21.03.2026 à 14:23
Guerre des drones : la révolution low cost qui défie la puissance américaine
Texte intégral (2136 mots)

Les États-Unis, pionniers de la guerre des drones, voient leur avance remise en cause par l’essor de drones bon marché et produits en masse. La « guerre de saturation » en cours en Iran change les rapports de force : le nombre et l’adaptabilité deviennent aussi importants que la possession de systèmes technologiques très avancés et très coûteux. Washington accuse un retard stratégique plus que technologique et peine à adapter son modèle militaire.
Les États-Unis ont longtemps incarné la pointe de la guerre des drones. Dès les années 2000, avec les Predator puis les Reaper, Washington met en place une doctrine reposant sur la surveillance permanente et la frappe ciblée à distance, notamment en Afghanistan, au Pakistan ou en Irak. Ces opérations ont suscité d’intenses débats sur leur légalité, leur efficacité et leurs conséquences politiques. L’approche reposait sur une promesse centrale : frapper à distance avec précision tout en limitant l’exposition des forces américaines.
Les conflits récents, en Ukraine comme au Moyen-Orient, marquent un changement de paradigme. Cette avance historique ne protège plus Washington. Une nouvelle génération de menaces s’impose, plus simple, plus accessible et surtout beaucoup moins coûteuse. Des drones iraniens de type Shahed, utilisés massivement par la Russie, aux drones navals improvisés en mer Noire, en passant par les drones FPV (pour « First Person View », vue à la première personne), aussi appelés drones kamikazes, transformés en armes de précision à bas coût, la guerre des drones s’est démocratisée, au point de fragiliser les fondements mêmes de la supériorité américaine.
La fin d’un modèle technologique
La guerre des drones n’est plus seulement une guerre de précision, mais une guerre de saturation. Des drones produits en série, parfois rudimentaires, submergent désormais des systèmes sophistiqués en jouant sur le nombre, la répétition et la saturation des défenses, comme on l’a vu en Ukraine avec les Shahed utilisés par la Russie, mais aussi au Moyen-Orient, où ces mêmes systèmes, employés directement par l’Iran ou via ses proxies, ont visé Israël ou des infrastructures dans le Golfe.
Le coût de l’attaque s’est effondré. Un drone de type Shahed est estimé entre 20 000 et 50 000 dollars (entre 17 000 et 43 000 euros), tandis que certains drones FPV ne coûtent que quelques centaines d’euros. À l’inverse, le coût de la défense reste extrêmement élevé. Intercepter ces menaces mobilise des systèmes avancés comme les batteries Patriot, dont chaque missile peut coûter entre 3 et 5 millions de dollars (entre 2,5 et 4,3 millions d’euros), ou des avions de chasse dont chaque heure de vol se chiffre en dizaines de milliers de dollars. Détruire un drone à quelques dizaines de milliers de dollars avec un missile coûtant plusieurs millions pose, à terme, un problème de soutenabilité.
Les technologies de pointe incarnent toujours une supériorité réelle, mais elles reposent sur des coûts d’engagement sans commune mesure avec ceux des drones qu’elles doivent contrer. La puissance militaire ne repose plus seulement sur la supériorité qualitative. Elle dépend désormais de la capacité à produire, déployer et remplacer rapidement des systèmes nombreux, peu coûteux et adaptables.
Ce glissement remet en cause un modèle budgétaire. Malgré un budget de défense de plus de 1 100 milliards de dollars (950 milliards d’euros) aux États-Unis, et une demande récente liée à la guerre en Iran qui devrait l’augmenter de 200 milliards supplémentaires, la logique d’accumulation de capacités sophistiquées se heurte à une réalité nouvelle. Dans certains contextes, la quantité, la résilience et la capacité d’adaptation priment sur la sophistication. Cette logique a longtemps été pertinente face à des adversaires étatiques ou dans le cadre de conflits conventionnels. Elle l’est beaucoup moins face à des menaces diffuses, mobiles et peu coûteuses.
Cette évolution concerne aussi les rythmes de production et d’adaptation : là où les systèmes traditionnels nécessitent des années de développement, les drones peuvent être conçus, modifiés et déployés en quelques semaines. Elle est particulièrement visible dans des espaces stratégiques comme le Golfe, y compris face à des acteurs non étatiques ou hybrides. Depuis la « guerre des tankers » des années 1980, le contrôle du détroit d’Ormuz reposait sur la présence navale et la dissuasion. La généralisation des drones, aériens comme navals, bouleverse cet équilibre. Ils permettent de menacer à moindre coût des infrastructures critiques, des navires ou des points de passage stratégiques.
Une guerre asymétrique, diffuse et transnationale
Ce changement profite aussi à des acteurs non étatiques. Des groupes soutenus par l’Iran – du Hezbollah aux Houthis – ont progressivement intégré ces technologies. Ils les utilisent contre des cibles israéliennes, contre les pays voisins ou contre des intérêts occidentaux dans la région. L’accès à des drones bon marché leur permet de contourner les asymétries militaires classiques et de projeter une menace crédible à distance.
En Irak notamment, les bases et représentations diplomatiques occidentales sont devenues des cibles récurrentes. L’ambassade des États-Unis à Bagdad, pourtant située dans la Zone verte et protégée par plusieurs couches de défense anti-aérienne, fait l’objet d’attaques régulières. Ce basculement se traduit par des pertes humaines concrètes. Le 1er mars 2026, six soldats américains ont été tués lors d’une attaque de drone contre un centre opérationnel au Koweït. Quelques jours plus tard, l’adjudant-chef français Arnaud Frion était à son tour tué lors d’une frappe similaire en Irak. Ces attaques révèlent une réalité nouvelle. La menace est diffuse, persistante et adaptable. Elle s’inscrit dans des stratégies de harcèlement à bas coût, qui jouent à la fois sur la saturation et sur le déni plausible.
L’Ukraine a servi de laboratoire à ciel ouvert pour cette transformation. Depuis 2022, le champ de bataille ukrainien a vu l’essor de drones bon marché, notamment les FPV, utilisés massivement sur le front. Il a aussi vu l’usage massif de drones de type Shahed, conçus en Iran, employés par la Russie puis progressivement améliorés sur le terrain. Ces retours d’expérience ont ensuite été réinjectés vers l’Iran, notamment à travers des transferts de technologies, de données et de savoir-faire opérationnel. Cette interaction entre les théâtres de guerre est désormais centrale : ce qui est testé en Ukraine est réutilisé, adapté et amplifié ailleurs. À l’été 2025, des responsables ukrainiens ont proposé aux États-Unis leur expertise en matière de lutte anti-drones. D’abord écartée, cette offre revient aujourd’hui dans le débat, alors que Washington prend progressivement la mesure du basculement.
Le retard américain n’est pas technologique, mais structurel. Les États-Unis restent organisés autour de systèmes complexes, coûteux et produits en quantités limitées, issus de cycles de développement longs – qu’il s’agisse de plates-formes comme l’avion bombardier B-2 ou de munitions spécialisées comme la bombe lourde GBU-57. Leur réponse continue de s’inscrire dans une logique budgétaire, là où le basculement en cours exige une adaptation plus profonde des doctrines, des rythmes de production et des pratiques. Des initiatives émergent néanmoins. L’utilisation récente de drones à bas coût comme les LUCAS témoigne d’une tentative d’adaptation vers des systèmes plus simples, produits en série et plus proches des logiques observées en Ukraine. Mais ces évolutions restent encore ponctuelles et ne traduisent pas, à ce stade, une transformation stratégique d’ensemble.
Face à cette évolution, de nouvelles solutions émergent : brouillage, guerre électronique, systèmes à énergie dirigée. Israël s’appuie déjà sur l’Iron Dome, qui affiche des taux d’interception élevés, et intègre progressivement des systèmes laser comme l’Iron Beam, encore utilisés de manière limitée. Mais ces capacités reposent sur des architectures coûteuses et très intégrées, que peu d’États sont aujourd’hui capables de déployer à une telle échelle, face à une menace qui évolue rapidement, en volume comme en diversité.
La guerre des drones impose une logique différente. Produire vite, en masse, à bas coût, et accepter une forme d’attrition. La guerre redevient, en partie, une guerre d’usure. Cette évolution s’inscrit aussi dans une stratégie plus large, notamment du côté iranien. Face aux limites de ses capacités conventionnelles, Téhéran a investi dans une guerre asymétrique fondée sur la dispersion, les proxies et l’usage massif de drones. Sa capacité de nuisance repose désormais largement sur ces systèmes.
Un retard stratégique
Les États-Unis ne sont pas dépassés technologiquement, mais ils sont stratégiquement en retard. Ils continuent de répondre à une guerre de masse par des solutions de précision, et à une logique de coût par une logique d’investissement.
Ce décalage tient aussi à une forme d’aveuglement stratégique. Convaincus de la supériorité de leur modèle, ils peinent à intégrer pleinement les transformations en cours, comme l’a illustré leur réticence initiale à tirer les leçons de l’expérience ukrainienne. À bien des égards, cette situation rappelle les difficultés rencontrées face à des formes de guerre asymétrique.
La guerre des drones inverse ces équilibres. Elle récompense moins la sophistication que la capacité à produire, saturer et s’adapter. Ce n’est pas la fin de la puissance américaine. C’est la fin du modèle sur lequel elle reposait.
Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.03.2026 à 14:22
Le déploiement français au large de la guerre en Iran : cadre juridique et modalités d’action
Texte intégral (2240 mots)

La guerre en Iran s’étend à l’échelle régionale, poussant la France à déployer son groupe aéronaval pour protéger ses intérêts et ses partenaires. Ce déploiement, qui s’inscrit dans un cadre juridique international strict, renforce la crédibilité stratégique de la France.
Depuis le 28 février 2026, l’Iran est la cible de frappes américaines et israéliennes destinées à anéantir les capacités militaires de Téhéran et à provoquer un changement de régime. En réaction à ces attaques, l’Iran frappe le territoire des États alliés à Washington et a fermé le détroit d’Ormuz. La guerre en Iran prend dès lors une ampleur régionale.
La menace que fait peser ce conflit sur la paix et la sécurité internationales a conduit Emmanuel Macron à annoncer, le 3 mars, le déploiement d’importants moyens militaires français dans la région. Le président a, en particulier, ordonné au groupe aéronaval (c’est-à-dire au porte-avions Charles-de-Gaulle, à son groupe aérien embarqué, et à ses navires d’escorte) de quitter la Suède où se trouvaient en vue de participer à un exercice, et de faire route au plus vite vers la Méditerranée orientale.
Un signal fort
Le déploiement du groupe aéronaval est un signal stratégique fort de la France, et ce, à plusieurs égards.
Premièrement, il démontre la volonté et la capacité de Paris à garantir, y compris par des moyens militaires, ses intérêts dans la région. Deuxièmement, il s’agit d’un signal fort envoyé aux partenaires de la France dans la région. Troisièmement, parce que le groupe aéronaval est accompagné de navires européens, ce déploiement contribue à la constitution d’une Europe de la défense. En effet, la mission militaire confiée au groupe aéronaval est, en partie, assurée, sous le commandement d’un officier général français, par trois frégates italienne, espagnole et néerlandaise. Quatrièmement, en permettant à la France de disposer de moyens autonomes d’appréciation de la situation militaire, la projection de ces capacités militaires renforce la capacité de Paris de peser dans la résolution du conflit.
Lors de son intervention du 3 mars, Emmanuel Macron a souligné que la projection des forces françaises dans la région était « strictement défensive ; elle vise à protéger et restaurer la paix ».
Ce principe a été réaffirmé depuis à plusieurs reprises, notamment à la suite de l’attaque de drones contre une base française au Kurdistan irakien, dans la nuit du 12 au 13 mars, revendiquée par le groupe armé pro-iranien Ashab al-Kahf, qui a fait un mort (l’adjudant-chef Arnaud Frion) et au moins cinq blessés parmi les militaires français.
Au regard du droit international, ce déploiement soulève plusieurs interrogations. En effet, si les navires français opèrent a priori en haute mer, c’est-à-dire dans un espace marqué par la liberté de navigation, leurs possibilités de recours à la force sont limitées par l’article 2-§ 4 de la Charte des Nations unies. En effet, peuvent seulement être mobilisés, dans le respect du droit international humanitaire, des moyens destinés à assurer la défense des navires français ainsi que ceux destinés à assurer la défense d’alliés qui en auraient fait expressément la demande.
Les différents accords passés avec les États de la région
La France a tissé d’intenses relations avec les États de la région. Ainsi, des accords de coopération en matière de défense ont été conclus avec le Qatar (2019), le Koweït (2009), les Émirats arabes unis (2009), la Jordanie (1995), l’Irak (2013) ou encore Chypre (2017).
Ces accords partagent la même philosophie et le même objet. Ils ont vocation à organiser la coopération de défense entre la France et un autre État. Par exemple, ils organisent le soutien de la France à la formation des forces locales, notamment grâce à la conduite d’exercices conjoints. De plus, ils régissent, le plus souvent, les conditions d’entrée et de séjour des militaires sur le territoire de l’État partenaire.
La relation de défense entre la France et ces différents États est d’intensité variable. Ainsi, les accords conclus avec le Qatar, l’Irak et la Jordanie ne contiennent aucune clause d’assistance mutuelle. Autrement dit, aux termes de ces accords, la France n’a pas l’obligation d’appuyer les efforts déployés par ces États pour assurer leur propre sécurité. Pour autant, cela ne signifie pas que Paris est désintéressé de la situation dans ces États. Et pour cause : les forces françaises sont déployées au Qatar, en Irak et en Jordanie depuis 2014 dans le cadre de l’opération « Chammal », volet français d’« Inherent Resolve », la coalition internationale mise sur pied par les États-Unis pour lutter contre Daech en Irak et en Syrie. Dès lors, dans la mesure où ses troupes sont toujours déployées dans ces États, la France a intérêt à assurer leur sécurité. Ce faisant, elle peut contribuer à la défense des États en question.
En revanche, la situation est tout autre dans le cas du Koweït, des Émirats arabes unis et de Chypre. Les traités conclus avec les deux États du Golfe imposent, en effet, une consultation en cas de menace ou d’agression pesant sur leur sécurité. C’est dans le cadre de ces consultations et sous réserve d’une décision commune que la France peut être amenée à participer à la défense du territoire koweïtien ou du territoire émirati. Paris est donc tenu à l’égard du Koweït et des Émirats arabes unis par une clause d’assistance mutuelle.
Si l’accord de coopération en matière de défense liant la France à Chypre n’évoque pas une éventuelle assistance, c’est parce que la question est déjà réglée dans le cadre de l’Union européenne. En effet, l’article 42-§ 7, du traité sur l’Union européenne introduit une clause de défense mutuelle. En cas d’agression armée contre le territoire de l’un d’entre eux, les États membres de l’UE se doivent aide et assistance. En l’espèce, Chypre, où une base britannique a été frappée par un drone iranien le 2 mars, n’a pas activé cette clause de défense mutuelle ; pour l’heure, la France n’est donc pas tenue d’intervenir militairement aux côtés de Nicosie pour assurer sa sécurité.
Dès lors, en déployant des moyens militaires dans la région et en renforçant les capacités d’ores et déjà présentes en Irak et en Jordanie, la France vient singulièrement renforcer sa crédibilité stratégique auprès de ses partenaires. Le président de la République chypriote a ainsi souligné que la réponse française « démontre clairement que la France est un partenaire stratégique très important de Chypre ». La capacité de la France à être, aux yeux des États de la région, un partenaire stratégique fiable est également attestée par l’appel lancé par le président de la République libanaise. Le 4 mars 2026, Joseph Aoun a sollicité l’intervention de la France pour mettre fin aux attaques d’Israël contre le territoire libanais.
C’est donc dans ce cadre stratégique et politique que les forces françaises ont été déployées dans la région et qu’elles assurent leur mission défensive. Pour autant, ces accords ne constituent pas le cadre d’analyse pertinent pour envisager les possibilités offertes aux forces françaises de riposter aux attaques iraniennes.
Ce que dit la résolution pertinente du Conseil de sécurité
Le Conseil de sécurité des Nations unies offre, dans sa résolution 2817 du 11 mars 2026, une synthèse du cadre juridique. Dans un premier temps, le Conseil rappelle que les États victimes des attaques iraniennes sont en situation de légitime défense. Autrement dit, ces États peuvent tout à fait riposter aux attaques dont ils sont l’objet, tout comme ils peuvent solliciter l’intervention d’un partenaire à cette fin.
Dans un deuxième temps, cette même résolution 2817 réaffirme le droit de tout État d’assurer la protection des navires battant son pavillon dans les eaux internationales. En d’autres termes, les moyens militaires français peuvent d’ores et déjà être mobilisés pour sécuriser le transit, dans la région, des navires battant pavillon français qui seraient menacés par les attaques de l’Iran.
Dans un troisième temps, le Conseil de sécurité précise que si l’Iran ne dispose pas du droit de fermer le détroit d’Ormuz, les États ne peuvent pas non plus forcer le blocage iranien. Seul le Conseil de sécurité des Nations unies peut autoriser une opération destinée à rétablir le transit maritime dans le détroit.
En définitive, les forces françaises déployées dans le golfe Arabo-Persique et en Méditerranée orientale le sont dans le cadre de la coopération de défense liant la France à un certain nombre d’États de la région. En projetant aussi rapidement une telle capacité d’action, la France crédibilise les partenariats noués et contribue à accroître sa capacité à peser sur la résolution du conflit. Néanmoins, si les forces françaises interviennent dans le cadre d’une opération « défensive », elles pourront recourir à la force pour assurer leur propre défense, la défense des navires battant pavillon français présents dans le détroit d’Ormuz ou la défense, au titre de la légitime défense collective, du territoire des États qui auront sollicité l’aide de la France.
Le projet Stratégie & Conflits Bordeaux Campus que Christophe Richer a intégré bénéficie d'un financement pluriannuel de la Direction générale des relations internationales et stratégiques du ministère des Armées.
21.03.2026 à 14:21
Les hydrocarbures au Moyen-Orient, « matrice de guerre »
Texte intégral (1529 mots)
Dans la guerre actuelle, les infrastructures énergétiques sont désormais des cibles directes, et la fermeture du détroit d’Ormuz est devenue un instrument de dissuasion. Ce conflit révèle une nouvelle ère de conflictualité où les hydrocarbures ne sont plus seulement un enjeu mais un vecteur de guerre, dans un contexte de multipolarisation où les États-Unis ne peuvent plus seuls garantir la stabilité régionale. La crise accélère une recomposition globale des dépendances énergétiques, poussant l’Asie à diversifier ses fournisseurs, l’Europe à accélérer sa transition, et offrant à la Russie et à la Chine l’occasion de s’imposer comme potentiels nouveaux garants de la sécurité énergétique mondiale.
Il n’y a aucune nouveauté à affirmer que les matières premières (pétrole et gaz), depuis leur découverte au Moyen-Orient, y constituent la matrice de nombreux conflits. Les guerres qui se sont succédé sur la période contemporaine sont du reste indissociables de la centralité des hydrocarbures issus de cet espace pour l’économie locale et internationale.
Cette primauté a produit au moins trois effets qui éclairent la séquence ouverte le 28 février 2026 par les opérations « Fureur épique » et « Lion rugissant » lancées respectivement par les États-Unis et Israël contre l’Iran.
Convoitise, fragilité et militarisation
Le premier de ces effets est la convoitise qui entoure le contrôle des réserves, des infrastructures et des routes maritimes liées aux hydrocarbures. De longue date, en effet, ceux-ci ont attiré et articulé les ambitions d’un grand nombre d’acteurs régionaux et mondiaux. Ils sont un canal privilégié de puissance. Rappelons à ce titre que ces matières premières sont géographiquement concentrées (Arabie saoudite, Irak, Iran, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït) et que les frontières issues des anciens mandats européens ont été tracées en fonction des gisements locaux.
Le deuxième effet est une fragilité créée par la dépendance globale à ces ressources, qui explique pourquoi chaque incident retentit de manière quasi immédiate et systémique.
Le troisième est la militarisation continue des lignes de faille dans ce Moyen-Orient dont les richesses naturelles sont parfois associées à une malédiction.
Ces trois effets ont été amplifiés à mesure que la transition énergétique s’est éloignée dans ces États rentiers, malgré une indéniable volonté de diversifier leurs économies, et que se sont aiguisés les appétits. Depuis quelques années, cette guerre pour les hydrocarbures est ainsi plus explicite et les derniers développements géopolitiques sanctionnent un tournant. Pipelines et terminaux d’exportation, à l’instar de l’île iranienne de Kharg visée par l’armée américaine, ne sont plus uniquement des points névralgiques sur la carte, mais des cibles directes et donc pleinement intégrées à la logique guerrière.
On comprend mieux, dès lors, les investissements de défense massifs réalisés par les pétromonarchies arabes, les hydrocarbures transformant l’escalade militaire en une confrontation géostratégique globale.
Régime énergétique de conflictualité
La guerre de 2026 dessine-t-elle les contours d’une nouvelle donne ? Peut-on évoquer un régime de conflictualité distinct des précédents ? Il faut comprendre que le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran n’est pas une répétition des crises antérieures, mais l’entrée dans une ère où la transition inachevée vers d’autres sources d’énergie accroît, non sans paradoxe, la valeur des hydrocarbures au Moyen-Orient. Les attaques contre les infrastructures du Golfe ont provoqué une flambée des prix et une perturbation de l’offre mondiale, confirmant une intensification sans précédent des liens entre matières premières et guerres.
Dans ce contexte d’interdépendance conflictuelle, les États de la région utilisent l’instabilité comme un moyen de négocier, tandis que les acteurs étrangers perdent visiblement leur capacité de stabilisation.
La nouveauté réside aussi dans la synchronisation de deux dynamiques. D’une part, la « multipolarisation » de la géopolitique régionale signifie que les États-Unis ne sont plus en mesure de garantir seuls la stabilité du Moyen-Orient, après avoir eux-mêmes grandement contribué à déstabiliser cette zone. De l’autre, l’hybridation des conflits sur le terrain, qui passe notamment par une manipulation des flux d’hydrocarbures, fait de ces derniers non plus seulement un enjeu mais un canal premier de conflictualité.
Un instrument de politique étrangère
Doit-on voir dans la fermeture partielle du détroit d’Ormuz par l’Iran un outil politique qui crée un précédent risqué dans la manière dont d’autres États du Moyen-Orient seraient tentés de normaliser le recours à ce type de tactique dans la conduite des conflits ?
Tout un chacun a pu observer comment un Iran affaibli par les sanctions et les frappes israélo-américaines a fait de ce détroit un lieu de dissuasion qui ne repose plus sur une simple mise en garde mais sur une capacité de nuisance effective. Depuis 2019, Téhéran menaçait de procéder à cette fermeture pour s’arroger un levier de négociation avec Washington sur le dossier nucléaire, rétablir une légitimité interne écornée et éprouver la cohésion des Occidentaux. Cela se traduit pour l’heure par une navigation restreinte et escortée par les forces iraniennes.
Il s’agit de surcroît pour un régime aux abois d’anticiper l’avenir et de monnayer sa place dans le nouvel ordre régional à venir. Il est difficile, de ce point de vue, de prédire de quoi seront faits les lendemains de la guerre, mais il faut reconnaître que cette approche a permis à l’Iran de mettre à mal les intérêts des nations dépendantes des hydrocarbures moyen-orientaux, plus particulièrement golfiotes.
Il est à craindre également que la situation ait des répercussions comparables dans d’autres couloirs maritimes vitaux, à l’instar de Bab el-Mandeb ou du canal de Suez. Une telle évolution pourrait figer les logiques de conflit dans un cycle auto-entretenu, tout en obligeant les puissances extérieures à maintenir une présence militaire contre leur gré.
Reconfiguration clé des dépendances
La guerre de 2026 produit un autre effet, accélérateur d’autres tendances. Elle précipite tout d’abord une diversification des sources d’approvisionnement pour les pays asiatiques, qui subissent des ruptures de chaînes de production et des hausses de coûts, et se tournent par conséquent vers d’autres fournisseurs.
L’Europe, de son côté, réalise son retard dans la substitution aux ressources fossiles ainsi que sa dépendance historique envers le Moyen-Orient, ce qui l’incite à se tourner toujours plus vers les énergies renouvelables venues de Chine, toutefois elles-mêmes exposées à ces tensions.
La Russie, enfin, profite de l’augmentation des prix pour recouvrer ses marges de manœuvre. Autrement dit, la recomposition des dépendances énergétiques est à la fois rapide et globale.
La crise marque incontestablement une fragmentation du marché en divers blocs politico-énergétiques, au point que le Moyen-Orient pourrait ne pas rester un point géopolitique central. Elle procure à Pékin et à Moscou l’opportunité d’amoindrir l’emprise américaine, de même que des moyens de s’ingérer dans la gouvernance des grandes routes énergétiques en se présentant comme les potentiels nouveaux garants de la sécurité des États du Golfe.
Est-ce au fond le début d’une « démondialisation énergétique » au travers de laquelle les hydrocarbures cesseront d’alimenter un marché international et fluide pour devenir le pilier de pôles concurrents ?
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.