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01.09.2026 à 22:30

Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches

Alexis Descatha, Professeur de santé au travail, Université Angers, CHU d’Angers, Inserm, U1085 Irset, équipe Ester, Université d’Angers
Durant leur carrière, les pompiers sont exposés à de nombreux facteurs de risques. Leurs effets sur la santé sont très difficiles à évaluer, car ils sont très intriqués les uns avec les autres.
Texte intégral (2759 mots)

L’ESSENTIEL

- L’activité des pompiers les expose, tout au long de leur carrière, à de nombreux facteurs de risque, qu’ils soient chimiques, physiques ou psychiques

- Ces expositions multiples sont très intriquées les unes avec les autres, ce qui complique l’évaluation de leurs effets sur la santé

- Des recherches complémentaires sont encore nécessaires pour dresser un panorama plus complet des risques auxquels font face les pompiers et améliorer la prévention


Le changement climatique entraîne des étés plus longs, plus chauds et plus secs, qui alimentent des incendies de végétation d’une ampleur et d’une durée sans précédent. Des « mégafeux » frappent désormais régulièrement l’Amérique du Nord ou l’Australie. Ils se déclarent aussi de plus en plus souvent en Europe, et notamment en France.

Ces feux de grande ampleur mobilisent les sapeurs-pompiers sur des périodes d’engagement historiquement longues. Or, on sait qu’une exposition, même de court terme, aux particules fines PM 2,5 provenant des feux de végétation est associée à une surmortalité substantielle à l’échelle mondiale.

Mais ces particules ne sont pas le seul facteur de risque pour la santé auquel les soldats du feu sont exposés. Outre les autres composés toxiques présents dans les fumées, les pompiers sont aussi susceptibles de se retrouver en contact avec de nombreuses autres substances délétères. La dangerosité de leur métier les expose aussi aux accidents du travail, au stress, ainsi qu’aux traumatismes psychologiques.

Cette grande diversité de facteurs de risques complique les études qui tentent d’en déterminer les effets sur la santé des pompiers. Nous avons récemment publié une synthèse destinée à faire le point sur les connaissances disponibles. Voici ce qu’il faut en retenir.

La mortalité des pompiers

La mortalité globale des pompiers semble comparable à celle d’autres professions, ce qui peut paraître contre-intuitif. L’effet dit « du travailleur sain » explique en partie ce constat : les personnes en emploi sont en moyenne en meilleure santé que la population générale, si bien que les études comparant des travailleurs à la population générale sous-estiment systématiquement les risques liés au travail. Ce risque de sous-estimation concerne particulièrement les métiers à forte demande physique et mentale, comme celui des pompiers.

Lorsque l’on s’intéresse en revanche à l’âge moyen au moment du décès, on constate que celui-ci est significativement plus faible chez les pompiers que dans la population générale, en particulier chez les hommes occupant des fonctions opérationnelles. Une étude menée entre 2013 et 2023 sur le territoire de la Seine-Maritime a mis en évidence que les [sapeurs-pompiers décédés l’ont été à un âge moyen de 72,3 ans], ce qui est significativement plus jeune que dans la population générale, où l’âge moyen au décès était de 74,4 ans. Cet écart se retrouvait principalement chez les opérationnels (71,8 ans) et chez les professionnels. En revanche, il n’était pas significatif chez les officiers (74 ans), ni chez les volontaires (72,7 ans).

Par ailleurs, certains cancers, en particulier, présentent une surmortalité notable chez les pompiers. C’est par exemple le cas de ceux de la thyroïde, du rein, de la vessie et du cerveau.

Des expositions multiples, tout au long de la carrière

Dès lors qu’il s’agit d’évaluer la santé des pompiers, le problème de fond tient à ce que l’approche classique – « une exposition, une maladie, une valeur limite d’exposition » – convient mal à leur activité. En effet, en raison de la nature de leur travail, les sapeurs-pompiers font face à une multitude d’expositions aiguës et chroniques.

En 2021, l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation internationale du travail ont publié leur première estimation conjointe de la part des maladies imputable au travail dans le monde. En tête de liste figuraient les longues durées de travail, suivies des particules, gaz et fumées en suspension dans l’air, puis des accidents du travail, de l’amiante, de la silice et des agents provoquant de l’asthme (asthmogènes).

On constate que les sapeurs-pompiers sont susceptibles d’être exposés à l’ensemble de ces facteurs, souvent au cours d’une même garde.

Le problème est que toutes ces expositions sont tellement intriquées qu’il n’est pas, en l’état actuel des connaissances, possible de relier directement un effet sur la santé à un type d’exposition en particulier.

Pour cette raison, la meilleure façon de rendre compte de ce que le corps d’un pompier en exercice accumule est de s’appuyer sur concept d’exposome. Ce terme désigne la totalité de ce qu’un organisme rencontre au cours d’une vie, en tenant compte de la chronologie des expositions, de leur variabilité et de leurs interactions.

L’exposome professionnel des pompiers

Notre revue de littérature établit que l’exposome professionnel est multiple. Il est de nature chimique, puisque la fumée contient des hydrocarbures aromatiques polycycliques, du benzène, des aldéhydes, des métaux et des particules. Ces substances toxiques, dont certaines peuvent être à l’origine de cancers, sont absorbées à la fois par inhalation, mais aussi par la peau. On sait, par exemple, que la zone située au niveau du cou constitue une voie d’absorption notable, ce qui est possiblement lié au port des équipements de protection.

Par ailleurs, la température centrale du corps des pompiers augmente sous l’effet de la chaleur, de l’activité physique et des équipements de protection, comme l’illustrent la fréquence cardiaque et les besoins métaboliques liée à cette activité physique intense. Les charges sont soulevées dans des postures contraignantes, sur une courte période, tandis que le bruit est constant. Enfin, la scène du théâtre d’opération peut être traumatisante, tant sur le plan physique que mental.

Tout cela se déroule dans le temps imparti à une seule intervention, y compris la formation et le retour du lieu d’intervention. Élargissons maintenant ce cadre à l’ensemble d’une carrière (pour laquelle les données sont plus rares).

On sait que les pompiers sont exposés à du travail posté et de nuit, à de longues heures de travail, à des gaz d’échappement diesel et à divers contaminants présents dans la caserne, aux retardateurs de flamme et substances per – et polyfluoroalkylées (PFAS), aux substances émises lors des entraînements répétés au feu réel (caissons de feu), etc.

Le caisson « Fire Flash » permet aux pompiers de s’entraîner en situation de feu réel.

À cela s’ajoutent les pressions psychosociales spécifiques à chaque service, à la hiérarchie, à la disponibilité et à l’équilibre entre la lutte contre les incendies et les interventions médicales d’urgence (équilibre qui diffère considérablement d’un pays à l’autre).

Enfin, pour chaque pompier, l’exposition varie en fonction de la tâche, du type de contrat et de son poste, ainsi que de son ancienneté, de son équipement et de ses habitudes de vie.

Évaluer les effets sur la santé

Étant donné que les expositions des pompiers s’étendent sur différentes échelles de temps, il en va de même pour leurs effets.

Certains sont immédiats : coup de chaleur, déshydratation, exposition aiguë au monoxyde de carbone, douleurs et brûlures, ainsi que traumatismes physiques et psychologiques.

D’autres apparaissent au fil des mois et des années : des troubles musculo-squelettiques dégénératifs, touchant surtout le bas du dos et les épaules ; des troubles du sommeil (signalés chez environ un tiers des pompiers) ; le syndrome métabolique (ensemble d’anomalies à risque cardiovasculaire élevé) ; des troubles de santé mentale (le syndrome de stress post-traumatique étant plusieurs fois plus fréquent que dans la population générale). Ces conséquences s’ajoutent à l’usure plus insidieuse liée au stress opérationnel quotidien.

Par ailleurs, en 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a reclassé l’exposition professionnelle des pompiers comme cancérigène pour l’homme, sur la base de preuves suffisantes concernant le mésothéliome (cancer de la plèvre, la membrane qui entoure les poumons) et le cancer de la vessie, tandis que d’autres données indiquent des risques pour d’autres cancers (mélanome et autres cancers de la peau, cancer de la prostate et certains cancers du sang).

Enfin, ces preuves solides ne doivent pas occulter les troubles cardiovasculaires (maladie coronarienne, accident vasculaire cérébral) et les troubles respiratoires, comme l’asthme et les bronchopneumopathies chroniques, pour lesquels des recherches supplémentaires sont nécessaires.

Mieux cerner les risques grâce à la recherche

Au-delà de la confirmation des signaux évoqués plus haut, les travaux de recherche sur la santé au travail des pompiers s’articulent autour de plusieurs axes.

Il s’agit tout d’abord de mener des études dans des contextes variés, afin de prendre en compte les différences potentielles entre environnements ou sous-populations : type de pompier, de statut, d’activités ou de sexe, par exemple.

Ensuite, il s’avère nécessaire d’évaluer de façon exhaustive les effets d’agents délétères agissant en synergie, afin de déterminer s’ils sont additifs, multiplicatifs ou interactifs (on parle d’« effet cocktail »). Les effets étudiés pourront inclure les atteintes endocriniennes (autrement dit, les conséquences pour le système hormonal) et reproductives, les sous-types de cancers rares ou propres à un sexe ou à l’autre, et les maladies neurodégénératives (la maladie de Parkinson ou les démences sont évoquées).

Jusqu’à présent, ces effets n’ont pas été suffisamment évalués, pas plus que les questions d’effets de sélection et de confusion. Répondre à ces questions exigera soit de recruter de nouvelles cohortes de plus grandes tailles, soit de réutiliser des données existantes (pour, par exemple, les réanalyser grâce à des outils d’intelligence artificielle).

Enfin, des études spécifiques portent sur les interventions et la prévention (y compris l’éducation et la promotion de la santé). Cette recherche mobilise un large éventail de disciplines : sciences de la santé (épidémiologie, recherche clinique, toxicologie…), sciences humaines et sociales (ergonomie, psychologie, économie, sciences de gestion, sociologie…) et ingénierie (conception de matériaux, modélisation de la sécurité et des risques, science des données, intelligence artificielle et informatique…).

La question de la prévention est particulièrement complexe. En effet, pour être efficace et durable, elle doit embrasser l’ensemble de l’exposome.

Soulignons que la recherche collaborative entre pays se développe désormais au sein d’organisations internationales, et en France à travers le groupe RE3SC, le consortium scientifique consacré à l’intelligence artificielle et aux sciences de l’urgence et des risques, ainsi que des travaux sur la réparation juridique (Association de la Francophonie pour la Santé des Pompiers), y compris la normalisation internationale pour la protection des pompiers.

De la recherche au terrain

Canada, États-Unis, Australie, Royaume-Uni… Plusieurs pays ont développé le transfert des connaissances de la recherche vers les parties prenantes et les pompiers. La France offre elle aussi un exemple concret instructif avec l’ENSOSP, l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers, qui développe des programmes de formation et gère une base de ressources en ligne (le PNRS).

Citons également l’Observatoire national de santé des agents des services d’incendie et de secours (ONSAS), organisé par la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, qui réunit désormais l’ensemble des parties prenantes (directions et organisations syndicales, professionnels de santé et universitaires, agences concernées) autour de trois objectifs affichés : prévenir, protéger, réparer.

Unique en son genre, cette initiative translationnelle collaborative a mené à l’élaboration d’une nouvelle réglementation sur la réparation des maladies professionnelles des pompiers (à la suite du rapport du CIRC de 2023), ainsi qu’à des recommandations sur les entraînements répétés au feu réel, des ateliers scientifiques annuels et des études sur la toxicité des fumées et le traumatisme psychique.

Au-delà de ces avancées, la route est encore longue. Il s’agira notamment d’aboutir à une meilleure indemnisation, non seulement des victimes des incendies et des activités de lutte contre le feu et soutien (sur le modèle de l’amiante ou des pesticides, de manière à couvrir la population générale touchée par les feux survenant à l’interface habitat-forêt), mais aussi de l’ensemble des « travaillant·e·s » (autrement dit des salariés et volontaires, personnels de soutien et militaires), afin d’améliorer la prévention dans son ensemble. Il sera également nécessaire de consolider la recherche, en créant, par exemple, une institution de recherche visible, dotée de financements dédiés.

The Conversation

Alexis Descatha est membre de l'Observatoire National de la Santé des agents des Services Incendies et Secours (en tant scientifique). Il participe au nom de la France dans les évaluations de normalisation pour les équipements de protections des pompiers. Il est également Professeur Clinicien à Hofstra/Northwell et Professeur Associé à IUSP (USA) et est rédacteur en chef des archives des maladies professionnelles et de l’environnement (Elsevier). Il a des projets financés par l'ANR/ l'ANSES/ MNH DREES. La DPI complète est disponible sur le site https://dpi.sante.gouv.fr/dpi-public-webapp/app/consultation/accueil

01.09.2026 à 17:04

Le musée sur ordonnance : comment nos pratiques culturelles deviennent un enjeu de santé publique

Maria Elena Buslacchi, socio-anthropologue, chercheuse post-doc à L'Observatoire des publics et pratiques de la culture, MESOPOLHIS UMR 7064, Sciences Po / CNRS / Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU)
L’étude des effets de la culture sur le cerveau et sur le bien-être tend à démontrer qu’il s'agit d’une ressource importante pour la santé publique et la cohésion sociale.
Texte intégral (2275 mots)
La « muséothérapie » gagne du terrain. Loic Manegarium/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le 18 juin dernier, les instances européennes ont déclaré la culture priorité stratégique de l’Union européenne.

  • Il est désormais admis que les pratiques culturelles produisent des réponses psychologiques, physiologiques, sociales et comportementales concrètes et positives pour la santé.

  • La « muséothérapie » se développe, et les premières prescriptions muséales ont déjà vu le jour.


Le 18 juin 2026, en marge du Conseil européen à Bruxelles, pour la première fois, le Parlement européen, la Commission européenne et le Conseil de l’Union européenne ont signé une déclaration commune faisant de la culture une priorité stratégique.

Ce texte, « L’Europe pour la culture – La culture pour l’Europe », affirme douze principes clés qui sont censés inspirer, sinon orienter, les politiques culturelles des pays membres. Parmi ces principes, celui de la culture comme enjeu de santé. La Commission reprend explicitement les conclusions d’un rapport d’experts des États membres, Culture for Health, qui met en avant les effets bénéfiques de la culture pour la santé et le bien-être.

La culture n’y est plus seulement défendue comme patrimoine, soit source d’attachement et d’appartenance pour les individus, ou comme levier économique, dans le secteur de l’industrie créative. Elle devient une ressource pour la santé publique et la cohésion sociale.

La culture comme soin

Ce déplacement s’inscrit dans un mouvement plus large, qui inspire des initiatives pilotes et des orientations politiques à plusieurs niveaux, en attribuant une nouvelle priorité à la recherche en neurosciences sur les effets des pratiques culturelles sur le cerveau et le bien-être. Le réseau européen Culture Next vient d’ailleurs de publier un rapport, « Culture as Care: Participation, Health and Collective Well-Being in European Cities », qui prolonge directement les termes de la déclaration.

La culture y est décrite non comme un substitut aux politiques sociales, sanitaires ou éducatives, mais comme ce qui crée du soin par la participation elle-même – à travers les espaces de rencontre, de reconnaissance mutuelle et d’action collective qu’elle rend possibles.

Le rapport insiste en particulier sur la jeunesse, appelant à dépasser une approche de l’accès (faire venir les jeunes vers les institutions culturelles, comme le veut le cadre théorico-politique français de la démocratisation culturelle) pour reconnaître le rôle déjà actif de créateurs et d’organisateurs, souvent en dehors des cadres institutionnels (selon une perspective qui se rapproche davantage à celle des droits culturels).

Un écosystème de santé

Le rapport de la Commission européenne Culture and Health – Time to Act (2025) préconise le développement d’un ecosystème de santé pour faire face à une série de phénomènes sociosanitaires qui caractérisent le continent européen aujourd’hui et qui contribuent à une détérioration progressive des conditions générales de santé tant physique que mentale des individus : le burn out post-pandémique, le vieillissement de la population, l’augmentation de l’isolement social, les conflits armés et la croissance des inégalités.

La notion d’écosystème de santé avait été initialement proposée dans le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) paru en 2019, intitulé « What is the evidence on the role of the arts in improving health and well-being ? » (« Quels sont les effets bénéfiques réels de la pratique des arts sur la santé et le bien-être ? ». Selon ce rapport, les activités artistiques mobilisent simultanément l’engagement esthétique, l’imagination, l’activation sensorielle, l’évocation émotionnelle et la stimulation cognitive qui déclenchent des réponses psychologiques, physiologiques, sociales et comportementales concrètes et positives pour la santé.

Des initiatives pionnières

Ces rapports, en réalité, ne font qu’institutionnaliser un mouvement déjà amorcé à l’échelle de quelques institutions culturelles pionnières. Le Museum of Modern Art à New York (MoMa) est l’un des premiers musées à avoir formalisé, avec le concours de professionnels de santé, une offre culturelle adaptée à un public cliniquement défini : celui des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

Dès 2006, le programme Meet Me at MoMA propose tous les mois des visites interactives et commentées des collections pendant les heures de fermeture au public. L’objectif est de ménager un espace d’expression et d’échange pour des personnes aux stades précoce et intermédiaire de la maladie, en s’appuyant sur des œuvres emblématiques de l’art moderne. C’est un premier pas vers la reconnaissance du rôle que l’espace muséal peut jouer en matière de bien-être.

En 2018, l’historienne de l’art Nathalie Bondil, alors directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, lance, avec le concours de médecins francophones canadiens, le dispositif de « prescription muséale » : un médecin partenaire peut orienter un patient vers une visite au musée lorsqu’il en anticipe un bénéfice pour sa santé.

Devenue depuis directrice du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe à Paris, Nathalie Bondil a contribué à diffuser ce modèle en Europe, notamment à travers le concept de « muséothérapie », désormais admis et transmis par des institutions publiques en France, telles que l’Institut national du patrimoine (INP) ou l’École du Louvre, lors de leurs formations aux professionnel·les et futur·es professionnel·les des musées.

En France, le programme « Culture à l’hôpital » avait été formalisé dès 1999 par une première convention nationale interministérielle. Régulièrement renouvelé (en 2010, puis en juillet 2025), ce cadre partenarial entre les ministères de la culture et de la santé explicite l’intention de dépasser la logique de présence artistique en milieu hospitalier pour embrasser une ambition plus large de promotion de la santé et de prévention par la culture.

Prescriptions muséales

Les expérimentations au musée se multiplient. Le MoCo Montpellier Contemporain se lie au service d’urgences et de post-urgences psychiatriques du CHU dans le dispositif L’art sur ordonnance, ancrant le dispositif dans une logique de soin psychiatrique ; à Rennes, depuis 2022, une prescription médicale permet d’accéder gratuitement à des lieux culturels, tels que La Criée, 40mcube, le Musée des beaux-arts de Rennes, le Musée de Bretagne, Les Champs Libres ou encore l’Écomusée de la Bintinais ; le Louvre-Lens a inscrit la lutte contre les inégalités de santé parmi les engagements qu’il mentionne dans son projet scientifique et culturel et, en 2023, le musée a lancé un programme de séances gratuites de « Louvre-Lens-Thérapie » sur ordonnance médicale.

Dans les Yvelines, un programme départemental permet aux soignants et aux travailleurs sociaux de prescrire des visites muséales à travers un carnet de chèques pour des pathologies liées au stress, des troubles de la personnalité, ou comme alternative non médicamenteuse à la douleur.

Cette circulation de pratiques s’accompagne aussi d’une tentative de légitimation par la formation. Depuis 2024, l’Université Claude-Bernard Lyon 1 propose un diplôme universitaire, Prescriptions culturelles : arts et santé, coordonné par Nathalie Bondil elle-même aux côtés de Pierre Lemarquis, neurologue, et de Laure Mayoud, psychologue clinicienne.

Cette étape marque le passage d’une phase expérimentale de la prescription muséale à l’étape où l’on cherche désormais à l’inscrire dans un cadre théorique et pédagogique transmissible, à la croisée de la muséologie, des neurosciences et des sciences sociales. Mais, pour ce faire, des évidences scientifiques sur les effets doivent encore être produites, au-delà des études pionnières.

Des résultats concluants mais nuancés

À Caen, une étude de l’Inserm visant à mesurer les bienfaits de la fréquentation muséale sur différentes catégories de personnes est l’un des rendez-vous du Millénaire de la ville de Caen 2025. Une étude similaire en contexte européen a été portée par le projet ASBA (Anxiety, Stress, Brain-friendly museum Approach) sous la direction d’Annalisa Banzi, chercheuse au Centre d’études sur l’histoire de la pensée biomédicale de l’Université de Milano-Bicocca, en collaboration avec l’Università Statale di Milano.

Les niveaux d’anxiété et de stress de 350 citoyens et des dizaines d’agents d’accueil et de médiation des musées ont été mesurés par l’enregistrement de l’activité électro-corticale et par questionnaire avant et après leur participation à différentes activités culturelles au musée. Les résultats quantifient la réduction des niveaux d’anxiété et de stress perçus, qui peuvent diminuer d’un quart, et l’amélioration du bien-être psychophysique des participants.

La densification des moments de réflexion collective sur le sujet – par exemple, la conférence Who Cares ? Museums, Wellbeing and Resilience, organisée par le Network of European Museum Organisations (NEMO) à Horsens, au Danemark, en octobre 2025 – atteste à la fois son actualité et le besoin de prendre du recul face à un phénomène en plein essor, mais sans gommer les frontières et les tensions entre champ artistique et champ thérapeutique. Du point de vue des sciences sociales, le cadre de socialisation est, par exemple, un aspect saillant encore peu exploré dans les études.

Des enquêtes récentes montrent que l’influence des représentations et des pratiques du musée transmises dans le cadre familial dès le plus jeune âge ont aussi un impact majeur sur la conversion de l’expérience de visite en bien-être, conversion qui varie sensiblement selon les profils sociodémographiques.

La rencontre avec l’institution muséale, mais aussi avec les professionnel·les et les autres publics ainsi que tout ce qu’il y a « autour » de la visite mérite aussi d’être étudié. Le trajet, les pauses, le goûter pris au café du musée, l’achat d’un marque-page dans la boutique du musée, tout ce qui accompagne l’expérience esthétique de l’œuvre ne peut pas être oublié dans l’analyse. Ce qui n’invalide pas le rôle social de l’espace du musée et, bien au contraire, invite à poursuivre la réflexion pour le repenser dans ces termes.


Cet article a été rédigé en collaboration avec Andrea Esposito, expert en neuroesthétique, titulaire d’un M2 en Histoire de l’art à l’Université Ca’ Foscari Venezia et visiting researcher à l’Université degli studi Milano-Bicocca (projet ASBA) et à la Faculty of Behavioural and Social Sciences de l’Université de Groeningen.

The Conversation

Maria Elena Buslacchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

01.09.2026 à 17:01

Une rentrée sans toit : comment la crise du logement étudiant fragilise l’entrée dans l’âge adulte

Guillaume Negri, Doctorant en sociologie, spécialisé en migrations et en jeunesse, Université Rennes 2
Le logement est une étape clé dans l’entrée dans l’âge adulte. Le manque d’ancrage résidentiel stable enclenche des retards en chaîne en matière de formation et d’emploi.
Texte intégral (1721 mots)

L’ESSENTIEL

  • La recherche d’un logement étudiant est un parcours du combattant.

  • Cette instabilité résidentielle a des répercussions bien au-delà de la rentrée universitaire sur les conditions d’études et de vie des jeunes.

  • Une recherche, menée en France et en Irlande, interroge les risques d’une citoyenneté différée.


À chaque rentrée universitaire, les mêmes scènes. Les files d’attente s’allongent devant les Crous, toutes les chambres universitaires ont été allouées, et les studios se visitent par grappes de candidats. La France compte aujourd’hui une chambre du Crous pour dix-sept étudiants, contre une pour quatorze en 2000, et l’offre publique ne couvre que 7 % des besoins selon le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse et le Conseil national de l’habitat.

De l’autre côté de la mer Celtique, l’Irlande fait pire encore. Fin 2025, il manquait près de 39 000 lits étudiants dans les quatre principales villes universitaires du pays. À Cork (dans le sud-ouest de l’Ilande, ndlr), où je mène une partie de mes recherches doctorales, la presse rapporte le cas d’un étudiant contraint à trois heures de trajet quotidien depuis Limerick (centre-ouest de l'Irlande, ndlr), faute de chambre abordable.

Le débat public raisonne en stocks et en flux. On y discute du nombre de places à construire et du niveau des loyers, et ces discussions enferment le problème dans l’horizon court de l’année universitaire, celui des affectations à boucler avant les premiers cours.

La sociologie des parcours de vie oblige à poser une question d’une autre portée temporelle, que ma thèse instruit en comparant la France et l’Irlande. Quelles sont les répercussions de cette instabilité résidentielle, éprouvée au seuil de la vie adulte, sur la suite d’une existence ?

Je fais l’hypothèse que le logement commande les autres étapes du passage à l’âge adulte, et que sa privation enclenche des retards en chaîne, dans la formation puis dans l’emploi. Ces retards frappent d’autant plus durement que la famille ne peut pas servir de filet.

Une précision de méthode s’impose ici : mon matériau, qualitatif, ne mesure pas ces effets de long terme ; il montre comment ils se forment, entretien après entretien, et pourquoi ils s’installent. C’est déjà beaucoup pour comprendre ce qu’une rentrée sans toit engage réellement.

Le logement, verrou du passage à l’âge adulte

Les sociologues de la jeunesse l’ont établi de longue date. On ne devient plus adulte en franchissant des seuils dans l’ordre attendu, le diplôme puis l’emploi, le départ de chez les parents puis la vie à deux. On y parvient au terme d’un processus long, fait d’allers-retours et de bifurcations.

Dans ce processus, le logement fait office de verrou. Impossible, sans adresse stable, de constituer le moindre dossier, qu’il s’agisse d’une inscription en formation, d’une bourse, d’un compte bancaire ou d’une couverture santé. Obtenir un stage ou un emploi relève alors de l’acrobatie. Même dormir et manger correctement cessent d’aller de soi.

Pour observer cette dépendance, mon enquête doctorale s’est tournée vers un public qui l’éprouve sous sa forme la plus brute, celui des jeunes exilés arrivés adolescents ou jeunes majeurs en France et en Irlande. Je les ai suivis à Rennes (Ille-et-Vilaine) et à Cork au fil de 43 entretiens biographiques ; beaucoup sont scolarisés ou en formation, et tous entrent dans la vie adulte privés du filet familial dont disposent la plupart de leurs camarades.

On pourra juger leur cas trop singulier pour éclairer la condition étudiante ordinaire. Je crois l’inverse. Ce verre grossissant fait apparaître des mécanismes qui concernent, à des degrés divers, toute la jeunesse étudiante.

Des semaines passées à chercher une chambre

Les trajectoires résidentielles que j’ai reconstituées sont rarement linéaires. On y passe d’un canapé prêté à un foyer, d’une colocation à un retour chez un proche ; certains connaissent la rue. Des chercheurs européens ont baptisé ces allers-retours trajectoires « yo-yo » dès le début des années 2000, et ils ne sont pas propres aux jeunes exilés.

À l’automne 2025, Amlé, le syndicat national des étudiants irlandais, décrivait devant les parlementaires des étudiants dormant sur des canapés ou enchaînant les semaines d’auberge de jeunesse en début de trimestre ; il faisait du logement « le premier obstacle » à l’accès aux études supérieures et à leur achèvement. À l’University College Cork, le syndicat local alertait, dès 2024, sur la situation des étudiants qui sautent des repas et renoncent au chauffage afin de payer leur loyer.

Chaque déménagement subi a un coût. Des heures à éplucher les annonces et à monter des dossiers, des trajets qui s’allongent, des nuits écourtées, des amitiés qui s’étiolent. Tout ce temps et toute cette énergie sont pris sur les études.

Dès le mois de juin, la ruée sur les logements étudiants (Franceinfo, 2024).

En France, l’enquête « Conditions de vie » de l’Observatoire national de la vie étudiante documente, édition après édition, le poids du logement dans les budgets et sur les conditions de travail des étudiants. Les conséquences suivent, presque mécaniques : des cours manqués, des examens ratés, des réorientations subies, parfois un abandon.

Le phénomène est désormais visible en Irlande, où des jeunes diffèrent leur entrée à l’université ou interrompent leur cursus faute de toit.

Des retards qui s’additionnent

Pour rendre compte de ces parcours, je mobilise la notion de « vulnérabilisation », qui désigne non pas un état de fragilité constaté à un instant donné, mais un processus par lequel les difficultés engendrent les unes les autres.

Un logement perdu retarde une formation ; une formation interrompue ferme l’accès à un emploi stable ; sans emploi stable, pas de bail ; sans bail, retour à l’hébergement précaire. La boucle, une fois refermée, peut tourner des années sans que rien vienne l’interrompre de l’extérieur.

Le système français aggrave ce mécanisme pour ceux qui n’ont pas de famille-ressource. Notre modèle social repose largement sur l’hypothèse que la famille héberge, cautionne et dépanne, au point que la science politique qualifie de « familialisées » les politiques de jeunesse françaises.


À lire aussi : Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ?


Les jeunes privés de ce filet paient le prix fort, qu’il s’agisse des jeunes exilés, des sortants de l’aide sociale à l’enfance – pour qui le passage à la majorité constitue un point de bascule vers la pauvreté – ou des étudiants en rupture familiale. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) dénonçait encore en 2025 les « sorties sèches » des dispositifs de protection de l’enfance, sans solution de logement, qui conduisent des jeunes majeurs à la rue.

Le risque d’une citoyenneté différée ?

Certains des jeunes que j’ai rencontrés se trouvent, à 23 ou 25 ans, dans une situation que je propose d’appeler la « citoyenneté différée ». Formellement titulaires de droits, ils en repoussent sans cesse l’exercice effectif – étudier, travailler, habiter, participer à la vie de la cité – faute d’un ancrage résidentiel qui les rende praticables.

L’Irlande donne à voir, en grandeur nature, où mène le laisser-faire. Le logement étudiant y a été largement abandonné au marché, si bien que des établissements entiers, comme la Munster Technological University et ses 18 000 étudiants, ne disposent d’aucun parc résidentiel propre.

La France n’en est sans doute pas là ; son réseau d’œuvres universitaires, même sous-dimensionné, demeure un acquis. Encore faudrait-il cesser de traiter le logement des étudiants en simple intendance de rentrée. Une année perdue à chercher un toit ne se rattrape pas en juin ni aux sessions de rattrapage ; on la retrouve longtemps après dans les files des missions locales et des services sociaux, où l’on répare à grands frais, et pas toujours avec succès, ce qu’une chambre à loyer modéré aurait pu prévenir.

The Conversation

Guillaume Negri a reçu des financements de l'Université Rennes 2 et de la Région Bretagne pour la réalisation de son doctorat.

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