12.05.2026 à 15:11
Bubble tea, fluffy pancakes, corn dogs… quand la nouvelle street food des réseaux sociaux pose aussi une question de santé
Texte intégral (2115 mots)
Marqueurs d’une nouvelle street food mondialisée, bubble tea, fluffy pancakes et corn dogs séduisent par une esthétique attractive, ludique ou des textures étonnantes, et sont largement popularisés sur TikTok, Instagram, etc. Mais ces aliments sont généralement trop gras, trop sucrés, trop salés et ultratransformés. Consommés régulièrement, au goûter ou en snack, ils posent des questions de santé que la recherche devra explorer.
Textures spectaculaires, couleurs vives et hashtags gourmands : une nouvelle génération de street food est pensée autant pour être photographiée et partagée en ligne que dégustée, comme le fameux chocolat de Dubaï, contribuant à leur succès mondial.
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Le bubble tea – une boisson remplie de perles noires remontant à la surface d’un thé lacté –, le fluffy pancake – un pancake épais tremblant comme un soufflé –, ou encore le corn dog, une saucisse panée qui s’étire en longs fils de mozzarella fondue… largement diffusés sur les réseaux sociaux, tous illustrent la transformation du rapport contemporain à l’alimentation. Manger devient une expérience visuelle, sociale et numérique.
Si ces produits sont séduisants par leur créativité et leur dimension ludique, ils soulèvent aussi une question de santé publique. Derrière leur esthétique attractive se cachent souvent des préparations qui contiennent beaucoup de sucre, de matières grasses ou de sel, dont la consommation répétée peut contribuer à des déséquilibres alimentaires.
Une street food mondialisée
Dans les villes européennes, vitrines colorées de bubble tea, piles de fluffy pancakes tremblotants ou corn dogs géants envahissent désormais rues commerçantes et centres commerciaux. Issus de Taiwan, du Japon, de Corée du Sud ou des États-Unis, ils incarnent une street food globalisée qui circule rapidement entre les cultures urbaines.
Traditionnellement définie par la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations, 1990) comme la vente d’aliments et de boissons prêts à consommer dans l’espace public, la street food s’est largement transformée. Food trucks, marchés éphémères, festivals culinaires font désormais de la rue une scène gastronomique où la nourriture devient un phénomène pratique, culturel et médiatique.
En France, France Update relève que cette restauration rapide reprend même des produits du terroir, illustrant ce que le quotidien le Monde qualifie de « terroir sur le pouce »… bien loin cependant des produits du terroir sains comme les légumes oubliés.
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Une esthétique sensorielle… mais des aliments gras, sucrés, ultratransformés…
La nouvelle street food vise à créer des textures inédites et une expérience gustative immédiate. Son succès repose largement sur les textures et les couleurs. Perles moelleuses du bubble tea, légèreté des pancakes soufflés et croustillant des corn dogs produisent une expérience sensorielle forte.
Ces recettes mobilisent souvent sucre, amidon, matières grasses, additifs et autres marqueurs d’ultratransformation destinés à stabiliser les textures ou à renforcer l’attrait visuel.
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Cette recherche d’effets sensoriels contribue toutefois à des compositions nutritionnelles qui font la part belle au sucre, aux graisses ou au sel, ce qui soulève des questions de santé publique lorsque ces produits deviennent des consommations régulières.
Zoom sur trois icônes alimentaires virales
- Le bubble tea ou boba tea, né à Taiwan (1980), associe thé sucré, lait (ou crème végétale) et perles de tapioca gélifiées. Son succès repose aussi sur son aspect ludique et son vocabulaire marketing – boba, chewy pearls, creamy milk tea – à l’image des références proposées par les marques Tiger Sugar ou encore Moomin Boba. Pourtant, un verre standard peut contenir entre 30 et 60 g de sucre, ce qui peut favoriser surconsommation calorique, caries et/ou prise de poids.
Les hashtags (#bubbletea, #boba, #bobalife, #foodie) associent le produit à un univers de convivialité (partage), de gourmandise (sucré, perles) et de style de vie (lifestyle). Sur TikTok, la présence de #fyp (en toutes lettres_for you page_, qui signifie « page personnalisée »), et #foryou (« pour toi ») associés à bubble tea indiquent l’intégration du produit dans les circuits viraux et de découverte algorithmique.
- Les fluffy pancakes (pancakes soufflés japonais), popularisés dans les cafés de Tokyo et d’Osaka au début des années 2000 doivent leur texture aérienne à des blancs d’œufs montés en neige et à l’ajout de sucre et d’agents levants.
Leur esthétique, souvent décrite comme fluffy (« moelleuse »), airy (« aérée »)_ ou cloud-like (« comme un nuage »), alimente leur viralité sur les réseaux sociaux. Mais accompagnés de sirop, de crème, ils atteignent facilement 350 à 500 kcal par portion, avec un apport glucidique rapide.
Leur diffusion mondiale s’accompagne d’hashtags (#fluffypancakes, #soufflepancake, #foodporn, #brunch) soulignant texture et esthétique : le pancake tremblotant devient un spectacle culinaire, valorisant l’aérien, le léger « soufflé », le cloud-like envoie à l’esthétique et à la viralité dans les hashtags Instagram (#ふわふわパンケーキ ou #soufflepancakes), la wobble (tremblement), la hauteur et le visuel parfaits pour les photos et l’expérience sensorielle « airy », « soft », « jiggly » (tremblotant) révèlent une nouveauté tactile par rapport aux pancakes classiques. Sensation et visuel sont valorisés avant même de nommer l’ingrédient.
- Les corn dogs : issus des foires populaires américaines, leur origine serait aussi coréenne avant leur migration vers les États-Unis.
Ils combinent saucisse et pâte de maïs frite, servie sur un bâtonnet. Une version korean corn dog propose des variantes garnies de mozzarella, enrobées de chapelure panko ou même de morceaux de pommes de terre.
Les vidéos du spectaculaire cheese pull (étirement spectaculaire du fromage) participent à leur diffusion virale par l’intermédiaire de termes sensoriels : crunchy (croustillant), gooey (collant), cheesy (fromageux) mettant l’accent sur la texture et la gourmandise. Sur TikTok, les hashtags (#koreancorndog, #cheesepull, #foodadventures, #foodlover) renvoient à une isotopie de la découverte et de la viralité voire de fusion avec des spécialités locales.
Si on croit la liste des ingrédients qui entrent dans la conception des corn dogs (fromage, pâte de maïs, etc.), Leur profil nutritionnel fait toutefois craindre un apport élevé en graisses et en sel.
Ainsi, nourriture, langage et images participent à la construction d’un imaginaire gastronomique partagé. Les recettes sont reprises par les sites de cuisine pour les réaliser à la maison.
Mais alors qui est la cible ?
Nous formulons l’hypothèse, qui devra être confirmée, que l’influence des réseaux sociaux et le langage utilisé suggèrent que les publics visés seraient les suivants :
1 – Les jeunes urbains (15-35 ans) constitueraient le cœur de cible : ils sont particulièrement sensibles aux tendances alimentaires, à la nouveauté et à l’esthétique visuelle des produits.
2 – Les utilisateurs actifs des réseaux sociaux sont également visés : préparations colorées et photogéniques sont conçues pour être partagées en ligne, transformant l’acte de consommation en contenu numérique.
3 – Les curieux gastronomiques, enfin, sont attirés par l’expérimentation culinaire et les textures inédites (chewy, mousseux, croustillant).
Le langage marketing contribue à construire cette identité sociale : rapide, visuel et largement anglophone, il valorise le plaisir immédiat et la visibilité sur les réseaux plus que la dimension nutritionnelle.
Une étude récente sur l’impact des plateformes examine l’usage du bubble tea comme objet culturel et instrument de « gastrodiplomatie » pour Taïwan.
Entre plaisir alimentaire et enjeu de santé
Les nouvelles icônes de la street food racontent finalement autant notre manière de manger que notre manière de communiquer : dans les villes connectées, l’alimentation n’est plus seulement une question de goût ou de nutrition, mais aussi d’images, de langage et d’identité sociale. Mais si ces tendances révèlent une créativité culinaire mondiale, ces produits de la street food cachent, derrière leur dénomination et caractéristiques linguistiques et/ou photographiques, des produits alimentaires trop gras, trop sucrés, – bref, des bombes caloriques – également ultratransformées.
Ces produits ne sont pas nécessairement problématiques lorsqu’ils sont consommés occasionnellement. L’enjeu de santé publique réside davantage dans leur banalisation dans les pratiques alimentaires quotidiennes quand ils sont consommés comme snacks ou goûters. La question n’est pas de les interdire, mais de rappeler l’importance de la modération et d’une alimentation équilibrée. Des versions allégées – réduction du sucre, cuisson au four, ingrédients moins transformés – permettent également de concilier plaisir et attention nutritionnelle.
Cet article s’inscrit dans une réflexion plus large sur les transformations contemporaines des cultures alimentaires et des pratiques de consommation dans les espaces urbains.
Anne Parizot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.05.2026 à 15:11
L'incontinence urinaire féminine : un problème sous-estimé responsable de beaucoup de souffrance
Texte intégral (1646 mots)
L’incontinence urinaire féminine n’est ni une maladie bénigne ni une conséquence « normale » liée au fait de prendre de l’âge, aux accouchements ou à la ménopause. Il s’agit d’un trouble fréquent, avec un impact biologique, psychologique et social profond, qui affecte la qualité de vie. Pourtant des traitements existent et la plupart d’entre eux ne passe pas par la case « chirurgie ».
Rire, tousser ou sortir de chez soi… que se passe-t-il quand ces actions quotidiennes deviennent des sources de stress permanent ? C’est ce que vivent les millions de femmes qui souffrent d’incontinence urinaire, un problème de santé aussi fréquent que sous-diagnostiqué.
On estime qu’environ une femme sur trois souffrira d’une forme d’incontinence au cours de sa vie (Cette pathologie touche entre 25 à 40 % des femmes selon les études, précise le ministère de la santé français, NdT). Pourtant, cette réalité est souvent banalisée et passée sous silence.
Il ne s’agit ni d’une maladie bénigne ni d’une conséquence « normale » de l’âge, des accouchements ou de la ménopause. Nous parlons là d’un trouble ayant un impact biologique, psychologique et social profond, qui affecte la qualité de vie des personnes qui en souffrent.
D’un point de vue physiologique, l’incontinence urinaire est due à une altération des mécanismes qui contrôlent le stockage et l’évacuation de l’urine. Dans des conditions normales, la vessie se remplit progressivement pendant que les muscles du plancher pelvien et les sphincters urétraux restent contractés, ce qui empêche les fuites. Quand ce système défaille – en raison d’une faiblesse du plancher pelvien, de lésions neurologiques, d’une hyperactivité du muscle détrusor ou de troubles hormonaux –, le contrôle volontaire de la miction est perdu.
Certains facteurs, tels que les grossesses et les accouchements, la ménopause, le vieillissement, des interventions chirurgicales subies antérieurement ou certaines maladies neurologiques peuvent contribuer à de tels changements. Cela donne lieu à différents types d’incontinence, comme l’incontinence d’effort (provoquée par un effort physique, une toux, un rire…), l’incontinence par impériosité (lorsqu’un besoin impérieux d’uriner se fait sentir et qu’une petite quantité s’échappe avant d’arriver aux toilettes) ou l’incontinence mixte.
Quand le problème n’est pas seulement physique
Pendant des années, ce problème a été abordé presque exclusivement sous l’angle physique : quelle quantité d’urine est perdue, à quelle fréquence, quel type de protection utiliser… Cependant, le véritable poids de l’incontinence ne se situe pas seulement au niveau de la vessie, mais aussi dans ce qu’elle provoque sur le plan émotionnel.
Dans une étude récemment publiée dans la revue Enfermería Clínica, nous avons examiné la situation de 200 femmes souffrant d’incontinence urinaire, suivies dans un service de soins infirmiers urologiques. Nos résultats révèlent que plus de 60 % d’entre elles présentaient des symptômes de dépression et près de 67 % manifestaient une anxiété cliniquement significative.
Même si ces données ne permettent pas d’établir un lien de cause à effet direct, il s’agit néanmoins de problèmes qui coexistent et s’influencent mutuellement. Il est également probable que des facteurs antérieurs – tels qu’un passé d’anxiété ou de dépression, des maladies chroniques ou des situations de vie stressantes – contribuent à ce mal-être psychologique.
En effet, il s’agit d’une souffrance émotionnelle persistante, associée à la peur constante de pertes urinaires, à la honte sociale et au sentiment de perte de contrôle.
Vivre en état d’alerte permanent
De nombreuses femmes qui souffrent d’incontinence organisent leur vie en fonction de ce symptôme ; elles s’interrogent en permanence : « où se trouvent les toilettes », « quels vêtements porter », « combien de temps est-il possible de rester hors de chez elles », peuvent-elles pratiquer une activité physique, ou voyager…
Cette vigilance permanente génère un stress chronique : ni le corps ni l’esprit ne trouvent de répit, jusqu’à atteindre un point où cela devient épuisant.
Par ailleurs, près de 80 % des femmes que nous avons interrogées ont déclaré avoir besoin de recueillir davantage d’informations sur l’incontinence urinaire. Beaucoup se tournent vers Internet ou leur entourage, qui transmettent des informations fragmentaires, des idées reçues ou des messages contradictoires.
(Ameli, le site de l’Assurance maladie consacre un dossier complet à l’incontinence urinaire, NdT).
Les infirmières se sont imposées comme des figures clés de l’éducation à la santé et de l’accompagnement. Pourquoi ? En raison de leurs connaissances en matière de santé, de leur capacité à offrir un espace sûr où s’exprimer, du soutien émotionnel qu’elles apportent et du fait qu’elles constituent une figure (souvent féminine, ce qui aidait également) à qui confier ce qui n’avait pu être dit à quiconque pendant des années.
L’éducation à la santé ne consiste pas seulement à informer, mais aussi à expliquer en s’appuyant sur la science et les connaissances, dans un langage que les patients peuvent comprendre. Cette approche permet de mettre en place une écoute active, une validation, une régulation émotionnelle et un soutien en matière d’estime de soi.
L’incontinence urinaire a des répercussions non seulement sur cette dernière, mais aussi sur l’image corporelle, la vie sexuelle et la santé mentale. C’est pourquoi la traiter uniquement à l’aide de protections ou de solutions ponctuelles ne suffit pas. Les données scientifiques soulignent la nécessité d’une approche globale qui tienne compte à la fois des symptômes physiques et de l’impact émotionnel.
Comment diminuer l’incontinence et à qui s’adresser ?
Il existe aujourd’hui de nombreuses mesures efficaces pour réduire l’incontinence urinaire, et la plupart ne sont pas chirurgicales. L’approche principale consiste à suivre un traitement « conservateur », qui comprend notamment la rééducation du plancher pelvien à l’aide d’exercices encadrés par des professionnels, afin d’améliorer le contrôle urinaire et de réduire considérablement les fuites.
À cela s’ajoutent des stratégies telles que l’entraînement de la vessie, la modification des habitudes mictionnelles ou l’ajustement de la consommation de liquides et de caféine. L’éducation à la santé, dispensée par des infirmières ou des urologues, constitue aussi un élément essentiel pour briser les idées reçues et favoriser l’observance du traitement.
Dans certains cas, on peut recourir à des pessaires, des dispositifs en silicone que l’on insère dans le vagin pour soutenir les organes pelviens. Leur utilisation est particulièrement utile en cas de prolapsus, autrement dit lorsque la vessie, l’utérus ou le rectum descendent de leur position normale, en raison d’un affaiblissement du plancher pelvien. En outre, un traitement médicamenteux peut être prescrit au cas par cas, en fonction du type d’incontinence.
Lorsque ces mesures ne suffisent pas, différentes options chirurgicales peuvent être envisagées. Parmi celles-ci figure la pose d’une bande sous-urétrale, qui soutient l’urètre afin d’éviter les fuites lors d’efforts tels que la toux ou le rire. Une alternative est la colposuspension de Burch, une intervention chirurgicale qui soulève et fixe le col de la vessie. Dans certains cas, on peut également envisager la pose d’un sphincter urinaire artificiel.
En définitive, soulignons que les données scientifiques démontrent qu’une prise en charge précoce et personnalisée améliore les symptômes physiques, la qualité de vie et le bien-être émotionnel des femmes concernées par cette affection.
Marina Gómez de Quero Córdoba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.05.2026 à 14:29
Sur Internet, une « mise en procès permanente » de la grosseur malgré les discours sur l’acceptation de soi
Texte intégral (2963 mots)
Si de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre les jugements sur l’apparence et les normes corporelles dominantes, la grossophobie persiste, creusant les vulnérabilités et engendrant l’autocensure. Cadres d’émancipation, les réseaux sociaux sont aussi source de violences. Regard d’ensemble avec les premiers résultats de l’enquête « Grosseur en ligne ».
Comme le montre la sociologie du corps, les morphologies participent de systèmes de classement qui naturalisent les hiérarchies sociales. Ainsi, la minceur apparaît comme un « capital corporel » pour les femmes et les classes moyennes en quête ou en défense de leur position, tandis que la grosseur fonctionne comme un stigmate, renvoyant à une « maladie de la volonté », à un manque de discipline et à des modes de vie disqualifiés.
Pourtant, l’essor du « body positivisme » participe à brouiller ces hiérarchies. Porté aujourd’hui principalement par des créatrices de contenu en ligne, ce mouvement valorise des corps minorisés et dénonce la grossophobie.
Dans quelle mesure ces discours d’acceptation de soi et de critique des normes corporelles dominantes coexistent-ils avec la forte sensibilité aux remarques d’autrui ? Dans quelle mesure cette sensibilité aux discours des pairs, des proches et du personnel médical entre-t-elle en tension avec la légitimité limitée accordée à ces mêmes autres ?
Pour répondre à ce questionnement, nous nous appuyons sur l’exploitation des premiers résultats de l’enquête quantitative « Grosseur en ligne ». Celle-ci a été administrée à 850 individus résidant en France métropolitaine confrontés, pour une très large majorité, à des discours sur leur poids ou leur morphologie au cours de leur vie.
Indépendance déclarée face aux jugements, vulnérabilité incorporée
Nos résultats confirment un paradoxe déjà documenté dans notre précédente recherche qualitative : les enquêtés affirment massivement que la seule parole pleinement légitime sur leur corps est la leur, plus encore chez les femmes (tableau 1). Mais, dans le même temps, ils font part d’une forte sensibilité aux remarques de toutes les figures proposées, y compris celles considérées comme peu, voire pas du tout légitimes (tableau 2).
Cette tension peut se comprendre comme l’effet d’un double processus. D’un côté, la diffusion des discours d’acceptation de soi et, plus largement, d’une normativité croissante de l’authenticité et de l’auto‑expression en ligne, encourage à revendiquer la maîtrise de la définition de son corps. De l’autre, la persistance de rapports de pouvoir incorporés donne aux paroles parentales, conjugales et médicales une efficacité symbolique forte, y compris lorsque leur légitimité est explicitement contestée.
Les différences de genre renforcent ce résultat : les femmes sont davantage socialisées à se penser comme jugées sur leur apparence. Mais elles sont aussi plus nombreuses à se doter de ressources en ligne pour reprendre la main sur le récit de leur corps. Les hommes sont moins souvent les cibles de remarques explicites sur leur poids. Notre enquête ajoute qu’ils sont moins enclins à se dire affectés par ces potentielles remarques, et qu’ils sont moins présents dans les espaces numériques de politisation de la grosseur.
La récurrence des remarques sur le poids joue également un rôle majeur sur la légitimité accordée au médecin, comme le montre le graphique ci-dessous.
Pour aller plus loin, il est à noter que les cadres et personnes diplômées du supérieur contestent davantage la légitimité des médecins. Mais elles se déclarent plus fortement affectées que les autres par les remarques sur leurs corps émanant de ces personnes à fort capital symbolique. De leur côté, les employés/ouvriers reconnaissent plus volontiers la légitimité de ces mêmes figures tout en se disant moins affectés par leurs remarques.
L’autonomie discursive est donc à la fois une valeur et un capital. On peut plus aisément se déclarer comme la seule personne légitime à s’exprimer sur son propre corps lorsque l’on dispose des ressources nécessaires pour faire face aux institutionnalisations des jugements (médicaux, professionnels, familiaux).
Accepter la grosseur ou accepter sa grosseur ? Des réceptions socialement distribuées
Les données sur l’auto‑assignation invitent à distinguer les modalités de présentation de soi en fonction, au moins en partie, de l’appartenance à différentes catégories sociales. Par exemple, les étudiants s’éloignent d’un vocabulaire pathologisant (« obèse », 0,2 %) et se retrouvent davantage dans une terminologie anglophone plus engagée (« small fat », « plus size »), tandis qu’une proportion importante d’entre eux se définit comme « normaux » (28,8 %). Plus préoccupés par le corps « qui devrait être », les cadres et professions intermédiaires parlent davantage « d’avoir des formes » ou « d’être en surpoids » (tableau 3).
Dans la continuité, les personnes les plus dotées en capital culturel sont également plus nombreuses à suivre des comptes qui théorisent la grossophobie et à se doter d’arguments pour contester la médicalisation du poids. Surtout, au moment de l’abonnement, elles ne sont pas attentives aux mêmes éléments. 17,9 % des plus diplômées expliquent que le fait qu’un influenceur ou une influenceuse cite des sources dans ces contenus est essentiel pour obtenir leur adhésion, contre 3,8 % chez les non-diplômées.
L’enquête montre par ailleurs que les personnes diplômées du supérieur sont plus nombreuses à répondre qu’elles ont parfois du mal à trouver les corps gros « jolis » (48,9 % pour les titulaires d’un Master ou équivalent, contre 11 % pour les personnes sans diplôme), ce qui témoigne de la persistance de l’esthétique dominante, même chez celles et ceux qui la critiquent voire la combattent en théorie.
À l’autre pôle, les employés, ouvriers et moins diplômés mobilisent davantage le terme d’« obésité », médicalement construit, utilisent moins les labels militants et s’approprient moins les ressources scientifiques véhiculées par les influenceuses. Ils et elles se trouvent davantage enfermés dans une pathologisation du poids « qui devrait être, mais qu’ils et elles n’ont pas », peu armés pour contester le discours d’expertise alors qu’ils et elles entretiennent des rapports plus conflictuels avec l’autorité médicale.
La possibilité de transformer le stigmate en identité revendicable est donc inégalement distribuée. En ce sens, le « body positivisme » et les mouvements en ligne de lutte contre la grossophobie ne produisent pas mécaniquement une « démocratisation » de l’acceptation de soi : ils semblent offrir des ressources supplémentaires à celles et ceux qui disposent déjà de capitaux pour les mobiliser, tandis que d’autres restent davantage assignés à une expérience individualisée et plus irréversible de « problème de poids ».
L’ambivalence des espaces numériques comme lieux de résistance
L’enquête permet aussi de nuancer l’image des réseaux socionumériques comme simples amplificateurs de violence ou comme cadres d’émancipation. D’un côté, ils apparaissent comme des espaces d’entre‑soi informés et protecteurs : plus de la moitié des répondant·es les utilisent pour écouter des personnes concernées et pour se documenter sur la grosseur, tandis qu’une grande majorité rejoint des groupes privés, filtre les contenus, bloque ou signale des comptes agressifs. Une grande partie de répondants explique construire leur propre « bulle de filtre », où l’exposition à la violence symbolique est réduite et où la parole des « expertes par appartenance », c’est-à-dire ici des créatrices de contenus, est privilégiée.
D’un autre côté, ces mêmes réseaux représentent des dispositifs de gouvernement de soi : hommes et femmes se distinguent entre une volonté bien plus forte chez les premiers d’entamer un parcours de perte de poids, quand les secondes souhaitent plutôt parvenir à accepter leur propre corps :
Nombre d’enquêtés décrivent aussi des feeds « en tension » où coexistent contenus « body positivistes » et contenus de fitness, de régimes, de « bodygoals », tandis que les pratiques de retouche des photos (se montrer « à son avantage » sur les profils publics, moduler l’apparence selon le contexte – CV, applications de rencontre, famille) témoignent d’un ajustement permanent de la mise en visibilité de soi au regard anticipé d’autrui. Une fois de plus, ce sont les femmes enquêtées qui déclarent davantage s’être déjà retenues de poster des photos d’elles en ligne que les hommes (51 % contre 41,4 %).
En somme, les espaces numériques permettent certes de recomposer les regards, mais cette recomposition s’opère à partir d’inégalités préexistantes : ils offrent des opportunités d’acceptation et de résistance qui sont elles‑mêmes traversées par les rapports de genre et de classe. C’est précisément dans cet entre‑deux – entre promesse d’émancipation en ligne et persistance des contraintes matérielles et symboliques hors ligne – que se joue l’expérience contemporaine de la grosseur.
Pour réaliser cette enquête, Yann Bruna a reçu des financements de recherche de la MSH Mondes (Université Paris-Nanterre).