10.03.2026 à 11:59
Des quartiers qui votent peu, des politiques qui les oublient : une double absence dans les quartiers populaires ?
Texte intégral (2039 mots)
Dans de nombreuses villes, l’éloignement des urnes produit des effets sur l’action publique. Il amoindrit les chances d’arbitrages favorables aux habitants des quartiers populaires, et donc la perception de l’intérêt de la pratique du vote pour leurs populations. Comment la démobilisation électorale agit-elle sur la fabrique de l’action publique urbaine ?
À la veille du scrutin municipal, comme devant chaque échéance électorale, les liens entre participation politique, programmes et action publique interrogent nombre de commentateurs et commentatrices. C’est l’occasion de reprendre quelques enseignements tirés des espaces où l’on participe le moins à la vie politique institutionnalisée. Les quartiers populaires cumulent aujourd’hui une forte abstention électorale et des inégalités persistantes dans l’accès aux ressources et aux services urbains.
L’exemple de Vaulx-en-Velin, ancien bastion du communisme municipal de l’agglomération lyonnaise, met en lumière un mécanisme de « double absence ». À mesure que les élus s’éloignent des sociabilités populaires, les intérêts des habitantes et habitants de ces quartiers pèsent de moins en moins dans les choix d’action publique. En retour, les chances pour les populations locales de mesurer l’effet de leurs voix sont amoindries.
Quand l’ancrage politique faisait la ville
Depuis les années 1930 et les conquêtes électorales des banlieues rouges qui se succèdent dans l’après-Première Guerre mondiale, les élus et élues communistes ont construit leur légitimité sur un lien étroit avec les classes populaires. À Vaulx-en-Velin (Rhône), ce lien a signifié un personnel politique issu des milieux ouvriers, fortement inséré dans les sociabilités locales, et une action municipale tournée vers la production de biens collectifs : logements sociaux, équipements publics, services de transport collectif.
La construction des grands ensembles de Vaulx-en-Velin dans les années 1960 s’est accompagné ainsi d’une attention particulière tournée vers ces équipements et des projets ambitieux d’infrastructure, comme leur desserte en métro.
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Fonder des villes populaires, modernes et équipées impliquait néanmoins une intervention de l’État négociée. Pour cela, le personnel politique local pouvait s’appuyer sur des relais, dans les ministères, auprès des mondes professionnels de l’aménagement urbain, ou encore du fait du rapport de force politique établi plus largement. Principal parti d’opposition du pouvoir gaulliste, le Parti communiste français (PCF) est alors autant surveillé que craint. Pour mémoire, la décennie 1960 est marquée par le renforcement de l’ancrage communiste et par ses conquêtes électorales qui l’installent confortablement au-delà des 20 % des suffrages exprimés aux élections nationales. Localement, cela se vérifie jusqu’aux élections municipales de 1977 (Figure 2). Le PCF est de très loin la première force politique en nombre de militants, sur l’ensemble du territoire comme dans le département du Rhône, selon ses responsables comme les services de renseignement de la préfecture.
Cette capacité à représenter les intérêts des classes populaires repose toutefois sur des médiations multiples : des cellules locales du parti aux syndicats des entreprises du territoire, en passant par les associations, notamment de parents d’élèves, mais aussi la proximité quotidienne entre le personnel politique et administratif et les populations. L’action publique locale est alors pensée et formulée à l’aune d’un ancrage dépassant le travail politique pour se mêler aux sociabilités ordinaires assurant la médiation des intérêts des classes populaires.
Différents travaux insistent ainsi sur les effets produits, à Vaulx-en-Velin comme ailleurs, par un long processus de socialisation politique à travers l’action publique. La production de services urbains et de biens permettant d’offrir une protection, des loisirs, des soins, une éducation et un avenir collectif est au cœur des processus d’adhésion des classes populaires aux mouvements socialistes et plus largement à la société démocratique dans son ensemble.
Un cercle vicieux de désaffiliation politique et de relégation dans l’action publique
À partir des années 1970, ces médiations se défont. Le déclin du communisme municipal s’accompagne d’une mutation du recrutement des élues et élus, et de leurs trajectoires. Moins proches des classes populaires locales, les maires de Vaulx-en-Velin ne partagent plus nécessairement l’expérience des discriminations ou des problèmes sociaux. Ils sont en revanche de plus en plus intégrés aux espaces intercommunaux de gouvernement et aux sociabilités édilitaires. Si cela leur assure de nouvelles ressources pour alimenter l’action municipale – de plus en plus aux mains du maire –, ils se trouvent en même temps progressivement coupés des énoncés alternatifs aux mots d’ordre qui circulent dans ces espaces politiques et administratifs de l’action publique urbaine.
Progressivement, en effet, l’élaboration des politiques urbaines s’est déplacée vers l’échelon métropolitain. Des institutions moins exposées au débat public deviennent les lieux clés de sélection des problèmes et des solutions à mettre en œuvre, au premier rang desquels la communauté urbaine de Lyon, devenue métropole en 2015. Cela contribue à renforcer les logiques d’autonomie voire d’opacité des champs politique et administratif locaux. L’institution municipale dans son ensemble s’en trouve transformée. Les postes d’encadrement sont davantage occupés par des personnes extérieures au territoire qui évoluent sur un marché local de l’emploi public élargi et moins politisé. En conséquence, les nouvelles façons de définir les priorités d’action et les problèmes publics se font d’autant plus à distance des fractions populaires de l’espace social, même lorsque ces solutions et problèmes les concernent directement. Les quartiers populaires cessent d’être pensés comme des espaces à équiper pour devenir des « territoires à gérer », voire à réhabiliter, en attirant d’autres populations mieux dotées, au nom de la mixité sociale.
À Vaulx-en-Velin, les projets de desserte des grands ensembles incarnent bien les effets de ces nouvelles grilles de lecture. Ces projets sont progressivement abandonnés ou redéfinis, tandis que les investissements se concentrent sur d’autres secteurs jugés plus stratégiques et attractifs. Résultat : lorsque le métro et le tramway arrivent finalement à Vaulx-en-Velin, à la fin des années 2000, ils contournent les quartiers d’habitat social les plus peuplés pour desservir un nouveau quartier aux fonctions économiques métropolitaines et avec des logements moins accessibles.
Au sud de la commune, le « Carré de soie » est un projet urbain accueillant le siège régional de groupes tertiaires d’envergure, un centre commercial et de nombreux logements privés ou en accession à la propriété. Ce contournement n’est pas le fruit d’une décision explicite, mais le résultat d’arbitrages successifs dans lesquels les intérêts des quartiers populaires sont de moins en moins portés.
Figure 1 : Éloignement progressif des projets d’infrastructure de transport à Vaulx-en-Velin (Rhône) des grands quartiers d’habitat social (1970-2007). Carte élaborée par l’auteur.
Cette évolution est d’autant plus problématique qu’elle est entretenue par la démobilisation électorale. Les habitantes et habitants des quartiers où l’on vote le moins sont aussi ceux qui pèsent le moins dans les arbitrages publics, alimentant un cercle vicieux de désaffiliation politique et de relégation dans l’action publique. Lorsque le PCF perd la ville en 2014, les élections ne se jouent plus qu’à une centaine de voix et la nouvelle maire (issue du Parti socialiste, ndlr)) rassemble moins de 10 % de l’électorat au premier tour.
Figure 2 : Participation aux premiers tours des scrutins municipaux depuis 1965 à Vaulx-en-Velin (Rhône) et vote en faveur du maire (en %). Graphique élaboré par l’auteur. Source : Archives municipales de Vaulx-en-Velin.
Repenser la représentation locale
L’exemple de Vaulx-en-Velin éclaire ainsi une « double absence » : absence des classes populaires dans les arènes politiques et administratives locales, et absence relative de leurs intérêts dans les arbitrages emportant les moyens de l’action publique. Il invite aussi à dépasser une lecture de l’abstention réduite au désintérêt politique. Celle-ci est aussi le produit de transformations profondes de l’offre politique et des modes de gouvernement urbain, qui tendent à éloigner durablement les classes populaires des lieux où se décident les politiques qui les concernent.
Les élections municipales de 2020 ont engagé un renouvellement du personnel politique dans plusieurs grandes villes. Les nouveaux exécutifs disposent de pouvoirs métropolitains renforcés par une série de réformes survenues tout au long des années 2010. Alors que les inégalités continuent de croître et que la défiance démocratique progresse encore, l’enjeu n’est pas seulement de faire revenir les habitantes et habitants des quartiers populaires aux urnes, mais aussi de recréer les médiations politiques capables de porter leurs intérêts dans les espaces de gouvernement.
Cet article fait partie du dossier « L’enjeu municipal : mécaniques de l’action publique locale » réalisé par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.
Antoine Leveque a reçu des financements de l'ANRT (ministère de l'ESR) pendant sa thèse, puis occupé plusieurs emplois en laboratoire de recherche.
09.03.2026 à 17:09
Quel bilan pour la rupture conventionnelle ?
Texte intégral (2398 mots)

Alors que la rupture conventionnelle, outil de flexisécurité (ou flexicurité), connaît un franc succès – 515 000 en 2024 –, les critiques quant à son coût se multiplient. Un accord du ministère du travail avec les partenaires sociaux doit être validé au plus tard le 23 mars, puis être voté par le Parlement pour entrer en vigueur. L’enjeu : générer entre de 700 millions à 900 millions d’euros d’économies.
Plébiscitée à la fois par les salariés et les employeurs depuis sa création, la rupture conventionnelle recouvre de multiples facettes, comme nous le montrions déjà en 2015 dans « Flexicurité et rupture conventionnelle du contrat de travail : de l’oxymore à l’ambiguïté de la pratique » (Annales des Mines-Gérer et comprendre, 2015/4, n° 122, pp.13-20).
Cet accord gagnant-gagnant constitue l’unique mode de rupture amiable d’un contrat à durée indéterminée (CDI) encadré par la loi selon articles L. 1237-12 et suivants du Code du travail. Il permet à un employeur et à un salarié de mettre fin à leur relation d’un commun accord, en ne passant ni par le licenciement ni par la démission.
Pour l’employeur, la rupture conventionnelle permet d’éviter d’engager une procédure de licenciement, s’il existe un doute sur le bien-fondé des motifs et un risque de contentieux devant le conseil des prud’hommes. Pour le salarié qui souhaite démissionner – insatisfaction au travail, projet de création d’entreprise ou encore mésentente avec l’employeur ou les collègues –, il bénéficie d’une indemnité de départ au moins égale à l’indemnité légale de licenciement, tout en conservant ses droits à l’assurance-chômage.
Alors quel bilan depuis son introduction dans le Code du travail avec la loi du 25 juin 2008 ?
Accroissement du coût
Chaque année, plus de 500 000 ruptures conventionnelles sont homologuées – 515 000 en 2024. Le dispositif comporte donc un coût important. Selon l’Unedic, 9,4 milliards d’euros ont été versés consécutivement à une rupture conventionnelle.
Le succès de la rupture conventionnelle n’est pas exempt d’abus des deux côtés (employeurs et salariés). Elle est un mode de gestion en ressources humaines permettant à la fois d’éviter la procédure de licenciement, de terminer une situation y compris de harcèlement (sous réserve d’un vice de consentement) ou de répondre à une volonté de démissionner. Dès lors, le législateur a cherché à pérenniser le dispositif.
Encadrement plus fort
Depuis le 1er janvier 2026, le forfait social a été remplacé par une contribution patronale unique, qui est passée de 30 % à 40 %, afin d’accroître le coût de la rupture conventionnelle pour l’employeur.
Le régime de la rupture conventionnelle est désormais unique, quel que soit l’âge du salarié concerné. Les distinctions entre salariés proches de la retraite, qui imposaient un régime de contributions plus important, et les autres profils sont supprimées (article 15 de la loi de finance de la Sécurité sociale (LFSS) 2026 ; article L. 137-12 du Code de la Sécurité sociale).
L’objectif est la limitation des stratégies de contournement des régimes du licenciement et des démissions et la maîtrise des dépenses d’assurance-chômage.
Cette évolution n’est pas neutre. Elle conduit les employeurs à ne plus recourir aussi facilement à la rupture conventionnelle pour résoudre des situations complexes. La rupture conventionnelle, comportant une contribution plus dissuasive, perd progressivement sa dimension de simplicité pour sécuriser la rupture du contrat de travail. Il s’agira pour les responsables des ressources humaines de davantage comparer les différentes stratégies possibles.
Négociation avec les partenaires sociaux
Ces mesures ne constituent qu’une amorce, puisqu’il a été demandé aux partenaires sociaux de négocier sur des ajustements possibles de ce mode de rupture. S’ils ne parviennent pas à un accord, de nouvelles restrictions légales devraient être proposées. Or, le 25 février 2026, un accord a été trouvé entre deux syndicats (CFDT et CFTC) et le patronat. Le choix des partenaires sociaux s’est porté vers la période d’indemnisation.
L’objectif est la mise en place d’un accompagnement personnalisé intensif par France Travail, avec un examen de situation au 12e mois, et de raccourcir la « durée maximale d’indemnisation » :
Quinze mois pour ceux qui ont moins de 55 ans, contre dix-huit mois aujourd’hui ;
Vingt mois et demi pour ceux âgés de 55 ans et plus, contre vingt-deux mois et demi pour ceux qui ont de 55 à 56 ans et vingt-sept mois pour ceux qui ont au moins 57 ans, aujourd’hui.
Ces éléments nécessitent une transposition législative qui risque de s’échelonner dans le temps.
Chute du contentieux prud’homal
La réflexion sur l’encadrement de la rupture conventionnelle doit être mise en perspective avec la chute du contentieux prud’homal depuis 2009, dans le bilan du barème d’indemnisation que nous analysions en 2024. Car la justice prud’homale a du plomb dans l’aile : en une dizaine d’années, le nombre de saisines des conseils des prud’hommes a pratiquement diminué de moitié.
Les raisons avancées tiennent aux coûts et aux délais de cette justice : 16,3 mois en moyenne pour le traitement des dossiers en 2021 selon un rapport de la Cour des comptes.
Il faut ajouter la consécration du barème plafonnant les indemnités en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse au sein de la justice prud’homale, qui n’est pas neutre non plus. Le montant de ces indemnités est désormais encadré par un barème, appelé en pratique « barème Macron ».
Les salariés ayant peu d’ancienneté ont moins intérêt à contester leur licenciement, compte tenu des indemnités limitées prévues par le barème. Dans ce cas, on pourrait penser que l’existence d’un barème prud’homal est de nature à favoriser la négociation entre employeur et salariés en amont de toute rupture du contrat de travail, ce qui conduit à plébisciter encore la rupture conventionnelle.Toutefois, cela n’a pas encore été démontré.
Même dans le cadre d’une rupture conventionnelle, et dans un contexte de chute du contentieux prud’homal, le risque de contentieux n’est pas absent. Alors que la rupture à l’amiable du contrat de travail est destinée à réduire les contentieux judiciaires, ceux-ci n’ont jamais été exclus ; bien au contraire les décisions de justice sont nombreuses comme cela a été souligné dans notre étude.
En définitive, les problématiques du coût de la rupture conventionnelle en révèlent bien d’autres. Si la flexibilité des relations de travail est une nécessité (d’où l’intérêt de la rupture conventionnelle), la sécurisation des parcours des salariés reste encore à développer de même que l’accès à la justice.
Brigitte Pereira ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.03.2026 à 17:08
Pourquoi les végétaux des milieux extrêmes sont-ils souvent en forme de boule ?
Texte intégral (4100 mots)
Dans les sommets alpins ou méditerranéens, comme le désert marocain, de drôles de boules recouvrent les paysages. Ce sont des plantes qui, dans ces milieux extrêmes, adoptent cette silhouette aux avantages multiples.
Les milieux extrêmes, tels que la haute montagne méditerranéenne ou alpine, les environnements arides ou présahariens ou encore le littoral, sont souvent colonisés par des végétaux vivaces à port caractéristique en boule. Ces spectaculaires coussinets hémisphériques plaqués contre le sol peuvent être quasiment exclusifs dans le paysage. Dans les milieux où la sécheresse constitue l’une des contraintes majeures, ce port particulier s’accompagne de rameaux épineux et/ou succulents, c’est-à-dire de tiges charnues.
Ces formes en coussinet ne constituent pas une simple accommodation ou réaction à un facteur extérieur, comme le seraient les anémomorphoses, ces modifications de la forme des plantes et des paysages végétaux sous l’effet des vents dominants. C’est ici une adaptation des végétaux, inscrite dans leur patrimoine génétique et résultant d’une évolution à l’échelle de millions d’années.
Cette forme comporte de fait de nombreux atouts pour tirer au mieux partie des ressources rares et des contraintes nombreuses des milieux extrêmes.
Limiter la transpiration pour économiser l’eau durant les périodes sèches
Cette silhouette peut d’abord permettre de résister à l’assèchement, notamment en été quand l’eau manque, sous climat méditerranéen par exemple. Car la surface de contact avec l’atmosphère des parties vertes d’une plante en boule est bien plus réduite que celle d’une plante dressée.
La transpiration en est ainsi réduite, permettant alors de résister à la dessiccation. Ceci s’ajoute aux adaptations classiques aux milieux arides, que l’on retrouve sur beaucoup de ces plantes, avec des feuilles réduites ou transformées en épines ou/et une crassulescence de tissus, c’est-à-dire une capacité à conserver l’eau dans des feuilles grasses et charnues.
Créer un microclimat particulier au sein de la touffe
Le port en boule crée également à l’intérieur des touffes un microclimat favorable qui affranchit quelque peu ces végétaux des conditions extérieures. Ceci a pu être mis en évidence pour deux types de plantes en boule présentes en haute montagne.
D’abord les xérophytes (du grec xerós, sec, et phutón, plante) épineuses en coussinet, caractéristiques, de la haute montagne méditerranéenne, du Haut Atlas marocain à la Sierra Nevada espagnole.
Ces plantes apparaissent généralement au-dessus de 2 500 mètres, se mélangeant aux derniers arbres imprudents, chênes, genévriers, pins, auxquels ils se substituent quand le climat devient trop sévère pour les arbres. Dans ces environnements, les conditions climatiques sont difficiles, chacune des saisons apportant son lot de contraintes, l’hiver avec son froid et ses fortes gelées qui destructurent le sol et l’été, combinant chaleur et sécheresse.
On observe ainsi une extraordinaire convergence de formes entre ces coussinets denses dont la plupart des organes sont ou bien transformés en épines ou bien munies d’épines à l’extrémité de rameaux, des bractées (feuilles fréquemment colorées qui accompagnent la fleur) ou des feuilles, donnant au végétal l’aspect d’un véritable hérisson.
Ces xérophytes épineuses en coussinet sont pourtant d’origine taxonomique bien diverse puisqu’on y trouve des plantes de la grande famille des légumineuses, c’est-à-dire des fabacées (Cytisus balansae, Erinacea anthyllis, mais aussi de nombreuses astragales), des plantes appartenant à la famille des crucifères, la famille des choux et de la moutarde, aujourd’hui appelée les brassicacées (Hormatophylla spinosa ou Vella mairei), voire des végétaux de la famille des carottes, appelée apiacées (Bupleurum spinosum) ou encore des caryophyllacées, de la même famille que les œillets (Arenaria pungens), drapant alors les versants de taches colorées très diverses.
Mais il faut pénétrer à l’intérieur de ces boules qui parsèment le paysage pour comprendre un de leur principal atout. À 3 000 m d’altitude, au mois de juillet, période de sécheresse extrême, la température à 14 heures au sein d’une touffe de xérophyte épineuse en coussinet était ainsi de seulement 18 °C alors qu’elle atteignait 35 °C entre les touffes. De même, l’humidité relative était de 70-80 % au sein du coussinet pour seulement moins de 30 % à l’extérieur.
De même, dans le domaine alpin jusqu’en Alaska, où la contrainte est essentiellement le froid, une caryophyllacée, le silène acaule (Silene acaulis) élabore des coussinets hémisphériques particulièrement denses pouvant atteindre plus d’un mètre de diamètre et un âge supérieur à 300 ans.
Au sein d’un coussinet de ce silène acaule des environs du col du Galibier (à 2 500 m), entre 12 heures et 15 heures, la température était de 10 à 15 °C plus élevée que celle de l’air ambiant !
La forme en boule permet d’optimiser de captation des rayons solaires et le coussinet fonctionne alors comme un piège à chaleur particulièrement intéressant pendant ces périodes froides.
Élaborer et protéger le sol sous les touffes
Les coussinets hémisphériques plaqués contre le sol sont également de véritables pièges pour les sables fins et les limons soulevés par l’érosion et transportés par le vent. L’apport de matière organique directement sous la touffe suite à la décomposition des tissus morts de la plante, combiné au piégeage de ces particules minérales fines, fait que la plante élabore son propre sol sous son couvert.
Ceci est particulièrement vrai pour les euphorbes cactiformes des régions arides du Maroc, un autre type de plante en boule que le chimiste et botaniste René-Maurice Gattefossé en 1931 comparait à des « tortues d’un vert glauque ». Ce sont les euphorbes résinifères (Euphorbia resinifera) du piémont de l’Atlas, mais aussi les bien nommées euphorbes oursins (Euphorbia echinus) de la région littorale du Souss. Toutes munies d’épines très vulnérantes, elles renferment de plus dans leurs rameaux un latex abondant largement utilisé en médecine populaire, malgré son caractère irritant et toxique. Le miel provenant des fleurs de ces espèces, le fameux miel de Daghmous – du nom local de ces euphorbes – est aussi particulièrement réputé.
Sous des pieds d’euphorbes cactiformes, le sol est beaucoup plus développé, plus riche en éléments minéraux, donc en nutriments, et plus humide qu’entre les touffes. La matière organique y est plus importante, augmentant notamment la capacité de rétention en eau de ce sol. En retour, ce sol se trouve protégé par la touffe elle-même, tant au niveau de l’évaporation de l’eau que de l’érosion. Enfin, une biodiversité particulière, notamment représentée par la mésofaune (acariens, collemboles…), se retrouve plus abondante dans le sol sous les touffes, jouant un rôle important dans le recyclage de la matière organique.
Étaler la floraison et optimiser la pollinisation
La floraison des touffes hémisphériques se réalise progressivement, débute par la face la mieux exposée au soleil, pour concerner ensuite tout le coussin, s’étalant ainsi sur plusieurs semaines. Cela génère un double avantage. Cela permet d’abord une floraison moins sensible à des accidents météorologiques brutaux, tels que des fortes gelées tardives. Cela génère également une amplitude temporelle plus grande pour permettre aux pollinisateurs d’assurer leur rôle dans la reproduction.
Favoriser et abriter la biodiversité
Le microclimat particulier existant au sein des touffes hémisphériques va en faire un milieu de vie particulièrement favorable à de nombreux organismes, notamment des insectes, mais aussi des microorganismes, en leur permettant d’échapper à différents stress. Ainsi les touffes de xérophytes épineuses en coussinet abritent souvent des colonies importantes de coccinelles.
Cette biodiversité constitue un élément essentiel du fonctionnement de ces milieux, à la fois pour ce qui concerne par exemple la pollinisation, mais aussi plus généralement les cycles biogéochimiques. Un véritable microécosystème se met ainsi en place dans la touffe, qui va dès lors fonctionner d’une manière quelque peu autonome.
Le changement climatique va-t-il favoriser les plantes en coussinet ?
Dans le domaine méditerranéen, voire saharien, le changement climatique se manifeste notamment par des périodes de sécheresse plus fréquentes et plus intenses. Ceci nécessite des adaptations des végétaux de plus en plus élaborées. Les végétaux en coussinet dense pourraient-ils ainsi « profiter » de ces changements rapides ?
Dans des milieux sahariens arides, le spectaculaire « chou-fleur de Bou Hamama » (Fredolia aretoides, amarantacées), remarquable endémique des steppes désertiques du Sahara occidental, en port en coussinet très dense et aux feuilles imbriquées semble aujourd’hui s’étendre spectaculairement vers le nord, en pénétrant profondément dans des vallées, en liaison avec la désertification des franges nord-sahariennes liée notamment à l’aridification croissante. Cette espèce peut ainsi dans tout ce secteur biogéographique constituer un bon indicateur des changements environnementaux.
Dans les milieux froids, par contre, où l’augmentation de la température constitue la tendance majeure, on observe des migrations d’espèces en altitude. Des espèces en coussinet arctico-alpines, telles que le silène acaule, vont sans doute de moins en moins trouver leur place dans des environnements de montagne rendus moins contraignants par l’augmentation de température.
Dans tous les cas, il sera important de suivre la dynamique progressive ou régressive de ce type biologique particulier dont les stratégies adaptatives apparaissent aujourd’hui particulièrement en phase avec l’évolution du climat, notamment en région méditerranéenne.
Thierry Gauquelin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.