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10.08.2026 à 15:26

Comprendre les consignes données aux populations lors des feux de forêt

Claire Dulong, Coordinatrice d'expertise scientifique en évaluation des risques liés à l'air, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Marion Keirsbulck, Unité d'évaluation des risques liés à l'air, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
Les mégafeux de végétation libèrent de grandes quantités de particules qui représentent un danger sanitaire, à l’origine des consignes données aux populations lors de ces épisodes.
Texte intégral (2924 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les incendies de végétation de grande ampleur, comme ceux qui ont touché la Gironde cet été, sont appelés à se multiplier et à s’intensifier en France sous l’effet du changement climatique.

  • Ces feux libèrent de grandes quantités de polluants qui représentent un danger sanitaire, à l’origine des consignes données aux populations lors de ces épisodes.

  • En France, la gestion de crise lors des incendies s’opère à plusieurs niveaux de gouvernance territoriale, mais l’Anses a centralisé les principales consignes données aux populations, y compris aux personnes vulnérables, ce qui permet un état des lieux des bonnes pratiques avant, pendant et après les feux.


Les incendies de végétation de grande ampleur, comme ceux qui ont touché la Gironde cet été 2026, gagnent du terrain de façon inédite. Plus de 220 000 personnes ont été évacuées en raison de leur proximité et les seuils d’information et/ou d’alerte pour les particules (PM¹⁰) ont été dépassés dans trois départements. Ceci témoigne d’une dégradation de la qualité de l’air pouvant être dangereuse pour la santé.

Pour protéger efficacement les populations des effets sanitaires des feux de forêt, les autorités peuvent être amenées à formuler un certain nombre de recommandations. Quelles sont les principales consignes données aux populations et sur quelles bases s’appuient-elles ? Pour le comprendre, il faut d’abord rappeler ce que contiennent les fumées des feux de forêt et en quoi celles-ci menacent la qualité de l’air. Certaines consignes clés doivent être suivies pendant et juste après les incendies bien sûr, mais il ne faut pas oublier non plus la prévention ni le retour au domicile.

Cet article s’appuie sur les travaux de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Et notamment, sur l’état des lieux des consignes en cas d’incendie de végétation de grande ampleur pour la protection de la santé des populations précédemment établi par l’agence, auquel nous avons contribué.

Davantage de zones à risque de « mégafeux » du fait du changement climatique

Les incendies de végétation de grande ampleur, parfois qualifiés de « mégafeux », atteignent désormais des dimensions et génèrent des effets qui dépassent le cadre habituel d’action des sapeurs-pompiers. De ce fait, ils peuvent provoquer de véritables réactions en chaîne.


À lire aussi : Feux de forêt : quels sont les facteurs qui influencent le plus leur comportement ?


À l’horizon 2050, une intensification des feux et une extension géographique des surfaces brûlées sont prévues. Cela devrait se traduire par des surfaces brûlées plus importantes, susceptibles de se généraliser à l’ensemble du pays, une fréquence plus élevée de départs de feux et un allongement de la saison des feux.

Plusieurs facteurs participent à ce phénomène :


À lire aussi : En Gironde, les vulnérabilités des forêts ne disparaîtront pas avec la fumée des incendies


Les fumées, source de pollution de l’air à grande échelle

Bien que la qualité de l’air se soit améliorée en Europe et en France depuis les années 1990, la contribution des feux de forêt à la dégradation de la qualité de l’air n’a cessé de croître sur cette même période. Les feux de végétation altèrent – au moins temporairement – la qualité de l’air en raison d’émissions particulaires et gazeuses. Celles-ci seraient plus toxiques que la pollution de fond du fait de leur composition complexe.

Dans les zones exposées aux panaches de fumée des feux de forêt, les particules en suspension constituent un indicateur clé pour évaluer l’impact de ces événements sur la qualité de l’air. Les particules fines représentent environ 80 % d’entre elles, mais ces particules présentent une grande diversité de taille et de composition.

  • Pour ce qui est de la taille, on retrouve : les cendres (particules de grande taille), les PM10 (de diamètre aérodynamique médian inférieur ou égal à 10 micromètres), les particules fines PM2,5 (inférieur ou égal à 2,5 micromètres) et les particules ultrafines (inférieur à 0,1 micromètre).

  • De très nombreuses substances sont recensées dans la composition des fumées : monoxyde de carbone (CO), dioxyde de carbone (CO₂), composés organiques volatils (COV), hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), métaux lourds, oxydes d’azote (NOx), etc. La composition des fumées dépend de la distance à l’incendie, mais également de l’atteinte de combustibles non naturels comme des bâtiments ou des véhicules routiers qui, en brûlant à leur tour, vont modifier la composition des fumées.

Les particules issues des feux de forêts en France et en Espagne ont été transportées sur de grandes distances. Nasa, 2026.

Toutes ces particules peuvent alors voyager (on parle de « transport atmosphérique ») au gré des vents, sur des centaines – voire des milliers de kilomètres. Plusieurs facteurs, incluant la météorologie, le stade du feu et le terrain, peuvent influencer le comportement du feu et la propagation du panache de fumée.

En France, la surveillance de la qualité de l’air ambiant lors des feux de forêt repose sur une combinaison de mesures in situ (stations fixes de mesure), centralisées dans la base de données Géod’air, de modélisations pour la prévision de la qualité de l’air, disponibles sur la plateforme PREV’AIR, et d’observations satellitaires intégrées aux outils de surveillance. À noter que cette surveillance n’est pas spécifique aux feux : il s’agit de la surveillance de routine de la qualité de l’air, comprenant plusieurs substances d’intérêt pour le suivi des feux.


À lire aussi : Incendies : développer un « drone-avion » pour détecter les gaz toxiques dans les panaches de fumée


Qui décide des consignes données aux populations lors des feux de forêt en France ?

En France, les politiques de prévention et de lutte contre les incendies de forêt et de végétation s’appuient sur une gouvernance à plusieurs échelles :

  • à l’échelle nationale, les ministères, appuyés par des établissements publics, définissent le cadre réglementaire ;

  • tandis que, à l’échelle territoriale, les préfets et les maires adaptent ces mesures aux spécificités locales et peuvent imposer des restrictions supplémentaires en cas de situation exceptionnelle ;

  • selon les territoires et les périodes de l’année, les dispositifs de prévention peuvent relever d’obligations législatives ou réglementaires ou de simples recommandations.

Les consignes destinées à protéger la santé des populations face à la pollution atmosphérique générée par les incendies de végétation couvrent trois phases distinctes : la préparation aux incendies, la protection pendant les incendies et le retour au domicile. Elles ciblent à la fois la population générale et les populations vulnérables et sensibles (personnes âgées, enfants, individus souffrant de pathologies respiratoires ou cardiovasculaires).

Dans ses travaux de 2024, l’Anses a relevé l’ensemble des consignes formulées par les institutions françaises et internationales pour chacune des trois phases : prévention, protection et retour au domicile. Faisons le point.

Les consignes de prévention : mieux vaut prévenir que guérir

La prévention vise à minimiser les risques de départ de feu en évitant les comportements à risque : mégots de cigarette, barbecue, brûlage, etc. En effet, 90 % des départs de feux sont d’origine humaine et environ 80 % se produisent à proximité des habitations.

Il s’agit aussi de limiter l’incidence d’un éventuel départ de feu, en contrôlant la végétation et le stockage des matériaux inflammables autour de son habitation. Enfin, les populations sont invitées à préparer un kit d’urgence permettant d’attendre les secours en amont des incendies. L’ensemble des consignes peut être retrouvé dans le tableau ci-dessous.

Pendant l’incendie, réduire les risques sanitaires au maximum

Pendant un incendie, il s’agit de réduire l’exposition aux polluants émis par les fumées, en agissant à la fois sur les comportements individuels et sur l’aménagement des espaces de vie. Il est, par exemple, conseillé de limiter les déplacements et le temps passé à l’extérieur afin de réduire l’exposition aux substances nocives pour la santé. Au domicile, il convient de conserver une bonne qualité de l’air intérieur, en limitant l’intrusion d’air extérieur et en évitant toute source de pollution de l’air intérieur (cigarettes, bougies, encens, cuisson, etc.).

En cas d’épisode simultané de chaleur extrême et d’incendie de végétation (de plus en plus fréquents, au point que l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA) a récemment mis à jour ses recommandations), il peut être nécessaire de rafraîchir le logement afin d’éviter les coups de chaleur, en prenant en compte les conditions climatiques telles que la température extérieure, mais aussi l’orientation des vents pour éviter que les fumées entrent dans le logement. Boire abondamment est également bénéfique pour les deux phénomènes, car cela permet de maintenir les muqueuses respiratoires hydratées.

Pour les populations vulnérables et sensibles, le port d’un masque de protection respiratoire certifié (FFP2 ou FFP3) peut être recommandé en complément d’autres mesures, notamment en cas d’exposition prolongée à l’extérieur ou dans des zones fortement enfumées. Néanmoins, même s’ils peuvent assurer une protection face à l’exposition aux particules, ils ne protègent pas de toutes les substances présentes dans les fumées.


À lire aussi : Quels impacts les feux de forêt canadiens peuvent avoir sur la santé en Europe ?


Le retour au domicile

Enfin, pour éviter une exposition résiduelle aux polluants et sécuriser l’habitat lors du retour à domicile, il convient de limiter la remise en suspension des particules en nettoyant les surfaces à l’eau. En plus du port de gants et du lavage des mains, il est recommandé aux personnes vulnérables et sensibles de porter un masque FFP2 lors du nettoyage.


À lire aussi : Incendies : le retour à la maison, angle mort de la gestion de crise


Les recommandations de l’Anses

Face à l’augmentation des incendies de végétation et à leurs impacts sanitaires et environnementaux, l’Anses souligne la nécessité de passer d’une logique de gestion de crise ponctuelle à une culture de la prévention.

Cette approche repose sur trois piliers :

  • l’appropriation des mesures par le grand public,
  • l’amélioration des connaissances scientifiques sur les substances peu documentées mais potentiellement dangereuses,
  • le renforcement des méthodes de surveillance environnementale, notamment en facilitant le recours aux outils cartographiques.

L’Anses insiste sur l’importance de sensibiliser et d’informer à la fois la population générale et les populations vulnérables et sensibles, même à distance des incendies en cas de transport des panaches de fumée. Pour cela, des outils de prévention, comme la Météo des forêts, permettent d’adapter les comportements en fonction du niveau de danger prévisible à l’échelle départementale pour les jours à venir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

10.08.2026 à 15:25

« Est-ce que tu connais cet endroit ? » Rendre visite à ses proches participe à leur faire (re)découvrir leur lieu de vie

Monica Scarano, Professeur de marketing, Institut catholique de Lille (ICL)
Une étude met en lumière l’influence des visiteurs sur leurs hôtes, qu’ils soient amis ou membres de la famille, pour découvrir autrement son lieu de vie.
Texte intégral (1609 mots)

L’ESSENTIEL

  • Presque un voyage sur deux a pour hébergement la famille ou les amis.

  • Une étude met en lumière que les visites de proches ne changent pas les habitudes des hôtes de la même façon.

  • Deux profils de visiteurs émergent : les « alignés » et les « explorateurs ».


« Est-ce que tu connais cet endroit ? » Beaucoup d’entre nous ont déjà entendu cette question de la part d’un ami ou d’un membre de leur famille qui habite loin, venu passer quelques jours à la maison. Souvent, la réponse est non.

Nous habitons parfois depuis des années dans une ville sans avoir jamais visité certains lieux, testé un nouveau restaurant ou magasin différent de nos habitudes. Avec le temps, celles-ci prennent le dessus, nous fréquentons les mêmes endroits, suivons les mêmes trajets et finissons par ne plus voir ce qui nous entoure.

C’est ce que montre notre recherche conduite en France et consacrée au tourisme de visite à des proches (amis et famille), en France et à l’étranger.

À partir d’entretiens réalisés auprès de visiteurs, nous avons observé que ces séjours ne profitent pas seulement aux personnes qui découvrent un territoire, mais elles conduisent également les habitants eux-mêmes à regarder leur ville autrement.

Visite aux amis ou à la famille

Quand on parle de tourisme, on imagine souvent des voyageurs qui réservent un hôtel et visitent les sites incontournables d’une destination. Pourtant, une grande partie des déplacements répond à une autre motivation : rendre visite aux amis et à la famille. Dans ce type de séjour, les visiteurs partagent le quotidien de leurs proches. Ils mangent avec eux, les accompagnent dans leurs loisirs et découvrent la ville à travers leur regard.

La répartition des voyages pour motif personnel. Insee

Ce tourisme est loin d’être marginal. En France en 2025, sur 206,7 millions de voyages réalisés pour motif personnel par les résidents de France hexagonale, 99,9 millions ont eu pour hébergement principal la famille ou des amis : presque un voyage sur deux.

Ces chiffres sous-estiment encore le tourisme de visite à des proches, puisque certains voyageurs venus voir famille ou amis choisissent un hôtel, une location ou un autre hébergement commercial.

Les hôtes deviennent touristes

La plupart des recherches se sont intéressées à l’influence des hôtes sur leurs visiteurs. Comme ils sont des connaisseurs de leur ville, ils conseillent des adresses, organisent les sorties et orientent les découvertes. Nos résultats montrent que cette influence fonctionne aussi dans l’autre sens.

Les visiteurs ne regardent pas un territoire comme ceux qui y vivent. Leur séjour est souvent court, mais répété périodiquement ; ils commencent à connaître le territoire, ses loisirs et magasins, et veulent en profiter au maximum. Cette disponibilité les pousse à chercher de nouvelles expériences et à les partager avec leur hôte.

Certaines personnes repèrent même des lieux situés tout près du domicile de leurs hôtes, sans que ces derniers n’eussent jamais pris le temps d’explorer. Une participante de 57 ans, habitante de la métropole lilloise (Nord), se rendant régulièrement à Saint-Gervais-les-Bains, en Haute-Savoie, où elle a des amis, résume bien ce phénomène :

« Même si nos amis connaissent l’endroit, ils découvrent une autre façon de regarder ce lieu, alors même que c’est leur propre région. […] Nous leur faisons découvrir un quartier parce que nous avons un regard et une curiosité de visiteur. Nous remarquons des choses qu’eux ne voient plus. Quand on passe toujours au même endroit, on finit par ne plus regarder : on voit toujours la même chose, sans vraiment y prêter attention. »

Amis et familles

Tous les visiteurs n’ont pas la même influence : les amis changent davantage les habitudes que la famille. Lorsqu’ils rendent visite à des membres de leur famille, beaucoup préfèrent s’adapter aux habitudes déjà installées. Ils suivent les routines du foyer, fréquentent les lieux habituels en évitant de bouleverser l’organisation de leurs proches.

Ces routines peuvent être d’autant plus fortes qu’elles se sont construites au fil des années et parfois depuis l’enfance. Une participante de 45 ans souligne la difficulté de remettre en cause les habitudes de ses parents quand elle leur rend visite à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques) :

« Mon père est un maniaque : il a ses propres commerçants. Ma mère est un peu comme ça aussi. »

Cette influence de la famille n’est pas systématique, car elle dépend de la relation avec chacun des proches et de leur ouverture à la nouveauté. La même participante décrit une situation très différente lorsqu’elle sort seule avec sa mère :

« Si j’arrive à sortir avec ma mère sans que mon père nous accompagne, elle est très ouverte à la découverte. Nous adorons faire les magasins, aller au restaurant, visiter des expositions et découvrir de nouveaux commerces et de nouvelles offres. »

Entre amis, les routines héritées pèsent généralement moins ; les visiteurs disposent de davantage de latitude pour proposer une nouvelle activité, suggérer un restaurant inconnu ou faire découvrir un commerce. Ces initiatives peuvent parfois modifier leurs pratiques au-delà du séjour, puisque certains hôtes continuent à fréquenter les lieux découverts après la visite de leurs proches.

C’est le cas décrit par une participante qui rend visite à des amis dans la commune alsacienne de Munster :

« Une fois, j’ai acheté des produits dans une charcuterie de la ville que mon amie ne connaissait pas. Depuis, je sais qu’elle fait ses achats dans le même commerce. »

Une visite de quelques jours peut donc faire du visiteur un véritable agent de changement des habitudes locales.

Changement des habitudes de l’hôte

Au final, notre étude fait apparaître deux profils de visiteurs. Les « alignés » se coulent dans les habitudes de leurs hôtes : mêmes commerces, mêmes restaurants, mêmes activités. Ils cherchent à ne pas perturber l’organisation du foyer qui les accueille.

À l’inverse, les « explorateurs » profitent de leur séjour pour rechercher de nouvelles expériences et proposent à leurs hôtes des restaurants, commerces, itinéraires ou loisirs qu’ils ne connaissent parfois pas eux-mêmes.

La frontière n’est pas figée : une même personne peut être « alignée » dans certaines situations et « exploratrice » dans d’autres, selon son hôte et la relation qui les unit.

Ces résultats rappellent qu’un territoire se révèle aussi à travers les échanges entre proches qui habitent loin. Il suffit parfois du regard d’un ami venu passer un week-end pour redécouvrir une ville que l’on croyait connaître par cœur.

The Conversation

Monica Scarano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

10.08.2026 à 15:24

Chaleur, eau, électricité : et si les déchets des data centers devenaient des ressources (ou vice versa) ?

Michel Robert, Professeur des Universités, Université de Montpellier
Que deviennent les ressources transformées et rejetées par les data centers ? Pourrait-on intégrer ces infrastructures numériques dans les réseaux existants, de façon à réutiliser ces ressources ?
Texte intégral (2163 mots)
Le réseau de chaleur urbain au nord de Montpellier, en chantier, va être couplé au Centre informatique national de l’enseignement supérieur (Cines). Michel Robert, Fourni par l'auteur

De nombreux projets de data centers sont lancés ou en phase de construction en France. Étant donné leurs impacts sur l’environnement et les populations locales, leur localisation mérite d’être débattue, d’autant que certains projets pourraient être intégrés dans des réseaux préexistants ou en développement : ils participeraient ainsi à la mise en commun et à la réutilisation des ressources que sont la chaleur, l’eau et l’électricité.


Les projets de construction de data centers, infrastructures critiques du numérique et de l’intelligence artificielle (IA), se multiplient en France. De telles infrastructures ont de nombreux impacts : artificialisation des sols, bruit, création d’îlots de chaleur, pollutions atmosphériques (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants). Mais aussi des impacts économiques et sociaux : un data center crée peu d’emplois directs localement, mais contribue à l’attractivité et à l’innovation du pays plus globalement.

Malheureusement, les projets actuels ignorent trop souvent les débats avec les populations impactées, ce qui conduit à des conflits d’usages au niveau des ressources en eau, en énergie et sur le foncier. La localisation d’un centre de données mérite donc d’être débattue en toute transparence.

D’autant que la question n’est plus seulement de construire des data centers plus sobres. Elle est aussi de savoir comment les intégrer dans une économie circulaire capable de valoriser les rejets de centres de données, et de les transformer en ressources utiles pour les territoires afin de gérer aux mieux les biens communs. À l’instar d’un centre de calcul national basé à Montpellier (Hérault), qui sera connecté au réseau de chaleur de la ville, un data center pourrait devenir une infrastructure hybride où les données, la chaleur, l’eau et l’énergie circulent ensemble au service d’un même écosystème.

Dans ce cas, le véritable défi ne sera plus seulement numérique : il sera territorial, énergétique et industriel, tout en questionnant aussi la régulation de nos usages utiles et futiles.

S’inspirer de l’expertise des centres de données publics

Depuis un demi-siècle, les scientifiques utilisent des centres de calcul intensif mutualisés. Le Centre informatique national de l’enseignement supérieur (Cines), à Montpellier, est un data center de service public d’intérêt national. Il abrite des serveurs et des supercalculateurs refroidis par eau tiède et expérimente toutes les techniques d’optimisation des calculs et des ressources nécessaires.

Avec une puissance électrique installée de 2 mégawatts, sa consommation d’électricité annuelle est de 17 gigawatts-heures. Plus des deux tiers de cette consommation sont destinés aux infrastructures numériques elles-mêmes ainsi qu’aux systèmes de refroidissement.

Pour évacuer la chaleur produite par les équipements, le Cines consomme annuellement de l’ordre de 7 000 mètres cubes d’eau, ce qui correspond au remplissage de deux piscines olympiques de trois mètres de profondeur. L’eau est nécessaire pour le refroidissement de salles machines par des tours adiabatiques : elle circule dans des circuits fermés sans être polluée, et pourrait être recyclée.

Si on extrapole ces données aux impacts d’un data center de puissance 1 gigawatt (par exemple, le projet Campus IA, en Île-de-France, de 1,4 gigawatt), soit 500 fois le Cines, alors la consommation d’électricité sera de l’ordre de 9 térawatts-heures par an, ce qui correspond à la consommation annuelle de plusieurs millions d’habitants et l’équivalent en eau de plusieurs centaines de piscines olympiques. Bien sûr, ici, ce ne sont que des ordres de grandeur, car les impacts dépendront des équipements installés, de leurs temps de fonctionnement, des services offerts et de la localisation – mais ils donnent une idée de l’ampleur du problème.

Au-delà de ces ordres de grandeur, le Cines passe en ce moment une nouvelle étape. Il va être connecté au réseau de chaleur au nord de Montpellier (le Réseau de chaleur Nord Alco, RCNA), ce qui réduit les ressources en énergie et en eau nécessaires au refroidissement des serveurs et permettra de produire de l’eau chaude et de chauffer plusieurs dizaines de logements.

Qu’est-ce qu’un réseau de chaleur urbain ?

  • Un réseau de chaleur urbain est un ensemble d’équipements techniques assurant la production de chaleur et sa distribution par des canalisations enterrées vers des immeubles d’une ville ou d’un quartier. La chaleur est livrée en pied d’immeuble dans une sous-station comprenant un échangeur, une régulation et un poste de comptage d’énergie.
  • La chaleur est utilisée pour le chauffage et la production d’eau chaude sanitaire. Le bâtiment est chauffé par un circuit dit secondaire dont l’eau circule dans les radiateurs. La production d’eau chaude sanitaire est produite de façon collective dans la sous-station et distribuée en parallèle de l’eau froide vers les logements.

En encadrant la construction des data centers, on pourrait transformer ces installations en acteurs inattendus de la transition écologique et d’une économie circulaire. Ils fournissent de la chaleur et de l’eau, qui peuvent être réemployées. Même leur consommation électrique pourrait jouer un rôle dans l’équilibre des réseaux électriques connectés à des sources de production d’énergies renouvelables.

Se chauffer au data center

L’énergie thermique issue de la transformation de l’énergie électrique peut alimenter des réseaux de chaleur urbains, chauffer des piscines ou des bâtiments. Pour cela cependant, les data centers doivent être conçus dès l’origine comme des producteurs de chaleur et être intégrés au tissu urbain.

Le véritable enjeu consiste à construire les infrastructures capables de récupérer la chaleur plutôt que de la disperser dans l’atmosphère, puis de la distribuer. En raison des pertes de chaleur lors de son transport, le plus facile est d’être à proximité d’un réseau de chaleur urbain et de s’y rattacher. Ce genre d’intégration a déjà été réalisée : c’est le cas par exemple de la piscine olympique des Jeux olympiques de Paris 2024 (Saint-Denis, Seine-Saint-Denis), qui a été chauffée pour partie par la chaleur d’un data center voisin.

Pour d’autres usages de chaleur, industriels ou agricoles, il faudrait être à proximité et surtout associer le projet de data center au projet agricole ou industriel dès sa conception. Par exemple, les usages industriels requièrent une certaine température.

Un fournisseur d’eau (chaude)

La gestion de l’eau dépend des systèmes de refroidissement installés et de l’environnement. Les serveurs récents ont des systèmes de refroidissement liquide directement au contact des composants électroniques, plus efficaces que les méthodes traditionnelles de climatisation des salles machines.

L’objectif est de diminuer fortement les prélèvements dans les ressources en eau potable et d’intégrer les data centers dans des boucles locales de réutilisation. Plutôt qu’un concurrent direct des usages domestiques ou agricoles, le data center pourrait devenir un maillon d’écosystèmes industriels où l’eau circule entre plusieurs utilisateurs avant de retourner dans l’environnement.

Pour ce type de co-utilisation, chaque boucle peut avoir ses spécificités. Dans le cas d’une boucle fermée data center-réseau de chaleur urbain, l’eau reviendrait refroidie depuis le réseau de chaleur. Si, au bout de quelques cycles, sa qualité est trop détériorée pour le centre de données (la qualité de l’eau y est contrôlée), elle peut être évacuée, ou idéalement réutilisée pour un autre usage d’eau non potable (arrosage, irrigation, industrie de fabrication, couplage avec une station d’épuration) – une stratégie développée notamment par Google.

Stabiliser le réseau électrique

Pour accompagner la transition énergétique, les traitements de données au sein d’un data center peuvent être adaptés à de la production d’énergies renouvelables intermittentes.

Certains calculs pourraient ainsi être accélérés à un moment donné afin de consommer une électricité disponible en excès en opérant à la vitesse de calcul maximum de l’ensemble des processeurs. À l’inverse, lors des périodes de tension sur le réseau, une partie des activités pourrait être ralentie en baissant les fréquences de fonctionnement, voire en interrompant certains services.

Un data center deviendrait ainsi un outil de régulation de la consommation électrique, capable d’accompagner le développement des énergies renouvelables dont la production est par nature variable.

C’est pour cela que Google déploie une approche avec des fournisseurs d’électricité américains avec des data centers capables d’adapter temporairement leur consommation électrique (approche dite de « demand response ») afin de soulager le réseau lors des pics de demande. Cette flexibilité repose notamment sur le report ou la réduction de certaines charges de calcul IA non urgentes, sans impacter les services critiques. L’objectif est d’accélérer le raccordement de nouveaux data centers, de limiter les investissements dans de nouvelles infrastructures électriques et d’améliorer la stabilité du réseau.

Il existe également des approches innovantes à l’interface de l’informatique, des systèmes embarqués et de l’électronique de puissance, pour réaliser des data centers modulaires, alimentés par des systèmes de panneaux photovoltaïques. L’originalité réside dans la gestion de l’énergie comme une ressource finie, au même titre que les capacités de stockage ou de calcul. L’énergie est allouée et acheminée entre les modules en fonction des besoins de traitement, comme pour les données.

Pour les plus grosses installations, il faudra trouver des alternatives avec des data centers adaptés aux possibilités énergétiques. C’est ce qu’essaye de faire le Réseau de transport d’électricité (RTE) en ce moment.

À ce stade, l’intégration des projets de data centers dans une économie circulaire, associant les territoires et valorisant énergie, chaleur fatale et eau, n’est plus une option : c’est l’impératif d’un numérique durable.

The Conversation

Michel Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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