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24.08.2026 à 10:52

Pour devenir un meilleur leader, eh bien, dansez maintenant…

Secil Bayraktar, Professeur de Management, TBS Education
Et si la danse formait de meilleurs leaders ? Loin d’être un simple loisir, la danse permet de développer des compétences clés du leadership.
Texte intégral (1172 mots)

Et si la pratique de la danse formait de meilleurs leaders ? Loin d’être un simple loisir, la danse permet de développer des compétences clés du leadership, des savoir-être plus que jamais indispensables. Car un bon danseur, à l’image d’un bon leader, doit posséder une connexion à soi, aux autres et à son environnement.


Qu’est-ce qu’un bon danseur de salsa ? Un danseur qui connaît parfaitement les figures et les enchaîne en rythme, qui guide sa partenaire tout en lui permettant d’improviser, qui maîtrise l’espace, sait capter la lumière et le regard des spectateurs et, bien sûr, qui endosse la responsabilité du moindre faux pas.

Cette description peut être transposée sans difficulté à l’art de diriger. De la même manière que les danseurs de salsa ou de tango, les leaders, en effet, doivent être capables de tracer leur voie d’un pied ferme, imperturbables et souriants, mais avec tous les sens aux aguets, connectés de mille façons à des environnements instables, complexes et mouvants. Aucun leader n’agit seul : il évolue dans un système de relations, de contraintes et d’opportunités interdépendantes.

La danse, comme formation au leadership ? La suggestion peut sembler osée, mais, en réalité, elle est plus pertinente qu’on ne l’imagine et enseigner ainsi sur le dance floor l’art de diriger se révèle une idée fructueuse.


À lire aussi : Cinq leçons de négociation à tirer des aventures de Tintin


Être ou ne pas être dans le flow

Comme le danseur sur la piste, le leader, en effet, doit être totalement présent dans l’action, se sentir dans le flow. Pas question de relâcher l’attention, d’être là et ailleurs à la fois. Pour parvenir à cette concentration et à cette disponibilité, il doit, évidemment, s’être entraîné pour maîtriser les pas… pardon, maîtriser les règles de son métier.

L’esprit suffisamment libre, il peut ainsi rester en alerte, suivant en permanence les évolutions du marché (la musique et son rythme), les réalités du terrain où il évolue (la piste) et les actions de ses concurrents (les couples avec lesquels il partage la piste), tout cela sous le regard des parties prenantes (les spectateurs).

Il doit enfin réussir à guider ses collaborateurs (partenaires) en posant le cadre, mais en leur laissant de l’espace pour déployer leur créativité, rayonner, s’épanouir.

Cultiver les connexions

En filant jusqu’au bout cette métaphore de la danse, nous avons identifié six connexions que le leader doit veiller à cultiver pour arriver à bon port sous les bravos du public.

La connexion du danseur avec son corps, ses émotions, tout d’abord. Pour diriger, il importe de se connaître, de savoir identifier ses points forts et ses limites personnelles, d’être bien ancré. Ce n’est pas une activité purement cérébrale.

La connexion entre partenaires sur le dance floor est aussi inspirante. L’un conduit et l’autre suit. Les rôles sont différenciés, mais rien n’est possible sans confiance mutuelle entre les partenaires, sans écoute active ni réactions rapides aux signaux envoyés.

Quand le mouvement est cocréation

Une pression très légère de la main sera suffisante pour faire tourner telle danseuse, tandis qu’une débutante aura besoin d’un geste plus appuyé. On expérimente sur le dance floor cette relation subtile. La danse est harmonieuse quand le mouvement est cocréation.

Au tango tout particulièrement, les figures sont précises, l’anticipation des prochains pas, indispensable. Mais le couple gagnant ne déroule pas une chorégraphie planifiée, la cocréation est continue.

Vouloir tout organiser à l’avance dans le moindre détail est contre-productif, sur le dance floor comme dans l’entreprise.

De l’importance d’une bonne écoute

Pour une prestation réussie, la qualité de l’écoute est aussi essentielle. La musique donne le tempo, il faut la suivre et s’adapter. C’est aussi le cas dans l’univers économique, où les ruptures de rythme se succèdent : innovations technologiques, nouvelles concurrences, crises… Le pas se ralentit parfois, on diminue temporairement l’activité. Et puis, soudain, la cadence devient plus rapide, de nouvelles possibilités surgissent. Un manager qui continue à danser sur l’ancien tempo risque vite d’être dépassé.

Encore faut-il composer avec la piste elle-même : trop étroite, encombrée ou glissante, elle impose d’adapter ses pas. De même, les contraintes du contexte, les ressources disponibles ou les opportunités du terrain peuvent, elles aussi, freiner ou faciliter l’action.

Ajuster en permanence ses mouvements à ceux des autres couples est également nécessaire pour éviter les collisions sur la piste où l’on se croise. Dans l’entreprise aussi, aucun acteur n’évolue seul. Concurrents, partenaires, fournisseurs, clients et régulateurs façonnent ce qui est possible.

Le leader doit donc avoir un cap, une direction, mais il doit veiller à garder une capacité de manœuvre, trouver des espaces libres pour déployer son action.

TedX Mines Nancy, 2020.

Vibration

Le regard des spectateurs symbolise, quant à lui, l’image que l’on donne dans un contexte où la réputation est un atout central, où les parties prenantes tolèrent de moins en moins les sorties de route, où l’on demande aux entreprises de se montrer socialement et environnementalement responsables.

Il ne s’agit pas seulement de réaliser une performance impeccable, mais de créer une atmosphère, de transmettre une vibration. Pour beaucoup de managers, l’enjeu n’est donc pas de contrôler davantage, mais d’apprendre à mieux écouter, à sentir le moment juste et à laisser de l’espace aux autres.

On l’apprend ainsi en dansant : le leadership est affaire de connexion – à soi, aux autres, et au rythme du monde qui nous entoure.

The Conversation

Secil Bayraktar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

22.08.2026 à 10:35

Quand les médias sous-informent et désinforment à propos de la crise environnementale

Pauline Amiel, Head of school EJCAM, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse
En 2026, seuls 4 % des articles de presse écrite et des sujets audiovisuels concernaient l’environnement. Une proportion montée à 10 % au cours de l’été. La désinformation est en hausse, notamment sur les chaînes du groupe Bolloré et sur des radios privées.
Texte intégral (1730 mots)

L’ESSENTIEL

  • En 2026, 4 % des articles de presse écrite et des sujets audiovisuels concernaient l’environnement. Une proportion montée à 10 % au cours de l’été.

  • Le réchauffement climatique peine à s’imposer face aux logiques médiatiques actuelles : info en continu, infotainment, réseaux sociaux.

  • La désinformation est également en hausse, notamment sur les chaînes du groupe Bolloré et sur des radios privées.


« Vous n’avez pas été très convaincants. » Sur BFMTV, ce 26 juin 2026, en plein épisode de canicule, un chroniqueur de la chaîne d’informations en continu accuse les scientifiques de ne pas avoir suffisamment bien communiqué sur les effets du réchauffement climatique et donc d’être responsables de l’inaction actuelle.

Réponse cinglante du climatologue Christophe Cassou, expert du Giec, présent en plateau :

« C’est assez honteux ce que vous venez de dire là. De rejeter la responsabilité sur les scientifiques, c’est inadmissible. Les rapports sont là, le Giec est là. »

La séquence a marqué les esprits, alors que l’été a été frappé par des records de température, des incendies monstres et des canicules à répétition. Quelle est la responsabilité des médias dans le manque d’information et la désinformation relative à la crise environnementale ?

Le constat de la sous-information est sans appel. Depuis 2024, l’Observatoire des médias sur l’écologie (OME) mesure la part des sujets environnementaux dans les contenus d’information des médias. En avril 2026, seuls 4,8 % des articles publiés par l’ensemble de la presse écrite et 4 % des sujets audiovisuels en France concernent les crises environnementales, selon l’observatoire créé par un consortium d’ONG engagées pour un meilleur traitement médiatique des questions climatiques, financé entre autres par l’Agence de la transition écologique (Ademe).

Le public estime d’ailleurs que les médias ne sont pas à la hauteur de la crise. D’après un sondage de 2024 pour le ministère de la transition écologique, 59 % des répondants estiment être mal informés sur le sujet du changement climatique.

L’environnement, un objet trop complexe pour le journalisme ?

Les questions environnementales résistent aux formats ordinaires de l’actualité et aux routines journalistiques. Parce qu’elles articulent des temporalités longues, des savoirs scientifiques complexes, des responsabilités politiques, économiques et individuelles souvent distribuées, elles se conjuguent mal avec l’approche simplificatrice générée par l’information en continu, l’infotainment et les formats courts.

Plus largement, le modèle actuel du journalisme considère comme relevant de « l’actu » ce qui sort de l’ordinaire. Le changement climatique n’est donc visible que lorsqu’il y a une catastrophe ou un évènement – un méga-incendie, par exemple.

Ce modèle correspond à l’actualité dite « chaude ». Pour preuve, depuis la première canicule jusqu’aux incendies qui ont touché la France cet été 2026, le temps médiatique consacré au climat a augmenté : 10,6 % du temps d’antenne des radios et TV a été consacré aux « crises environnementales » en juillet par l’OME, (il était de 12,8 % en août 2025). Le climat est donc rendu visible dans les médias quand il fait événement, alors même que les enjeux du réchauffement relèvent souvent de processus longs, cumulatifs et systémiques.

Cette approche par la crise et l’événement, comme en cette période de canicule, correspond à un cadrage épisodique. Le cadrage épisodique est une forme de traitement journalistique qui raconte un problème public à partir d’un cas concret, d’un événement ou d’un individu, réduisant ainsi sa complexité.

Or, les recherches montrent que ce cadrage tend souvent à favoriser des lectures individualisantes des problèmes de société. Selon Philip Solomon Hart, les publics exposés à un cadrage épisodique des questions climatiques ont tendance à moins soutenir les politiques publiques de lutte contre le réchauffement que ceux exposés à un cadrage thématique plus contextualisé. Se focaliser sur les touristes évacués à cause des incendies en Gironde ou sur les pyromanes plutôt que lier les mégafeux au réchauffement climatique est un cadrage épisodique qui empêche le public d’avoir une vision d’ensemble.

Bilan des médias audiovisuels français en 2025

Bien sûr, des différences importantes existent selon les médias. Sur France Info TV, en mai 2026, 54 % des séquences consacrées à la canicule ont mentionné le changement climatique tandis qu’Arte, RFI, France Culture et France24 sont les chaînes qui contextualisent le plus les causes. Ainsi, les médias audiovisuels publics paraissent traiter le plus complètement ce sujet, contrairement à certains médias privés, tels que CNews, Europe 1 et BFMTV, qui ne le mentionnent que dans 20 % de leurs séquences environ.

En mai, l’ONG QuotaClimat a révélé un cas de désinformation toutes les 20 minutes sur Sud Radio, CNews et Europe 1. Globalement, 62 cas de mésinformation climatique sont relevés sur l’ensemble des médias audiovisuels français, entre le 23 et le 30 mai.

Sur CNews et Europe 1, la désinformation passe par une euphémisation de la situation (par exemple, « La vague de chaleur n’est pas exceptionnelle », selon Pascal Praud dans l’émission « l’Heure des pros 2 » sur CNews, le 21 mai 2026), par des témoignages individuels du type « Je me souviens, quand j’étais enfant, j’avais chaud », la remise en question des causes humaines du réchauffement climatique ou encore la mise en avant du technosolutionnisme.

Selon l’Ademe, la désinformation sur le climat est plutôt en augmentation et elle n’est donc pas uniquement le fait de journalistes. En effet, les médias sont régulièrement soumis à des stratégies d’influence de lobbies ou de partis liés à ces lobbies qui visent à orienter la lecture des sujets environnementaux. On peut citer les débats sur le glyphosate, les OGM ou le climatoscepticisme. Plus récemment, lors de l’examen de la loi d’urgence agricole, nombre de responsables politiques interviewés par les chaînes d’information en continu ont ignoré les conclusions scientifiques sur la toxicité des pesticides ou l’usage des mégabassines.

La lourde responsabilité des médias

Le changement climatique, au-delà d’un sujet d’actualité, est avant tout un sujet de société qui pose la question de notre avenir commun. Le rôle des médias et des journalistes dans la mise en récit est essentiel, comme le rappelle le sixième rapport du Giec, publié en 2023 qui assure que

« les médias jouent un rôle crucial dans la formation des perceptions, la compréhension et la volonté d’agir du public vis-à-vis du changement climatique ».

Le chercheur Jean-Baptiste Comby a montré la lourde responsabilité de certains médias qui ont contribué à culpabiliser les publics et à déplacer la question climatique sur le terrain des comportements individuels, des gestes écocitoyens et de la morale de la consommation.

Plus grave, le « blanchiment de la désinformation, les attaques et dénonciations dans les médias » font partie intégrante d’un modus operandi de décrédibilisation de la science, selon le chercheur David Chavalarias.

CNews est la chaîne qui propage le plus de désinformation climatique : selon plusieurs ONG, 174 cas y ont été recensés en 2025. QuotaClimat a saisi le Conseil d’État à ce sujet, le 1er juillet, espérant que l’instance pousse l’Arcom à reconsidérer sa décision de ne pas sanctionner la chaîne, rappelant ainsi que le régulateur avait, en 2024, sanctionné financièrement CNews pour une séquence similaire de désinformation climatique, à hauteur de 20 000 euros.

Sud Radio a, elle aussi, été sanctionnée en juin 2024, pour « plusieurs déclarations qui venaient contredire ou minimiser le consensus scientifique existant sur le dérèglement climatique actuel, par un traitement manquant de rigueur et sans contradiction », tenues à l’antenne en 2023. L’Arcom a aussi rappelé à l’ordre la chaîne en juillet 2024.

Il n’existe pas de dispositions législatives relatives spécifiquement au traitement des enjeux écologiques, mais, face à l’ampleur de la désinformation et de ses enjeux, la question de la régulation doit être posée.

The Conversation

Pauline Amiel est membre bénévole du conseil scientifique de l'Observatoire des médias sur l'Ecologie.

21.08.2026 à 13:00

Réalité virtuelle, expositions, théâtre… comment la technologie perpétue la légende du « Titanic »

Jonathan Peter Skinner, Reader in Anthropology of Events, University of Surrey
Plus d’un siècle après le naufrage du « Titanic », qui fit près de 1 500 victimes, le 15 avril 1912, la catastrophe reste un puissant objet culturel. Les technologies immersives lui offrent désormais une nouvelle vie, entre mémoire, spectacle et émotion.
Texte intégral (2018 mots)
La mémoire du naufrage du *Titanic* s’incarne dans des éléments sans cesse repris et réinterprétés (ici, une réplique du grand escalier du paquebot). Cliff/Flickr, CC BY

Le 15 avril 1912, le Titanic sombrait dans l’Atlantique Nord. Plus d’un siècle plus tard, son histoire continue de se réinventer à travers la réalité virtuelle, les expositions immersives, les séries et le théâtre, sans jamais perdre son pouvoir de fascination.


La réinvention permanente du Titanic à travers les séries télévisées, les expositions immersives, la réalité virtuelle ou encore le théâtre laisse entrevoir l’émergence de ce que l’on pourrait appeler une « signature Titanic ». Il s’agit d’une manière reconnaissable de raconter le naufrage, qui combine sans cesse les mêmes personnages emblématiques, les scènes les plus marquantes, des ressorts émotionnels familiers et des dispositifs immersifs. Plutôt que de se contenter de relater l’histoire, chaque nouvelle version réinterprète une matrice culturelle commune pour l’adapter aux sensibilités contemporaines.

L’expression fait écho au Titanic Signature Project, lancé à Belfast en 2012, qui a transformé les anciens chantiers navals en Titanic Experience, une attraction touristique primée de 100 millions de livres sterling (118 millions d’euros), installée à l’endroit même où le paquebot a été construit et mis à l’eau. Mais cette « signature » dépasse largement le cadre de ce projet urbain : elle désigne un schéma culturel récurrent dans lequel le naufrage est sans cesse rejoué à travers des éléments narratifs reconnaissables, des codes émotionnels et des expériences immersives.

Dans son ouvrage Relaunching the Titanic (non traduit en français), John Foster souligne qu’un long silence a entouré l’histoire tragique du paquebot et de ses passagers entre 1913 et les années 1990. Hormis le film A Night to Remember (1958) et le court métrage muet aujourd’hui perdu Saved from the Titanic, le récit est largement resté englouti, à l’image de l’épave elle-même.

Tout change en 1997 avec Titanic de James Cameron. Récompensé par 11 Oscars et devenu l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma, le film transforme le naufrage du Titanic, d’une catastrophe historique, en un phénomène culturel mondial. À travers l’histoire d’amour fictive entre Jack et Rose, il fait découvrir la tragédie à une nouvelle génération et fixe nombre des images et des ressorts émotionnels sur lesquels continuent de s’appuyer les expériences immersives consacrées au paquebot.

Près de trente ans plus tard, à Londres, cette « signature Titanic » ressurgit sous des formes multiples : docufiction, expérience immersive en réalité virtuelle, grande exposition et même comédie musicale parodique.

Réinventer l’expérience du « Titanic »

La BBC a d’abord diffusé la docufiction en quatre épisodes Titanic Sinks Tonight. Mêlant des témoignages de survivants interprétés par des acteurs aux commentaires d’experts, la série s’intéresse aux heures qui ont précédé le naufrage ainsi qu’au destin des passagers et des membres d’équipage qui ont survécu.

Tournée à Belfast, elle s’appuie fortement sur l’ancrage local et est devenue le documentaire le plus regardé de la BBC en 2025-2026, avec plus de deux millions de visionnages. Un modèle virtuel en 3D a permis de reconstituer les déplacements des personnages, tandis que certaines scènes ont été tournées autour d’une réplique du célèbre escalier, inspirée de celui du Titanic Experience de Belfast. Enfin, un spectaculaire ballet de drones a fait revivre, de manière saisissante, le lancement du Titanic en avril 1912 au-dessus de la rivière Lagan.

Ensuite, les créateurs d’expériences immersives en réalité virtuelle Small Creative et Eclipso ont présenté Titanic: Echoes From The Past à Camden, à Londres. Cette expérience en réalité virtuelle reconstitue numériquement le paquebot et son épave, jusqu’au moment de la collision.

Les visiteurs « plongent » à 3 800 mètres de profondeur pour explorer les fonds marins, avant de remonter le temps afin de déambuler sur les ponts du navire, découvrir le grand escalier, visiter les cabines, la passerelle de commandement et les salles des machines.

L’expérience s’articule autour de la découverte fictive de bobines de film perdues ayant appartenu à William Harbeck, opérateur de cinéma disparu dans le naufrage du Titanic. La technologie permet une exploration libre et en groupe : les participants évoluent parmi les passagers numériques, dansent au son de l’orchestre du paquebot et prennent part au récit qui se déroule sous leurs yeux.

Présentée comme une forme d’« histoire vivante » (living history), dans le prolongement du film oscarisé de James Cameron, elle mêle narration et immersion technologique pour plonger les visiteurs dans l’univers de Jack et Rose.

Enfin, le Dock X, dans le quartier de Canada Water à Londres, a accueilli The Legend of the Titanic: The Ultimate Titanic Exhibition, une expérience mêlant plusieurs médias qui combine reconstitutions scénarisées, accessoires de cinéma, objets de collection, environnements en réalité virtuelle et espace de projection à 360°. Des fonctionnalités de réalité augmentée, accessibles via des appareils mobiles, apportent également des commentaires et des explications tout au long du parcours.

Les visiteurs étaient plongés dans une succession de séquences immersives : écouter des compositions orchestrales en hommage aux musiciens du Titanic, traverser des espaces envahis par des eaux projetées sur les murs et le sol, ou encore ressentir physiquement le choc de la collision puis le naufrage.

L’exposition a toutefois suscité des réactions contrastées. Ses éléments ludiques et sa boutique de souvenirs ont été accusés de banaliser la catastrophe en transformant un drame humain en divertissement. Le quotidien économique londonien CITY A.M. a ainsi vivement critiqué l’exposition, dénonçant l’inévitable séance photo « roi du monde » façon Jack et Rose, un jeu vidéo de type « évitez l’iceberg » jugé de mauvais goût, ainsi que des sifflets de sauvetage vendus dans la boutique. « À quand une expérience immersive sur le 11-Septembre ? », ironisait le journal.

Enfin, dans le West End londonien, la comédie musicale Titanique est à l’affiche du Criterion Theatre depuis janvier 2025. Cette parodie revisite le film de 1997 à travers une version fictive de Céline Dion, mêlant humour camp et spectacle musical.

Avec des personnages aussi improbables qu’un iceberg personnifié, le spectacle transforme la catastrophe en performance scénique. Son succès international illustre la remarquable capacité du récit du Titanic à se réinventer, y compris sur le mode de la comédie. Titanique reste toutefois profondément ancré dans le film de James Cameron de 1997, qui a remis le « paquebot des rêves » au cœur de la culture populaire.

Un récit sans cesse réinventé

Le récit du Titanic continue de fasciner. L’expert maritime Michael Verdon estime que cet intérêt durable s’explique par le thème de l’hubris : une histoire où se mêlent hiérarchie sociale, ambition technologique et excès de confiance aux conséquences fatales. De son côté, Daniel Mendelsohn, dans The New Yorker, considère que le Titanic continue de nous parler parce qu’il reprend les ressorts de la tragédie grecque, en associant vulnérabilité, destin et jugement moral dans le contexte de l’avant-Première Guerre mondiale. Le naufrage révèle ainsi les dangers de l’arrogance, des inégalités sociales et d’une foi excessive dans le progrès technologique.

À travers tous ces exemples, la « signature Titanic » consiste moins à reconstituer fidèlement l’histoire qu’à raconter sans cesse la même histoire sous des formes nouvelles. Les événements centraux demeurent inchangés, mais chaque génération les réinterprète à l’aide des technologies et des codes culturels de son époque.

Chaque nouvelle déclinaison – docufiction, réalité virtuelle, exposition ou comédie musicale – s’appuie sur une structure narrative familière tout en l’adaptant aux formats et aux publics contemporains. La télévision met l’accent sur les témoignages ; les expériences immersives privilégient l’exploration vécue ; les expositions mêlent spectaculaire et interaction ; tandis que le théâtre transforme la tragédie en parodie, dans une esthétique camp.

Pour autant, le récit de fond reste remarquablement stable. Quel que soit le format, le public est invité à pénétrer au cœur de la catastrophe, dans une expérience qui mêle spectaculaire, intimité et confrontation à la mort. Le Titanic offre ainsi un cadre pour raconter des histoires d’amour, d’héroïsme, de fractures sociales et de deuil, en naviguant sans cesse entre la grande Histoire et les destins individuels, entre prouesse technique et expérience humaine.

Cette plasticité confère au Titanic une remarquable élasticité narrative. Chaque nouvelle relecture reflète les préoccupations de son époque – les risques technologiques, les incertitudes liées au climat, les inégalités sociales, la préparation aux catastrophes, la spectacularisation médiatique ou encore les enjeux éthiques du tourisme noir (dark tourism) – tout en conservant le même noyau narratif.

Qu’il soit reconstitué, simulé ou parodié, le Titanic demeure un puissant support pour interroger notre rapport aux catastrophes et à la mort.

The Conversation

Jonathan Peter Skinner ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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