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15.07.2026 à 16:23

Lutter contre les incendies avec des produits qui aggravent le changement climatique et nuisent à la santé : les pompiers au piège des PFAS

Gilles Mailhot, Directeur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université Clermont Auvergne (UCA)
Aujourd’hui, les PFAS sont incontournables dans la lutte contre les incendies, mais ils provoquent des dommages sur la santé humaine, l’environnement, et participent au réchauffement climatique… donc au risque de feu.
Texte intégral (2925 mots)

Les PFAS (substances per — et polyfluoroalkylées) ont d’abord été célébrés comme une innovation industrielle, permettant notamment de lutter plus efficacement contre les incendies. Aujourd’hui, ils sont pourtant au cœur d’une crise sanitaire et environnementale mondiale. Les pompiers sont pris au piège d’un cycle infernal, entre le besoin de PFAS pour protéger les populations (et eux-mêmes !), l’exposition à ces composés dangereux, et la contribution au réchauffement climatique des gaz fluorés libérés lors des feux… qui aggrave en retour les risques d’incendie.


Découverts à la fin des années 1930, les PFAS sont des composés synthétiques qui ont séduit l’industrie grâce à des propriétés uniques : une stabilité thermique exceptionnelle, une résistance chimique remarquable, ainsi qu’une capacité à réduire fortement la tension superficielle des liquides, les rendant à la fois hydrophobes et lipophobes.

Ces caractéristiques en ont fait des ingrédients incontournables dans de nombreux secteurs : des revêtements antiadhésifs (comme le PTFE, plus connu sous le nom de Téflon) aux textiles imperméables… en passant par les mousses extinctrices utilisées par les sapeurs-pompiers.

Pourtant, leur persistance extrême dans l’environnement, on les surnomme d’ailleurs les « polluants éternels », et leur bioaccumulation dans les chaînes alimentaires ont progressivement révélé un envers du décor : ces substances, conçues pour protéger, sont devenues une menace insidieuse pour la santé humaine et les écosystèmes.

Aujourd’hui, cette contradiction entre innovation et risques est particulièrement poignante dans la lutte contre les incendies, et l’exposition des pompiers qui sont en première ligne.

Lors d’une campagne de prélèvements d’eau contaminée par des mousses anti-incendie et sur des tenues de pompiers utilisées lors d’intervention. Gilles Mailhot, Fourni par l'auteur

Les PFAS, alliés historiques de la lutte contre l’incendie

Dans le domaine de la sécurité incendie, les PFAS jouent un rôle décisif depuis les années 1960. Leur incorporation dans les mousses a permis une avancée majeure dans l’extinction des feux de liquides inflammables (hydrocarbures, solvants, etc.). En effet, en formant un film aqueux à la surface du combustible, ces mousses isolent l’oxygène et étouffent les flammes avec une efficacité inégalée.

Les PFAS ont également été intégrés dans les équipements de protection individuelle des sapeurs-pompiers (tenues, gants, bottes) pour améliorer leur résistance thermique, leur imperméabilité et leur résistance aux hydrocarbures.

Ces innovations ont transformé les conditions de travail des pompiers : ils permettent de réduire les temps d’intervention grâce à une extinction plus rapide des feux ; de mieux protéger les pompiers eux-mêmes contre les brûlures et les projections de produits chimiques ; et de diminuer leur exposition aux fumées toxiques en limitant la durée des opérations en milieu hostile.

Sur le papier, les PFAS semblaient donc parfaits : ils sauvaient des vies et protégeaient l’environnement en réduisant la durée des émissions polluantes liées aux incendies. C’était sans compter les conséquences imprévues.

L’exposition multiple des sapeurs-pompiers : un risque sous-estimé

L’omniprésence des PFAS dans l’univers des pompiers en fait aussi une source majeure d’exposition professionnelle.

Celle-ci ne se limite pas à l’utilisation directe des mousses extinctrices. Elle est multiforme et diffuse, car les équipements de protection individuels, l’environnement des casernes, les fumées, l’eau et les sols sont tous contaminés.

En effet, sous l’effet de l’usure, des lavages répétés, de la chaleur ou du contact prolongé, les PFAS peuvent migrer depuis les tissus ou les revêtements des équipements de protection et pénétrer l’organisme par contact cutané ou inhalation.

De plus, les poussières, les véhicules d’intervention, les casiers ou les sols des centres de secours sont souvent imprégnés de PFAS, créant une exposition chronique pour les pompiers — même en dehors des opérations.

Les PFAS présents dans les matériaux touchés par le feu (moquettes, isolants, plastiques) se dégradent partiellement lors des combustions et libèrent des composés toxiques inhalés par les pompiers.

Prélèvements d’eau contaminée par des mousses anti-incendie lors d’une campagne avec les pompiers de l’Hérault (SDIS 34). Gilles Mailhot, Fourni par l'auteur

Enfin, les exercices d’extinction ou les interventions sur des sites industriels peuvent laisser des résidus de mousses d’extinctions qui polluent durablement les nappes phréatiques, exposant les pompiers par ingestion ou contact lors de futures interventions.

Cette exposition cumulée est d’autant plus préoccupante que les PFAS sont associés à des risques sanitaires graves : cancers (rein, testicules, pancréas), troubles thyroïdiens, immunodépression, complications pendant la grossesse, ou encore maladies hépatiques.

Des études épidémiologiques ont mis en évidence des taux élevés de pathologies chez les professionnels exposés.

Le cycle infernal : PFAS, réchauffement climatique et multiplication des feux

Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Les PFAS contribuent à aggraver la crise climatique, créant un cercle vicieux. En effet, lors des feux, les PFAS se volatilisent : c’est-à-dire que, loin de disparaître, ils passent dans l’atmosphère.

schéma
Le cercle vicieux de l’usage des PFAS dans la lutte contre les incendies, dont les sapeurs-pompiers aimeraient pouvoir sortir. Les GES sont des gaz à effet de serre. Gilles Mailhot, Fourni par l'auteur

D’une part, les PFAS à chaîne carbonée courte (entre 1 et 4 atomes de carbone) possèdent une tension de vapeur élevée à température ambiante, ce qui leur permet de passer en phase gazeuse naturellement.

D’autre part, les PFAS à chaîne longue soumis à de hautes températures (comme lors d’un incendie) se décomposent et libèrent des gaz fluorés. Ceux-ci ont des pouvoirs de réchauffement global colossaux, jusqu’à 23 000 fois supérieur à celui du CO₂ pour certains composés comme le tétrafluorométhane (CF4) ; et leur durée de vie atmosphérique se mesure en centaines voire en dizaines de milliers d’années, bien au-delà de celle du CO2.

Le problème est donc autoentretenu : les PFAS favorisent l’extinction des feux mais leur contribution au réchauffement climatique est de nature à augmenter la fréquence et l’intensité des incendies, notamment dans les régions tempérées comme l’Europe du Sud.

Résultat : les sapeurs-pompiers sont contraints d’intervenir plus souvent, s’exposant davantage aux PFAS… qui aggravent le problème. Un cercle vicieux dont il est difficile de sortir.

Vers une réglementation équilibrée : comment protéger sans sacrifier la sécurité ?

Face à ces constats, les autorités sanitaires et environnementales ont réagi. En Europe, la réglementation REACH et la directive de 2020 sur l’eau potable ont déjà restreint l’usage de certains PFAS, et une interdiction totale est en discussion pour 2025-2030.

Des scientifiques effectuent des prélèvements dans une des quatre sources du Parc Naturel Régional des Grands Causses, dans la vallée du Tarn. Gilles Mailhot, Fourni par l'auteur

Aux États-Unis, l’Agence de protection de l’environnement (dite « EPA ») a fixé des seuils maximaux pour les PFAS dans l’eau potable, tandis que plusieurs États ont banni les mousses contenant ces substances.

Pourtant, dans le domaine de la lutte contre l’incendie, une approche progressive s’impose. Une interdiction brutale des PFAS dans les mousses et les équipements de protection en l’absence d’alternatives aussi performantes pourrait compromettre la sécurité des pompiers.

C’est pourquoi les experts scientifiques plaident pour un phasage réaliste, permettant aux industriels de développer des solutions de remplacement (mousses sans PFAS, équipements innovants) ; un accompagnement des professionnels, avec des campagnes de dépistage pour les pompiers exposés et des protocoles de décontamination des casernes ; une recherche active sur les alternatives durables, comme les mousses à base de tensioactifs biodégradables ou les revêtements sans fluor (le fluor se lie très solidement aux atomes de carbone et rend les PFAS extrêmement résistants à la dégradation).

Le projet ALERT-PFAS : éclairer pour agir

C’est dans ce contexte complexe que le projet européen ALERT-PFAS Interreg Sudoe a été lancé en 2024. Un de ses objectifs est de comprendre le cycle de vie des PFAS dans l’univers des sapeurs-pompiers, depuis leur utilisation jusqu’à leur dispersion dans l’environnement, en passant par leur impact sur la santé des professionnels.

Nous avons mené une campagne de mesures des PFAS inédite au niveau du Service Départemental d’Incendie et de Secours de l’Hérault (SDIS34) mais aussi en Espagne et au Portugal, des pays partenaires du projet.

Nous analysons des sources d’exposition des pompiers aux PFAS (mousses, équipements de protection, fumées, eaux usées) et modélisons les risques pour identifier les scénarios les plus critiques et proposer des mesures de prévention ciblées.

Enfin, nous sensibilisons les acteurs (pompiers, élus, industriels) aux enjeux des PFAS et aux bonnes pratiques pour limiter leur impact.


L’auteur remercie pour leurs contributions : le Lieutenant-Colonel Raphaël DU BOULLAY et Fanny CHOULET du SDIS 34 (sapeurs-pompiers de l’Hérault) ; Mona SEMSARILAR, directrice de recherche CNRS à l’Institut européen des membranes ainsi que Georginan BOUTAOUAKOU et Florence CHARNAY-POUGET de l’Institut de Chimie de Clermont-Ferrand.

The Conversation

Gilles Mailhot a reçu des financements du programme Interreg Sudoe pour le projet ALERT-PFAS.

15.07.2026 à 16:21

Lucas, 16 ans, a disparu sans laisser de traces : comment mener l’enquête ?

Magalie Sabot, Psychocriminologue à l'Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité
En mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait. Comment travaille la police dans les cas de disparition qui concernent 58 000 personnes chaque année, majoritairement des mineurs en fugue.
Texte intégral (2327 mots)

Le 18 mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait sans laisser de traces, alors qu’il devait se rendre à la piscine. À l’époque, l’enquête ne donnera aucune réponse et n’identifiera aucun suspect. Sur quelles méthodes s’appuie la police en cas de disparition ? Quel est le rôle des psychocriminologues dont le rôle est d’étudier le profil psychologique des victimes et des criminels ? Chaque année, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement en France. La majorité concerne des mineurs en fugue.


Quand ses parents tenteront de le joindre par téléphone, Lucas ne répondra pas. Il ne répondra plus ni au téléphone, ni aux messages. Son portable, éteint à 17h16, ne se rallumera jamais.

Le 18 mars 2015, l’adolescent de seize ans devait prendre un bus afin de rejoindre son frère à la piscine pour un cours de natation. Il va disparaître sans laisser aucune trace. Il a pourtant bien quitté son domicile, mais sans prendre ses affaires de sport, seulement avec son petit sac à dos presque vide : il part sans argent de poche, ni sac de couchage, ni vêtement de rechange.

Les recherches débuteront très rapidement, cependant Lucas n’a pas été admis aux urgences, il n’est pas non plus chez un de ses amis qui affirment tous qu’ils n’ont reçu aucune nouvelle de lui. Une enquête pour disparition inquiétante est ouverte le soir même.

Pour L’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes) qui reprend ce type de dossier, ces enquêtes relèvent du défi : non seulement aucun suspect n’est identifié, mais surtout il n’existe aucune scène de crime sur laquelle s’appuyer, aucune trace n’est retrouvée, et évidemment aucun corps à autopsier. Le travail des psychocriminologues va constituer l’un des outils d’enquête : l’analyse reposera sur l’histoire de vie du disparu mais aussi sur des recherches scientifiques et profilage.

L’enquête

Les premiers éléments récoltés sur la personnalité de Lucas indiquent qu’il n’a pas le profil d’un fugueur. Le parquet requiert alors rapidement l’ouverture d’une information judiciaire pour enlèvement et séquestration. Par manque d’éléments, aucune thèse n’est écartée. Disparition volontaire ou mauvaise rencontre ?

Plusieurs personnes viennent apporter leur contribution à l’enquête. Ainsi, une voisine affirme l’avoir vu le jour de sa disparition, entre 17h15 et 17h30, se promenant sur un chemin en direction opposée de la piscine où il devait se rendre. Le lendemain, une autre femme pense aussi l’avoir reconnu : il était en train de traverser un champ. Une équipe de bénévoles reconnaît sa silhouette s’éloigner dans un bois, cinq jours après sa disparition, à plusieurs kilomètres du domicile. Une semaine après, un motard indique l’avoir aperçu marcher le long d’une route, son sac sur le dos. Enfin, une adolescente et son père l’auraient croisé dans un grand magasin d’une ville éloignée, en présence d’une femme d’une cinquantaine d’années.

Selon les études, 90 % des personnes qui font des déclarations à la police le font pourtant en toute honnêteté. La plupart des témoignages qui conduisent les enquêteurs sur de fausses pistes sont généralement de bonne foi mais contiennent des omissions, des erreurs ou encore des oublis.

En l’espèce, un chien policier va pister la trace de Lucas sur 1 km seulement de son domicile. Les zones seront explorées par hélicoptère. Aucun élément probant ne permettra de faire avancer l’enquête.

Le corbeau

De longs mois passent sans aucune trace de Lucas, jusqu’à ce que les parents de l’adolescent commencent à recevoir une série étrange de onze lettres anonymes. Une personne inconnue leur donne des nouvelles rassurantes de leur fils. Sur une feuille de papier glissée dans un journal, le texte écrit en lettres bâton indique :

« QUE LES PARENTS DE LUCAS, NE S’INQUIÈTENT PAS. IL VA BIEN. PAS DE MAUVAISES RENCONTRES. IL AIME SA FAMILLE. IL VA BIEN ».

Pendant un an, ils recevront ces lettres à chaque fois accompagnées de feuilles d’arbre, s’accrochant à l’espoir qu’il est vivant et en bonne santé.

Ce type d’affaires criminelles provoque assez fréquemment l’intérêt de personnes présentant des troubles mentaux. La teneur des propos dans certains courriers sont facilement assimilés à une maladie psychique. Mais dans certains cas, il devient plus difficile de se prononcer et nous pouvons alors apporter notre concours pour l’analyse de ces écrits, que ce soient ceux de corbeaux ou de témoins.

Des outils opérationnels nous permettent de travailler ces messages, soutenant notre réflexion quant à la crédibilité des révélations qui sont faites. La méthode SCAN (Scientific Content Analysis) en fait partie : elle permet d’analyser et de traiter le contenu du courrier, sa chronologie ainsi que la structure de la déclaration. Une étude de N. Smith (2001) indique qu’elle permet aux enquêteurs de discriminer les sujets véridiques à 80 %.

L’utilisation des pronoms, de certains verbes ou de connecteurs (« car », « alors », « ainsi », etc.), la manière de rédiger l’introduction ou d’énoncer certains détails, donnent des indications précieuses sur la personnalité du rédacteur et la fiabilité de son propos. La méthode stipule qu’aucun indicateur n’est à interpréter isolément, il s’agit d’une aide à l’analyse qui doit se réaliser en globalité pour limiter les biais de confirmation. Une formation de linguistique et en analyse de contenu écrit délivrée par le FBI nous permet donc de parfaire notre expertise dans le domaine.

Les enquêteurs vont parvenir à identifier l’expéditeur de ces courriers à partir d’images de vidéosurveillance d’une caméra située au centre de tri où l’auteur était venu poster ses lettres. L’inconnu est un homme de 57 ans, employé dans un supermarché. Il présente une personnalité fragile, avec des traits de mythomanie. L’homme s’avérera n’avoir aucun lien avec la disparition de Lucas.

Profilage des disparitions criminelles

En moyenne, chaque année en France, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement auprès d’un service de police ou de gendarmerie qui les enregistrent alors dans le fichier des personnes recherchées (FPR). La majorité concerne des disparitions volontaires, en particulier des mineurs en fugues (+ de 36 000 en 2024). Cela correspond à une moyenne de 158 disparitions par jour et, même si une grande partie concerne des fugues plus ou moins longues, cela constitue une souffrance pour les familles, une mise en danger potentiel et de nombreuses investigations pour les forces de l’ordre.

La plupart des disparitions ne sont donc pas criminelles (seulement 3 % environ selon le FPR). La victimologie est encore une fois un levier puissant dans ce type de dossier pour déterminer la probabilité que la personne ait été, en réalité, victime d’un criminel.

Mais à ce jour, presque aucun chercheur ne s’est intéressé aux disparus, laissant les enquêteurs seuls face à leur intuition pour prioriser les dossiers et évaluer les risques. Une seule étude scientifique s’est penchée sur les critères pouvant alerter les forces de l’ordre quant au risque de disparition criminelle. Cette recherche (2022), écrite par notre unité de psychocriminologues (UACP/OCRVP) et des universitaires internationaux (J. Chopin, E. Beauregard, C. Baroche, M. Sabot, & al.) a permis d’identifier deux principaux indicateurs : l’un est lié à la victime et l’autre au contexte de sa disparition. Notre travail a par ailleurs établi, de manière objective, les premières typologies de personnes disparues, en réalité victimes d’un criminel.

Ainsi, nos résultats indiquent qu’une disparition pourrait laisser suspecter qu’un acte criminel a eu lieu dans les conditions suivantes : la personne marchait seule la dernière fois qu’elle a été vue (55 %), sa disparition a lieu pendant le week-end (23 %) ou en pleine nuit (13 %). Par ailleurs, les disparitions criminelles surviennent plus fréquemment (dans 63 % des cas) dans un rayon de moins de 10 km du domicile. Dans 53 % le lieu présumé de la disparition est un lieu extérieur.

À partir de ces données statistiques, notre étude a pu extraire quatre grandes typologies de personnes les plus à risque d’être victimes d’une disparition criminelle. Mais le profil de Lucas ne fait pas partie de l’une d’elles.

La victimologie nous apprend que l’adolescent est un grand passionné de nature et un collectionneur de pierres. Pour un psychocriminologue, la piste principale pourrait s’orienter préférentiellement vers un accident (une chute) dans le cadre de la recherche de nouvelles trouvailles.

Résolution

Les ossements de Lucas seront retrouvés 6 ans plus tard, sur le flanc d’une falaise à 800 mètres à peine de son domicile par le GRIMP (groupe de reconnaissance et d'intervention en milieu périlleux) des sapeur-pompiers.

Les analyses ADN permettront de certifier qu’il s’agit bien de sa dépouille, mais l’absence de certains os comme celui du crâne empêchera le légiste de statuer sur les causes de sa mort. La famille devra faire son deuil sans avoir obtenu toutes les réponses qu’elle espérait.

Avis de recherche de Lucas Tronche. Police nationale, CC BY

Si Lucas a pu être identifié, il faut savoir qu’en France, de nombreux corps sont retrouvés sans qu’une identité ne puisse être rattachée. Une analyse de l’OCRVP révèle qu’entre 2010 et 2022, entre 120 et 150 corps ont été inhumés sous X, dont un quart restera non identifié. Des anonymes, parfois recherchés (accident, catastrophes naturelles, etc.), mais souvent oubliés, que la maladie mentale, les addictions ou la solitude ont invisibilisés. L’OCRVP dispose de personnels dédiés, afin de les recenser, comparer les fichiers pour contribuer à donner, un jour, un nom à leur sépulture. Notre service participe aussi à la campagne de communication d’INTERPOL nommé « Identify Me », destiné à faciliter l’identification de femmes anonymes décédées dans des conditions suspectes, grâce à la coopération internationale et à la diffusion d’informations auprès du public.

Bien éloigné de nos fictions télévisées, le travail des psychocriminologues sur ces dossiers n’est qu’un outil parmi d’autres pour soutenir les investigations policières. Ce travail de profilage replace la victime au cœur des enquêtes criminelles et introduit aussi les sciences criminelles, les recherches statistiques, comme un nouvel axe de réflexion.

Les avancées technologiques et la généalogie génétique apportent aussi de nouveaux espoirs dans la résolution d’enquêtes liées à des disparitions anciennes entrant dans la catégorie des « cold cases ». Mais cela ne remplace pas le nécessaire travail humain mené par les équipes de la police qui consacrent leur quotidien à ces dossiers complexes, et qui apportent bien souvent leur lot de frustrations ou de déceptions.

The Conversation

Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.07.2026 à 16:20

Le Canada à l’Eurovision : le choix de la langue, une question politique cruciale

Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po
Le Canada participera à l’Eurovision en 2027, mais sera-ce en anglais, en français, dans les deux langues ou encore en langue autochtone ?
Texte intégral (1784 mots)

En 2027, le Canada participera pour la première fois à l’Eurovision. Le choix de la langue de sa chanson dépasse largement le cadre artistique. Anglais, français, bilinguisme ou langue autochtone : chaque option incarne une vision différente de l’identité canadienne. En obligeant le pays à ne retenir qu’un seul récit national, l’Eurovision devient un révélateur de ses équilibres politiques et culturels.


Le premier ministre canadien, Mark Carney, l’a affirmé le 1er juillet, jour de fête nationale : le Canada fera ses débuts à l’Eurovision en mai 2027. Après avoir obtenu le statut de membre de plein droit de l’Union européenne de radio-télévision (UER), l’audiovisuel public (CBC/Radio-Canada) a confirmé sa participation au concours, dès la prochaine édition organisée en Bulgarie.

Avant même la désignation de l’artiste qui représentera le pays, une question géopolitique se pose avec une certaine acuité : en quelle langue la chanson sera-t-elle interprétée ? En anglais, la langue de la majorité ? En français, pour affirmer sa singularité ? Ou dans une langue autochtone, reflet de sa politique de réconciliation ? Autrement dit, comment un pays multinational choisit-il de se raconter lorsqu’il n’a droit qu’à trois minutes ?

Derrière ce choix apparemment artistique se cache un arbitrage identitaire et éminemment politique.

L’anglais n’est plus la norme : un faux dilemme

On pourrait croire que la question ne se pose même pas, tant l’anglais paraît s’être imposé comme la langue naturelle du show-business planétaire — au moins depuis la victoire du groupe suédois ABBA à l’Eurovision en 1974 avec « Waterloo ». Pourtant, l’histoire du concours nous rappelle que la réglementation a évolué à plusieurs reprises.

Entre 1977 et 1999, l’Eurovision imposait à chaque délégation de chanter dans une langue nationale ou officielle du pays représenté : la chanson y était pensée comme un acte de représentation autant que de compétition. La suppression de cette règle sous la pression de l’Allemagne a ouvert, pendant une quinzaine d’années, un cycle de domination quasi hégémonique de l’anglais, langue jugée plus « vendable » sur un marché continental.

Mais depuis une décennie environ, le mouvement s’est spectaculairement inversé : les langues nationales, régionales, voire minoritaires, sont revenues en force, portées par des succès retentissants chantés en italien, en ukrainien ou en des idiomes bien plus confidentiels (tatar de Crimée, oudmourte, võro ou corse).

L’Eurovision n’est plus cette compétition où tout le monde chante en anglais par défaut ; la langue y est redevenue un instrument de distinction culturelle et, bien souvent, de revendication identitaire. Ainsi, en 2026, le concours comptait 24 langues différentes, ce qui constitue le niveau de diversité linguistique le plus élevé depuis 1998. Une étude récente parue dans Royal Society Open Science confirme que l’anglais reste statistiquement le choix le plus efficace pour gagner, tout en remarquant qu’une poignée de pays, dont la France, l’Italie ou le Portugal, continuent délibérément à s’en passer, préférant l’authenticité culturelle au score final.

Cette évolution reste étonnamment peu connue du grand public, alors même qu’elle change tout pour un pays comme le Canada, qui n’a justement pas qu’une seule langue à mettre en scène.

Les quatre Canada possibles

Une langue, à l’Eurovision, ne transporte jamais qu’une simple mélodie : elle représente aussi, que cela soit assumé ou non par les interprètes, un récit national. Or le Canada, qui a adopté une politique de bilinguisme depuis 1969, n’a pas une seule option à sa disposition ; il en a au moins quatre.

Anglais. De 1956 à 2024, l’anglais a été employé dans près de 48,5 % des chansons interprétées à l’Eurovision (835 sur 1721). Choisir l’anglais, ce serait faire le choix du Canada continental, celui qui assume son inscription dans l’Amérique du Nord, ses industries culturelles proches de celles des États-Unis, sa pop mondialisée. C’est l’option de la normalité, la moins risquée, la moins politique en apparence (l’anglais est la première langue de près des trois quarts des Canadiens), mais peut-être la plus décevante pour un pays qui cherche justement, en ce moment, à se distinguer de son voisin.

Français. Ce choix serait celui du Canada qui affirme sa singularité au sein de l’espace nord-américain, celui qui rappelle, chanson après chanson, qu’il existe une francophonie hors de France et hors d’Europe (et même une francophonie canadienne hors du Québec). Envoyer un titre en français à l’Eurovision, ce serait aussi, volontairement ou non, adresser un signal politique : celui d’un Canada qui ne se confond pas avec les États-Unis. Ce serait sans doute l’option la plus singulière à l’échelle du concours, avec cette ironie qu’une langue minoritaire à l’intérieur de la fédération (elle est la première langue officielle parlée par 22 % des Canadiens) deviendrait alors son principal marqueur identitaire à l’extérieur de ses frontières.

Cette sélection d’artistes canadiens théoriquement susceptibles de représenter le pays à l’Eurovision reflète bien la diversité linguistique du pays.

Bilingue. C’est l’option la plus fidèle à l’architecture constitutionnelle du pays, celle du fédéralisme canadien mis en musique. Elle a l’avantage de la cohérence institutionnelle, et l’inconvénient d’être un compromis ; et, il convient de le reconnaître, les compromis, sur une scène qui récompense les identités tranchées, ne font pas toujours recette.

Langue autochtone. Ce serait l’option la plus inattendue pour un public européen, et sans doute la plus chargée de sens à l’intérieur du pays : celle de la réconciliation, du multiculturalisme revendiqué, d’un Canada qui choisirait de montrer d’abord ce qu’il a de moins connu plutôt que ce qu’il a de plus rassurant. Après plusieurs années où les langues minoritaires ont acquis une forte légitimité à l’Eurovision, une chanson en inuktitut, en cri ou dans une autre langue autochtone (on en compte près de 70, réparties en 12 grandes familles linguistiques) aurait une portée symbolique considérable.

Ce que l’Eurovision oblige à faire

Or, c’est précisément là que le concours impose une contrainte que la vie politique canadienne, elle, ne s’impose jamais à elle-même. À domicile, le Canada peut être simultanément anglophone, francophone, multiculturel et autochtone : c’est même la définition constitutionnelle de sa cohésion, cette capacité à faire tenir ensemble plusieurs récits nationaux sans les hiérarchiser. L’Eurovision, elle, ne connaît pas cette souplesse. Chaque pays y envoie une chanson, un artiste, un drapeau ; en d’autres termes, un seul récit, offert en trois minutes à un continent qui votera.

Il n’y a pas de fédéralisme culturel possible sur cette scène-là. Le choix de la langue vaudra donc arbitrage, et l’arbitrage vaudra affichage. C’est une manière assez rare de forcer un État multinational à trancher publiquement, devant les caméras du monde entier, ce que ses propres institutions se refusent en général à trancher chez lui. L’Eurovision, concours de variétés en apparence anodin, se révèle ainsi un redoutable instrument de géopolitique culturelle : il ne demande pas au Canada de chanter, il lui demande de se définir.

Force est pourtant de constater que c’est précisément ce que le pays évite soigneusement de faire depuis un siècle. Comme le rappellent les politologues Matthew Taylor et Philippe Chassé à propos de l’expression des « deux solitudes » popularisée par le roman de Hugh MacLennan, francophones et anglophones continuent d’entretenir des rapports à la fédération, des références culturelles et des sensibilités identitaires qui restent distincts, et qu’aucune politique de bilinguisme n’est jamais parvenue à fondre en un seul récit.

L’Eurovision, en un sens, remet ce non-dit constitutionnel sur la table, sous les projecteurs du monde entier.

Une chanson, un symbole

Ainsi, la vraie question n’est peut-être donc pas tant de savoir en quelle langue le Canada va chanter, mais plutôt : quel visage voudra-t-il montrer et faire entendre aux Européens ? Le premier représentant canadien ne choisira donc pas seulement une chanson. Il choisira aussi la manière dont le Canada souhaite être entendu en Europe, à un moment où Ottawa cherche justement à resserrer ses liens avec le continent plutôt qu’avec son voisin américain.

Le choix du diffuseur public sera scruté, commenté, peut-être contesté, comme le sont, plus largement, tous les arbitrages identitaires d’un pays qui a fait de la coexistence de ses récits une vertu plutôt qu’un problème. À l’Eurovision, les refrains passent, mais les symboles restent.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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