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31.05.2026 à 12:14

Quand Donald Trump tente sans succès d’associer de nouveaux États aux accords d’Abraham

Michelle Burgis-Kasthala, Professor of International Law, La Trobe University
Trump souhaite que plusieurs pays musulmans signent ces accords. Mais cette demande n’a reçu aucune réponse…
Texte intégral (1739 mots)

L’exigence du président américain, qui lie tout accord avec l’Iran à une normalisation avec Israël, s’est heurtée au silence des pays sollicité. Signe que l’influence américaine dans la région n’est plus ce qu’elle était.


Alors que les États-Unis et l’Iran tentent de s’entendre sur un accord de paix pour mettre un terme à leur conflit, le président Trump a ajouté une condition inattendue ce 25 mai : que de nombreux pays musulmans (il cite nommément l’Arabie saoudite, le Qatar, le Pakistan, la Turquie, l’Égypte et la Jordanie) adhèrent aux accords d’Abraham, ce qui signifierait qu’ils normalisent leurs relations avec Israël.

Cette exigence s’explique par le contexte actuel. Les États-Unis et Israël sont aujourd’hui plus vulnérables, sur les plans militaire comme économique, qu’avant leur offensive conjointe lancée contre Téhéran fin février. Leurs alliances minutieusement élaborées avec les monarchies du Golfe ont été mises à mal par les frappes iraniennes, car elles n’ont pas empêché ces pays d’être frappés par Téhéran. Et l’Iran, bien que décapité de plusieurs de ses dirigeants et ayant subi des mois d’attaques dévastatrices, semble paradoxalement plus puissant qu’auparavant.

En outre, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou se préparent l’un comme l’autre à des élections qu’ils pourraient très bien perdre (les midterms pour le premier, les législatives pour le second). Ils ont donc besoin d’une victoire symbolique dont ils pourront se prévaloir auprès de leurs électorats respectifs.

Cette préoccupation est sans doute, au moins en partie, la raison pour laquelle Trump tente de redynamiser les accords d’Abraham, dont il affirme depuis longtemps qu’ils ont été l’un des « plus grands succès de sa politique étrangère au cours de son premier mandat ».

Dans un échange téléphonique avec les dirigeants des pays cités ci-dessus, il a insisté sur le fait que s’ils souhaitaient être partie prenante d’un accord de paix avec l’Iran, ils devaient au préalable adhérer à ces accords, et donc procéder à la reconnaissance diplomatique d’Israël.

Que sont les accords d’Abraham ?

Les accords d’Abraham s’inscrivent dans une série d’initiatives diplomatiques supervisées par Jared Kushner, le gendre de Trump, au cours du premier mandat de ce dernier. Ils visaient à une normalisation générale entre Israël et les pays arabes, dont devait couler l’instauration de la paix entre Israël et la Palestine.

Depuis la première guerre israélo-arabe et la proclamation de l’État d’Israël à la fin des années 1940, la question palestinienne tourmente le monde arabe. Elle constitue aujourd’hui encore la préoccupation politique majeure de l’opinion publique dans les pays arabes, malgré le désintérêt croissant de bon nombre de dirigeants de ces pays.

Avec l’aide des États-Unis, Israël a, au fil des décennies, lentement érodé l’opposition collective du monde arabe à sa présence illégale dans les territoires palestiniens occupés. Ce processus a débuté avec les accords de paix conclus avec l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994, et s’est poursuivi avec les accords d’Abraham.

Avant la signature des accords en 2020, l’administration Trump avait transféré l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, fermé le bureau de l’Organisation de libération de la Palestine à Washington et déclaré que les États-Unis ne considéraient plus les colonies israéliennes de Cisjordanie comme illégales.

Puis, en janvier 2020, Trump et Nétanyahou ont lancé le plan « Paix pour la prospérité ». Alors que les efforts de paix passés avaient tous, dans une certaine mesure, affiché le souhait que les Palestiniens en soient partie prenante, celui-ci promettait le développement économique au détriment de la création d’un État palestinien.

Les Émirats arabes unis et Bahreïn ont signé les accords d’Abraham en septembre 2020, suivis par le Maroc en décembre 2020, le Soudan en janvier 2021, puis le Kazakhstan en novembre 2025.

De nombreuses incitations ont été proposées à ces pays en échange de la reconnaissance d’Israël, principalement sous forme d’accords économiques, militaires et diplomatiques. Par exemple, les Émirats arabes unis ont obtenu des armes de pointe et des technologies militaires des États-Unis. Et la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental a été reconnue par les États-Unis et Israël.

De nouveaux pays pourraient-ils s’ajouter à la liste aujourd’hui ?

Le joyau de la couronne, cependant, a toujours été l’Arabie saoudite. Prévenir l’adhésion du royaume aux accords d’Abraham aurait d’ailleurs été un facteur déterminant du timing de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 : le groupe était prêt à tout pour faire échouer les pourparlers de normalisation entre Riyad et Tel-Aviv.

Depuis le début de la guerre de représailles dévastatrice menée par Israël contre Gaza, l’Arabie saoudite s’est posée en fervente défenseure de la création d’un État palestinien. Elle a publiquement refusé de signer les accords sans garanties fermes quant à l’autodétermination palestinienne.

Les autres puissances régionales, telles que le Pakistan, le Qatar et la Turquie, doivent tenir compte des sentiments de leurs citoyens, qui soutiennent massivement l’autodétermination palestinienne. Les États-Unis devraient exercer une pression considérable et proposer des incitations importantes pour convaincre l’un d’entre eux de changer de cap.

Le Pakistan, d’ailleurs, a déjà rejeté les exigences de Trump, et l’Arabie saoudite devrait suivre.

Ainsi, s’il peut sembler logique de lier les dossiers iranien et palestinien par le biais d’un accord de paix régional, les accords d’Abraham sont tout simplement trop toxiques dans leur forme actuelle pour que la plupart des pays puissent les envisager.

La région cherche ses propres solutions

Mais cela n’empêchera pas Trump et Nétanyahou de tenter de faire valoir leur point de vue.

Si Israël parvient à rallier d’autres nations à sa cause, Nétanyahou pourra construire un discours autour du renforcement des liens régionaux tout en poursuivant la destruction et l’occupation du Sud-Liban dans sa lutte contre le Hezbollah.

Ce serait tout de même une maigre récompense comparée à son objectif de longue date : éliminer complètement la menace iranienne. Et cela ne suffirait peut-être pas à atténuer la pression croissante à laquelle il est confronté de la part d’une armée de plus en plus surmenée.

Le resserrement des liens avec les pays arabes ne compenserait pas non plus la dégradation de l’image d’Israël auprès des opinions publiques des pays de la région, et d’ailleurs : même parmi la base MAGA de Trump, l’image d’Israël est en chute libre.

L’administration Trump a elle aussi besoin d’une victoire. À ce stade, ses stocks d’armes sont considérablement réduits, le choc énergétique mondial alimente le mécontentement intérieur, ses alliés du Golfe s’interrogent sur la solidité du parapluie de sécurité américain, et elle se heurte à la réticence d’Israël face à tout accord de paix avec l’Iran.

Mais dans une région en pleine reconfiguration stratégique, les accords d’Abraham sont de plus en plus perçus comme un cadre imposé par les États-Unis. Dès lors, certains pays tentent de redessiner la région d’une manière qui leur serait plus favorable.

Ainsi, l’Arabie saoudite aurait récemment proposé un pacte régional de non-agression (incluant l’Iran) sur le modèle des accords d’Helsinki, qui visaient en 1975 à apaiser les tensions de la guerre froide en Europe.

Il n’est pas impossible que Trump tente de redynamiser les accords d’Abraham précisément afin de contrer l’initiative saoudienne. Il cherche sans aucun doute également à apaiser Nétanyahou. Le silence qui a accueilli sa demande pourrait toutefois indiquer que la région n’est plus réceptive à la persuasion américaine, quelle que soit l’importance des incitations proposées.

The Conversation

Michelle Burgis-Kasthala ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

31.05.2026 à 12:13

À la tête du Conseil d’État, Marc Guillaume saura-t-il protéger nos droits et libertés ?

Antoine Vauchez, professeur, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Stéphanie Hennette Vauchez, Professeure de droit public, Université Paris Nanterre
Marc Guillaume vient d’être nommé vice-président du Conseil d’État par Emmanuel Macron. Un poste crucial dans l’architecture de notre État de droit.
Texte intégral (1933 mots)

Avant son départ de l’Élysée, Emmanuel Macron place aux plus hauts sommets de l’État ses fidèles soutiens. Parmi eux, Marc Guillaume, ancien préfet de Paris, parfois critiqué pour avoir mis en place des actions restrictives à l'encontre des libertés publiques, vient d’être nommé vice-président du Conseil d’État. Or ce poste est crucial dans l’architecture de notre État de droit, rappellent la juriste Stéphanie Hennette-Vauchez et le politiste Antoine Vauchez.


C’est là un des attributs les plus décisifs de notre régime hyperprésidentialiste que de donner au chef de l’État le pouvoir de nomination de tous les sommets militaires, administratifs, juridictionnels et politiques de l’État.

Parmi celles récemment prononcées ou proposées, au sein de cette longue liste, à la présidence du Conseil constitutionnel (Richard Ferrand) et de la Cour des comptes (Amélie de Montchalin) ou au poste de gouverneur de la Banque de France (Emmanuel Moulin), on serait tenté de distinguer celle du vice-président du Conseil d’État (qui dirige cette institution puisqu’il n’existe pas de président), qui vient d’échoir à Marc Guillaume, jusqu’ici préfet de Paris.

Étonnamment, de toutes ces nominations, c’est celle qui semble avoir le moins frappé les esprits : la presse et les commentaires politiques louent sans ciller un « serviteur de l’État et du droit » hors pair, qui aurait à de multiples reprises démontré ses capacités de « gouvernant » – depuis la mise en place de la réforme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) à sa contribution à la réussite de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques (impressionnant jusque dans sa capacité à calculer la vitesse de croisière des péniches naviguant sur la Seine pour le défilé) !

Un poste au carrefour de toutes les politiques publiques

Or, tout indique que la position de vice-président du Conseil d’État n’est comparable à aucune autre. Elle se situe au carrefour de toutes les politiques publiques – là où se joue l’équilibre toujours précaire entre efficacité de l’action administrative et gouvernementale et respect – voire, garantie – de nos droits et libertés individuels et collectifs.

Cette position en ce lieu géométrique si sensible pour notre État de droit, le vice-président du Conseil d’État la tient d’abord du fait que c’est lui qui préside l’Assemblée du contentieux du Conseil d’État, la formation de jugement la plus solennelle de cette cour suprême de l’ordre administratif, celle-là même où se décident les plus « grands arrêts », ceux qui donnent le la des principales orientations de la jurisprudence du Palais-Royal.

Mais, bien au-delà des grandes orientations de la justice administrative, cette centralité de la fonction vice-présidentielle se lit aussi dans le rôle clé du Conseil d’État comme conseil du gouvernement. À ce titre, son rôle est de rappeler l’action gouvernementale et administrative au respect de la légalité, des engagements européens et internationaux et de la Constitution, au moyen des avis nombreux qu’il rend lorsqu’il est (obligatoirement) saisi de tous les projets de lois et de nombreux décrets.

À cela, s’ajoute une fonction d’orientation qui tient au fait que, par son rapport annuel comme par des études et des rapports thématiques, il produit « le grand récit de l’État » où l’institution, sous l’autorité de son vice-président, analyse ou appelle de ses vœux les grandes mutations de l’action publique, ses points cardinaux, ses nouveaux horizons et raisons d’être.

Reste une dernière clé, essentielle : le pouvoir de nomination du vice-président, appelé à disséminer les membres du Conseil d’État aux quatre coins de l’État.

On pense d’abord aux autorités administratives et qui, comme l’Arcom, la Cnil, le ou la défenseure des droits où sont toujours désignés, pour siéger dans les conseils et collèges, par le vice-président, des membres du Conseil d’État, et qui ont directement la garde du pluralisme, de nos données privées, ou du respect des droits fondamentaux.

On pense aussi aux nominations, nombreuses, dans tout cet espace d’autorités qui ont pour mission essentielle de « raisonner la raison d’État » : la Commission d’accès aux documents administratifs, la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement, la Commission du secret de la défense nationale, le référent national sur le traitement de données à caractère personnel…

On pense enfin à ces instances garantes du bon fonctionnement de notre démocratie, qu’il s’agisse de la probité de nos élus et des hauts fonctionnaires (Haute autorité pour la transparence de la vie publique, Agence française anticorruption) ou de la sincérité et de l’égalité des chances électorales (Commission des campagnes de campagne, Commission des sondages). Autant d’institutions et de commissions qui sont à l’origine de notre capacité à être et à demeurer une démocratie libérale (droits des usagers face à l’État, droits et libertés, sincérité des processus démocratiques).

Le caractère sensible de la position de vice-président du Conseil d’État se situe donc au point névralgique de l’État où se joue l’efficacité de toute l’action publique tout autant que la solidité et le niveau de protection de nos droits et des libertés.

Marc Guillaume, un parcours qui ressemble à celui de ses prédécesseurs

On pourra dire que le parcours du vice-président choisi par Emmanuel Macron ne dépareille en rien de ses prédécesseurs. Comme eux, il n’a en définitive qu’une très courte expérience de juge administratif de trois courtes années. Comme eux, il est avant tout un légiste d’État doté d’une solide expérience de la production de normes et de la sécurisation par le droit de la « force de gouverner ». Comme eux, il a épousé les grands moments de la vie administrative et politique de l’État au fil des deux décennies qui ont précédé sa nomination.

Pendant ses six années comme préfet de Paris, Marc Guillaume a ainsi assuré le suivi des Jeux olympiques et paralympiques de 2024, placés sous le signe du déploiement sans précédent des technologies de surveillance et des restrictions inédites à la liberté de circulation et au droit de manifester (loi du 13 mai 2023). Comme secrétaire général du gouvernement, entre 2015 et 2020, il aura accompagné la mise en œuvre de l’état d’urgence antiterroriste et la loi de sécurité intérieure et de lutte contre le terrorisme du 30 octobre 2017, prenant ainsi sa part à une dilatation inédite des pouvoirs de police administrative. Il aurait également soutenu l’hypothèse de la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité qui a largement déstabilisé la présidence Hollande.

Au-delà de cette culture d’État à laquelle Marc Guillaume a été étroitement associé, il y a aussi un certain rapport à l’exercice du pouvoir d’un homme du sérail dont les comportements sont apparus problématiques. On mentionnera notamment la répétition de propos misogynes et sexistes dans ses fonctions de secrétaire général, qui a été pointée en 2018 par l’ensemble des conseillères de l’Élysée dans un courrier au secrétaire général de l’Élysée.

D’autres choix étaient-ils possibles ?

L’histoire longue des hommes ayant été nommés au poste de vice-président du Conseil d’État révèle que l’expérience de l’État compte parmi les critères essentiels de nomination. Mais cette expérience est plurielle, et celle de Marc Guillaume ne saurait être tenue pour la seule possible ou disponible. Le corps des conseillers d’État (environ 300 membres) est riche et divers ; et nombre d’entre eux ont ajouté à leur expérience de juge administratif suprême celle, souvent répétée, de diverses fonctions dans l’État.

À cet égard, il est possible de soulever la question des parcours alternatifs. On pense notamment à l’expérience de cet « État des droits » (Défenseur des droits, Commission information et libertés, etc.) chargé de faire vivre et de garantir l’effectivité des droits individuels et collectifs et d’une manière générale la qualité de notre État de droit.

Par ailleurs, il aurait certainement été possible de nommer une femme alors que la fonction de vice-président du Conseil d’État n’a jamais été confiée à une femme. Or, parmi les membres du Conseil d’État, plusieurs femmes pouvaient légitimement prétendre – en matière d’avancement dans la carrière, d’expérience et de responsabilités exercées – à une telle nomination.

En somme, ce n’est pas faire injure aux compétences de Marc Guillaume que de relever que son parcours est marqué par une capacité à faire marcher droit l’État plutôt que de jouer les contre-pouvoirs par un programme fort de garantie de nos droits et libertés ; ou encore d’incarner les nouveaux modèles d’exemplarité désormais attendus aux sommets de l’État.

Dans un contexte où nos droits et libertés sont particulièrement fragilisés, et alors même que se profile le risque d’une présidence Rassemblement national dont tout indique qu’elle s’appuiera à plein et amplifiera les pouvoirs de direction d’un exécutif déjà hypertrophié, on peut s’interroger sur les garanties et les risques que comporte le choix à ce point hypersensible de notre État de droit d’un conseiller d’État plus pétri de culture de gouvernement que de culture des droits.


La version longue de cet article est disponible sur le blog de Stéphanie Hennette-Vauchez et Antoine Vauchez.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

31.05.2026 à 12:13

Ebola : comment expliquer cette nouvelle flambée, malgré les vaccins qui ont amélioré la lutte contre les épidémies

Jean-Daniel Lelièvre, PU-PH Professeur d'immunologie, directeur du département clinique du VRI - Expert vaccin HAS, OMS, EMA, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Une flambée actuelle d’Ebola sévit en République démocratique du Congo et en Ouganda. Il existe pourtant un vaccin recommandé par l’Organisation mondiale de la santé en cas d’épidémie.
Texte intégral (2424 mots)

Une épidémie préoccupante du virus Ebola sévit depuis avril 2026 en République démocratique du Congo et en Ouganda. Alors qu’il existe aujourd’hui un vaccin recommandé par l’Organisation mondiale de la santé en cas d’épidémie, comment expliquer cette nouvelle flambée ? On fait le point.


L’épidémie actuelle d’Ebola rappelle à quel point le virus responsable de cette infection reste une menace sanitaire majeure. Ainsi, une nouvelle flambée majeure liée au virus Ebola Bundibugyo (BDBV) est en cours depuis avril 2026 dans l’est de la République démocratique du Congo et en Ouganda.

Selon les derniers chiffres disponibles au 19 mai 2026, plus de 500 cas suspects ont été recensés et au moins 131 décès rapportés.

Une flambée favorisée par plusieurs facteurs

Un retard initial au diagnostic semble avoir joué un rôle important dans la flambée actuelle. Les premières techniques utilisées – qui procèdent par séquençage du matériel génétique du virus (techniques PCR) – sont optimisées pour la détection du virus Ebola Zaïre (EBOV), historiquement responsable de la majorité des grandes épidémies, et se révèlent moins performantes pour identifier rapidement l’espèce BDBV responsable de cette nouvelle épidémie. Ce délai diagnostique a probablement favorisé une circulation silencieuse du virus pendant plusieurs semaines avant la confirmation officielle des premiers cas.

La maîtrise de l’épidémie est également rendue compliquée par le contexte sécuritaire extrêmement dégradé dans l’est de la République démocratique du Congo. Les provinces concernées sont marquées depuis plusieurs années par des conflits armés impliquant de nombreux groupes rebelles, des déplacements massifs de populations, une forte défiance envers les autorités et les acteurs internationaux, ainsi qu’un accès limité aux structures de soins.


À lire aussi : Dans l’est de la RDC, occupé par les rebelles du M23, une population traumatisée


Cette situation n’est pas nouvelle et rappelle les importantes difficultés rencontrées lors des précédentes épidémies d’Ebola dans les régions du Nord-Kivu et de l’Ituri, entre 2018 et 2020, où les violences armées avaient considérablement entravé les efforts de contrôle de l’épidémie.

Depuis la découverte du virus en 1976 au Zaïre, Ebola reste associé à des images d’épidémies fulgurantes, d’isolement des patients et de mortalité très élevée. Il existe pourtant plusieurs vaccins contre le virus Ebola et il semblerait licite de penser que la vaccination pourrait contrôler ces épidémies. La réalité est plus complexe…

Plusieurs virus Ebola avec des impacts différents

Il est important tout d’abord de rappeler qu’il n’existe pas « un » virus Ebola, mais plusieurs espèces différentes, dont la gravité et la capacité à provoquer des épidémies humaines varient fortement, comme l’indique le Tableau 1 ci-dessous « Épidémiologie et mortalité des virus Ebola chez l’humain »).

Les filovirus responsables d’Ebola comprennent ainsi cinq espèces : Ebola Zaïre (EBOV), Sudan (SUDV), Bundibugyo (BDBV), Taï Forest (TAFV) et Reston (RESTV). Ces différentes espèces sont capables d’infecter l’humain. Toutefois, seules trois d’entre elles – EBOV, SUDV et BDBV – ont été responsables d’épidémies plus ou moins importantes.

Si la transmission interhumaine de ces trois espèces est globalement identique, leur létalité, qui reste élevée dans tous les cas, peut varier considérablement (Tableau 1).

Le virus Reston représente un cas particulier. Il a d’abord été identifié chez des singes macaques puis chez des personnes exposées à ces animaux, mais sans provoquer chez l’humain de fièvre hémorragique ni de maladie sévère documentée.

Enfin, le virus Bombali, récemment identifié chez des chauves-souris en Afrique, n’a à ce jour été associé à aucun cas humain, même si son potentiel zoonotique fait l’objet d’une surveillance attentive.

L’épidémie de 2013-2016, un accélérateur du développement vaccinal

Avant 2014, plusieurs vaccins anti-Ebola existaient déjà en laboratoire, mais aucun n’avait été développé à grande échelle. La violence de l’épidémie en Afrique de l’Ouest de 2013-2016, liée à l’espèce Zaïre du virus d’Ebola, avec 28 000 cas et plus de 11 000 décès a profondément modifié la situation.

Les recherches menées chez l’animal et chez l’humain ont montré que les anticorps dirigés contre une protéine située à la surface du virus (la glycoprotéine d’enveloppe) jouent un rôle central dans la protection contre Ebola. Plus le taux d’anticorps neutralisants est élevé, plus la probabilité de survie augmente dans les modèles expérimentaux. Ces anticorps empêchent le virus d’entrer dans les cellules. C’est sur cette base qu’a été développée le vaccin Erbevo.

Le vaccin qui a finalement transformé la lutte contre Ebola est le rVSV-ZEBOV, Ervebo, qui est un vecteur viral qui a été modifié pour exprimer la glycoprotéine de surface du virus Ebola Zaïre (cf. Tableau 2 « Principaux vaccins et candidats vaccins contre les virus Ebola »). (Un vaccin à vecteur viral utilise un virus non pathogène pour déclencher la réponse immunitaire qui permet à l’organisme de se défendre contre la maladie ciblée par le vaccin, ndlr).

D’autres vecteurs viraux ont reçus également des autorisations. Le vaccin Zabdeno est le deuxième vaccin homologué par l’OMS contre le virus Ebola. Toutefois, son autorisation de mise sur le marché repose sur une utilisation combinée avec un autre vaccin – Mvabea. Cette stratégie qui repose sur l’utilisation de deux vaccins administrés de manière séquentielle (56 jours d’écart). A noter que cette combinaison vaccinale est dirigée contre différentes espèce de virus Ebola (Zaïre, Soudan et Thaï Forest) ainsi que celles d’un virus proche, celui de Marburg (le tableau ci-dessous n’indique que sa protection contre le virus Zaïre d’Ebola, ndlr).

Un vaccin recommandé pour réagir vite en cas d’épidémie

Pour pouvoir être utilisés lors d’une épidémie, ces candidats vaccins devaient répondre à des critères contenus dans des documents appelés « Preferred Product Characteristics » (PPC) and « Target Product Profiles » (TPP).

Ceux-ci incluent notamment :

  1. le délai d’obtention d’une réponse qui dans le cas d’Ebola doit être idéalement de moins de 7 jours et en tout cas inférieur à quatorze jours ;

  2. un régime vaccinal ne comportant qu’une seule dose de vaccin.

L’efficacité du vaccin Erbevo, qui répond à ces critères, a été démontrée avec l’essai « Ebola, Ça Suffit », mené en Guinée, comportant une stratégie dite de « vaccination en anneau » : lorsqu’un cas était diagnostiqué, les contacts du patient et les contacts des contacts étaient vaccinés rapidement afin de bloquer la transmission. L’utilisation de ce vaccin a contribué au contrôle des flambées épidémiques survenues ultérieurement en RDC. La combinaison Zabedno/Mvabea, elle, ne peut être utilisée dans ce contexte.

Il est important ici de signaler qu’il existe des différences génétiques importantes entre les différentes espèces de virus Ebola. Ces différences expliquent qu’un vaccin dirigé contre les souches Zaïre protège mal contre les souches Soudan ou Bundibugyo. C’est pourquoi les mêmes types de plateformes ont été utilisés pour développer des vaccins espèces spécifiques (Tableau 2). Le niveau de développement de ces derniers n’est toutefois pas aussi avancé que celui des vaccins contre la souche Zaïre (Tableau 2).

Ainsi, si des stocks internationaux de plusieurs centaines de milliers de doses d’Ervebo existent aujourd’hui sous coordination internationale, avec un stockage centralisé pour permettre un déploiement rapide lors des épidémies. Aucun vaccin homologué n’est actuellement disponible contre les souches Soudan d’Ebola SUDV – même si plusieurs candidats vaccinaux (rVSV-SUDV ou cAd3-SUDV) existent sous forme de lots cliniques potentiellement mobilisables dans un contexte épidémique sous coordination de l’OMS. Quant aux vaccins contre BDBV, ils n’ont pas dépassé le stade de la recherche chez l’animal.

Les vaccins contre Ebola : un défi politique plutôt que scientifique ?

Mais le principal défi des vaccins contre Ebola n’est probablement plus aujourd’hui scientifique mais politique et stratégique. Les vaccins actuellement disponibles contre l’espèce Ebola Zaïre ont démontré leur efficacité, y compris en situation d’épidémie active. Le vaccin recombinant Ervebo induit rapidement une protection après une seule injection, ce qui le rend particulièrement adapté aux stratégies de vaccination en anneau.

L’étude PREVAC a par ailleurs montré des réponses immunitaires détectables dès J14 (quatorze jours après la vaccination) et maintenu au moins jusqu’à douze mois, avec des données suggérant une protection au long cours (mémoire immunitaire cellulaire persistante) notamment chez l’enfant, que ce soit avec le vaccin Ervebo ou la combinaison Zabdeno + Mvabea.

La principale limite de ces vaccins reste logistique. Le vaccin Ervebo nécessite une conservation entre – 80 °C et – 60 °C, ce qui impose une chaîne du froid complexe dans des régions souvent caractérisées par des infrastructures sanitaires fragiles. La combinaison vaccinale Zabdeno + Mvabea présente des contraintes un peu moins importantes, mais reste également difficile à déployer à grande échelle dans certaines zones rurales.

L’histoire récente d’Ebola souligne surtout le retard des investissements internationaux. Alors que les premières épidémies ont été décrites dès 1976, il a fallu attendre la crise majeure de 2014–2016 pour accélérer le développement vaccinal. Pourtant, le candidat rVSV-ZEBOV existait déjà depuis le début des années 2000. Comme souvent pour les maladies émergentes, l’absence de marché stable et le caractère imprévisible des épidémies ont freiné les investissements avec des coûts de développement pouvant atteindre plusieurs centaines de millions de dollars, voire approcher le milliard.

Prévenir demain de nouvelles flambées

La question centrale est désormais celle de l’anticipation. Les vaccins disponibles ciblent les souches Zaïre d’Ebola (EBOV), alors que d’autres souches pathogènes comme les souches Soudan (SUDV) ou Bundibugyo (BDBV) continuent de provoquer des flambées sans vaccin homologué disponible. Il devient donc nécessaire de réfléchir au développement de vaccins couvrant l’ensemble des espèces pathogènes d’Ebolavirus, mais aussi de mettre en place une vaccination hors périodes épidémiques dans certaines zones d’endémie ou chez des populations particulièrement exposées, ce que permet a priori la durée de protection observable avec les vaccins actuels.

L’histoire récente d’Ebola montre néanmoins qu’une maladie longtemps considérée comme quasiment incontrôlable dispose désormais d’outils capables de modifier concrètement le cours des épidémies humaines.

Prévenir demain de nouvelles flambées majeures nécessitera une volonté politique durable, un engagement coordonné de la communauté internationale pour financer la recherche, produire et stocker des vaccins en quantité suffisante, mais également renforcer les systèmes de santé locaux, améliorer les capacités diagnostiques et maintenir une surveillance épidémiologique optimale avant de prévenir les épidémies ou les contrôler rapidement.


Le Pr Lelièvre a été co-investigateur coordonnateur d’un essai clinique visant à étudier les vaccins Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo en Europe.

The Conversation

Le Pr Lelièvre a été co-investigateur coordonnateur d’un essai clinique visant à étudier les vaccins Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo en Europe._

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