17.04.2026 à 16:14
A Disneyland Paris, la géologie du Grand Nord mise en scène dans l’extension consacrée à la « Reine des Neiges »
Texte intégral (2846 mots)

Le dimanche 29 mars a eu lieu l’inauguration en grande pompe du nouvel espace World of Frozen, inspiré de la franchise de films d’animation éponyme, dans le parc secondaire de Disneyland Paris rebaptisé pour l’occasion Disney Adventure World. Mais derrière cette extension historique du parc parisien, dans laquelle a été recréé un fjord et une « Montagne du Nord » de 36 mètres de haut, ce sont les objets géologiques emblématiques de l’environnement scandinave et alpin qui sont mis en avant et ainsi rendus visibles pour le grand public.
Rappelez-vous le film La Reine des Neige, dans lequel après avoir révélé ses pouvoirs, le personnage principal, Elsa, se réfugie dans un palais de glace qu’elle bâtit au creux de la Montagne du Nord. C’est cette Montagne du Nord, plus vraie que nature et culminant à 36 mètres de haut, qui a été recréée en surplomb du « Monde de la Reine des Neiges ». Si cet élément de décor n’a bien sûr rien de naturel dans sa fabrication, il reprend l’ensemble des formes et des types de roches présents dans la représentation imaginaire de l’environnement nordique et alpin.
Ainsi, le premier élément visible pour le visiteur qui découvre le World of Frozen est cette montagne sous la forme d’un pic pyramidal presque parfait. Cette représentation du pic montagneux « idéal » est directement inspirée du sommet du Cervin dans les Alpes Suisses (ou Matterhorn en allemand).
Le Cervin est une montagne devenue emblématique depuis les débuts de l’alpinisme et sa première ascension en 1865. La forme pyramidale du Cervin est issue de la combinaison entre l’érosion différentielle, c’est-à-dire l’érosion qui affecte différemment les roches en fonction de leur résistance relative, et la structure tectonique même des Alpes. Le Cervin est situé au centre de la chaîne alpine au cœur d’une large nappe de charriage, c’est-à-dire un ensemble géologique qui a subi un large déplacement latéral : la nappe de la Dent Blanche. Les roches qui composent le Cervin sont essentiellement des gneiss et des granites dans sa partie basale – des roches très dures – tandis que sa petite partie sommitale est constituée de paragneiss et de schistes bien plus facilement érodés. Les gneiss et granites très durs qui composent sa base ont permis l’émergence d’arêtes très nettes, qui ont amenés à cette forme pyramidale aujourd’hui caractéristique et reconnaissable entre toutes.
Volcan éteint et légende arthurienne
Une fois passé ce premier sommet emblématique, le regard du visiteur se déplace vers un relief qui s’adoucit : une succession de collines et de plateaux dont la base est clairement inspirée par les orgues basaltiques.
Ce paysage de collines douces et de pentes herbeuses qui surplombent un alignement basaltique et des habitations typiques est comparable au relief volcanique d’Arthur’s Seat à Édimbourg, en Écosse. Au bout du Royal Mile et jouxtant le palais de Holyrood, le relief d’un ancien volcan marque le paysage écossais. Cet ancien relief volcanique présente à sa base des orges basaltiques typiques, issus du refroidissement rapide des coulées volcaniques, et des sommets herbeux adoucis.
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Moins connu en France que le Cervin, Arthur’s Seat (ou Trône d’Arthur en traduction littérale) n’en est pas moins emblématique, faisant directement référence à la légende arthurienne.
A la différence du Cervin, à composition essentiellement gneissique et granitique, Arthur’s Seat est donc de composition volcanique basaltique. C’est dans cette juxtaposition entre un soubassement volcanique, sur lequel s’adosse un village typique, et un sommet pyramidal que vient s’ancrer la reconstitution des reliefs emblématiques du land. Dans la nature, il serait peu probable de retrouver un sommet gneissique surplombant directement une coulée volcanique. En revanche, la juxtaposition de sommets mythiques par leur forme fonctionne, car elle fait appel à notre imaginaire tout en s’appuyant sur des images bien ancrées dans les représentations partagées de la montagne et des paysages nordiques.
Le fjord, vallée mythique de Scandinavie
L’ensemble du nouvel espace World of Frozen, qui s’étend au pied de la Montagne du Nord s’articule autour d’un fjord recréé de toutes pièces, offrant aux visiteurs un nouveau lieu de spectacle.
Le fjord est une figure géomorphologique majeure des côtes scandinaves, issue de la combinaison complexe entre l’érosion glaciaire et la remise en eau des vallées. C’est une avancée de la mer à l’intérieur des terres, entourée de reliefs escarpés façonnés par l’érosion glaciaire.
Lors de la dernière glaciation, la calotte glaciaire descendait très au sud depuis les pôles. Les glaciers creusent alors, partout en Europe de l’Ouest, les typiques vallées glaciaires en U ou vallées en auges, caractérisées par de grandes parois abruptes et un fond plat. Ces vallées sont également très profondes en raison de la baisse simultanée du niveau des mers et des océans, qui crée un déséquilibre : les fleuves et les glaciers doivent creuser davantage pour retrouver le niveau de base des mers, dont l’eau est alors retenue sur les calottes polaires.
Lorsque la dernière glaciation prend fin il y a environ 10 000 ans, les glaciers fondent partout en Europe. L’eau, désormais sous forme liquide, entraîne une remontée du niveau des mers et des océans. Survient alors la mise en eau des vallées glaciaires abandonnées qui deviennent des fjords en Scandinavie. Mais si les fjords sont essentiellement présents sur les côtes de la Norvège et de l’Islande, ils existent aussi bien plus près de nous en France, on les appelle abers en Bretagne et calanques en Provence.
Les trolls, ou le folklore de l’érosion
Les trolls sont présents partout dans le Monde de la Reine des Neiges : dans l’attraction Frozen Ever After bien sûr, mais aussi sous forme de personnage dans le land et même disponibles à l’achat sous forme de figurines interactives à ramener chez soi. Dans La Reine des Neiges, les trolls sont des créatures rondes, trapues, qui se confondent volontiers avec des rochers. Ce n’est pas une invention fortuite des scénaristes, mais le reflet fidèle d’une croyance très ancienne du folklore scandinave, elle-même enracinée dans l’observation des paysages de granite érodé de Norvège, de Suède et du Danemark.
La légende veut que les trolls, surpris par la lumière du soleil, soient transformés en pierre. C’est pourquoi, partout en Norvège, des formations rocheuses arrondies évoquent leurs silhouettes : une main, un dos, un gros nez. Pour les populations nordiques, ces blocs de granite aux formes anthropomorphes n’étaient pas le fruit du hasard géologique, ils étaient les restes pétrifiés de créatures nocturnes trop lentes à regagner leurs cavernes.
La réalité géologique de ces formes est tout aussi remarquable que le mythe. Les granites, roches magmatiques intrusives formées en profondeur par cristallisation lente d’un magma, présentent des fractures naturelles qui les découpent en blocs lors de leur mise en place. L’altération, sous l’action du gel, de l’eau, de la végétation et des glaciers, attaque préférentiellement les angles et les arêtes. C’est le phénomène d’érosion en boule : les coins disparaissent les premiers, et le bloc cubique se transforme progressivement en boule. On parle alors de boules de granite, ou parfois de chaos granitiques lorsqu’elles s’accumulent en amas spectaculaires.
La géologie nordique à la portée du grand public
Avec l’ouverture de son nouvel espace consacré à la Reine des Neiges, Disney s’inspire une nouvelle fois des paysages et de la géologie qui nous entourent pour ancrer ses récits et ses décors dans un imaginaire partagé. Sans le savoir, le visiteur qui franchit les portes de cet univers est immergé dans un condensé d’objets géologiques qui font appel aux interactions entre tectonique, volcanisme et processus érosifs à l’œuvre dans le nord de l’Europe.
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Le monde de la « Reine des Neiges », en reconstituant une montagne enneigée de trente-six mètres de hauteur surplombant un fjord, offre ainsi aux visiteurs une forme d’expérience géologique. Les enfants qui découvriront le château de glace d’Elsa, les falaises sombres de basalte et les trolls de pierre marcheront ainsi, sans le savoir, sur les traces du Cervin, des fjords norvégiens, d’Arthur’s Seat et des granites de Scandinavie !
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
17.04.2026 à 13:49
Batteries, coûts, réseaux… L'industrie automobile franchit le point de bascule et peut s'affranchir du pétrole
Texte intégral (2054 mots)

La voiture électrique n’a plus besoin du prix du pétrole pour s’imposer : la baisse des coûts et les effets de réseau suffisent désormais à enclencher la transition. Mais en changeant de dépendance, elle redessine aussi les risques.
Lorsque le détroit d’Ormuz s’est retrouvé fermé pour la première fois en mars et que le baril de pétrole a atteint 120 dollars (101 euros), une très vieille question a refait surface : est-ce enfin le moment où les véhicules électriques vont réellement décoller — ou simplement un nouveau faux départ ?
Le secteur des véhicules électriques a déjà connu ce scénario. Il a émergé après l’embargo pétrolier de 1973, avant de s’effondrer avec la baisse des prix du pétrole, puis de repartir à la hausse. Chaque vague s’est éteinte lorsque la pression extérieure s’est relâchée.
Cette fois, selon nous, la situation est différente. Dans un récent document de travail, nous soutenons que le modèle économique des véhicules électriques s’améliore désormais pour des raisons qui lui sont propres. Cela tient à l’évolution des batteries, et non au prix du pétrole. Les mêmes éléments montrent toutefois que cette transition fait émerger de nouveaux problèmes, aussi sérieux que ceux qu’elle prétend résoudre.
Pourquoi cette fois est différente
Le coût des batteries a chuté de 93 % depuis 2010. C’est ce chiffre qui change tout. Un « pack » qui coûtait plus de 1 000 dollars (850 euros) par kilowattheure en 2010 ne coûtait plus que 108 dollars (91 euros) fin 2025, sous l’effet d’une décennie d’apprentissage, d’investissements et de politiques publiques favorables.
Des travaux sur l’industrie mondiale des batteries montrent qu’à chaque doublement de la production cumulée, les coûts baissent d’environ 9 %. Davantage d’acheteurs, davantage de production, des coûts plus faibles, donc encore plus d’acheteurs.
Contrairement aux années 1970, cette dynamique n’a pas besoin d’un choc pétrolier pour se maintenir. Les voitures électriques ont atteint la parité de coût sur l’ensemble de leur durée de vie avec les véhicules thermiques dans une grande partie de l’Europe ; sur le marché de l’occasion, elles affichent désormais le coût total de possession le plus bas. Les modèles récents égalent même les voitures essence en durée de vie estimée — ce dont les premiers véhicules électriques ne pouvaient pas se prévaloir.
Les ventes mondiales ont dépassé 17 millions d’unités en 2024, l’un des processus de diffusion technologique les plus rapides de l’histoire des transports. La Norvège est presque entièrement électrifiée. Et l’Éthiopie a atteint environ 60 % de parts de marché pour les véhicules électriques en 2024, portée par une électricité hydraulique bon marché — bien devant, par exemple, les États-Unis, autour de 8 %.
Une plateforme économique, pas seulement un moteur plus performant
La raison plus profonde pour laquelle cette vague ne s’essoufflera pas n’est pas technique — elle est économique. Un véhicule électrique est une plateforme. Sa valeur augmente à mesure que l’écosystème qui l’entoure se développe, de la même manière que les smartphones sont devenus indispensables non pas tant pour leur matériel que pour tout ce qui s’y connecte.
Chaque borne de recharge installée rend le véhicule électrique suivant plus attractif. Chaque mise à jour logicielle augmente la valeur de toutes les voitures déjà en circulation. Chaque batterie recyclée alimente la chaîne d’approvisionnement qui rend la suivante moins coûteuse. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles d’autres technologies, comme les véhicules à hydrogène à pile à combustible, peinent à se déployer à grande échelle : la technologie existe, mais l’ensemble des conditions nécessaires n’est pas encore réuni.
Une étude menée auprès de 8 000 conducteurs à Shanghai montre que l’angoisse de l’autonomie — la peur de tomber en panne de batterie — a un coût économique réel, en raison de trajets évités inutilement. Mais ce coût diminue rapidement, non pas parce que les batteries se sont améliorées, mais parce que les réseaux de recharge se sont étendus.
Rendre visible en temps réel la disponibilité des bornes pourrait ajouter entre 6 et 8 points de part de marché d’ici à 2030. Et comme la recharge des véhicules électriques est bien plus flexible que la plupart des autres usages domestiques de l’électricité, les conducteurs peuvent se détourner des heures de pointe avec une grande facilité lorsque le prix les y incite — transformant la voiture en un véritable atout pour le réseau, capable de stocker et de restituer de l’électricité selon les besoins. Il s’agit là d’effets de réseau économiques, et non de simples caractéristiques techniques.
Remplacer une dépendance par une autre
Mettre fin à la dépendance au pétrole ne supprime pas l’exposition géopolitique. Elle la déplace.
Fin 2025, la Chine a introduit des règles imposant une autorisation gouvernementale pour les exportations contenant plus de 0,1 % de terres rares. Le levier qui provenait autrefois du contrôle des flux pétroliers repose désormais sur la maîtrise des capacités de transformation et des chaînes d’approvisionnement en composants.
Les minerais en jeu — lithium, cobalt, nickel, graphite, néodyme, pour n’en citer que quelques-uns — comportent leurs propres risques géopolitiques et, comme nous l’avons montré ailleurs, des coûts humains importants pour les communautés qui les extraient. Cela alimente un cycle prévisible de contestation sociale qui menace de freiner la transition si l’industrie ne s’engage pas en faveur d’une innovation responsable et durable.
Le cobalt a longtemps permis aux véhicules électriques de parcourir de plus longues distances avec une même charge. Et lorsque les prix ont grimpé, la recherche s’est accélérée permettant de concevoir des batteries contenant moins de cobalt, voire pas du tout. Aujourd’hui, plus de la moitié des batteries de véhicules électriques vendues dans le monde n'en contiennent pas.
Des données sur quatre décennies de brevets montrent le même mécanisme : la hausse des prix des minerais réoriente systématiquement la recherche et développement vers des technologies plus économes en ressources.
La récupération du lithium et du cobalt à partir de batteries usagées devient elle aussi économiquement viable, déplaçant une partie de la chaîne d’approvisionnement loin des sites d’extraction exposés aux risques géopolitiques. Par ailleurs, la Norvège et d’autres pays cherchent à exploiter de nouvelles ressources en minerais critiques afin de diversifier les approvisionnements.
Une transition bien réelle mais non sans risques
La crise d’Ormuz rappelle le coût d’une dépendance énergétique concentrée. La transition vers les véhicules électriques n’en a pas besoin. La courbe d’apprentissage continue de baisser, la plateforme produit des effets cumulatifs, l’économie du modèle ne cesse de s’améliorer. C’est ce qui rend cette vague différente.
Ce qu’elle ne fait pas, en revanche, c’est éliminer les risques géopolitiques. Contrairement au pétrole, où le pouvoir repose sur les flux d’énergie, les chaînes d’approvisionnement des véhicules électriques concentrent le pouvoir autour des matériaux, des capacités de transformation et des goulets d’étranglement technologiques — des chaînes d’approvisionnement fortement concentrées et porteuses de risques sérieux. La dépendance au carburant devient une dépendance aux minerais. Et cette dépendance est, elle aussi, fortement concentrée.
Les régions automobiles traditionnelles absorbent déjà des pertes d’emplois concentrées, et l’histoire montre que ces bouleversements laissent des cicatrices durables, même lorsque les effets globaux à long terme sont positifs. Pourtant, l’assemblage des véhicules électriques se révèle plus intensif en main-d’œuvre dans les pays occidentaux que prévu — nécessitant davantage de travailleurs sur les chaînes de production, et non moins, du moins dans la phase de montée en puissance. À l’inverse, en Chine, l’automatisation massive a conduit à l’émergence d’« usines sombres » où la présence humaine est si réduite que l’éclairage n’est même plus nécessaire.
Les mêmes régions aujourd’hui confrontées aux pertes pourraient en tirer des bénéfices. Mais les gains et les pertes ne concernent pas les mêmes personnes. C’est là que réside encore l’essentiel du travail à accomplir.
Viet Nguyen-Tien reçoit des financements de l’ESRC via le Centre for Economic Performance (ES/T014431/1) et le Programme on Innovation and Diffusion (ES/V009478/1), et a précédemment été financé par la Faraday Institution dans le cadre du projet ReLiB (numéros de subvention FIRG005 et FIRG006).
Gavin D. J. Harper reçoit des financements de la Faraday Institution (numéros de subvention FIRG027, FIRG057 et FIRG085). Site du projet ReLiB : https://relib.org.uk/
Robert Elliott ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.04.2026 à 09:03
Hongrie : après la défaite d’Orban, un retour à l’Europe ?
Texte intégral (2701 mots)
Le nouveau gouvernement de Péter Magyar hérite d’institutions verrouillées par le pouvoir sortant et d’une conjoncture économique compliquée. Il va se rapprocher nettement de l’UE, sans pour autant totalement trancher avec certaines positions de Viktor Orban, notamment sur le dossier de la relation avec l’Ukraine.
Après seize années au pouvoir, Viktor Orban, 62 ans, chef du parti Fidesz (classé dans le camp de la droite radicale et siégeant au Parlement européen au sein du groupe « Patriotes pour l’Europe » aux côtés du RN français, du FPÖ autrichien ou encore des Espagnols de Vox) vient, à l’issue des législatives du 12 avril dernier, de concéder sa défaite face au parti Tisza, formation de droite (elle siège au Parlement européen avec le Parti populaire européen) menée par Péter Magyar, 45 ans. Selon ce dernier, la Hongrie ne vient pas de connaître une simple alternance politique, mais un « changement complet de régime ».
La large victoire de Tisza (52 % des suffrages, contre 39 % pour le Fidesz et un peu moins de 6 % pour le parti d’extrême droite « Notre patrie ») lui offre une majorité des deux tiers des sièges au Parlement (137 sièges sur 199), la plus large jamais obtenue depuis la transition démocratique post-communiste. Le nouveau gouvernement dispose d’un mandat exceptionnel pour conduire la transition qu’il a promise vers l’après- « démocratie illibérale ». Mais les attentes citoyennes sont à la hauteur de cette victoire écrasante.
Une victoire révélatrice d’un rejet profond d’Orban
Plusieurs facteurs expliquent l’ampleur de ce basculement. Lors des législatives précédentes, en 2022, une partie importante de l’électorat avait déjà manifesté un profond désenchantement à l’égard du gouvernement en place, ce qui ne s’était pas traduit par une défaite du Fidesz, notamment en raison de la fragmentation de l’opposition. Quatre ans plus tard, plusieurs petites formations ont choisi de ne pas se présenter ou de retirer certains candidats afin de favoriser l’émergence d’une alternative crédible, ce qui a permis à Tisza de s’imposer nettement comme principal rival du pouvoir.
Le contexte international a également aussi été décisif : en 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie avait démarré récemment, ce qui avait permis à Viktor Orban de structurer sa campagne autour d’un discours sécuritaire. Il affirmait alors qu’un changement de gouvernement exposerait Budapest à un risque d’implication directe dans le conflit. Ce registre discursif a été employé de nouveau en 2026, mais il semble avoir perdu de son efficacité après plusieurs années de guerre : une large partie de l’électorat n’y adhère plus. Parallèlement, les critiques récurrentes d’Orban à l’égard de l’Union européenne n’ont pas affaibli l’attachement des Hongrois à leur appartenance à celle-ci. Selon l’Eurobaromètre de l’automne 2025, 82 % des Hongrois considèrent que faire partie de l’UE est une « bonne chose », soit une proportion supérieure à la moyenne des citoyens de l’UE partageant cette opinion, qui s’élève à 74 %.
Dans ce contexte, la campagne de Tisza s’est centrée sur des enjeux internes du pays, perçus comme prioritaires par les électeurs. En effet, l’économie hongroise est en stagnation depuis plusieurs années, et la qualité des services publics — notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation ou encore des services sociaux et des infrastructures — se dégrade progressivement. Ces évolutions sont souvent expliquées par le mode de gouvernance d’Orban, fondé sur des pratiques de népotisme et de clientélisme dont les effets sont aujourd’hui très visibles. Le triomphe de Tisza aux législatives du 12 avril, qui constitue la plus large victoire enregistrée par un parti dans l’histoire récente de la Hongrie, traduit non seulement une désapprobation du gouvernement sortant, mais aussi une recomposition des attentes politiques.
L’un des éléments saillants de cette recomposition tient à la dimension générationnelle du vote. Les jeunes électeurs ont ainsi apporté un soutien particulièrement prononcé à Tisza. Ayant grandi dans le cadre de l’intégration européenne, la Hongrie ayant adhéré à l’UE en 2004, ils sont particulièrement attachés aux bénéfices concrets qui y sont liés, tels que la liberté de circulation ou l’accès à l’espace européen d’enseignement et de recherche.
Si ces générations ont longtemps manifesté une certaine distance vis-à-vis de la politique partisane, l’évolution récente de leur mobilisation semble indiquer une prise de conscience accrue des enjeux politiques nationaux. Les scènes de célébration observées à Budapest, qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes majoritairement jeunes, témoignent de cette dynamique, dans une atmosphère décrite comme euphorique, comparable à celle d’une victoire nationale au football…
Un droit constitutionnel favorable à la démocratie, mais un État de droit abîmé par les années Fidesz
La Hongrie est un État unitaire organisé sous la forme d’une démocratie parlementaire : le vote qui compte le plus, c’est celui des élections législatives, pour partie majoritaire à un tour dans des circonscriptions, et pour partie proportionnel. Ainsi, comme dans la plupart des pays d’Europe, le chef du parti ayant obtenu le plus de sièges au Parlement devient premier ministre.
Le président de la République, élu par l’Assemblée nationale, ne possède quasiment aucun pouvoir et exerce une magistrature essentiellement morale et protocolaire. En théorie, le président a la possibilité de ne pas accepter de ratifier une loi et d’exiger que le Parlement l’étudie à nouveau — ce que les juristes appellent un « veto suspensif ». Ces prérogatives n’ont toutefois quasiment pas été utilisées depuis l’arrivée de Viktor Orban à la tête du pays en 2010. Ce système, typiquement européen dans son architecture, est parfaitement conforme aux standards démocratiques.
Cela étant, la Hongrie s’est indubitablement fait remarquer en Europe en raison de ce qu’Orban a lui-même contribué à théoriser comme « la démocratie illibérale ». Pour résumer, cette doctrine s’appuie sur le principe que le pouvoir provient du peuple et doit donc être exercé par le peuple et pour le peuple, quitte à opprimer si nécessaire les minorités ou à ne pas respecter la séparation des pouvoirs. C’est ainsi que Viktor Orban s’est employé à réduire l’indépendance de la justice, à mettre la main sur les médias, à restreindre les droits des minorités sexuelles ou ethniques.
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Beaucoup, comme ce fut le cas pour une majorité de Hongrois pendant les années Fidesz, peuvent voir dans ce principe un retour salutaire aux sources du projet démocratique. Le débat français est d’ailleurs assez révélateur de la confusion générale de ces concepts. Pourtant, proclamer « le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple » tout en acceptant — soyons schématiques — que 90 % d’une population maltraite les 10 % restants est contraire à la dignité humaine et aux droits des minorités concernées. Ne pas respecter la limitation ou la séparation des pouvoirs au nom « du peuple », même s’il est consentant, c’est rendre plus difficile, voire impossible, pour ce peuple de changer d’avis, de procéder à une alternance politique, ou de s’exprimer librement pour critiquer le pouvoir en place. C’est cet héritage que le nouveau gouvernement va chercher à détricoter pendant son mandat.
Dans son discours de victoire, Péter Magyar a déclaré qu’il avait l’intention de transformer la pratique constitutionnelle et d’amorcer la transition vers une « démocratie libérale ». Il a appelé le gouvernement sortant à se limiter à une gestion transitoire des affaires courantes et à éviter toute décision susceptible de contraindre l’action du futur exécutif ou d’aggraver la situation économique. Il a également invité les principaux responsables institutionnels cooptés par Orban — notamment au parquet, à la Cour constitutionnelle, à la Cour suprême (Curia), à l’autorité des médias publics et à l’office de la concurrence — à se retirer volontairement.
Dans cette perspective, Magyar a indiqué que le président du pays, Tamás Sulyok — un proche d’Orban —, devrait lui confier la formation du gouvernement avant de démissionner de son plein gré ou d’être démis démocratiquement par une mise en accusation par les deux tiers des députés (ce dont Magyar sait pouvoir disposer a priori, comme il l’a expliqué en face-à-face au président lors d’une entrevue le 15 avril, Sulyok lui ayant indiqué comprendre cela). Par ailleurs, s’agissant de la responsabilité des acteurs du régime sortant, notamment de très hauts fonctionnaires qui se seraient compromis et les oligarques s’étant enrichis de façon suspecte, ils seront contraints de rendre des comptes. Pour ces élites économiques, Magyar entend créer deux agences nationales dédiées à la récupération, à la protection des actifs publics et la lutte contre corruption.
Le retour à une relation équilibrée avec l’UE
Les orientations annoncées incluent également un renforcement de la coopération avec les instances européennes et internationales. La Hongrie devrait rejoindre le Parquet européen — un instrument de l’Union européenne de lutte contre la corruption financière et basée sur l’adhésion volontaire des États — et intensifier sa collaboration avec l’Office européen de lutte anti-fraude (OLAF).
Péter Magyar, en sa qualité de député européen (depuis 2024), connaît bien l’UE, mais il n’est pas pour autant parfaitement aligné avec toutes les positions du Parlement européen ou de la Commission — ce que l’on n’exige d’ailleurs d’aucun représentant d’État membre. Magyar, qui a d’ailleurs été membre du Fidesz jusqu’en 2023, est par exemple opposé à la livraison d’armes à l’Ukraine, adopte une posture pour le moins ambivalente quant à la création d’un prêt européen d’aide à ce voisin envahi (le refusant d’abord en conférence de presse, puis semblant l’accepter le lendemain), et s’est opposé à l’idée d’une procédure d’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE.
Le chef de la nouvelle majorité parlementaire a également développé une réflexion axée sur une coopération plus régionale, notamment dans le groupe de Visegrád — une organisation intergouvernementale réunissant la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie. L’avenir dira comment il concrétisera sa volonté de rapprochement régional, mais cette tendance, chez des responsables politiques plutôt favorables à l’UE, à promouvoir des régions transnationales fortes au sein d’une Europe forte constitue indéniablement un élément à suivre.
Les premiers déplacements annoncés par Magyar — à Varsovie, Vienne et Bruxelles — sous-entendent d’ailleurs une volonté de réinscription rapide dans les circuits régionaux et européens. Dans le même temps, il a appelé à une forme de pacification interne, se posant comme le représentant de l’ensemble de tous les Hongrois, y compris des électeurs du Fidesz, tant dans le pays qu’auprès des minorités hongroises établies à l’extérieur du pays, dans les régions frontalières.
Une multitude de défis à relever
Le futur gouvernement devra se confronter à un écosystème patiemment et profondément modifié par le Fidesz : une Cour constitutionnelle fidèle à Orban (les parallèles avec la situation de la Cour suprême américaine ne manquent ici pas de pertinence) ; un président de la République au rôle certes principalement protocolaire mais très proche du premier ministre sortant ; des administrations structurées par des fonctionnaires choisis par le pouvoir précédent ; un parquet largement perçu comme peu enclin à engager des poursuites à l’encontre des proches du régime ; des autorités indépendantes — en matière de concurrence, de régulation des médias ou de supervision économique — dont les dirigeants ont été nommés pour des mandats longs ; ainsi qu’un paysage médiatique en grande partie aligné sur les positions gouvernementales (la première prise de parole de Magyar devant la presse a d’ailleurs été réservée aux médias indépendants et étrangers).
À ces défis s’ajoutent une conjoncture difficile, avec un déficit budgétaire élevé (environ 6 %) et une économie stagnante, sans oublier un contexte international marqué par la guerre au Proche-Orient, le blocage du détroit d’Ormuz, le désinvestissement de l’OTAN (dont fait partie la Hongrie), et plus de 17 milliards d’euros de fonds européens qui restent pour l’instant bloqués.
Tout reste sans doute à faire en Hongrie, et le retour vers le modèle libéral prendra très certainement du temps. La configuration issue des urnes ouvre néanmoins, pour la première fois depuis de nombreuses années, une fenêtre d’opportunité réelle pour engager ce mouvement.
Pierrick Bruyas a reçu des financements de Horizon Europe.
Péter Balogh a reçu des financements de National Research, Development and Innovation Office et Horizon Europe.