28.03.2026 à 17:20
Des personnels soignants se mobilisent pour défendre l’hôpital public
Texte intégral (1328 mots)
Funérailles symboliques, minutes de silence, déclarations d’amour… au cours des dernières années, face à l’érosion de l’hôpital public, de nombreux soignants ont eu recours à des formes de mobilisations originales qui mettent en scène la mort et l’amour. Une manière de rappeler que le soin n’est pas une marchandise mais un pilier de la société.
Insuffisance des moyens, pénurie de personnel, violence aux urgences, fermeture de lits et épuisement professionnel des équipes soignantes… les signaux d’alerte se multiplient au sein de l’hôpital public français depuis la mise en œuvre des réformes relevant du « nouveau management public ».
En janvier dernier, les urgences de l’hôpital de Rennes (Ille-et-Vilaine) se sont mises en grève suite à la mort de deux patients qui attendaient sur des brancards. À Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), le même mois, une patiente en attente d’une place aux urgences est décédée avant d’avoir pu être prise en charge. Le 8 janvier 2026, la ministre de la santé Stéphanie Rist a, quant à elle, fait état d’une « tension dans tous les services d’urgences ». Tous ces faits illustrent l’actualité du problème.
Pourtant, depuis 2019, face à ces situations répétées, deux collectifs de personnels soignants – le Collectif Inter-Urgences et le Collectif Inter-Hôpitaux – alertent sur les conséquences humaines de ces politiques de santé fondées sur la rentabilité, en investissant l’espace public ainsi que les réseaux sociaux.
Nous avons mené une enquête pendant quatre années sur ces deux collectifs et avons collecté des textes, des chansons, des clips, des photographies, des vidéos, des dessins, produits par les soignants eux-mêmes ou relayés par ces collectifs sur les réseaux sociaux. Dans leurs revendications, les soignants mobilisent la mort et l’amour comme des langages politiques pour interroger notre rapport collectif au soin, au service public et à la solidarité.
« Faire mourir » symboliquement l’hôpital pour alerter
Des cercueils portés dans la rue, des cortèges funéraires, des minutes de silence organisées devant les établissements : à première vue, ces scènes peuvent surprendre. Pourquoi « enterrer » symboliquement l’hôpital public alors même que les soignants se battent pour le sauver ? Parce que la symbolique de la mort agit comme un électrochoc. En mettant en scène la mort de l’hôpital, les soignants cherchent à provoquer une prise de conscience : sans réaction collective, ce pilier essentiel de notre société risque de disparaître. Ces rituels de deuil donnent une forme visible à un processus lent et souvent invisible : l’érosion progressive du service public de santé.
La mort permet aussi de rappeler une évidence que les logiques comptables tendent à faire oublier : l’hôpital est une infrastructure vitale. Nous en dépendons tous, un jour ou l’autre. En ce sens, la mort n’est pas seulement une fin ; elle devient un langage politique pour dire l’urgence d’agir.
Exposer la vulnérabilité des soignants
Les mobilisations ne portent pas uniquement sur l’institution hospitalière. Elles rendent aussi visibles les corps de celles et ceux qui y travaillent. Lors de certaines actions, des soignants simulent leur propre mort dans l’espace public, allongés au sol, une seringue symboliquement pointée vers leur tête. D’autres mettent en scène l’asphyxie, pour dénoncer des conditions de travail devenues étouffantes.
Ces images sont fortes, parfois choquantes. Elles disent pourtant une réalité largement documentée dans certains services : surcharge de travail, impossibilité de prendre des pauses, accélération du temps, tension de valeurs, souffrance psychique, burn out, voire suicides. En exposant leur vulnérabilité, les soignants rompent avec l’image héroïque, mais dangereuse, du personnel soignant animé par une vocation qui dépasserait leurs besoins physiologiques, psychiques et humains.
À lire aussi : La crise des urgences, un miroir de la crise du système de santé français
Ils rappellent ainsi que ceux qui prennent soin ont eux aussi besoin d’être protégés et que, lorsque la santé au travail des soignants se dégrade, les patients en subissent les conséquences.
Déclarer son amour à l’hôpital public
À côté de ces mises en scène de la mort, un autre symbole traverse les mobilisations : l’amour. Banderoles proclamant « J’aime mon hôpital », post-it en forme de cœur collés sur les murs, lettres adressées à l’hôpital public à la manière de déclarations amoureuses… Les soignants ont invité les citoyens à exprimer leur attachement à cette institution. Cet amour n’a rien de naïf. Il est profondément politique. En déclarant leur amour à l’hôpital public, les citoyens affirment que le soin ne se réduit pas à une prestation marchande. Ils rappellent que l’hôpital incarne des valeurs de solidarité, d’égalité et d’attention aux plus vulnérables.
L’amour devient alors un acte de résistance : aimer l’hôpital public, c’est refuser qu’il soit géré uniquement selon des critères de rentabilité.
Une responsabilité collective
Ces mobilisations esquissent une éthique de la vie et de la mort, dans laquelle le soin est pensée comme une responsabilité collective, reposant à la fois sur des infrastructures publiques et sur des relations humaines qui reconnaissent nos vulnérabilités et notre interdépendance universelle. Les gestes d’amour, de solidarité et de compassion mis en avant dans les mobilisations rappellent que le soin n’est pas seulement un acte technique, mais une relation humaine fondée sur l’attention portée aux autres.
L’éthique de la vie et de la mort pensée dans ces mobilisations consiste aussi à faire du soin une affaire publique. C’est-à-dire à s’engager collectivement à rendre visible ce qui est habituellement rendu invisible : les corps vulnérables, les situations indignes, la mort progressive de l’hôpital public.
La crise de l’hôpital public n’est pas seulement un problème de gestion. Elle pose une question fondamentale : quelle place voulons-nous donner au soin dans notre société ? Acceptons-nous que certaines vies valent moins que d’autres, faute de moyens ? Ou considérons-nous le soin comme un bien commun, à préserver collectivement ?
En mobilisant la mort et l’amour, les soignants invitent la société à réfléchir aux conditions nécessaires à une vie digne d’être vécue et à ce que nous sommes prêts à engager pour préserver ces conditions de vie.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
28.03.2026 à 17:19
Dans les villages de montagne, ces résidences secondaires qui pèsent sur les élections
Texte intégral (1573 mots)
Contrairement aux idées reçues, le lieu de résidence ne correspond pas toujours au lieu de vote. Une enquête ethnographique montre la présence continue d’électeurs et d’électrices, de votant·es et d’élu·es non résident·es dans les petites communes de montagne.
Les personnes qui ne résident pas toute l’année dans une commune mais qui y paient des impôts peuvent s’y inscrire sur les listes électorales, voter et être élues. Et elles sont nombreuses à le faire dans les petites communes françaises, en particulier en montagne.
Comment expliquer cette volonté de voter ailleurs que sur son lieu de résidence principale ? Quels débats crée cette présence d’électeurs mobiles ?
En France, il est possible d’être inscrit sur les listes électorales, de voter et d’être candidat ou candidate dans un village dont où l’on ne réside pas. L’Insee définit la résidence principale, celle où l’on est recensé, comme celle dans laquelle on passe le plus de temps. La situation la plus fréquente est de figurer sur les listes électorales de cette commune de résidence principale. Mais le Code électoral prévoit qu’on peut aussi demander à s’inscrire sur les listes électorales d’une commune dans laquelle on est né·e, dans laquelle on a précédemment résidé, dans laquelle vivent nos parents si on a moins de 26 ans, ou dans laquelle on paie des impôts sur une résidence secondaire ou une entreprise, par exemple.
Dans les villages ruraux, et en particulier dans ceux qui comptent de nombreuses résidences secondaires, cette option légale a des effets très concrets.
Enquête ethnographique dans les Alpes-Maritimes
Dans mes travaux, je me suis d’abord intéressée à une vallée montagnarde des Alpes-Maritimes, où les résidences secondaires peuvent représenter jusqu’aux deux tiers des logements dans les plus petits villages. Et ces « résident·es secondaires » ne sont pas indifférents à la vie politique locale : on trouve dans ces villages plus de personnes inscrites sur les listes électorales que de personnes recensées par l’Insee, et même, régulièrement, plus de votes exprimés que de personnes recensées. Ceci est particulièrement fort pour les élections municipales : cela veut dire que les résident·es « secondaires » sont des personnes qui participent à la vie sociale de la commune, qui connaissent personnellement les candidat·es, et qui sont ainsi incitées à participer aux élections autant que les résident·es permanent·es.
Cette incitation à participer commence au moment de s’inscrire sur les listes, en amont de l’élection. Au mois de décembre de l’année précédente (au moment de mon enquête, désormais six semaines avant), les candidat·es aux élections municipales du mois de mars suivant profitent de la période des vacances et des réunions familiales au village d’origine pour tenter de convaincre les personnes attachées au village de s’y inscrire, et d’y voter ou d’y faire une procuration. La campagne se poursuit, au-delà des quelques réunions officielles, dans le cours des rituels sociaux ordinaires liés aux évènements familiaux, naissances, décès, etc. (comme l’a montré Jean-Louis Briquet en Corse) qui dans ce cas ont lieu tant de visu qu’à distance, par téléphone, ou bien pendant les week-ends.
Nombre de ces résident·es secondaires sont en effet présents régulièrement au village. Le caractère montagnard de ces derniers est important : même s’ils ne sont pas très éloignés, « à vol d’oiseau », des grandes villes voisines, le fait que ces trajets aient lieu sur des routes de montagne, où l’on ne peut rouler vite et où les dégâts sont fréquents, empêche ces « originaires » d’être des « pendulaires » qui effectuent le trajet pour aller travailler chaque jour. Plutôt, dans cette vallée, ils et elles partent le lundi matin et reviennent le vendredi soir. À leurs yeux, ils habitent au village.
Une constante depuis le la moitié du XXᵉ siècle
À partir de cette première enquête ethnographique, j’ai élargi la focale temporelle et géographique. Dans cette vallée, la présence d’électeurs et d'électrices « en trop » par rapport aux résident·es recensé·es est une constante depuis la moitié du XXᵉ siècle (et sans doute avant mais l’on ne dispose pas des chiffres). De même, avec Baptiste Coumont, nous avons comparé systématiquement les chiffres du recensement et ceux des listes électorales et constaté que cette extra-inscription concerne toutes les zones de montagne françaises.
Ces résultats ne sont pas très étonnants si on sait que les montagnes sont, structurellement, des lieux de migrations temporaires, adaptées aux spécificités du territoire et du climat. Pendant les mois d’hiver, contraints à l’inactivité, les montagnards descendent occuper des emplois peu qualifiés dans les plaines, et remontent ensuite au village. L’activité pastorale est elle-même structurée par cette mobilité entre différentes altitudes selon les saisons. Les villages de montagne ont donc toujours été composés de personnes mobiles, se considérant comme appartenant au village même sans y être présentes en permanence.
Si aujourd’hui la présence de ces résident·es « secondaires » sur les listes électorales est légale, elle n’est pas sans contestations. Certain·es résident·es permanent·es voient d’un mauvais œil l’influence des « vacanciers » sur les choix politiques de la commune. Les résident·es secondaires sont attaché·es au village précisément parce qu’il constitue une forme de « refuge » par rapport à la ville où elles résident le reste du temps, ils viennent y chercher de l’espace, du calme, de la tranquillité, dans certains cas un lien avec des « traditions » qui prennent la forme de manifestations pendant les week-ends et les mois d’été.
Pour leur part, les permanent·es sont souvent prêt·es à renoncer à une partie du « calme » de leur quotidien en faveur de plus d’activités économiques, de commerces, d’emploi, etc. Et peuvent voir d’un mauvais œil le fait que des citadins, ayant accès à plus de ressources et à de meilleurs emplois, prétendent aussi participer aux choix politiques du village. On peut se demander quelle traduction politique trouvent dans les urnes ces différents rapports au territoire.
Usages non électoraux du vote
Ces pratiques d’inscription sur les listes électorales et de participation aux élections dans son village « d’origine » plutôt que dans son lieu de résidence permanent éclairent aussi l’existence d’usages non électoraux du vote. Voter, ce n’est pas (seulement) exprimer une opinion politique abstraite, rationnelle, séparée du reste de la vie. En France, une série d’enquêtes collectives s’intéresse, depuis 15 ans, au façonnage des pratiques électorales par les relations sociales. Dans mes recherches, je m’intéresse au fait que ces relations sociales n’ont pas nécessairement lieu dans un seul et même endroit.
Les « émigré·es » au sens large, les personnes qui ont changé de pays, mais aussi celles qui ont quitté leur village pour étudier ou occuper de meilleurs emplois, ou encore celles qui continuent de revenir régulièrement dans leur village familial même si elles n’y sont pas nées, peuvent préférer participer à la vie politique de ce lieu investi affectivement. Dans leur cas, le vote sert à manifester cette appartenance sans résidence permanente, et le lieu du vote est au moins aussi important pour les personnes que son contenu.
Lucie Bargel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.03.2026 à 13:57
Vendeurs de drogue sur le « darknet » : des entrepreneurs très bien organisés
Texte intégral (2015 mots)

Une immersion de quatre ans dans le darknet révèle la façon dont les vendeurs de drogue et les administrateurs de marchés noirs parlent de leur activité, à travers des témoignages exclusifs. Loin de la représentation chaotique qui est habituellement faite de cette partie invisible d’Internet, ils se décrivent comme des entrepreneurs et démontrent le caractère ultra organisé du trafic de drogues.
« Je suis un businessman. »
C’est ainsi que Joshua, vendeur de drogues sur le darknet, décrit son activité.
Accessible grâce à des navigateurs anonymisants, comme TOR, le darknet est une partie d’Internet invisible aux moteurs de recherche classiques. L’anonymat qu’il offre permet d’accéder à des services non censurés, parfois illégaux. Longtemps décrit comme un espace anarchique, qui serait empreint de violence et hors de tout contrôle, il bénéficie depuis peu d’un intérêt nouveau et plus nuancé de la part des médias.
Aujourd’hui encore, il est majoritairement connu pour ses marchés clandestins de hack (vol de données), de drogues et d’armes.
Après avoir mené une enquête en immersion pendant quatre ans sur ces marchés noirs, ils apparaissent comme étant très structurés. Et l’imagerie utilisée par les trafiquants ressemble moins à celle du crime qu’à celle du monde de l’entreprise. Comprendre que le commerce de drogue sur le darknet mime les aspects d’entreprises légales offre des perspectives inédites pour réfléchir à la régulation et à la prévention des comportements numériques à risques.
Par souci de confidentialité, les identités des témoins ont été modifiées.
Parler de clients, de qualité et de réputation
L’attention portée aux clients et à leur satisfaction est au cœur de l’activité des vendeurs sur le darknet.
Travis témoigne de sa stratégie de vente en expliquant :
« J’essaie d’offrir la meilleure expérience possible aux clients potentiels et à leurs parties prenantes, y compris leur famille et leurs amis. »
Lorsque Travis emploie ces mots pour décrire son activité sur le darknet, il mobilise un vocabulaire issu du marketing ou du management. Rien, dans cette formulation, ne renvoie explicitement à l’illégalité de son activité. Il est question d’« expérience client », de « parties prenantes », de satisfaction et de réputation.
Sur le darknet, les vendeurs parlent régulièrement de leurs clients, de la qualité des produits proposés et de leur réputation. Ces éléments sont centraux, car les plateformes reposent sur les mêmes systèmes d’évaluation publics qu’eBay ou Amazon. Les acheteurs laissent des notes et des commentaires, parfois de façon très détaillée. Ces avis conditionnent les algorithmes des marchés, chargés de mettre en avant les meilleurs vendeurs et leurs produits.
Plus encore que l’argent, la réputation est une ressource essentielle pour les vendeurs. Ils la soignent par leur efficacité, leur service client et par le soin accordé en amont et en aval de l’acte d’achat.
Interrogé sur ses pratiques d’achat de drogue, James explique :
« En fin de compte, tout repose sur les avis laissés aux vendeurs. »
Sur ces plateformes, chaque transaction donne lieu à une évaluation publique, qui fonctionne comme un indicateur de fiabilité. Ces notes orientent les choix des acheteurs. Mais surtout, elles conditionnent directement le positionnement des vendeurs dans les résultats de recherche et leur capacité à attirer de nouveaux clients. Une succession d’avis négatifs peut entraîner une perte rapide de crédibilité et une exclusion de la plateforme. Cette logique s’accompagne donc d’un véritable travail de mise en visibilité.
La publicité pour repousser les frontières du marché
« Forums, publicités payantes, tous les outils à notre disposition », explique John.
Ancien dealer de rue, il décrit un univers très différent de celui qu’il a connu auparavant. Là où le deal de rue repose sur un territoire, des relations de proximité et parfois de violence, le darknet impose d’autres règles. La concurrence y est forte, internationale mais sans territoire à gouverner. Pour exister, les vendeurs doivent apprendre à se démarquer autrement.
Dans ce contexte, il n’est plus question d’appartenance à un groupe ou de contrôle d’un espace. Les vendeurs maîtrisent des outils de visibilité (bannières publicitaires, jeux-concours, échantillons gratuits), comprennent les enjeux d’image de marque et cherchent à se différencier dans un environnement saturé d’offres.
Le trafic se raconte alors moins comme une activité clandestine violente que comme un marché concurrentiel, structuré par des algorithmes et des outils familiers au commerce en ligne. En effet, le darknet attire à la fois un public déjà familier du trafic et de nouveaux entrants, parfois issus d’autres milieux, qui apportent ou acquièrent progressivement des connaissances en marketing pour réussir sur ces plateformes. Cette adaptation répond aussi aux attentes d’un public exigeant, qui compare la qualité du service à celle des sites de commerce en ligne, comme Amazon.
Administrer, arbitrer, maintenir l’ordre des marchés
Les marchés de drogues sur le darknet ne reposent pas uniquement sur l’activité des vendeurs et des acheteurs. En arrière-plan, des administrateurs, souvent les créateurs mêmes des plateformes, en assurent la gestion en continu. Tandis que des modérateurs, recrutés par ces responsables, veillent au respect des règles et au traitement des litiges entre acheteurs et vendeurs, en échange d’un pourcentage sur les transactions.
Andrew, créateur et administrateur d’un marché de drogue international, offre un témoignage exclusif sur les missions qui lui incombent.
« Je développe les marchés, je paie les serveurs, je satisfais les utilisateurs et les fournisseurs, je veille à ce que le marché ne soit pas paralysé par des attaques DDoS, je veille à la sécurité des utilisateurs, à la mienne et à celle des modérateurs à tout moment, et je mets fin aux activités des escrocs. »
Lors de nos échanges, il estime consacrer 70 % de son quotidien à s’occuper de la plateforme de vente qu’il administre. Ses tâches (surveillance technique du site, résolution des litiges entre utilisateurs, vérification des vendeurs ou suppression d’annonces frauduleuses) montrent que la gestion d’une plateforme illégale repose sur un travail continu, routinier et souvent chronophage.
La médiation de conflits constitue également une part importante de cette activité. Les acheteurs peuvent, par exemple, déposer une réclamation via l’interface du site lorsqu’un colis n’est pas reçu ou qu’il est jugé non conforme à la description et aux images de présentation. Dans ce cas, les modérateurs examinent les preuves fournies (photos, captures d’écran, numéro de suivi) et décident, selon les règles de la plateforme, d’un remboursement ou du rejet de la plainte. Ces arbitrages peuvent conduire à des avertissements, voire à l’exclusion de vendeurs jugés non conformes aux règles. Tout comme les gestionnaires de plateformes légales, comme Airbnb ou Vinted, les modérateurs s’assurent du service client et s’interposent pour veiller au bon comportement de chacun.
Démystifier l’image du darknet
Les discours recueillis auprès des vendeurs et des administrateurs montrent que le darknet est un univers codifié, où les individus qui s’y retrouvent mobilisent un langage ordinaire, emprunté au commerce et à l’entreprise. Ils organisent leur activité de manière méthodique et prétendent accorder beaucoup d’attention à la qualité des produits, à la réputation et à la satisfaction des clients. Les transactions s’accompagnent de procédures, de suivis et de cadres qui structurent les marchés et encadrent les interactions, même si l’ensemble reste illégal.
Cet écart entre l’image publique et les pratiques observées souligne la richesse et la complexité des marchés du darknet, à l’image des individus très divers qui les occupent. Certains expliquent être des pères de famille, d’autres d’anciens vendeurs de rue reconvertis en ligne, d’autres encore des étudiants menant des vies ordinaires. Plus encore, il révèle un univers à l’apparence assez normale, derrière l’illégalité. L’environnement numérique supprime la violence physique caractéristique du trafic de rue. Et, même si des tensions peuvent exister sur le darknet, elles passent par des sanctions virtuelles plutôt que par des représailles directes.
Un écart marqué avec les représentations dominantes du darknet
Observer et relayer la manière dont les vendeurs parlent de leur activité permet de mieux comprendre le fonctionnement des marchés numériques illégaux, jusqu’alors plutôt étudiés a posteriori de leur fermeture. L’attention que les vendeurs portent à leur réputation, aux évaluations et à la satisfaction des clients révèle des mécanismes de confiance et de coordination qui échappent aux analyses simplifiées du darknet comme un espace dénué de règles. Prendre au sérieux ces voix, encore très rarement interrogées, vise à enrichir la réflexion publique et politique. Mettre en évidence la manière dont ces acteurs adoptent des pratiques entrepreneuriales permet d’affiner les politiques publiques, en révélant les leviers concrets de leur activité. Une telle compréhension ouvre la voie à des interventions plus adaptées, ciblant les conditions de fonctionnement du marché lui-même.
Sur le darknet, le trafic de drogue n’a donc plus grand rapport avec le trafic de rue traditionnel. Les vendeurs se perçoivent comme des entrepreneurs ou des hommes d’affaires.
Cette posture reflète une tendance générale observée dans la société contemporaine, où les individus tendent à se concevoir comme des microentreprises, organisant leur travail, leur réputation et leurs relations comme autant de ressources à optimiser. Ce faisant, les vendeurs du darknet sont parvenus à transposer la culture et les tactiques du commerce légal, modifiant en profondeur la façon dont les produits illégaux se vendent par le biais du numérique.
Camille Roucher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.