20.01.2026 à 15:04
Agatha Christie : la reine du crime était aussi la reine du châtiment
Texte intégral (1767 mots)

Agatha Christie, souvent surnommée la reine du crime, demeure l’autrice de fiction la plus vendue au monde : plus de 2 milliards d’exemplaires de ses livres ont été écoulés depuis leur première publication. Ses intrigues captivantes – de Ils étaient dix au Crime de l’Orient-Express – ont été traduites dans plus de 100 langues, plaçant Christie non seulement au sommet du genre policier mais aussi parmi les auteurs les plus lus de tous les temps. Mais l’habileté littéraire dissimule un autre aspect de son œuvre et de sa personnalité : Agatha Christie était aussi, dans ses livres, la reine de la répression.
Pourquoi (re)lire Agatha Christie ? Pour prendre conscience du fonds idéologique de son œuvre. Pour saisir ce qui peut échapper à la (première) lecture, le lecteur étant implacablement pris et entraîné par la mécanique de l’intrigue policière, tournant les pages vers la résolution finale tant attendue. Les énigmes policières, qui pourraient sembler n’être que des constructions abstraites suspendues dans le vide, des casse-têtes brillants mais sans enjeux concrets, des jeux pour divertir l’esprit, portent, en leur sein ou dans le décor fictionnel dans lequel elles s’inscrivent, un discours sur la société. Lire le Meurtre de Roger Ackroyd pour la prouesse littéraire, oui, bien sûr, il le faut. Mais le relire aussi pour y percevoir « l’arrière-fable », selon une expression du philosophe Michel Foucault, et décrypter les messages ainsi adressés au lecteur, à son insu souvent.
Les romans policiers à énigme ne sont donc pas des produits littéraires jetables, dont la relecture serait du temps perdu. Bien au contraire : délivré de l’emprise de l’intrigue, le lecteur y gagne une nouvelle intelligence du texte. Il peut prendre le temps de discerner certains fils dans la trame policière qui disent quelque chose de la philosophie ou de la politique de l’auteur.
Alors, relisez Agatha Christie. Les rééditions infinies de ses textes vous y encouragent. Relisez-la en usant d’une clé de lecture tout à fait efficace pour avoir accès à sa vision du monde : les représentations de la justice pénale. Tous ces romans et nouvelles sont, en effet, porteurs d’une philosophie répressive singulière. Une philosophie répressive, c’est-à-dire une manière de concevoir les fonctions sociales de la peine.
Trois modèles de justice pénale
Il est plusieurs conceptions possibles de la sanction pénale, qui peuvent d’ailleurs coexister. La peine peut tout d’abord être la réponse violente à l’infraction, le prix à payer par le criminel pour le crime qu’il a commis – le prix du sang. Il s’agit alors de justice rétributive : l’harmonie du monde est rétablie dès lors que le mal infligé à la victime est compensé par le mal subi par l’auteur du crime. La peine peut ensuite être un moyen d’empêcher un nouveau passage à l’acte, de dissuader les potentiels récidivistes. La justice pénale est, dans ce cas, utilitariste et elle se fonde sur l’idée que les individus peuvent être corrigés, améliorés. Enfin, la peine peut perdre son nom et devenir une « mesure » de justice restaurative : l’État est laissé de côté, l’objectif est dès lors de permettre à l’auteur et à la victime de l’infraction de trouver ensemble, par le dialogue, une issue satisfaisante à leur conflit.
Qu’en est-il chez Agatha Christie ? Dans son œuvre, la justice pénale est résolument rétributive. Elle est même, par certains de ses aspects, réactionnaire. Ne vous fiez pas trop aux aimables photographies présentant la romancière dans son bureau en inoffensive grand-mère. Tous ses récits à énigme enseignent que la justice humaine est inefficace, que les procédures légales tournent à vide, que les procès ne permettent pas d’aboutir à la vérité. Ce sont des agents d’une justice supérieure, surnaturelle, qui triomphent chez elle : le silencieux et mélancolique Harley Quinn, l’avocat des morts, messager de l’au-delà. Mais aussi Hercule Poirot – personnage à la vanité assumée et délicieusement comique, méthodique jusqu’à l’obsession, qui se prend pour Dieu le Père et qui finira sa carrière en assassin. Enfin Miss Marple, à l’apparence bienveillante, mais redoutablement lucide et plus perfide qu’il n’y paraît, incarnation de la déesse grecque de la vengeance Némésis. Némésis et non Thémis, la déesse de la justice.
Némésis l’implacable
Pour Agatha Christie, la vengeance est une forme de justice, et c’en est la forme la plus efficace. En effet, selon elle, le meurtre appelle la mort du meurtrier. Pas de place pour le pardon, ni pour la correction des comportements. Non, elle est très claire, elle l’écrit noir sur blanc dans son Autobiographie : les criminels doivent soit être exécutés, soit accepter d’être des cobayes pour la science, « la marque de Caïn enfin effacée de leur front ». Elle écrit ceci non pas en 1930 mais en 1977.
Toutes les morts se valent d’ailleurs. Que le criminel se suicide, qu’il succombe lors d’un accident ou qu’il soit exécuté sur le gibet, toutes ces issues sont satisfaisantes pour l’écrivain, dès lors que le prix du sang est payé.
Notre sensibilité européenne actuelle sera peut-être heurtée, mais l’évidence s’impose : Agatha Christie défend la peine de mort, c’est la seule peine qui lui semble juste. Il est d’ailleurs intéressant de relever qu’à chaque réforme adoptée en Angleterre en faveur de l’abolition de la peine capitale, Agatha Christie a fait connaître sa désapprobation dans ses récits de fiction. Relisez le Train de 16 h 50, relisez le Crime d’Halloween. Dès 1930, elle faisait dire à Miss Marple :
« Les scrupules humanitaristes modernes à propos de la peine capitale m’exaspèrent. »
Rétablir l’ordre du monde
Le monde littéraire d’Agatha Christie est un monde ordonné, un monde harmonieux, une bibliothèque où chaque ouvrage est à sa place. Le cadavre qui y surgit doit être évacué, les taches de sang effacées, la vérité dévoilée et le meurtrier châtié. Et peu importe le temps qui passe : la prescription de l’action publique n’existe pas dans l’œuvre d’Agatha Christie (elle n’existait pas non plus en droit anglais à l’époque où elle écrivait). Némésis possède une mémoire d’éléphant. C’est pourquoi Hercule Poirot peut enquêter seize ans après les faits dans Cinq petits cochons. Idem pour Miss Marple qui intervient dix-huit ans après l’affaire, dans la Dernière Énigme.
Réordonner le monde dérangé par le meurtre passe aussi par un moyen plus doux : le mariage. Innombrables sont les romans d’Agatha Christie dans lesquels l’intrigue policière se double d’une intrigue amoureuse trouvant son dénouement dans un mariage ou dans un projet de mariage. Hercule Poirot n’est pas qu’un détective, c’est aussi un entremetteur, un facilitateur de fiançailles. Or, réunir des amants, c’est, de fait, rétablir l’ordre du monde : l’infraction a sectionné le lien social, le mariage le retisse. Si, comme dans les contes de fées, le héros se marie à la fin d’un roman d’Agatha Christie, ce n’est pas par goût frivole du happy end, mais c’est encore pour traduire une philosophie pénale qui a été distillée dans l’esprit de millions de lecteurs, en sourdine.
Relire Agatha Christie, c’est finalement se donner les moyens de prendre conscience qu’un texte littéraire – même un texte relevant de la littérature populaire – est porteur d’un discours philosophique, social ou politique. Relire Agatha Christie, c’est également comprendre qu’il est possible d’aimer un auteur, sans nécessairement adhérer aux valeurs qu’il diffuse.
Nicolas Bareït ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.01.2026 à 14:29
Greenland: Staying with the Polar Inuit. How a secret military base helped trigger the silent collapse of an Arctic world
Texte intégral (2987 mots)
Today, as Greenland once again becomes a strategic prize, history seems poised to repeat itself. Staying with the Polar Inuit means refusing to speak of territory while erasing those who inhabit it.
On 16 June 1951 Jean Malaurie was travelling by dog sled along the north-west coast of Greenland. He had set out alone, almost on a whim, with a modest grant from the French National Centre for Scientific research (CNRS), officially to study periglacial landscapes. In reality, this encounter with peoples whose relationship with the world followed an entirely different logic would shape a singular destiny.
That day, after many months among the Inuit, at the critical moment of the spring thaw, Malaurie was travelling with a few hunters. He was exhausted, filthy and emaciated. One of the Inuit touched his shoulder: “Takou, look.” A thick yellow cloud was rising in the sky. Through his binoculars, Malaurie first thought it was a mirage:
“A city of hangars and tents, of metal sheets and aluminium, dazzling in the sunlight, amid smoke and dust… Three months earlier, the valley had been calm and empty of people. I had pitched my tent there, on a clear summer day, in a flowering, untouched tundra.”
The breath of this new city, he would later write, “would never let us go.” Giant excavators hacked at the ground, trucks poured debris into the sea, aircraft circled overhead. Malaurie was hurled from the Stone Age into the Atomic Age. He had just discovered the secret American base of Thule, codenamed Operation Blue Jay.
Behind this innocuous name lay a colossal logistical operation. The United States feared a Soviet nuclear attack via the polar route. In a single summer, some 120 ships and 12,000 men were deployed to a bay that had previously known only the silent glide of kayaks. Greenland’s population at the time numbered barely 23,000 people. In just 104 days, on permanently frozen ground, a technological city capable of hosting giant B-36 bombers carrying nuclear warheads emerged. More than 1,200 kilometres north of the Arctic Circle, and in almost total secrecy, the United States built one of the largest military bases ever constructed outside its continental territory. A defence agreement was signed with Denmark in the spring of 1951, but Operation Blue Jay was already underway: the American decision had been taken in 1950.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
The annexation of the Inuit world
Malaurie immediately grasped that the sheer scale of the operation amounted, in effect, to an annexation of the Inuit world. A system founded on speed, machinery and accumulation had violently and blindly entered a space governed by tradition, cyclical time, hunting and waiting.
The blue jay is a loud, aggressive, fiercely territorial bird. Thule lies halfway between Washington and Moscow along the polar route. In the era of intercontinental hypersonic missiles, once Soviet and now Russian, it is this same geography that still underpins the argument of “vital necessity” invoked by Donald Trump in his calls to annex Greenland.
The most tragic immediate outcome of Operation Blue Jay was not military, but human. In 1953, to secure the perimeter of the base and its radar installations, authorities decided to relocate the entire local Inughuit population to Qaanaaq, roughly 100 kilometres further north. The displacement was swift, forced and carried out without consultation, severing the organic bond between this people and their ancestral hunting territories. A “root people” was uprooted to make way for an airstrip.
It is this brutal tipping point that Malaurie identifies as the moment when traditional Inuit societies began to collapse. In these societies, hunting is not merely a survival technique but an organising principle of the social world. The Inuit universe is an economy of meaning, made of relationships, gestures and transmission through the generations that confer recognition, role and place in relation to each individual. This intimate coherence, which constitutes the strength of these societies, also renders them acutely vulnerable when an external system suddenly destroys their territorial and symbolic foundations.
After the collapse of traditional structures
Today, Greenlandic society is largely sedentary and urbanised. More than a third of its 56,500 inhabitants live in Nuuk, the capital, and nearly the entire population now resides in permanent coastal towns and settlements. Housing reflects this abrupt transition. In the larger towns, many people live in concrete apartment blocks built in the 1960s and 1970s, often deteriorating and overcrowded. The economy is heavily dependent on industrial fishing geared toward export. Subsistence hunting and fishing are still commonplace. Modern rifles, GPS devices, snowmobiles and satellite connections now work hand in hand with old habits. Hunting remains a marker of identity, but it no longer shapes either the economy or intergenerational transmission.
The fallout on a human level from this shift is massive. Greenland today has one of the highest suicide rates in the world, particularly among young Inuit men. Contemporary social indicators, suicide rates, alcoholism, domestic violence, are widely documented. Many studies link them to the speed of social transformation, forced sedentarization and the breakdown of traditional systems of transmission.
Spaces and radioactive contamination
The logic underpinning Thule reached a point of no return on 21 January 1968. During a continuous nuclear alert mission, a US Air Force B-52G bomber under the Chrome Dome programme, crashed into the sea ice some ten kilometres from Thule. It was carrying four thermonuclear bombs. The conventional explosives designed to initiate the nuclear reaction detonated on impact. There was no nuclear explosion, but the blast scattered plutonium, uranium, americium and tritium over a vast area.
In the days that followed, Washington and Copenhagen launched Project Crested Ice, a large-scale recovery and decontamination operation ahead of the spring thaw. Around 1,500 Danish workers were mobilised to scrape the ice and collect contaminated snow. Decades later, many of them initiated legal proceedings, claiming they had worked without adequate information or protection. These cases continued until 2018–2019 and resulted only in limited political compensation, without any legal recognition of responsibility. No comprehensive epidemiological study has ever been conducted among the local Inuit populations.
Now renamed “Pituffik Space Base”, the former Thule base is one of the major strategic nodes of the US military apparatus. Integrated into the US Space Force, it plays a central role in missile warning and space surveillance in the Arctic, under maximum security conditions. It is not a relic of the Cold War, but an active pivot of contemporary geopolitics.
In The Last Kings of Thule (1953), Malaurie shows that indigenous peoples have never had a place at the heart of Western strategic thinking. Amid the great manoeuvres of the world, Inuit existence becomes as peripheral as that of seals or butterflies.
Donald Trump’s statements do not herald a new world. They seek to generalise a system that has been in place in Greenland for seventy-five years. Yet the position of one man cannot absolve us of our collective responsibilities. To hear today that Greenland “belongs” to Denmark and therefore falls under NATO, without even mentioning the Inuit, is to repeat an old colonial gesture: conceiving territories by erasing those who inhabit them.
The Inuit remain invisible and unheard. Our societies continue to imagine themselves as adults facing infantilised, indigenous populations. Their knowledge, values and ways of being are relegated to secondary variables. Difference does not fit within the categories that our societies know how to handle.
Following Jean Malaurie, my own research approaches humanity through its margins. Whether studying hunter-gatherer societies or what remains of Neanderthals once stripped of our projections, the “Other” remains the blind spot for our perceptions. We fail to see how entire worlds collapse when difference ceases to be thinkable.
Malaurie ended his first chapter on Thule with these words:
“Nothing was planned to imagine the future with any sense of elevation.”
What must be feared above all is not the sudden disappearance of a people, but their silent and radical relegation within a world that speaks about them without ever seeing or hearing them.
Ludovic Slimak ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.01.2026 à 11:34
Manger sans viande est-il bon pour la santé ? Un débat récurrent dans l’histoire de la diététique
Texte intégral (2244 mots)

De l’intérêt de limiter sa consommation de viande, voire de s’en priver, au bénéfice de sa santé. C’est un des arguments avancés par celles et ceux qui promeuvent le végétarisme. Mais savez-vous que cette question, ô combien d’actualité, divise les spécialistes depuis… le Moyen Âge ? C’est ce que nous raconte Bruno Laurioux, professeur émérite à l’université de Tours et président de l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation dans Une histoire de la diététique. D’Hippocrate au Nutri-Score (éditions du CNRS, 2025).
Dans la longue histoire du végétarisme, trois arguments principaux ont été avancés pour justifier le refus – ou le rejet – de la viande. Le plus ancien est d’ordre éthique ; on le retrouve chez certains néo-pythagoriciens de l’Antiquité tardive, qui stigmatisent la violence faite à l’animal lorsqu’on le met à mort pour le consommer. L’argument le plus récent – il date du XXe siècle – est de nature environnementale et pointe les impacts très négatifs de l’élevage intensif, en termes de rejet de gaz à effet de serre ou de prélèvement des eaux.
Mais, on l’oublie souvent, l’une des motivations de ceux qui se privent totalement de viande peut être le souci de leur santé. Entretenue par les crises sanitaires à répétition qui touchent le secteur de la production animale depuis le déclenchement de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB, surnommée communément « maladie de la vache folle ») à la fin des années 1990, puis ravivée par la mise en évidence des effets cancérogènes d’une consommation soutenue de viande rouge, une méfiance certaine envers la viande s’est installée dans notre paysage.
À lire aussi : Pour promouvoir l’alimentation végétale, l’argument santé serait plus efficace que l’argument écologique
Or, cette ligne de contestation de la consommation carnée a été également utilisée dans un passé parfois lointain, qui va du Moyen Âge au XXe siècle. C’est ce que nous décrivons dans Une histoire de la diététique. D’Hippocrate au Nutri-Score.
La défense du régime chartreux « sans viande » : Arnaud de Villeneuve
Le traité De esu carnium (en français, Sur la consommation des viandes) a été composé entre 1302 et 1305 par l’un des plus grands médecins du temps, le Catalan Arnaud de Villeneuve ; la version originale intégrale de cet ouvrage intégrale étant De esu carnium d’Arnaldus de Villanova, éd. Dianne M. Bazell, Barcelone (Arnaldi de Villanova Opera medica Omnia, XI), 1999).
Professeur renommé à l’université de Montpellier, très bon connaisseur des textes médicaux traduits récemment de l’arabe, Arnaud de Villeneuve met ses talents de praticien au service du roi d’Aragon comme du pape. Il prend ici la défense des Chartreux ; cet ordre monastique rigoriste, fondé par saint Bruno, est accusé de laisser mourir ses membres malades, en leur refusant absolument l’usage de la viande. Or, la possibilité d’en manger avait été ouverte, précisément pour les malades, par la règle bénédictine, la plus répandue en Occident.
De manière générale, l’interdiction de la viande des animaux terrestres et aériens, qui constituait le cœur du carême pour les fidèles et s’imposait aux moines à perpétuité, s’était notablement assouplie. Et ceci sous l’effet du système de représentation dominant dans la société laïque qui valorisait la consommation carnée ; un système face auquel les petites communautés de Chartreux apparaissaient comme des pôles de résistance.
Contre les détracteurs des Chartreux qui les présentent comme cruels ou dénués de toute humanité en ne permettant pas la viande aux malades en grand danger de mort, Arnaud de Villeneuve veut prouver qu’on agit plus efficacement en leur administrant des médicaments et que les mets végétaux ne présentent aucun danger supplémentaire par rapport aux mets carnés – bien au contraire. Il pose ainsi une série d’arguments médicaux tirés des auteurs de référence qu’il maîtrise à merveille.
D’abord, démontre-t-il, prescrire de la viande ne sert à rien quand le malade a juste besoin de médicaments. Ensuite, la chaleur supplémentaire que procure la graisse contenue dans la viande, invoquée par certains détracteurs des Chartreux, n’apporte rien aux malades et peut même être très nuisible à leur guérison.
Troisième argument : la viande restaure certes les muscles mais non la force vitale tout entière ; si le sang « épais et glutineux » qu’elle engendre peut certes aider le corps au quotidien, le vin et les jaunes d’œuf (qui font partie du régime monastique ordinaire), parce qu’ils sont « légers et subtils », se révèlent, juge-t-il, bien plus utiles pour restaurer l’ensemble de ses fonctions physiques et cognitives. (La « prescription » de vin à des malades peut surprendre aujourd’hui, à raison. Mais à l’époque, leur donner du vin, donc de l’alcool, ne fait pas débat, ndlr).
Le médecin catalan, qui se pique aussi de théologie, rappelle au passage que la Bible ne présente jamais la viande comme une nourriture saine ni nécessaire. Et il constate que les Chartreux, même s’ils se privent totalement de viande, vivent fort vieux, atteignant couramment 80 ans, à l’instar des patriarches des premiers âges du monde, où la viande n’était pas encore d’usage.
La conclusion s’impose : la consommation de viande n’est nullement une nécessité en cas de maladie et, par conséquent, s’en priver ne constitue pas un danger ; ceux qui prétendent nécessaire l’usage de la viande ont en réalité mal compris ses effets sur l’alimentation. Conclusion forte, qui intéressa les lecteurs mais n’eut guère d’impact sur les pratiques. Le De esu carnium fut souvent copié et parfois cité mais n’empêcha pas le vaste courant favorable à la viande de se développer et d’emporter tout sur son passage.
Les bienfaits du carême : Andry contre Hecquet
Pourtant le plaidoyer anti-viande ressurgit au début du XVIIIe siècle, sous la plume du bouillant Philippe Hecquet. Ce « self-made-man », devenu médecin du prince de Condé et doyen de la faculté parisienne, manifeste ses talents de polémiste en s’attaquant aux libertés que des fidèles toujours plus nombreux ont pris avec les obligations du carême. Et, scandale majeur pour le rigoureux janséniste qu’il est, sur les conseils mêmes de leur médecin traitant !
Car le contexte a bien changé depuis Arnaud de Villeneuve. Le carême s’est retrouvé au cœur de la contestation que la Réforme protestante a menée contre bien des dogmes et des pratiques catholiques non attestés dans l’Écriture. Avec le siècle des Lumières s’amorce un mouvement encore plus profond dans la société d’Ancien Régime, celui d’une déchristianisation progressive. S’ensuit une forte augmentation de la vente de viande, qui, durant le carême, est traditionnellement détenue par l’Hôtel-Dieu, en vertu des dispenses accordées aux malades.
C’est contre cette évolution que s’élève Hecquet, lorsqu’il publie en 1709 son Traité des dispenses du carême.
Il entend notamment y établir « par l’histoire, par l’analyse et par l’observation », la « convenance » que les aliments maigres entretiennent « avec la santé ». Au bout de quelque 73 chapitres, Hecquet a réussi l’exploit de démontrer à la fois
« que le Carême n’a rien de si extraordinaire » ni de « trop austère » et « que les fruits, les grains et les légumes sont », contrairement à la viande, « les aliments les plus à naturels à l’homme ».
Pour cela, il dresse le profil diététique d’un grand nombre de produits végétaux.
La conclusion qu’il en tire est sans appel :
« Il est vrai de dire que le maigre est plus naturel à l’homme que le gras, qu’il fait moins de maux, et guérit plus de maladies. »
C’est un renversement complet du système de valeur diététique qui est ici proposé, avec l’affirmation d’une absolue supériorité médicale des céréales, fruits et légumes.
Le traité de Philippe Hecquet connait un retentissement immédiat. Mais il indispose fort la plupart des collègues. Dans l’ombre, l’un d’entre eux fourbit ses armes en vue d’un ouvrage qui va en prendre le contrepied. Pour ce Nicolas Andry, l’abstinence de viande n’est ni plus ni moins que « l’écueil de la santé ». Or, Hecquet affirme exactement le contraire, en voyant dans l’antériorité du régime végétal mentionnée dans la Bible la preuve de sa supériorité sur le régime carné : Dieu n’a-t-il pas ainsi manifesté sa préférence ?
D’autre part, tout à sa volonté de combattre les dispenses abusives de carême, Hecquet a déniché, dans les statistiques sur les consommations carnées de Paris, les preuves d’un fâcheux relâchement des pratiques d’abstinence. Ce faisant, il touche les puissants intérêts professionnels des bouchers comme ceux des médecins. Il semble aussi franchir une ligne rouge aux yeux de l’Église, en faisant de la privation de viande non plus une pénitence mais un choix, semblant revenir à d’anciennes hérésies.
Défaite du végétarisme médical en France, au XVIIIᵉ siècle
C’en est trop. Andry réfute point par point les arguments de Hecquet dans les deux volumes de son Traité des dispenses de Carême parus en 1713. L’une de ses affirmations les plus fortes se fonde sur un retournement de son raisonnement : c’est précisément parce que les aliments de carême nourrissent mal que l’Église en a prescrit l’usage, afin de ne pas satisfaire complètement les besoins du corps. En 1714, l’intervention du plus grand médecin du temps, Jean Astruc, qui affirme clairement la supériorité nutritive du gras sur le maigre, marque la défaite du végétarisme médical. Tout au moins en France.
Car, outre-Manche, le courant végétarien qui se développe à partir du XIXe siècle s’appuie sur des arguments médicaux, auxquels une figure comme Anna Klingsford donnera la forme d’un axiome :
« Non seulement les substances végétales renferment tous les éléments nécessaires à la nutrition et à la production de force et de chaleur, mais […] même elles en contiennent plus que les substances animales. »
Paradoxalement, c’est dans la citadelle du carnisme qu’était devenue la faculté de Paris qu’elle soutiendra sa thèse en 1880.
Bruno Laurioux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.