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04.04.2026 à 17:38

Grippe aviaire et autres zoonoses : une prévention plus durable grâce à l’agroécologie ?

Sophie Planchand, Docteure en épidémiologie animale, École Nationale Vétérinaire de Toulouse; Inrae
La grippe aviaire est une maladie meurtrière pour les volailles qui peut aussi se transmettre à l’humain. Développer les pratiques agroécologiques pourrait être une solution.
Texte intégral (2445 mots)

La majorité des maladies infectieuses retrouvées chez l’humain vient des animaux ; on parle de zoonoses. C’est par exemple le cas de l’influenza aviaire, ou grippe aviaire, responsable de nombreuses infections chez les oiseaux et de rares cas chez l’humain. Pour la filière avicole comme pour d’autres, repenser les modes de production grâce à l’agroécologie pourrait aider à prévenir les risques sanitaires. Une réflexion qui résonne avec l’approche « Une seule santé » (One health, en anglais) qui lie santé animale, humaine et environnementale.


D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 60 % des maladies infectieuses humaines ont une origine animale. Ce pourcentage monte à 75 % si on se focalise sur les trente dernières années. Ces maladies, causées par des pathogènes capables d’infecter les animaux et les êtres humains, sont qualifiées de zoonotiques ou de zoonoses.


À lire aussi : Qu’est-ce qu’une zoonose ?


On peut alors supposer qu’une gestion durable des maladies infectieuses animales contribuerait à réduire le risque de nouvelles maladies chez l’humain.

Les virus de l’influenza aviaire, enjeu majeur de santé animale

Entre 2000 et 2016, plus d’un quart des foyers majeurs de maladies infectieuses animales a été causé par des virus de l’influenza aviaire, plus communément appelée grippe aviaire. Ces virus représentent donc un enjeu majeur en santé animale ainsi qu’en santé publique, puisque 2723 infections humaines ont été recensées depuis 1997.

En Europe, on rapporte des infections chez les volailles et les oiseaux sauvages, tous les ans depuis 2016. En France, pays européen le plus touché, l’année 2021-2022 a été la plus meurtrière avec 19 millions de volailles abattues. Les mesures de gestion mises en place n’ont pas suffi à juguler ces crises et ont été particulièrement coûteuses (près d’un milliard d’euros en 2021-2022). De plus, certaines mesures ont soulevé des débats éthiques et ont été mal acceptées par la population.

Il est aujourd’hui nécessaire de rendre notre gestion des maladies infectieuses animales plus efficace et plus acceptable, d’un point de vue économique et social. En outre, notre gestion doit être plus durable. Nous allons dans cet article détailler comment mener une gestion durable en prenant l’exemple de la grippe aviaire.

La manière la plus durable de gérer une maladie infectieuse est la prévention, qui consiste à éviter l’infection des animaux. Elle s’opère à différents niveaux : à l’échelle de l’élevage, avec la biosécurité et la vaccination, et à l’échelle d’un territoire.

Prévenir la grippe aviaire grâce à la biosécurité

La biosécurité correspond aux mesures que l’on met en place pour limiter l’entrée et la sortie du virus d’un élevage, ainsi que sa circulation au sein de l’élevage. Par exemple, claustrer les volailles dans un bâtiment vise à réduire le risque qu’elles soient infectées par des oiseaux sauvages.

Cependant, les mesures de biosécurité ne sont pas toujours correctement appliquées, bien qu’elles soient obligatoires en France depuis 2016. Ce défaut d’observance peut s’expliquer par un manque de connaissances, qui peut être résolu par la mise en place de formations, ou par la difficulté logistique et/ou économique de mise en application des mesures de biosécurité. Par exemple, la claustration de volailles normalement élevées en plein air est difficile à mettre en place et se solde par une hausse de la mortalité. Cet exemple montre que la réglementation autour de la biosécurité doit le plus possible prendre en compte la diversité des élevages pour permettre une meilleure observance.

Avantages et limites de la vaccination préventive contre la grippe aviaire

Depuis 2023, une nouvelle stratégie de prévention a été autorisée en Europe : la vaccination. La France est aujourd’hui le seul pays européen à vacciner des volailles de manière préventive. L’objectif de la vaccination est de réduire le nombre de volailles infectées et de réduire leur contagiosité. Ainsi, elle limite la propagation du virus. On estime que la vaccination a permis de réduire de plus de 90 % le nombre d’élevages infectés sur l’année 2023-2024.

En revanche, cette stratégie présente aussi des limites. Tout d’abord, elle est associée à un risque de circulation silencieuse du virus. Étant donné que la vaccination diminue la mortalité et les signes cliniques, il est plus difficile de détecter l’infection sur des volailles vaccinées. Ce risque mène certains partenaires commerciaux à interdire l’achat de volailles françaises. Pour limiter la diffusion silencieuse du virus, des protocoles de surveillance ont été rendus obligatoires en France, mais ils restent néanmoins coûteux et chronophages.

Les campagnes de vaccination sont également très coûteuses, autour de 100 millions d’euros pour l’année 2023-2024. De plus, la part des frais à la charge des éleveuses et éleveurs a augmenté depuis 2023.

Autrement dit, bien que la vaccination soit une stratégie très efficace et prometteuse sur le plan épidémiologique, sa durabilité est questionnée. Il est donc nécessaire de compléter les mesures de biosécurité et de vaccination par une prévention au niveau du territoire.

Prévention de la grippe aviaire à l’échelle d’un territoire

Les élevages de canards sont réputés pour jouer un rôle clé dans la diffusion du virus à l’échelle d’un territoire. Réduire la densité des élevages de canards dans certaines zones clés serait donc un moyen de limiter la propagation du virus. L’objectif n’étant pas de supprimer des élevages de canards, il serait plus intéressant de travailler à la réduction de la densité d’élevages actifs, sachant qu’un élevage est défini comme actif lorsqu’il a des volailles vivantes à un temps donné.

Pour réduire la densité d’élevages actifs, on pourrait envisager de synchroniser les périodes de vide sanitaire de chaque élevage (période d’environ deux semaines destinée à nettoyer et désinfecter avant l’arrivée des prochaines volailles). Cette stratégie pourrait être appliquée en priorité au cours des périodes les plus à risque et dans les zones les plus denses.

Il serait également intéressant de faire des recommandations sur l’installation des nouveaux élevages, en favorisant des zones qui ne font pas partie de celles jugées à risque pour la grippe aviaire. Une distance minimale entre élevages pourrait également être établie, comme c’est le cas en Italie.

L’agroécologie, une solution durable aux défis sanitaires ?

Après avoir mené une thèse universitaire en épidémiologie animale, je suis arrivée au constat que la gestion durable des maladies infectieuses ne peut se faire sans une remise en question profonde de nos modes d’élevages.

L’augmentation des maladies zoonotiques s’explique en partie par la mutation de nos pratiques d’élevage. Les animaux sont de plus en plus élevés en bâtiment, ce qui favorise l’émergence et la diffusion d’agents pathogènes. Si cette intensification était adaptée après la seconde guerre mondiale, pour répondre à un besoin alimentaire de taille, elle n’est aujourd’hui plus justifiée : nous produisons plus que nous ne consommons. Par ailleurs, cette surproduction a aussi un coût environnemental et sanitaire. Par exemple, l’utilisation de pesticides est responsable d’une perte de biodiversité et est soupçonnée d’augmenter le risque de cancers.

Pour trouver une solution face aux limites de notre modèle actuel, deux visions s’affrontent : la vision techniciste et la vision agroécologique. La première défend que les progrès technologiques nous permettront de faire face aux défis tout en restant compétitifs, la seconde invite quant à elle à une remise en question profonde de notre façon de produire.

L’agroécologie a pour objectif de réduire l’utilisation d’intrants, comme les pesticides, tout en augmentant les externalités positives (maintien de la biodiversité, entretien des prairies, tourisme…). En pratique, l’agroécologie ne se traduit pas par un cahier des charges, mais par un ensemble de principes vers lesquels il faudrait tendre. Elle ne bannit en aucun cas l’usage d’outils technologiques, mais elle les considère comme des aides et non des solutions.

Elle répond aussi à un enjeu de justice sociale en cherchant à redonner de la place et de la reconnaissance à nos agricultrices et agriculteurs, qui sont aujourd’hui victimes d’une rémunération de moins en moins juste.

Des pistes pour convertir les élevages de volailles à l’agroécologie

L’agroécologie recommande une gestion intégrée de la santé, qui s’appuie sur trois piliers :

  • (1) mettre en place des mesures de prévention dans le milieu de vie et dans la conduite d’élevage,

  • (2) élever des animaux davantage résistants aux agents pathogènes et

  • (3) traiter les animaux malades avec une molécule adaptée et ciblée, là où certaines pratiques encouragent l’utilisation de molécules à large spectre sur l’intégralité des animaux.

En reprenant l’exemple de l’influenza aviaire, nous avons déjà montré comment développer une conduite d’élevage qui préviendrait les infections et la diffusion du virus (biosécurité, vaccination préventive et diminution de la densité régionale des élevages actifs), soit le premier pilier de la gestion intégrée. Concernant le troisième pilier, il n’existe actuellement aucun traitement pour les volailles infectées. Nous avons donc une marge de manœuvre sur le second pilier.

Il est important d’élever des volailles davantage résistantes, qui auront moins de risque d’être infectées et chez qui le virus de la grippe aviaire se multipliera moins. Depuis les années 1960, les volailles sont principalement sélectionnées pour leur capacité de production (augmentation de la ponte ou de la croissance). Cependant, la sélection de ces capacités de performance se fait souvent au détriment de celles de résistance aux agents pathogènes. Nous pourrions donc repenser la sélection génétique des volailles que nous élevons. Une autre façon de renforcer le système immunitaire de ces volailles serait de favoriser l’accès au plein air, à condition que le risque d’introduction du virus par les oiseaux sauvages ne soit pas trop élevé (éviter les périodes et zones à risque).

Bien que l’agroécologie soit un défi de taille, les crises peuvent être des opportunités de remise en question et d’éclairage sur les changements qui doivent être opérés. Fournir des efforts aujourd’hui sera un gain considérable pour demain.

The Conversation

Cette réflexion est le fruit du travail de thèse de Sophie Planchand. Ce travail a été mené dans le cadre de la « Chaire pour la santé aviaire et la biosécurité » hébergée par l’École nationale vétérinaire deToulouse et financée par le ministère français de l’agriculture, de l’Alimentation, de la souveraineté et de la forêt, Direction générale de l’alimentation.

04.04.2026 à 17:35

Couper des arbres pour planter du cacao ? Une étude au Nigeria révèle les risques cachés de la déforestation pour les producteurs eux-mêmes

Olly Owen, Research Affiliate, Anthropology, University of Oxford
Zoe Brown, Doctoral Researcher in the Department of Biology., University of Oxford
Face à la flambée du prix du cacao, de nouvelles plantations s’étendent dans les zones forestières tropicales. Mais des recherches menées au Nigeria montrent que conserver des arbres peut être utile… et rentable.
Texte intégral (1431 mots)
Au Nigeria, dans l’État d’Ekiti, où ont été menées ces recherches, la majorité des cacaoyères sont de petites exploitations Narong Khueankaew/Shutterstock

Dans l’État d’Ekiti, au Nigeria, de nombreux producteurs de cacao continuent de cultiver leurs parcelles sous couvert forestier. Une pratique qui protège la biodiversité, régule la température des cultures et constitue un filet de sécurité économique.


Le prix de la plupart des tablettes de chocolat a augmenté dans le monde au cours de l’année écoulée, après la flambée des prix des fèves de cacao en 2024. Et, alors que les tarifs s’envolaient, de nombreux agriculteurs des pays tropicaux producteurs de cacao, dont le Nigeria, ont vu leurs profits augmenter.

Avec l’ouverture de nouvelles plantations de cacao à la lisière des zones forestières, des arbres sont souvent abattus pour planter davantage de cacaoyers. Cela accentue la déforestation dans les régions de forêts tropicales, riches en biodiversité, où est cultivée la majeure partie du cacao.

Or des études montrent que couper les arbres peut en réalité conduire, à long terme, à une production moindre de fèves, car les arbres protègent les cultures contre les ravageurs et apportent l’ombre indispensable aux cacaoyers.

Nos recherches menées dans l’État d’Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, ont exploré comment, quand et pourquoi des arbres sont conservés dans les plantations de cacao, ainsi que les bénéfices potentiels qu’ils représentent à la fois pour les agriculteurs et pour l’environnement.

Le cacao au Nigeria

En tant que quatrième producteur mondial de cacao, le Nigeria joue un rôle important dans l’approvisionnement mondial.

Bien que le pays ait vu se développer davantage de plantations de type industriel composées uniquement de cacaoyers et dépourvues d’arbres, son secteur cacaoyer a, dans une certaine mesure, échappé à la vague de déforestation observée dans d’autres pays producteurs. Cela s’explique en partie par le fait que, pendant de nombreuses années, la politique économique nigériane s’est concentrée sur le secteur pétrolier, tandis que peu d’investissements ont été consacrés à des politiques de « modernisation » du cacao — ces mêmes politiques qui ont provoqué d’importants dégâts et une forte déforestation dans d’autres pays producteurs, comme le Ghana.

Dans l’État d’Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, on estime que 57 % du cacao est encore cultivé dans de petites exploitations où la couverture arborée reste importante. Et pourtant, Ekiti a malgré tout perdu une part significative de sa couverture forestière au cours des deux dernières décennies, un tiers de cette déforestation étant lié à l’agriculture. Dans le cadre de nos recherches, nous avons voulu comprendre pourquoi certains agriculteurs choisissent de conserver des arbres et comment les systèmes de production existants pourraient être soutenus, alors même que les producteurs du monde entier tentent de répondre à une demande croissante.

L'importance de la biodiversité

Nous avons visité 15 exploitations et y avons constaté un niveau élevé de biodiversité. Nous avons ainsi recensé 42 espèces d’arbres différentes, dont beaucoup récemment plantées par les agriculteurs. Les arbres qui procurent le plus d’ombre dans ces plantations sont tous des espèces indigènes de forêt tropicale, notamment des bois tropicaux par ailleurs de plus en plus rares comme l’iroko (Milicia excelsa), l’oganwo (Khaya senegalensis), l’eku (Brachystegia eurycoma) et l’obeche (Triplochiton scleroxylon). Certaines de ces espèces sont devenues si rares au Nigeria que les plantations de cacao servent désormais de lieux de collecte de graines. Jusqu’à 26 espèces d’oiseaux ont également été observées sur un seul site.

La couverture arborée joue aussi un rôle économique dans la production. Parmi les 15 agriculteurs que nous avons interrogés, beaucoup valorisent les arbres d’ombrage pour leur capacité à maintenir les plants au frais. Le cacaoyer produit mal lorsqu’il fait trop chaud et, alors que le changement climatique menace l’avenir de nombreuses régions de culture, la régulation de la température va devenir de plus en plus importante. Les arbres constituent aussi une ressource récoltable : 11 des 15 agriculteurs considéraient les arbres comme une forme de sécurité financière directe, car la récolte de fruits et d’épices arboricoles représentait entre 2 % et 43 % de leur revenu annuel, tandis que le bois pouvait compter pour une part allant de 0 à 57 %.

Les revenus tirés des arbres représentaient au moins 20 % du revenu total des ménages pour la majorité des agriculteurs, et atteignaient dans certains cas près de 60 % des revenus. Les arbres servent donc de filet de sécurité lorsque les revenus du cacao deviennent insuffisants.

Le rôle des certificats de durabilité

La culture d’arbres n’est certes pas sans difficultés pour ces agriculteurs mais les espèces indigènes de forêt tropicale abritent généralement moins de ravageurs, notamment les mirides. Elles forment aussi des canopées plus hautes que les arbres fruitiers cultivés, ce qui limite les maladies fongiques.

La majorité des agriculteurs d’Ekiti conservent des arbres autres que les cacaoyers en raison de leur valeur. Ces choix reflètent un véritable équilibre : les avantages liés à l’ombre, au contrôle des ravageurs, aux revenus tirés des fruits et du bois, ainsi qu’à la régulation du climat peuvent compenser d’éventuelles pertes à court terme de production de cacao.

Les efforts visant à limiter la déforestation et à soutenir une production de cacao durable doivent tenir compte des arbitrages auxquels les agriculteurs sont confrontés. C’est d’autant plus important que les forêts du Nigeria sont très riches en biodiversité et que le pays est particulièrement vulnérable au changement climatique.

Les dispositifs de certification de durabilité, comme celui mis en place par la Rainforest Alliance, pourraient être étendus afin de mettre davantage en valeur les fèves de cacao issues d’exploitations qui utilisent des méthodes durables protégeant le climat, notamment en conservant des arbres dans leurs plantations. Cela pourrait contribuer à préserver les forêts tropicales riches en biodiversité tout en aidant les producteurs de cacao à vivre de leur activité.

Compte tenu de la demande mondiale de cacao, cet enjeu est crucial pour construire un avenir durable.

The Conversation

Olly Owen a reçu un financement du John Fell Fund de l’université d’Oxford et fournit bénévolement des conseils techniques à la Commission forestière de l’État d’Ekiti.

Zoe Brown a reçu des financements du Tropical Agriculture Asssociation Fund.

04.04.2026 à 17:34

L’histoire hors norme de Mabel Stark, la plus célèbre dresseuse de tigres des États-Unis

Alessandro Meregaglia, Associate Professor and Archivist, Boise State University
Infirmière devenue dresseuse de tigres, Mabel Stark a fait trembler les foules dans les plus grands cirques américains. Son destin éclaire une page méconnue de l’histoire du spectacle.
Texte intégral (2504 mots)
Dans l'un de ses numéros les plus célèbres, Mabel Stark luttait avec un tigre. Circus and Allied Arts Collection, Illinois State University's Special Collections, Milner Library

Au début du XXᵉ siècle, Mabel Stark, une ancienne infirmière, devint la dresseuse de tigres la plus célèbre des États-Unis. Son parcours raconte à la fois l’ascension d’une femme dans un univers masculin et les dangers permanents du dressage de fauves.


Pour les esprits les plus affûtés du show-business, il y a toujours un nouveau filon à exploiter. Prenez Joe Exotic, qui malgré sa condamnation en 2020 pour un complot de meurtre commandité et pour des violations de l’Endangered Species Act, la loi étatsunienne sur les espèces menacées d’extinction, a pu continuer à faire la une.

Depuis le début de sa peine de 21 ans, la star de « Tiger King » a lancé une marque de cannabis, vendu de l’art numérique et commencé à travailler sur un album provisoirement intitulé « Jungle Rhapsody: A Tiger King Experience ». Sa dernière trouvaille consiste à vendre des appels téléphoniques personnels depuis sa cellule – « Quel meilleur cadeau de Saint-Valentin pourriez-vous offrir à l’être aimé ? », a-t-il écrit sur Instagram en janvier 2026.

Mais avant Joe Exotic, il y avait Mabel Stark. Souvent présentée comme la plus célèbre dresseuse de tigres américaine, la « Tiger Queen » était réputée pour son audace et son charisme.

En menant des recherches sur Caxton Printers, l’éditeur de l’autobiographie de Stark, je suis tombé sur des archives inédites consacrées à la longue carrière de Stark dans le dressage d’animaux. Comme Joe Exotic, Stark avait le sens du spectacle. Mais, fait plus remarquable encore, elle a réussi à faire carrière sous le regard scrutateur d’un milieu dominé par les hommes, tout en s’occupant de ses animaux avec affection plutôt qu’avec la peur.

D’infirmière à dresseuse de tigres

Née Mary Ann Haynie en 1888 ou 1889 – l’année exacte reste un mystère – Stark grandit à Princeton, dans le Kentucky. À l’âge de 8 ans, elle assista à son premier spectacle de cirque, où les numéros d’animaux dressés la fascinèrent.Il lui fallut attendre deux décennies avant d’avoir l’occasion d’essayer elle-même le dressage.

En vacances en Californie, alors qu’elle travaillait comme infirmière, Stark rencontra Al Sands, le directeur du cirque Al G. Barnes. Après avoir appris qu’elle s’intéressait au dressage d’animaux, il l’embaucha sur-le-champ.

Stark commença par monter à cheval et dresser des chèvres. Il lui fallut encore plusieurs années avant de travailler avec des tigres. Mais une fois lancée, sa carrière décolla. Les foules se pressaient pour voir la « Tiger Girl » lutter avec de grands félins et éblouir le public en commandant jusqu’à une douzaine de tigres à la fois. Son numéro de lutte avec son tigre préféré, Rajah – dans lequel le duo roulait trois ou quatre fois au sol – devint l’un des numéros de fauves les plus célèbres des États-Unis. Elle mit ce succès à profit pour rejoindre le cirque Ringling – le plus grand cirque des États-Unis – pour un salaire deux fois plus élevé.

Alors que sa notoriété grandissait, elle collabora avec la scénariste Gertrude Orr pour raconter l’histoire de sa vie. « Hold That Tiger » parut en librairie en 1938. Caxton Printers, une petite maison d’édition située dans l’Idaho rural, publia l’ouvrage et le commercialisa principalement auprès d’un jeune public. Le livre rencontra le succès, se vendant suffisamment bien pour être réimprimé à plusieurs reprises.

Connue pour donner la parole à des auteurs débutants et à des écrivains issus de groupes sous-représentés, Caxton Printers trouva un créneau éditorial dans les livres consacrés au monde du cirque. La maison publia également des ouvrages sur le premier employeur de Stark, Al Barnes, ainsi que sur les frères Ringling et sur le célèbre dresseur de lions Louis Roth, avec qui Stark fut un temps mariée.

Le pouvoir féminin dans l'arène

Stark avait parfaitement conscience de la voie qu’elle était en train d’ouvrir. « J’ai délibérément choisi un domaine dans lequel aucune autre femme ne s’était spécialisée », écrit-elle dans son autobiographie.

La sagesse conventionnelle de l’époque, ajoutait-elle, voulait que « les tigres soient considérés comme trop dangereux pour qu’une femme puisse les dresser ». Sa volonté de défier ces conventions a compté. Comme l’a noté l’historienne du cirque Janet M. Davis, « les performances des femmes dans le cirque célébraient la puissance féminine » et représentaient « une alternative saisissante aux normes sociales de l’époque ».

Dans l’Amérique du début du XXᵉ siècle, les femmes ne pouvaient peut-être ni voter ni siéger dans des jurys dans la plupart des États, mais sur la piste du cirque, elles captaient l’attention du public, montant à cheval à cru, affichant force et endurance, et réalisant des prouesses acrobatiques défiant la gravité.

Le rythme de Stark était implacable. Elle se produisait presque tous les jours avec des cirques itinérants et perfectionnait sans cesse son numéro. En 1938, elle travailla simultanément avec des tigres et des lions, une première pour une dresseuse. Elle entra de nouveau dans l’histoire en présentant un numéro avec 12 tigres dans une même cage.

Mabel Stark se produisait dans une cage avec 12 tigres. Cinema Libre Studios

Que ce soit en raison des exigences de son emploi du temps ou de sa préférence pour ses fauves, les relations de Stark avec les hommes fonctionnaient rarement. Au cours de sa vie, elle se maria quatre fois, et divorça à trois reprises.

« J’aime ces grands félins comme une mère aime ses enfants », confia-t-elle à un ami. Mais « avec mes maris, je n’ai jamais été heureuse ».

« Un dresseur d’animaux ne doit jamais être nerveux »

Stark, consciente des comportements abusifs d’autres dresseurs envers leurs tigres, choisit une autre voie. « La gentillesse et la patience sont les facteurs les plus importants dans le dressage. (…) Les dresseurs qui essaient de soumettre les animaux par la violence finissent toujours par avoir des ennuis », expliquait-elle.

Mais son métier n’était pas sans danger.

« Un dresseur d’animaux ne doit jamais être nerveux. Moi, je ne le suis plus depuis que j’ai quitté le métier d’infirmière », déclara-t-elle dans une interview accordée au New York Times en 1922. « On plantera peut-être des violettes sur ma tombe demain, mais tant que j’ai la santé et la force, je préfère m’occuper de dix tigres plutôt que d’un malade. »

Stark connut plusieurs accidents graves. Le pire survint sans doute en 1928 : après l’arrivée tardive d’un train de cirque, Stark commença son numéro sans savoir que ses tigres n’avaient pas été nourris depuis 24 heures. Deux tigres affamés l’attaquèrent après qu’elle eut glissé dans la boue.

« Alors que j’étais allongée là, impuissante, écrivit-elle, je me demandais en combien de morceaux j’allais être déchirée, et combien de temps il faudrait aux autres tigres, grognant et grondant nerveusement sur leurs sièges, pour m’achever. » Elle souffrit de multiples fractures, faillit perdre une jambe et dut recevoir 300 points de suture.

Puis, en 1950, une tigresse la mutila alors qu’elle tentait d’attraper son petit. Les médecins pensèrent d’abord devoir lui amputer le bras, mais parvinrent finalement à le sauver.

Malgré ces face-à-face dangereux avec ses tigres, Stark affirmait : « Je n’ai pas peur. J’aime le défi que représente leur défi rugissant. »

La dure réalité

Stark tourna avec des cirques jusqu’à la fin des années 1940, avant d’être engagée par Jungleland, un zoo situé près de Los Angeles.

À l’exception des trois ans et demi qu’elle passa au Japon en tournée avec son numéro de fauves, elle passa les vingt dernières années de sa carrière dans ce zoo.

Stark ne cessa jamais d’attirer les foules à ses spectacles et ne se tint jamais à l’écart des projecteurs. Elle apparut même dans « What’s My Line? », en 1961, un jeu télévisé qui proposait aux participants de deviner la profession de l'invitée.

« Chaque année a laissé des cicatrices sur mon corps, mais elle m’a aussi apporté une pleine dose de bonheur », se souvenait-elle.

Stark travailla à Jungleland jusqu’à son licenciement en 1967, lorsque l’assureur du parc ne voulut plus la couvrir. Être éloignée de ses tigres la dévasta et elle mit fin à ses jours quelques mois plus tard, le 20 avril 1968, à son domicile de Thousand Oaks.

Le dernier paragraphe de l’autobiographie de Stark semble annoncer la fin de sa vie :

« La porte de la coulisse s’ouvre tandis que je claque mon fouet et que je crie : “Qu’ils viennent !” Les fauves rayés s’avancent furtivement, grondant et rugissant, bondissant les uns sur les autres ou sur moi. C’est une émotion incomparable, et la vie sans cela ne vaudrait pas la peine d’être vécue pour moi. »

The Conversation

Alessandro Meregaglia a reçu des financements de l’Idaho Humanities Council, de la Bibliographical Society of America et de l’Institute for Advancing American Values de Boise State pour ses recherches sur Caxton Printers.

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