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22.07.2026 à 11:58

Centres de données dans l’espace : ni écologiques, ni économes

François Graner, Directeur de recherche CNRS, Université Paris Cité
Carine Douarche, Physicienne, Université Paris-Saclay
Emmanuelle Rio, Enseignante-chercheuse, Université Paris-Saclay
Roland Lehoucq, Chercheur en astrophysique, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay
Envoyer des centres de données dans l’espace créé de nouveaux problèmes. Pour évacuer la chaleur qu’ils génèrent, il faudrait notamment des infrastructures spéciales et de grandes tailles.
Texte intégral (2110 mots)
Faudra-t-il envoyer un astronaute pour faire une mise à jour ou remplacer un composant défectueux dans un data center ? (ici, un astronaute en sortie extravéhiculaire autour de la station spatiale internationale en 2006) Nasa

Les centres de données et de calcul, ou data center, permettent de stocker, traiter et distribuer des volumes considérables de données. Les annonces de construction se multiplient, notamment autour de l’essor de l’IA, mais ils commencent à rencontrer des oppositions, car ils entrent en compétition avec d’autres usages de l’eau et de l’électricité. Des propositions récentes, émanant des big techs (Google, Elon Musk…) et d’autres acteurs, est d’éviter ces conflits d’usage en envoyant des centres de données dans l’espace, ce qui créerait de nouveaux problèmes. Pour évacuer la chaleur qu’ils génèrent, il faudrait des infrastructures spéciales et de très grandes tailles.


La puissance de calcul des centres de données est exprimée en watt : cette unité de mesure de la consommation énergétique instantanée est bien révélatrice de la taille de ces supercalculateurs. Ainsi, le centre de données parisien de Telehouse, qui a été un noyau central pour plus de 80 % du trafic Internet direct en France depuis les années 80, a une puissance de vingt millions de watts (20 mégawatts).

Aujourd’hui, plusieurs projets promettent de changer d’échelle. Le Campus IA, en Seine-et-Marne, qui devait initialement atteindre plus d’un milliard de watts (1 gigawatt), vise désormais trois gigawatts. Le japonais SoftBank annonce de son côté construire cinq gigawatts répartis en trois centres dans les Hauts-de-France.

Comprendre les échelles en jeu pour appréhender les problèmes des centres de données terrestres

Un gigawatt d’électricité correspond à la consommation de deux millions de foyers. Pour le fournir, il faut mobiliser un réacteur nucléaire (environ). Chacun des nouveaux gros projets de centre de données devrait donc voir en miroir émerger une production équivalente d’électricité (nucléaire ou non), ou un changement drastique de la répartition actuelle de la consommation électrique, ce qui peut provoquer des « conflits d’usage » : lorsqu’une certaine quantité d’énergie utilisable est produite, préfère-t-on alimenter un centre de données ou des habitations ?

Par ailleurs, il faut souligner que la puissance électrique qui fait fonctionner les machines finit toujours en chaleur. Pour un centre de données d’un gigawatt, il faut in fine évacuer un gigawatt de chaleur. En pratique, l’évacuation de la chaleur se fait grâce à un fluide qui circule au plus près de la zone à refroidir, capte sa chaleur et l’évacue vers l’atmosphère. Ce fluide peut être de l’eau, avec ici aussi des difficultés liées à l’allocation des ressources, surtout en été. Une alternative est d’utiliser de l’air pour le refroidissement, ce qui nécessite d’énormes ventilateurs et génère des nuisances sonores.

Des projets de centres de données dans l’espace

D’où l’idée d’envoyer ces centres de données dans l’espace : Suncatcher de Google, AI1 d’Elon Musk ou encore Sophia Space.). Mais ce n’est pas si vert, ni si simple.


À lire aussi : Pourrait-on faire fonctionner des data centers dans l’espace ?


Au-delà du problème bien réel de générer suffisamment d’électricité pour alimenter un centre de données, il y a le problème du refroidissement. En effet, dans le vide de l’espace, il n’y a pas d’eau ni d’air à disposition. Le transport de la chaleur au loin ne peut se faire que par le rayonnement, c’est-à-dire grâce à la lumière émise par tout objet. C’est ce que font des braises chaudes : elles rayonnent de la lumière qui réchauffe leur environnement (et finissent par se refroidir). Car selon une loi classique de la physique, le rayonnement croît très fortement avec la température : à la puissance 4 (au carré, et encore au carré) de celle-ci.

Pour évacuer la chaleur produite par les composants internes d’un satellite, il faut capter cette chaleur (de l’air ou de l’eau par exemple), pour l’amener vers des panneaux qui vont la rayonner vers l’espace. Afin d’éviter des déformations mécaniques, ces panneaux ne doivent pas être trop chauds. Or, en fonctionnant à une température « raisonnable », leur efficacité est faible et il faut une grande surface pour évacuer une puissance thermique donnée.

En pratique, comment marche le refroidissement dans l’espace ?

Les entreprises communiquent peu sur le refroidissement de leurs centres de données, sur Terre comme dans l’espace. Pour se faire une idée, nous pouvons nous référer à un cas où les données sont publiques : celui de la Station spatiale internationale (ISS).

Les machines de l’ISS consomment une puissance électrique moyenne de 126 kilowatts. Pour éviter que l’intérieur de l’habitacle ne ressemble à une serre tropicale, il faut évacuer la chaleur produite. Les concepteurs de l’ISS l’ont donc dotée de 645 mètres carrés de panneaux rayonnants, dont la masse totale est d’environ 10 tonnes. Dans chacun circule de l’ammoniac liquide à environ -40 °C (ce fluide a d’excellentes performances pour les installations de réfrigération aussi puissantes) jusqu’aux panneaux de refroidissement qui rayonnent vers l’espace par leurs deux faces.

À titre indicatif, extrapolons la capacité de rayonnement des panneaux de l’ISS (195 watts pour chaque mètre carré de panneau) aux projets de centres de données orbitaux. Pour rayonner un gigawatt de puissance thermique, il faudrait une surface un peu supérieure à cinq kilomètres carrés, soit 730 terrains de foot, ou la superficie du XVIIe arrondissement de Paris. On pourrait éventuellement diminuer cette surface par deux ou trois en augmentant la température du fluide jusqu’à 20 °C en remplaçant l’ammoniac.

Du poids en orbite

Un mètre carré de panneau de refroidissement dans l’ISS pèse 15 kilogrammes, soit 15 000 tonnes par kilomètre carré, soit 75 000 tonnes pour nos cinq kilomètres carrés. C’est supérieur à toute la masse mise en orbite par l’humanité depuis le premier Sputnik !

Avec le plus gros lanceur actuel (le Starship de SpaceX, qui n’est pas encore opérationnel mais devrait pouvoir envoyer environ 100 tonnes en orbite basse à chaque lancement), il faudrait 750 tirs pour mettre en orbite les panneaux de refroidissement. Il resterait ensuite à envoyer l’essentiel : les processeurs informatiques, les panneaux solaires, câbles, tuyaux, caissons…

À la demande de la Commission européenne, l’agence Carbone 4 a déterminé que placer un centre de données dans l’espace multiplie par dix son empreinte carbone, essentiellement à cause du lancement. Cette étude précise bien qu’elle ne considère pas les nombreux effets secondaires ni les impacts écologiques autres que le CO2. Or le pire effet est l’impact des particules fines, émises tant au lancement qu’à la rentrée dans l’atmosphère, à la fois sur le climat et sur la couche d’ozone.

Renouvellement du matériel

Autre sujet de préoccupation : on ne peut pas envoyer des réparateurs dans l’espace à chaque panne. Or le matériel, soumis à des radiations et des contraintes, s’y dégrade plus rapidement que sur Terre.

Indépendamment, comme les différentes caractéristiques des ordinateurs évoluent fortement sur une échelle de deux ans environ, pour garder le centre de données compétitif en termes de capacités, il faut le renouveler fréquemment. Suite à ces remplacements, que deviennent les anciens processeurs ? Il y a deux options : soit on laisse les déchets en orbite, soit on les laisse tomber sur la Terre.

La première option pose le problème des débris spatiaux, démultiplié par l’énorme surface des panneaux de refroidissement, qui rend les centres de données vulnérables aux débris spatiaux. Comme toute collision engendre à son tour de nouveaux débris, ce cercle vicieux est un verrou majeur au déploiement de grandes structures dans l’espace selon la NASA. La seconde option est la désorbitation, une famille de techniques pour provoquer la chute des débris, avec des succès variables, toujours selon la NASA, et des pollutions de la haute atmosphère.

Que faire ?

Compte tenu de ces ordres de grandeur, s’il faut vraiment des centres de données, il semble plus sage de remiser dans le fond d’un tiroir cette idée de les envoyer dans l’espace. D’un point de vue écologique, la moins mauvaise solution serait d’assumer sur Terre leurs nombreux inconvénients : ressources d’eau et d’électricité privatisées de facto, nuisances sonores pour la population locale, et baisse de la biodiversité.

Plus généralement, sur une Terre aux ressources finies, il faut faire des choix. En l’occurrence, entre multiplier les centres de données, ou décroître massivement nos consommations d’énergie et de matériaux pour préserver l’habitabilité de notre planète.


Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).

The Conversation

François Graner est membre de l'association « Les amis de la Décroissance »

Carine Douarche, Emmanuelle Rio et Roland Lehoucq ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

22.07.2026 à 11:58

Le rythme des abysses, ou comment les créatures qui vivent dans une nuit perpétuelle se repèrent dans le temps

Juliette Ravaux, Maître de conférences, Sorbonne Université
Sébastien Duperron, Professeur d'écotoxicologie microbienne, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Certains animaux vivent dans la nuit perpétuelle des grandes profondeurs. Dans ces conditions, comment savoir quand manger, quand dormir ? Ont-ils même la notion du temps ?
Texte intégral (3039 mots)
Une hydroméduse (Crossota), observée juste au-dessus du fond marin, le long de la paroi ouest du canyon de Mona. Cet animal a été observé à plus de 3 900 mètres de profondeur. NOAA Photo Library, CC BY

La majorité des êtres vivants sur Terre — plantes, animaux et micro-organismes — vit sous l’influence du rythme imposé par l’alternance du jour et de la nuit. Les fonctions biologiques essentielles sont soumises à des cycles de 24 heures, entretenus par une horloge interne qui se synchronise avec des signaux externes de l’environnement, dont le plus puissant est la lumière.

Qu’en est-il des espèces des profondeurs, qui vivent dans la nuit perpétuelle ? Ont-elles même la notion du temps ?


Dans la zone crépusculaire, entre 200 et 1000 mètres de profondeur, pénètre encore un peu de lumière. La lumière résiduelle, qui vient du Soleil mais aussi de la Lune, y est suffisante pour synchroniser des fonctions biologiques. Ainsi, la reproduction de certains oursins, étoiles de mer, anémones et coraux de cette zone est synchronisée avec le cycle lunaire, ce qui se traduit par une libération de larves intervenant massivement à la pleine lune, ou à la nouvelle lune, selon l’espèce.

Mais au-delà de 1000 mètres, on ne détecte plus cette lumière cyclique. Il n’est pas évident de savoir si les fonctions biologiques adoptent un rythme à ces grandes profondeurs, notamment car il est difficile d’obtenir des individus vivants en provenance de ces zones.

Néanmoins, la dizaine d’études de « chronobiologie » sur les rythmes physiologiques des espèces de l’océan profond démontrent clairement que ces espèces reçoivent des signaux en provenance de la surface, et que la vie dans les grands fonds peut être rythmée par la lune, le soleil et les saisons… mais pas directement à cause de la lumière.

Au rythme de la lune… sans sa lumière

Si la lumière solaire disparaît, il existe d’autres repères temporels perceptibles dans l’environnement profond. Ces « donneurs de temps » sont appelés Zeitgebers, d’après le terme allemand.

Le cycle lunaire impose ainsi le rythme des marées en surface, avec des variations de courant perceptibles jusqu’à de grandes profondeurs, comme l’ont montré des analyses utilisant des courantomètres déployés sur le fond.

Mais à quoi bon garder le rythme dans les profondeurs ? L’existence d’une alternance sommeil-éveil a été explorée chez deux poissons : le grenadier Coryphaenoides armatus et l’anguille de haute mer Synaphobranchus kaupii.

Un grenadier (Coryphaenoides armatus) observé au dessus du plafond océanique du mont sous-marin Asterina, à 3 790 mètres de profondeur. NOAA Ocean Exploration, 2021 North Atlantic Stepping Stones, CC BY

Des spécimens ont été pêchés dans l’Atlantique nord-est entre 1000 et 4800 mètres tout au long de la journée et de la nuit afin de suivre leur production de mélanine. Cette hormone participe à la régulation des cycles de sommeil, et sa sécrétion suit un rythme circadien avec un minimum dans la journée et une augmentation en début de nuit, qui contribue à l’endormissement. Les taux de mélanine mesurés chez les grenadiers et les anguilles montreraient des signes d’une périodicité de l’ordre de la demi-journée, ce qui suggère une influence du cycle lunaire et des courants de marée.

Une autre étude, utilisant un réseau de caméras disposées sur le fond marin à proximité de sources hydrothermales de la dorsale est-pacifique, situées à 2170 mètres de profondeur, a révélé l’activité rythmique de certaines espèces. Ainsi, à la suite d’une période d’observation de vingt-trois jours, elle a montré que le ver tubicole Ridgeia piscesae aurait une activité synchronisée avec les marées : le nombre d’individus qui déploient leur panache branchial hors du tube varie en effet selon une période de six heures.

Une ver tubicole, au nord du Golfe du Mexique. NOAA Photo Library, CC BY

Une autre espèce hydrothermale s’est révélée avoir un rythme similaire, la moule Bathymodiolus azoricus. Elle montre non seulement une périodicité dans son comportement d’ouverture et de fermeture des valves de la coquille, mais aussi une rythmicité jusqu’au niveau moléculaire, puisqu’environ 10 % de ses gènes ont un profil d’expression dans le temps qui suit un rythme cyclique calé sur celui des marées.

Une expression rythmique des gènes, selon un cycle de 12 heures, a également été détectée chez la crevette hydrothermale Rimicaris leurokolos.

À ces profondeurs extrêmes, les Zeitgebers sont les variations rythmiques de courant et de température générées par les marées internes de l’océan, un phénomène complexe qui résulte de l’interaction entre les marées de surface et la topographie du fond. Alors que la lumière solaire est le signal dominant pour rythmer la vie des espèces à la surface du globe, les marées internes semblent être le repère temporel essentiel pour les espèces de l’océan profond.

Le soleil aussi rythme indirectement les profondeurs

D’autres signaux peuvent dans une moindre mesure imposer un rythme. Ainsi, il semblerait que l’on ne mange pas en continu dans les profondeurs ! Des rythmes ont été détectés dans la prise alimentaire de crustacés avec une démarcation entre le jour et la nuit, dont l’origine n’est pas encore connue. L’analyse du contenu de leur estomac sur une période de 24 heures a montré que les crabes Geryon longipes se nourrissent préférentiellement à l’aube, tandis que la crevette dorée Plesionika martia étale sa prise alimentaire sur la matinée.

crevettes blanches sur une sortie hydrothermale
Des crevettes hydrothermales dans le point chaud de biodiversité du champ hydrothermal de Von Damm. NOAA Ocean Exploration, Mid-Cayman Rise Expedition 2011, CC BY

Des indices similaires de rythme alimentaire quotidien ont été observés pour trois espèces de poissons osseux, prélevées au-delà de 1 000 mètres en Méditerranée occidentale, le grenadier méditerranéen (Coryphaenoides mediterraneus), l’alépocéphale à bec et le moro de méditerranée (Lepidion lepidion). Sachant que ces trois espèces se nourrissent principalement de proies actives, il est possible dans ces cas-là que les mouvements et la disponibilité de ces proies dans la journée dictent le rythme. L’une des explications est que les proies elles-mêmes migrent dans la colonne d’eau, remontant à la surface la nuit et descendant dans la zone crépusculaire au-delà de 200 mètres pendant la journée. Leurs prédateurs profonds sont contraints d’attendre qu’elles descendent pour les capturer, et leur rythme alimentaire est donc indirectement calé sur le soleil.

Au rythme des saisons

Au-delà de ces rythmes quotidiens synchronisés indirectement par la lune et le soleil, des signaux saisonniers peuvent aussi influencer la vie en profondeur.

Bien qu’on ait longtemps pensé que la reproduction des espèces profondes se déroulait en continu, plusieurs études, menées à partir des années 1960 sur différents groupes animaux (étoiles de mer, isopodes, bivalves, crustacés…) échantillonnés à intervalles réguliers au cours du temps, ont montré qu’ils produisaient leurs gamètes à certaines périodes de l’année plutôt qu’à d’autres.

étoiles de mer
Une grande concentration d’étoiles de mer (Brisingida) lors de l’expédition Hohonu Moana en 2016. NOAA Office of Ocean Exploration and Research, CC BY

Cette production de gamètes, très coûteuse, est ainsi synchronisée entre individus, optimisant les chances de fécondation. Cette période de reproduction intervient pendant, ou juste après, une période de productivité intense dans les eaux de surface, marquée par exemple par les efflorescences de phytoplancton, ces proliférations massives de microalgues et de cyanobactéries qui surviennent au printemps et à l’été dans de nombreuses régions océaniques, et sont parfois visibles depuis l’espace. Cette matière organique chute ensuite vers les profondeurs sous forme de neige marine, fournissant un apport nutritif capital aux adultes pour la production des gamètes et aux larves pour leur développement.

Reproduction continue et saisonnière peuvent même co-exister chez un même groupe selon la disponibilité des nutriments. Ainsi, chez les crabes de la famille des Bythogréidés, les espèces vivant dans les eaux très pauvres en nutriments du gyre subtropical du Pacifique sud, où les efflorescences sont très rares, présentent une reproduction plutôt continue, tandis que les espèces de la ride est-pacifique où les efflorescences sont fréquentes, ont une reproduction saisonnière.

Rythme lié au cycle jour-nuit, à la lune, ou aux saisons, divers Zeitgebers fournissent des repères temporels aux organismes des profondeurs, qui ne vivent donc pas hors du temps. L’étude de la chronobiologie dans l’océan profond en est encore à ses balbutiements, guère aidée par les difficultés à collecter et observer, mais il y a peu de doutes qu’elle nous réserve de nombreuses découvertes.


Pour explorer d’autres aspects de la vie sous-marine, découvrez l’ouvrage des auteurs, « Secrets de l’océan profond », publié aux Éditions Quae, et dont nous avons reproduit des bonnes feuilles.

The Conversation

Sébastien Duperron a reçu des financements de l'ANR, de la région Ile de France, et du CNRS.

Juliette Ravaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.07.2026 à 18:10

Pourquoi l’algue « Ostreopsis » envahit-elle la côte basque chaque été ?

Eva Ternon, Chercheur en écologie chimique marine, Institut de la Mer de Villefranche, Sorbonne Université
Rodolphe Lemée, Professeur en écologie marine, Sorbonne Université
Que sait-on de la toxicité de cette algue ? Un projet de recherche est en cours pour répondre aux questions qui restent encore en suspens.
Texte intégral (2821 mots)
Vue sous-marine d’un amas de mucus et de cellules d’Ostreopsis à la surface de l’eau. Rodolphe Lemée et Eva Ternon, Fourni par l'auteur

Les proliférations de la microalgue Ostreopsis, fréquentes depuis une vingtaine d’années sur le pourtour méditerranéen, ont émergé sur les côtes du Pays basque depuis 2021. Les eaux prennent alors une teinte brunâtre, tandis que les cas d’irritations respiratoires à proximité se multiplient. Que sait-on de la toxicité de cette algue ? Un projet de recherche est en cours pour répondre aux questions qui restent encore en suspens.


Par temps calme, les eaux du littoral basque sont peu turbides et pour ainsi dire, transparentes. Mais depuis plus de cinq ans, chaque été, cette eau transparente peut prendre une couleur brune sur des périodes de quelques jours, sans qu’il y ait eu de tempête pour troubler l’eau.

Cette coloration des eaux côtières est très localisée, prenant la forme de « nappes » qui se déplacent au gré des courants et qui se distinguent très nettement à l’œil nu. Simultanément, des irritations respiratoires sont expérimentées par certains usagers du littoral, ayant pour conséquence la fermeture de plages par les autorités locales. Au moment de l’écriture de cet article, début juillet 2026, plusieurs plages au Pays basque ont de nouveau été fermées de façon préventive.

Ces deux phénomènes sont-ils liés et comment ? Des recherches, auxquelles nous participons, sont en cours pour mieux comprendre ce qui se joue entre coloration de l’eau et irritations respiratoires. État des lieux.

Des microalgues qui en font voir de toutes les couleurs

Un litre d’eau de mer contient de très nombreuses espèces microbiennes invisibles à l’œil nu. On peut y retrouver des milliards de virus, des millions de bactéries et des milliers de microalgues.

Les microalgues sont des organismes unicellulaires microscopiques végétaux capables de réaliser la photosynthèse. Quand les conditions environnementales optimales à leur croissance sont atteintes, les microalgues peuvent former des « efflorescences » (ou blooms) qui se traduisent par une importante concentration en cellules dans l’eau par rapport à la moyenne.

Or, pour effectuer la photosynthèse, les microalgues possèdent de nombreux pigments, notamment de la chlorophylle et des caroténoïdes, qui leur donnent, en fonction de la microalgue, une couleur verte, rouge, orangée, brune, voire rose.

Quand la concentration en cellules d’une espèce de microalgues dans l’eau dépasse plusieurs centaines de milliers de cellules par litres, l’eau prend donc la couleur de ses principaux pigments, et ces organismes microscopiques, d’ordinaire invisibles, se révèlent à nos yeux.

Efflorescences de 5 espèces de dinoflagellés différentes, colorant les eaux avec différentes teintes. (1) couleur brune due à Lingulaulax polyedra en Californie, gauche, (2) couleur rouge due à Karenia brevis en Floride, haut (3) couleur verte due à Lepidodinium chlorophorum en Bretagne, bas, (4) couleur orange – Noctiluca scintillans en Bretagne, bas droite, (5) couleur brune – Ostreopsis spp. au Pays Basque, droite. Fourni par l'auteur

Les eaux brunes observées au Pays basque résultent ainsi de la production majoritaire de peridinine par l’espèce de microalgue qui prolifère.

Un rôle essentiel pour les équilibres marins et planétaires… mais des effets sanitaires délétères

Ces efflorescences microalgales sont communes en milieu marin. Elles peuvent parfois couvrir des centaines de kilomètres carrés, et sont même visibles depuis l’espace, comme le montre l’image ci-dessous.

Exemple d’efflorescence algale dans le lac Erié en Amérique du Nord, en 2015. NASA Earth Observatory

Ces efflorescences sont essentielles au fonctionnement de la pompe biologique océanique et à notre climat planétaire, car elles fixent le dioxyde de carbone atmosphérique via la photosynthèse et le stockent sous forme de carbone organique. Elles soutiennent également toute la chaîne alimentaire marine et sont donc indispensables au développement de la vie sous-marine.

Mais le développement de certaines espèces en milieu côtier est associé à des effets délétères sur la santé humaine. C’est le cas notamment des microalgues du groupe des dinoflagellés, qui possèdent une toxicité importante sur le fonctionnement cellulaire chez les mammifères. La toxicité des dinoflagellés est le plus souvent liée à la consommation de produits de la mer, du fait de leur bioaccumulation dans la chair animale.

Mais plus récemment, l’émergence de nouvelles formes de toxicité associées à ce groupe de microalgues est observée. Des dermatites au Sénégal et dans les Caraïbes, ainsi que des irritations respiratoires dans de nombreuses régions du monde, dont le Pays basque, sont documentées.

Pourquoi Ostreopsis s’est-elle installée au Pays basque ?

Depuis 2019, deux microalgues du genre Ostreopsis ont nouvellement colonisé le littoral basque : Ostreopsis sp.9 (encore non nommée), puis Ostreopsis cf. ovata. Ces deux espèces ont la particularité d’être principalement benthiques, c’est-à-dire qu’elles se développent au fond de l’eau. Néanmoins, au cours de la journée, une partie de ces cellules fixées se détache du fond, atteignant la surface de l’eau pour former des amas de cellules incorporées au mucus qu’elles produisent.

Ostreopsis étant une microalgue brune, les fortes concentrations cellulaires atteintes en été (jusqu’à 600 000 cellules par litre, selon les mesures réalisées dans la Communauté d’agglomération du Pays basque) donnent une coloration brune à l’eau de mer de manière localisée, aux endroits où les amas se forment. Ces amas peuvent s’accumuler le long du littoral, formant de larges nappes brunes qui dérivent vers le large au gré des courants.

Exemple d’une petite nappe d’Ostreopsis au bord de l’eau sur la plage d’Erromardie (Saint Jean de Luz, crédits : Rodolphe Lemée et Eva Ternon). Fourni par l'auteur

Grâce aux nombreuses études déjà menées en Méditerranée, où les espèces du genre Ostreopsis prolifèrent depuis 20 ans, les conditions de croissance optimales pour leur développement sont assez bien connues.

  • une température supérieure à 21 °C,

  • des eaux calmes et peu profondes,

  • ou encore la présence d’un substrat rocheux ou macroalgal (c’est-à-dire, des algues plus grandes) qui leur permet de se développer.

Ainsi, la topographie rocheuse du plancher sous-marin d’une grande majorité des plages basques, qui forment à marée basse des zones calmes peu profondes, joue un rôle clé. Ces zones rocheuses à fort couvert macroalgal constituent des zones propices au développement d’Ostreopsis. Ce territoire connaît ainsi deux à trois efflorescences par été depuis cinq ans.

Plusieurs hypothèses, pour l’heure non vérifiées, pourraient expliquer l’installation d’Ostreopsis au Pays basque, la plus plausible étant un transport de cellules par les courants depuis des régions plus au Sud, voire de Méditerranée.

La durée moyenne d’une efflorescence est de 20 jours, avec une phase exponentielle de croissance d’une à deux semaines pendant laquelle les cellules prolifèrent, suivie d’une phase stationnaire qui dure en général quelques jours et pendant laquelle de fortes concentrations en cellules se maintiennent dans le milieu. Elle est enfin suivie d’une phase de déclin, qui se caractérise par la sénescence des cellules (mort cellulaire, prédation, attaques virales ou parasitaire), pouvant être accélérée par des phénomènes de vent, de vagues et de courant.

Comprendre l’impact sanitaire d’Ostreopsis

À l’été 2025, de nombreuses plages du Pays basque ont successivement fait l’objet d’efflorescences d’Ostreopsis. La plage d’Erromardie a été la première à accueillir une efflorescence dès le début du mois de juillet, mais c’est à la plage du Port vieux à Biarritz que les plus fortes concentrations ont été enregistrées (600 000 cellules par litre au 15 juillet 2025). À l’heure où cet article est rédigé (juillet 2026), le Pays basque voit les premières fermetures de plages de la saison.

Au même moment, des cas d’irritations de la sphère ORL ont été enregistrés au sein de la population côtière. Bien que la relation exacte entre cellules microalgales dans l’eau et occurrence des symptômes soit encore mal connue, de fortes concentrations cellulaires sont concomitantes avec l’apparition de toux, rhinite, de symptômes grippaux, ou encore gastriques chez les personnes exposées aux embruns marins.

Ainsi, en 2023, l’Anses recommandait une fermeture de plage au-delà d’un seuil de 100 000 cellules par litre d’eau de mer, nécessitant un suivi régulier des concentrations par les autorités locales.

Les mécanismes envisagés pour faire le lien entre proliférations d’algues et toxicité des embruns

Le lien entre les proliférations d’Ostreopsis et la toxicité des embruns marins n’est pas encore compris, et constitue l’un des objectifs du projet INTERREG Ostreobila.

Plusieurs hypothèses sont en cours d’étude pour rattacher les symptômes observés aux épisodes d’efflorescence d’Ostreopsis, impliquant toutes un transfert mer-air de molécules produites par ces efflorescences :

  • des phycotoxines (les ovatoxines) expulsées par Ostreopsis via les embruns,

  • des protéines inflammatoires constitutives de la cellule de la microalgue expulsées, là encore via les embruns,

  • des gaz non identifiés émis à des concentrations importantes et qui se volatilisent depuis l’eau de mer.

À ce stade des recherches, il n’est pas exclu qu’une combinaison de tous ces composés, ou que d’autres produits issus de réactions atmosphériques secondaires complexes non anticipées, soient à l’origine des irritations de la sphère ORL. La microalgue Ostreopsis n’a pas encore fini de révéler ses secrets et de nouveaux projets de recherche ont fait l’objet de financements afin de déterminer les mécanismes à l’origine des effets de ces microalgues sur la santé humaine.

The Conversation

Eva Ternon a reçu des financements de l'Union Européenne, via le projet INTERREG POCTEFA Ostreobila

Rodolphe Lemée a reçu des financements de l'Union Européenne, via le projet INTERREG POCTEFA Ostreobila

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