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28.06.2026 à 11:00

Derrière la mignonnerie du panda, une diplomatie d’influence chinoise de l’émotion en ligne

Zhao Alexandre Huang, Maître de conférences HDR en Sciences de l’Information et de la Communication, Laboratoire DICEN, Université Gustave Eiffel
L’exploitation tous azimuts de l’image sympathique du panda vise à transformer la réputation, souvent négative, de la République populaire de Chine.
Texte intégral (2460 mots)
Photo postée sur le compte X du « Quotidien du Peuple », principal journal chinois, le 13 février 2026, accompagnée de cette légende : « Trente bébés pandas géants ont récemment été réunis au Centre chinois de conservation et de recherche sur le panda géant et à la Base de recherche de Chengdu pour l’élevage du panda géant à l’occasion de la Fête du Printemps. Au total, 45 bébés pandas sont nés dans ces deux centres d’élevage en 2025. » En bas à droite, le logo de l’agence de presse nationale Xinhua. Compte X du Quotidien du Peuple

Animal tardivement découvert par l’Occident, le panda géant est devenu au fil des décennies un symbole savamment construit par Pékin, bien plus politique que culturel. La séquence diplomatique de fin 2025 — marquée par le départ des pandas de Beauval et la visite présidentielle en Chine — a rappelé au grand public l’importance de cette mascotte. Sur les réseaux sociaux, la Chine utilise la puissance émotionnelle du panda pour tisser des liens affectifs avec l’audience mondiale. Une opération de charme numérique dont l’efficacité tient à un ressort psychologique universel, celui de l’attendrissement face aux traits juvéniles.


À la fin de l’année 2025, des pandas se sont imposés, contre toute attente, comme l’un des sujets visibles de la vie médiatique et diplomatique française. Cette attention est d’abord liée au départ du couple de Huan Huan et Yuan Zi, les deux pandas géants qui avaient vécu treize ans au ZooParc de Beauval avant de regagner la Chine le 25 novembre 2025. Motivé notamment par l’état de santé de Huan Huan, leur retour à Chengdu a suscité une forte émotion : cérémonies d’adieu, reportages nostalgiques, vidéos de fans et messages affectueux sur les réseaux sociaux ont rappelé que ces animaux étaient devenus de vraies célébrités en France et des symboles de la relation franco-chinoise.

Quelques jours plus tard, la visite d’État d’Emmanuel Macron en Chine, du 3 au 5 décembre, a replacé les pandas au centre du récit diplomatique. À Chengdu, Brigitte Macron a retrouvé Yuan Meng, premier panda né en France en 2019, et dont elle est la marraine. Parallèlement, la Chine annonçait un nouveau cycle de coopération avec la France autour du panda géant, avec l’arrivée prévue d’un nouveau couple à Beauval en 2027.

Derrière cette séquence apparemment attendrissante se pose pourtant une question centrale de communication internationale : comment un animal simplement perçu comme mignon, inoffensif et universellement aimable peut-il devenir une ressource stratégique de diplomatie publique et d’influence, notamment numérique ?

Un symbole politique réinventé par l’histoire

Contrairement à une idée largement répandue aujourd’hui, le panda géant n’a pas toujours occupé une place centrale dans l’imaginaire politique chinois. Les références à cet animal demeurent relativement rares dans les registres historiques et littéraires chinois, et sa découverte par le monde occidental ne remonte qu’à 1869, lorsque le missionnaire français Armand David en propose la première description scientifique.

Ce n’est qu’au XXe siècle que le panda acquiert une visibilité internationale croissante, avant d’être progressivement investi d’une fonction politique et diplomatique. Les premières utilisations diplomatiques du panda remontent à la République de Chine durant la Seconde Guerre mondiale. Un épisode fondateur se produit en 1941, lorsque le régime nationaliste dirigé par le Kuomintang souhaite remercier le gouvernement américain pour son soutien à la Chine dans la guerre de résistance contre l’invasion japonaise. Madame Chiang Kai-shek organise alors l’envoi aux États-Unis de deux pandas géants, Pan Dee et Pan Dah. Le choix de ces animaux comme présents diplomatiques s’explique notamment par la popularité qu’ils avaient déjà acquise auprès du public américain à la suite de leur introduction en Occident par Harkness et Tangier-Smith dans les années 1930 et 1940.

La République populaire de Chine, instaurée en 1949, reprendra cet héritage en l’inscrivant dans un projet idéologique plus large.

Dans les années 1950, les recherches zoologiques et paléontologiques consacrées au panda furent mobilisées pour illustrer les principes du « matérialisme dialectique », promouvoir une conception socialiste de la science et contribuer à la construction de symboles nationaux enracinés dans le territoire chinois. Le panda apparaît ainsi moins comme un symbole culturel immémorial que comme une construction politique relativement récente, associée à la légitimation scientifique, nationale et diplomatique du régime.

Depuis les années 1950, la diplomatie du panda — qui s’inscrit dans la stratégie maoïste de la diplomatie du peuple — est petit à petit mise en pratique par Pékin. Originalement, cette diplomatie animalière chinoise vise à offrir ou louer des pandas géants à des pays partenaires pour symboliser l’amitié et la coopération. La diplomatie du panda est devenue populaire après la visite du président Richard Nixon en Chine en 1972 : le gouvernement de Mao Zedong envoya alors un couple de pandas comme cadeaux d’État aux États-Unis pour symboliser le dégel des relations sino-américaines.

First Lady Pat Nixon welcomes pandas to the National Zoo, 20 avril 1972, US National Archives.

Les pandas géants sont très rapidement devenus des stars médiatiques du fait de leur apparence attendrissante de peluches et de leur comportement maladroit. Dès lors, la diplomatie du panda s’est progressivement transformée en une pratique représentative de la diplomatie publique à la chinoise.

À partir des années 2010, les autorités chinoises ont mis en place une politique invitant les entreprises à « sortir du territoire (zou chu qu, 走出去) », c’est-à-dire à chercher à s’étendre dans des pays étrangers. Dans ce cadre, les médias chinois ont reçu des subventions conséquentes pour internationaliser leurs pratiques journalistiques et communicationnelles.

La mise en pratique de cette politique a été largement facilitée par l’essor précoce de la numérisation de la diplomatie publique en Chine. Celle-ci a rapidement fait du panda un animal médiatique emblématique. Symbole de bienveillance par excellence, le panda incarne l’image apaisée et amicale que Pékin entend projeter sur la scène internationale, en particulier à travers les réseaux sociaux.

La néoténie, ressort biologique d’une stratégie d’influence

La réussite du panda comme star de la diplomatie publique chinoise n’est pas seulement due à sa rareté en tant que trésor national de la Chine ; elle émane surtout de son image. En effet, les caractéristiques physiques du panda correspondent à ce que l’on décrit des traits considérés comme mignons. Selon l’éthologiste Konrad Lorenz, ces traits mignons correspondent à une néotonie (kindchenschema), terme qui désigne un ensemble de caractéristiques physiques juvéniles qui déclenchent chez l’humain une réaction émotionnelle positive face à ce qui est perçu comme mignon ou attendrissant.

Ce schéma de néotonie se manifeste par des caractéristiques physiques telles qu’un front haut et bombé, une tête disproportionnellement grande, un visage arrondi, de grands yeux, des joues pleines, ainsi que des membres courts ou épais. Quand ces éléments sont mobilisés, ces déclencheurs qualifiés de supra-naturels pourraient activer, entretenir et renforcer un sentiment d’attendrissement et de tendresse chez l’humain.

Enfin, cette néotonie favoriserait aussi le déclenchement de mécanismes innés, comme ceux consistant à exprimer ses émotions et, chez les adultes, à protéger les êtres jugés faibles et juvéniles. Dans ce cadre, bien que potentiellement dangereux, le panda incarne une figure hautement attachante : son visage rond, les cercles noirs entourant ses yeux, son allure pataude et ses mouvements maladroits contribuent à façonner une image attendrissante et inoffensive.

Le panda, visage bienveillant de la Chine

Dans ce contexte, une série d’enquêtes sur la diplomatie numérique du panda est menée depuis 2019 (voir ici, ici, ici ou encore ici. L’objectif est d’étudier la façon dont les autorités de Pékin utilisent les comptes Twitter (actuellement X) de leurs médias nationaux, dont l’agence de presse Xinhua, le journal Le Quotidien du Peuple ou encore la chaîne de télévision CGTN pour mettre en scène la diplomatie du panda.

Cette série d’enquêtes empiriques conduit à une conclusion éclairante. Loin d’être anodin et innocent, le contenu publié par Pékin sur Twitter sur le thème du panda revêt une dimension profondément politisée dans le cadre de la diplomatie numérique chinoise. À partir d’une analyse fine du discours et du contenu visuel de tous les tweets collectés, nous avons mis en évidence un double objectif stratégique de ces contenus sur le panda, d’apparence purement ludique et anodine.

Tout d’abord, ils se mettent au service de la diffusion du discours officiel chinois sur la scène internationale de manière subtile. Chaque fois qu’un événement diplomatique impliquant un panda se produit — par exemple la naissance d’un bébé panda dans un zoo étranger ou la célébration de l’anniversaire d’un panda loué à l’étranger, etc. —, les médias chinois en profitent pour rappeler les messages politiques de Pékin. Il s’agit soit de l’amitié sino-étrangère et de la coopération gagnant-gagnant, soit du rôle de la Chine comme puissance bienveillante et défendant la paix. Un tweet typique de ce type de message politisé est d’associer une photo attendrissante de panda à un commentaire qui souligne les bonnes relations entre la Chine et tel pays, ou à une déclaration d’un dirigeant chinois sur la coopération internationale.

Ensuite, ces tweets au sujet de pandas visent à accumuler du capital sympathie pour la Chine. Grâce à son attrait universel, le panda est devenu un vecteur d’émotion positive particulièrement efficace. Les médias chinois exploitent à fond ce filon en publiant massivement sur Twitter des photos attendrissantes, des vidéos amusantes, ou encore des images mouvantes (gifs) animées de pandas joueurs. Ces contenus visuels permettent d’accroître l’attractivité de la Chine par un placement stratégique d’images accompagnées d’un récit présentant le pays de façon positive (par exemple, « Les pandas géants enchantent les visiteurs du monde entier dans la base de Chengdu »). Autrement dit, grâce à cette mascotte vivante, la Chine cherche à mettre en œuvre une stratégie de nation branding ludique.

Comme nous l’avons formulé ailleurs, « l’image universelle du panda aide Pékin à surmonter les énormes difficultés de langue, de politique et de culture » dans [sa communication internationale]. Même sans comprendre le chinois ni avoir d’affinités particulières avec la Chine, les internautes peuvent être touchés par une vidéo ou une image attendrissante de panda et, inconsciemment, associer ce sentiment positif à l’image de la Chine elle-même. C’est une manière douce et « apolitique » d’influencer les perceptions.


Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hongkong (Références : ANR-25-CE41-4061/RGC-A-HKBU203/25).

The Conversation

Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hong Kong (références : ANR-25-CE41-4061 / RGC-A-HKBU203/25).

28.06.2026 à 11:00

Quelles mesures sont les plus efficaces contre la dermatose nodulaire ? Ce que disent les modèles épidémiologiques

Clara Delecroix, Epidémiologiste spécialisée dans la modélisation mathématique des maladies infectieuses, Inrae
Gaël Beaunée, Chercheur en épidémiologie spécialisé dans la modélisation mathématique des maladies infectieuses, Inrae
Stéphane Bertagnoli, Professeur spécialisé en pathologie infectieuse-virologie à l'Ecole Nationale Vétérinaire de Toulouse - UMR INRAE-ENVT 1225 IHAP, École Nationale Vétérinaire de Toulouse
Timothée Vergne, Épidémiologiste et maitre de conférences en santé publique vétérinaire à l'école Nationale Vétérinaire de Toulouse, UMR ENVT-INRAE « Interactions Hôtes-agents pathogènes », Inrae
Pour faire face à la DNC, les autorités ont misé sur la vaccination d’urgence et l’abattage total des cheptels touchés. Aurait-on pu gérer différemment cette épizootie ?
Texte intégral (2926 mots)

En 2025, de nombreux cas de dermatose nodulaire contagieuse, ou DNC, bovine ont déferlé sur les élevages français. Pour y faire face, les autorités ont alors misé sur la vaccination d’urgence et l’abattage total des cheptels touchés. Aurait-on pu gérer différemment cette épizootie, par exemple en n’abattant que les animaux malades ? Les modèles épidémiologiques permettent de répondre à cette question.


Alors que la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) bovine continue de s’étendre au sud de l’Europe, par exemple en Sardaigne, aucun nouveau cas n’a été détecté en France depuis le 2 janvier 2026. Une accalmie qui fait suite à des mesures sanitaires combinant vaccination en urgence et abattage des troupeaux contaminés.

Les premiers cas de DNC en France ont été été décelés en juin 2025 dans des élevages de bovins localisés en Savoie, puis dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Dès octobre 2025, les cas ont gagné d’autres régions (Bourgogne-Franche-Comté et Occitanie), faisant craindre une épizootie de grande ampleur.

Cette maladie, qui a provoqué une grave crise sanitaire dans sept pays des Balkans entre 2015 et 2017, n’avait alors encore jamais été détectée en France. Elle fait partie des cinq maladies bovines les plus graves classées catégorie A par l’Union européenne (UE) – c’est-à-dire, maladie habituellement absente de l’UE contre laquelle des mesures d’éradication immédiate doivent être prises.

Mouche Stomoxys calcitrans. Fir0002, CC BY-NC

La DNC est causée par un virus transmis entre bovins par l’intermédiaire d’une mouche piqueuse présente en grand nombre dans les étables, Stomoxys calcitrans. Du fait de l’interruption de leur repas sanguin par les bovins gênés par les piqûres, ces mouches peuvent piquer plusieurs bovins successivement et transmettre le virus d’un animal à l’autre. La propagation du virus au sein d’un élevage est donc très rapide et difficilement maîtrisable.

Face à cette situation, le gouvernement a mis en œuvre une stratégie de gestion combinant abattage total des troupeaux infectés (dépeuplement) et vaccination d’urgence autour des foyers. Bien qu’efficace pour maîtriser l’épizootie en quelques mois, cette approche a suscité une forte contestation du monde agricole.

Une des alternatives proposées par cette contestation consistait à réaliser un dépistage régulier de l’ensemble des bovins d’un élevage infecté, suivi de l’euthanasie des seuls animaux identifiés comme infectés.

Mais cette alternative, appelée « dépeuplement sélectif », est-elle vraiment réaliste ? Permet-elle de maîtriser efficacement la propagation du virus au sein d’un élevage ainsi qu’aux élevages voisins ? Nous avons mené des travaux de modélisation épidémiologique qui permettent de répondre à cette question.

Modéliser la transmission dans un élevage

Nous avons tout d’abord élaboré un modèle dit « mécaniste » de transmission du virus dans un troupeau de 100 bovins. Un modèle mécaniste est un modèle mathématique qui reproduit les mécanismes de transmission en les décomposant en processus élémentaires, qui sont ensuite transcrits sous forme mathématique afin de simuler la transmission de la maladie dans différentes situations.

Principaux mécanismes de transmission de la DNC pris en compte dans le modèle. Fourni par l'auteur

Grâce à différents échanges avec des spécialistes de la maladie, nous avons pu mettre au point un modèle mathématique de la propagation de la DNC. Nous avons ainsi retenu les éléments suivants :

  • la transmission ne peut se faire que par l’intermédiaire des mouches piqueuses ;

  • une mouche qui pique un bovin infecté a 22 % de chances de se contaminer si le bovin est symptomatique et 0,6 % s’il est asymptomatique ;

  • l’infection d’un bovin survient pour environ 5 % des piqûres par des mouches contaminées ;

  • environ la moitié des bovins infectés finissent par développer des signes cliniques ;

  • enfin, les mouches peuvent piquer jusqu’à 20 bovins par jour.

La plupart de ces hypothèses sont tirées de données issues d’expériences de laboratoire reproduisant les conditions de transmission de manière contrôlée.

Les simulations réalisées à partir de ce modèle ont montré qu’une vache infectée en infectera en moyenne 19 autres, par l’intermédiaire des piqûres de mouches qui se sont nourries sur elle. Cela correspond à un « nombre de reproduction de base » (R0) de 19, soit une transmission initiale très rapide. Pour comparaison, le R0 de la Covid-19 était estimé entre 1,4 et 6,5 selon les souches.

Sans intervention, un troupeau de 100 bovins a donc 91 % de probabilité de se retrouver entièrement infecté sous environ 51 jours. Ces estimations sont cohérentes avec les quelques observations de terrain rapportées dans la littérature scientifique.

Aurait-il fallu privilégier le dépeuplement sélectif ?

Que dit ce modèle de l’efficacité des stratégies de lutte contre le virus mises en place dans les élevages ? Celles-ci ont été au cœur de la controverse : des rumeurs selon lesquelles l’abattage partiel aurait été préférable à l’abattage total mis en œuvre par les autorités se sont rapidement diffusées. Est-ce vraiment le cas ?

Afin de pouvoir conclure, nous avons ajouté à notre modèle de transmission de la DNC une stratégie de dépeuplement sélectif des animaux infectés. L’enjeu : comprendre si elle permet ou non de réduire la transmission au sein du troupeau.

Nous avons considéré que ce dépeuplement était mis en place à partir du moment où le premier animal infecté symptomatique apparaissait, ce qui, d’après les simulations du modèle, prend en moyenne 13 jours, avec une grande variabilité selon que le premier infecté du troupeau finisse par présenter des signes cliniques ou non.

Résumé des résultats du modèle. Sur les 19 vaches qu’une vache atteinte par la DNC va infecter, en moyenne, une va mourir, huit et demi vont exprimer les signes cliniques de la DNC puis se rétablir, et enfin huit et demi vont se rétablir sans jamais avoir exprimé de signes cliniques. Fourni par l'auteur

Au moment de l’apparition du premier cas symptomatique, le modèle prédit qu’entre une (au minimum) et sept (au maximum) vaches sont déjà infectées et qu’entre 0 et 74 mouches sont déjà contaminées.

Le modèle a ensuite permis de simuler la mise en œuvre d’un dépistage de l’ensemble du troupeau tous les deux jours. On considère que, lors de ce dépistage, les animaux testés positifs sont immédiatement euthanasiés et retirés du troupeau. Les tests diagnostiques étant imparfaits, le modèle suppose par ailleurs qu’un animal infecté mais asymptomatique n’a qu’une probabilité de 30 % d’être détecté positif lors d’un test.

Outre les contraintes logistiques et budgétaires qu’une telle stratégie engendrerait, nos simulations suggèrent que le troupeau finirait par être intégralement infecté malgré tout. Ceci tient au délai séparant l’introduction du virus de la détection du premier cas, à la présence d’animaux asymptomatiques non détectés qui continuent à contaminer des mouches et d’un très grand nombre de mouches qui restent contaminées malgré l’abattage des bovins testés positifs.

Ces résultats ne s’appliquent toutefois qu’aux troupeaux non vaccinés contre le virus de la DNC. Dans un contexte vaccinal, la transmission du virus est réduite si les animaux ont eu le temps de développer leur immunité. Le dépeuplement sélectif pourrait-il être pertinent dans ce nouveau contexte vaccinal ?

Des travaux de modélisation sont en cours pour déterminer dans quels scénarios le dépeuplement sélectif, conjugué à la vaccination, sera suffisamment efficace pour contenir la propagation du virus. En effet, le modèle doit être complexifié pour prendre en compte de nouveaux paramètres : combien d’animaux ont été vaccinés dans le troupeau (couverture vaccinale), quelle proportion est réellement protégée (efficacité vaccinale) et combien de temps il faut pour qu’un animal vacciné soit effectivement protégé.


À lire aussi : Dermatose nodulaire contagieuse : les vétérinaires victimes d’une épidémie de désinformation


De l’intérêt des modèles pour l’aide à la prise de décision en santé animale

Cette démonstration rappelle l’intérêt des modèles épidémiologiques pour évaluer l’efficacité attendue de différentes stratégies de gestion envisagées par les autorités, dans un contexte où il n’est pas possible de tester expérimentalement chacune d’elles.

À ce titre, ils constituent un outil d’aide à la décision précieux, qui permet de simuler les conséquences probables des différentes options. Il faut toutefois garder en tête qu’ils ne proposent que des approximations de ce qui se passera en réalité, et qu’ils ne sont utiles que dans la mesure où les hypothèses qui les ont construits sont fiables.

Il est donc crucial de s’appuyer sur une collaboration entre acteurs de terrain (vétérinaires, éleveurs, administrations locales), chercheurs et laboratoires pour intégrer les principaux mécanismes de transmission du virus et reproduire le plus finement possible dans les simulations les dynamiques observées sur le terrain. C’est cette démarche qui permet d’évaluer l’impact de scénarios alternatifs de gestion de l’épizootie.

Il n’existe toutefois pas de stratégie optimale de façon universelle : le choix des mesures à mettre en œuvre dépendra à la fois des objectifs poursuivis et du contexte dans lequel l’épizootie survient.

Les objectifs peuvent consister à retrouver le plus rapidement possible le statut de pays indemne afin de rétablir les exportations, à limiter les pertes économiques ou encore à réduire le nombre d’animaux abattus. L’efficacité et la pertinence des mesures dépendront également des caractéristiques locales, telles que le type d’élevage, l’organisation de la filière ou encore les conditions environnementales, qui influencent la transmission de la maladie et les possibilités de mise en œuvre des mesures de contrôle.

À la suite des mesures mises en place, aucun nouveau cas de dermatose nodulaire contagieuse n’a été détecté en France depuis le 2 janvier 2026. En cas de réémergence, il faudra désormais tenir compte d’un nouveau contexte, marqué par une population bovine partiellement vaccinée.


À lire aussi : Dermatose nodulaire : comment faire évoluer les dispositifs de gestion sanitaire ?


The Conversation

Clara Delecroix a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

Gaël Beaunée a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

Stéphane Bertagnoli a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

Timothée Vergne a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

28.06.2026 à 10:59

Robin des Bois était bien plus violent que la légende ne le raconte

Alex Brown, Associate Professor of Medieval History, Durham University
Robin des Bois est devenu le hors-la-loi le plus célèbre de l'histoire. Pourtant, les récits médiévaux décrivent un personnage bien plus violent que celui de la légende, tandis que d'autres bandits, aujourd'hui oubliés, ont inspiré nombre de ses aventures.
Texte intégral (1961 mots)
Hugh Jackman incarne le hors-la-loi dans le nouveau film « On l'appelait Robin des Bois ». Aidan Monaghan/A24

Bien avant Hollywood, les légendes anglaises mettaient en scène des hors-la-loi capables des exploits les plus héroïques… et des violences les plus extrêmes. Pourquoi Robin des Bois est-il le seul à être entré dans la mémoire collective ?


Deux événements liés à Robin des Bois ont récemment remis le célèbre hors-la-loi médiéval sous les projecteurs : la sortie le 1er juillet de On l’appelait Robin des Bois (The Death of Robin Hood en VO), avec Hugh Jackman dans le rôle-titre, et l'annonce de la disparition du « Major Oak », le chêne emblématique de la forêt de Sherwood que la légende présente comme l'une des cachettes du célèbre bandit.

Mais pourquoi Robin des Bois est-il connu dans le monde entier, alors que les noms des autres hors-la-loi du Moyen Âge sont, pour la plupart, tombés dans l'oubli ?

La première mort littéraire de Robin des Bois survient de manière assez expéditive dans A Gest of Robyn Hode, un récit de la fin du XVe siècle, lorsque la prieure de Kirklees le tue à la suite d'une tentative de saignée qui tourne mal. Cette fin a en partie inspiré la vision plus sombre du héros proposée par le réalisateur Michael Sarnoski dans On l’appelait Robin des Bois.

Si les premiers récits consacrés à Robin des Bois n'associent pas explicitement le hors-la-loi au « Major Oak » de la forêt de Sherwood, ils montrent en revanche Robin et ses compagnons se retrouvant régulièrement sous un « trystle », c'est-à-dire un arbre servant de lieu de rendez-vous. Il est facile d'imaginer comment ces légendes ont fini par se cristalliser autour d'un arbre aussi remarquable que le chêne de Sherwood.

La bande annonce de « On l'appelait Robin des bois »

Bien loin du Robin des Bois de Disney

Les compagnons d'infortune médiévaux de Robin des Bois sont aujourd'hui largement tombés dans l'oubli. Qui connaît encore les exploits de Fulk FitzWarin, de Hereward the Wake, d’Eustace le Moine, de Gamelyn, ou encore d’Adam Bell, Clim of the Clough et William Cloudesley ?

Si Robin des Bois a traversé les siècles, c'est en partie parce que chacun pouvait voir en lui le héros qu'il souhaitait., séduisant des publics très variés au sein de la société médiévale. Sa légende a toujours été malléable, y compris dans ses premières versions, et le héros a été réinventé à chaque nouvelle adaptation.

Page d'une édition du début du XVIᵉ siècle de *A Gest of Robyn Hode*.
Page d'une édition du début du XVIᵉ siècle de A Gest of Robyn Hode. National Library of Scotland

Le Robin des Bois des premiers récits qui nous sont parvenus diffère sensiblement de celui des adaptations modernes. On n'y trouve notamment aucune histoire d'amour avec Marianne. Le hors-la-loi est au contraire profondément dévoué à la Vierge Marie. Par amour pour elle, il refusait de faire du mal aux femmes.

Robin récompense l'honnêteté et combat la corruption, mais sans s'inscrire dans une opposition de classes aussi nette qu'on pourrait l'imaginer. Bien qu'il soit dit qu'il faisait « beaucoup de bien aux pauvres », il ne distribue pas d'aumônes aux paysans. Il prête plutôt de l'argent à un chevalier honnête mais ruiné par le mauvais sort.

Robin des Bois est aussi capable d'une violence surprenante. Si les scènes de violence des premiers récits sont souvent traitées sur un mode comique, certaines histoires révèlent une facette bien plus sombre du personnage. Après avoir affronté Guy de Gisborne, par exemple, Robin le décapite, plante sa tête au bout de son bâton d'arc et mutile son visage afin que personne ne puisse l'identifier. C'est cette version plus brutale et tourmentée de Robin des Bois que le personnage incarné par Hugh Jackman entend faire revivre.

Les hors-la-loi médiévaux tombés dans l'oubli

Il est difficile de faire l'éloge des véritables hors-la-loi de l'Angleterre médiévale, tant leur existence fut marquée par une violence qui heurte les sensibilités contemporaines. Les véritables bandes de hors-la-loi, comme les Coterels et les Folvilles du début du XIVᵉ siècle, se rendaient coupables de nombreux vols, meurtres et enlèvements, tout en pratiquant le racket et l'extorsion. La réputation des Folvilles était telle que leur forme expéditive de justice est devenue connue en Angleterre sous le nom de « loi des Folville ».

Pourtant, d'autres récits mettant en scène des hors-la-loi légendaires circulaient dans l'Angleterre médiévale. L'un d'eux, Adam Bell, Clim of the Clough and William Cloudesley, raconte les aventures de trois hors-la-loi de la forêt d'Inglewood, dans le nord-ouest de l'Angleterre. Les trois héros sont mis hors la loi pour avoir braconné, un crime qui suscitait probablement la sympathie d'une grande partie des classes populaires.

Après avoir été déclaré hors-la-loi, William Cloudesley se faufile dans la ville de Carlisle pour retrouver sa femme et leurs trois jeunes enfants. Trahi puis assiégé, il est défendu par Alice, sa « fidèle épouse légitime », qui saisit une hache pour protéger la porte d'entrée pendant que William décoche ses flèches sur les hommes du shérif venus l'arrêter. Le shérif finit par incendier leur maison, mais William parvient à retenir ses assaillants suffisamment longtemps pour permettre à sa famille de s'enfuir par une fenêtre.

Lorsque la corde de son arc est détruite par les flammes, William est finalement capturé et condamné à la pendaison, tandis que la ville de Carlisle est placée sous haute surveillance. C'est alors qu'intervient le porcher de la ville, un jeune garçon qui parvient à s'échapper pour prévenir les deux autres hors-la-loi, Adam et Clim, de la capture de William. Ceux-ci organisent un spectaculaire sauvetage au pied de la potence, digne d'une scène de Robin des Bois, prince des voleurs. Au cours de leur fuite, ils tuent ensuite 300 représentants de l'autorité.

En quête d'une grâce royale, William démontre alors son incroyable talent d'archer en décochant une flèche qui atteint une pomme posée sur la tête de son fils de sept ans, dans un final qui rappelle la légende de Guillaume Tell.

C'est donc en William Cloudesley que s'exprime le plus pleinement la fierté des archers du « Nord de l'Angleterre ». C'est à travers Alice que se dévoile le destin difficile de l'épouse d'un hors-la-loi. C'est dans le personnage du jeune porcher que s'incarnent les liens de solidarité propres au banditisme social. Et c'est enfin dans la relation entre les trois compagnons que se manifeste l'idéal d'une camaraderie héroïque, lorsque, encerclé de toutes parts par les hommes du shérif de Carlisle, William lance à ses frères d'armes : « En ce jour, vivons et mourons ensemble. »

Ces scènes sont depuis longtemps devenues indissociables de la légende de Robin des Bois. Pourtant, beaucoup d'entre elles n'y trouvent pas leur origine. Elles sont apparues pour la première fois dans les aventures de trois hors-la-loi aujourd'hui largement oubliés de la forêt d'Inglewood.

Il est peut-être temps de les sortir de l'immense ombre de Robin des Bois et, ce faisant, de redécouvrir la richesse et la diversité des récits consacrés aux hors-la-loi de l'Angleterre médiévale.

The Conversation

Alex Brown a reçu des financements du Leverhulme Trust dans le cadre du projet de recherche « Modelling the Black Death and Social Connectivity in Medieval England » (« Modéliser la peste noire et les réseaux sociaux dans l'Angleterre médiévale »).

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