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07.07.2026 à 11:30

Les applis de santé nous font-elles vraiment bouger plus… ou seulement cliquer davantage ? Exemple avec une appli pour compter ses pas

Claire Mollier, Assistant professor en économie comportementale et expérimentale , Université Paris Nanterre
Beatrice Braut, Professor, Università degli studi di Genova
Sarah Zaccagni, Assistant Professor in Economics, Aarhus University
Selon une étude portant sur plus de 20 000 utilisateurs et utilisatrices d’une application pour compter les pas, ces applis et leurs notifications n’entraînent pas, dans la plupart des cas, de pratique accrue de la marche.
Texte intégral (1828 mots)

L’essentiel

  • La tendance est aux applications qui comptent vos pas et vous motivent à marcher avec des rappels fréquents envoyés sur votre smartphone.
  • Une étude portant sur plus de 20 000 utilisateurs et utilisatrices d’une de ces applications montre que, si les notifications augmentent l’usage de l’appli, elles n’entraînent pas de pratique accrue de la marche, dans la plupart des cas.
  • L’analyse des données suggère néanmoins que ces plateformes numériques pourraient présenter un intérêt pour les publics les plus éloignés de l’activité physique.

« Vous n’avez pas atteint votre objectif de pas aujourd’hui » est un message qui vous semble familier ? Chaque jour, des millions de personnes reçoivent ce type de notifications.

L’App Store d’Apple et les applications sous Android comptant respectivement près de 35 000 et 36 000 applications de santé en 2024, ces dernières cherchent toutes à se démarquer.

Certaines, par exemple Strava ou Runtastic, encouragent la comparaison sociale au moyen de challenges ou de posts qui permettent de partager ses activités avec la communauté. D’autres récompensent la pratique sportive, comme Carrot Rewards, éventuellement par des incitations financières, comme WeWard qui rémunère votre marche.

Une appli gratuite qui vous rémunère pour vous inciter à marcher

En effet, WeWard est une application gratuite qui vous permet de gagner un certain nombre de points à chaque fois que vous atteignez un objectif de pas accomplis dans la journée (1 500, 3 000, 6 500, 10 000, 15 000 ou 20 000 pas). Ces points peuvent ensuite être convertis en sommes d’argent et vous faire gagner jusqu’à 4 euros par mois environ.

Cette fonctionnalité est née lors du lancement de l’application, fin 2019, dans le contexte de la grève des transports. Elle visait à encourager et à récompenser les personnes qui choisissaient, ou étaient amenées, à se déplacer à pied.

Du point de vue de l’économie de la santé, cette incitation monétaire fait tout à fait sens puisque des études montrent qu’elle peut encourager la pratique d’une activité physique. De plus, dans le cadre de la marche (activité gratuite), les résultats ne devraient qu’en être décuplés puisque cette pratique ne nécessite aucun coût de maintenance (contrairement à une salle de sport, par exemple).

Pour rappeler à ses utilisateurs·ices de valider leurs pas, et d’ainsi collecter leurs points, WeWard envoie chaque jour des rappels. Mais ces messages vous encouragent-ils véritablement à marcher plus ?

Étudier les comportements de marche des utilisateurs·ices de l’appli

Pourquoi observer les comportements de marche ? Parce que la marche constitue l’une des formes d’activité physique les plus accessibles. Elle ne nécessite ni équipement particulier (donc pas de coût) ni lieu ou moment spécifique et peut donc être intégrée (plus ou moins facilement) dans sa routine.

Pour les économistes de la santé, la marche représente un levier intéressant puisqu’encourager les individus à marcher plus pourrait permettre de réaliser d’importantes économies de santé publique. C’est pourquoi, dans un article publié récemment, nous nous intéressons à cette pratique au travers d’une expérience.

Cependant, une des difficultés réside parfois dans la mesure de ces comportements. À partir de questionnaires, les individus déclarent-ils leur activité de manière fiable ? Savent-ils eux-mêmes combien de pas ils effectuent chaque jour ?

Grâce à une collaboration avec l’application de suivi de pas WeWard, nous avons pu observer les comportements réels de marche des personnes qui l’utilisent. Nous avons ainsi testé l’effet de différents rappels, envoyés directement sur leur téléphone par l’application.

Les rappels ont été conçus pour mettre en avant différents mécanismes que l’on peut retrouver sur l’application :

  • Comparaison avec les autres :

« Aujourd’hui, les WeWarders ont marché en moyenne X pas. Et vous ? »

  • Comparaison avec soi-même :

« La semaine dernière, vous avez marché en moyenne X pas. Combien en avez-vous fait aujourd’hui ? »

  • Aspect monétaire :

« Vous avez déjà validé vos pas au cours de ces derniers jours, faites-le encore pour gagner plus de points. »

Nous avons récolté des données sur les comportements de marche de plus de 20 000 individus en France et étudié si leurs habitudes changeaient après l’introduction de ces nouveaux messages. Notre étude a également cherché à comprendre si des messages personnalisés, envoyés plus longtemps, sont plus efficaces que des messages envoyés sur une plus courte période.

Des clics, mais pas plus de marche

Le premier résultat de l’étude est clair : les nouveaux rappels parviennent bien à capter l’attention des utilisateurs·ices. Les messages fondés sur la comparaison avec les autres poussent à ouvrir davantage l’application. Cet effet est même plus marqué lorsque les rappels sont envoyés pendant trois semaines plutôt qu’une seule.

Cette observation est d’autant plus intéressante que notre expérience s’est déroulée pendant les fêtes de fin d’année, une période durant laquelle l’engagement envers les applications a tendance à diminuer naturellement. Les notifications ont ainsi permis de ralentir la baisse d’activité sur l’application. Cependant, cette hausse d’attention ne s’est pas traduite par davantage de marche.

Les différents indicateurs étudiés (activité quotidienne, moyenne hebdomadaire ou comportements des individus les plus actifs sur l’application) racontent la même histoire : les notifications augmentent l’usage de l’application sans entraîner davantage d’activité physique.

Quand capter l’attention devient un indicateur trompeur

L’un des principaux enseignements de notre étude est que l’attention portée à une application ne reflète pas forcément un changement concret des comportements. Dans le domaine du numérique, le succès d’une intervention est souvent mesuré à travers des statistiques d’usage : fréquence d’ouverture de l’application, temps passé sur la plateforme ou nombre d’interactions. Pourtant, ces indicateurs peuvent donner une image partielle, voire trompeuse, de leur effet réel sur la santé.

En effet, consulter une application est une action relativement simple. Modifier durablement ses habitudes quotidiennes l’est beaucoup moins. Marcher davantage implique de trouver du temps, de changer certaines routines et de faire face à des contraintes très concrètes, comme la fatigue, les obligations professionnelles ou encore les conditions météorologiques. Dans ce contexte, une simple notification a probablement une portée limitée.

Nos résultats rappellent ainsi qu’il existe une différence importante entre attirer l’attention des utilisateurs·ices et transformer réellement leurs comportements. Les plateformes numériques parviennent souvent très bien à capter notre attention ; cela ne signifie pas nécessairement qu’elles produisent des effets durables sur nos modes de vie.

Un potentiel surtout chez les personnes peu actives

Tous·tes les utilisateurs·ices ne réagissent pas de la même manière aux notifications. Chez les personnes qui marchaient le moins avant l’expérience, nous observons une légère progression du nombre de pas au cours du temps. Aucun type de notification ne semble expliquer à lui seul cette évolution, mais ce résultat suggère que les applications de santé pourraient être particulièrement utiles pour les publics les plus éloignés de l’activité physique.

Le simple fait de suivre ses pas au quotidien, de visualiser ses progrès ou de recevoir des rappels réguliers peut contribuer à rendre certains comportements plus concrets et plus visibles. D’un point de vue santé publique, ces populations représentent un enjeu central : ce sont aussi celles pour lesquelles une augmentation, même modeste, de l’activité physique pourrait produire les bénéfices les plus importants.

De l’importance de mesurer ce qui compte réellement

Notre étude met en évidence un défi important pour les plateformes numériques et les politiques publiques : mesurer ce qui compte réellement. Un fort engagement ne doit pas automatiquement être interprété comme un succès. Une application peut sembler très performante au regard de ses statistiques internes tout en produisant peu de changements concrets dans la vie quotidienne des utilisateurs·ices.

Nos résultats ne remettent pas en cause l’intérêt des applications de santé. Ils suggèrent plutôt que les outils numériques sont probablement plus efficaces lorsqu’ils s’inscrivent dans des dispositifs plus larges : être soutenu par son entourage, se fixer des objectifs ou construire des habitudes progressivement dans le temps.

De plus, augmenter son activité physique ne dépend pas seulement de la motivation, mais aussi des contraintes du quotidien ou de facteurs sociaux, comme le genre. En effet, nos résultats vont dans le même sens que les travaux existants : les femmes semblent moins actives que les hommes.

Les applications peuvent aider à rendre certains comportements plus visibles et encourager une prise de conscience. Transformer durablement les habitudes demande cependant davantage qu’une notification.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

06.07.2026 à 15:47

The public isn’t bored with economists, management scholars and sociologists but engaging people has conditions

Quentin Plantec, Professeur Stratégie & Management de l'Innovation, TBS Education
Cylien Gibert, Professeur Stratégie, Entrepreneuriat & Innovation, TBS Education
Julien Cloarec, Full Professor of Marketing, iaelyon School of Management – Université Jean Moulin Lyon 3
Marie-Alix Deval, Enseignante - chercheuse, ISTEC
A group of researchers examine the communication barriers impacting social science professionals’ credibility and how people make sense of their expertise.
Texte intégral (1530 mots)

For years, we’ve been told a familiar story: social scientists such as economists, management scholars, sociologists, talk and the public shrugs. The claim goes that people don’t find our work interesting, that our expertise is fuzzy compared with “hard” sciences, and that journalists and readers will always prefer the crisp authority of practitioners such as CEOs, consultants or politicians… Is that really true?

We put it to a real-world test in a large survey and found the opposite, with a twist: audiences do want to hear from economists, management scholars and sociologists, but they reward social scientists when we stay in our lane, and they pull back when we stray or act as quasi-practitioners.

In short: the public is listening, but it listens for fit.

Communication barriers around expertise, trust and a crowded stage

In public debate and in our research we reviewed three recurring “headwinds” that social scientists experience when trying to reach people through the media.

1) A perceived expertise gap: because questions related to social issues overlap with everyday experience and can feel like “common sense”, audiences may rate social sciences as less “scientific” than physics, biology or medicine. That proximity helps relevance, but it can also hide the value of specialised methods unless we make them explicit.

2) A trustworthiness barrier: In a polarised, “post-truth” environment, social science scholars are at times suspected of partisanship; reproducibility debates can also loom larger here than in many Science, Technology, Engineering and Mathematics (STEM) disciplines.

These are perceptions that circulate in the public arena, not judgements we endorse, yet they can raise the bar for social sciences scholars seeking legitimacy with broad audiences.

3) The channel problem: competition from practitioners. Media spaces are porous for social issues, and business leaders, consultants and politicians have frequent, sometimes privileged access to newsrooms. In that crowded arena, it is easy to assume that, for example, a CEO who “lives it every day” will sound more credible than a management scholar. This is why it is often predicted that practitioners will dominate attention and trust.

Why do these issues matter?

It follows on directly from those headwinds. If left unchallenged, they mute the very value social sciences create: ideas that frame problems, test claims and inform choices in policy, business and everyday life. Because our impact travels through interpretation more than through patents or products such as in “hard” science, broad, credible communication isn’t a nice-to-have, it’s one of the main routes by which social sciences scholars’ work reaches citizens, NGOs, firms and policymakers.

Mass media help on all three fronts: media outlets reach heterogeneous audiences, add editorial scrutiny that can bolster trust, and offer durable spaces (analysis, op-eds, explainers) where methods and evidence can be made visible.

Social sciences scholars already use these channels more than many “hard” science peers. But do those advantages actually let them break through the headwinds? Do audiences grant scholars trust and attention in this arena, and under what conditions? That is the question our study tests.

What we found: a scholar premium with guardrails

To move beyond assumptions, we built an experiment around a familiar media format: a paywalled newspaper op-ed on a current policy topic.

A representative French sample of 1,080 adults saw one version of the op-ed in which we randomly varied multiple elements. Participants then rated the author’s perceived trustworthiness, expertise and legitimacy, and told us whether they wanted to keep reading, a real behavioural proxy because the article was truncated behind a paywall.

We also ran partial replications in the UK and Spain to check generalisability. The stimuli and measures were built to mirror real op-eds and were validated for plausibility and fit.

Across countries, the pattern is clear. People trust social science scholars more than practitioners, but mainly when scholars talk about their own field. When an economist writes on the economy, a sociologist on social outcomes, or a management scholar on firms, trust and expertise turn into legitimacy and real engagement (measured through willingness to pay). Step outside that lane and the edge largely disappears.

The competition story then turns out to be subtler than the “practitioner always wins” intuition. Readers may reasonably expect a practitioner to sound practical, but in our data they still grant an initial trust edge to the academic label, and they reward it when the scholar writes within their field. Put differently: experience matters, but so does disinterested expertise, and audiences appear to use disciplinary fit to decide when the latter should lead.

One more finding concerns the “double hat”. When an author was introduced as both a scholar and a practitioner, credibility tended to drop. Readers seemed to treat the practitioner hat as trumping the scholar’s independence. Being a practitioner isn’t the issue; but in public-facing media, leading with the academic hat may keep the trust signal clearer.

What it means for universities, journalists and scholars

Universities should treat op-eds and news analysis as core dissemination work for the social sciences and resource it accordingly: training, editorial support and recognition in evaluation. But the incentive should be to communicate more within one’s field, not to opine on everything.

Our evidence indicates that credibility and engagement rise when scholars speak from inside their discipline; institutional nudges ought to reinforce that fit, not erode it.

For editors and reporters, the lesson is practical. The “right expert for the right story” is what readers use to grant trust. Make the disciplinary match explicit in intros and standfirsts; ask scholars to show what their evidence can and cannot claim; and double down on verification.

In a space where accusations of partisanship and “ivory tower” aloofness circulate, strong fact-checking and transparent sourcing provide the external stamp of quality that Social science commentary especially needs, and that our data links to higher engagement.

What about researchers?

Communicating well does not mean speaking about everything; it means speaking from your research. Make the fit obvious up front, keep a clear line between analysis and advocacy, and explain methods in plain language. If you also wear a practitioner hat, be transparent – but consider whether foregrounding that identity will distract from the scholarly message in mass-media contexts. In our data, it often did.

The claim that “the public doesn’t care about social sciences” doesn’t survive contact with data.

People will read social scientists – and credit them – when scholars speak from their evidence, within their discipline, and as scholars rather than stand-in practitioners. That is not a constraint; it is a charter for better public conversation. If universities and newsrooms organise themselves around those guardrails, social sciences won’t just be heard; they’ll be useful.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

06.07.2026 à 15:47

La sécurité des drones militaires, ou comment protéger ce qui compte (et ce n’est pas toujours le drone lui-même)

Serge Chaumette, Professeur des Universités en Informatique, chercheur au LaBRI (Laboratoire Bordelais de Recherche en Informatique) et responsable des activités drones de ce laboratoire, Université de Bordeaux
Damien Sauveron, Professeur des Universités en Informatique à la Faculté des Sciences et Techniques, Université de Limoges
Sur les théâtres d’opération militaire, les drones sont là pour nous protéger. Mais comment sont-ils protégés, eux ? Plongée dans le domaine de la « cyber résilience ».
Texte intégral (2422 mots)

Sur les théâtres d’opération militaire, les drones évoluent dans un environnement hostile où ils doivent avant tout protéger les troupes qu’ils accompagnent. Pour mener à bien cette mission, ils déploient des stratégies qui leur offrent une certaine résilience, le but n’étant finalement pas de les protéger pour eux-mêmes, mais de leur permettre d’accomplir leur tâche coûte que coûte. Leur propre protection n’est qu’un enjeu secondaire : on les dit sacrifiables.

Face aux vulnérabilités de ces nouveaux acteurs des conflits militaires, on se trouve devant un jeu du gendarme et du voleur où le gendarme court après de nouvelles solutions pour se protéger du voleur alors que le voleur cherche de nouvelles failles lui permettant de mettre à mal les stratégies développées par le gendarme.


La guerre en Ukraine a suscité un regain d’intérêt des forces armées pour les drones, en particulier de taille petite et moyenne, qu’ils soient unitaires ou en essaim. On le constate quotidiennement, ils sont partout sur le champ de bataille et constituent un atout majeur pour les forces : ils portent le feu pour elles vers les lignes ennemies, mais surtout ils les renseignent, leur évitent une exposition inutile, les protègent.

Mais comment assurer leur propre protection afin de garantir leur disponibilité face aux attaques de l’ennemi et à la « guerre électronique », qui sert parfois de prélude aux opérations cyber (opérations visant à mettre à mal, voire à pirater, leurs composants matériels ou logiciels) ? Des technologies et des stratégies existent, qui se construisent dans les laboratoires de recherche académiques, dans les start-up et les entreprises spécialisées et, pour certaines, au jour le jour sur le front (ukrainien, en particulier).

Mais tout d’abord, précisons qu’un drone est rarement isolé. Les drones sont la plupart du temps pilotés par un opérateur distant, généralement au sol. Le pilote et les équipements informatiques nécessaires à l’analyse des données collectées et au suivi de la mission sont hébergés, selon la terminologie militaire, dans un C2 (Command and Control), souvent un camion ou un bâtiment où se trouvent les équipements et les personnels nécessaires.

Pour en assurer la sécurité, il faut donc envisager les drones comme des systèmes à plusieurs composantes, au-delà de l’aéronef lui-même.

La résilience, un enjeu civil et militaire

Quand on parle de protection du drone, on parle avant tout de sa résilience, c’est-à-dire de la capacité du système à conserver un fonctionnement aussi nominal que possible face à un environnement ou à des événements hostiles. Cette hostilité peut être le fait de l’action volontaire d’un ennemi, qui va tout faire pour perturber leur fonctionnement en intervention ; mais elle peut également être liée à la nature même de certaines missions, par exemple la surveillance de zones forestières pour la lutte contre les incendies de forêt, qui peuvent conduire le drone à s’approcher ou à survoler des « zones interdites de fréquences » (terrains militaires, aéroports, centrales nucléaires, etc.). Dans ces zones, il est impossible ou interdit de communiquer en utilisant des ondes radio. Il faut être capable de s’adapter à cette contrainte, d’être résilient face à elle.

Il est toutefois plus ou moins critique qu’un système de drone soit résilient, selon les cas : un appareil suffisamment petit, peu coûteux, et que l’on sait produire en masse, peut être perdu sans grande conséquence.

Le premier objectif de la résilience est d’assurer à un drone la capacité à mener à bien sa mission. Certains drones, par exemple, jouent le rôle d’éclaireurs : le succès de leur mission conditionne le bon déroulement des opérations qui s’ensuivent. C’est le cas également dans un cadre civil, par exemple pour le transport de matières biologiques ou d’organes nécessaires à des greffes.

Il faut parfois également respecter certaines contraintes, par exemple conserver la confidentialité des données transportées, qu’elles soient collectées pendant la mission ou nécessaires à la mission elle-même. Par exemple, le plan de vol (c’est-à-dire les différents points GPS que le drone doit atteindre successivement) peut être une information sensible, dont il est nécessaire d’assurer la confidentialité, la disponibilité et/ou le retour en fin de mission, même en cas de perte ou de dégradation de certains composants matériels ou logiciels du système.

Comme nous l’avons vu, les drones et leur environnement constituent un système complexe et donc fragile par définition. Ces fragilités se situent à tous les niveaux : interne, externe et au niveau des interconnexions entre les éléments du système (drone, opérateur, C2, etc.).

Les fragilités internes

Les fragilités internes concernent aussi bien l’électronique que le logiciel embarqué. Par exemple, l’électronique peut être victime d’attaques par des « fusils électromagnétiques », qui utilisent des micro-ondes pour détruire certains circuits. Des approches à base de laser se développent aussi. Ces attaques peuvent conduire à la perte totale d’un appareil et peuvent aussi provoquer des failles propices à une attaque cyber (qui peut être effectuée en vol, mais plus aisément au sol après capture de l’appareil) : modifier des données en mémoire grâce à un rayonnement peut aider à faire apparaître une faille logicielle qui sera exploitée par la suite.

Les drones, comme tout autre système, ne sont pas exempts de bugs logiciels ou de sécurités défaillantes par construction. Une conséquence qui peut s’avérer fatale est, par exemple, la survenue d’un flyaway : le drone part vers une destination non prévue. Ce type de bug peut aussi avoir une composante matérielle. De manière plus globale, la perte de contrôle d’un appareil représente 36 % des accidents, toutes causes confondues.

Les attaques externes, un enjeu majeur

Les attaques externes consistent pour un ennemi à cibler les interactions entre le système et le monde extérieur, par exemple le système de navigation par satellite (souvent dénommé abusivement GPS – Global Positioning System, qui est le système américain – au lieu de GNSS pour Global Navigation Satellite System) ou la radio (que le drone utilise pour communiquer avec une station au sol).

Le GPS peut être brouillé – auquel cas le signal reçu n’est plus exploitable : le drone n’est alors plus en mesure de connaître sa position effective. Il devient inutilisable : on parle d’environnement « GNSS denied », c’est-à-dire d’environnement dans lequel le GNSS ne peut pas être utilisé. Cela peut par exemple conduire à sa capture : les forces armées iraniennes, en 2011, ont capturé un drone américain RQ-170 Sentinel de cette façon. En Ukraine, nombreuses sont les zones dans lesquelles le signal GPS est soit inexistant, soit brouillé et devient donc inutilisable pour naviguer.

Ce phénomène a également été observé sur des événements de type show lumineux, à Shanghai par exemple, où des dizaines de drones sont allés se poser de manière inopinée sur des bateaux situés à proximité.

Les attaques d’interconnexion

Les attaques d’interconnexion portent sur l’interface du drone avec les autres éléments du système, typiquement sur ses échanges avec la station sol, et donc sur le lien radio.

Elles peuvent par exemple consister à envoyer des ordres contrefaits ou à transmettre des données erronées vers la station au sol. Le composant cible croit échanger avec un autre composant légitime alors qu’il échange avec un attaquant. Il devient ainsi possible d’exploiter les captations vidéo d’un drone pour déterminer la localisation de sa base de lancement, puis de la prendre pour cible.

Les solutions : un puzzle de stratégies

Tout d’abord, pour ce qui concerne les problématiques clés, il existe de nombreux travaux de recherche fondamentale.

Aujourd’hui, les spécialistes travaillent en particulier sur la capacité à poursuivre la navigation en environnement GNSS denied et sur la sécurisation des liens de communication drone sol-sol drone. En effet il est indispensable que les appareils disposent de solutions de repli en environnement GNSS denied. Des approches algorithmiques reposant sur une analyse fine et un filtrage des signaux reçus, des antennes spécifiques et même des approches de type IA permettent de traiter certaines attaques.

En cas d’échec de ces stratégies de remédiation, l’utilisation d’amers (terme de navigation faisant référence à des points de repère fixes) permet de se repérer en s’accrochant visuellement à des points au sol. C’est souvent une combinaison de plusieurs de ces techniques qui permet en cas de perte de la disponibilité de l’une d’entre elles d’assurer la résilience du système.

Pour ce qui est de la radio, qui en plus d’être inutilisable (neutralisée ou interdite), peut être exploitée pour localiser un C2, des stratégies sont étudiées ou déjà mises en œuvre. Par exemple, des fibres optiques reliant un télépilote à son appareil pour communiquer en lieu et place de la radio ont été expérimentées en Ukraine. À plus long terme, des approches quantiques permettront de sécuriser ces communications de manière efficace.

Pour d’autres problématiques, des stratégies existent déjà, et peuvent être exploitées. Leur coût en revanche peut ne pas être négligeable. Un compromis coût/capacité de résilience est donc à trouver.

De manière plus méthodologique, il existe des processus de certification permettant de valider la conformité à la réglementation en vigueur, laquelle intègre par nature une notion de résilience. Les enjeux sont différents dans le domaine militaire : ceux-ci n’échappent évidemment pas à toute réglementation, mais la résilience est plus focalisée sur le succès de la mission que sur la sécurité de l’environnement dans lequel elle se déroule, comme discuté dans cet article.

Il s’agit dans ce cas de développer des solutions au plus vite, de les tester, de les valider et de les déployer.

La première étape consiste à valider chaque sous-système et à mesurer son TRL (Technology Readiness Level – niveau de maturité de la technologie). On évalue ensuite la capacité de chaque sous-système à s’intégrer avec d’autres, son IRL (Intégration Readiness Level – niveau de maturité d’intégration) ; puis on intègre le système et on évalue son SRL (System Readiness Level – niveau de maturité du système global). Ces mesures sont loin d’apporter des garanties universelles, mais elles permettent déjà d’assurer une qualité significative du produit final.

Rappelons, enfin, que les drones de petite et moyenne taille, objets technologiques pourtant anciens, n’ont révélé tout leur potentiel militaire que récemment. Il faut donc garder en tête qu’il ne faudra pas ralentir les efforts de recherche et les expérimentations quand les conflits actuels seront derrière nous.

Il en va de la capacité de ces systèmes à réaliser leurs missions, qui visent, redisons-le, à nous protéger lors d’éventuels futurs conflits.

The Conversation

Serge Chaumette a reçu des financements de l'ANR, de BPI, de l'AID, de l'EDA, des ARL (Army Research Labs), de l'ORNL (Office of Naval Research). Il est Professeur et Chercheur à l'Université de Bordeaux et conseille et détient des parts dans la société IcarusSwamrs.ai dont il est Directeur Scientifique. Il est membre du Comité Stratégique Drones et Nouveaux Usages du Pôle de Compétitivité Mondial Aerospace Valley et co-animateur du groupe Drones et Systèmes Autonomes du GIS Albatros (Groupement d'Intérêt Scientifique entre Thales et l'Université de Bordeaux). Enfin, il collabore ou pilote de nombreux projets avec des partenaires académiques, industriels et institutionnels dans le monde du drone.

Damien Sauveron a reçu des financements de l'ANR (notamment pour le projet PANDRONE dédié à la sécurité des flottes de drones), du CNRS (PEPS TRUSTED), de la Région Nouvelle-Aquitaine et de la fédération de recherche MIRES. Dans le cadre de ses collaborations industrielles passées, ses travaux sur les flottes de drones ont également été soutenus par Thales (projet NetCod). Il est Professeur des Universités en Informatique à l'Université de Limoges et chercheur au laboratoire XLIM (UMR CNRS 7252), dont il est Doyen Honoraire de la Faculté des Sciences et Techniques. Ses recherches portent sur la cybersécurité, les systèmes embarqués et la souveraineté des architectures autonomes. Enfin, il intervient comme expert auprès de la Commission Européenne.

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