LePartisan - 1392 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 50 dernières parutions

12.08.2026 à 15:22

Tous à confesse : lorsque la confession était au cœur de la vie sociale des Français

Caroline Muller, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine ; membre de l'IUF. Spécialiste d'histoire du XIXe siècle, du catholicisme et d'histoire des femmes et du genre, Université Rennes 2
La confession est souvent envisagée comme une pratique individuelle. Mais elle a longtemps engagé toute la communauté, y compris les autorités civiles. Les archives donnent un autre point de vue sur le secret de la confession, qui a récemment fait débat à propos des violences sur mineurs.
Texte intégral (2515 mots)
Le passage au confessionnal (au moins une fois par an) concernait encore 51 % des Français en 1952. Dabarti CGI/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • La confession est souvent envisagée comme une pratique spirituelle individuelle, touchant l’intimité et le secret des consciences.

  • Mais au XIXe siècle, en France, elle était bien plus que cela : une pratique sociale centrale, engageant l’ensemble de la communauté.

  • Cette histoire éclaire la question du secret de la confession, qui a fait débat à propos des violences sur mineurs.


Quelques jours avant le début du carême de 1888, un incident provoque les murmures et bientôt des protestations des habitants de Carfantain, une petite commune proche de Rennes (Ille-et-Vilaine) : curé du lieu, le recteur L. (En Bretagne, le curé est appelé « recteur », ndlr) a refusé d’entendre en confession une partie des paroissiens. Le dénommé Louis L., 63 ans, cultivateur, fait partie de ceux qui écrivent à l’évêque :

« Je suis arrivé à une heure et demie de l’après-midi au confessionnal : nous étions d’hommes et de femmes à attendre au nombre de quarante environ. Lorsque vers les six heures moins le quart, le recteur est arrivé à l’église, un petit bruit de satisfaction général s’est produit après cette longue attente. »

Les paroissiens manifestent bruyamment leur soulagement de voir arriver le curé si longuement attendu, eux qui patientent dans le froid depuis près de quatre heures. Cette manifestation discrète de mécontentement contrarie le curé qui, s’estimant outragé, renvoie l’essentiel des présents – dans l’idée sans doute aussi de réduire le temps qu’il s’apprête à passer au confessionnal. Louis L. explique qu’il était prêt à patienter au moment où le curé le renvoie :

« J’ai dit à mon pâtre qui était là de passer que j’allais l’attendre. Monsieur le Recteur a levé le rideau du confessionnal en me disant “N’attendez pas, je ne vous confesserai pas, ni avant ni après" ; de sorte que je suis retourné chez moi tellement impressionné que j’en suis resté malade toute la semaine. »

L’organisation sociale de la confession

Cette scène nous invite à nous replonger dans un moment de vie sociale et spirituelle globalement oublié en France, alors même que ce passé n’est pas si lointain : l’attente puis le passage au confessionnal, qui concernait encore, au moins une fois par an, 51 % des Français·es en 1952. Si la pratique de la confession concerne toujours aujourd’hui des millions de gens dans le monde, son usage s’est effondré en France, tout comme l’assistance à la messe dominicale évaluée aujourd’hui à moins de 2 % de la population.

Faire l’histoire de la confession demande alors de faire l’effort de nous projeter dans un monde peu éloigné dans lequel l’ensemble de la population d’une commune allait présenter l’état de sa conscience au curé de paroisse ou à l’un de ses confrères. Aller se confesser ne relevait donc pas simplement d’une pratique spirituelle individuelle, puisque le paroissien était sous le regard d’une communauté qui savait qui se confessait, à qui, quand, tout en contrôlant étroitement le comportement du curé.

Sacrement de l’Église catholique qui a eu plusieurs noms et a pris des formes variées, la confession est pour tout catholique une obligation annuelle, formalisée depuis le quatrième concile du Latran (1215), qui se déroule dans le cadre du confessionnal. Elle consiste à énoncer ses péchés à un prêtre afin d’obtenir le pardon. Bien des historiens s’y sont déjà intéressés : Jean Delumeau, en particulier, lui a consacré de nombreux travaux dans les années 1980.

Dans l’ensemble cependant, le mot de « confession » a tendance à nous emmener sur le terrain de l’individuel, du privé, de l’intime, et du lien entre une conscience, un confesseur et Dieu. Si nous revenons à Carfantain en 1888, c’est pourtant bien une protestation collective qui s’élève : le refus répété du curé de confesser provoque finalement la décision des paroissiens d’écrire à l’évêque ; ils défendent leur droit à un accès convenable au confessionnal, en matière d’horaires comme de qualité d’écoute.

Ne pas se confesser, c’est rester dans un état de péché, ne pas pouvoir s’approcher de l’autel pour communier et, dans l’ensemble, risquer son salut, en particulier quand on a une santé fragile et que l’on craint de mourir subitement. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est interdit au curé de quitter sa paroisse inopinément : en cas de maladie mortelle d’une de ses ouailles, il doit pouvoir administrer les derniers sacrements et assurer le salut des âmes.

À Carfantain, nous n’avons malheureusement pas de traces de la réponse de l’évêque dans les archives. En général cependant, l’évêché commence par mener son enquête sur les agissements du curé, avant d’écrire ou de rendre visite au curé si c’est jugé nécessaire. Mais ce n’est pas la seule administration concernée par ces situations : les conflits laissent aussi des traces dans les archives du ministère des cultes.

La confession sur le bureau du préfet

Des dizaines de dossiers semblables existent dans les archives départementales, classées sous l’appellation de « police des cultes » : c’est là que l’administration consigne, jusqu’en 1905 au moins, les conflits liés aux cultes. On y trouve des histoires de curés jugés trop sévères, trop absents, et qui dans l’ensemble ne se comportent pas comme les paroissiens et paroissiennes le souhaiteraient.

Une partie de ces dossiers nous montrent la confession non pas telle que la théologie la définit, mais telle que les fidèles eux-mêmes l’envisagent dans leur vie quotidienne. Jusqu’en 1905 et la loi de séparation des Églises et de l’État, le curé de chaque paroisse est, par le jeu du concordat, un fonctionnaire qui reçoit une solde. À ce titre, il fait l’objet d’un suivi et d’une surveillance administrative comme les autres agents de l’État – activités qui laissent des traces dans les archives.

Un paroissien mécontent peut donc aussi bien s’adresser à l’évêque qu’au préfet. En 1897, à Montromant, bourg de 500 personnes dans les monts du Lyonnais, c’est le maire qui prend la plume pour écrire au préfet. Une jeune mère de famille, explique-t-il, est allée se confesser ; le curé est entré avec elle « dans certains détails très minutieux sur la cohabitation » (comprendre : sur sa vie intime) lui expliquant qu’elle devait, sous certaines conditions, refuser des relations sexuelles à son mari, et cela, même s’il se fâchait.

Il s’agit sans doute là, très simplement, d’un rappel à l’obligation d’une sexualité procréative et d’une interdiction de pratiquer le « retrait » permettant de limiter les naissances. Le mari, furieux, décide d’aller « demander raison » au curé ; et le maire intervient pour éviter le scandale.

La Confession, tableau peint en 1712 par l’artiste italien Giuseppe Maria Crespi.

Cette petite scène met en présence tout un jeu d’autorités concurrentes : celle du confesseur, convaincu que rien de ce qui touche à la vie du couple ne lui échappe quand il s’agit d’appliquer le dogme de l’Église en matière de sexualité ; celle du mari, qui vit cette ingérence comme une atteinte à sa position ; celle du maire enfin, qui s’institue gardien de la paix conjugale et relaie l’affaire à l’administration.

Dans cette histoire, la confession échappe largement au confessionnal, puisque l’écho des échanges parvient jusqu’à la préfecture du Rhône.

Des autorités en concurrence

D’autres paroisses montrent une mobilisation plus collective. À Bérat (Haute-Garonne), gros bourg viticole et agricole de plus d’un millier d’habitants, une pétition signée par plusieurs dizaines de paroissiens dénonce, en 1844, un curé accusé tout à la fois d’entretenir une liaison avec une veuve et de poser des questions déplacées en confession.

Le grief touchant à la confession n’est ici qu’un élément parmi d’autres, mais il est révélateur : ce qui se dit derrière la grille circule, se commente, nourrit la rumeur, et finit par s’écrire dans une lettre à plusieurs mains.

Ces deux affaires nous montrent à quel point la confession du XIXᵉ siècle n’est pas réductible au secret ou à la conscience des individus. Le confessionnal n’est pas qu’un lieu d’aveu : il peut devenir un point de friction où se mesurent, très concrètement, les périmètres de l’autorité d’un curé face à celles d’un mari, d’un maire, d’une communauté paroissiale.

Bien sûr, ces dossiers de police de culte comportent un biais : on y voit apparaître les moments qui posent problème, et l’ordinaire de la confession y est beaucoup moins visible, en particulier son rôle de réconfort, de réconciliation et de soutien des âmes, bien montré par les historiens et historiennes par ailleurs. Les confesseurs et autres directeurs de conscience accueillent, par exemple, confidences et discussions touchant à la vie conjugale et familiale, en particulier de la part de paroissiennes soucieuses de la discrétion des échanges.

Dans le quotidien des curés et autres desservants, cette attention aux uns et aux autres se traduit par de très longues heures passées au confessionnal : on trouve trace des lassitudes provoquées par la confession dans la plupart des biographies consacrées aux prêtres du siècle. Il arrive au curé d’Ars (Ain) Jean-Marie-Baptiste Vianney de passer douze heures par jour dans son confessionnal.

Écrire une histoire sociale de la confession

Écrire cette histoire invite alors à se replonger dans le quotidien des paroisses du XIXᵉ siècle, des plus fidèles aux plus distantes de l’Église, pour y retrouver l’ordinaire des expériences et interactions des paroissiens : une jeune mère de famille, un cultivateur soucieux de son salut, un père inquiet pour sa fille, un maire hostile au curé ou cherchant au contraire à préserver l’harmonie dans sa commune.

De cette vie collective de la confession, si dense au XIXᵉ siècle, il ne reste aujourd’hui presque rien en France. La pratique a reflué, les confessionnaux ont bien souvent été déplacés, ou restent vides dans beaucoup d’églises. Il reste pourtant dans les archives de quoi documenter de ce que la confession a longtemps été au-delà du confessionnal et de la dimension spirituelle du sacrement de pénitence. Ces traces offrent alors de la matière pour écrire une histoire sociale du XIXᵉ siècle à hauteur de l’expérience des paroissiens et des paroissiennes et de leurs préoccupations.

Cela nous offre un autre point de vue sur la question du secret de la confession, sujet relancé par les travaux de la commission indépendante sur les abus dans l’Église et qui suscite bien des débats puisque l’Assemblée nationale a finalement renoncé à supprimer le secret de la confession en cas de violences sur mineurs.

L’histoire sociale de la confession nous révèle que ce qui se passe dans le confessionnal n’y reste jamais totalement circonscrit, en particulier quand celui ou celle qui se confesse a des raisons de se plaindre. Cela nous invite à déplacer le regard et à réfléchir aux silences de l’entourage et à l’invisibilisation des plaintes plutôt qu’à son secret.

The Conversation

Caroline Muller a reçu des financements de l'Institut Universitaire de France.

12.08.2026 à 15:21

Un « mur d’investissements » pour l’adaptation au changement climatique, vraiment ?

Vivian Dépoues, Research associate - I4CE, Institut de l'Economie pour le Climat., Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Le montant de la facture dépendra avant tout des arbitrages que nous réaliserons, tant aux niveaux national que local.
Texte intégral (2291 mots)

L’ESSENTIEL

  • La France est-elle vraiment bloquée devant à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique, comme l’affirmait, fin juin 2026, la ministre de la transition écologique Monique Barbut ?

  • Cette déclaration doit être forcément nuancée : le montant de la facture dépendra avant tout des arbitrages que nous réaliserons, tant aux niveaux national que local.

  • Tant que ceux-ci ne seront pas débattus publiquement, parler du coût de l’adaptation climatique en France reviendra à discuter de l’addition salée d’un repas dont on n’aurait même pas encore commandé les plats.


Fin juin 2026, en pleine canicule, la ministre de la transition écologique Monique Barbut, a affirmé que la France était face à un « mur d’investissements » en matière d’adaptation au changement climatique. Or, si la hauteur du mur est bien connue quand on parle de décarbonation de l’économie
– notamment depuis la publication du rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz en 2023, les choses sont moins évidentes pour ce qui est de l’adaptation.

Certains pays se sont déjà posé ces questions, allant jusqu’au chiffrage consolidé des besoins d’adaptation. Au Royaume-Uni par exemple, les travaux menés sous la houlette du Committee on Climate Change
– l’équivalent britannique du Haut Conseil pour le climat – estiment à une fourchette d’environ 10 milliards à 11 milliards de livres sterling (de 11,7 milliards à 13 milliards d’euros) par an les investissements supplémentaires nécessaires pour l’adaptation d’ici 2030.

Une autre étude menée en Allemagne par le think tank et cabinet de conseil Adelphi pour le compte de la plateforme scientifique sur le climat (groupe d’experts créé par le gouvernement fédéral allemand en 2019) les estime, pour sa part, dans une fourchette de 8,6 milliards à 10,6 milliards d’euros par an.

Ces deux études mobilisent une approche dite « énumérative », ou « bottom up », que nous utilisons également à l’Institut de l’économie pour le climat (I4CA). Elle consiste à identifier des listes d’actions à mettre en œuvre, de projets à mener pour l’adaptation (par exemple, un nombre d’opérations de rénovation, de chantiers de renforcement d’infrastructures, de construction de nouveaux équipements de protections, d’opérations de renaturation…), à estimer des coûts moyens par opération et à faire le total, comme on ferait l’addition de l’entrée au dessert pour obtenir sa note au restaurant.

Un autre type d’études existe, s’appuyant sur des travaux de modélisation dits « top down », consistant à établir à partir d’études statistiques ou de modélisation des phénomènes physiques des relations entre des évènements climatiques et des pertes économiques. Il est ainsi possible de calculer l’optimum théorique d’investissements. Cet optimum doit permettre d’entreprendre des actions d’adaptation jusqu’à ce qu’un euro investi ne permette plus de réduire de plus d’un euro les pertes.

Construire des ordres de grandeur économiques du coût de l’adaptation en France et pouvoir composer plusieurs « menus » en fonction des choix politiques opérés est essentiel. Dans notre étude « Adapter la France à + 4 degrés : moyens, besoins, financements » (2025), nous avions ainsi évalué les coûts de nombreuses « briques » d’adaptation au niveau national. Pour autant, ces chiffrages ne doivent pas éluder les débats cruciaux que nous devons avoir sur les arbitrages à réaliser.

Autrement dit, avant de débattre du montant total de l’addition et de comment en partager le coût, il faut déjà se mettre d’accord sur ce que l’on veut manger au restaurant.


À lire aussi : Le train survivra-t-il au réchauffement climatique ?


Calculer l’ordre de grandeur du coût de l’adaptation en France

La Commission européenne a confié à différents organismes de recherche la conduite d’une étude passant en revue tous les éléments d’évaluation des coûts de l’adaptation, dont on dispose en Europe, issus de travaux utilisant l’une ou l’autre des approches présentées ci-dessus. À noter que ce n’est pas le seul ni le premier travail réalisant cet exercice, mais il est probablement le plus précis et le plus abouti.

Les différentes études donnent des chiffres qui se situent dans des fourchettes plus ou moins larges : en 2024, un rapport de la Banque mondiale estimait les besoins d’investissement pour l’Europe entre 15 milliards et 64 milliards d’euros par an ; en 2021, la Banque européenne d’investissement les estimait de son côté, sur la base d’études existantes, entre 35 milliards et 500 milliards d’euros par an.

Sur cette base, et sans nier la grande hétérogénéité ni le caractère incomplet des données, l’étude a extrapolé les résultats à l’échelle de l’Union européenne, par secteur et par État membre. Elle conclut que :

« Les besoins d’investissement annuels et totaux jusqu’en 2050, tous secteurs confondus, sont estimés à 69 milliards d’euros par an et à 1 200 milliards d’euros en valeur actuelle nette (VAN) cumulée » à l’échelle européenne.

Pour la France, cela représente un peu plus de 10 milliards d’euros par an.

Ces résultats donnent un ordre de grandeur qui permet de fixer quelques repères. Cependant, réalisés à partir de la documentation préexistante et sans concertation sectorielle et nationale, ils court-circuitent des débats extrêmement importants qu’il nous faut avoir avant de signer le devis de l’adaptation.


À lire aussi : Faut-il commencer à s’acclimater au réchauffement ou redoubler d’efforts pour le limiter ?


Des arbitrages qui doivent être débattus

C’est parce que l’on ne peut pas passer outre ces débats que l’on n’a pas de chiffres précis sur les besoins de l’adaptation en France. Dans la plupart des secteurs, on n’a pas encore délibéré sur les manières dont on souhaitait s’adapter.

Or, on ne demande pas l’addition avant d’avoir choisi ce qu’on allait manger. Et en l’occurrence, ce choix est ici composé de décisions structurantes, par exemple :

  • Mise-t-on sur la construction de nouvelles infrastructures pour sécuriser l’accès à l’eau ou entreprend-on de vastes opérations d’ingénierie écologique pour ralentir l’écoulement des eaux de pluie et favoriser leur infiltration dans les nappes ?

  • Est-on prêt à végétaliser cette place quitte à réduire un peu le nombre de places de parking ?

  • Maintient-on ce camping si près de la mer ou a-t-on l’espace pour le déplacer un peu plus dans les terres ?

  • Isole-t-on les appartements au dernier étage des immeubles parisiens, les climatise-t-on, imagine-t-on une transformation des toits en zinc ou bien encore renonce-t-on à leur usage actuel ?

  • Accepte-t-on de ralentir (voire d’annuler en prévention) certains trains quand une vigilance météo est déclarée ou engage-t-on un grand programme de travaux pour renforcer la résilience de l’infrastructure ? La réponse ne sera probablement pas univoque d’une ligne à l’autre, en fonction de la fréquentation ou de l’existence d’alternatives faciles.

Ce sont autant de décisions à prendre sujet par sujet, territoire par territoire.

Le troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) et la trajectoire de référence (TRACC) sur laquelle il est construit ne donnent pas les réponses à ces questions. Mais ils invitent très explicitement à se les poser et donnent tous les outils (les données, les méthodes…) pour le faire en partant d’études de vulnérabilité et en mettant sur la table les options disponibles.

En attendant de disposer de réelles trajectoires d’adaptation par territoire et par secteur, il nous semble plus prudent de ne pas avancer de chiffres agrégés qui invisibiliseraient ces débats. En revanche libre à chacun – et, notamment, à chaque responsable politique actuel ou futur – de composer son propre menu à partir des options disponibles à la carte. De même, chaque citoyen peut se faire, grâce à ces données, une idée des investissements nécessaires et donc de la crédibilité des différentes propositions.

Les tableaux publiés avec notre étude « Adapter la France à + 4 °C : moyens, besoins, financements » donnent de très nombreuses briques de coûts pour accompagner cet exercice au niveau national.

Au niveau local, des éléments similaires – ainsi qu’une approche simplifiée de chiffrages – sont proposés dans la méthode de plan pluriannuel d’investissement aligné climat développé par l’I4CE. Celle-ci, gratuite et en accès libre, a été conçue pour aider les collectivités à concilier leur plan d’investissements avec leurs objectifs climatiques.

Le chiffre de 2,3 milliards d’euros est parfois cité. Il est en réalité issu d’une étude de 2022, soit donc avant de disposer de la référence de la TRACC. Il renvoie à une liste de mesures qui étaient prêtes à être mises en œuvre sans regret au moment de la publication du rapport « Se donner les moyens de s’adapter aux conséquences du changement climatique en France : de combien parle-t-on ? ». Ces mesures immédiates ne constituaient toutefois que la première étape d’une stratégie plus structurante à mettre en œuvre, nécessitant, on l’a vu plus haut, des arbitrages.

S’agit-il vraiment d’un « mur » ?

Revenons-en à la déclaration de la ministre de la transition écologique. L’adaptation au changement climatique se heurte-t-elle, finalement, à un « mur d’investissements » ?

L’expression a été largement utilisée pour évoquer les besoins pour la décarbonation – de l’ordre de 200 milliards d’euros par an, dont 70 milliards manquent encore à l’appel –, mais elle l’est probablement moins pour l’adaptation.

  • D’abord, parce que, si on se fie à l’estimation de la Commission européenne, on parle de besoins inférieurs d’un ordre de grandeur : on l’a vu, les premières estimations tournent autour de 10 milliards d’euros par an, pas 200.

  • Ensuite, parce que certaines options d’adaptation pourraient, in fine, ne demander que peu d’investissements en dur. Par exemple, si on choisissait de s’organiser pour décaler les horaires de certains services publics en période de fortes chaleurs plutôt que de transformer entièrement le bâti.

  • Enfin, parce que l’adaptation doit être intelligemment déployée dans le temps, en faisant en sorte que le climat futur soit bien intégré au fil de tous les nouveaux investissements, qu’ils soient explicitement reliés au climat ou non (rénovations diverses, modernisation des infrastructures, constructions neuves, aménagement du territoire…).

Si on voulait tout adapter en cinq ans, alors oui, on ferait probablement face à un mur. Mais si on arrêtait de manquer toutes les opportunités d’intervention pour progressivement rendre nos économies plus robustes et plus résilientes, ce serait plutôt une rampe, plus ou moins pentue. Alors, à nos Lego et calculettes pour la construire !


À lire aussi : Comment les finances publiques peuvent-elles traverser les turbulences de la période de « mi-transition » ?


The Conversation

Le principal projet d'I4CE sur lequel s'appuie cette analyse a été conduit avec le soutien de l'ADEME, du CGDD et de la DGEC. Vivian Dépoues est également membre du conseil d'administration de l'association ADAPT

12.08.2026 à 15:19

Le séquencement des politiques climatiques : quand l’ordre des priorités devient une question de survie économique

Marion Davin, Associate professor, Aix-Marseille Université (AMU)
Mouez Fodha, Professeur des Universités, Economiste, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Thomas Seegmuller, macroéconomie, économie de l'environnement, économie démographique, Aix-Marseille Université (AMU)
Léa Dispa, Chargée de médiation scientifique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Face au changement climatique, la question n’est pas tant de choisir entre l’adaptation ou l’atténuation, mais de déterminer dans quel ordre ces politiques peuvent être menées.
Texte intégral (1472 mots)

Cet été, l’Europe suffoque. Derrière les bilans sanitaires et les records de température, une question s’impose : faut-il s’adapter au réchauffement ou poursuivre la réduction des émissions de gaz à effet de serre ?


Les vagues de chaleur que nous traversons ravivent les débats autour des politiques climatiques. Faut-il accroître les efforts de réduction des émissions, intensifier les investissements en adaptation, ou combiner les deux ? Dans le contexte de rigueur budgétaire que nous traversons, cet arbitrage soulève une question encore peu présente dans les débats : celle du séquencement.

À quel moment faut-il mettre le curseur sur l’adaptation, et à quel moment sur l’atténuation ? Le concept de « distance au point de bascule » permet d’y répondre.

Quand la distance se réduit, les priorités changent

La distance au point de bascule mesure la proximité d’une économie avec un seuil critique, au-delà duquel un effondrement économique et environnemental peut survenir. C’est cette distance qui détermine à la fois l’ampleur et la nature des politiques climatiques à mettre en œuvre.


À lire aussi : Faut-il commencer à s’acclimater au réchauffement ou redoubler d’efforts pour le limiter ?


Les événements récents l’illustrent concrètement. Les canicules se succèdent à un rythme inédit : celle de juin dernier a duré onze jours et s’est traduite, selon Santé publique France, par un excès de mortalité d’environ 5 764 décès (+ 36 %), entre le 17 juin et le 2 juillet 2026. Ces données constituent une première estimation et devront être confirmées par les analyses plus précises du bilan de fin de période de surveillance estivale, à l’automne.

Au-delà du bilan humain dramatique, ces épisodes pèsent sur les infrastructures et la productivité. Cette intensification des dommages climatiques peut être le signe que la distance qui nous sépare du point de bascule se réduit. Comme des recherches scientifiques le montrent, le risque de franchissement de points de bascule augmente à mesure que le réchauffement progresse.

Le mécanisme que nous considérons est le suivant : la pollution dégrade la productivité globale, puisqu’elle abîme les infrastructures, affecte la santé, réduit les rendements. Moins de productivité, c’est moins de revenus, moins d’investissements, et donc moins de capacité à financer des politiques climatiques. Et les dommages n’augmentent pas de façon linéaire : passé un certain seuil, ils peuvent s’accélérer brutalement. Un cercle vicieux s’enclenche, conduisant à une dégradation continue de l’économie.

Le piège climatique : ni soutenable ni encore effondré

À long terme, une économie peut s’orienter vers deux scénarios :

Entre les deux se situe une zone à risque, que nous qualifions de « piège climatique ». Dans cette zone, la pollution progresse plus vite que l’activité économique. La croissance économique ralentit, tandis que les dommages environnementaux s’accumulent. Si rien n’est fait, l’économie glisse progressivement vers le point de bascule.

Ce scénario n’est pas inévitable. Mais la nature de la réponse dépend précisément de la position de l’économie dans cette zone.

Lorsque la pollution est encore modérée (la distance au seuil de bascule est grande), les politiques de réduction des émissions sont les plus efficaces. Elles permettent d’éviter l’accumulation de dommages et préservent la croissance à long terme. En revanche, lorsque la pollution est élevée (la distance se réduit), les priorités doivent changer. Les dommages sur la productivité deviennent si importants qu’il faudrait d’abord protéger l’activité : renforcer les infrastructures, les systèmes de santé, les dispositifs d’alertes et de protection… Les politiques d’adaptation passent alors au premier plan.

Ainsi, plus l’économie est proche du point de bascule, plus la réponse politique doit être rapide et ambitieuse. Cette réponse impose un effort financier accru en faveur de l’adaptation, qui peut passer par deux voies : la réallocation des ressources existantes à recettes fiscales inchangées, au détriment de l’atténuation, ou la hausse globale des prélèvements fiscaux.

Deux mécanismes expliquent ce résultat. D’une part, lorsque la pollution est élevée, ses effets négatifs sur la productivité sont tels que l’adaptation devient urgente pour préserver la création de richesses. D’autre part, les deux types de politiques n’ont pas les mêmes effets dans le temps. L’adaptation produit des effets immédiats : elle améliore la production, les revenus et donc les recettes fiscales, ce qui permet de financer davantage d’actions climatiques. À l’inverse, l’atténuation agit avec un décalage. Elle réduit la pollution aujourd’hui, mais ses bénéfices économiques n’apparaissent que dans le futur.

Stabiliser d’abord, décarboner ensuite

Ce séquencement a aussi une dimension générationnelle. Les politiques de réduction des émissions sont les plus bénéfiques à long terme, car elles limitent les dommages futurs. Mais à court terme, ces politiques ont un coût pour les générations qui les subissent immédiatement, notamment en raison de la hausse des impôts. Les politiques d’adaptation, à l’inverse, améliorent rapidement les conditions économiques et sont donc plus favorables aux générations présentes. Elles sont aussi, de ce fait, politiquement plus acceptables. Le séquencement des politiques climatiques est ainsi un arbitrage entre présent et futur, au cœur des décisions publiques.

Ministère de l’écologie, 2025.

Ce que suggèrent ces travaux est une logique en deux temps : quand l’économie approche du point de bascule, il est prioritaire de renforcer l’adaptation afin d’éviter un basculement irréversible. Une fois la situation stabilisée, les efforts peuvent progressivement se réorienter vers la réduction des émissions, afin de limiter les dommages à long terme.

La bonne politique au bon moment

Cette approche permet de concilier deux objectifs souvent perçus comme contradictoires : préserver l’activité économique aujourd’hui et garantir sa soutenabilité.

Dans un contexte de réchauffement accéléré, le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre adaptation et atténuation, mais de déterminer à quel moment chacune de ces stratégies doit être mobilisée. Car plus la distance au seuil critique se réduit, plus les marges de manœuvre disparaissent, et plus les décisions deviennent urgentes.

Cette approche, pourtant simple, reste toutefois difficile à mettre en œuvre. Les incertitudes scientifiques qui subsistent quant aux seuils critiques climatiques (leur niveau de déclenchement, leur probabilité et leurs conséquences), les intérêts économiques en présence, les pressions de certains groupes d’acteurs et l’inertie de la décision publique constituent autant d’obstacles à son application.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

3 / 50

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞