LePartisan - 11369 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 50 dernières parutions

20.07.2026 à 17:18

Plus d’un adulte sur cinq est touché par le handicap dans sa famille

Roméo Fontaine, Chargé de recherches, Ined (Institut national d'études démographiques)
Les inégalités sociales de santé sont très marquées dans les situations de handicap et le fait d’être parent d’un enfant handicapé a de fortes répercussions sur l’emploi.
Texte intégral (2520 mots)

L’essentiel

  • Vingt ans après sa première enquête « Familles et Employeurs », l’Institut national d’études démographiques (Ined) s’est de nouveau penché sur les liens entre vie familiale et vie professionnelle.
  • Les résultats de cette nouvelle édition, publiée en juin 2026, permettent pour la première fois d’estimer combien de personnes sont confrontées au handicap dans leur famille.
  • L’enquête montre que les inégalités sociales de santé sont particulièrement marquées dans l’expérience du handicap et que le fait d’être parent d’un enfant handicapé a de fortes répercussions sur les parcours professionnels.

Le handicap concerne bien plus de personnes qu’on ne l’imagine. Les premiers résultats de l’enquête Familles et Employeurs (FamEmp), réalisée par l’Ined en 2024 auprès de plus de 41 000 personnes âgées de 20 à 65 ans, montrent que plus d’un adulte sur cinq est concerné par un handicap sévère, le sien ou celui d’un parent, d’un conjoint ou d’un enfant.

En observant le handicap à l’échelle des familles, l’enquête révèle des réalités souvent peu visibles : de fortes inégalités sociales face au handicap d’un parent, des formes d’aidance très différentes selon les liens familiaux et la vulnérabilité particulière des parents d’enfants en situation de handicap.

Une mesure inédite du handicap dans les familles

En France, le handicap est défini, selon la loi du 11 février 2025, comme : « Toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou de plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant ».

Cette définition, large et inclusive, rend néanmoins difficile le dénombrement des personnes concernées, tant les situations qu’elle recouvre sont diverses. Elle ne fixe aucun critère d’âge et s’applique donc aussi bien aux enfants qu’aux adultes, englobant aussi les situations de perte d’autonomie liées au vieillissement.

L’enquête Familles et Employeurs apporte à cet égard un éclairage inédit. En recueillant des informations sur les enquêtés mais aussi sur leurs parents, leur conjoint et leurs enfants, elle permet, pour la première fois, d’estimer combien de personnes sont confrontées au handicap à l’échelle de leur famille.

L’enquête retient l’indicateur global de restriction d’activité, désormais intégré au questionnaire de l’enquête annuelle du recensement de la population. Sont considérées comme étant en situation de handicap sévère les personnes présentant de manière durable de fortes limitations dans les activités quotidiennes à cause d’un problème de santé.

Ainsi défini, le handicap sévère concerne 22 % des personnes âgées de 20 à 65 ans : 4 % sont elles-mêmes concernées, 16 % le sont à travers un parent, un conjoint ou un enfant et 2 % cumulent ces deux situations. Cette proportion augmente avec l’âge : elle passe de 13 % chez les 20-29 ans à 28 % chez les 50-65 ans.

Le handicap d’un parent : une réalité socialement marquée

Parmi les différentes situations de handicap touchant les familles, celle d’un parent est de loin la plus fréquente. Parmi les personnes de 20 à 65 ans, 15 % déclarent avoir un père ou une mère présentant de fortes limitations dans les activités de la vie quotidienne.

Le rôle essentiel de l’aide filiale dans le soutien à l’autonomie des parents est aujourd’hui bien établi. Pourtant, cette aide reste principalement pensée à travers les situations vécues par les adultes proches de la retraite, dont les parents sont les plus âgés.

Certes, avec des parents plus exposés du fait de leur âge aux restrictions d’activité, les 50-59 ans sont plus souvent concernés : 18 % ont un parent avec de fortes limitations. Mais l’enquête révèle que les jeunes adultes sont loin d’être épargnés : 11 % chez les 20-29 ans, 15 % chez les 30-39 ans et 17 % chez les 40-49 ans.

Surtout, les inégalités sociales sont beaucoup plus marquées à ces âges. Ainsi, parmi les 20-29 ans, les personnes ayant grandi dans un milieu modeste sont trois fois plus nombreuses à avoir un parent présentant de fortes limitations que celles issues d’un milieu favorisé (22 % contre 7 %). Les inégalités sociales de santé se prolongent ainsi jusque dans l’expérience familiale du handicap.

Ce gradient social se réduit avec l’âge, mais s’observe également chez les 30-39 ans et les 40-49 ans pour disparaître après 50 ans. Non pas parce que les inégalités de santé s’effacent, mais parce qu’elles sont telles que les parents issus des milieux les plus modestes décèdent plus souvent de manière précoce. Parmi les personnes âgées de 60 à 65 ans ayant grandi dans une famille modeste, 34 % ont encore au moins un parent en vie, contre 47 % parmi celles issues d’un milieu favorisé.

Figure 1 – Proportion de personnes ayant au moins un parent vivant avec un handicap sévère, selon l’âge et le niveau de vie pendant l’enfance. Ined, enquête FamEmp (2024), Fourni par l'auteur

Un engagement quasi systématique dans le cas de jeunes enfants

Avoir un proche en situation de handicap ne signifie pas nécessairement devenir aidant. Et lorsqu’on le devient, l’intensité de l’engagement varie fortement selon le lien familial.

Quand le handicap concerne la mère ou le père, le plus souvent non cohabitant, près des deux tiers des personnes âgées de 20 à 65 ans se déclarent non-aidants. Lorsqu’elles apportent une aide, celle-ci est majoritairement hebdomadaire ou plus occasionnelle. La situation est très différente lorsque le handicap concerne le conjoint, généralement cohabitant, avec une implication beaucoup plus fréquente : 16 % des personnes déclarent l’aider tout le temps ou presque et 36 % au moins une fois par jour.

Mais c’est auprès des jeunes enfants que l’engagement est le plus fort. Lorsqu’un enfant de moins de 16 ans présente un handicap, plus de huit parents sur dix (83 %) déclarent l’aider quotidiennement ou presque en permanence. L’accompagnement devient alors une composante centrale de la vie familiale. Lorsque l’enfant a plus de 16 ans, et qu’il réside plus souvent dans un autre logement, l’implication parentale est moindre, mais reste toutefois fréquente.

Figure 2 – Fréquence de l’aide apportée à un parent, conjoint ou enfant en situation de handicap. Ined, enquête FamEmp (2024), Fourni par l'auteur

L’intensité de l’aide, particulièrement élevée lorsqu’elle concerne un enfant en situation de handicap, est associée à une moindre participation au marché du travail. Parmi les femmes qui apportent une aide continue à un proche en situation de handicap, le taux d’emploi est inférieur de 16 points de pourcentage à celui des femmes non aidantes. L’écart est comparable chez les hommes (14 points).

Cette association peut s’expliquer par deux mécanismes. D’une part, les contraintes liées à l’accompagnement peuvent conduire certains aidants à réduire ou interrompre leur activité professionnelle. D’autre part, exercer un emploi peut limiter le temps pouvant être consacré à l’aide.

Le débat sur le grand âge ne doit pas faire oublier les familles d’enfants handicapés

Selon l’enquête Familles et Employeurs, 2 % des parents ont un enfant avec un handicap sévère, 8 % si l’on considère également les handicaps modérés. Ces familles cumulent plus fréquemment des difficultés économiques et sociales : niveau de diplôme plus faible, monoparentalité plus fréquente, emploi à temps plein moins courant, difficultés financières plus nombreuses et moindre satisfaction à l’égard de leur vie.

Les conséquences sont particulièrement marquées sur les trajectoires professionnelles des mères. Lorsqu’un enfant présente un handicap sévère, 30 % quittent leur emploi dans l’année suivant sa naissance, contre 18 % lorsque l’enfant n’est pas concerné par un handicap.

Plus largement, près de quatre parents sur dix estiment que l’exercice d’une activité professionnelle est difficilement conciliable avec leur rôle d’aidant. Le handicap d’un enfant influence également les projets familiaux en réduisant les intentions d’avoir d’autres enfants.

Le vieillissement de la population et la grande fragilité des dispositifs d’aide formelle placent aujourd’hui les proches aidants de personnes âgées au cœur du débat public. Cette évolution est légitime : les besoins d’accompagnement progressent beaucoup plus vite que l’offre de services à domicile ou d’accueil en établissement pour personnes âgées.

Les résultats de l’enquête Familles et Employeurs montrent toutefois que cette focalisation ne doit pas conduire à invisibiliser d’autres situations d’aidance. Les parents d’enfants en situation de handicap apparaissent aujourd’hui comme les plus fortement exposés aux conséquences du handicap sur l’emploi, les conditions de vie et les parcours familiaux.

Il ne s’agit pas d’opposer les familles accompagnant un parent âgé à celles accompagnant un enfant ou un adulte en situation de handicap mais au contraire de construire une action publique englobant les situations d’aidance dans leur diversité. Les parcours de vie montrent que les frontières entre handicap et perte d’autonomie liée au vieillissement sont souvent plus poreuses que ne le laissent penser les dispositifs publics actuels.

À l’heure où les contraintes budgétaires renforcent la tentation de s’appuyer davantage sur les solidarités familiales, ces résultats invitent à mieux articuler les politiques du handicap, du grand âge et de soutien aux proches aidants. Sans cette approche plus transversale, le risque est de renforcer des inégalités sociales déjà très marquées entre les familles confrontées au handicap.

The Conversation

Roméo Fontaine a reçu des financements de l’État gérés par l’ANR : LifeObs (ANR-21-ESRE-0037) au titre de France 2030 ; WorkLiB (ANR-24-CE41-7235-01) ; KAPPA (ANR-22-PAVH-0004) au titre de France 2030.

20.07.2026 à 17:18

Dans la France des outre-mer, les marges des distributeurs sont-elles responsables de la vie chère ?

Florent Venayre, Professeur des universités en sciences économiques, Université de la Polynésie Française
Christian Montet, Professeur émérite de sciences économiques, Université de la Polynésie Française
Depuis des années, la grande distribution est régulièrement rendue responsable de la « vie chère » en outre-mer. Mais ses marges sont-elles vraiment excessives ?
Texte intégral (2888 mots)

Les habitants des outre-mer pâtissent de prix élevés pour acheter leurs produits, notamment ceux du quotidien. Une des causes identifiées dans le débat public : les marges des distributeurs. Mais sont-elles sont excessives par rapport à l’Hexagone ?


À chaque débat sur la vie chère dans la France des outre-mer, les distributeurs se retrouvent au banc des accusés. Le rapport publié par la commission d’enquête du Sénat en mai 2026 ne fait pas exception.

Il souligne le poids des marges dans le prix payé par les consommateurs et s’interroge sur le fonctionnement de la grande distribution dans les territoires ultramarins. Par exemple, la recommandation 4 souhaite « instaurer un affichage obligatoire des marges sur les produits non transformés, afin d’accroître la transparence sur les marges de la grande distribution sur les produits bruts ».

La raison ? Les écarts de prix avec l’Hexagone. En 2022, ils atteignent 36,7 % à La Réunion et 41,8 % en Guadeloupe pour les produits alimentaires.

Des études récentes, notamment de l’Institut d’émission des départements d’outre-mer, de la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique, ne confirment pas l’existence de marges excessives. Comment expliquer ce paradoxe ?

Travaillant sur les questions de concurrence, de régulation et de vie chère en outre-mer depuis plus de vingt ans, nous proposons ici des éléments d’explication.

Coût de la vie lié à l’insularité

Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer pourquoi les prix sont plus élevés dans les territoires ultramarins que dans l’Hexagone : manque de concurrence, fiscalité, coûts logistiques, éloignement géographique ou encore faiblesse de la production locale. Les études soulignent que ces différents facteurs ne contribuent pas de manière égale à la vie chère.

L’existence d’un modèle social « à la française » et des rémunérations majorées de la fonction publique se répercutent sur l’ensemble des prix. Ce constat peut être rapproché du théorème de Balassa-Samuelson ; il explique que les économies les moins productives présentent généralement des niveaux de salaires et de prix plus faibles que les économies plus productives.

Les outre-mer français constituent à cet égard un cas particulier : les niveaux de rémunération y restent largement ancrés à ceux observés en France, malgré une productivité plus faible. Le lien entre productivité, salaires et prix, qui constitue le mécanisme central du théorème de Balassa-Samuelson, y est donc beaucoup plus faible, ce qui contribue à maintenir un niveau de prix élevé.

Dans son rapport du 3 avril 2025, le Sénat avait souligné les nombreuses causes des prix élevés en outre-mer. » Sénat

Accumulation de coûts supplémentaires

Une étude réalisée en 2023 par l’économiste Olivier Sudrie pour la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique conclut que les taux de marges des grossistes-importateurs sont « identiques à ceux prévalant dans l’Hexagone » et de deux points supérieurs pour le commerce de détail ». L’essentiel des écarts de prix provient de l’accumulation de coûts supplémentaires, tout au long de la chaîne d’approvisionnement comme le transport international, les coûts portuaires ou la fiscalité indirecte dont l’octroi de mer, une taxe sur marchandises introduites dans les départements d’outre-mer, ou les droits de douane en Polynésie française.

En 2026, toujours pour la Martinique, l’Autorité de la concurrence et l’Institut d’émission des départements d’outre-mer sont parvenus à des conclusions similaires. À partir des comptes réels des principaux groupes de distribution, on observe des marges nettes très faibles, comprises entre -1,4 % et + 1,2 % selon les formats de magasins.

Le dernier rapport sénatorial souligne que l’insularité, l’éloignement des marchés d’approvisionnement et la faible production locale expliquent une part importante des écarts de prix observés avec l’Hexagone.

Ces travaux ne supposent pas que les marchés ultramarins soient exempts de problèmes de concurrence. Comme partout, les autorités doivent rester attentives aux ententes, abus de position dominante ou barrières à l’entrée. Mais les données disponibles ne permettent pas de considérer les marges de distribution comme le principal facteur explicatif de la vie chère.

La concentration et le manque de concurrence entre acteurs de la grande distribution sont souvent postulés, y compris en France métropolitaine, mais l’évolution de leurs parts de marché dans le temps atteste au contraire d’un dynamisme du marché (graphique extrait du rapport du Sénat du 19 mai 2026).

Les marges ne sont pas des profits

Les « marges » sont souvent perçues comme synonymes de profits. Plus elles sont élevées, plus les distributeurs seraient supposés s’enrichir aux dépens des consommateurs.

Cette assimilation est trompeuse, car la référence principalement utilisée dans le débat sur la vie chère reste la marge commerciale. Or, elle ne correspond pas au bénéfice de l’entreprise. Elle sert à financer les salaires, les loyers, les entrepôts, l’énergie, le transport, les pertes sur les produits périssables, les impôts et l’ensemble des coûts nécessaires à la distribution des marchandises.

Dans des économies insulaires éloignées des grands marchés mondiaux, ces coûts sont généralement plus élevés qu’en France hexagonale. Pour mesurer l’existence éventuelle d’un surprofit, ce sont donc les résultats nets des entreprises qu’il faut examiner, et non les seules marges commerciales.


À lire aussi : Vie chère dans les outre-mer : pourquoi l’interdiction des exclusivités d’importation est une fausse bonne idée


Une objection est parfois avancée : les groupes de distribution pourraient réaliser une partie de leurs profits dans d’autres sociétés du groupe plutôt qu’au niveau des magasins, grâce notamment au jeu des facturations entre filiales. L’Autorité de la concurrence a examiné cette hypothèse dans son étude martiniquaise. Malgré les limites reconnues de l’exercice, les marges nettes consolidées qu’elle observe demeurent faibles.

Dans son avis du 19 septembre 2019 sur les mécanismes d’importation et de distribution en Polynésie française, l’Autorité polynésienne de la concurrence a insisté sur la marge de 44 % des distributeurs dans le prix final payé par le consommateur. Un taux mal compris à la source de débats faussés. Autorité polynésienne de la concurrence

« Marge de 44 % » en Polynésie française

Tahiti fournit un exemple révélateur de cette confusion entre marge commerciale et résultat net. L’Autorité polynésienne de la concurrence a publié en 2019 un avis dans lequel elle indiquait que la marge des distributeurs représentait 44 % du prix payé par les consommateurs (en agrégeant des produits très différents). Depuis, ce chiffre revient régulièrement dans les débats publics en étant utilisé comme la preuve d’une captation excessive du prix final par les distributeurs.

Ce taux mesure autre chose : il correspond aux marges commerciales cumulées des importateurs-grossistes et des détaillants.

Prenons un exemple simplifié. Un produit arrive en Polynésie au prix de 100 francs Pacifiques (FCFP). L’importateur le revend 135 FCFP au détaillant, qui le revend ensuite 200 FCFP hors taxes. Après application de la TVA, le consommateur paie 230 FCFP. La marge commerciale cumulée représente alors 100 FCFP sur les 230 FCFP payés par le consommateur, soit 43,5 %. Ce résultat peut sembler spectaculaire. Pourtant, les taux de marge observés à chaque étape restent comparables à ceux observés dans de nombreux commerces métropolitains, comme nous allons le voir avec les graphiques ci-dessous.

Le chiffre de 44 % ne mesure donc pas un bénéfice. Il mesure une marge commerciale cumulée destinée à couvrir l’ensemble des coûts de distribution. Mieux payer ses salariés augmente par exemple la marge commerciale… mais pas le bénéfice !

Sa portée est d’autant plus difficile à interpréter que la composition précise de l’échantillon étudié et les pondérations utilisées ne sont pas détaillées par l’Autorité polynésienne dans son avis. Or, les marges varient fortement selon les produits considérés. Le risque est de transformer un indicateur difficilement interprétable en la preuve d’un comportement qu’il ne permet pas d’établir.

Dans une étude de l'INSEE de 2023 sur les marges commerciales de la distribution hexagonale, on constate des marges du commerce de de gros et de détail cohérentes, compte tenu notamment des tailles des entreprises, à celles que l'on observe dans les outre-mer. Insee

Mieux identifier les causes pour mieux agir

Les écarts de prix observés entre les outre-mer et la France hexagonale sont bien réels. Ils pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages et justifient pleinement le débat public. Encore faut-il identifier correctement leurs causes.

Adopter des politiques principalement centrées sur les marges des distributeurs risque de passer à côté de l’objectif de lutte contre la vie chère, voire de déboucher sur de fausses bonnes idées.

Les travaux disponibles invitent plutôt à prendre en compte les contraintes structurelles auxquelles sont confrontés les territoires ultramarins : éloignement, coûts de transport, dispersion géographique, étroitesse des marchés ou dépendance aux importations, formation des revenus et des prix déconnectés de la productivité.

Le nécessaire débat sur la vie chère mérite des indicateurs permettant de distinguer clairement coûts de distribution, marges commerciales et bénéfices. Identifier correctement les causes d’une difficulté est la première condition pour y apporter une réponse politique efficace.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

20.07.2026 à 17:17

Billes, cartes Pokémon… Pourquoi les enfants aiment faire du troc

Pascale Ezan, professeur des universités - comportements de consommation - alimentation - réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie
Dans les groupes d’enfants, dans les cours de récréation, on s’échange des billes, des cartes à collectionner ou des goûters. C’est une façon de nouer des liens et d’apprendre la valeur des choses.
Texte intégral (1583 mots)

L’essentiel

  • Dans les groupes d’enfants, dans les cours de récréation, on s’échange des billes, des cartes à collectionner ou des goûters. Loin d’être anodin, ce troc sensibilise les enfants à la valeur des produits.
  • Par le troc, les enfants découvrent la réciprocité des échanges, la nécessité de faire des arbitrages, de trouver des partenaires…
  • Considérer le troc comme une expérience d’apprentissage nous rappelle que la valeur d’un produit ne se résume pas à un prix sur une étiquette, c’est une reconnaissance et une relation.

Avec la baisse du pouvoir d’achat, la montée des préoccupations écologiques et les incitations répétées à consommer autrement, le troc revient en force dans les pratiques de consommation. Entre vide-dressings et plateformes d’échange entre particuliers, l’idée de donner un objet pour en recevoir un autre semble retrouver une forme de modernité, dans une société saturée par les transactions monétaires.

Pourtant, le troc n’est ni une pratique récente ni une simple réponse à la crise économique. Il constitue une convention sociale ancienne, largement documentée par les sciences humaines et sociales.

Les travaux de Marcel Mauss sur le don montrent combien les échanges non monétaires occupaient une place centrale dans les sociétés dites primitives, en structurant des relations d’obligation, de réciprocité et de reconnaissance.

Le troc : une pratique traditionnellement liée à l’enfance

Il existe un espace où le troc est toujours resté particulièrement vivant : les cours de récréation. Les enfants y échangent cartes à collectionner, billes, bracelets, figurines, goûters ou petits objets. Ces échanges ont vocation à compenser deux limites propres à cette période de la vie : un pouvoir d’achat restreint et une compréhension encore partielle des transactions commerciales. Ne pouvant pas toujours acquérir des produits sans l’aide de leurs parents, les enfants inventent des manières d’accéder aux objets désirés par le troc.

Souvent perçu par les adultes comme anecdotique ou conflictuel, le troc joue, en réalité, un rôle important dans leur apprentissage de la valeur des produits et des services.

En effet, comprendre ce que vaut une chose est une question complexe pour les enfants : le prix, tel qu’il est affiché en magasin, fait figure d’abstraction, impossible à matérialiser chez les jeunes consommateurs avant l’âge de 6 ou 7 ans. Il suppose de comprendre qu’un objet puisse être converti en une quantité d’argent, que cette quantité permet de comparer des produits entre eux, et que cette comparaison est relativement stable quel que soit le contexte d’achat.

Or, avant de pouvoir s’approprier pleinement ces notions monétaires, les enfants apprennent prioritairement la valeur à travers des échanges concrets et à partir d’objets aisément manipulables : je donne quelque chose et je reçois quelque chose.

Accéder à la valeur économique des produits

Le troc familiarise l’enfant aux divers scénarios des transactions marchandes. Il lui permet d’expérimenter, dans un cadre familier, entre pairs, plusieurs dimensions fondamentales de l’échange telles que la réciprocité. Ainsi, pour obtenir quelque chose, il faut accepter de céder autre chose ; posséder un nouvel objet suppose de renoncer à un autre.

Ce renoncement est central dans la socialisation l’enfant consommateur. Il lui apprend que tout désir lié à l’acquisition d’un bien marchand ne peut pas être satisfait sans contrepartie.

Le troc enseigne également l’arbitrage. Lorsque l’enfant possède un nombre limité d’objets échangeables, il doit opérer des choix. Doit-il conserver cette carte rare ou l’échanger contre plusieurs cartes plus communes ? Vaut-il mieux obtenir un objet convoité dans des conditions dégradées ou attendre une meilleure offre ? Faut-il accepter un échange déséquilibré pour compléter sa collection ?

Ces décisions s’apparentent aux arbitrages budgétaires que l’enfant rencontrera lorsqu’il disposera d’argent de poche ou qu’il sera confronté à des étiquettes de prix apposées sur les produits.

Appréhender collectivement la valeur symbolique des objets

À partir de 7 ans ou 8 ans, notamment dans les pratiques de collection, les enfants commencent à hiérarchiser les objets. Ils comparent, classent, évaluent. Ils apprennent peu à peu qu’une carte rare ne vaut pas une carte ordinaire, qu’une bille très recherchée peut valoir plusieurs billes moins prestigieuses, qu’un objet à la mode peut prendre temporairement de la valeur dans la cour de récréation. L’échange devient alors un espace d’apprentissage privilégié de la valeur symbolique des objets.

L’observation des jeux de billes est particulièrement éclairante en la matière. Dans les cours d’école, les enfants établissent de véritables grilles de valeur : une bille ordinaire peut servir d’étalon, tandis que d’autres billes valent deux, trois, voire davantage selon leur taille, leur matière, leur couleur, leur rareté ou leur prestige.

Une bille n’est donc pas seulement une chose matérielle. Elle est enchâssée dans un système de symboles et de règles qui sont élaborés entre enfants. La valeur d’un objet ne dépend pas seulement de ses propriétés visibles, mais aussi de normes partagées par le groupe qui échappe souvent au regard des adultes.

Cela explique pourquoi les phénomènes de mode sont si puissants dans les cours de récréation. Un objet peut être très recherché, puis perdre presque sa valeur quelques semaines plus tard. Les enfants expérimentent alors une dimension fondamentale de la valeur symbolique des biens : sa variabilité. La valeur dépend de la rareté perçue, du désir collectif, de la circulation des objets, du prestige associé à leur possession. Une carte, une bille ou une figurine peut devenir précieuse parce que « tout le monde la veut » dans la cour de récréation.

Accéder à la valeur sociale des choses

La valeur d’un objet ne se décrète pas seule : elle se discute, se teste, se conteste. Un enfant peut estimer que son objet « vaut beaucoup », mais il doit en convaincre les autres. Il apprend ainsi que la valeur n’est pas seulement une qualité intrinsèque de l’objet : elle dépend de l’assentiment des pairs, de la demande, des circonstances et de sa compétence à faire reconnaître cette valeur dans l’échange.

Les disputes qui accompagnent souvent le troc sont constitutives de l’apprentissage. Les enfants débattent pour savoir si l’échange est équitable, si l’un a profité de l’autre, si telle carte vaut vraiment trois ou quatre cartes, si l’accord obtenu peut être révisé. Ils expérimentent ainsi des notions morales inhérentes à la vie en société comme l’équité, la loyauté, la confiance.

Pour troquer, les enfants doivent aussi identifier les bons partenaires, anticiper les désirs des autres, présenter leur objet de manière attractive, négocier, refuser, insister ou se retirer. Ils reproduisent, à leur échelle, des scènes observées dans les magasins, au sein de leur foyer ou dans les interactions entre adultes. En ceci, le troc peut s’apparenter à un territoire social où se jouent le statut, l’influence et l’appartenance au groupe.

En grandissant, l’enfant comprend que le prix permet d’échapper en partie aux fluctuations du troc. Il n’a plus à convaincre un pair que son objet est « cher » ; il doit comprendre qu’un montant affiché rend possible, ou non, l’acquisition du produit désiré. Le prix simplifie l’échange, mais il l’abstrait. Il rend les comparaisons plus faciles, tout en éloignant l’enfant de la matérialité immédiate de la transaction.

À l’heure où le troc revient dans les pratiques adultes, souvent associées à la sobriété, au réemploi ou à la consommation responsable, il est intéressant de le considérer aussi comme une expérience d’apprentissage. Chez les enfants, il constitue une étape dans la compréhension du monde économique et social dans lequel il grandit.

En ce sens, le troc rappelle une caractéristique que les sociétés monétaires tendent parfois à faire oublier : la valeur d’un produit ne se résume pas à son prix. Avant d’être un chiffre sur une étiquette, elle est une négociation, une reconnaissance et une relation.

The Conversation

Pascale Ezan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

3 / 50

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞