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26.08.2026 à 15:28

Cancer : quand des cellules résistent à leur mort programmée et favorisent le développement des tumeurs

Abdel Aouacheria, Biologiste, chargé de recherches au CNRS, spécialiste de la vie et de la mort des cellules, Université de Montpellier
Les cancers se développent quand la mort programmée des cellules, ou apoptose, se dérègle. C’est ce que décrit Abdel Aouacheria (Université de Montpellier) dans un ouvrage consacré à ce processus clé.
Texte intégral (1616 mots)

La mort programmée, ou apoptose, est un processus clé du bon fonctionnement des cellules. De manière paradoxale, c’est quand ce processus se dérègle, quand certaines cellules se caractérisent par une « non mort », que les cancers peuvent se développer et mettre en jeu le pronostic vital.

Abdel Aouacheria (Université de Montpellier) décrypte ces processus tumoraux dans un chapitre de la Mort, architecte du vivant, aux éditions Belin. Il raconte aussi les stratégies thérapeutiques à l’œuvre pour empêcher ces cellules de devenir « immortelles ».


Si la mort cellulaire programmée est indispensable au bon fonctionnement du vivant, elle peut aussi devenir son ennemie. Trop peu de mort, et les cellules s’accumulent anarchiquement : c’est le cancer. Trop de mort, et les tissus s’atrophient, comme dans les maladies dégénératives.

Une mort cellulaire aberrante peut perturber le développement embryonnaire, fragiliser l’immunité, altérer la fertilité ou nuire aux fonctions cognitives. Les cellules ne meurent plus pour laisser place au neuf ; elles s’éteignent massivement ou, à l’inverse, persistent effrontément quand elles devraient disparaître, compromettant ainsi les fonctions essentielles des tissus et des organes.

Le même processus, qui dans un cadre physiologique vise à promouvoir l’intégration et l’harmonie, peut, dans un autre contexte, revêtir un tout autre visage, mortifère, et conduire à des pathologies graves, voire provoquer la mort de l’organisme tout entier.

Cancer : quand la mort cellulaire est en panne

Selon les données du CépiDe (le Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès) de l’Inserm, les cancers constituent la première cause de mortalité en France, représentant environ un quart des décès en 2023.

Parmi les plus meurtriers figurent les cancers du poumon, du côlonrectum, de la prostate et du pancréas.

Mais quel rôle joue exactement la mort cellulaire dans cette hécatombe biologique ? Quels sont les liens entre cancers et mort cellulaire ?

La cancérisation est une dérive cellulaire progressive, multifactorielle, marquée par une succession d’étapes. D’abord, l’initiation, où une mutation génétique irréversible altère un gène clé (un oncogène ou un gène suppresseur de tumeur), souvent sous l’effet d’un agent mutagène, comme certaines substances chimiques ou des radiations.

Puis vient la promotion, phase au cours de laquelle les cellules mutées prolifèrent de manière excessive sous l’influence de signaux environnementaux ou hormonaux, favorisant l’accumulation de clones déviants.

Enfin, la progression correspond à l’accumulation d’anomalies additionnelles qui dotent les cellules transformées de nouveaux pouvoirs, tels qu’envahir les tissus, échapper à l’immunité et coloniser d’autres organes après avoir formé des métastases.

Des cellules incapables de mourir quand il le faudrait

Dans une synthèse remarquable publiée en 2000, puis mise à jour dix ans plus tard, deux médecins californiens, Douglas Hanahan et Robert Weinberg, ont formalisé les caractéristiques fondamentales des cellules cancéreuses. Parmi les « signes distinctifs du cancer », on trouve sans surprise la résistance à la mort cellulaire programmée.

Le constat que font ces auteurs est sans appel :

« La capacité des populations de cellules tumorales à se multiplier est déterminée non seulement par le taux de prolifération cellulaire, mais aussi par le taux d’attrition des cellules. La mort cellulaire programmée –­l’apoptose – représente une source majeure de cette attrition. Les preuves s’accumulent, principalement à partir d’études sur des modèles de souris et des cellules cultivées, ainsi qu’à partir d’analyses descriptives de biopsies à différentes étapes de la carcinogenèse humaine, que la résistance acquise à l’apoptose est une caractéristique de la plupart des types de cancers, voire de tous les types de cancers. »

À l’échelle cellulaire, la résistance à la mort favorise la survie de cellules présentant des altérations génétiques majeures, promouvant ainsi l’instabilité génomique, qui est un moteur clé de la carcinogenèse. Ce défaut d’élimination alimente une spirale de mutations, favorise la sélection de clones de plus en plus agressifs et booste le potentiel invasif de la tumeur. Ce n’est donc pas seulement la multiplication anarchique des cellules qui caractérise le cancer, mais aussi leur incapacité à mourir quand il le faudrait.

La tumeur résiste aux signaux de mort et façonne son environnement

La résistance à l’apoptose est par ailleurs étroitement liée à la plasticité cellulaire. De nombreuses cellules cancéreuses subissent une transformation (la transition épithélio-mésenchymateuse, ou EMT), qui les rend plus mobiles et invasives, mais aussi moins sensibles aux signaux de mort. Ces cellules acquièrent notamment une tolérance au stress oxydatif, ce qui leur permet de survivre dans des environnements tissulaires hostiles.

Simultanément, la tumeur façonne son microenvironnement. Elle stimule l’angiogenèse, c’est-à‑dire la formation de nouveaux vaisseaux sanguins, pour s’assurer un apport constant en oxygène et en nutriments. Elle sécrète également des cytokines inflammatoires qui contribuent à créer un milieu favorable à sa propre croissance. La résistance à la mort cellulaire s’inscrit dans toute une dynamique d’adaptations cellulaires, métaboliques et immunologiques.

Des métastases favorisées aussi par l’arrêt de la mort cellulaire

Ce blocage de l’apoptose (cette mort cellulaire qui sculpte nos tissus, ndlr) joue aussi un rôle central dans la dissémination métastatique. Pour quitter leur site d’origine et coloniser d’autres organes, les cellules tumorales doivent résister aux forces mécaniques des tissus qu’elles traversent, mais aussi échapper aux défenses immunitaires. Or, elles y parviennent en partie en détournant l’action des lymphocytes T cytotoxiques, ces cellules du système immunitaire chargées de traquer et de détruire les cellules anormales.

Pour ce faire, les tumeurs surexpriment des molécules inhibitrices telles que PD-L1 (programmed deathligand 1), qui se lie au récepteur PD-1 (programmed death-1) présent à la surface des lymphocytes T, les désactivant et court-circuitant ainsi la réponse immunitaire.

Traiter les cancers en réactivant l’apoptose

Ce mécanisme d’évasion a ouvert la voie à des thérapies innovantes, utilisant des inhibiteurs de points de contrôle immunitaire (comme les anticorps anti-PD-1), qui permettent de restaurer la capacité des lymphocytes à reconnaître et détruire les cellules tumorales. Ces traitements ont révolutionné le pronostic de certains cancers jusqu’alors très résistants, en redonnant au système immunitaire les moyens de faire son travail.

De façon générale, la plupart des traitements anticancéreux visent à réactiver les voies de mort cellulaire dans les tumeurs, qu’il s’agisse de chimiothérapies, de radiothérapies ou de thérapies ciblées. Mais là encore, la plasticité des cellules cancéreuses complique la tâche. Lorsque les mécanismes d’autodestruction sont gravement altérés, les traitements deviennent inefficaces.

Des voies de survie comme PIK/AKT (une voie de signalisation qui joue un rôle dans la croissance, la prolifération et la survie cellulaire, ndlr) ou NF-KB (une famille de protéines impliquées dans la réponse immunitaire, ndlr), souvent hyperactivées dans les cancers, permettent aux cellules tumorales de contourner les effets cytotoxiques des thérapies. Cet exemple illustre la manière dont les cellules tumorales manipulent activement les voies de la mort cellulaire pour assurer leur propre survie.

Les cellules cancéreuses, des entités « quasi immortelles »

Le cancer, en plus d’échapper aux signaux létaux, subvertit également les voies de survie, car la résistance à la mort cellulaire confère un avantage sélectif aux cellules tumorales. Cette résistance fait des cellules cancéreuses des entités « quasi immortelles », capables de se multiplier sans frein en échappant aux mécanismes normaux de contrôle, de remodeler leur environnement et de survivre loin de leur territoire d’origine.

C’est cette aptitude à persister envers et contre tout qui fait du cancer non seulement une maladie de la prolifération, mais aussi une maladie de la « non-mort » cellulaire qui, paradoxalement, peut finir par provoquer la mort de l’organisme. Au fond, tout cancer est voué à scier la branche sur laquelle il se trouve…

The Conversation

Abdel Aouacheria est membre fondateur de la Chaire Reliance en complexité (de la Fondation de l’Université de Montpellier) et de la Chaire Unesco Complexité, consacrées à la pensée complexe d’Edgar Morin. Il bénéficie d’un financement de l’ANR (projet MitoDanger ANR-24-CE34-1332).

26.08.2026 à 15:28

Les entreprises qui veulent revenir sur le télétravail jouent-elles contre leur camp ?

Caroline Diard, Professeur associé - Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education
Nicolas Dufour, Professeur affilié, PSB Paris School of Business
La fin du télétravail a été annoncée. Dans les faits, le télétravail est de plus en plus associé à une forme de rétribution. Cela oblige les entreprises à revoir la façon dont elles l’envisagent.
Texte intégral (1842 mots)

L’ESSENTIEL

  • Ubisoft, Deloitte et d’autres ont annoncé ces derniers mois vouloir revenir sur le télétravail tel qu’il était pratiqué jusque-là. Simultanément, il est mobilisé comme solution en cas de fortes chaleurs ou de menaces sur la sécurité.

  • Côté salariés, un retour en arrière produirait une vague de mécontentements, pouvant aller jusqu’à la démission.

  • Il est urgent de revoir la façon dont le télétravail est envisagé par les employeurs. Ce n’est plus seulement une modalité pour continuer à produire en période difficile, mais un vrai outil d’attractivité et de stratégie RH.


L’année 2025 a été marquée par un tournant dans l’histoire du télétravail : l’annonce du « retour au bureau ». Cette annonce a été vite oubliée avec les épisodes de canicule, d’intempéries ou d’insécurité où le télétravail apparaît comme un moyen de protéger les salariés. Ainsi, pendant la canicule, dès le mois de juin, les autorités, ont appelé les Franciliens à privilégier le télétravail lorsque cela est possible et à éviter les déplacements non indispensables.

Le télétravail apparaît comme une solution pour protéger certains salariés en cas de fortes chaleurs, voire d’insécurité


À lire aussi : À l’ère des canicules, l’avenir du télétravail passe-t-il par des espaces de coworking pour échapper aux passoires thermiques ?


Retour au bureau, travelling arrière

Aux États-Unis, Deloitte a conditionné les bonus à la présence au bureau tandis qu’Amazon a échoué à imposer un retour en présentiel faute de locaux suffisants.

En France, c’est dès octobre 2024 que les salariés d’Ubisoft ouvrent la marche et mènent une grève historique contre la réduction du télétravail, révélant les crispations autour de cette modalité d’organisation du travail. À la Société générale, une contestation similaire a éclaté en juillet 2025. Le battage médiatique est alors immense.

En 2026, c’est au tour d’Airbus de faire le buzz avec la volonté de la direction d’imposer quatre jours sur site.

Le télétravail, un facteur d’attractivité de l’employeur

Derrière ce qui est présenté comme un retour en arrière et a été très médiatisé se cachent vraisemblablement un débat idéologique et des intérêts divergents, des difficultés managériales ou des velléités de contrôle. Mais, au-delà de ce bruit médiatique, que disent les chiffres officiels ?

En 2025, seulement 10 % des entreprises ont réduit les jours autorisés en télétravail, selon une étude menée par l’Association pour l’emploi des cadres (Apec). Cette enquête montre que les entreprises dressent un bilan positif du télétravail. Ainsi, 74 % des cadres indiquent qu’ils seraient mécontents en cas de réduction du nombre de jours de télétravail. La proportion monte à 80 % dans l’hypothèse d’une suppression. Près de la moitié d’entre eux envisageraient même de changer d’entreprise ! Une tendance confirmée par l’Observatoire UGICT-CGT dans une étude de 2025 avec un répondant sur deux prêt à démissionner en cas de suppression du télétravail !

Ces chiffres ne vont donc pas dans le sens des annonces de « retour au bureau » généralisé. Il paraît très paradoxal de réduire le télétravail, alors même que cela pourrait produire des démissions, un déficit d’attractivité et une baisse de motivation.

Tous ces paradoxes nous ont conduits à un questionnement : le télétravail est-il devenu un mode d’organisation incontournable et un outil de rétribution pour les salariés ?

Le télétravail, une forme de rétribution ?

C’est sur le constat de ce paradoxe que nous avons envisagé de rencontrer à travers trois entretiens qualitatifs semi-directifs des acteurs qui ont vécu l’évolution du télétravail dans leurs organisations respectives. Ces regards croisés ont permis d’échanger sur quatre thèmes dont la rétribution. Nous avons ainsi échangé avec Frédéricke Sauvageot, directrice QVCT du domaine immobilier chez Orange, avec un associé fondateur d’une société de conseil en cybersécurité dont les salariés sont en télétravail total et avec un responsable de coordination de projets RH dans une entreprise de transport. Les résultats de ces travaux sont à paraître dans la revue RAILS – Review of Advances in Industry, Logistics & Supply Chains.

Des chercheurs avaient déjà révélé que le télétravail est désormais considéré comme une forme de rétribution, au même titre que les avantages en nature ou financiers. Or, la rétribution désigne classiquement l’ensemble des contreparties du travail (rémunérations en nature ou en espèces). Il s’agit des rémunérations matérielles (qui ajoutent les rémunérations en nature aux rémunérations financières) et les gratifications symboliques ou morales.

À la recherche d’un équilibre contribution-rétribution

C’est Adams (1963 qui a mis en avant la théorie de l’équité : les salariés évaluent en permanence l’adéquation entre leurs efforts, leurs récompenses, et celles de leurs pairs. La motivation dépend d’un équilibre perçu entre la contribution et la rétribution.

Avec les nombreuses annonces de retour en arrière, plusieurs défis majeurs se dessinent alors dans les débats : les enjeux de flexibilité (réduction des temps de transports, conciliation des temps de vie), fidélisation et renforcement de l’attractivité et rétribution perçue sont sous-estimés. Les grèves et résistances ont montré que la transition vers l’hybridation (mix présentiel-distanciel) est difficile pour certains dirigeants qui craignent une baisse de productivité ou une fragmentation des équipes, ce que les études récentes réfutent.


À lire aussi : Et si on apprenait à télétravailler plutôt que d’y renoncer


Un élément du « package » global, source d’attractivité

Notre analyse révèle que le télétravail peut agir comme une forme de rétribution, intégrée au package global proposé aux salariés. Comme innovation organisationnelle, il s’accompagne d’une flexibilité renforcée, tout en soulevant des questions sur son intégration dans les politiques de rémunération.

Contrairement aux clichés médiatiques évoquant un éventuel retour au bureau – phénomène limité à certaines grandes entreprises technologiques, notamment américaines –, notre analyse, en phase avec les travaux académiques de référence, confirme que le télétravail est devenu une pratique irréversible.

Nécessaires mesures d’accompagnement

L’intégration du télétravail comme un élément comptant dans la rétribution invite les entreprises à aller au-delà et à revoir certaines de leurs pratiques. Parmi les mesures qui contribueront à ce que le télétravail soit intégré par les salariés comme un élément de rétribution, figurent :

  • la communication sur l’accès au télétravail dès l’offre d’emploi ;

  • l’intégration du télétravail comme un avantage en nature, avec des aides complémentaires (équipement ergonomique, abonnements coworking) ;

France 3 Pays de Loire, 2025.
  • l’analyse des pratiques des concurrents pour rester compétitif sur le marché du travail ;

  • la proposition d’alternatives et d’aménagements spécifiques pour les postes où le télétravail n’est pas possible et pour les métiers incompatibles avec le télétravail (semaine de 4 jours, horaires décalés) afin de préserver l’équité interne ;

  • la modularité des accords et des chartes afin de s’adapter aux besoins spécifiques sans remettre en cause l’équité globale.

L’autonomie et la liberté offertes par le télétravail s’opposent parfois aux logiques de contrôle traditionnelles. La volonté de certaines entreprises de réduire ou de supprimer le télétravail a conduit à des levées de boucliers inattendues, révélant l’attachement à cette modalité d’organisation, qui peut devenir un outil d’attractivité, de fidélisation et de rétribution. Ainsi, Airbus a pris très récemment la mesure de ces attentes fortes des salariés. Après l’annonce de la réduction du télétravail et face à la protestation des salariés, l’avionneur a fait marche arrière.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

26.08.2026 à 15:27

Canicules et pollution : quelle évolution entre 2003 et 2026 ?

Bertrand Bessagnet, Director of Research, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Arineh Cholakian, Modelisation atmosphérique, chimie de l'atmosphère, Sorbonne Université
Guillaume Siour, Ingénieur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Laurent Menut, Chercheur CNRS en physique de l'atmosphère, Sorbonne Université
Romain Pennel, Ingénieur de recherche en calcul scientifique, École polytechnique
Sylvain Mailler, Chercheur en modélisation de la qualité de l'air, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)
L’instauration, ces dernières années, de politiques de lutte contre la pollution atmosphérique a permis d’éviter le pire lors des vagues de chaleur extrême en Europe au cours de l’été 2026.
Texte intégral (2502 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les vagues de fortes chaleurs sont propices à la formation des pics de pollution à l’ozone.

  • Lors de la canicule d’août 2003, les niveaux atteints avaient été spectaculaires.

  • L’instauration, depuis plus de vingt ans, de politiques de lutte contre la pollution atmosphérique a permis d’éviter le pire lors des vagues de chaleur européennes du printemps et de l’été 2026.


La canicule de juin 2026 a frappé l’Europe avec une intensité remarquable. Températures dépassant les 35 à 40 °C le jour, restant élevées la nuit, ciel dégagé, atmosphère stagnante, tous les ingrédients étaient réunis pour produire un épisode majeur de pollution à l’ozone aux conséquences néfastes pour la santé humaine et celle des écosystèmes.

Pourtant, contrairement à la canicule historique d’août 2003, cette pollution à l’ozone n’a pas atteint les niveaux extrêmes du passé. Ce constat n’est pas dû au hasard : il est le résultat direct de vingt années de politiques de réduction des émissions de polluants atmosphériques, qui ont profondément transformé la chimie de l’atmosphère européenne.

Le « mauvais ozone »

Pour comprendre cette évolution, il faut revenir sur ce qu’est la pollution à l’ozone. L’ozone dont il est question ici est troposphérique. Il est parfois appelé « mauvais ozone » pour le distinguer de l’ozone stratosphérique, qui forme, de 15 kilomètres à 35 kilomètres d’altitude, la couche d’ozone qui nous protège des ultraviolets (UV) du soleil.

Le mauvais ozone, lui, apparaît dans la basse atmosphère que nous respirons. Il se forme lors de forts ensoleillements à partir de composés dits « précurseurs d’ozone » : les oxydes d’azote issus du trafic routier, de la combustion industrielle ou des feux, et les composés organiques volatils émis notamment par les véhicules et les solvants. C’est pour cela qu’il est particulièrement scruté lors des canicules.


À lire aussi : Les paradoxes de l’ozone, à la fois protecteur, polluant et gaz à effet de serre


En Europe et particulièrement en France, la pollution à l’ozone est étudiée notamment avec le modèle CHIMERE, qui permet la réalisation de simulations et de prévisions. C’est lui qui nous a permis de comprendre l’ampleur de l’évolution entre 2003 et 2026.

Août 2003 : l’épisode fondateur qui a révélé la vulnérabilité de l’Europe

Pour saisir le chemin parcouru, il faut commencer par mieux comprendre le point de départ : la canicule d’août 2003 reste l’un des événements atmosphériques les plus marquants en Europe. Les conditions météorologiques étaient également exceptionnellement favorables à la formation d’ozone.

À cette époque, les émissions de dioxyde d’azote et de composés organiques volatils (COV) à l’origine du mauvais ozone étaient très élevées, en particulier celles issues du transport, de l’industrie et des solvants. Le résultat fut spectaculaire : des concentrations d’ozone dépassant 180 microgrammes par mètre cube (µg/m3) sur de vastes régions, et même 240 µg/m3 dans certaines zones françaises, comme le rappelle l’étude réalisée par le climatologue Robert Vautard et ses collaborateurs.

Ces seuils européens de 180 µg/m3 (information) et 240 µg/m3 (alerte) pour l’ozone ont été définis dans la directive européenne « qualité de l’air » 2024/2881, à partir d’analyses toxicologiques et épidémiologiques montrant qu’une exposition de courte durée au‑delà de ces niveaux entraîne des effets respiratoires mesurables, d’abord pour les groupes sensibles puis pour l’ensemble de la population.

Cet épisode a ainsi servi de déclencheur politique. Il a mis en lumière la nécessité de réduire les émissions de précurseurs de l’ozone, et a contribué à l’adoption de normes plus strictes au niveau européen.

2003–2026 : vingt ans de transformation silencieuse

Depuis 2003, l’Europe a engagé une réduction massive des émissions de précurseurs d’ozone. Les émissions de dioxyde d’azote (NOx) ont chuté de plus de 50 %, celles des composés organiques volatils (COV) ont également fortement diminué. Les sources les plus polluantes ont été régulées avec notamment le renforcement des normes, passant d’Euro IV à Euro VI pour les véhicules, l’utilisation moindre du charbon dans la production électrique, la mise en place de zones à faibles émissions (ZFE) dans les grands centres urbains et la mise en place de nombreuses réglementations dans l’industrie.

Ces mesures ont profondément modifié la chimie de l’atmosphère. Même si les canicules sont désormais plus fréquentes et plus intenses en raison du changement climatique, elles ne produisent plus lors des pics les mêmes niveaux d’ozone qu’au début des années 2000.

Rejouer la canicule de juin 2026 dans un « monde parallèle »

Pour prendre la mesure de ces évolutions vertueuses, les travaux de modélisation numériques sont utiles. On peut modifier virtuellement la météorologie ou les émissions, mais également un autre paramètre important : les conditions aux frontières du territoire, ou « conditions limites », que l’on étudie.

Une condition limite dans un modèle de qualité de l’air à domaine limité, c’est simplement l’air qui arrive depuis l’extérieur du domaine et que le modèle doit connaître pour pouvoir calculer correctement ce qui se passe à l’intérieur. Ici, afin de mesurer l’impact réel des politiques européennes de réduction des émissions, le modèle CHIMERE a été utilisé pour simuler la canicule de juin 2026 dans trois configurations utilisant les mêmes conditions météorologiques que celles de juin 2026 :

  1. la situation réelle, avec les émissions (dans les faits, les plus récentes publiées) et les conditions aux frontières européennes réelles de juin 2026 ;

  2. la simulation avec les émissions de juin 2003 et les conditions aux frontières européennes typique de juin 2003 ;

  3. la simulation avec les émissions de juin 2003 et les conditions aux frontières européennes réelles de juin 2026.

Cette approche permet de répondre à une question simple mais essentielle : que se serait-il passé si l’Europe n’avait pas réduit ses émissions d’origine humaine depuis 2003 ?

Des bénéfices évidents

Les résultats sont sans appel : l’ozone aurait été bien plus élevé en juin 2026 sans les politiques sur l’air.

La carte montre simplement que si l’Europe avait encore connu les émissions de pollution de 2003 et les conditions aux frontières typiques de cette année-là, l’ozone aurait été beaucoup plus élevé dans la plupart des régions. On parle de différences de l’ordre de plusieurs dizaines d’unités, donc clairement visibles particulièrement en France.

Seules quelques zones montrent des différences contrastées minimes : dans des zones très polluées comme, par exemple, au large des Pays-Bas. La complexité de la chimie de l’ozone y apparaît clairement : certains gaz des émissions détruisent normalement l’ozone ; quand on réduit ces émissions, on retire aussi ce « nettoyage », donc l’ozone peut légèrement monter. C’est un petit effet souvent local, normal en chimie atmosphérique, même si l’ozone baisse globalement partout ailleurs.

Visualisation des différentes simulations. Fourni par l'auteur

Les séries temporelles moyennées des maximums journaliers d’ozone aux stations rurales en France montrent également que les configurations 2 et 3 dépassent systématiquement les observations réelles et la simulation de référence 1.

Les différences atteignent de 20 à 30 µg/m3 pendant les jours les plus chauds, ce qui est considérable, mais cette moyenne lisse les contrastes : elle cache, en réalité, des écarts locaux bien plus forts, que l’on ne découvre qu’en regardant les données station par station. Certaines stations de mesures sont ainsi davantage influencées par les émissions polluantes issues de zones industrielles ou fortement urbanisées.

Fourni par l'auteur

Les émissions intra-européennes sont le facteur dominant de ces différences notamment au plus fort de l’épisode. Les conditions aux frontières du domaine, c’est-à-dire la pollution importée, jouent un rôle secondaire comme le montre le faible écart entre les courbes rouge (2) et bleu (3). La hausse des concentrations est donc principalement due à la réduction des émissions européennes.

Le diagnostic est solide parce que le modèle reproduit très bien la situation réelle (1) : la courbe simulée et la courbe des « observations » sont presque superposées. Autrement dit, si le modèle arrive déjà à reproduire fidèlement ce qui s’est réellement passé, on peut avoir confiance dans ce qu’il dit lorsqu’on change les données d’entrée.

Un bénéfice sanitaire majeur

Cette progression peut nous réjouir, car l’ozone est un oxydant puissant. Il provoque des irritations des voies respiratoires, une aggravation de l’asthme, une augmentation des hospitalisations. En juin 2026, la baisse des émissions a réduit l’exposition de millions de personnes, en particulier dans les régions les plus touchées par la chaleur.

L’ozone peut également abîmer les feuilles des végétaux et ralentir la croissance des plantes, ce qui fragilise les écosystèmes naturels. Dans les cultures agricoles, il réduit également le rendement de manière notable, car les plantes exposées produisent moins de biomasse et donc moins de grains ou de fruits.

Le message est clair, les politiques « air » fonctionnent. La canicule de juin 2026 aurait pu être un « retour à août 2003 », mais, heureusement, ne l’a pas été. Dans un climat où les canicules deviennent plus fréquentes, ces politiques sont un rempart essentiel.

Néanmoins, gardons en tête que, à l’échelle mondiale, les concentrations de mauvais ozone ont en moyenne tendance à augmenter, notamment sous l’effet du réchauffement climatique, qui favorise sa formation si l’on reste à émissions constantes. Autrement dit, ces progrès ne doivent pas conduire à baisser la garde : il faut continuer à réduire les émissions au niveau global pour éviter que le réchauffement climatique en cours ne reprenne le dessus.


Remerciements : ce travail a bénéficié d’un accès aux ressources de calcul haute performance (HPC) du Très Grand Centre de calcul (TGCC) du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), gérées par GENCI (A0190116867).

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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