22.03.2026 à 08:10
Et si la transmission d’entreprise aux salariés était la solution que la France ignore ?
Texte intégral (1743 mots)
Que se passe-t-il quand le dirigeant d’une PME ou d’une ETI part en retraite ? À qui transmet-il son entreprise ? En France, contrairement à d’autres pays, le rachat par les salariés n’est pas la solution la plus souvent adoptée. Pourtant, elle présente de nombreux avantages sur fond de désindustrialisation et d’inquiétudes pour l’emploi.
Une étude récente de Bpifrance Le Lab indique que d’ici à 2030, près de 59 000 petites et moyennes entreprises (PME) et entreprises de taille intermédiaire (ETI) pourraient être transmises en France. Cela représente environ 2 millions d’emplois. Pourtant, seules 26 000 de ces entreprises seraient effectivement transmises, bien en deçà du potentiel attendu.
Derrière ce constat se cachent des enjeux bien plus larges que la seule situation du dirigeant : maintien des emplois, préservation des savoir-faire, ancrage territorial des entreprises et stabilité du tissu productif français.
Un « silver tsunami »
Ce déséquilibre s’inscrit dans un contexte démographique particulier. La France fait face au vieillissement de ses dirigeants d’entreprise, un phénomène global qualifié de « silver tsunami ». Une part croissante d’entre eux approche de l’âge de la retraite et souhaite quitter ses fonctions sans pour autant disposer d’une solution de transmission adaptée, rendant la question des modalités de transmission primordiale.
Historiquement, la transmission familiale, notamment aux enfants, constituait la voie privilégiée pour assurer la continuité d’une PME ou ETI. S’inscrivant majoritairement dans une logique de transmission à titre gratuit, par donation ou succession, elle a favorisé l’émergence d’un dispositif fiscal avantageux au début des années 2000 : le pacte Dutreil. Toutefois, son efficacité économique a récemment été critiquée par un rapport de la Cour des comptes.
À lire aussi : La coopérative : une solution contre les faillites d’entreprise ?
Aujourd’hui, cette forme de transmission est de moins en moins privilégiée. Les enfants ne souhaitent plus nécessairement reprendre l’entreprise familiale, pouvant même se sentir illégitimes pour en assurer la direction. Elle peut également susciter des tensions familiales, notamment en cas de pratiques de népotisme.
Vendre et pérenniser
Actuellement, la solution privilégiée par les dirigeants de PME et d’ETI est la vente à des tiers externes : 42 % d’entre eux l’indiquent dans l’étude de Bpifrance Le Lab. Paradoxalement, dans cette même étude, les critères jugés les plus déterminants lors d’une transmission ne sont pas le prix de vente, mais la pérennité de l’entreprise et la préservation de l’emploi. Or, le principal obstacle réside dans l’insuffisance d’offres de reprise émanant de tiers externes. Cette rareté, combinée à la difficulté d’identifier des repreneurs externes qualifiés et suffisamment engagés, constitue un frein majeur, particulièrement prononcé dans les zones rurales.
Face aux difficultés rencontrées par ces deux modalités de transmission, une troisième possibilité demeure encore largement sous-explorée en France : la transmission de l’entreprise aux salariés.
L’actionnariat salarié s’inscrit dans une tradition bien établie dans notre pays, héritée de la pensée gaulliste, cherchant à concilier le travail et le capital. Cette tradition se traduit aujourd’hui par une diffusion significative de l’actionnariat salarié au sein des grandes entreprises cotées.
Un développement encore limité
En revanche, concernant les PME et ETI, son développement demeure bien plus limité. Il devient même extrêmement marginal lorsqu’il s’agit d’une transmission aux salariés, impliquant la détention d’une part substantielle du capital, au-delà des seuls rachats réalisés par le top management.
Ce constat semble étonnant au regard des succès observés à l’international, où des dispositifs législatifs ont permis de démocratiser la transmission d’entreprises aux salariés, en particulier au sein des PME et ETI.
Aux États-Unis, l’Employee Stock Ownership Plan (ESOP), instauré dès 1974 par l’Employee Retirement Income Security Act, théorisé par le banquier Louis Orth Kelso, couvre aujourd’hui plus de 6 000 entreprises non cotées et près de 2 millions de travailleurs actifs. Au Royaume-Uni, le Finance Act 2014 introduit l’Employee Ownership Trust (EOT), devenu une véritable success story, notamment en raison de ses avantages fiscaux. Enfin, en octobre 2025, le parlement slovène a adopté un dispositif législatif, combinant le modèle américain et la tradition coopérative européenne : le « sloESOP ».
Ces exemples illustrent que de nombreux pays ont su reconnaître les avantages de la transmission d’entreprise aux salariés. Cette modalité de transmission offrant des réponses à des enjeux auxquels la France est aujourd’hui confrontée.
Un outil contre la désindustrialisation ?
Outre la problématique démographique des dirigeants d’entreprise mentionnée au début de l’article, la France connaît depuis plusieurs années une perte progressive de sa souveraineté économique, dans un contexte de désindustrialisation. Ce phénomène a notamment été mis en avant par l’ancien ministre de l’économie, du redressement productif et du numérique, Arnaud Montebourg, lors d’une commission d’enquête à l’Assemblée nationale. Encourager davantage la transmission d’entreprise aux salariés contribuerait au maintien des entreprises et des savoir-faire sur le territoire français, tout en limitant les risques de délocalisation liés aux cessions à des tiers externes.
La transmission de l’entreprise aux salariés présente également une dimension structurelle : elle favorise la diffusion de la propriété, permettant d’une part l’intégration des salariés à la gouvernance de l’entreprise, et d’autre part, la réduction des inégalités de richesse en France, qui ne cessent de se creuser au fil des années.
Deux dispositifs législatifs
Mais alors, pourquoi la transmission d’entreprise aux salariés peine-t-elle à se démocratiser en France ? Quels sont les dispositifs juridiques existants, et pourquoi demeurent-ils si peu mobilisés au sein des PME et ETI ?
Le paysage français de la transmission d’entreprise aux salariés comprend deux grands dispositifs législatifs.
Le premier est la société coopérative et participative (Scop). Elle repose sur la propriété collective et le contrôle démocratique selon le principe « une personne = une voix », indépendamment du capital détenu. Les salariés y sont majoritaires au capital comme dans la gouvernance. L’objectif premier du modèle n’est pas la maximisation du profit, mais la pérennité de l’entreprise.
Le second dispositif est le fonds commun de placement d’entreprise (FCPE) de reprise, qui permet aux salariés d’épargner progressivement au sein du plan d’épargne entreprise afin d’acquérir, au terme du processus, une participation significative au capital. La gouvernance du FCPE de reprise est assurée par un conseil de surveillance, dont les membres sont élus parmi l’ensemble des porteurs de parts. Bien que très peu mobilisé, ce dispositif a néanmoins connu des réussites notables.
Concernant les freins, ceux-ci ont été identifiés dans le cadre d’un travail de recherche récent. Ils tiennent d’abord à un déficit d’information et de formation parmi les professionnels de l’accompagnement, tels que les experts-comptables. Le second obstacle est financier : les salariés disposent rarement des capacités d’investissement suffisantes, d’où l’intérêt de mettre en place des mécanismes de garantie publique. Enfin, le cadre fiscal actuel demeure peu incitatif à l’adoption de cette modalité de transmission…
Arnault Violet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.03.2026 à 08:08
Les attaques sur les hôpitaux sont en augmentation durant les conflits armés : qu’en dit le « droit de la guerre » ?
Texte intégral (2321 mots)
Dans la nuit du lundi 16 mars au mardi 17 mars 2026, une frappe aérienne pakistanaise a touché un centre de désintoxication situé à Kaboul, en Afghanistan. Selon les autorités afghanes, au moins 400 personnes auraient péri, et les bombardements auraient fait des centaines de blessés.
Le Pakistan a nié avoir délibérément ciblé cet établissement médical. Dans un communiqué publié sur le réseau social X, le ministère pakistanais de l’Information et de la Radiodiffusion a déclaré que ces « frappes aériennes de précision » avaient ciblé « des installations militaires du régime afghan des talibans utilisées pour soutenir des activités terroristes », notamment « des infrastructures techniques de soutien et des entrepôts de stockage de munitions ».
Au niveau mondial, les attaques contre les infrastructures de santé sont en recrudescence. Le 14 mars 2026, une frappe aérienne israélienne a touché un centre de soins au Liban, tuant 12 médecins, infirmiers et secouristes. Cette attaque porte à 31 le nombre de professionnels de santé tués dans ce pays à cette date.
Depuis le début du mois de mars, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a recensé 27 attaques contre des établissements de santé pour le seul Liban, alors que les frappes israéliennes dans le pays et les opérations conjointes américano-israéliennes en Iran se sont intensifiées. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) et l’OMS ont condamné ces agressions, les qualifiant de violations du droit international.
Quelles lois protègent les installations médicales, le personnel et les patients en période de conflit ? Ces protections deviennent-elles caduques si les infrastructures servent de refuge à des combattants ?
Ce que dit le « droit de la guerre » sur la protection des hôpitaux
Le droit international humanitaire correspond à un ensemble de règles détaillées visant à protéger le personnel médical, les installations ainsi que les malades et les blessés durant les conflits armés.
Ce « droit de la guerre » précise que :
le personnel médical, qui inclut médecins, infirmiers et secouristes, doit être respecté et protégé dans l’exercice de ses fonctions ;
il existe des protections spéciales pour les ambulances et les moyens de transport exclusivement dédiés à des fins médicales ;
ces protections s’étendent aux blessés et aux malades sous leur garde. Cela inclut les combattants ennemis nécessitant des soins et ne participant plus aux hostilités ;
les organisations humanitaires impartiales doivent être autorisées à fournir une assistance médicale. Le consentement à leur action ne peut être refusé de manière arbitraire ;
les installations médicales doivent arborer les emblèmes protecteurs distinctifs de la Croix-Rouge, du Croissant-Rouge ou du Cristal-Rouge. Le personnel médical doit être muni de documents d’identité et de brassards affichant ces emblèmes ; (destiné à s’affranchir des connotations culturelles, politiques ou religieuses des deux autres emblèmes, le Cristal-Rouge a été adopté en décembre 2005 lors d’une conférence diplomatique des États parties aux Conventions de Genève. Il jouit du même statut que tous les emblèmes reconnus par les Conventions de Genève, NDT).
l’usage abusif de ces symboles pour couvrir des opérations militaires est prohibé. Un tel acte peut s’apparenter à de la perfidie, une forme de tromperie délibérée qui constitue un crime de guerre selon le droit international ;
attaquer délibérément du personnel ou des installations médicales arborant ces emblèmes peut également constituer un crime de guerre ;
Quelle est l’origine de ces règles ?
Les lois protégeant les services médicaux en temps de guerre sont nées en réaction aux souffrances indicibles constatées lors des conflits des XIXe et XXe siècles. Le premier traité protégeant les soldats blessés et le personnel médical remonte à 1864, date à laquelle les États ont adopté la Convention de Genève originelle.
Aujourd’hui, les Conventions de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels, complétés par un corpus de droit international coutumier, forment un cadre juridique quasi universel contraignant toutes les parties au conflit, y compris les groupes armés non étatiques.
Ces règles imposent aux belligérants de respecter et de protéger le personnel soignant, les infrastructures et les blessés en toutes circonstances.
Pourquoi les attaques contre les installations médicales se multiplient-elles ?
En janvier, Médecins Sans Frontières (MSF) a rapporté que les agressions contre les installations et le personnel médical avaient atteint des niveaux sans précédent à travers le monde. Pour la seule année 2025, on dénombrait 1 348 attaques contre des structures de soins, soit le double du chiffre enregistré en 2024.
Le droit en lui-même n’a pas changé, contrairement à la nature de la guerre. Les récents conflits au Soudan du Sud, en Ukraine, à Gaza, en Iran et au Liban se déroulent dans des environnements urbains densément peuplés. Les groupes armés opèrent au sein de contextes civils complexes, souvent à proximité d’hôpitaux et de cliniques.
Cela a modifié le discours de certains belligérants. Ce qui était autrefois qualifié « d’erreurs » est à présent fréquemment justifié par des impératifs de nécessité militaire. Désormais, les États affirment souvent que les insurgés utilisent les hôpitaux ou les ambulances pour obtenir un avantage militaire. Les autorités israéliennes ont par exemple accusé le Hezbollah et le Hamas d’instrumentaliser les infrastructures médicales à des fins militaires.
Un hôpital peut-il perdre sa protection si des combattants s’y dissimulent ?
Oui. Les hôpitaux peuvent perdre leur protection spéciale s’ils sont utilisés en dehors de leur mission humanitaire, pour commettre des actes destinés à nuire à l’ennemi.
Toutefois, selon le droit international, le niveau des activités qui pourraient entraîner la perte de la protection dont jouissent les hôpitaux doit être très élevé. Ainsi, le personnel médical est autorisé à porter des armes légères destinées à sa propre défense. Par ailleurs, des gardes armés peuvent être présents pour assurer la sécurité du site. La présence de combattants blessés recevant des soins ne change rien à la donne : les protections demeurent valables.
Ces dernières ne peut être levées que si les hôpitaux sont utilisés pour mener des activités telles que :
le lancement d’attaques ;
l’utilisation des infrastructures médicales comme poste d’observation ;
le stockage d’armes ;
l’usage des infrastructures médicales en tant que centre de commandement ou de liaison ;
l’hébergement de combattants valides.
Même dans de tels cas, si des doutes persistent, l’hôpital doit être présumé protégé. Il est également crucial de noter que la vérification d’un usage détourné ne donne pas carte blanche pour attaquer.
Avant de lancer une offensive contre une installation médicale impliquée dans de telles activités, le droit international humanitaire exige qu’une sommation soit adressée et qu’un délai raisonnable soit accordé pour qu’il soit mis fin à cet usage abusif.
Si la sommation reste sans effet, la partie attaquante doit continuer à se conformer aux principes fondamentaux du droit international humanitaire, notamment :
la proportionnalité : l’avantage militaire escompté doit être mis en balance avec les conséquences humanitaires de l’attaque. Cela inclut les répercussions à long terme sur les services de santé. Si les dommages civils prévisibles sont excessifs, l’attaque doit être annulée ;
la précaution : toutes les précautions possibles doivent être prises pour minimiser les dommages causés aux patients et au personnel soignant. Cela peut inclure l’organisation d’évacuations, la planification pour anticiper l’interruption des soins et l’aide au rétablissement des capacités médicales après l’assaut.
Même lorsqu’un établissement perd sa protection, les blessés et les malades doivent continuer à être respectés et protégés.
Les attaques contre les infrastructures médicales sont-elles en voie de normalisation ?
Le Conseil de sécurité de l’ONU, l’OMS, MSF et le HCDH ont exprimé leur vive inquiétude : les attaques contre le personnel et les infrastructures médicales – ainsi que le fait que les attaquants ne rendent aucun compte à ce sujet – sont en train de se normaliser dangereusement.
Le cadre juridique protégeant les hôpitaux et les soignants existe déjà. Il incombe aux États et aux groupes armés de diffuser ce droit et de former leurs forces militaires.
Les systèmes judiciaires nationaux sont censés enquêter et poursuivre les auteurs de crimes de guerre contre les blessés, les malades, le personnel médical et leurs installations, ainsi que ceux qui détournent les emblèmes protecteurs à des fins militaires.
En pratique, cependant, enquêter sur de telles attaques au cœur d’un conflit en cours s’avère extrêmement ardu. Dans les faits, les États sont souvent peu enclins ou incapables d’engager des poursuites.
Comment inverser cette tendance ?
Les groupes spécialisés dans les investigations en sources ouvertes, tels que Forensic Architecture, Bellingcat, Mnemonics et Airwars, jouent un rôle de plus en plus important dans la préservation des images satellites, des données de géolocalisation et des vidéos publiées sur les réseaux sociaux. Lorsque des missions d’enquête indépendantes sont menées, leurs responsables peuvent s’appuyer sur ces différents éléments pour établir la survenue des faits. De telles missions contribuent à la manifestation de la vérité, même lorsque les États ne veulent ou ne peuvent jouer leur rôle.
Ce point est d’autant plus important que si les belligérants ne sont pas tenus de rendre des comptes, les lieux censés sauver des vies en période de conflit risquent d’être de plus en plus fréquemment pris pour cibles.
Shannon Bosch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.03.2026 à 18:34
Au cinéma, les adaptations des « Hauts de Hurlevent » romantisent les relations violentes
Texte intégral (2006 mots)

Le roman anglais les Hauts de Hurlevent (1847), d’Emily Brontë, très populaire, a été adapté une quinzaine de fois au cinéma et à la télévision, la plupart du temps avec des partis pris marqués qui tendent à romantiser la violence du livre. Hurlevent, réalisé par Emerald Fennell, actuellement à l’affiche, n’y fait pas exception.
Classique de la littérature, considéré comme le dernier opus du romantisme anglais, les Hauts de Hurlevent ont fait l’objet de nombreuses adaptations à la télévision et au cinéma, dont la dernière en date met en scène Jacob Elordi et Margot Robbie. La première partie du livre raconte l’arrivée dans la famille Earnshaw de Heathcliff, bohémien de Liverpool, et son histoire d’amour tragique avec sa demi-sœur Cathy. La seconde partie raconte la vengeance de Heathcliff contre les deux familles qui l’ont humilié.
Cette phrase tirée du roman, Heathcliff la dit à propos d’Isabelle, la sœur de son rival, qu’il a épousé dans le seul but de le faire souffrir :
« Elle a vu en moi un héros de roman et a attendu de ma chevaleresque dévotion une indulgence illimitée. C’est à peine si je puis la regarder comme une créature douée de raison, après l’obstination qu’elle a mise à se forger de moi une idée fabuleuse et à agir d’après les fausses impressions qu’elle se plaisait à entretenir. »
Mais de tels propos pourraient aussi s’appliquer à tous les réalisateurs qui ont fait du personnage de Heathcliff un héros romantique maudit pour minimiser, voire excuser, sa violence. Les différentes adaptations du livre font en effet des choix récurrents de coupures ou de mises sous silence de certains aspects du livre, qui ne sont pas neutres politiquement.
Une deuxième partie du roman occultée
Le premier parti pris récurrent des réalisateurs consiste à n’adapter que la première partie du roman. On en fait alors une histoire d’amour maudite où les caractères de Cathy et de Heathcliff sont lissés pour les présenter en victimes d’un ordre social et familial, à l’image du couple mythique de Roméo et Juliette.
Emily Brontë s’est beaucoup inspirée des romans noirs et gothiques de son temps mais, comme le souligne Michel Mohrt dans sa préface : « Elle est entrée dans des lieux communs, pour les “faire vrai[s]”, ce qui est, selon Alain, la définition du génie. » Cette interprétation des personnages, une fois portés à l’image, est donc particulièrement ironique.
N’adapter que la première partie du roman renvoie les Hauts de Hurlevent à la catégorie des histoires d’amour sans vagues ni originalité alors qu’il s’agit, non d’un roman d’amour, mais d’un « grand roman métaphysique ». Emily Brontë met en scène le combat et la chute de la plupart des personnages face au mal, incarné par Heathcliff, un mal qui les submergera presque tous.
Le « bad boy » de la lande
La violence d’Heathcliff est présente dès le début du roman mais, même lorsque les films adaptent l’intégralité du livre, elle est subtilement édulcorée. Par exemple, une scène du livre dépeint Heathcliff tandis qu’on lui offre un poney, de même que son demi-frère Hindley. Mais celui de Heathcliff se met peu après à boiter ; il demande alors à Hindley de l’échanger contre le sien, sans quoi il utilisera son influence sur leur père pour obtenir ce qu’il veut. Hindley se fâche et lance une grosse pierre sur Heathcliff, avant de céder.
Dans la version adaptée par Kosminsky en 1992 la scène est quasiment la même, sauf que c’est le poney d’Hindley qui boite et lui qui demande l’échange. Heathcliff refuse, et Hindley lui lance la fameuse pierre avant de renoncer.
Les caractères représentés ne sont plus du tout les mêmes. Dans le livre, Hindley se voit dépossédé de son statut de fils unique par l’arrivée tardive de Heathcliff qui, lui, utilise son ascendant sur leur père pour obtenir ce qu’il veut. Alors que dans le film, il est déjà la victime gratuite d’un frère tyrannique.
Peau noire, acteur blanc
Un autre point systématiquement occulté est l’origine de Heathcliff ainsi que sa couleur de peau. Or, cette question n’est pas du tout anecdotique pour ce qui est de la violence qui imprègne le roman. Dans le livre, le père Earnshaw revient un jour de Liverpool avec un jeune bohémien qu’il dit avoir trouvé dans la rue. Heathcliff n’est donc pas blanc, et si ce n’est jamais central dans l’intrigue (contrairement à son origine sociale), ses origines lui sont rappelées régulièrement.
À l’exception de la version d’Andrea Arnold en 2011, tous les acteurs ayant joué Heathcliff sont identifiés comme blancs et aucun n’est identifié comme originaire de la communauté rom. L’invisibilisation des personnes racisées au cinéma n’a rien de nouveau en soi, même si, pour la première fois, la question a été soulevée publiquement dans l’adaptation de 2026.
Ce refus systématique de représenter un couple mixte – en opposition avec le livre – rejoint le choix des réalisateurs de transformer cette histoire en un conte classique dans le style des Disney des années 1950, où toute la complexité est évacuée au profit d’une lecture faussement dépolitisée du couple.
La question de l’inceste
La démarche du père Earnshaw ramenant un enfant inconnu trouvé dans la rue et éludant toutes les questions quant à son origine a légitimement questionné les critiques du livre. Eric Solomon fait l’hypothèse que Heathcliff serait le fils biologique d’Earnshaw, ce qui introduirait le thème de l’inceste dans la relation entre Cathy et Heathcliff. Sous cet angle, des phrases de Cathy comme « Je suis Heathcliff » ou le fait que leur amour ne soit jamais consommé prennent une dimension nouvelle.
Selon cette hypothèse, la violence de leur relation vis-à-vis du reste du monde devient le reflet de la violence de l’inceste lui-même et rend évidemment leur amour beaucoup moins désirable. Cette éventualité, qui irait nettement à rebours d’une lecture romantique du livre, n’est jamais traitée dans ses adaptations cinématographiques.
Une relation malsaine
Si Heathcliff bénéficie d’un traitement de faveur, c’est aussi le cas de Cathy dont la violence symbolique, présente dès le début du livre, est largement édulcorée. Par exemple, Lorsque son père ramène Heathcliff de Liverpool à la place du cadeau qu’elle a demandé (une cravache, souligne fort justement Raymond Las Vergnas dans son analyse du livre), Cathy manifeste sa colère à l’égard du nouveau venu. Dans la version de William Wyler en 1939, le père ramène toujours l’enfant, mais aussi des cadeaux pour Cathy et Hindley, invisibilisant de fait le conflit potentiel.
La seule violence récurrente de Cathy, dans les adaptations du roman, est la scène où elle explique qu’épouser Heathcliff serait se dégrader elle-même, et sa trahison devenant la justification de la violence de Heathcliff, tel un péché originel.
Cette justification ne saurait tenir face à la seconde partie du roman où les enfants deviennent les victimes expiatoires de crimes imaginaires. Citons seulement la haine de Heathcliff pour la fille de Cathy, morte en couche, et qu’il juge donc responsable de la mort de sa mère ; ou comment le même Heathcliff laisse mourir son fils en refusant d’appeler un médecin pour pouvoir hériter, par un habile jeu de mariage, de la demeure de son rival.
Des adaptations politiques
En choisissant de ne pas adapter la seconde partie et en rendant les personnages plus lisses qu’ils ne le sont dans la première partie du roman, il se dégage la volonté de rendre la relation entre Cathy et Heathcliff enviable pour le spectateur. À la relation violente et malsaine est substitué un amour total et idéal empêché par les contingences du monde.
Or, le Heathcliff de la seconde partie est indissociable de celui de la première. Sa volonté de détruire les enfants des deux familles n’est que la continuité de son amour total pour Cathy qui n’en tolère aucun autre entre eux ni autour d’eux. En occultant la réalité de cette relation, les cinéastes successifs ont présenté une vision romantisée de la violence pour la rendre désirable, ce qui n’est pas du tout la façon dont le livre apparaît au lecteur.
La version de 2026, dans la lignée des « dark romances » qui rencontrent un grand succès ces dernières années en librairie, ne fait d’ailleurs qu’enfoncer le clou de ce constat en retirant à Heathcliff tout son sous-texte social pour l’attribuer à Nelly, la gouvernante et narratrice du livre.
Reste à savoir si cette façon de romantiser la violence perpétue ou non les stéréotypes de genre. La chercheuse en information et communication Magali Bigey explique que les lectrices de « dark romance » ne sont pas aussi passives que l’on croit et j’ai tendance à la rejoindre sur ce point. Mais lire et regarder sont deux actions très différentes qui ne nécessitent pas le même engagement. À ce titre, je pense que la répétition d’images vendant la violence comme preuve ultime d’amour doit nous questionner collectivement.
Maxime Parola ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.