05.02.2026 à 11:36
Comment mesurer la précarité énergétique ?
Texte intégral (2602 mots)
La précarité énergétique est un phénomène bien réel, mais difficile à cerner précisément. Selon la manière dont elle est mesurée, certaines personnes peuvent ne pas être reconnues comme concernées et passer à côté des dispositifs d’aide, qu’il s’agisse de se chauffer correctement en hiver ou de se protéger de la chaleur en été.
Alors que la hausse durable des prix de l’énergie et le changement climatique accentuent les situations d’inconfort thermique, la précarité énergétique s’impose comme un enjeu social majeur en France et en Europe. Les chiffres abondent – ménages consacrant une part élevée de leurs revenus à l’énergie, ménages ayant eu froid chez eux, situations d’impayés ou de restrictions de chauffage – et nourrissent une inquiétude légitime.
Pourtant, cette visibilité croissante masque une réalité plus complexe : selon l’indicateur mobilisé, on ne désigne pas toujours les mêmes ménages comme « précaires », et une partie importante de la population demeure invisible aux yeux des politiques publiques. Alors comment bien mesurer la précarité énergétique ?
Définir la précarité énergétique : un consensus fragile
En France, la précarité énergétique fait l’objet d’une définition juridique depuis l’article 11 de la loi Grenelle II de 2010, qui la caractérise comme la difficulté pour un ménage de satisfaire ses besoins énergétiques essentiels en raison d’une combinaison de facteurs, notamment des revenus insuffisants, des logements peu performants sur le plan énergétique et des prix élevés de l’énergie.
Cette définition, reprise et largement mobilisée dans les travaux statistiques et les politiques publiques, est proche de celle retenue au niveau européen, qui insiste également sur l’incapacité des ménages à accéder à des services énergétiques essentiels à un coût abordable. Elle a le mérite de souligner le caractère fondamentalement multidimensionnel du phénomène.
Pourtant, dans la pratique, cette richesse conceptuelle est souvent réduite à un ou deux indicateurs simples, principalement fondés sur les dépenses énergétiques.
En France, un ménage est fréquemment considéré comme précaire lorsqu’il consacre plus de 8 ou 10 % de ses revenus à l’énergie et appartient aux ménages à bas revenus. Ces indicateurs présentent des avantages évidents, simplicité de calcul, comparabilité dans le temps et lisibilité pour le grand public. Mais leurs limites sont désormais bien établies. Ils mesurent les dépenses réalisées plutôt que les besoins réels, et ignorent les stratégies de restriction adoptées par de nombreux ménages en difficulté, dont les factures peuvent sembler modérées bien qu’ils subissent un inconfort élevé.
Par exemple, en France, près de 35 % des personnes déclarent avoir souffert du froid dans leur logement au cours de l’hiver 2024-2025, selon le dernier tableau de bord de l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE).
QU’EST CE QUE L’ONPE ?
- Créé en 2011 à la suite de la loi Grenelle II, l’Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE) est une instance partenariale de référence chargée de produire une connaissance partagée, de suivre l’évolution de la précarité énergétique et d’éclairer les politiques publiques dans les domaines du logement et de la mobilité.
Dans la même édition, une proportion significative de ménages déclare avoir restreint volontairement le chauffage pour éviter des factures élevées, illustrant comment les stratégies d’adaptation peuvent rendre invisibles aux yeux des statistiques officielles des situations pourtant difficiles.
À l’inverse, certains ménages apparaissent comme précaires au regard de leurs dépenses, alors même qu’ils vivent dans des logements confortables mais énergivores, sans subir de privations. Il s’agit notamment de ménages aux revenus relativement élevés, vivant dans des logements gourmands en énergie pour lesquels une facture importante reste compatible avec le niveau de vie.
Plus généralement, ces situations rappellent que les indicateurs fondés sur des seuils, qu’il s’agisse de dépenses ou de température intérieure, sont imparfaits : une même température peut être vécue comme acceptable par certains, par choix ou par habitude, et comme inconfortable par d’autres, selon les préférences, l’âge ou l’état de santé.
Pour dépasser les limites des indicateurs fondés sur les dépenses, les indicateurs dits « subjectifs » ont progressivement pris de l’importance. Ils reposent sur le ressenti des ménages et sur des situations concrètes telles que le fait d’avoir eu froid chez soi, d’être en situation d’impayés ou de vivre dans un logement humide ou dégradé.
Leur principal avantage est de rendre visibles des formes de privation réelle, indépendamment du niveau de dépenses observé, et de capter des dimensions invisibles dans les données comptables, comme l’inconfort, le stress ou les effets sur la santé. Toutefois, ces indicateurs présentent eux aussi des limites, car les réponses dépendent fortement des normes sociales, des attentes individuelles et de la capacité à exprimer une difficulté, ce qui peut conduire à des sous ou sur déclarations selon les franges de la population.
Consciente de ces enjeux, la France a donc fait le choix de ne pas s’appuyer sur un indicateur unique, mais sur un panier d’indicateurs, à l’image du tableau de bord de l’ONPE. Celui-ci combine des indicateurs de dépenses, de restrictions, de ressenti et d’impayés, reconnaissant ainsi le caractère multidimensionnel de la précarité énergétique. Cette approche constitue un progrès important, mais elle soulève une difficulté persistante : comment interpréter simultanément ces signaux et les traduire en décisions opérationnelles lorsque les ménages ne sont concernés que par certaines dimensions et pas par d’autres ?
Le piège du binaire : une vision trop rigide d’un phénomène continu
Être précaire ou ne pas l’être ? La plupart des indicateurs actuels reposent sur une logique binaire : un ménage est classé soit comme précaire, soit comme non précaire, en fonction du dépassement d’un seuil. Cette approche est rassurante, car elle permet de compter, de comparer, de cibler. Mais elle repose sur une hypothèse implicite discutable : celle d’une frontière nette entre les ménages « en difficulté » et les autres.
Or, la réalité est bien différente. La précarité énergétique est un processus, non un état figé. Elle peut être transitoire, s’aggraver progressivement par exemple avec la hausse des prix de l’énergie, ou au contraire être contenue par des stratégies d’adaptation. De nombreux ménages se situent dans une zone intermédiaire : ils ne remplissent pas les critères statistiques de la précarité, mais ils vivent sous une contrainte permanente, exposés au moindre choc.
C’est dans ce contexte qu’émerge la notion de vulnérabilité énergétique. Elle ne désigne pas une situation actuelle de privation, mais un risque de basculer dans la précarité à la suite d’un événement : hausse des prix, perte de revenus, problème de santé, épisode climatique extrême. Cette approche permet de dépasser la logique du « tout ou rien » et de s’intéresser aux trajectoires des ménages. Elle met en lumière une population souvent invisible dans les statistiques classiques, mais pourtant essentielle à considérer si l’on veut prévenir plutôt que réparer.
L’importance des choix de mesure apparaît nettement lorsque l’on considère les ménages les plus modestes : en 2022, parmi les 10 % les plus pauvres de la population, près de 69 % des ménages seraient en situation de précarité énergétique en l’absence à la fois du bouclier tarifaire et du chèque énergie. Cette proportion tombe à 62 % avec le seul bouclier tarifaire, puis à environ 43 % lorsque le bouclier et les chèques énergie sont pris en compte, illustrant combien les dispositifs publics et les conventions de mesure modifient l’ampleur statistique du phénomène.
Mesurer autrement : apports des approches multidimensionnelles
Une première manière de renouveler la mesure de la précarité énergétique consiste donc à recourir à des indicateurs « dits » composites. L’idée est de ne plus se limiter à un seul critère, mais de regrouper plusieurs dimensions du problème dans un indicateur unique. Celui-ci peut par exemple prendre en compte à la fois le niveau de revenu des ménages, la qualité énergétique de leur logement, leurs difficultés à payer les factures, les restrictions de chauffage ou encore l’inconfort thermique ressenti.
Cette approche se distingue des méthodes qui juxtaposent plusieurs indicateurs séparés, comme celles utilisées par l’ONPE. Ici, les différentes dimensions de la précarité énergétique sont combinées dans un même outil, ce qui permet d’avoir une vision plus globale des situations.
Inspirée des travaux sur la pauvreté multidimensionnelle, cette méthode aide à mieux comparer les ménages entre eux et à identifier plus finement ceux qui sont les plus exposés.
L’INDICE DE PAUVRETÉ MULTIDIMENSIONNELLE
- Mesurer la pauvreté avec un seul indice, par exemple le revenu, présente un risque : celui de n’avoir qu’une image partielle du phénomène. Pour ne pas invisibiliser certaines populations qui subissent ce fléau, l’indice de pauvreté multidimensionnelle, créé à l’Université d’Oxford en 2010 et utilisé dès cette année-là par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), compile dix indices : la mortalité infantile, la nutrition, les années de scolarité, la sortie de scolarité, l’électricité, l’eau potable, les sanitaires, le sol de l’habitat, le combustible utilisé pour cuisiner, les biens mobiliers.
Par exemple, un ménage aux revenus modestes vivant dans un logement mal isolé, qui limite fortement son chauffage pour contenir ses factures et déclare un inconfort thermique, peut ne pas dépasser individuellement les seuils de dépenses ou de température retenus par les indicateurs classiques, mais apparaître clairement comme précaire lorsqu’on combine ces différentes dimensions au sein d’un indicateur composite.
Mais ces indicateurs ne sont pas sans limites. Ils reposent sur des choix normatifs, parfois peu visibles, notamment sur l’importance accordée à chaque dimension. Par exemple, le poids accordé aux dépenses énergétiques par rapport à l’inconfort thermique ou à la qualité du logement peut conduire à classer différemment deux ménages aux situations pourtant proches, selon que l’on privilégie une contrainte budgétaire, une privation ressentie ou une vulnérabilité structurelle. Ces choix donc restent en partie arbitraires et peuvent limiter l’appropriation de ces indicateurs par les acteurs publics et la compréhension du phénomène par le grand public.
Une autre manière d’aborder la précarité énergétique, de plus en plus utilisée en sciences sociales, consiste à recourir à des méthodes de classification statistique. Leur principe est simple : au lieu de décider à l’avance à partir de quel seuil un ménage est considéré comme « précaire », ces méthodes commencent par regrouper les ménages qui se ressemblent, en tenant compte simultanément de plusieurs dimensions de leur situation.
Concrètement, les ménages sont classés en fonction de caractéristiques observées comme le type de logement, le niveau des dépenses d’énergie, les difficultés de paiement, les restrictions de chauffage ou encore l’inconfort thermique. Les méthodes de classification rassemblent ainsi des personnes aux profils proches, sans imposer au préalable de seuils arbitraires sur chacun de ces indicateurs.
Ce n’est qu’ensuite que l’on interprète les groupes obtenus. On observe alors qu’ils correspondent assez clairement à des situations distinctes : des ménages sans difficulté particulière, des ménages vulnérables, et des ménages en situation de précarité énergétique avérée. Ces groupes présentent non seulement des points communs sur les critères utilisés pour les classer, mais aussi sur d’autres caractéristiques sociales ou économiques, comme la composition familiale ou le type de territoire.
Ces méthodes permettent ainsi de mieux comprendre les différentes formes de précarité énergétique, et de dépasser une approche trop rigide fondée uniquement sur des seuils souvent arbitraires.
Pourquoi mesurer la précarité énergétique restera toujours difficile
Même avec des outils plus sophistiqués, mesurer la précarité énergétique restera un exercice délicat. Les besoins énergétiques varient selon le climat, la composition du ménage, l’état de santé, l’âge, ou encore les normes culturelles. Ce qui constitue un inconfort pour certains peut être perçu comme acceptable pour d’autres.
Les ménages en difficulté effectuent souvent des arbitrages complexes entre différentes dépenses essentielles : se chauffer, se nourrir, se déplacer, se soigner. Ces arbitrages sont difficiles à observer dans les données et échappent en grande partie aux indicateurs traditionnels.
Plutôt que de chercher une mesure unique et définitive, l’enjeu est donc de construire des outils capables d’éclairer la diversité des situations et des trajectoires. Dans un contexte de transition énergétique et de dérèglement climatique, mieux mesurer la précarité énergétique devient moins une question de précision statistique qu’une nécessité pour anticiper, prévenir et adapter les politiques publiques.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
04.02.2026 à 16:14
Pourrait-on faire fonctionner des data centers dans l’espace ?
Texte intégral (1700 mots)
Différents acteurs de la tech envisagent d’utiliser des satellites pour faire des calculs. En d’autres termes, il s’agit d’envoyer des data centers dans l’espace. Est-ce réaliste ? Un informaticien fait le point.
On parle de l’idée d’installer dans l’espace, en orbite, des data centers destinés à l’intelligence artificielle. Par exemple, en novembre 2025, Google annonçait son projet Suncatcher.
Quel crédit accorder à cette proposition ? Je vais d’abord expliquer les difficultés techniques qui font que cela semble très compliqué et coûteux pour un avantage peu clair, avant de formuler des hypothèses sur les raisons qui motivent ces annonces.
L’intelligence artificielle, c’est beaucoup de calcul
L’apprentissage automatique à grande échelle est au cœur des applications d’intelligences artificielles (IA) génératives (ChatGPT et consorts). Pour cela, il faut beaucoup de processeurs de calcul, qui consomment de l’électricité et rejettent sous forme de chaleur l’énergie ainsi consommée. Sur Terre, un grand data center de calculs d’intelligence artificielle peut consommer 100 mégawatts (MW) et au-delà ; on a même projeté la construction de data centers à 1 000 MW.
Dans l’espace, du point de vue technique, se posent alors quatre problèmes :
les composants électroniques sont irradiés par les rayons cosmiques, ce qui peut causer des pannes ;
il faut produire de l’électricité ;
il faut évacuer la chaleur produite ;
les installations ne sont pas aisément accessibles pour intervenir.
Les radiations perturbent les composants électroniques
Récemment, un Airbus A320 a fait une embardée dans le ciel, car son informatique de commande avait été touchée par des rayons cosmiques. En effet, dans l’espace et, dans une moindre mesure, en altitude (les avions de ligne volent à une dizaine de kilomètres d’altitude), l’électronique est soumise à un rude régime.
Les rayonnements cosmiques peuvent au pire détruire certains composants, au mieux perturber temporairement leur fonctionnement. Pour cette raison, les fournisseurs conçoivent pour équiper les engins spatiaux des processeurs spéciaux résistant aux rayonnements, par exemple le LEON et le NOEL-V, mais ceux-ci ont des performances de calcul modestes (par exemple, le NOEL-V, pourtant moderne, est environ dix fois plus lent qu’un seul cœur de mon ordinateur portable, qui en comporte 12). Si l’on utilise dans l’espace des composants destinés à des applications terrestres conventionnelles, les radiations peuvent provoquer des pannes qui nécessitent des redémarrages de chaque processeur, allant d’une fois toutes les quelques semaines à plusieurs fois par jour, suivant les conditions d’utilisation, d'autant plus fréquemment que le processeur est gravé finement (haute performance).
Produire suffisamment d’électricité
Les géants de la tech parlent actuellement de construire des data centers terrestres consommant de l’ordre de 1 000 MW. À titre de comparaison, les réacteurs de centrales nucléaires françaises ont des puissances électriques nominales (ce qu’elles peuvent produire à 100 % de leur puissance normale d’utilisation) entre 890 MW et 1 600 MW. En d’autres termes, un tel data center consommerait complètement la puissance d’un des petits réacteurs français.
Or, dans l’espace, pour produire de l’électricité, il faut utiliser des panneaux solaires ou des procédés plus exotiques et peu utilisés – microréacteur nucléaire ou générateur à radioéléments, ces derniers étant utilisés pour des sondes partant vers des régions éloignées du Soleil et où il serait donc difficile d’utiliser des panneaux solaires.
Aujourd’hui, les panneaux solaires de la Station spatiale internationale produisent environ 100 kilowatt (kW) de puissance, autrement dit 1 000 fois moins que ce que consomme un data center de 100 MW. Suivant l’orbite, il peut être nécessaire de gérer les périodes où le satellite passe dans l’ombre de la Terre avec des batteries (qui ont une durée de vie limitée), ou accepter que chaque satellite ne fonctionne qu’une partie du temps, ce qui pose d’autres problèmes.
Évacuer la chaleur
Il peut paraître surprenant, vu le froid de l’espace, qu’il soit difficile d’y évacuer de la chaleur. Sur Terre, nous évacuons la chaleur des data centers directement dans l’air, ou encore via des liquides pour ensuite restituer cette chaleur à l’air via une tour de refroidissement. Dans l’espace, il n’y a pas d’air à qui transférer de la chaleur, que ce soit par conduction ou par convection.
Ainsi, la seule façon d’évacuer de la chaleur dans l’espace est le rayonnement lumineux qu’émet tout objet. Quand un objet est très chaud, comme du fer chauffé à blanc, ce rayonnement est intense (et en lumière visible). En revanche, pour des objets tels qu’un ordinateur en fonctionnement ou un corps humain, ce rayonnement (en lumière infrarouge, invisible aux yeux humains mais visible à l’aide de caméras spéciales), est peu intense. Il faut donc de grandes surfaces de radiateurs pour disperser de la chaleur dans l’espace. Organiser l’évacuation de chaleur n’a rien d’évident dans un satellite…
Des problèmes très terre-à-terre
Venons-en à des problèmes plus pratiques. Quand on a un problème dans un data center sur Terre, on envoie un·e technicien·ne. Dans l’espace, cela impliquerait une mission spatiale. Certes, certaines tâches pourraient être accomplies par des robots, mais on est à des ordres de grandeur de complications par rapport à une maintenance dans un bâtiment terrestre. Or, les panneaux solaires et les autres composants ont une durée de vie limitée. Enfin, communiquer avec un satellite est plus compliqué et offre un moindre débit que d’installer un raccordement fibre optique dans une zone bien desservie sur Terre.
Bien entendu, il y aurait également la question de la masse considérable de matériel à transférer en orbite, celle du coût des lancements et de l’assemblage.
On peut également évoquer la pollution, pour l’observation astronomique, du ciel par le passage de constellations de satellites, ainsi que la pollution des orbites par les débris des satellites détruits.
En résumé, même s’il était éventuellement possible techniquement de faire des calculs d’intelligence artificielle dans un satellite en orbite (ou sur une base lunaire), cela serait à un coût considérable et au prix de grandes difficultés. Dans les propos de ceux qui annoncent des data centers spatiaux, on peine à trouver une bonne raison à tant de complications. Parmi certaines justifications avancées, celle d’échapper dans l’espace aux législations des États.
Pourquoi donc parler de mettre des data centers en orbite ?
La question intéressante, plutôt que de savoir s’il serait possible de faire un centre de calcul IA dans l’espace, est donc de savoir à qui cela profite de parler dans les médias de projets relevant plus de la science-fiction que du développement industriel réaliste. Il est bien entendu périlleux de prétendre identifier les objectifs derrière les actes de communication, mais nous pouvons fournir quelques hypothèses.
L’industrie spatiale états-unienne, notamment SpaceX, nourrit l’idée de l’espace comme dernière frontière, avec en ligne de mire l’installation sur Mars, voire la colonisation de cette planète – qu’importe qu’elle soit froide (- 63 °C en moyenne à l’équateur), à l’atmosphère très ténue, et sans protection contre le rayonnement cosmique, autrement dit très hostile à la vie.
L’industrie de l’intelligence artificielle, quant à elle, nourrit l’idée du dépassement du cerveau humain.
Ces deux industries ont un besoin intense de capitaux – par exemple, OpenAI a une dette de 96 milliards de dollars (81,2 milliards d’euros). Pour les attirer, elles ont besoin de récits qui font rêver. Toutes deux créent la « fear of missing out » (ou FOMO), la peur de passer à côté d’une évolution importante et de devenir obsolètes.
D’ailleurs, cette communication fonctionne. La preuve, j’ai rédigé cet article qui, même si c’est pour expliquer à quel point ces projets sont irréalistes, leur accorde une publicité supplémentaire…
David Monniaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.02.2026 à 16:13
Laïcité à la française : un grand malentendu ?
Texte intégral (1791 mots)
Principe juridique de neutralité de l’État, la laïcité a initialement été pensée pour protéger la liberté de conscience. Elle est aujourd’hui fréquemment mobilisée d’une manière qui contredit sa vocation première. Cette transformation n’est ni anodine ni sans effets sociaux et politiques. Comment un outil destiné à garantir la coexistence des libertés est-il devenu un levier de normalisation, ciblant certaines populations plus que d’autres ?
Alors qu’elle devait servir à la promotion de valeurs universelles, la laïcité apparaît désormais largement comme une expression nostalgique d’une identité majoritaire. Depuis l’affaire des foulards à Creil (Oise) en 1989, de principe organisant la coexistence des libertés, elle est devenue une valeur censée incarner la civilisation française.
Ce changement, dont les causes sont multiples, a transformé un outil de paix civile en instrument de contrôle des conduites. En témoignent les votes de nombreuses loi restrictives. Parmi celles-ci, celle du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, qui rompt avec la recommandation du Conseil d’État, lequel, saisi en 1989 par le ministre de l’éducation nationale, Lionel Jospin, conditionnait l’interdiction à un comportement perturbateur. Ou encore celle d’août 2021, qui met l’accent sur le soupçon de séparatisme d’une partie de la population désignée par sa foi religieuse, réelle ou supposée.
Cette évolution est congruente avec le fait qu’un parti d’extrême droite, qui se pose en héraut de la laïcité, et dont le programme repose sur la préférence nationale, occupe désormais une place majeure dans notre vie politique. Pour le Rassemblement national, les bienfaits de l’État-providence ne doivent être destinés qu’au « vrai peuple », le populisme procédant d’une révolte contre le partage des acquis sociaux durement obtenus sur le long terme avec de nouveaux venus, lesquels ne les mériteraient pas.
La tolérance : une vertu politique
Dans sa conception moderne, la tolérance est une vertu politique fondamentale : la divergence de la norme est possible au nom de la liberté. C’est ce que souligne l’article XI de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) selon lequel « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ». Ce droit sera affirmé plus nettement encore dans la Déclaration universelle de 1948, son exercice n’étant soumis qu’aux limitations légales destinées à assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui.
La tolérance n’exige évidemment pas que nous renoncions à nos désaccords, mais que nous considérions comme des égaux celles et ceux qui ont des convictions différentes des nôtres.
Dès lors, l’intolérance consiste à revendiquer une place spécifique pour mes propres valeurs ou pour mon mode de vie et, pour cette raison, à vouloir les protéger jusqu’à limiter, voire supprimer, d’autres valeurs que les miennes, ce qui revient à refuser à celles et ceux qui les défendent le statut de membre à part entière de la société. C’est ce dont rend compte l’ouvrage d’Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin, à propos des musulmans français diplômés, lesquels se trouvent contraints, faute de reconnaissance de leurs compétences, de quitter la France pour des pays plus ouverts à la diversité.
À l’inverse, la tolérance consistera à insister sur notre appartenance commune à un ensemble social et à reconnaître que les autres ont tout autant que moi le droit de contribuer à en définir les normes.
Laïcité et islam
La France est-elle aussi laïque qu’elle le prétend, s’interrogeait déjà le sociologue François Dubet en 1996, « en refusant aux musulmans les droits qu’elle accorde aux autres, en idéalisant son passé républicain, comme si celui-ci ne procédait pas d’une longue tradition chrétienne » ? Et il concluait par cette mise en garde : « La laïcité ne peut être vécue par les musulmans que sous une forme antireligieuse. »
Ce diagnostic semble confirmé par le rapport 2025 sur les discriminations fondées sur la religion, du défenseur des droits :
« La très grande majorité des réclamations reçues par le défenseur des droits en matière de discriminations fondées sur la religion concerne la religion musulmane et, en particulier, les femmes musulmanes portant un voile […] Cette surreprésentation traduit la spécificité française du débat sur la religion et la laïcité, qui se focalise sur l’islam et, plus encore, sur ses expressions vestimentaires féminines : voile et abaya à l’école, voile porté par les accompagnatrices scolaires, voile dans le sport, burkini dans les piscines, voire, plus récemment, voile porté par les mineures dans l’espace public. Ainsi, malgré des formulations générales, les lois encadrant le port de signes religieux ont entendu viser les femmes musulmanes. »
Le rapport précise que, parmi les personnes se déclarant de religion musulmane ou perçues comme telles, 20 % déclarent avoir été « parfois » discriminées en raison de leur religion au cours des cinq dernières années et 14 % avoir « souvent » été discriminées pour ce motif. Notons que, parmi les personnes se déclarant chrétiennes ou perçues comme telles, 3 % déclarent avoir été « parfois » discriminées en raison de leur religion et 1 % l’avoir souvent été.
État laïc ou société laïque ?
La tentation de faire de la France non pas un État laïc mais un pays, une société qui serait laïque par nature, c’est-à-dire où l’application de ses règles ne serait plus limitée aux agents des services publics, est surreprésentée dans les médias et sur la scène politique. Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’éducation nationale, par exemple, n’hésitait pas à déclarer que « le voile n’est pas souhaitable dans la société tout entière ». Gabriel Attal, ancien premier ministre, veut interdire le port du voile aux moins de 15 ans dans l’espace public et Laurent Wauquiez, chef du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, a déposé en novembre 2025 une proposition de loi allant dans ce sens, en élargissant l’interdiction à toutes les mineures dans l’espace public.
Certains partisans d’une laïcité impliquant des restrictions étendues considèrent sans doute l’interdiction du foulard islamique comme une manière de lutter contre les croyances incompatibles avec la pensée libre et la citoyenneté éclairée. Au-delà du caractère vraisemblablement inconstitutionnel de la chose, il serait infiniment improbable qu’ils parviennent ainsi à atteindre les objectifs invoqués. On peut même craindre un effet contre-productif, en raison de la récupération de ces interdictions par l’islamisme radical, chez des adolescents en quête d’identité.
Désormais, l’invocation de la laïcité, si l’on en juge par sa fréquence, semblerait en mesure de répondre à tout type de mise en cause des principes républicains, qu’il s’agisse des tenues vestimentaires de nos élèves ou des attaques terroristes dont la France a été victime. Pourtant, de 1982 (attentat de la rue des Rosiers, à Paris) jusqu’en 2012 (assassinat de quatre Juifs, dont trois enfants, par Mohammed Merah à Toulouse, en Haute-Garonne), nul n’avait songé à invoquer solennellement la laïcité, alors que l’on ne cesse désormais de le faire depuis 2015 ? S’agit-il d’une négligence malheureuse, aujourd’hui réparée ? Ou, plus vraisemblablement, d’une instrumentalisation dont on voit bien le profit que l’on pense en retirer ?
Libre expression des différences
Il serait utile de rappeler l’esprit de la Déclaration universelle sur la laïcité au XXIᵉ siècle : la laïcité, qui n’est pas une spécificité française, est la condition de la libre expression des différences. Peut-être aurions-nous alors accès à l’essentiel : si rien ne nous contraint à renoncer à nos fidélités singulières, la laïcité nous invite à les suspendre. Ce qui fait communauté, c’est précisément la suspension, évidemment provisoire, du sentiment d’appartenance. C’est encore la supposition qu’il y a, en tout autre être humain, la capacité à éprouver le même sentiment que moi.
Alain Policar est l’auteur de Laïcité : le grand malentendu, Flammarion, octobre 2025.
Alain Policar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.