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14.01.2026 à 15:18

En Inde, les chiens des rues fouillent de moins en moins les poubelles, et c’est dangereux pour les citadins

Nishant Kumar, India Alliance Fellow, National Centre for Biological Science, Bangalore & Department of Biology, University of Oxford
Nourris par les citadins plutôt que contraints à aller chercher leur pitance dans les poubelles, les chiens des rues indiennes développent de nouveaux comportements, dangereux pour les habitants.
Texte intégral (2364 mots)
Des chiffres vieux de dix ans évoquent une population de 60 millions de chiens des rues en Inde, bien trop pour les rassembler dans des foyers. Dasarath Deka/Shutterstock

On compte plus de 60 millions de chiens errants en Inde. Depuis le déclin des vautours à la fin des années 1990, l’apparition de nouvelles sources de nourriture issues des déchets leur permet d’accéder aux déjections des abattoirs, au nourrissage spontané et aux carcasses abandonnées (la disparition des vautours a entraîné l’absence de régulation des populations de charognards, comme les chiens et les rats). Le comportement de ces animaux opportunistes a évolué, révélant l’interdépendance complexe entre chaîne alimentaire, pratiques humaines et santé publique.


Quand j’étais enfant, dans l’Inde rurale, ma grand-mère donnait chaque après-midi au chien du village un demi-chapati et un bol de lait, manifestement insuffisants pour couvrir ses besoins. Le chien survivait en fouillant les environs et en récupérant de la nourriture auprès des maisons voisines. Des années plus tard, à Delhi, j’ai croisé des chiens errants refusant des biscuits tant ils recevaient de nourriture de la part des habitants du quartier, qui tous rivalisaient d’attention à leur égard.

En Inde, l’entrelacement de valeurs religieuses et culturelles a instauré une forte tolérance à l’égard des non-humains et de la faune sauvage, toutes classes sociales confondues. Une attitude ancrée dans des millénaires de coexistence. Les populations acceptent délibérément de s’exposer à des risques importants pour vivre avec les animaux. Mais cet équilibre se fragilise à mesure que les villes s’étendent et que les chiens deviennent plus territoriaux dans des espaces partagés toujours plus encombrés et jonchés de déchets.

L’Inde compte au moins 60 millions de chiens en liberté, selon un décompte vieux de plus de dix ans. Des enquêtes plus récentes en recensent environ 1 million rien qu’à Delhi. Dans le même temps, le pays concentre plus d’un tiers des décès dus à la rage dans le monde.

À la différence de la plupart des pays occidentaux, la culture et le droit indiens proscrivent l’abattage. Les chiens doivent être capturés, stérilisés, vaccinés puis – impérativement – réinstallés sur leur territoire initial. En pratique, ces règles sont fréquemment bafouées.

Tout change en août 2025. Après plusieurs attaques de chiens errants contre des enfants, la Cour suprême indienne ordonne brièvement la capture de tous les chiens des rues de Delhi et de sa région, avec leur placement en refuges ou en fourrières, promettant pour la première fois depuis des décennies des rues sans chiens.

La décision est inapplicable – il n’existe tout simplement pas de structures pour accueillir des millions d’animaux – et déclenche une vive réaction des associations de protection animale. Deux jours plus tard, la Cour fait machine arrière et rétablit la politique de stérilisation en vigueur.

Les décisions ultérieures ont resserré le périmètre d’application. En novembre 2025, la Cour a ordonné le retrait des chiens des écoles, des hôpitaux et des zones de transport public dans tout le pays, tout en imposant des restrictions à l’alimentation des chiens dans l’espace public et en encourageant la mise en place de clôtures pour les tenir à distance.

Plus récemment encore, le 7 janvier 2026, elle a demandé aux autorités de clôturer et de sécuriser l’ensemble des 1,5 million d’écoles et d’établissements d’enseignement supérieur de l’Inde contre les chiens, et ce, en seulement huit semaines. Mais, comme les précédentes injonctions, ce calendrier ambitieux fait abstraction des contraintes d’infrastructure et a peu de chances de réduire significativement la fréquence des morsures et des infections qui en découlent. La Cour entend actuellement les parties prenantes, cherchant une voie médiane entre le retrait à grande échelle des chiens et le respect du bien-être animal.

La nation est divisée. L’État semble incapable de tuer ces chiens, de les héberger dans des foyers ou de les contrôler. La question de leur devenir relève à la fois de la sécurité publique et de la protection animale, mais touche aussi à quelque chose de plus profond : le dernier chapitre de l’un des partenariats les plus remarquables de l’évolution.


À lire aussi : « Permis de tuer » ou sécurité publique ? En Turquie, une loi controversée sur les chiens errants


Une expérience de coexistence

Les chiens sont la seule espèce de vertébrés à avoir suivi les migrations humaines hors d’Afrique, à travers tous les climats et tous les types de peuplement. Si le moment exact de leur domestication reste incertain, on sait que les chiens ont évolué pour vivre aux côtés des humains. Mais ce lien entre espèces se heurte aujourd’hui à un défi inédit : celui de l’urbanisation tropicale.

Trois chiens en Inde
Les chiens des rues en milieu urbain peuvent se montrer très territoriaux. thinkpaws.org

Au cours des derniers siècles, alors que les chiens gagnaient leur place dans nos foyers, les humains ont créé plus de 400 races, belles, laborieuses ou affectueuses. Cette coévolution est importante : elle a rendu les chiens sensibles aux signaux humains et capables de développer de forts liens avec des personnes ou des lieux précis. Dans l’Inde urbaine, où les chiens n’appartiennent à personne mais ne sont pas vraiment sauvages, ces liens se traduisent par un comportement territorial autour d’un foyer ou d’une personne qui les nourrit.

Le laboratoire socio-écologique unique de l’Inde

L’Inde offre une perspective inégalée sur cette relation. Historiquement, les chiens des rues jouaient le rôle d’éboueurs. Dans les quartiers plus modestes, ils le font encore. Mais dans les zones plus aisées, ils sont désormais nourris délibérément.

Scène de rue en Inde
Chiens, cochons, vaches et humains coexistant. thinkpaws.org

Des recherches préliminaires à Delhi menées avec ma collègue Bharti Sharma montrent que les chiens s’organisent en meutes autour de foyers précis, où quelques personnes qui les nourrissent régulièrement peuvent couvrir presque 100 % de leurs besoins alimentaires. Cela permet des densités de chiens bien plus élevées que ce que le rôle d’éboueur pourrait supporter.

La collision urbaine

C’est ici que la coexistence ancienne se heurte à l’urbanisme moderne. Les rues indiennes sont des espaces multifonctions. Dans les climats tropicaux, les récupérateurs de déchets et les travailleurs manuels opèrent souvent la nuit
– exactement aux heures où les chiens se montrent les plus territoriaux et où les habitants plus aisés qui les nourrissent dorment.

Dans les climats tropicaux, les chiffonniers et les ouvriers travaillent souvent la nuit – précisément aux heures où les chiens se montrent les plus territoriaux et où les habitants plus aisés qui les nourrissent dorment.

Les chiens ont adapté leur comportement – aboiements, poursuites, morsures occasionnelles – de manière à être involontairement récompensés par ceux qui les nourrissent, tout en créant des dangers pour les autres. Les chiffres sont inquiétants : des millions de morsures et des milliers de décès dus à la rage chaque année.

Pour autant, une réaction contre les décisions de la Cour suprême était inévitable. Avec la gentrification, qui redéfinit qui peut décider de l’organisation de la vie urbaine, un conflit de valeurs est apparu : certains défendent la présence partagée des animaux, d’autres privilégient l’élimination des risques.

La voie à suivre

Les villes indiennes ont peut-être atteint leur « apogée de coexistence ». Malgré les nuisances quotidiennes – aboiements, poursuites – des millions de personnes continuent de nourrir ces chiens. Pourtant, le même chien qui remue la queue devant ses nourrisseurs familiers peut mordre un inconnu. Il ne s’agit pas d’agression irrationnelle, mais d’une protection territoriale née d’un lien profond avec une communauté humaine spécifique.

Les villes occidentales ont abattu leurs chiens errants il y a longtemps, car les priorités sociales y étaient plus homogènes. La diversité de l’Inde empêche un tel consensus. Il faudra sans doute encore de vingt à trente ans avant que l’ensemble de sa population urbaine considère la présence de chiens territoriaux comme intolérable.

À mesure que l’Inde s’urbanise, elle doit choisir entre préserver des espaces pour des relations anciennes, antérieures aux villes elles-mêmes ou suivre la voie occidentale d’un contrôle total. Le rituel de ma grand-mère, donnant son demi-chapati, incarnait un ancien accord : un investissement minimal, une coexistence pacifique et un bénéfice mutuel. Les chiens de Delhi, suralimentés et défendant leur territoire, incarnent aujourd’hui une nouvelle intimité plus intense – et il n’est pas certain que cette situation soit bénéfique pour les deux espèces.

The Conversation

Nishant Kumar bénéficie d’un financement de la DBT/Wellcome Trust India Alliance Fellowship. Il est chercheur associé à cette bourse au National Centre for Biological Science, TIFR, à Bangalore, en Inde, son accueil à l’étranger étant assuré par le Département de biologie de l’Université d’Oxford. Il est également cofondateur et scientifique en chef d’un think-tank de recherche basé à Delhi, Thinkpaws : www.Thinkpaws.org.

14.01.2026 à 14:32

How cocaine traffickers launder cartel money

Pierre-Charles Pradier, Maître de conférences en Sciences économiques, LabEx RéFi, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
The disappearance of 500-euro notes and the creation of bitcoin have led money laundering networks to pay drug traffickers in cryptocurrencies and ship cash to Dubai (United Arab Emirates).
Texte intégral (1546 mots)
On 4 May 2016, the European Central Bank (ECB) decided to stop issuing 500 euro notes. The number of these notes in circulation will fall from 614 million at the end of 2015 to just under 220 million by mid-2025. DerkachevArtem/Shutterstock

The cocaine market exploded between 2014 and 2023. Production in Colombia increased more than sevenfold to nearly 2,700 tonnes, according to the United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC).

Behind the scenes, drug traffickers find equally illicit ways to pay their suppliers and foot soldiers, or to spend the proceeds of their criminal trade. Their solution? Money laundering. It is estimated that 25% of the funds collected is laundered.

Criminals generally launder money in three stages: firstly, they inject it into the financial system; secondly, they layer it with the aim of obscuring the origin of the funds, and finally, they integrate it into the financial system, a process aimed at legitimising the money. This typology does not take into account the fact that money laundering is sometimes partial, i.e. it stops at the first stage. Let us consider an example.

Take the money from cocaine originating from the main exporter of coca: Colombia. Some of it is laundered entirely on site, by reinjecting the cash into legitimate businesses – restaurants, hairdressers, etc. – while another part is used to pay for the goods. To do this, it has long been sufficient to provide cash – in banknotes – which is then laundered in Colombia.

Cash smuggling

In Europe, the cash is exchanged for €500 notes by accomplices working in banks and then entrusted to money mules. The latter take the plane with sums of between £200,000 and £500,000.

It is this link in the drug trafficking chain – bulk cash smuggling – that has allowed cryptocurrencies to emerge as a key cog in narco traffic.

To fully get one’s head around the use of cryptocurrencies in drug money laundering, one needs to understand how cash smuggling works. An article by Peter Reute and Melvin Soudijn (the former is a criminologist and the latter an intelligence officer with the Dutch police) has made it possible to accurately measure the costs of this operation. They accessed the accounting records of traffickers in six cases tried for offences that took place between 2003 and 2008. Between them, they accounted for €800 million transported between the Netherlands and Colombia.

The costs amounted to around 3% for changing small denominations into €500 notes, the same amount to pay the mule, and slightly less for their travel expenses. The heavy surveillance at Amsterdam-Schiphol Airport meant that they had to fly from elsewhere in Europe. Factoring in additional costs, the transport of funds to Colombia alone costs between 10% and 15%, or even up to 17% of the amounts moved.

In concrete terms:

  1. The cocaine leaves Colombia.

  2. It is sold by intermediaries in Europe.

  3. The money collected from this sale is turned into 500 euro notes, at the cost of a 3% fee.

  4. The €500 notes are entrusted to mules, at the cost of a 3% fee.

  5. The mules travel to Colombia, at the cost of 3% fee.

  6. The cash arrives in Colombia to pay for the drugs, then is laundered on the spot, again at a cost.

According to the authors, anti-money laundering regulations have succeeded in significantly increasing the costs of smuggling, particularly transport, but not the selling price, as we consider France’s booming cocaine market. Indeed, national consumption has increased ninefold since 2000. To circumvent these regulations, traffickers are relying on the 500-euro note.

End of the 500-euro note

In a twist on 4 May 2016, the European Central Bank (ECB) decided to stop issuing 500-euro notes. The number of these notes in circulation fell from 614 million at the end of 2015 to just under 220 million by mid-2025.

’It has been decided to permanently discontinue the production of the 500-euro note and to remove it from the “Europe” series, taking into account concerns that this denomination could facilitate illegal activities,’ the bank explained.

That same year, a new financial asset burst onto the scene: bitcoin.

Enter cryptocurrencies

As 500-euro notes grew scarcer from 2016, Bitcoin contributed to redrawing the map of cash trafficking.

Instead of an integrated chain where cash returns to the source of the drugs to pay for deliveries, we are witnessing a process of specialisation. On the one hand, drug traffickers exchange their cash for cryptocurrencies, which they use to pay for their supplies in Colombia. On the other, a money laundering network collects the banknotes and transports them along easier routes, such as those leading to Dubai (United Arab Emirates).

How do we know this? Thanks to, for example, Operation Destabilise by the UK’s National Crime Agency. The press release describes an international money laundering network controlled by Russians. They used an exchange platform that did not exercise its duty of care, Garantex, for cryptocurrency transactions, and Dubai, for cash transactions.

The money laundering network collected cash from drug traffickers and paid them in crypto tokens (particularly USDT-Tether), charging only 3% in fees. Compared to the 10% to 15% that transport cost in Colombia before the 500-euro note was phased out, this represents a saving of 70% to 80%.

Reporting

Cryptocurrencies – initially Bitcoin and now stablecoins such as USDT-Tether – have enabled drug traffickers to save on the cost of sending cash by choosing the safest routes. It is too early to know whether the significant increase in transatlantic drug trafficking, as reported in a recent investigation by the Financial Times, is linked to this technical innovation.

In concrete terms, the new method follows this new route between drug traffickers and money laundering networks:

  1. The cocaine leaves Colombia.

  2. It is sold by intermediaries in Europe.

  3. The money collected from this sale is exchanged for USDT-Tether cryptocurrencies, with a 3% fee.

  4. The USDT-Tether cryptocurrencies are sent to Colombia to pay for the drugs.

  5. For the money laundering network, the cash is entrusted to mules, who travel to Dubai, for a 1% fee.

  6. In Dubai, the cash is laundered for a 1% fee.

Legislation against crypto asset laundering

It’s reasonable to believe that the recent anti-money-laundering rules on crypto-asset service providers in countries that have signed the Crypto-Asset Reporting Framework will complicate matters for criminal organizations. We can also trust the latter will pinpoint the smallest loopholes and exploit them.

The invention of cryptocurrencies has set back the fight against organized crime by years, but the “coalition of the willing”, including Switzerland, the Bahamas, Malta and France, is finally getting organized.

In France, the fight against money laundering is being strengthened by a law “aimed at freeing France from the trap of drug trafficking”, passed in June 2025. A specialized national public prosecutor’s office has been created. A raft of measures is being put in place, from the administrative closure of front businesses (by prefects rather than mayors, who are too exposed) to the freezing of drug traffickers’ assets and initiatives against the mixing of crypto-assets.

But traffickers are adapting to avoid being caught, as we will see in a second article.

The Conversation

Pierre-Charles Pradier worked for the Directorate of Territorial Surveillance in the 1990s.

14.01.2026 à 14:24

La première bibliothèque de carottes glaciaires en Antarctique pour protéger la mémoire climatique de l’humanité

Thomas Stocker, Emeritus Professor of Climate and Environmental Physics, University of Bern
Grâce à sa température moyenne de -50 °C, le sanctuaire construit en Antarctique permettra de stocker sans assistance technique des carottes de glace déjà prélevées partout dans le monde.
Texte intégral (1687 mots)

Le mercredi 14 janvier 2026, la première bibliothèque de carottes de glace au monde a été inaugurée à Concordia, en Antarctique. Des échantillons provenant de glaciers du monde entier commencent à y être stockés. Ils permettront notamment aux générations futures de continuer à étudier les traces des climats passés piégés dans la glace, alors que les glaciers de tous les continents fondent à un rythme effréné.

Grâce à sa température moyenne de -50 °C, cette carothèque souterraine pourra préserver du réchauffement climatique des carottes de glace déjà prélevées dans les Andes, au Svalbard (archipel norvégien en mer du Groenland), dans les Alpes, dans le Caucase ou dans les montagnes du Pamir au Tadjikistan, et ce, sans assistance technique ni réfrigération.

Ancien coprésident du groupe de travail Science du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le climatologue et physicien suisse Thomas Stocker est aujourd’hui président de la Fondation Ice Memory, à l’initiative de ce projet en collaboration avec l’Université Grenoble Alpes et l’Université Ca’ Foscari de Venise. Il explique l’urgence de cette initiative qui se projette sur le temps long.


The Conversation : Pouvez-vous nous donner un exemple concret de la façon dont ces carottes de glace stockées en Antarctique pourraient être utilisées par les scientifiques du futur ?

Thomas Stocker : Prenons l’exemple d’un nouveau composé chimique présent dans l’atmosphère, comme un pesticide. Si, dans cinquante ans, un ou une scientifique souhaite connaître la concentration de ce composé en 2026, par exemple dans les Alpes européennes ou en Asie, il se tournera vers une carotte de glace.

Mais si la carotte de glace n’a pas été prélevée et stockée en Antarctique, ce ou cette scientifique sera incapable de répondre à cette question. Grâce aux carottes de glace stockées à Concordia, cependant, il ou elle pourra prélever un échantillon, mesurer la concentration de ce composé dans la glace prélevée il y a cinquante ou cent ans, reconstituer les données et répondre à cette question.

Mais pour permettre aux futurs scientifiques de répondre à toutes les questions qu’ils se poseront, nous devons agir rapidement. Un article scientifique très récent, publié dans Nature, s’est penché sur l’évolution globale de la fonte des glaces et prévoit que le nombre de glaciers qui disparaissent augmentera jusqu’en 2040 environ, ce qui représenterait le pic annuel de la fonte des glaciers dans le monde.

À partir de là, la fonte des glaciers se réduira. Les chiffres vont baisser, non pas parce qu’on aura arrêté le réchauffement climatique, mais parce que, un par un, ces glaciers auront disparu, et il restera de moins en moins de glaciers qui fondent. Donc, vers 2040, on va atteindre un pic de fonte des glaciers, ce qui détruira au passage les archives environnementales prestigieuses et précieuses qu’ils représentent.

Dans les Alpes, nous avons connu un réchauffement environ deux fois plus rapide que le réchauffement moyen mondial, et nous sommes donc entrés dans une véritable course contre la montre. Nous devons prélever ces carottes de glace avant que l’eau provenant de la fonte estivale pénètre dans la glace.

Le glaciologue Claude Lorius explique pourquoi les glaciers forment des archives sans pareil des climats passés.

Depuis vos premiers travaux, vous avez pu bénéficier de nombreuses avancées méthodologiques et technologiques qui nous permettent de « faire parler » la glace. Quels sont vos espoirs en la matière ? Quels facteurs pourraient contribuer à exploiter encore davantage les échantillons de glaciers qui seront conservés à Concordia ?

T. S. : Je ne peux qu’extrapoler à partir de ce que nous avons appris et expérimenté en science au cours des cinquante dernières années. Nous avons effectivement assisté à l’arrivée de nouvelles technologies qui permettent d’analyser les paramètres de la composition élémentaire, la concentration des gaz stockés dans la glace et qui, comme des clés, vous ouvrent soudainement la porte à toute une série d’informations inédites sur notre système environnemental.

Ce que je peux donc imaginer à partir de là, ce sont de nouvelles méthodes optiques permettant de déterminer la composition isotopique de différents éléments dans diverses substances chimiques, des outils d’analyse de haute précision qui pourraient être inventés dans les prochaines décennies et qui permettraient d’atteindre le niveau du picogramme, du picomole ou du femtomole, afin de nous renseigner sur la composition de l’atmosphère, sur ses composants, tels que la poussière, les minéraux provenant de diverses régions qui se sont déposés dans ces carottes de glace, afin de nous informer sur la situation, l’état de l’atmosphère dans le passé.

Comment a été construit le site de stockage des carottes de glace, en Antarctique.

Vous êtes professeur émérite de physique climatique et environnementale. Pour quelles autres disciplines le projet Ice Memory est-il utile ?

T. S. : On peut penser à la biologie. Si vous trouvez des restes organiques ou de l’ADN dans ces carottes de glace, c’est de la biologie. On peut aussi étudier la composition chimique de l’atmosphère. C’est alors de la chimie. On peut même se demander quelle est la composition minérale des petites particules de poussière qui se déposent dans ces carottes de glace. C’est un travail de géologue. Vous disposez donc de toute une gamme de domaines scientifiques différents qui peuvent tirer de nouvelles informations à partir de ces carottes de glace.

Le projet Ice Memory ne fait pas que rassembler différentes disciplines scientifiques, il aspire aussi à fédérer des scientifiques du monde entier. Quel défi cela représente-t-il à une époque où les tensions géopolitiques ne cessent de croître ?

T. S. : Ice Memory est l’un de ces exemples où le multilatéralisme est activement mis en pratique par la communauté scientifique. Il s’agit d’une offre faite aux scientifiques du monde entier, dans tous les pays, afin qu’ils puissent utiliser ce sanctuaire unique situé à Concordia. Pour nous, il s’agit vraiment d’une activité emblématique qui dépasse les frontières et les divisions politiques afin de préserver les informations provenant de la planète Terre, non seulement pour la prochaine génération de scientifiques, mais aussi pour l’humanité en général.

Nous invitons également tous les pays qui possèdent des glaciers sur leur territoire à participer et à soutenir leur communauté scientifique afin de forer des carottes de glace dans ces régions et de suivre l’exemple du Tadjikistan. ce dernier est le premier pays à avoir fait don d’une carotte de glace, 105 mètres de glace précieuse provenant d’un site unique, le glacier Chukurbashi, à la fondation Ice Memory afin qu’elle soit stockée en Antarctique.

Donation du Tadjikistan d’une carotte de glace du glacier Chukurbashi.

Pendant la guerre froide, l’Antarctique était l’un des rares endroits sur Terre où Russes et Américains pouvaient échanger leurs idées et mener ensemble des recherches scientifiques. L’Antarctique peut-elle encore être un lieu où le dialogue remplace la rivalité ?

T. S. : Je suis absolument convaincu que l’environnement unique de l’Antarctique, si riche en nature et en vie, et si particulier sur notre planète, fait que les considérations relatives à la position et aux valeurs de chaque pays sont secondaires. La priorité absolue, comme nous l’avons pratiquée au cours des cinquante dernières années d’activité scientifique sur le terrain, est vraiment de comprendre notre système climatique, d’observer la nature du point de vue de l’Antarctique et de la protéger.

Cela nous donne l’occasion de nous immerger véritablement, de collaborer et d’échanger des idées sur des questions scientifiques spécifiques qui nous concernent tous, car elles concernent l’avenir de cette planète que nous partageons.

Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.

The Conversation

Thomas Stocker est président de la Fondation Ice Memory.

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