01.07.2026 à 17:25
Décapitaliser le savoir scientifique et le rendre accessible à tous : des solutions existent
Texte intégral (2759 mots)

Publier et accéder à des articles scientifiques coûte très cher aux organismes de recherche. L’accès ouvert est-il la solution parfaite ? Découvrez des exemples concrets de publications qui allient gratuité, exigence et rigueur.
L’édition scientifique est une industrie particulièrement rentable. Les estimations les plus récentes suggèrent qu’elle génère environ 19 milliards de dollars US (soit 16,67 milliards d’euros) de chiffre d’affaires par an, avec des marges qui avoisinent les 40 %. Ces chiffres vertigineux reflètent en grande partie le fait que des maisons d’édition privées, telles qu’Elsevier, Springer Nature, Wiley, Taylor & Francis ou SAGE, capitalisent sur un travail largement financé par des fonds publics.
Cette monétisation se fait soit conditionnant l’accès à un article scientifique au paiement d’un droit ou d’un abonnement, soit en faisant payer les auteurs pour publier en libre accès pour le lecteur. Pourtant, la majeure partie du travail nécessaire à la publication, notamment la rédaction, l’évaluation par les pairs et une grande partie du travail éditorial, est fournie gratuitement par les chercheurs. La conséquence directe est que la richesse d’un institut ou d’un pays dicte encore en partie l’accès au savoir scientifique.
Les barrières payantes
Pendant des décennies, la vaste majorité de la recherche a été publiée derrière des barrières payantes (paywalls). Cela signifie que les scientifiques, leurs institutions et le grand public doivent payer pour accéder aux découvertes scientifiques. Une personne peut acheter l’accès à un article spécifique pour quelques dizaines ou parfois une centaine d’euros. Les instituts de recherche, quant à eux, paient des abonnements qui se chiffrent souvent en millions d’euros à des milliers de revues scientifiques afin que leurs chercheurs puissent accéder à ces articles.
Rétrospectivement, avant l’avènement d’Internet et la diffusion massive de revues au format électronique, il était compréhensible que la production d’articles scientifiques engendre des coûts très importants, notamment en raison de l’impression et de la distribution physique des revues dans les bibliothèques universitaires. Aujourd’hui, cette justification n’est plus fondée.
Alors même que les coûts de production ont fortement diminué grâce à la diffusion numérique des articles, les frais de publication ont drastiquement augmenté. En réponse à cette privatisation du savoir, Aaron Swartz a publié en 2008 le Guerilla Open Access Manifesto, qui a eu pour but d’alerter et d’insister sur le manque d’accès pour les pays du Sud global.
Dans ce contexte, Alexandra Elbakyan a créé Sci-Hub en 2011, une plateforme, qui permet de donner accès à un grand nombre de publications scientifiques, devenue l’une des plus grandes fuites de connaissances scientifiques de notre époque. Bien que cette initiative repose sur une revendication éthique d’accès universel au savoir, elle demeure illégale et condamnée dans de nombreux pays, et ne saurait être une solution pérenne au problème de l’accès à la connaissance scientifique.
L’accès ouvert est-il une solution ?
Face à la frustration croissante suscitée par le verrouillage des résultats de la recherche derrière des barrières payantes, et aux fortes inégalités d’accès à la science qui en découlent, l’Open Access (OA), ou accès ouvert, est de plus en plus souvent exigé par les agences de financement de la recherche, et parfois par les gouvernements eux-mêmes. L’objectif est simple : faire en sorte que la recherche, en particulier lorsqu’elle est financée par des fonds publics, soit accessible comme un bien commun.
Aujourd’hui, si l’Open Access est devenu la norme, plusieurs modèles coexistent et ne répondent pas tous au problème de la même manière. Les trois principales voies sont l’OA verte, l’OA dorée et l’OA diamant.
L’OA verte consiste à publier dans une revue classique, souvent commerciale, puis à déposer une version acceptée mais non formatée du manuscrit dans une archive ouverte ou un dépôt institutionnel. L’OA dorée rend l’article final immédiatement accessible à tous, mais repose sur des frais de publication s’élevant à plusieurs milliers d’euros, payés par les auteurs ou leurs institutions. L’OA diamant, enfin, permet une publication gratuite pour les auteurs et une lecture gratuite pour les lecteurs, grâce à des revues portées par des communautés scientifiques, des bibliothèques universitaires ou des institutions sans but lucratif.
Les modèles d’OA verte et dorée restent dépendants des éditeurs commerciaux et entraînent souvent des coûts cachés pour les chercheurs, les institutions ou les financeurs. À l’inverse, l’OA diamant est porté par la communauté, gratuit à la fois pour les auteurs et pour les lecteurs, et maintient la recherche comme un bien public plutôt qu’une source de profit privé. Si l’OA verte améliore l’accès à court terme, elle peut aussi retarder des changements structurels plus profonds en préservant le système existant.
Des exemples d’accès diamant
Grâce aux avancées techniques récentes, il est facile de partager du code informatique, et la communauté scientifique, soutenue par les financeurs publics, s’est organisée pour créer Open Journal System, qui est un logiciel clé en main permettant de gérer l’ensemble du processus éditorial d’une revue scientifique (de la soumission des manuscrits à l’évaluation par les pairs, l’édition, la publication et la diffusion).
Aujourd’hui le système est utilisé dans 148 pays dans le monde et permet la gestion éditoriale gratuite de journaux par les scientifiques eux-mêmes. Parmi ces journaux, Sedimentologika, créé en novembre 2022, qui va bientôt publier son cinquantième article dans le domaine de la sédimentologie, ou Planetary Research, qui va publier son premier article dans le domaine de la planétologie en juillet 2026, sont deux revues que nous avons contribué à fonder.
D’autres initiatives, structurées en plateforme, comme Sci|Post, historiquement ancré dans le domaine de la physique, ou Episciences, proposent désormais des modèles étendus à l’ensemble des domaines de la science, y compris les sciences humaines et sociales. À l’échelle plus locale des établissements et universités, de nouveaux projets de presse académique émergent, tel que POPS à l’Université Paris-Saclay.
Les scientifiques ont aussi proposé d’autres façons de publier, s’affranchissant des codes de conduites les plus courants. Par exemple, la publication dans arXiv de l’Université Cornell, un gigantesque dépôt gratuit de 2,4 millions d’articles, ou sur son équivalent français HAL, permettent le partage de manuscrit sans validation par les pairs (article de type « preprint »). Le seul critère d’accès est que le déposant doit avoir un e-mail institutionnel ou être coopté par ses pairs (critère récent, nécessaire pour filtrer les faux articles créés par intelligence artificielle). La garantie de qualité scientifique y reste donc relativement limitée, mais l’avantage réside dans l’immédiateté de la diffusion à tous. De nombreux travaux très influents et largement cités, par exemple dans le domaine de l’intelligence artificielle, sont ainsi accessibles sans n’avoir jamais été évalués par les pairs. Cependant, la plupart des articles déposés sur arXiv sont également publiés par la suite dans des revues scientifiques après processus d’évaluation. Dans ce cas, arXiv sert principalement de plateforme de diffusion rapide et d’échange scientifique venant compléter plutôt que remplacer le processus éditorial traditionnel.
Certaines sociétés savantes proposent depuis longtemps des revues en accès diamant, comme les Comptes Rendus de l’Académie des sciences ou certaines communications de la Société américaine de mathématique. Malheureusement, le modèle économique en accès diamant est parfois difficile à établir, mais des solutions innovantes sont proposées. Par exemple, le Bulletin de la Société mathématique de France propose un modèle d’inscription-pour-ouverture (Subscribe-to-Open, S2O). Il s’agit ici chaque année de payer un abonnement pour la lecture, mais lorsque le seuil de rentabilité est atteint, tous les articles publiés dans cette revue deviennent accessibles librement ad vitam aeternam. Chaque année, le compteur est remis à zéro.
Une autre façon de publier consiste à proposer une discussion libre à propos de l’article après publication. Ce type de solution a l’avantage d’évaluer l’article, mais, pour l’instant, aucune solution pérenne et de grande ampleur n’a émergé. Il existe néanmoins des solutions intéressantes. Par exemple, Peer Community In comporte aujourd’hui 21 journaux thématiques avec relecture, publie gratuitement à la fin de l’évaluation et laisse le choix aux auteurs de soumettre de nouveau dans un journal traditionnel ou non.
Des dangers futurs, mais aussi des opportunités
L’édition scientifique est, aujourd’hui, mise en péril par les logiques capitalistes des grands éditeurs privés, qui s’enrichissent grâce à une aura et une respectabilité pourtant produite par les scientifiques eux-mêmes. Briser ce système reste difficile, car les scientifiques les plus réputés sont sollicités par les journaux les plus en vue, contribuant à reproduire ce modèle. D’autre part, les grands groupes éditoriaux contrôlent une part importante des outils de recherche, d’indexation et de mise en relation des articles scientifiques, renforçant encore la visibilité de leurs propres revues.
Par ailleurs, ces acteurs participent activement à la production d’une pseudoscience scientométrique, en proposant des évaluations quantitatives, comme les nombres de citations, les facteurs d’impacts, etc. Bien que les limites et les dérives de ces métriques aient été largement documentées, et malgré l’existence d’initiatives, comme DORA, appelant à une réforme de l’évaluation de la recherche, de nombreuses politiques publiques restent cantonnées à ces indicateurs pour évaluer la science (on privilégie la quantité d’articles à la qualité). Les carrières des chercheurs restent ainsi largement évaluées à travers le prestige supposé des revues dans lesquelles ils publient.
À l’heure où les grandes puissances mondiales sont tentées par des virages autoritaires et la promotion des faits « alternatifs », la science doit plus que jamais préserver son indépendance et maintenir la confiance du grand public. Dans un contexte de disette budgétaire, reprendre collectivement la maîtrise des infrastructures de publication scientifique de manière plus efficiente, moins onéreuse et plus durable apparaît comme un enjeu majeur pour la communauté scientifique.
Au-delà du monde académique, l’ouverture des connaissances bénéficie également au grand public, aux enseignants, aux associations, aux décideurs et au secteur privé, en facilitant l’accès aux avancées scientifiques les plus récentes. Enfin, rendre la science plus accessible ne signifie pas seulement diffuser davantage de savoirs : cela contribue aussi à renforcer la transparence, l’esprit critique et la capacité collective à débattre et à répondre aux défis actuels de manière informée et raisonnée.
Frédéric Schmidt est Professeur à l'Université Paris-Saclay, membre de l'Institut Universitaire de France (IUF). Il a obtenu divers financements publics (Université Paris-Saclay, CNRS, CNES, ANR, UE, ESA, France 2030) ainsi que des financements privés (Airbus) pour ses recherches. Il est éditeur scientifique du journal Planetary Research et membre fondateur de l'association Planetary Research Cooperative, l'association loi 1901 qui détient le journal.
Camille Thomas est co-fondateur et membre du comité de direction de Sedimentologika. Il a reçu des financements du fonds pour la recherche scientifique Suisse. Il travaille bénévolement comme manager éditorial pour Sedimentologika et est co-président de l'association loi 1901 qui détient le journal.
Romain Vaucher est co-fondateur et membre du comité de direction de Sedimentologika. Il travaille bénévolement comme manager éditorial pour Sedimentologika et est vice-président de l'association loi 1901 qui détient le journal.
01.07.2026 à 17:24
Prendre davantage en compte les femmes dans les essais cliniques et le développement des innovations thérapeutiques
Texte intégral (1848 mots)
L'essentiel
- La question du genre est peu abordée dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques, au détriment des femmes.
- Une étude, qui s’appuie sur plus de 52 000 essais cliniques, menés depuis les années 1990 dans le monde entier, montre une inclusion grandissante des femmes dans ces processus.
- La hausse de la présence des femmes dans les études répondrait davantage à une mise en conformité avec les réglementations officielles qu’à une réelle prise en compte de leurs spécificités de santé.
Le genre a un effet sur la santé des individus (développement de maladies, symptômes, vécu des patientes et des patients…) – comme dans les recherches précédentes sur le sujet, nous employons le terme de « genre » pour faire référence aux catégories tant biologiques que sociales, « femmes » et « hommes », de manière à inclure les déterminants à la fois biologiques et sociaux.
Retards de diagnostics et de prises en charge des femmes
Certaines maladies, par exemple l’infarctus du myocarde, ne se traduisent pas par les mêmes symptômes chez les femmes et chez les hommes, et les symptômes typiquement féminins (grande fatigue, nausée…) sont moins bien connus. Cela peut donner lieu à un sous-diagnostic et à des pertes de chance chez les femmes.
Une étude britannique publiée dans European Heart Journal montre ainsi que le risque d’un mauvais diagnostic de l’infarctus pour les femmes est supérieur de 40 % à celui des hommes. Des données suisses font un constat identique ; les méconnaissances des différences liées au sexe mènent à un retard de consultation et de prise en charge. Celle-ci est en moyenne de 53 heures pour les femmes quand elle n’est que de 15 heures chez les hommes.
Conscients de ce problème, les pouvoirs publics incitent depuis quelques années les parties prenantes de la recherche et développement (R&D) en médecine et dans l’industrie à considérer la question du genre en amont, dès les phases d’idéation (processus d’innovation) et de test (test de concept, essai clinique).
Nous avons mené une recherche pour objectiver et apporter des éléments de réponse aux interrogations qui demeurent autour de la question du genre dans le processus d’innovation en santé. Nos résultats montrent une inclusion grandissante des femmes dans les essais cliniques, mais de manière artificielle et, donc, avec un impact qui semble limité sur la santé de femmes, à l’exception de certaines maladies typiquement féminines.
Androcentrisme dans la recherche médicale
Le sujet du genre reste très peu abordé en pratique dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques autrement que sous l’angle de la maternité et des pathologies purement féminines (endométriose, santé gynécologique…).
Des études ont mis en avant l’androcentrisme prégnant dans la recherche médicale, à savoir le fait que la médecine est envisagée uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin, les femmes étant perçues comme des variantes de la norme masculine. Ainsi, dans de nombreux manuels de médecine et de kinésithérapie, les représentations graphiques des membres « neutres » (bras, jambe…) correspondent en fait à des membres d’individus de sexe masculin.
Depuis plusieurs années, des recherches ont dénoncé la prise en compte très limitée des femmes dans l’innovation. Cette faible prise en compte se voit aussi dans l’innovation en santé, avec notamment la faible représentation des femmes dans les essais cliniques. En effet, le recrutement préférentiel, voire exclusif des hommes dans les essais cliniques a donné lieu à un corpus d’essais et de résultats portant majoritairement sur les hommes, au risque de mettre sur le marché des médicaments présentant plus d’effets secondaires ou une moindre efficacité pour les femmes, ou encore d’écarter des médicaments qui pourraient avoir un intérêt thérapeutique plus prononcé pour les femmes que pour les hommes. Par exemple, des études soulignent que les femmes ne métabolisent pas les médicaments de la même manière que les hommes.
Exclure les femmes des essais cliniques peut donc conduire à leur prescrire des médicaments moins efficaces. Cela a donné lieu à un mouvement et des réglementations visant une plus grande intégration des femmes dans les essais cliniques.
Dans les essais cliniques, les différences genrées invisibilisées
Cependant, d’autres études pointent que la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques ne représente que la face émergée de l’iceberg. En effet, des méta-analyses tendent à montrer que la plupart des chercheurs ne distinguent pas les résultats, par exemple en ce qui concerne les effets secondaires, en fonction du genre. En outre, en n’accordant pas d’importance aux différences biologiques (le système hormonal, par exemple) à travers les représentations des femmes dans les essais, les recherches menées conduisent à invisibiliser certaines différences genrées en matière de réaction aux médicaments.
Dans le même temps, d’autres différences sont au contraire surestimées, du fait de stéréotypes de genre. Par exemple, les médecins ont plus souvent tendance à attribuer les symptômes mentionnés par les femmes à des causes psychosociales, et ceux mentionnés par les hommes à des causes organiques.
À lire aussi : Les stéréotypes de genre nuisent à la santé des femmes… et des hommes
Sous-représentation des femmes et essais cliniques : une étude est lancée
C’est précisément l’angle mort que constitue la question du genre dans le processus d’innovation en santé que nous avons étudié en nous intéressant aux toutes premières phases du processus d’innovation, à savoir la phase d’essai clinique. Quel type d’arguments est avancé pour considérer un protocole d’essai clinique valide ? Est-il question de genre ? Si oui, comment est-il traité ? Répondre à ces questions permet de mieux comprendre et qualifier l’impact de la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques sur les innovations en santé.
Notre étude s’est fondée sur une base de données contenant l’ensemble des essais cliniques enregistrés sur le site Clinicaltrials, premier site d’enregistrement d’essais cliniques (pour un total de plus de 52000 essais cliniques menés depuis les années 1990 dans le monde entier). Nous cherchons ainsi à étudier dans quelle mesure la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques reste une réalité, mais aussi dans quelle mesure l’angle du genre est intégré dans les essais cliniques.
Fondée sur une base de données recensant, de façon exhaustive, les essais cliniques publiés sur le site Clinicaltrials, notre recherche a révélé une inclusion grandissante au fil du temps des femmes dans les essais cliniques, mais avec une exception notable pour la phase 1, qui sert à évaluer entre autres le degré de toxicité du médicament mais aussi à définir la dose et la fréquence d’administration recommandées pour les phases suivantes. De manière plus précise, nous avons montré qu’il existe une distorsion méthodologique à l’œuvre dans les essais cliniques (notamment pour la phase 1).
En effet, le taux de féminisation moyen dans les essais cliniques, même s’il est plus faible dans la phase 1 et dans une moindre mesure la phase 2, n’est en apparence pas alarmant. Mais nous avons montré qu’il est artificiellement tiré vers le haut, car il y a plus d’essais réservés à des volontaires femmes que d’essais réservés à des volontaires hommes de manière globale et dans la durée, notamment du fait de l’existence d’essais portant sur des maladies quasi exclusivement féminines, telles que le cancer du sein.
En outre, très peu d’études explicitent des effets différenciés pour les hommes et les femmes, et notamment relatifs à la présentation des effets secondaires. Par conséquent, la prise en compte, en hausse malgré tout, de femmes dans les essais cliniques, apparaît davantage liée à une logique de mise en conformité avec des réglementations européennes et nord-américaines qui l’exigent de plus en plus depuis quelques décennies.
Mais la réglementation n’exige pas de donner des résultats par genre. Finalement, la distorsion initiale produit ses effets sur la santé des femmes, lesquelles demeurent non considérées spécifiquement dans le champ de la santé, exceptées pour quelques pathologies qui leur sont propres.
À écouter : l’interview de Sandra Charreire Petit dans la Revue audiovisuelle de la valorisation des savoirs scientifiques_.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
01.07.2026 à 17:23
Michel Rocard : quels héritages pour la politique française ?
Texte intégral (2696 mots)
Il y a dix ans, le 2 juillet 2016, disparaissait Michel Rocard. Le décès du héraut de la « deuxième gauche » a fermé un chapitre de l’histoire de la gauche socialiste française. Que subsiste-t-il du rocardisme dans le paysage politique actuel ?
L’opposition entre Michel Rocard et François Mitterrand ne fut pas seulement un duel d’ambitieux. L’histoire de Michel Rocard est un combat pour une certaine idée de la gauche. Malgré une fluctuation dans le rapport de force contre les mitterrandistes et une mue idéologique évoluant de l’autogestion à la social-démocratie, jamais Michel Rocard et les rocardiens n’ont abjuré leur identité si particulière, celle de la « deuxième gauche ».
À lire aussi : Que reste-t-il de la « deuxième gauche » ?
La deuxième gauche
La naissance de cette idée remonte au congrès du PS organisé à Nantes en juin 1977. Michel Rocard y théorise l’existence de deux gauches, se plaçant lui-même dans la deuxième gauche réformiste contre la première gauche qu’il juge « archaïque ». Cette première gauche serait centralisatrice, inspirée par le jacobinisme et le marxisme-léninisme, privilégiant le rôle de l’État, la seconde, héritière de Jaurès et Proudhon, serait plus attachée aux forces sociales, plus décentralisatrice et privilégierait la transformation sociale par ceux qui sont concernés. Une transformation qui ne serait pas seulement l’œuvre de l’État mais aussi, des acteurs sociaux, notamment les syndicats. C’est cela qui explique, entre autres, la proximité entre Michel Rocard et Edmond Maire, meneur de la CFDT entre 1971 et 1988. On peut également citer l’influence intellectuelle de cette sphère syndicale réformiste, en premier lieu, l’ancien conseiller d’Edmond Maire, Pierre Rosanvallon, que l’on pourrait qualifier de cheville intellectuelle de la « rocardie ».
Dix ans après le décès de Michel Rocard, dans un contexte où la gauche socialiste, questionnée sur son rapport avec l’extrême gauche, fait face à des défis existentiels majeurs, se pose la question de son legs et de celui de son courant au patrimoine politique et, par conséquent, de la place du rocardisme dans la vie politique française, sous un avatar ou un autre.
Une réalité est indubitable. Michel Rocard s’est taillé une place au Panthéon de la gauche et dans la mémoire des Français, comme en atteste un sondage en octobre 2025. À la question « Pour régler les problèmes qui se posent aujourd’hui en France, lequel de ces premiers ministres de la Ve République, mort ou vivant, souhaiteriez-vous voir revenir aux responsabilités à Matignon ? », 25 % des Français ont cité Michel Rocard, derrière Lionel Jospin (30 %) et devant Alain Juppé (21 %).
Dans une époque politique troublée, avec une Assemblée nationale éclatée, des gouvernements vacillants et des repères effacés, le nom de Michel Rocard semble donc faire résonner le temps de la stabilité et des Hommes d’État.
Les derniers fidèles, gardiens de la mémoire rocardienne
L’aventure politique de Michel Rocard fut une aventure collective. La rocardie, comme organisation politique, s’étend sur plusieurs générations, des débuts de la décennie 1960 jusqu’à la fin des années 1990. Les lieutenants rocardiens emblématiques se retirent progressivement de la vie politique à partir des années 2000, tel Jean-Pierre Sueur quittant le Sénat en 2023. Par ailleurs, plusieurs fidèles rocardiens sont décédés, comme dernièrement l’ancien secrétaire d’État Tony Dreyfus ou Louis Besson, ancien ministre et maire de Chambéry. Par contre, on ne peut que souligner le retour spectaculaire de Catherine Trautman, figure de la rocardie des décennies 1980 et 1990. Elle est réélue maire de Strasbourg le 22 mars 2026 dans une alliance avec un candidat de centre-droit, battant la maire sortante écologiste alliée à LFI… 25 ans après avoir perdu son fauteuil de maire ! Les rocardiens encore en activité aujourd’hui sont globalement issus de la dernière génération, celle qui a milité pour Michel Rocard comme engagement de jeunesse, à l’instar d’Olivier Faure, premier secrétaire du PS depuis 2018.
Même si les rocardiens ne sont plus une force organisée capable d’influencer la vie politique, il existe encore un temple de la rocardie : l’association MichelRocard.org. Présidée par Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, son conseil d’administration compte nombre de noms sans qui l’aventure rocardienne n’aurait pas été possible (Robert Chapuis, Gérard Lindeperg, Pierre Zémor, Alain Bergounioux…). Autant de parcours qui illustrent la pluralité des cheminements, avec des rocardiens demeurés au PS (Michel Destot…) et des rocardiens ayant évolué dans d’autres réseaux, comme Éric Lombard devenu ministre de l’Économie du gouvernement Bayrou. Ses collections numérisées sont une trace de l’héritage intellectuel, politique et philosophique de Michel Rocard.
De dissidence à référence
Dès leur entrée au PS en 1974, Michel Rocard et ses fidèles sont affublés d’une sombre réputation, celle d’être de faux socialistes. Leurs opposants internes ont fait preuve d’une certaine créativité pour dénoncer cette prétendue duplicité, ce « déviationnisme droitier », pour reprendre une expression de Jean-Pierre Chevènement, figure de l’aile gauche du PS. Ainsi, Michel Rocard reçut le corrosif surnom de « Rocard d’Estaing » par le député socialiste Jean Poperen, manière de dépeindre le héraut de la deuxième gauche comme le reflet raté du président Giscard d’Estaing. « Le rocardisme voilà l’ennemi », avait même clamé le député chevènementiste Pierre Guidoni.
Michel Rocard était donc, selon ses détracteurs, la synthèse de tout ce qui trahissait et affadissait la gauche : le réformisme, l’influence supposée de valeurs chrétiennes… L’idée de proximité entre Michel Rocard et une certaine droite fut alimentée par ce qu’on a appelé « l’ouverture », c’est-à-dire la nomination de ministres de centre-droit après la réélection de François Mitterrand en 1988. S’il est bien le premier chef de gouvernement à la réaliser, cette pratique a perduré dans les gouvernements dirigés par ses deux successeurs socialistes, Édith Cresson, puis Pierre Bérégovoy. En réalité, l’ouverture n’était pas le dessein personnel de Michel Rocard mais celui de François Mitterrand, qui a joué sa réélection de 1988 sur l’idée de dépasser les frontières de la gauche. C’est tout le sens de son slogan « La France unie » et de sa Lettre à tous les Français.
Après l’échec de Michel Rocard aux élections européennes de 1994 et son effacement de la scène politique nationale, le rocardisme s’est dilué dans d’autres clivages internes au PS. Pour Robert Chapuis, fidèle compagnon de route et secrétaire d’État au ministère de l’éducation nationale entre 1988 et 1991 :
« Après 1995, ça n’était plus possible. Le monde était différent. Il y avait bien des personnalités mais pas de référent possible. Le rocardisme, par définition, est mort avec Michel Rocard. »
Pour autant, certains rocardiens considèrent que Michel Rocard a remporté une victoire posthume. C’est le cas de Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, qui estime que « la deuxième gauche a gagné une partie de la bataille culturelle ». Jean-Paul Huchon, ancien directeur de cabinet de Michel Rocard, souligne le paradoxe entre sa « quasi-disparition » et le fait que la ligne rocardienne soit devenue le « patrimoine commun de la gauche, socialiste et au-delà ». Il est vrai que les valeurs de la social-démocratie, dont Michel Rocard s’est précocement revendiqué à partir de 1991, ont irrigué une part croissante du PS au cours des dernières décennies.
Des réformes marquantes
Par ailleurs, les idées et l’action de Michel Rocard ont entraîné l’adoption de réformes soit encore en vigueur aujourd’hui, soit présentes sous une autre forme :
La contribution sociale généralisée (CSG), créée en décembre 1990 par le gouvernement de Michel Rocard pour contribuer au financement de la Sécurité sociale. Depuis 2018, elle sert aussi à financer l’assurance chômage.
La réforme des Postes, télégraphes et téléphones (PTT), adoptée par le Parlement en décembre 1990, qui sépare cette ancienne administration en deux entreprises : la Poste et France Télécom, renommée Orange en 2013.
Le revenu minimum d’insertion, instauré par la loi du 1er décembre 1988 à l’initiative du gouvernement de Michel Rocard. Il prévoyait de garantir à chacun un seuil de ressources minimum et d’obtenir une allocation minimum d’insertion en contrepartie d’un engagement à participer à des actions d’insertion. Il est remplacé en 2009 par le Revenu de solidarité active (RSA).
La consécration d’un homme d’État
Le dossier de la Nouvelle-Calédonie est probablement une des plus illustres réussites de Michel Rocard. Alors premier ministre, il est parvenu à pacifier les tensions violentes qui déchiraient l’île entre indépendantistes et loyalistes. Les accords de Matignon, signés le 26 juin 1988, complétés le 20 août par les accords d’Oudinot, ont jeté les bases d’une gestion applaudie, fondée sur la concertation et le dialogue. Les hommages rendus à Michel Rocard au moment de son décès sont particulièrement vifs sur le Caillou. Philippe Gomès, qui a occupé de très nombreuses fonctions dans l’exécutif local, publie un communiqué dans lequel il rend hommage à « l’homme de la renaissance calédonienne » et à « la méthode Rocard ». Encore aujourd’hui, les expressions « style Rocard » ou « méthode Rocard » sont utilisées, voire revendiquées, notamment par les figures politiques qui ont dû gérer les réminiscences de tensions en Nouvelle-Calédonie.
Pour les rocardiens, cette méthode, axée sur la modernisation de l’État et le sérieux de l’action publique, n’a pas vocation à s’appliquer exclusivement au cas de la Nouvelle-Calédonie mais doit être une attitude permanente, un héritage à saisir pour faire de la politique autrement.
Emmanuel Macron et Édouard Philippe revendiquent l’héritage
La question de l’héritage en politique délicate, comme évoqué, Michel Rocard n’a jamais désigné de successeur. Cela n’a pas empêché des figures politiques nationales de se revendiquer, avec plus ou moins d’intensité, de Michel Rocard, ou au moins de s’en inspirer.
Au moment du décès de Michel Rocard, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, fait partie de ceux qui rendent hommage au héraut de la deuxième gauche. Il rend hommage à un « précurseur » dont il faut poursuivre l’action. En 2017, Jean-Paul Huchon publie un ouvrage en hommage à Michel Rocard. La préface est de la main d’Emmanuel Macron. Il y affirmer ressentir le « besoin » d’être fidèle à Michel Rocard, et « à ce qui lui survit, c’est-à-dire à sa façon d’aborder les enjeux de notre temps, à cette rectitude intellectuelle et morale, à ce souci qu’il avait de vouloir réconcilier la politique avec le réel ». Une profession de foi rocardienne que lui conteste Manuel Valls, à l’époque lui aussi tourné vers l’élection suprême, et engagé dans les réseaux rocardiens depuis 1980, et qui revendique toujours son attachement et sa filiation à Michel Rocard.
On pourrait citer également Édouard Philippe. Aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle et représentant d’une certaine droite, il n’en assume pas moins un engagement de jeunesse rocardien et une fascination pour des figures de gauche comme Léon Blum, Pierre Mendès France, Michel Rocard, reliés selon lui par « l’exigence du niveau du discours public ». En dépit de cette évolution, Édouard Philippe reste très attaché à la figure de Michel Rocard et s’est efforcé de marcher dans ses pas lors de son passage à Matignon, surtout au moment de récupérer le dossier de la Nouvelle-Calédonie pour préparer la consultation de novembre 2018.
Ainsi, au-delà des différences de parcours, des évolutions personnelles, l’influence de Michel Rocard transcende les clivages contemporains. Encore aujourd’hui, dans un contexte difficile où les repères sont parfois flous, Michel Rocard demeure un modèle solide pouvant inspirer la politique moderne.
Matthieu Cabanis est l’auteur de la Galaxie rocardienne. Racines, odyssée et reliques d’une aventure politique, Presses universitaires de Bordeaux, mai 2026.
Matthieu Cabanis est adhérent du parti Horizons.