03.04.2026 à 20:26
Mines antipersonnel : l’inquiétant retour d’une arme que le droit avait bannie
Texte intégral (2148 mots)
Les mines antipersonnel ont déjà fait, et continuent de faire, des millions de victimes dans le monde. Un traité de 1997 avait abouti à une nette baisse de leur production, mais dans le contexte de la guerre en Ukraine, plusieurs pays ont décidé de recommencer à les utiliser, alors même que, par leur nature, elles contreviennent au droit international et qu’elles sont, en outre, largement inefficaces pour bloquer l’avancée des troupes ennemies, ce qui est la raison invoquée pour justifier leur emploi.
Alors que le droit international est désormais ouvertement bafoué, et qu’à l’intérieur de celui-ci le droit international humanitaire fait l’objet d’instrumentalisations croissantes, la journée internationale de lutte contre les mines, le 4 avril, est l’occasion de rappeler quelques fondamentaux sur un moyen de guerre que l’on croyait appartenir au passé mais à propos duquel certains événements récents font naître de vives inquiétudes.
Que sont les mines antipersonnel ?
Les mines antipersonnel sont des armes « conçue[s] pour exploser du fait de la présence, de la proximité ou du contact d’une personne et destinée[s] à mettre hors de combat, blesser ou tuer une ou plusieurs personnes ». Utilisées de façon intensive depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, à l’instar de la « Bouncing Betty » (Mine-S) allemande, l’UNICEF estimait déjà en 1996 qu’elles avaient fait plus d’un million de victimes depuis 1975. L’Observatoire des mines, quant à lui, a recensé plus de 165 724 victimes de ces armes depuis le début de ses relevés systématiques en 1999. En raison, notamment, de leur incompatibilité avec les règles cardinales relatives à la conduite des hostilités en droit international humanitaire, les mines antipersonnel sont interdites.
Lors de leur déclenchement, ces armes sont en effet incapables de distinguer entre une personne civile et un militaire, ce qui constitue une violation de la règle de la distinction. De même, lorsqu’elles ne tuent pas, ces armes mutilent, en violation de l’interdiction des maux superflus. Bien que ces règles suffisent à elles seules à en prohiber l’utilisation, l’interdiction des mines antipersonnel fait l’objet d’un Traité international. Adopté en 1997 à Ottawa, ce Traité ne se limite pas à interdire le recours à ces armes, mais prévoit également l’interdiction de leur mise au point, de leur production, de leur acquisition, de leur stockage, de leur conservation et de leur transfert.
Aujourd’hui, 161 États sont parties à ce Traité, qui a eu, depuis 1997, d’indéniables effets positifs, tels que la diminution drastique du nombre de pays producteurs de mines – passé de 50 en 1999 à une dizaine aujourd’hui – et la destruction de plus de 55 millions de mines stockées. Mais certaines décisions récentes ravivent les préoccupations. Dans le courant de l’année 2025, cinq pays – l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande et la Pologne – ont annoncé leur retrait du Traité, invoquant des impératifs de sécurité.
Par ailleurs, l’Ukraine a fait savoir qu’elle suspendait l’application de la Convention en raison du conflit qui l’oppose à la Russie, pour tenter de contourner l’interdiction qu’ont les États parties au Traité de s’en retirer lorsqu’ils sont engagés dans un conflit armé. Cette suspension n’est cependant pas envisagée par la Convention, puisque cela irait totalement à l’encontre de son but si des États en situation de conflit pouvaient finalement décider d’avoir recours à des mines antipersonnel.
Ces décisions d’opportunité font planer la menace d’un retour à une arme bannie depuis près de 30 ans. Qu’elles aient été prises par cinq pays membres de l’Union européenne inquiète d’autant plus que cela contribue à l’érosion du droit international humanitaire. Ce quintuple retrait est du reste en parfaite contradiction avec les objectifs en la matière de l’UE qui, par la voix du Conseil en mai 2024, réaffirmait que la Convention d’Ottawa était un « instrument clé du désarmement, dont il faut garantir l’intégrité, la pleine mise en œuvre et la stricte application, et s’efforcer d’obtenir l’adhésion universelle ».
Une arme à l’efficacité contestée sur le plan militaire mais dévastatrice pour les civils
Au-delà des aspects juridiques, les mines antipersonnel ont également des effets à très long terme. En plus du handicap à vie qu’elles provoquent lorsque les personnes qui en sont les victimes ont dû subir une amputation, et des traumatismes psychologiques qu’elles occasionnent, elles sont un frein au retour à une vie en paix et à la reconstruction.
Les champs qui ont été minés ne sont plus cultivables, les résidences qui ont été minées ne sont plus habitables, les routes qui ont été minées ne sont plus praticables, etc. Autant de situations qui empêchent la population civile de reprendre ses activités de l’avant-guerre et qui suscitent quotidiennement la reviviscence du conflit, interdisant de laisser le passé derrière soi pour aller de l’avant.
De surcroît, non seulement ce sont les civils qui en sont les premières victimes, mais l’efficacité militaire de ces armes est remise en cause. Elles n’offrent pas véritablement de garantie de sécurité et n’ont aucun effet sur la protection des frontières. Comme nous avions eu l’occasion de le souligner lors de l’annonce de ces retraits, « il est donc possible à la fois de poursuivre la satisfaction d’avantages militaires et de minimiser le coût humain des conflits ». Grâce aux avancées technologiques faites en 30 ans, de nombreuses alternatives existent aujourd’hui, à l’image des systèmes modernes d’armes à guidage de précision ou des nouvelles technologies de surveillance du terrain.
En outre, l’argument selon lequel ces armes devraient pouvoir être utilisées en raison du fait qu’elles sont utilisées par l’adversaire est irrecevable. En droit international humanitaire, la règle de la réciprocité ne s’applique pas : qu’une partie au conflit le viole n’autorise pas une autre à faire de même.
À lire aussi : Amnesty International et l’Ukraine : de la difficulté d’invoquer le droit humanitaire en temps de guerre
Cela a d’ailleurs été mis en avant par le président de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme dans une lettre adressée aux autorités françaises en avril 2025 : > « Le réarmement de l’Europe ne peut pas se faire au détriment des droits et de la protection des personnes et le recours à des moyens illicites par une partie à un conflit armé ne devrait jamais justifier leur utilisation par une autre. »
Plus encore, tous les États du monde, au titre du droit international humanitaire coutumier, qu’ils soient ou non parties à la Convention d’Ottawa, sont tenus de respecter les règles relatives à la conduite des hostilités dans leurs opérations militaires. Ils doivent donc en tout temps veiller à n’utiliser que des armes qui permettent de distinguer un civil d’un militaire et qui ne sont pas de nature à créer des dommages collatéraux excessifs, tout en prenant toutes les précautions pratiquement possibles en vue, en particulier, « d’éviter et, en tout cas, de réduire au minimum les pertes en vies humaines dans la population civile et les blessures aux personnes civiles ».
Quant aux États baltes (sauf la Lituanie qui ne l’a pas ratifié), la Pologne et la Finlande, ils demeurent soumis aux obligations contenues dans les instruments conventionnels par lesquels ils sont liés, au premier rang desquels le Protocole II à la Convention de 1980 sur certaines armes classiques, qui limite l’usage des mines.
La campagne lancée par Handicap International
À l’occasion de ce 4 avril, Handicap International lance sa campagne « Nobel Piece. Réparer la paix, ensemble ». Celle-ci fait écho à l’obtention du prix Nobel de la paix en 1997 sous la bannière de la Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel. L’objectif est que d’ici le 30e anniversaire de l’attribution de ce prix, fin 2027, les États s’étant retirés du Traité reviennent sur leur décision et que d’autres y adhèrent. L’organisation a d’ailleurs annoncé un acte symbolique fort : elle va découper en plusieurs morceaux son prix Nobel et envoyer ces morceaux à plusieurs dirigeants mondiaux afin de les alerter sur le danger du retour des mines antipersonnel.
Cet objectif nécessite la mobilisation de toutes et tous. Le respect du droit international humanitaire est l’affaire de l’ensemble de la communauté, et peut-être encore davantage lorsqu’il s’agit des mines antipersonnel dont 90 % des victimes sont des personnes civiles et parmi elles près de la moitié sont des enfants.
À l’heure où la France, avec d’autres, se prépare à l’hypothèse d’un conflit de haute intensité, il est essentiel que l’ensemble de la population non seulement soit sensibilisé aux règles applicables dans les conflits armés mais se mobilise pour leur pleine et entière application. Ce n’est pas lorsque les temps sont troublés qu’il convient de saisir des enjeux relatifs au respect du droit et de l’État de droit – il sera alors trop tard – mais dès le temps de paix, en consolidant les règles existantes, plutôt qu’en contribuant à les éroder. L’objectif reste un monde sans mines, où vivre debout est un droit, pas un défi.
Julia Grignon est membre de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme. Julia Grignon a dirigé deux projets financés par le Conseil en recherche en Sciences Humaines du Canada. Julia Grignon dirige la Clinique de droit international d'Assas, dont Handicap International est l'un des partenaires
Célia Aubry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.04.2026 à 16:27
Martin Luther King était aussi un pionnier du revenu de base universel
Texte intégral (1385 mots)
Le 4 avril 1968, Martin Luther King était assassiné à Memphis, Tennessee. Près de soixante ans plus tard, sa contribution à la lutte pour les droits civiques est connue. Son engagement en faveur d’un revenu universel l’est peut-être moins. Le pasteur et dirigeant politique avait même esquissé les conditions à réunir pour y parvenir, au-delà des préjugés raciaux.
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Chaque année, à l’occasion de la fête qui porte son nom le troisième lundi de janvier, un hommage est rendu à Martin Luther King pour son importante contribution à la lutte pour l’égalité raciale. Ce dont on se souvient moins souvent, mais qui est tout aussi important, c’est que King considérait que la justice sociale et la lutte pour l’égalité raciale étaient intimement liées.
Pour lutter contre les inégalités – et face à l’inquiétude croissante quant à la façon dont l’automatisation pourrait remplacer les travailleurs – on se remémore que Martin Luther King était aussi l’un des premiers défenseurs du revenu universel de base, ce mécanisme selon lequel le gouvernement verse des aides financières directes à tous les citoyens pour les aider à subvenir à leurs besoins.
À lire aussi : Débat : Un salaire à vie ou un revenu universel ?
Programmes pilotes dans une douzaine de villes
Ces dernières années, plus d’une douzaine de villes états-uniennes ont mis en place des programmes de revenu de base universel, souvent à petite échelle ou sous forme de projets pilotes, offrant un tel revenu à certains groupes de personnes en situation de pauvreté. Comme politologues et scientifiques, nous avons suivi ces expériences de près.
L’un d’entre nous a récemment corédigé une étude qui a révélé que le revenu de base universel est généralement populaire. Dans deux des trois enquêtes analysées, une majorité d’États-Uniens blancs soutenait une proposition de revenu de base universel. Ce soutien est particulièrement élevé parmi les personnes à faibles revenus.
Martin Luther King avait eu l’intuition que les Blancs à faibles revenus soutiendraient ce type de politique, car ils pourraient eux aussi en bénéficier. En 1967, il affirmait,
« Il me semble que le mouvement des droits civiques doit désormais commencer à s’organiser en faveur du revenu annuel garanti… qui, je crois, contribuera grandement à résoudre le problème économique des Noirs et celui de nombreuses autres personnes pauvres confrontées à notre nation. »
Du ressentiment racial
Mais il existe un groupe particulier qui ne soutient pas le revenu de base universel : il est constitué de ceux qui manifestent un niveau élevé de ressentiment racial. Ce terme se mesure grâce à une échelle que les sociologues utilisent depuis les années 1980 pour décrire et mesurer les préjugés contre les Noirs.
Dans notre étude, les Blancs cumulant des revenus élevés et un haut niveau de ressentiment racial et des revenus élevés sont particulièrement défavorables au revenu de base universel. Comme King l’avait compris, cette partie de la population des États-Unis peut créer une opposition puissante à la mise en place du revenu universel.
Intérêt économique personnel versus ressentiment
Toutefois, les résultats de l’étude suggèrent qu’il est possible de former des coalitions favorables, même parmi les personnes animées par le ressentiment racial.
Le statut économique a son importance. Les Blancs animés par un ressentiment racial et disposant de faibles revenus ont tendance à soutenir le revenu de base universel. En résumé, l’intérêt personnel semble l’emporter sur le ressentiment racial. Cela correspond à l’idée de King selon laquelle une coalition économique pourrait être formée et ouvrir la voie au progrès racial.
Le niveau de revenu ne façonne pas à lui seul les opinions. Ainsi, certains des plus fervents partisans du revenu de base universel ont des revenus élevés mais peu de ressentiment racial. Cela suggère une circonstance opportune de construire des coalitions au-delà des clivages économiques, ce que Martin Luther King estimait nécessaire. « Les riches ne doivent pas ignorer les pauvres », avait-il déclaré dans son discours de remise du prix Nobel de la paix, « car riches et pauvres sont liés par un même destin ». Nos données montrent que cela est possible.
Possibles coalitions
Cette approche de la formation de coalitions est également suggérée par nos recherches antérieures. En nous appuyant sur les enquêtes de l’American National Election Studies menées entre 2004 et 2016, nous avons constaté que, chez les Américains blancs, le ressentiment racial était un facteur prédictif d’un soutien moindre aux politiques de protection sociale. Mais nous avons également constaté que la situation économique personnelle jouait un rôle important.
Les besoins économiques peuvent unir les Américains blancs en faveur de politiques sociales plus généreuses, y compris parmi ceux qui ont des préjugés raciaux. Cela suggère au minimum que le ressentiment racial n’empêche pas nécessairement les Américains blancs de soutenir des politiques qui profiteraient également aux Afro-Américains.
Dépasser les préjugés raciaux
Au cours de sa carrière de militant dans les années 1950 et 1960, King a eu du mal à construire des coalitions multiraciales à long terme. Il comprenait que de nombreuses formes de préjugés raciaux pouvaient nuire à son travail. Il a donc cherché des stratégies permettant de forger des alliances au-delà des différences. Il a contribué à la formation de coalitions regroupant les Américains pauvres et issus de la classe ouvrière, Blancs compris. Il n’était pas naïf au point de croire que le progrès économique partagé éliminerait les préjugés raciaux, mais il y voyait un point de départ.
Crise du pouvoir d’achat
Actuellement, le pays est confronté à une crise du pouvoir d’achat, et l’intelligence artificielle fait peser de nouvelles menaces sur l’emploi. Ces facteurs ont renforcé les appels en faveur d’un revenu de base universel.
Les préjugés raciaux continuent d’alimenter l’opposition au revenu de base universel, ainsi qu’à d’autres formes d’aide sociale. Mais nos recherches suggèrent que cet obstacle n’est pas insurmontable. Comme Martin Luther King le savait, les progrès vers l’égalité économique ne sont certes pas inéluctables. Mais, comme son héritage nous le rappelle, le progrès est possible, si l’on réussit à s’organiser autour d’intérêts communs.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
03.04.2026 à 16:27
Les étudiants laissent-ils vraiment l’IA écrire à leur place ? Une étude observe ce qui se passe pendant la rédaction
Texte intégral (1709 mots)

L’IA transforme-t-elle l’écriture universitaire ? En observant directement le processus de rédaction d’étudiants, une étude pilote suggère que les outils génératifs servent surtout à débloquer les idées et à retravailler les textes, sans remplacer entièrement l’auteur.
Les débats sur l’IA générative dans l’enseignement supérieur se sont appuyés sur des études portant sur des travaux d’étudiants déjà terminés, ou sur des données d’enquête déclaratives. Ces recherches montrent que les outils d’intelligence artificielle peuvent soutenir l’apprentissage, mais elles ont aussi soulevé des inquiétudes, notamment concernant la dépendance excessive des étudiants, la triche et la possible dégradation de l’esprit critique et de l’engagement.
Si ces types d’études offrent des instantanés intéressants des pratiques déclarées, leurs méthodologies peuvent toutefois passer à côté d’un aspect essentiel : la manière dont l’écriture se déroule réellement lorsque les étudiants rédigent avec l’aide de l’IA.
L'étude pilote que j’ai menée auprès d’étudiants de premier cycle à Kennesaw State University adopte une approche différente. En utilisant des protocoles de pensée à voix haute (think aloud protocols) – une méthode dans laquelle les participants verbalisent leurs pensées pendant qu’ils réalisent une tâche – notre recherche observe comment les étudiants interagissent avec les outils d’IA générative pendant le processus même d’écriture. Cette méthode permet de comprendre les processus de décision au moment où ils se produisent.
Nos premiers résultats suggèrent une réalité plus complexe que le récit souvent avancé selon lequel les étudiants se contenteraient de laisser l’IA rédiger leurs devoirs. Au contraire, beaucoup semblent négocier quand et comment l’IA a sa place dans leur travail d’écriture.
Regarder à l’intérieur du processus d’écriture
Dans notre étude, 20 étudiants de premier cycle ont réalisé une session d’écriture de vingt minutes en réponse à la consigne suivante :
Les gens passent beaucoup de temps à essayer d’atteindre la perfection dans leur vie personnelle ou professionnelle. Ils exigent souvent la perfection des autres, créant des attentes difficiles à satisfaire. À l’inverse, certaines personnes pensent que la perfection n’est ni atteignable ni souhaitable.
La tâche consistait à rédiger une thèse ainsi que des paragraphes argumentés fondés sur des éléments de preuve pour défendre leur position sur la valeur de la quête de perfection. Les étudiants savaient qu’ils n’étaient pas censés terminer leur texte, mais plutôt avancer dans leur processus d’écriture en direction d’un texte achevé. On leur a également précisé qu’il n’existait pas de bonne ou de mauvaise manière d’utiliser l’IA, et qu’ils devaient utiliser l’IA générative exactement comme ils le feraient habituellement lorsqu’ils écrivent.
Plutôt que d’observer directement les étudiants, l’étude s’est appuyée sur des captures d’écran réalisées après la session et sur l’analyse des descriptions que les étudiants ont faites de leur propre processus d'écriture. La collecte de ces données – leurs actions sur l’ordinateur et les transcriptions des enregistrements vocaux – a permis aux chercheurs d’analyser le processus sans l’interrompre.
Afin de réduire le risque que les étudiants modifient leur comportement s’ils se sentaient observés, les chercheurs ont lancé un minuteur puis quitté la salle pendant la session d’écriture. L’objectif était ainsi de limiter l’effet Hawthorne, un phénomène par lequel les individus modifient leur comportement parce qu’ils savent qu’ils sont observés.
Ce que nous avons observé
À travers les transcriptions, quelques tendances qualitatives sont apparues de manière récurrente dans la façon dont les étudiants collaboraient avec l’IA pendant l’écriture. D’abord, de nombreux participants se sont tournés vers ces outils au début du processus d’écriture afin de générer des idées ou d’esquisser une thèse.
On voit alors ces étudiants utiliser les propositions produites par l’IA pour stimuler et structurer leurs propres idées. Un étudiant décrit cette stratégie ainsi : « Après [avoir généré quelques idées], j’utilise généralement simplement ce [résultat] comme point de départ. »
Dans ces moments-là, l’IA fonctionnait moins comme une réponse définitive que comme un outil de remue-méninges aidant les étudiants à dépasser l’angoisse de la page blanche.
D'ailleurs, les étudiants poursuivaient souvent la rédaction de manière autonome après avoir généré ces premières idées. De nombreuses transcriptions contiennent des phrases comme « Je pense que ma thèse devrait être… » ou « Laisse-moi écrire cette partie », ce qui suggère que certains étudiants conservaient la maîtrise de leur argumentation.
Corriger le bot
Un autre motif fort qui ressort des transcriptions est que les étudiants acceptent rarement les textes produits par l’IA sans les modifier. Au contraire, ils révisent activement le langage généré. Comme l’a décrit un étudiant, l’IA « réécrit » ses premières consignes, puis l’étudiant réécrit à son tour la réponse de l’IA. Cela lui permet de revendiquer « la paternité et la maîtrise » de la version finale.
Un autre participant a également redirigé la réponse de l’outil lorsqu’elle ne correspondait pas à la consigne : « L’IA ne suit pas la consigne… réessaie. »
Ces moments montrent que les étudiants évaluent de manière critique les réponses de l’IA et la traitent presque comme un partenaire de débat, plutôt que de simplement les copier.
Nous avons également constaté que certains étudiants rejetaient totalement les suggestions de l’IA. Dans plusieurs sessions d’écriture, les participants ont explicitement décidé de ne pas utiliser les réponses générées par l’IA. Un étudiant a commenté ce choix pendant qu’il écrivait : « Je n’utilise pas vraiment l’IA pour mes recherches. »
D’autres transcriptions montrent des étudiants revenant à leur propre rédaction lorsque les réponses de l’IA leur semblaient trop génériques ou déconnectées de leur argumentation. Ces moments indiquent qu'ils ne se contentent pas de collaborer avec l’IA : ils tracent aussi des limites quant à la place qu’elle peut occuper dans leur processus d’écriture.
Enfin, plusieurs transcriptions montrent que les étudiants se tournaient vers l’IA dans des moments d’incertitude ou lorsqu’ils se sentaient bloqués. Comme l’a expliqué un participant : « J’ai beaucoup utilisé l’IA parce que j’avais du mal. » Même dans ces cas-là, toutefois, les étudiants l'utilisaient souvent comme un soutien pendant la rédaction de leur essai, plutôt que de copier-coller directement ses réponses.
Ce que cela dit de l’IA et de l’écriture
Notre analyse suggère que l’IA générative s’intègre dans l’écriture étudiante non pas comme un remplacement complet de l’auteur humain, mais comme une forme de collaboration négociée. Les résultats indiquent qu'elle intervient le plus souvent au moment de la génération d’idées, de la révision et lorsque un sentiment de blocage apparaît, tandis que les étudiants conservent le contrôle sur le choix des arguments, la façon d'écrire et la formulation finale.
Comprendre comment les décisions d’utiliser l’IA se déploient pendant le processus d’écriture – et pas seulement ce qui apparaît dans l’essai final – peut aider les enseignants à concevoir des devoirs et des règles qui maintiennent clairement l’humain aux commandes.
Comme ces premiers résultats proviennent d’un groupe pilote de 20 étudiants de premier cycle, ils doivent être interprétés avec prudence. Pour vérifier si ces tendances se confirment à plus grande échelle, l’équipe de recherche étend actuellement l’étude à 100 participants. Cette phase élargie examinera également la manière dont des étudiants neurodivergents interagissent avec l’IA générative pendant le processus d’écriture, un domaine encore largement inexploré par la recherche.
Des étudiants chercheurs de premier cycle à Kennesaw State ont contribué à l’analyse préliminaire présentée dans cet article : Kylee Johnson, Vara Nath, Ruth Sikhamani et Kaylee Ward.
Jeanne Beatrix Law est membre fondatrice, à titre bénévole, du corps professoral de l’OpenAI Educator’s Council. Elle est également membre bénévole, de la communauté consultative d’enseignants de BoodleBox AI.