artistes les plus talentueux
Les billets de la Banque de France ont été conçus par les artistes les plus reconnus de leur temps.
On fait appel au graveur général des monnaies, aux experts sollicités lors de l’émission des assignats pour tirer les leçons de cet échec traumatisant, aux dessinateurs les plus talentueux. Jean-Bertrand Andrieu, Jacques-Jean Barre, Charles Normand, Charles Percier, Guillaume Cabasson, Paul Dujardin et François Flameng – auteur du plus beau billet du monde, selon les numismates français, les experts des monnaies, le 1 000 francs Flameng type 1897… – figurent parmi les artistes demandés.
Les scientifiques de renom sont également sollicités, comme le chimiste Jean-Baptiste Dumas, le physicien Claude Pouillet ou encore le chimiste Marcellin Berthelot, tous trois membres de l’Académie des sciences. Par leurs réflexions, ils ont tracé les premières grandes lignes de la protection du billet de banque : choix des encres, sélection des couleurs pour lutter contre les faux par photographie ou apposition d’un enduit gras contre le décalquage des faux par lithographie.
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Les ingénieurs formés à l’École centrale ont ensuite succédé à ces pionniers de cette industrie fiduciaire française et l’ont modernisée constamment : rationalisation du circuit de fabrication, introduction des presses à vapeur ou invention de la presse typographique quatre couleurs (en avance sur l’industrie graphique générale !).
Employer les machines les plus précises
Les presses ont été achetées chez les imprimeurs de ville. Elles ont été adaptées à l’impression des billets par les ingénieurs de la Banque de France.
À la toute fin du XIXᵉ siècle, la Banque de France commence à concevoir ses propres presses, comme la presse typographique quatre couleurs conçue par le directeur Dupont et le constructeur Édouard Lambert, une innovation importante sécurisant les billets.
Puis les agents de la Banque de France ont mis au point la presse à taille-douce dans les années 1920-1930. L’encre taille-douce est responsable du relief que l’on ressent sous les doigts, au toucher ! Autrement dit, une sécurité palpable.
De nos jours, le constructeur Giori est le leader des presses à taille-douce, et Kœnig & Bauer le leader des presses à billets, puisque 90 à 95 % des billets sont imprimés par ses machines.
Encre optique variable (OVI), comme l’encre émeraude sur les billets en euros fabriquée en Suisse par SICPA, encre qui réagit aux UV, encre qui disparaît sous infrarouges, sécurité anti-imprimantes, encre taille-douce en relief perceptible au toucher, minilettres, microlettres… la combinaison des signes fait la sécurité. La confiance est ainsi matérielle.
Contrôle qualité
L’industrialisation de la fabrication s’explique à la fois par le besoin de fabriquer la quantité nécessaire de billets et par l’indispensable standardisation de chaque coupure, et ce, afin de détecter un faux qui ne serait pas strictement identique. Autrefois, l’opération de vérification se faisait manuellement et visuellement et était un travail essentiellement féminin. Il est aujourd’hui fait par des machines qui détectent les « fautés », ces billets qui présentent un défaut.
Cette étape est indispensable à la protection des billets contre les reproductions tentées par les contrefacteurs.
Tout ce circuit de fabrication est sans cesse perfectionné pour garder une longueur d’avance sur les progrès de l’industrie générale et sur les faussaires. L’industrie fiduciaire est décidément une industrie de haute technologie au service de la confiance.
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Le nouveau centre industriel fiduciaire en cours de construction à Vic-le-Comte (Puy-de-Dôme) pour la Banque de France, prolongeant le circuit de fabrication du papier déjà situé dans cette localité, doit pérenniser cette tradition d’excellence française et, comme le fait la Banque nationale suisse, poursuivre cette émulation entre industriels du fiduciaire.
En attendant, il est possible de voter pour choisir les graphismes préférés de vos prochains euros.
Mathieu Bidaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.08.2026 à 17:42
Comment la pollution de l’eau peut modifier les maladies parasitaires qui nous affectent
Texte intégral (2798 mots)
Dans une rivière, les polluants les plus préoccupants ne sont pas toujours visibles. Pesticides, résidus de médicaments, métaux et autres substances chimiques peuvent circuler à des concentrations trop faibles pour provoquer une mortalité immédiate des êtres vivants. Ils peuvent cependant modifier leur physiologie. Or, la « reprogrammation » de ceux qui nous rendent malades, comme certains parasites, pourrait avoir des conséquences inattendues.
Certains parasites passent une partie de leur vie dans les milieux aquatiques, qu’il s’agisse de rivières, de lacs ou de marais. Pendant cette période, ils sont exposés directement aux pollutions environnementales. Pourtant, nous savons encore très peu de choses sur la façon dont ces contaminants modifient leur fonctionnement.
Le ver Schistosoma constitue un modèle particulièrement intéressant pour étudier ces effets. Ce parasite est responsable d’une maladie dont les complications peuvent être graves, allant jusqu’au cancer de la vessie : la schistosomiase, aussi appelée bilharziose.
Les schistosomes infectent aujourd’hui plus de 230 millions de personnes dans le monde. Longtemps considérée comme une maladie exclusivement tropicale, la schistosomiase voit son aire de répartition se modifier. En 2013, plusieurs dizaines de personnes ont été contaminées après une baignade dans la rivière Cavu, en Corse, marquant les premiers cas de transmission locale en Europe depuis plusieurs décennies.
À mesure que le réchauffement climatique rend de nouveaux territoires favorables au parasite, la question est désormais de savoir jusqu’où le parasite pourra s’étendre.
Dans ce contexte, comprendre si la pollution est aussi capable de modifier son fonctionnement pourrait devenir un enjeu majeur de santé publique.
La pollution a un impact sur les hôtes des parasites
Après s’être développé dans le corps d’un escargot aquatique, le parasite responsable de la schistosomiase est libéré sous forme de larves microscopiques capables de pénétrer la peau humaine en quelques secondes. La contamination se fait par simple contact avec une eau infestée sans que la victime s’en aperçoive.
Une fois dans le corps, les larves se transforment en vers dans nos vaisseaux sanguins, où ils se nourrissent des globules rouges présents dans le sang. Devenus adultes, ces vers se reproduisent en pondant des milliers d’œufs. Ces derniers s’enkystent dans les organes du corps, notamment le foie, provoquant de graves complications hépatiques.
Or, on sait depuis plusieurs années que la pollution des milieux aquatiques peut influer sur la transmission de certaines maladies parasitaires.
Les polluants influent sur les parasites directement et indirectement
Certains contaminants, tels que les engrais agricoles, agissent sur le cycle de vie des parasites en favorisant la prolifération des algues et des plantes aquatiques dont se nourrissent les escargots qui servent d’hôtes intermédiaires. Cette augmentation du nombre d’hôtes potentiels peut conduire à une augmentation du nombre de parasites, qui trouvent plus facilement une proie à infecter.
D’autres polluants peuvent affaiblir les prédateurs ou les compétiteurs des parasites, créant ainsi des conditions favorables à leur multiplication.
Par ailleurs, les polluants peuvent aussi influer directement sur les parasites eux-mêmes.
Quand on pense « polluant », on pense souvent à leur toxicité à forte dose. À concentration élevée, les contaminants peuvent en effet finir par tuer les organismes. Cependant, certains d’entre eux peuvent aussi avoir des effets beaucoup plus subtils. À faible concentration, certaines substances peuvent agir comme des signaux biologiques : elles interagissent avec les cellules, perturbent des mécanismes internes, modifiant des équilibres, etc.
Les perturbateurs endocriniens en sont un bon exemple. Sous cette appellation sont regroupées des molécules parfois très différentes chimiquement les unes des autres, mais qui ont toute la particularité d’être capable d’interagir avec le système hormonal, et de le perturber.
Les perturbateurs endocriniens n’entraînent pas nécessairement la mort des organismes qui y sont exposés, mais peuvent altérer leur développement, leur reproduction ou leur physiologie.
Des données encore lacunaires
Nous sommes à même de penser que les parasites sont tout autant sensibles à ces contaminants que le reste des organismes biologiques. Cependant, l’étude des conséquences de leur exposition à ces substances est, pour l’instant, négligée.
Des travaux récents, dont une synthèse en cours de publication que nous avons menée, montrent que plusieurs contaminants largement répandus dans les eaux douces, notamment certains pesticides, métaux lourds et perturbateurs endocriniens, comme le bisphénol A, peuvent modifier des caractéristiques essentielles des parasites.
Il ne s’agit pas forcément d’effets spectaculaires. Les parasites ne meurent pas toujours. En revanche, certaines fonctions clés peuvent être altérées. Leur capacité à se déplacer, à trouver un hôte, à l’infecter ou encore leur développement une fois à l’intérieur de celui-ci. Dans certains cas, une exposition brève à un contaminant, à un stade précoce, suffit à produire des effets visibles bien plus tard.
Le bisphénol A peut, par exemple, modifier le développement du parasite dans l’escargot ainsi que la production des larves infectieuses. Ces effets sont souvent discrets, parfois différés, et peuvent facilement passer inaperçus si l’on ne regarde que la survie immédiate.
Autre exemple : une exposition au cadmium peut diminuer la capacité des larves à établir une infection chez leur hôte.
Il serait toutefois simpliste de conclure que la pollution rend systématiquement les parasites moins – ou plus – dangereux. En effet, les effets observés varient fortement selon le contaminant, la dose, le stade de développement du parasite et les conditions d’exposition.
Parfois, les parasites semblent même relativement résistants. Les schistosomes présentent ainsi une tolérance aux insecticides diazinon et imidaclopride. Tout dépend des doses, des substances et des conditions d’exposition.
Une chose est certaine : la pollution introduit une variabilité supplémentaire dans des systèmes biologiques déjà très complexes. Cette diversité de réponses complique notre capacité à prédire le risque de transmission. Un constat qui implique que les modèles actuels gagneraient à intégrer davantage la qualité chimique des milieux aquatiques.
Un facteur de risque à ne pas négliger
Ces observations amènent à reconsidérer la manière dont on évalue les risques sanitaires. On a habituellement tendance à penser que le danger dépend du nombre de parasites présents et du niveau d’exposition. Mais ces seuls paramètres ne sont peut-être pas suffisants pour rendre compte de la réalité.
Deux environnements à première vue similaires du point de vue écologique qui contiendraient le même parasite pourraient ne pas présenter le même niveau de risque si leur contamination chimique s’avérait différente. On peut imaginer voir émerger une souche plus infectante dans l’un de ces deux milieux, avec des effets sur les organismes infectés qui seraient d’autant plus délétères.
Une autre question reste aujourd’hui en suspens : celle des effets à long terme. Certains résultats suggèrent que des modifications induites par l’environnement pourraient persister très longtemps après le moment de l’exposition, voire être transmises aux générations suivantes par des mécanismes épigénétiques.
Ce mécanisme a notamment été décrit chez le nématode Caenorhabditis elegans, où certains contaminants induisent des modifications de l’expression des gènes qui sont héritables d’une génération à l’autre. Chez les parasites aquatiques, tels que les schistosomes, les données concernant l’existence de telles « signatures épigénétiques » manquent encore.
Cependant, les mécanismes épigénétiques existent chez eux comme chez tout être vivant, les schistosomes sont sensibles à l’épigénétique. De ce fait, on peut imaginer que deux parasites aquatiques possédant le même génome fonctionnent différemment selon les conditions de pollution auxquelles ils ont été exposés.
Des villes plus vertes, des interfaces à surveiller
Mieux comprendre ces mécanismes devient essentiel dans un contexte où les environnements aquatiques sont de plus en plus exposés aux activités humaines.
Cette question n’est pas cantonnée aux milieux aquatiques. Nos villes sont, elles aussi, concernées. En ces périodes de changement climatique, elles ont tendance à verdir de plus en plus : la végétalisation urbaine et les espaces verts sont désormais vus comme des espaces bénéfiques, capables non seulement d’atténuer les îlots de chaleur, mais aussi de favoriser la biodiversité et d’améliorer la santé physique et mentale des habitants.
Ils constituent toutefois aussi des zones de rencontre entre la faune sauvage, les vecteurs et les humains. Les agents pathogènes (parasites, virus ou bactéries) y trouvent des opportunités accrues de circuler entre ces différents acteurs.
Parce qu’ils évoluent au cœur des villes, ces agents biologiques peuvent également être exposés à des polluants urbains présents dans l’eau, les sols ou la végétation. Nous ne savons pas encore dans quelle mesure ces expositions modifient leur capacité à se transmettre ou à infecter un hôte. Mais elles pourraient transformer certaines caractéristiques biologiques qui conditionnent le risque sanitaire.
L’enjeu n’est pas d’opposer la nature en ville et la santé publique, mais d’intégrer la qualité environnementale aux politiques de végétalisation et de surveillance sanitaire.
La pollution de l’eau ne détermine pas, à elle seule, l’apparition ou l’extension d’une maladie parasitaire. Elle agit en interaction avec le climat, les hôtes, les usages de l’eau et l’accès à l’assainissement. Mais elle pourrait modifier des maillons du cycle parasitaire que l’on mesure encore rarement.
Mieux protéger les écosystèmes d’eau douce et intégrer la qualité chimique de l’eau à la surveillance des maladies parasitaires permettront de mieux anticiper les risques sanitaires dans un environnement soumis à des pressions croissantes.
Bertrand de l'Isle a reçu des financements de Agence nationale de la recherche (ANR) et Région Occitanie.
Christoph Grunau a reçu des financements de l’ANR, de Wellcome Trust, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.
Ronaldo Augusto a reçu des financements de l’ANR, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.
24.08.2026 à 17:40
Langue populaire, langue savante : des différences à reconsidérer pour mieux lutter contre les inégalités scolaires
Texte intégral (1901 mots)
L’ESSENTIEL
La langue populaire n’est pas une version sommaire de la langue savante.
Tout aussi complexe, elle introduit un autre rapport à la parole. C’est ce que montrent les travaux d’anthropologues sur l’oralité et l’écriture.
Le comprendre ne permettrait-il pas de mieux accueillir les élèves dans leur diversité ?
La rentrée approche. Elle est l’occasion de s’interroger sur les défis du système scolaire français au XXIᵉ siècle. Depuis les travaux de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, on sait que l’école transforme les inégalités sociales en inégalités scolaires. Cette situation n’a guère évolué en dépit de décennies de politiques de démocratisation de l’école : la pauvreté demeure prédictive de l’échec scolaire.
Il est établi que les classes moyennes et supérieures, par leur capital culturel et leurs manières de parler, sont familières d’une langue proche de la langue savante qui caractérise les savoirs scolaires tandis que les milieux populaires sont éloignés de cet univers. Mais de quelle nature cette différence serait-elle ?
Un langage oral plus pratique, un écrit plus scolaire ?
En sciences de l’éducation, les recherches d’Élisabeth Bautier et Roland Goigoux ont montré notamment que la langue savante requiert une « attitude de secondarisation », c’est-à-dire un travail de réflexivité spécifique qui permet de « prendre la langue pour objet ».
Cette approche se nourrit des travaux du théoricien du langage Mikhail Bakhtine, du sociolinguiste Basil Bernstein ou encore du sociologue Bernard Lahire. Ce dernier distingue un langage oral-pratique (du côté des milieux populaires) et un langage scripturaire-scolaire (qualifiant le rapport au monde des classes moyennes et supérieures) : le premier implique que l’on ne parle que lorsque la situation le commande, par nécessité donc, et pour traduire une réalité pratique, alors que le second entretient un intérêt pour la langue elle-même, indépendamment de son utilité.
Cette thèse repose sur le postulat suivant : langue populaire et langue savante renvoient, pour partie au moins, à l’écart qui existe entre oralité et écriture. Un certain nombre de travaux accréditent ce point de départ : le sociologue Jean-Pierre Terrail rappelle que l’écrit a été, pendant des millénaires, d’un accès réservé, quand Shirley Brice Heath et Annette Lareau constatent que les pratiques linguistiques des milieux populaires (jusqu’à leur rapport à la lecture ou l’écriture) demeurent empreintes des codes de l’oralité.
Mais alors il faut rappeler, avec Terrail, le fait que la réflexivité est toujours déjà une ressource de l’oralité : dans les sociétés qui n’ont pas l’écriture, la langue est l’objet d’une attention spécifique, ne serait-ce que dans le chant ou les jeux de mots, qui n’ont pas qu’une fonction de socialisation.
L’écriture et la valeur de la parole
La thèse de la secondarisation de la langue propre aux savoirs scolaires implique qu’une seule et même langue (le français, en l’occurrence ici) se déploie en des manières de parler (des dispositions langagières) qui diffèrent selon leur degré de réflexivité : la langue populaire ne permettrait pas autant que la langue savante le travail de décontextualisation des tâches ou des discours.
On peut faire pourtant une autre hypothèse et considérer que l’on a affaire à deux langues étrangères l’une à l’autre, plutôt qu’à deux niveaux de langue dans un même univers symbolique (la langue française). Cette hypothèse a l’avantage d’éviter une hiérarchie a priori des dispositions langagières des élèves.
Si la langue savante et la langue populaire s’inscrivent, l’une dans l’oralité, l’autre dans l’écriture, alors il faut revenir sur cette différence.
L’anthropologue Jack Goody, dans ses travaux sur la raison graphique (qui désigne la façon dont l’écriture transforme notre rapport au monde), nous enseigne deux choses. D’abord, l’écriture permet l’autonomie du propos par rapport à son locuteur (le texte peut voyager indépendamment de celui qui le produit, et en cela on peut parler de décontextualisation par l’écriture). Mais elle transforme aussi la valeur de la parole. En effet, le texte va nous obliger à comparer ce qui est dit et ce qui est écrit ; avec l’oralité, on n’en a pas les moyens techniques.
Le Bagré est une prière chez les LoDagaa du nord du Ghana, qui n’ont pas d’écriture, et avec qui Jack Goody a vécu. Elle se transmet sans que l’on puisse comparer les versions de chacun avec un modèle de référence. Ainsi, dans la société de tradition orale, ce qui est dit est toujours considéré comme ce qu’il fallait dire ; surtout, la parole est considérée comme une production collective.
Évidemment, notre ethnocentrisme graphique (le fait de percevoir le monde en tant que lettrés) nous pousse immédiatement à considérer que le locuteur produit toujours le discours qu’il énonce. C’est négliger ici le poids de l’imaginaire social de l’oralité, bien différent du nôtre.
Quels liens entre oralité et individualité ?
Dans les sociétés sans écriture, le conteur transmet un récit qui n’est jamais le sien et dont il est le simple vecteur : il n’en est pas l’auteur. Il en va d’ailleurs du conteur comme du sorcier, qui n’exerce jamais une puissance personnelle quand il célèbre un rituel, mais qui dit ce qu’il faut dire.
Pierre Clastres signale aussi que le chef de la tribu, s’il prétend parler en son nom propre, risque le bannissement. Dans ce monde-là encore, lorsque le fou (qui n’est pas désigné comme tel mais vit en marge du groupe) parle, ce qu’il dit concerne tout le monde, parce que, précisément, la parole n’est jamais la sienne.
L’écriture, en revanche, nous permet de constater que ce qui est dit n’est jamais strictement ce qui est écrit ; elle nous oblige à considérer la parole comme une production intime et personnelle de la part de l’individu : le Notre père chrétien est récité à moitié en lisant, à moitié de mémoire, et toute modification du texte est interprétée « soit comme une erreur involontaire soit comme une tentative délibérée de modifier un modèle hautement ritualisé de discours ».
La raison graphique désigne de la sorte une rupture technique mais aussi ontologique : si la société de l’oralité est bel et bien composée d’individus, ceux-ci ne se singularisent pas par la parole mais par le ton de leur voix, leur comportement ou leur apparence. La distinction apparemment évidente et universelle que fait la linguistique entre la parole (qui serait le propre de l’individu) et la langue (qui désigne le code commun que nous partageons) n’est pas vérifiée partout et toujours : il y a des sociétés dans lesquelles les individus parlent une langue qui ne leur appartient pas.
L’écriture transforme donc les contours de l’individualité : être individu, désormais, c’est exprimer par la parole un quant-à-soi, une intention propre (nous connaissons des auteurs et ce n’est que chez nous que la parole du fou est tellement la sienne qu’elle le retranche de ses semblables – elle l’exclut de la communauté).
La langue scolaire est accessible à tous
En conséquence de quoi, la langue des milieux populaires, par sa proximité avec l’imaginaire de l’oralité, n’est pas plus spontanée ou plus liée à l’expérience personnelle des individus que la langue savante ; en réalité, elle n’est pas différenciante parce que la parole n’est pas la propriété des individus. La langue savante, quant à elle, grâce à la maîtrise technique de l’écriture, est le moyen d’exprimer par la parole une puissance personnelle.
Cette distinction, qui peut paraître bien manichéenne, appelle quelques remarques. D’abord, la rupture entre oralité et écriture, qui la sous-tend, n’est pas que technique. En d’autres aires culturelles, la diffusion de l’écriture s’accompagne d’une expression de la subjectivité très limitée par rapport à celle que connaît la modernité occidentale.
Par ailleurs, la diffusion de l’écriture, désormais massive dans notre société, recompose l’expression orale : il va de soi désormais que ce que l’on dit est intimement produit. L’écriture a bel et bien transformé ce que parler veut dire en faisant de nous des auteurs.
Enfin, les enfants, à présent, sont considérés comme des individus disposant dès leur naissance d’une parole propre alors même que cette transformation est le produit de l’apprentissage de l’écriture.
Par voie de conséquence, les inégalités scolaires doivent pour beaucoup à la fracture entre lettrés et non (ou moins) lettrés. On ne les résorbera pas sans se convaincre qu’il ne manque rien à l’enfant de milieu populaire pour réussir à l’école : s’il parle une autre langue, celle-ci n’est pas un obstacle aux apprentissages scolaires, à la condition que l’école se donne les moyens de le convertir à la langue savante.
Cela passe notamment par la reconnaissance du fait que la difficulté intellectuelle propre aux apprentissages scolaires est notre lot commun, et par la lutte contre l’assimilation systématique d’une difficulté dans les apprentissages à un trouble du développement.
Sarah Goutagny ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.