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24.07.2026 à 10:47

Coupe du Monde 2026 : le football a-t-il gagné ?

Laurent Grün, Enseignant-chercheur, Université de Lorraine
Le football au sens large n’est pas sorti vainqueur d’une compétition démesurée, marquée par la personnalité de Donald Trump et l’inféodation à celui-ci de Gianni Infantino.
Texte intégral (2852 mots)

Ce qu’il faut retenir

  • La Coupe du monde a été décevante en termes purement footballistiques, avec de nombreux matches de bas niveau et d’innombrables problèmes d’arbitrage.

  • Au-delà du terrain de jeu, le prix exorbitant des places, les décisions de l’administration américaine à l’égard de l’arbitre somalien et de l’équipe iranienne, et les ingérences directes de Trump laissent un goût amer.

  • L’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices : le patron de la FIFA Gianni Infantino sera reconduit à son poste l’année prochaine et poursuivra la course vers la gigantomanie de la compétition.


Au lendemain de la victoire de l’équipe d’Espagne de football, unanimement qualifiée de méritée dans la presse internationale, certains titres célébraient « la victoire du football ». Par cette expression, les médias du monde entier se réjouissent du triomphe de l’équipe ayant produit le jeu le plus séduisant, au détriment de celles — dont l’Argentine parvenue en finale est le parangon — qui se sont acharnées à refuser de jouer, à souscrire à des stratégies extrêmement défensives, doublées souvent de méthodes d’intimidation de l’adversaire allant bien au-delà du tolérable.

Pour autant, le football a-t-il vraiment gagné à l’issue de cette compétition 2026 ?

Côté terrain : matches décevants, arbitrage contesté, « pauses fraîcheur » douteuses

Le football ne se résume pas au jeu. Ses dimensions économiques, sociales, culturelles, politiques… sont largement étudiées depuis les années 1990 et suscitent toujours débats, analyses, polémiques, mais également études académiques.

De ce fait, il paraît judicieux de distinguer ce qui est de l’ordre du terrain de ce qui ne l’est pas, même si ces deux aspects sont interdépendants l’un de l’autre. Pour ce qui est du jeu proprement dit, que penser du contenu des matches ? Cette Coupe du monde, malgré une finale qui compte parmi les plus décevantes de l’histoire récente, a livré quelques rencontres à l’issue incertaine jusqu’au bout, qui ont ravi les amateurs de suspense : Belgique-Sénégal, Pays-Bas-Maroc, Portugal-Croatie, Allemagne-Paraguay, sans oublier tout le parcours de l’Argentine, dont les affrontements contre le Cap-Vert, l’Égypte, la Suisse, l’Angleterre et enfin l’Espagne ont tous été acharnés.

En revanche, les tours préliminaires ont donné lieu à bon nombre de matches dont l’intérêt sportif laissait à désirer. La faute sans doute à ce nouveau système qui consacre la présence, pour la première fois, de 48 équipes, ce qui permettait non seulement aux deux premiers de chacune des seize poules de quatre équipes, mais également aux huit meilleurs troisièmes, de se qualifier pour les seizièmes de finale. Autant dire qu’il y eut peu de surprises notables.

Le 14 juin, à Houston, Allemagne-Curaçao, opposant la 10ᵉ équipe au classement FIFA à la 82ᵉ, s’est achevé sur le score de 7-1 en faveur des Allemands. TheG3NERAL John 3 :16/Wikimedia

Ce choix de rassembler 48 équipes lors de la phase finale incombe principalement à Giovanni Infantino, l’omnipotent président de la FIFA, même si cette mesure a été votée à l’unanimité par le Conseil d’administration de l’institution. Avec l’augmentation substantielle du nombre de rencontres, passé de 64 lors des éditions précédentes à 104, la manne financière supplémentaire est indéniable pour l’instance dirigeante du football.

La FIFA se glorifie d’une Coupe du Monde lors de laquelle plus de buts ont été marqués en moyenne (2,85) que lors de l’édition 2022 au Qatar (2,5) et d’un jeu plus « propre », en raison d’un nombre de fautes sifflées en diminution par rapport à l’édition 2022.

En réalité, l’attitude de certaines équipes pose de nombreuses questions relatives à cette baisse des fautes, dans la mesure où toutes les infractions n’ont sans doute pas été réellement sanctionnées. En effet, pour ne citer que ces exemples, plusieurs joueurs argentins (contre l’Angleterre ou l’Espagne) et paraguayens (contre l’Allemagne ou la France) ont pu échapper à des sanctions alors qu’ils se sont livrés tout au long des matches à de véritables agressions délibérées envers leurs adversaires.

Certes, les consignes envers le corps arbitral étaient de « laisser jouer » un maximum, ce qui est bénéfique pour le spectacle autant que l’esprit du jeu… à condition que la faute commise ne soit pas dangereuse et ne profite pas à son auteur.

Or, en oubliant de sanctionner ce bellicisme exacerbé, l’arbitrage a pu donner à certaines équipes l’impression qu’elles pouvaient exercer « leurs talents » en toute impunité. Ce constat vaut par ailleurs pour l’ensemble des équipes sur certaines phases de jeu. Ainsi, lors de chaque corner, on a assisté à une véritable foire d’empoigne, avec tirages de maillots, ceinturages, luttes au corps à corps, projections à terre de l’adversaire.

L’arbitrage a donné lieu à un autre rendez-vous manqué, malgré des évolutions positives destinées à accélérer le jeu, comme lors des changements de joueurs, des expulsions, malgré les avertissements adressés aux joueurs coupables d’avoir masqué avec leur main des propos tenus envers l’adversaire.

Ce rendez-vous manqué, c’est celui des contestations de chaque décision arbitrale. Lors de chaque faute, y compris les plus évidentes, non seulement son auteur, mais également ses coéquipiers se précipitaient vers l’arbitre pour vociférer, parfois à quelques centimètres de son visage. Les adversaires les plus proches n’étaient pas en reste et venaient systématiquement exiger des sanctions plus fermes, à grand renforts de gestes. Ces images insupportables pour les amoureux du beau jeu sont évidemment suivies par les footballeurs amateurs, dont de nombreux jeunes, et ne manquent pas d’interpeler quant à l’exemplarité fournie par les footballeurs de haut niveau. On a l’impression qu’à l’instar de ce qui se passe au hockey sur glace, où des joueurs spécialistes jouent le rôle d’intimidateur, la FIFA tolère ce genre de comportement parce que cela fait partie du folklore. Pourtant, en la matière, la plupart des autres sports collectifs, y compris ceux au sein desquels l’impact physique est le pus important, ont réglé ce problème de respect de l’arbitrage avec beaucoup de réussite.

Enfin, un exemple significatif d’évolution du jeu a été mis en évidence par l’adoption systématique des « pauses fraîcheur », systématiquement sifflées par les spectateurs présents dans les stades, et pas seulement ceux qui étaient climatisés.

Institutionnalisées au milieu de chaque mi-temps, elles ont eu pour conséquence de diviser les rencontres en quatre quarts-temps, à l’instar de ce qui se passe dans les sports vedettes aux États-Unis tels que le basket-ball et le football américain.

Les effets de ces pauses supplémentaires sont indéniablement économiques. En effet, les diffuseurs, et bien évidemment la FIFA, profitent des deux minutes trente supplémentaires pour enchaîner des spots publicitaires particulièrement rémunérateurs, alors même que les températures ressenties lors de nombreux matches ne justifient pas cette interruption.

Hors terrain : prix délirants, atteintes aux droits, ingérence de Trump

Il y a aussi, voire surtout, énormément à redire sur les à-côtés de la compétition.

D’abord, le prix des billets, à plusieurs centaines d’euros l’unité en moyenne, a tenu à l’écart une partie des fans de base habitués des éditions précédentes, évidemment les moins nantis financièrement.

Surtout, les atteintes liberticides de l’administration Trump ont été mises en évidence dans un rapport d’Amnesty International qui témoigne des exactions alarmantes de la police fédérale de l’immigration américaine (ICE) envers des dizaines de milliers d’étrangers et, à l’instar de ce qui avait été reproché au pouvoir qatari en 2022, d’atteintes cruciales aux droits des femmes et des personnes LBGTI+. Même si l’apolitisme revendiqué par les dirigeants de la FIFA tient du mythe depuis longtemps, l’interventionnisme du président des États-Unis a cette fois révélé au grand jour les compromissions des dirigeants de l’instance.

La vassalisation de Giovanni Infantino aux injonctions de Donald Trump s’est traduite par le refoulement de l’arbitre somalien Abdulkadir Artan, déclaré indésirable sur le territoire américain pour des liens supposés, et fermement contestés par l’intéressé, avec l’organisation terroriste Al-Shebab, de même que par le traitement totalement inéquitable infligé à l’équipe nationale d’Iran, contrainte d’effectuer des heures de voyage supplémentaires avant et après ses rencontres pour se rendre à son camp de base au Mexique, en raison de son interdiction de résider aux États-Unis.

Cette inféodation de la FIFA a atteint des sommets inégalés avec l’épisode de l’annulation de la suspension de l’attaquant états-unien Folarin Balogun avant le huitième de finale contre la Belgique. Balogun ayant reçu un carton rouge direct en seizièmes de finale contre la Bosnie, il était automatiquement suspendu pour le match suivant. Mais après que Trump a personnellement contacté Infantino, celui-ci a annulé la suspension au mépris de toutes les règles en vigueur et faisant fi des réactions indignées de nombreuses fédérations, à commencer par celle de la Belgique.

Comment s’étonner de cet exercice décomplexé du pouvoir, alors que le dirigeant suisse de la FIFA voue à Trump une admiration sans borne, au point de lui avoir décerné au prix d’une flagornerie extrême, un « prix spécial de la paix » lors du tirage au sort de la Coupe du Monde 2026 ?

L’Infantinisation du football

Infantino, qui a su étouffer dans l’œuf toute velléité d’opposition au sein de la vénérable institution du football, au prix de manœuvres électorales habiles, notamment auprès des fédérations africaines, sud-américaines et celles du Moyen-Orient, est quasiment assuré d’être réélu lors des prochaines élections de 2027.

Et dans ce cas, rien ne pourra s’opposer à ses projets d’extension de la compétition, pourtant jugés totalement néfastes par bon nombre d’experts. En effet, en 2030, la compétition à 64 équipes (!) se tiendra dans trois pays (Maroc, Espagne, Portugal), avec l’adjonction de trois matches supplémentaires dans chacun des états que sont le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine, ce qui aura pour effet de faire rivaliser l’impact carbone de la future édition avec celui de 2026, de loin le plus élevé de l’histoire des Coupes du monde. De surcroît, l’intérêt sportif de nombreuses rencontres sera encore moindre que lors de l’édition 2026, et la santé des joueurs encore plus menacée avec l’allongement de la durée de la compétition.

Et que dire du choix de l’Arabie saoudite et de son sponsor la Saudi Arabian Oil Company (Aramco, entreprise la plus émettrice de CO2 au monde) pour organiser la Coupe du monde 2034 ? Cette désignation a été prononcée par acclamation (!) à l’issue d’un simulacre de fonctionnement démocratique, après que l’omnipotent Giovanni Infantino ait pris soin de modifier les règles du jeu afin de décourager toute velléité de concurrence. Bref, les problématiques environnementales surgies en 2022 ne sont pas près de disparaître, bien au contraire.

Le football a perdu

En résumé, lorsque certains médias prétendent que lors de cette Coupe du Monde 2026 « le football a gagné », ils se trompent lourdement. Certes, l’équipe qui pratiquait l’un des jeux les plus séduisants a gagné, et c’est tant mieux pour le ballon rond. En revanche, sur le terrain, la politique d’arbitrage laxiste envers les équipes les plus agressives, dans le mauvais sens du terme, n’a pas envoyé de message positif envers les amateurs du beau jeu. Et les sempiternels actes d’intimidation et de contestation perpétrés par les joueurs au moindre coup de sifflet de l’arbitre ternissent toujours davantage l’image du football, alors que la Coupe du monde 2026 aurait pu constituer un terrain d’expérimentation idéal pour réfréner ce type de comportement agressif.

Et hors du terrain, en raison des ingérences politiques totalement désinhibées de la part de Donald Trump et de la dénaturation de la compétition par Giovanni Infantino et ses sbires, le football a perdu, contredisant les déclarations tapageuses du locataire de la Maison Blanche sur la portée humaine, culturelle et sociale de l’évènement.

Et malheureusement, cet échec n’est pas prêt à être remis en question, surtout pas lors des éditions de 2030 et 2034.

The Conversation

Laurent Grün est membre du comité de rédaction de la revue Football(s).

24.07.2026 à 10:10

La surprenante araignée qui chasse les moustiques et préfère nos vieilles chaussettes

Fiona Cross, Researcher in Animal Cognition, University of Canterbury
Ces minuscules prédatrices ont une seule mission : traquer et éliminer les moustiques, surtout ceux gorgés de sang.
Texte intégral (1681 mots)

Avec ses grands yeux, son cerveau minuscule et son goût prononcé pour les moustiques porteurs de sang, Evarcha culicivora intrigue les chercheurs. Ses capacités cognitives pourraient changer notre regard sur les araignées.


Enfant, la simple vue d'une araignée me faisait hurler et courir me mettre à l'abri. J'étais convaincu que les araignées étaient mes ennemies. J'avais l'impression qu'elles en avaient après moi. Aujourd'hui, c'est l'inverse : je cours vers les araignées au lieu de les fuir. Et je le dois en partie à une espèce bien particulière, affectueusement surnommée la « tueuse de moustiques ».

Les « tueuses de moustiques » (Evarcha culicivora) sont de petites araignées d'environ 5 mm de long. Elles appartiennent à la famille des salticidés (Salticidae), la plus vaste famille d’araignées. Comme toutes les araignées sauteuses, ces minuscules prédatrices possèdent une excellente vue et traquent leurs proies avec la discrétion et la précision de petits félins.

Les araignées sauteuses vivent presque partout dans le monde – on en a même trouvé sur le mont Everest. Elles présentent une grande diversité de formes, de tailles et de couleurs. Le moyen le plus simple de les reconnaître est de les regarder : si elles vous fixent en retour avec deux grands yeux à l'avant de la tête, il s'agit d'une araignée sauteuse.

Comme la plupart des araignées sauteuses, elles se nourrissent principalement d'insectes. Les « tueuses de moustiques » ne font pas exception et consomment une grande variété d'espèces. Mais elles ont une proie de prédilection. À l'image du Terminator incarné par Arnold Schwarzenegger, ces petites prédatrices ont une mission : traquer et éliminer les moustiques.

Une araignée sur une feuille
Une tueuse de moustique. Fiona Cross, CC BY-NC-ND

Les tueuses de moustiques poussent toutefois cette préférence à l'extrême. Elles apprécient tout particulièrement les moustiques gorgés de sang. Si on leur présente un moustique ayant récemment pris un repas de sang en même temps qu'un autre insecte – ou même qu'un moustique à jeun –, elles choisissent le moustique gorgé de sang neuf fois sur dix.

Ces moustiques constituent un élément essentiel du régime alimentaire de cette araignée. Ils jouent aussi un rôle dans sa reproduction. Après avoir dévoré un moustique gorgé de sang, les tueuses de moustiques acquièrent une véritable « odeur de sang », qui attire ensuite les individus du sexe opposé.

Elles aiment le rouge et les chaussettes sales

Ces araignées vivent dans la région du lac Victoria, à cheval sur le Kenya et l'Ouganda. Les maladies transmises par les moustiques, comme le paludisme, y sont très répandues et causent la mort de centaines de milliers de personnes chaque année.

Les moustiques du genre Anopheles, qui peuvent transmettre le paludisme, sont dits anthropophiles : ils apprécient la proximité des humains. Ils sont attirés par notre souffle ainsi que par l'odeur de nos pieds. Rester près de nous leur permet de trouver plus facilement leurs repas de sang.

Les tueuses de moustiques vivent elles aussi à proximité des humains. Et, étonnamment, elles apprécient également l'odeur de nos pieds. Comme les Anopheles, elles sont davantage attirées par des chaussettes déjà portées que par des chaussettes propres. À ce jour, les tueuses de moustiques sont les seules araignées connues pour être anthropophiles. Vivre près de nous leur permet probablement de trouver plus facilement leurs proies préférées.

Mes recherches se sont ensuite intéressées à cette préférence alimentaire et à la manière dont ces araignées utilisent leur minuscule cerveau. De façon remarquable, elles sont capables d'identifier un moustique gorgé de sang à son odeur ou à son apparence, même si elles n'ont jamais auparavant vu ni mangé de moustique. Cela suggère que cette préférence pour les moustiques gorgés de sang est inscrite dans leur patrimoine biologique, autrement dit qu'elle est innée.

Une araignée suspendue.
Une araignée sous une feuille. Fiona Cross, CC BY-NC-ND

Mes recherches ont également cherché à déterminer si la couleur rouge revêt une importance particulière pour ces araignées. Au fil de la digestion, le sang contenu dans un moustique gorgé de sang s'assombrit. Or, cette teinte plus foncée devient moins attirante pour ces araignées.

L'importance du rouge ne se limite pas à leurs proies : elle concerne aussi leur propre apparence. Les femelles tueuses de moustiques sont principalement brunes, tandis que les mâles arborent un petit visage rouge vif. Si l'on masque ce rouge avec un trait d'eye-liner noir, les mâles reconnaissent moins facilement un rival potentiel. Les femelles, elles aussi, se montrent moins enclines à choisir un mâle dont le visage rouge est dissimulé, préférant ceux qui affichent un rouge éclatant à découvert.

Les tueuses de moustiques sont inoffensives pour l'être humain et ne sont pas des vampires : elles sont incapables de nous mordre pour boire notre sang. Elles ne permettront pas non plus d'éradiquer le paludisme. En particulier, il ne suffirait pas d'introduire ces araignées dans d'autres habitats pour résoudre le problème.

Elles n'en jouent pas moins, comme les autres araignées sauteuses, un rôle important dans les écosystèmes. Alors, la prochaine fois qu'une araignée se retourne pour vous observer, prenez le temps de la regarder à votre tour : votre nouvelle amie à huit pattes est peut-être une araignée sauteuse.

The Conversation

Fiona Cross a reçu des financements du Royal Society of New Zealand Marsden Fund.

24.07.2026 à 10:08

Peut-on combattre les moustiques avec des moustiques ?

Nigel Beebe, Professor, The University of Queensland
Plutôt que d'utiliser davantage d'insecticides, des chercheurs misent sur une arme inattendue : les moustiques eux-mêmes. En Australie, un lâcher de mâles a fortement fait reculer une espèce invasive vectrice de maladies.
Texte intégral (1664 mots)
Des millions de moustiques mâles stérilisés pourraient bientôt être relâchés aux États-Unis pour freiner la propagation de maladies comme la dengue ou le Zika. Joao Paulo Burini, CC BY

Face à l'expansion mondiale du moustique Aedes aegypti et aux limites des insecticides, une stratégie de lutte biologique gagne du terrain. Les résultats obtenus en Australie suggèrent qu'elle pourrait devenir un outil majeur de santé publique.


Aux États-Unis, l'initiative Debug de Google (Alphabet) a demandé au gouvernement fédéral l'autorisation de relâcher jusqu'à 32 millions de moustiques mâles stérilisés en Californie et en Floride. Les mâles ne piquent pas et ne transmettent pas de maladies. L'objectif est qu'ils s'accouplent avec les femelles porteuses de maladies afin que les œufs ne puissent pas éclore, ce qui ferait diminuer les populations de moustiques.

Sans surprise, ce projet suscite de nombreuses interrogations aux États-Unis : est-il sans danger ? Peut-il fonctionner à grande échelle ? Et que se passera-t-il ensuite ? Le plan de Google/Alphabet prévoit de relâcher plus de 16 millions de moustiques par an pendant deux ans.

Il y a plus de dix ans, j'ai dirigé un projet avec la division des sciences de la vie de Google (désormais connue sous le nom de Verily) afin de tester une nouvelle stratégie de lutte contre les moustiques dans l'extrême nord du Queensland, en Australie.

Les résultats ont montré que le lâcher de moustiques mâles pouvait réduire de manière spectaculaire les populations d’Aedes aegypti, une espèce de moustique exotique et invasive, responsable de la transmission de maladies potentiellement mortelles comme la dengue, le virus Zika, le chikungunya et la fièvre jaune. Alors que les États-Unis envisagent sérieusement de recourir à cette méthode, l'expérience australienne offre des enseignements précieux.

Utiliser les moustiques contre eux-mêmes

L'histoire commence en 2015, lorsque nous nous sommes rendus dans la Silicon Valley pour rencontrer les scientifiques de Verily, qui souhaitaient mettre au point une technologie de réduction des populations de moustiques. Leurs objectifs rejoignaient étroitement les nôtres : développer, grâce à un financement du Conseil australien de la recherche en santé et médecine (NHMRC), des méthodes respectueuses de l'environnement pour limiter les moustiques invasifs.

La stratégie repose sur les moustiques mâles, car ils ne piquent pas, et sur le fait que les femelles Aedes aegypti ne s'accouplent généralement qu'une seule fois au cours de leur vie. Si cet accouplement est incompatible – c'est-à-dire que les embryons ne se développent pas –, il ne peut donner naissance à une descendance viable. Tout l'enjeu consistait donc à rendre l'accouplement inefficace.

La méthode que nous avons finalement testée repose sur Wolbachia, une bactérie naturellement présente chez de nombreux insectes. Certaines souches de Wolbachia provoquent une forme d'incompatibilité reproductive, selon le mécanisme décrit plus haut.

Le principe est simple : relâcher un nombre suffisant de mâles porteurs de Wolbachia dans une population et, au fil du temps, celle-ci décline. Ces mâles sont en outre remarquablement adaptés pour repérer les dernières femelles : leurs grandes antennes plumeuses agissent comme de véritables super-radars.

Le nord du Queensland, un laboratoire idéal

La région de la Cassowary Coast, dans le nord du Queensland, réunissait des conditions idéales pour un essai à grande échelle de cette méthode. Elle comptait plusieurs villes où les populations d’Aedes aegypti étaient abondantes, tandis que les zones agricoles environnantes limitaient les déplacements des moustiques entre les différentes communautés. Le soutien des habitants, des autorités locales et des dirigeants des Premières Nations a également été déterminant.

Aedes aegypti serait arrivé dans le Queensland à la fin du XIXᵉ siècle. Il se distingue des moustiques indigènes de l'Australie par son degré élevé d'adaptation à l'environnement humain et parce qu'il se nourrit presque exclusivement de sang humain.

Avant le moindre lâcher de moustiques, l'équipe du projet a consacré deux années à des relevés de terrain et à des consultations avec les communautés locales. Nous avons rencontré des habitants, des organisations locales, des représentants des Premières Nations et des élus afin de présenter cette technologie et de répondre à leurs questions. Baptisé « Debug Innisfail », le projet a finalement obtenu les autorisations réglementaires de plusieurs autorités.

Trois millions de moustiques mâles relâchés

Les relevés de terrain ont débuté en 2015, mobilisant une équipe réunissant des chercheurs d’institutions australiennes et américaines. Pendant une période de lâchers de 20 semaines, en 2018, environ trois millions de moustiques mâles porteurs de Wolbachia ont été relâchés dans trois villes test. Parallèlement, des villes témoins, où aucun moustique n'était relâché, ont fait l'objet d'un suivi.

Le système de lâcher lui-même témoignait du savoir-faire de Verily en ingénierie. L'entreprise a développé des technologies sur mesure, notamment des systèmes fondés sur l'apprentissage automatique capables de séparer les moustiques mâles des femelles, une étape cruciale pour garantir que seuls des mâles soient relâchés.

Les résultats ont été spectaculaires : par rapport aux villes témoins, les populations de moustiques dans les villes où des mâles avaient été relâchés ont commencé à diminuer en l'espace de quatre semaines. Ces résultats, publiés en 2021, ont montré que le lâcher de moustiques mâles incompatibles permettait de réduire très fortement les populations.

Dans deux des trois villes test, cet effet de suppression a perduré l'année suivante. Dans l'une d'elles, le suivi n'a détecté qu'une poignée d’Aedes aegypti douze mois plus tard, soit une réduction d'environ 95 % de la population.

Ce que cela signifie pour les États-Unis

Les essais menés en Australie apportent des réponses fondées sur des données scientifiques à nombre des inquiétudes aujourd'hui exprimées aux États-Unis.

Premièrement, les conséquences écologiques devraient être très limitées. Aedes aegypti est une espèce invasive en Australie, comme dans de nombreux autres pays. Comme il vit presque exclusivement à proximité des humains et se nourrit de leur sang, son élimination des zones urbaines entraîne des effets écologiques minimes.

Deuxièmement, cette approche peut fonctionner à grande échelle. Même si les moustiques adultes ne vivent que quelques jours, des lâchers continus de mâles très compétitifs peuvent réduire de manière significative les populations à l'échelle de villes entières.

Troisièmement, les bénéfices peuvent perdurer après la fin des lâchers. En effet, l'effet de suppression ne disparaît pas immédiatement et peut se prolonger au cours des saisons suivantes. Cela ne signifie toutefois pas que l'on puisse faire abstraction de la biologie des moustiques : le succès de cette stratégie dépend aussi de facteurs tels que l'écologie locale, les déplacements des moustiques et l'adhésion des communautés. La technologie, à elle seule, ne suffit pas.

Un modèle pour la lutte contre les moustiques de demain

L'enseignement le plus important de ces essais est peut-être la valeur de la collaboration. Ce projet a réuni des chercheurs de six universités et de Verily. En combinant expertise scientifique et capacités d'ingénierie à l'échelle industrielle, il a permis de faire passer un concept de laboratoire à un essai en conditions réelles en un temps remarquablement court.

Nous continuons à travailler sur des méthodes biologiques et mécaniques permettant de séparer efficacement les moustiques mâles des femelles, afin de développer des solutions plus adaptées aux pays en développement.

À mesure qu’Aedes aegypti étend son aire de répartition et que les insecticides perdent de leur efficacité, utiliser le moustique contre lui-même comme outil de lutte biologique deviendra de plus en plus important.

Les essais menés dans le Queensland ont contribué à poser les bases des programmes aujourd'hui déployés aux États-Unis. Ils rappellent surtout que lorsque la science, la technologie et les communautés travaillent ensemble, il est possible de résoudre des problèmes qui comptent vraiment.

The Conversation

Nigel Beebe a reçu des financements du National Health and Medical Research Council et de la Fondation Gates.

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