29.01.2026 à 11:29
Une ambition monumentale… Pourquoi Donald Trump veut-il créer à Washington une copie de l’Arc de triomphe ?
Texte intégral (1494 mots)
Copie assumée de l’Arc de triomphe parisien, l’« Independence Arch », déjà surnommé « Arc de Trump », s’inscrit dans une longue tradition monumentale, entre célébration du pouvoir, réécriture du passé et affirmation politique.
Donald Trump a pris le temps cette semaine, alors que l'actualité internationale et américaine était particulièrement chargée, de présenter trois nouvelles propositions architecturales pour son projet d’« Independence Arch » à Washington. Les trois rendus rappellent clairement l’Arc de triomphe de la place de l’Étoile à Paris, même si l’un d’eux se distingue par des ornements dorés, dans la lignée des choix décoratifs de Trump pour le Bureau ovale de la Maison-Blanche.
Commandée en vue du 250ᵉ anniversaire de la signature de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, le 4 juillet, cet arc de triomphe s’inscrit dans une longue tradition de monuments célébrant les victoires militaires, des empereurs romains à Napoléon Bonaparte.
Ce projet de monument participe ainsi pleinement de la politique étrangère de Donald Trump et de l’ambition qu’affiche ce dernier de voir les États-Unis étendre leur contrôle sur l’« hémisphère occidental » – une orientation que le président a lui-même baptisée la « doctrine Donroe ».
Mais une question demeure, largement posée : alors que le projet copie l’Arc de triomphe, monument emblématique s’il en est, un hommage personnel est-il vraiment la manière la plus pertinente de marquer l’anniversaire de la rupture des États-Unis avec le pouvoir absolu et la monarchie britannique ?
L’« Arc de Trump »
Lorsque Donald Trump a présenté pour la première fois, en octobre 2025, des maquettes de l’arche envisagée, un journaliste lui a demandé à qui elle était destinée. Trump a répondu : « À moi. Ce sera magnifique. » Dans une déclaration faite en décembre, le président a affirmé que la nouvelle arche « sera comme celle de Paris, mais pour être honnête avec vous, elle la surpasse. Elle la surpasse à tous les niveaux ».
Une exception toutefois, a-t-il précisé :
« La seule chose qu’ils ont, c’est l’histoire […] Je dis toujours que c’est la seule chose avec laquelle on ne peut pas rivaliser, mais nous finirons par avoir cette histoire nous aussi. »
Le président est manifestement convaincu que son arche contribuera à forger cette histoire. « C’est la seule ville au monde d’une telle importance qui ne possède pas d’arc de triomphe », a-t-il déclaré à propos de Washington, DC.
Prévue à proximité du cimetière national d’Arlington et du Lincoln Memorial, l’implantation placerait la nouvelle structure en dialogue visuel avec plusieurs des monuments les plus emblématiques de la capitale fédérale.
Le projet s’inscrit par ailleurs dans une série d’initiatives destinées à laisser l’empreinte de Donald Trump sur le paysage bâti de Washington : les transformations apportées à la Maison-Blanche l’an dernier, avec notamment la minéralisation du célèbre Rose Garden, la décoration du Bureau ovale dans un style rococo doré, ou encore la démolition de l’East Wing pour permettre une extension de la salle de bal estimée à 400 millions de dollars (334,5 millions d’euros).
Surnommé l’« Arc de Trump », le projet est désormais la « priorité absolue » de Vince Haley, directeur du Conseil de politique intérieure de la Maison-Blanche.
Triomphe et architecture
L’Arc de triomphe de Paris, situé au sommet des Champs-Élysées, est une commande de Napoléon Bonaparte (1804-1814/1815) en 1806 pour honorer l’armée impériale française après sa victoire à la bataille d’Austerlitz (2 décembre 1805). Il ne sera achevé qu’en 1836, sous la Restauration et le règne de Louis-Philippe (1830-1848), dernier roi de France.
Les architectes du projet, Jean-François Chalgrin et Jean-Arnaud Raymond, se sont inspirés des arcs antiques, en prenant pour modèle principal l’arc de Titus à Rome (vers 85 de notre ère). Celui-ci fut érigé par l’empereur Domitien (51–96 de notre ère), tyran cruel et ostentatoire, populaire auprès du peuple mais en conflit permanent avec le Sénat, dont il avait restreint le pouvoir législatif. L’arc fut commandé par Domitien pour célébrer à la fois l’apothéose de son frère Titus et sa victoire militaire contre la rébellion en Judée.
Par ses références, l’arche proposée par Trump ne renvoie à aucun élément de conception spécifiquement américain. Son style néoclassique s’inscrit en revanche dans la continuité de monuments plus anciens, eux aussi inspirés de l’Antiquité.
Le Washington Monument, par exemple, adopte la forme d’un obélisque égyptien. Ce pilier à quatre faces, qui s’amincit en s’élevant et se termine par une pyramide, rend hommage au dieu solaire Rê. Mais il intégrait aussi un élément destiné à symboliser les avancées technologiques et l’esprit d’innovation américains : un pyramidion en aluminium. Lorsque l’obélisque a été achevé en 1884, l’aluminium était un matériau rare, le procédé permettant de le raffiner n’étant pas encore maîtrisé. Le sommet du monument constituait alors la plus grande pièce d’aluminium moulé au monde.
Un combat de valeurs
L’arc de triomphe voulu par Trump s’inscrit dans un débat de longue date sur les monuments publics et sur ce qu’ils disent des valeurs qu’une société choisit de mettre en avant.
Ainsi, pendant le mouvement Black Lives Matter, de nombreuses statues de figures historiques ont été retirées de l’espace public, car elles étaient perçues comme glorifiant le racisme et l’impérialisme. Donald Trump a depuis fait remettre en place au moins une statue confédérée renversée à cette période, et son ambition d’ériger un monument à sa propre personne ne saurait donc surprendre.
Sous le régime des lois Jim Crow (1877, abrogées en 1964), qui ont institutionnalisé la ségrégation raciale, puis durant le mouvement des droits civiques, le nombre de monuments consacrés aux soldats et aux généraux confédérés a connu une nette hausse.
De la même façon que le déboulonnage de ces statues relevait d’un geste politique, l’érection d’un nouveau mémorial destiné à promouvoir la lecture positive que Trump propose de l’histoire nationale en constitue un autre. Le projet s’intègre d’ailleurs dans la mission revendiquée par son administration de « restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».
Reste une question plus immédiate : l’Independence Arch pourra-t-il seulement voir le jour d’ici au 4 juillet, jour de la fête nationale ? Un défi de taille, même pour ce président. Quant à son accueil, l’histoire tranchera.
Garritt C. Van Dyk a reçu des financements du Getty Research Institute.
29.01.2026 à 09:57
«Rendre la liberté académique plus solide…» Stéphanie Balme est l’invitée de notre émission « La grande conversation »
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Elle a rédigé le rapport « Défendre et promouvoir la liberté académique », commandé par France Universités. Stéphanie Balme, directrice du Centre de recherches internationales de Sciences Po et experte de la diplomatie scientifique, était l'invitée vendredi 23 janvier de notre émission « La Grande Conversation », en partenariat avec CanalChat Grandialogue.
La liberté académique est aujourd’hui confrontée à des tensions inédites : pressions politiques, restrictions budgétaires, ingérences étrangères et remise en question des principes d’indépendance scientifique. Ces enjeux, qui touchent les chercheurs et les institutions en France comme à l’international, interrogent notre capacité à produire un savoir libre et critique.
Lors de cette émission, nous abordons avec Stéphanie Balme, rédactrice du rapport« Défendre et promouvoir la liberté académique », le rôle des institutions et des politiques publiques pour la protéger. Quelles mesures prendre pour assurer sa défense? Comment répondre aux critiques récurrentes d'une partie de l'opinion publique? Quelles leçons tirer de ce qui se passe sur les campus américains ? Une émission à retrouver sur notre chaîne YouTube.
28.01.2026 à 16:14
La démocratie est-elle seulement une question de vérité ?
Texte intégral (1441 mots)

La crise de la démocratie est liée à une crise du rapport à la vérité mais aussi à une crise de sens, qu’il est important de distinguer de la première. La démocratie cherche à construire un monde porteur de sens, et pas seulement un univers de connaissances permettant la délibération. La rupture des liens sociaux, historiques ou culturels, qui donnent du sens à nos existences, est une aubaine pour les ennemis de la démocratie.
Nous sommes au cœur d’une crise de la vérité. La confiance dans les institutions publiques du savoir (les écoles, les médias traditionnels, les universités et les experts) n’a jamais été aussi faible, et des menteurs éhontés obtiennent des victoires politiques partout dans le monde. On pourrait penser que, collectivement, nous avons cessé de nous soucier de la vérité.
La fébrilité des démocrates face à cette crise repose en partie sur l’idée qu’il n’y a pas de démocratie sans vérité. Mais cette approche n’est pas sans conséquence. Surestimer la valeur de la vérité peut conduire à négliger d’autres exigences démocratiques, ce que ne manquent pas d’exploiter les ennemis de la démocratie. Les philosophes ont avancé plusieurs arguments en faveur d’un lien entre vérité et démocratie. Il semble que l’idée soit si répandue qu’on oublie de l’examiner : la démocratie représente tout ce que nous aimons, et la vérité en fait partie.
Mais il existe des manières plus sophistiquées d’exprimer cette conception. Le philosophe allemand Jürgen Habermas soutient qu’une démocratie en bonne santé possède une culture délibérative, et que la délibération exige des « prétentions à la validité ». Lorsque nous parlons de politique, nous devons nous donner la peine d’essayer de nous assurer que ce que nous disons est vrai.
Maria Ressa, journaliste philippine et lauréate du prix Nobel de la paix, soutient de manière similaire que la démocratie a besoin de la vérité parce que : « Sans faits, il ne peut y avoir de vérité. Sans vérité, il ne peut y avoir de confiance. Sans ces trois éléments, nous n’avons pas de réalité partagée, et la démocratie telle que nous la connaissons – ainsi que toute entreprise humaine porteuse de sens – disparaissent. »
Mais avons-nous vraiment besoin de la vérité pour partager la réalité ? En pratique, la plupart de nos expériences de réalités communes n’impliquent pas la vérité. Pensez aux mythes, au sentiment de voisinage, ou au sens de la communauté, peut-être même à la religion, et certainement à la réalité partagée ultime : la culture elle-même. On ne peut soutenir que nous partageons la culture de notre communauté parce qu’elle est vraie ou parce que nous la croyons vraie. Certains pourraient affirmer que la démocratie est liée à la vérité parce que la vérité serait en quelque sorte neutre : ceux qui cherchent à dire la vérité, contrairement aux menteurs ou aux populistes de l’ère de la post-vérité, doivent rendre des comptes. Ils sont soumis aux règles de la vérité. Concluons que le lien entre démocratie et vérité ne tient qu’à cela : la démocratie est sans doute plus liée à la responsabilité qu’elle ne l’est nécessairement à la vérité.
Une entreprise humaine porteuse de sens
Quoi qu’il en soit, le problème demeure : comme Ressa et Habermas le reconnaissent eux-mêmes, le but de la démocratie est de promouvoir des « entreprises humaines porteuses de sens ». La démocratie a pour vocation de construire un monde dans lequel les êtres humains peuvent vivre de manière pleinement humaine. Or, cela ne peut être assuré par la seule vérité. Une vie véritablement humaine exige non seulement la connaissance de faits concernant la réalité, mais aussi une compréhension subjective du monde et de la place que l’on y occupe. Nous oublions souvent que, bien qu’elles aillent fréquemment de pair, ces deux exigences peuvent aussi entrer en conflit. Cela tient au fait que la vérité relève des faits, tandis que le sens relève de la compréhension.
La compréhension, contrairement à la connaissance, relève de la manière dont nous regardons le monde, de nos habitudes de pensée et de nos constructions culturelles – principalement les identités, les valeurs et les institutions. Ces éléments remplissent leur fonction, qui est de nous faire sentir chez nous dans le monde, sans pour autant formuler la moindre prétention à la vérité. Selon la philosophe allemande Hannah Arendt, il s’agit là de la seule fonction de la politique, proprement entendue.
Trop souvent, l’esprit démocratique disqualifie ces éléments en les réduisant à des préjugés et à des superstitions. L’association populaire entre démocratie et vérité conduit à une dévalorisation du domaine du sens, qui demeure le but d’une politique humaniste. C’est ce qu’ont bien vu nombre de critiques de la modernité et du capitalisme quand ils critiquent la tendance des démocraties modernes à se soumettre a une « raison instrumentale » qui privilégie le prouvable sur le valable.
Les défenseurs de la vérité démocratique feraient bien de se souvenir que la démocratie cherche à construire un monde porteur de sens, et pas seulement un univers de connaissances arides et de recherche factuelle. L’actualité montre que négliger ce principe implique de lourdes conséquences politiques. L’insistance sur la vérité et la dévalorisation du sens ont conduit à la dépression moderne bien connue, souvent décrite comme un sentiment d’aliénation – une rupture des liens sociaux, historiques et traditionnels. Et cela a des répercussions politiques. Car le valable prendra sa revanche sur le prouvable, au risque de le sacrifier. C’est ce que l’on observe sous le néologisme de post-vérité ; un humanisme monstrueux et tordu mais qui trouve son succès dans le faiblesses de l’association entre démocratie et vérité. Car cette aliénation a également constitué un terrain fertile pour les populistes et les antidémocrates qui prétendent répondre à la crise du sens. Ce n’est pas un hasard si les thèmes récurrents du populisme contemporain sont ceux de l’appartenance, de la tradition, de l’identité, des origines et de la nostalgie.
Nous traversons une crise de la vérité, mais nous sommes aussi confrontés à une crise du sens. Lorsque nous accordons une importance excessive à la vérité au détriment du sens, nous nourrissons un sentiment d’aliénation et livrons les citoyens aux mains des ennemis de la démocratie. Nous ferions bien de construire nos démocraties en gardant à l’esprit que l’attachement à la vérité n’est qu’une condition parmi d’autres – et très partielle – d’une vie véritablement humaine.
Frank Chouraqui est membre (non actif) du parti politique néerlandais Groenlinks-PvdA (centre gauche).