LePartisan - 380 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 50 dernières parutions

09.06.2026 à 16:22

Marjane Satrapi : celle qui a rendu l’Iran intelligible

Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Marjane Satrapi a permis de mieux comprendre l’Iran : pas seulement à ses lecteurs occidentaux, mais aussi aux Iraniens exilés.
Texte intégral (1833 mots)

À travers Persépolis et l’ensemble de son œuvre, Marjane Satrapi a permis à des millions de personnes de découvrir un Iran bien plus complexe que les stéréotypes qui l’entourent. Mais elle a également donné des mots à une autre expérience, vécue par une partie de la diaspora iranienne : celle de l’exil et de l’entre-deux.


L’annonce de la disparition de Marjane Satrapi, le 4 juin 2026, à seulement 56 ans, suscite une émotion qui dépasse largement le monde de la bande dessinée ou du cinéma. Les hommages saluent une artiste engagée, une femme libre, ou encore une critique infatigable de la République islamique d’Iran. Rien de cela n’est inexact. Pourtant, l’importance de son œuvre ne s’y résume pas.

Marjane Satrapi a accompli quelque chose de rare : elle a rendu l’Iran intelligible. Plus encore, elle en a restitué la texture humaine. Son humour, son goût pour l’autodérision, l’importance accordée aux récits familiaux ou aux contradictions individuelles renvoient à des dimensions profondément ancrées dans la culture iranienne, où le tragique et le comique coexistent souvent dans un même récit.

Rendre l’Iran intelligible aux non-Iraniens

Pendant des décennies, l’Iran a souvent été perçu à travers une lecture essentiellement stratégique et sécuritaire. Pour le grand public occidental, le pays évoquait la révolution islamique de 1979, la crise des otages américains, les mollahs et la théocratie, les tensions régionales ou les sanctions internationales. Les Iraniens eux-mêmes disparaissaient souvent derrière leur régime. C’est ce regard que Satrapi a contribué à transformer.

Lors de la publication de Persépolis, de 2000 à 2003, son récit autobiographique n’avait rien d’une analyse politique classique. Il racontait une enfance, une famille, une adolescence traversée par la révolution et la guerre. C’est cette approche qui lui a donné sa force. En racontant l’histoire de l’Iran à hauteur d’enfant et de jeune femme, Marjane Satrapi a permis à un large public de saisir une réalité qui lui était étrangère. Le pays n’apparaissait plus comme une entité abstraite, mais comme une société habitée par des individus confrontés à des choix, des contradictions, des espoirs et des désillusions.

Son adaptation en film d’animation en 2007 a encore élargi son audience internationale et contribué à faire découvrir cette autre image de l’Iran à des millions de spectateurs.

Affiche du film d’animation Persépolis à un arrêt de bus à Varsovie (Pologne), en février 2008. Pour beaucoup, l’œuvre de Marjane Satrapi a constitué une découverte de la société iranienne. Ivonna Nowicka/Wikimédia, CC BY-NC-SA

Pour bon nombre d’Occidentaux, Persépolis a aussi été une découverte inattendue : derrière les slogans, les crises diplomatiques et les foules révolutionnaires existaient des familles, des adolescents, des disputes, des rêves et des inquiétudes auxquels ils pouvaient s’identifier. Elle a ainsi montré ce que les grands événements laissent souvent dans l’ombre. L’Iran cessait d’être un problème international pour redevenir une société humaine. Cette capacité à transmettre explique sans doute pourquoi son œuvre continue à toucher de nouvelles générations. Vingt-six ans après la publication du premier tome, Persépolis demeure pour beaucoup une première rencontre avec la société iranienne. Peu d’œuvres ont joué un rôle comparable dans la découverte de l’Iran contemporain.

Mais le rôle de passeuse entre deux cultures ne suffit pas à résumer Marjane Satrapi. Son œuvre ne simplifie pas l’Iran ; elle en restitue la diversité et les tensions. Elle montre des parents progressistes mais attachés à certaines traditions ; des individus qui contournent les règles sans nécessairement rejeter leur société ; des exilés critiques envers l’Iran, mais parfois désenchantés par l’Occident ; des personnages qui préservent leur capacité à rire au milieu de la répression.

L’une des grandes forces de Persépolis est de montrer simultanément plusieurs registres d’expérience. La répression politique y côtoie l’humour. Les contraintes sociales n’effacent jamais les stratégies individuelles. La tradition n’exclut pas le désir de modernité. Le conformisme existe, mais aussi la contestation. L’Iran qui apparaît dans ses pages n’est ni un pays figé ni une société uniforme.

Ces multiples facettes de la société iranienne contrastent avec les images souvent réductrices à travers lesquelles l’Iran est perçu à l’étranger. L’attention portée aux individus plutôt qu’aux abstractions traverse également d’autres œuvres, comme Broderies ou Poulet aux prunes, où Satrapi explore les relations familiales, les normes sociales, les désirs et les frustrations d’une société iranienne rarement représentée dans toute sa complexité.

Rendre l’exil intelligible aux Iraniens de la diaspora

Toutefois, l’importance de Persépolis ne se limite pas au regard porté sur l’Iran depuis l’extérieur. L’œuvre a également trouvé un écho particulier auprès de nombreux Iraniens installés en Europe, en Amérique du Nord ou ailleurs, dans la mesure où elle met en récit une expérience souvent difficile à exprimer, celle de l’exil. Non pas l’exil héroïque ou tragique des grands récits nationaux, mais celui du quotidien. Celui des malentendus, des décalages culturels et des incompréhensions. Celui de ceux qui tentent de trouver leur place dans une société nouvelle sans renoncer entièrement à leurs références d’origine. Persépolis décrit avec une grande justesse cette confrontation entre les attentes et la réalité.

L’Occident imaginé depuis Téhéran n’est pas toujours celui que l’on découvre une fois arrivé. Les codes sociaux, les relations humaines, les amitiés ou les expériences amoureuses ne correspondent pas nécessairement aux représentations que l’on s’en faisait. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles tant d’Iraniens issus de l’immigration se sont reconnus dans son récit.

Au-delà du contexte iranien, Satrapi met en mots une expérience plus universelle : celle de l’entre-deux. Vivre entre plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs mémoires, sans appartenir complètement à une seule. Son œuvre a ainsi offert à de nombreux Iraniens de la diaspora un miroir dans lequel reconnaître leurs propres interrogations.

Cette dimension est peut-être moins visible que son engagement politique. Elle est pourtant essentielle. Car si Satrapi a permis aux Occidentaux de mieux comprendre l’Iran, elle a également offert à de nombreux exilés des clés pour penser leur propre trajectoire. À sa manière, elle a créé un pont dans les deux sens. Cette fonction de médiation explique sans doute la place particulière qu’occupe son œuvre. Elle ne gomme jamais les contradictions de l’Iran. Elle évite tout autant de transformer l’Occident en horizon idéal ou en désillusion systématique. Elle montre au contraire la complexité des appartenances multiples.

Aujourd’hui, alors que l’Iran demeure au cœur des tensions internationales, les mobilisations, les répressions et les drames humains qui traversent le pays peinent parfois à trouver leur place derrière les analyses géopolitiques. L’œuvre de Marjane Satrapi rappelle pourtant une évidence souvent oubliée : aucun pays ne se résume à son régime politique. Plus de vingt-cinq ans après sa publication, Persépolis reste l’une des rares œuvres capables de rendre l’Iran intelligible sans l’excuser, critique sans le caricaturer, humain sans l’idéaliser. C’est sans doute ce qui explique sa permanence.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.06.2026 à 16:22

L’impact invisible des outils de chantier sur la santé des travailleurs

Quentin Malidain, Doctorant en génie mécanique spécialisé en vibrations et acoustique, Le Mans Université; École de technologie supérieure (ÉTS)
Le bruit et les vibrations provoqués par les outils sont des facteurs de risque au travail. La recherche étudie ces phénomènes pour mieux protéger les travailleurs.
Texte intégral (2120 mots)

Chaque jour sur les chantiers et dans les usines, de nombreux travailleurs s’exposent au bruit et aux vibrations provoqués par leurs outils. La recherche étudie ces phénomènes pour, à terme, diminuer les risques au travail.


En France, plus de 2 millions de travailleurs sont exposés à des vibrations des bras et des mains, un facteur important de troubles de santé au travail. Les outils de chantier, tels que les cloueuses, les agrafeuses ou les marteaux-piqueurs, couramment utilisés dans les secteurs de la construction et de l’industrie, génèrent de manière répétée des chocs de forte intensité susceptibles d’affecter la santé des personnes qui les manipulent.

Dans ce contexte, je mène une thèse en vibrations et acoustique, dont l’objectif est d’estimer les forces générées lors des impacts produits par les outils percussifs.

Je m’intéresse en particulier aux cloueuses professionnelles, qui enfoncent un clou en quelques millisecondes, en libérant des forces très élevées, et qui exposent les travailleurs à la fois à des vibrations et à un bruit intense. L’enjeu est de mieux comprendre ces sollicitations mécaniques afin d’en évaluer plus précisément les effets sur la santé, encore largement sous-estimés.

Des risques professionnels pour de nombreux travailleurs

Représentation des émissions acoustiques et vibratoires d’une cloueuse
Lorsqu’elle est manipulée, la cloueuse transmet des vibrations au bras et à la main de son utilisateur. Elle émet aussi un bruit fort et soudain en percutant le matériau. Quentin Malidain/Le Mans Université, Fourni par l'auteur

Du point de vue de la santé et de la sécurité au travail, les chocs répétés générés par les outils portatifs représentent un risque avéré. L’impact produit un niveau de vibration suffisamment élevé pour dépasser les seuils de précaution définis par les réglementations du Parlement européen. L’exposition répétée à ces sollicitations peut entraîner des conséquences graves sur la santé, notamment le syndrome vibratoire main-bras, qui regroupe des troubles vasculaires, neurologiques et musculosquelettiques.

Les premiers symptômes apparaissent souvent sous forme de fourmillements, d’engourdissements ou d’une perte de sensibilité dans les doigts, avant d’évoluer vers des douleurs chroniques, une diminution de la force de préhension ou des troubles circulatoires comme le phénomène des « doigts blancs ». Ces atteintes peuvent devenir irréversibles et compliquer durablement l’utilisation des mains dans les activités quotidiennes et professionnelles.

En plus de vibrer, les cloueuses font du bruit. Leur usage peut atteindre 12 000 tirs par jour, conduisant à un niveau sonore d’environ 101 décibels (dB) pendant huit heures. En France, les enquêtes sur les conditions de travail montrent que plus d’un tiers des salariés sont exposés à des nuisances sonores dans leur environnement professionnel. Parmi eux, une part non négligeable est soumise à des niveaux de bruit dépassant les seuils d’action de 80 et 85 dB définis par le Code du travail. Ces expositions concernent principalement les secteurs industriels et de la construction. Une exposition prolongée peut ainsi conduire à la surdité professionnelle.

Un bruit impulsionnel, c’est-à-dire une forte intensité sonore pendant un temps très bref, est reconnu comme plus dommageable pour l’audition qu’une exposition sonore progressive de même niveau, en raison de la contrainte brutale qu’elle impose à l’oreille. Les protections auditives permettent de réduire fortement cette exposition, mais leur port reste parfois mal appliqué dans les conditions réelles de chantier.

Le port de bouchons d’oreilles provoque également un effet d’occlusion, c’est-à-dire une augmentation de la perception des sons transmis par le corps, pouvant gêner la communication et accroître l’inconfort des travailleurs. Mieux comprendre cet effet et ses conséquences sur l’acceptabilité des protections auditives constitue également un axe de recherche important de notre laboratoire. Les vibrations transmises au corps sont, elles, beaucoup plus difficiles à atténuer.

Comment mesurer la force des outils ?

Lors de chaque tir de cloueuse, le choc se propage dans l’outil, puis dans la main et le bras de l’opérateur, tout en mettant en mouvement la cloueuse et le matériau percuté. Ces vibrations se transmettent également à l’air environnant, produisant un bruit intense. Il existe une grande diversité de technologies de cloueuses, ce qui rend nécessaire une approche comparative pour comprendre leurs spécificités.

Dans ce contexte, la détermination de la force d’impact de la cloueuse constitue un élément central, car elle représente le point de départ de l’ensemble des phénomènes vibratoires et acoustiques. En pratique, il est impossible de placer des instruments de mesure directement sur les interfaces de contact de l’outil, du fait de la puissance du choc. Nous avions envisagé de placer un capteur entre la poignée et la main, mais il modifie la prise en main de l’outil par l’utilisateur et donc les conditions réelles d’utilisation. Du côté de la pièce clouée, l’instrumentation directe est tout aussi problématique : le tir d’un clou dans un capteur de force n’est pas envisageable, et les essais en tir à blanc ne se sont pas révélés représentatifs.

Nous avons donc estimé les efforts mécaniques à partir de mesures indirectes, en captant les vibrations du matériau à proximité du point d’impact. À partir de ces mesures, nos méthodes de calcul permettent de remonter à la force générée lors du choc, afin d’en déterminer l’intensité et son évolution au cours du temps. Les développements récents dans ce domaine ainsi que les travaux menés au cours de la thèse ont permis d’améliorer significativement la reconstruction de l’allure et de l’amplitude des forces d’impact, rendant possible la visualisation de sollicitations extrêmement brèves.

Graphique représentant la reconstruction de la force d’impact d’un marteau et d’une cloueuse en fonction du temps
Comparaison des reconstructions de la force d’impact d’un marteau équipé d’un capteur de force et d’une cloueuse électrique. La méthode de reconstruction de la force fonctionne particulièrement bien, comme l’atteste la quasi-superposition des courbes du graph de gauche (force mesurée VS calculée). On remarque également que la cloueuse a une force d’impact plus élevée et sur une durée plus longue, car elle enfonce le clou en un seul coup. Quentin Malidain/Le Mans Université, Fourni par l'auteur

Faire évoluer les normes et la conception des outils

Dans le cas des outils de chantier, la connaissance de la force d’impact permet de prédire le bruit généré par n’importe quelle structure percutée, ce qui correspond à l’une des principales sources sonores auxquelles les travailleurs sont exposés. Par ailleurs, l’estimation de la force transmise à la poignée de l’outil aide à mieux comprendre la manière dont les vibrations se propagent dans la main et le bras de l’utilisateur, afin de relier les vibrations générées par l’outil à leurs effets sur le corps humain.

L’enjeu est désormais de structurer et de diffuser ces connaissances afin de comparer les outils, d’alimenter l’évolution des normes de sécurité et d’orienter les pratiques industrielles. Par exemple, une norme internationale ISO, qui encadre l’évaluation des vibrations des cloueuses professionnelles, a déjà été révisée une première fois en 2022 afin d’améliorer la représentativité des mesures.

Les avancées du projet de recherche visent également à développer un banc de test simple à mettre en œuvre et facilement reproductible. Le dispositif de substitution de l’opérateur développé par l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (Québec-Canada) pourrait permettre aux fabricants de quantifier eux-mêmes l’exposition au bruit et aux vibrations générée par leurs outils. À terme, ces approches, transposables à d’autres équipements, permettront d’étendre cette compréhension à l’ensemble des outils de chantier.

La recherche, en développant des méthodes pour estimer les forces générées lors du clouage, permet de mieux comprendre à la fois le bruit produit par les impacts et les vibrations transmises à l’utilisateur. Ces travaux contribuent ainsi à une évaluation plus précise de l’exposition des travailleurs et participent à l’évolution des méthodes de prévention et des normes de sécurité.

The Conversation

Quentin Malidain a reçu des financements de MITACS & l'IRSST (bourse d'étude).

09.06.2026 à 16:22

Les pétitions contre les épreuves de bac, symptômes d’un malaise lycéen ?

Marie-Sylvie Claude, Professeure en didactique de la littérature, Université Grenoble Alpes (UGA)
Patrick Rayou, Professeur en sciences de l'éducation, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis
Face à des sujets jugés trop difficiles, ou des programmes chargés, les candidats au bac n’hésitent plus à lancer des pétitions. Que nous dit ce phénomène du rapport à l’institution scolaire ?
Texte intégral (1742 mots)

Face à des sujets jugés trop difficiles, ou face à des programmes chargés, les candidats au baccalauréat n’hésitent plus à lancer des pétitions. Que nous dit ce phénomène du rapport à l’institution scolaire et aux diplômes ? Dans quelle mesure cela reflète-t-il un malaise lycéen par rapport aux promesses méritocratiques ?


Cette année, le président de la République ou le ministère de l’éducation nationale seront-ils encore, à l’issue des épreuves du baccalauréat, destinataires d’une des nombreuses pétitions qui fleurissent depuis le début des années 2000 ? Une des dernières en date, forte de près de 25 000 signatures, lui demandait une réévaluation du sujet de physique-chimie du baccalauréat général de 2025, dont la difficulté était jugée comme au-delà du niveau attendu par le programme.

Ce type de demande, battant en brèche le principe de souveraineté des jurys d’examen, devient une pratique courante et concerne de nombreuses disciplines. En 2024, le programme de sciences économiques et sociales pour l’épreuve de spécialité était, de la même manière, dénoncé comme trop chargé. Le sujet de français de 2015, tiré de la pièce le Tigre bleu de l’Euphrate (de Laurent Gaudé, 2002), était récusé, car l’extrait proposé n’aurait pas permis de savoir s’il était fait allusion à un animal ou au fleuve du Moyen-Orient.

Les normes de correction des copies font elles-mêmes l’objet de critiques, comme celles exprimées par une pétition de 2008 demandant de la clémence dans la sanction des erreurs d’orthographe, perçue comme risquant de sacrifier toute une génération.


À lire aussi : Notation au bac : pourquoi tant de difficultés à trouver la bonne formule d’examen ?


Cette évocation d’une jeunesse en danger est récurrente dans les textes soumis à signature. On peut y voir une stratégie, celle de donner une portée générale à une protestation qui pourrait ne concerner qu’une partie des candidats. Nous y voyons, pour notre part, un analyseur des rapports de défiance d’une grande partie de la jeunesse, consciente de l’intérêt croissant des diplômes et inquiète de ce que l’école pourrait ne pas tenir la promesse méritocratique qu’elle lui a faite.

Dans un contexte qui a pu être qualifié de « déclin de l’institution », ces jeunes, avec parfois l’appui de leurs familles sur les réseaux sociaux, s’autorisent à ne pas se reconnaître dans les jugements que l’école peut porter sur eux et n’hésitent pas à mettre à l’épreuve, en recourant à une autorité supérieure, un système qui les met eux-mêmes à l’épreuve dans des conditions selon eux contestables.

Présenter une interprétation personnelle

Intéressons-nous au cas d’une pétition adressée au président de la République au lendemain de l’épreuve de français de la session de 2019 et signée par plus de 54 000 jeunes ou parents.

Un certain Jean Valjean dénonce le choix, pour le commentaire, d’un poème d’Andrée Chédid, « Destination : arbre », tiré du recueil Tant de corps et tant d’âme, et jugé trop difficile et trop éloigné des enseignements reçus pendant l’année. Ce sujet, supposé hors programme, aurait coûté aux candidats « plusieurs centaines d’heures de révisions […] pour tomber sur l’inconnu » : les textes de cette autrice contemporaine ne seraient jamais étudiés en classe et elle porterait de surcroît un prénom masculin.

« Le bac français pour les premières ES et J jugé trop difficile » (France 3 Grand-Est, juin 2019).

Or, ces craintes et les arguments de Jean Valjean peuvent être désamorcés par la simple lecture des programmes de première en français, qui définissent non des auteurs à connaître, mais des objets d’étude. Le poème d’Andrée Chedid est tout à fait compatible avec celui qui s’intitule « Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours ». Quant à la définition institutionnelle de l’épreuve de commentaire, elle stipule que « le candidat compose un devoir qui présente de manière organisée ce qu’il a retenu de sa lecture, et justifie son interprétation et ses jugements personnels. » (BO n°7 du 6 octobre 2011)

Disposer de connaissances préalables sur l’autrice n’est pas nécessaire pour commenter un texte, et que certains l’aient prise pour un homme n’a rien de catastrophique. Par ailleurs, la diversité des interprétations recevables est explicite dans les consignes nationales aux correcteurs de l’épreuve, qui précisent qu’il faut valoriser « un commentaire organisé autour d’un projet de lecture cohérent » et « l’analyse de procédés d’écriture interprétés avec finesse ».

La revendication que les candidats soient notés selon leurs compétences à « expliquer » le texte et à structurer le commentaire, portée par la pétition, recoupe presque exactement ces consignes…

Donc cette pétition a quelque chose de paradoxal puisqu’elle conteste le choix d’un texte qui s’inscrit bien dans le programme et qu’elle émet des exigences qui correspondent à ce qui est, de fait, demandé aux correcteurs par les autorités académiques. Il s’agirait alors seulement d’une mauvaise compréhension de ce qui est attendu à l’examen. Mais le problème nous apparaît bien plus complexe d’après nos recherches.

Postures de candidats, postures de lecteurs

De tels malentendus nous semblent liés aux craintes qu’éprouvent tout particulièrement les élèves français lorsqu’il s’agit de s’impliquer personnellement dans les exercices scolaires. Dans nos différentes enquêtes, nous voyons un groupe important d’entre eux se comporter surtout comme des « candidats » dont l’objectif principal est d’assurer la moyenne en montrant qu’ils savent construire un devoir, restituer des connaissances et, surtout, en évitant de donner un point de vue personnel.

Les « élèves » y voient davantage un moyen d’apprendre à comprendre un texte en repérant les figures de style qu’ils utilisent et en ne s’écartant pas d’une interprétation présumée juste.

Le groupe, beaucoup plus restreint, des « personnes lectrices » est celui de jeunes qui acceptent de s’engager au-delà des angoisses de l’examen et des postures d’élèves. Selon eux, commenter la littérature est une occasion de se nourrir et de valoriser leur propre expérience. Ils voient dans les connaissances littéraires de simples moyens au service de leur rencontre avec le texte.

À l’opposé, les « candidats » disent vouloir éviter toute prise de risque qui pourrait leur coûter des points. Signer une telle pétition est vraisemblablement pour eux un moyen de maîtriser l’épreuve en la rabattant sur un exercice purement restitutif.

Pression évaluative

Nous avons mené des entretiens de recherche avec des candidats qui avaient composé sur le poème d’Andrée Chedid et signé la pétition. Libérés de la pression évaluative, plusieurs s’emparent alors du texte pour lui donner sens de façon personnelle : Oxane, par exemple, interprète l’arbre comme une figure symbolique de l’étranger dans une ville inhospitalière. Elle s’appuie sur sa propre expérience de la discrimination : l’arbre est comme « une personne qui se sent pas à sa place, ça me touche parce que moi, rien que par rapport à ma couleur, des fois on me juge ».

La lycéenne est frappée notamment par la mention, dans le poème, des « feuilles longuement éteintes » parce que c’est « comme si on avait des rêves dans la tête de venir ici et qu’au final, quand on retourne à la réalité, ces rêves, ils sont un peu éteints ». Elle mène ainsi la lecture personnelle qu’elle ne se croyait pas autorisée à faire à l’examen et la met en relation avec une référence au texte, validant alors, sans le savoir, les attendus de l’épreuve.

Signer la pétition, quand bien même le texte l’a beaucoup touchée, lui a vraisemblablement permis de faire état de son incompréhension de ce qui était attendu d’elle. Son cas et de nombreux autres peuvent laisser penser qu’il ne faut pas sans doute prendre au pied de la lettre les points précis dénoncés par ces pétitions, mais les comprendre plus largement comme l’expression, face à la pression des épreuves évaluatives, d’un profond malaise des lycéens.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

3 / 50

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞