14.07.2026 à 08:56
Le trouble développemental du langage, un enjeu de santé publique
Texte intégral (2955 mots)
Peu connu, le trouble développemental du langage affecterait 7,5 % de la population française. Souvent confondu avec de la timidité, un problème d’attention, ou des difficultés intellectuelles, ce handicap invisible, dont les causes sont encore mal comprises, gâche la vie de nombreux enfants, et a aussi des répercussions sur leur vie d’adulte.
La consigne donnée était simple : « Prenez vos cahiers et écrivez la date du jour ». Pourtant, dans la classe, un élève reste immobile, les yeux fixés sur la page blanche. L’enseignant se dit qu’une fois de plus, l’enfant ne l’a pas écouté, qu’il a encore « la tête dans les nuages ».
Il ne voit pas l’effort considérable que déploie cet élève : dès le début de sa journée, l’enfant a dû mobiliser toute son énergie pour décoder les sons, assembler les mots et en extraire le sens. Pendant que les autres ont déjà commencé à écrire, lui essaie encore simplement de comprendre ce qu’on lui demande. Cet enfant vit avec un trouble invisible : le trouble développemental du langage (TDL).
Anciennement désigné sous les termes de « dysphasie » ou de « trouble spécifique du langage oral », le TDL fait partie des troubles neurodéveloppementaux. Ces troubles débutent précocement au cours du développement et altèrent durablement le fonctionnement personnel, social, scolaire et professionnel tout au long de la vie (DSM-5). Voici ce qu’il faut savoir sur le TDL.
Des difficultés de langage
L’acquisition et le développement du langage oral sont très rapides : vers l’âge de cinq ans, un enfant est capable d’établir et de maintenir une conversation similaire à celle d’un adulte, alors qu’il ne sait pas encore faire ses lacets. Derrière cet apprentissage qui semble aller de soi se cache l’une des fonctions les plus complexes du cerveau humain. Une complexité qui devient particulièrement tangible lorsque des dysfonctionnements surviennent durant le développement, comme c’est le cas dans le TDL.
Le TDL est généralement diagnostiqué lorsqu’un enfant présente des difficultés significatives et persistantes dans la compréhension ou la production du langage, avec une répercussion fonctionnelle dans la vie quotidienne. De plus, les enfants concernés ont bénéficié d’une exposition linguistique adéquate, et ne présentent aucune condition biomédicale (c’est-à-dire aucun déficit sensoriel, neurologique ou intellectuel) qui permettrait d’expliquer ces difficultés.
Les difficultés langagières rencontrées par les enfants présentant un TDL peuvent être très diverses. Elles peuvent concerner la production des sons de la langue, l’utilisation du vocabulaire, la structuration des phrases, l’application des règles grammaticales, la capacité à raconter une histoire, le respect des règles de communication et de conversation, la mémorisation d’informations verbales ou encore la compréhension des mots et des consignes.
Il est important de souligner que ces manifestations sont très hétérogènes d’un individu à l’autre. De plus, le langage évoluant avec l’âge, les difficultés se transforment au cours du développement. Ainsi, les manifestations du TDL diffèrent non seulement d’une personne à l’autre, mais elles peuvent également évoluer chez une même personne au fil du temps.
Dans tous les cas, ces difficultés langagières ont un impact significatif sur la vie quotidienne de l’enfant, que ce soit en famille, dans ses apprentissages, dans ses relations avec ses pairs, ou encore concernant son estime de lui-même.
Des causes mal comprises
Le TDL affecterait 7,5 % de la population, soit environ 2 enfants par classe, ce qui représente environ 50 000 naissances par an et près de 5 millions de personnes en France. À titre de comparaison, le trouble du spectre de l’autisme, davantage connu du grand public, concerne environ 1 à 2 % de la population, soit environ 15 000 nouvelles naissances concernées chaque année en France.
Les causes du TDL ne sont pas entièrement comprises. Il s’agit d’un trouble multifactoriel, résultant de l’interaction de facteurs génétiques, biologiques et environnementaux. À ce jour, aucun gène unique n’a été identifié comme responsable du TDL. Toutefois, une composante héréditaire est bien établie : le risque de présenter ce trouble est plus élevé lorsque d’autres membres de la famille sont concernés.
Certains facteurs biologiques ou environnementaux précoces ont aussi été associés à un risque accru de difficultés langagières, sans pour autant être considérés comme des causes directes du TDL. C’est par exemple le cas de la prématurité, d’un faible poids à la naissance ou d’autres complications périnatales.
Les recherches montrent également qu’un faible niveau socio-économique ou un manque de stimulation (dans le cas de parents qui parleraient peu à leur enfant, par exemple) représentent des facteurs de risque de présenter un trouble du langage et, à l’inverse, le fait de vivre dans un environnement langagier riche (lire des livres aux enfants, faire des activités stimulant le langage, bénéficier de situations sociales de qualité et variées) constitue un facteur de protection, favorisant le développement du langage chez tous les enfants, mais il n’empêche pas à lui seul l’apparition d’un TDL.
Il est important de souligner que le bilinguisme, ou plus largement l’exposition à plusieurs langues, ne provoque pas de TDL. Les enfants sont capables d’apprendre plusieurs langues dès la petite enfance.
À l’heure actuelle, aucun marqueur biologique, neurologique ou environnemental spécifique ne permet d’expliquer à lui seul ou de déterminer la présence du trouble, ni d’en prédire l’apparition avec certitude.
Des difficultés qui débutent très tôt et persistent
Il est souvent difficile de poser un diagnostic de TDL avant l’âge de 3 à 4 ans, car les difficultés langagières transitoires peuvent ressembler à celles associées au TDL. Toutefois, des difficultés persistantes de compréhension ou de production du langage entre 18 mois et 5 ans sont associées à un risque accru de TDL.
Les efforts de clarification et de diffusion d’informations autour du TDL se sont nettement structurés ces dernières années. Un tournant majeur a été l’établissement du consensus international CATALISE, issu d’un panel pluridisciplinaire de 59 experts internationaux et coordonnées par plusieurs chercheurs et cliniciens, dont la psychologue britannique Dorothy Bishop.
Parmi les recommandations, l’appellation « trouble développemental du langage » est préconisée lorsque les difficultés langagières persistent au-delà de l’école maternelle (après six ans) et entraînent un retentissement fonctionnel notable dans la vie quotidienne, sans qu’aucune condition environnementale ou biomédicale puisse venir expliquer ce développement atypique.
En harmonisant la terminologie et les critères d’identification, ce consensus fournit un cadre commun aux travaux scientifiques, ce qui facilite l’acquisition progressive de données scientifiques et leur comparaison. Des repères concernant le développement de la communication, du langage et de la parole ont également été discutés dans le cadre de ce consensus.
En effet, des signes d’un développement atypique du langage chez l’enfant peuvent alerter. Ils varient en fonction de l’âge de l’enfant (pour en savoir plus sur ces signes d’alertes, vous pouvez consulter le site allo-ortho).
À partir de cinq ans, lorsque des difficultés sont toujours présentes, il est probable qu’elles persistent. Il est donc important, si des questionnements existent quant au développement du langage d’un enfant, de les prendre en considération sans attendre.
Au cours de l’enfance, ce sont souvent les difficultés d’apprentissage qui alertent. Les enfants avec un TDL ont six fois plus de risques de rencontrer des difficultés d’apprentissage du langage écrit, quatre fois plus de risques de présenter des difficultés en mathématiques, et jusqu’à douze fois plus de risques de cumuler l’ensemble de ces difficultés.
Au-delà des enjeux scolaires, les conséquences du TDL s’étendent à la sphère psychosociale. Ces enfants sont davantage sujets à l’anxiété et à la dépression et aux troubles du comportement.
Des difficultés qui persistent à l’âge adulte
Les vulnérabilités qui touchent les enfants atteints de TDL tendent aussi à persister à l’âge adulte. Elles se traduisent par des difficultés en matière d’insertion professionnelle, de bien-être psychologique et de vie sociale.
Jusqu’à présent, les expériences vécues par les adultes avec un TDL ont fait l’objet d’un nombre limité de recherches. En 2024, des travaux ont été menés pour comprendre comment le TDL impacte la vie quotidienne des adultes tout au long de leur parcours. Leurs auteurs ont recueilli les points de vue d’adultes vivant avec ce trouble au Royaume-Uni. Les résultats ont révélé que ce trouble a un impact durable sur la vie des adultes qui en sont atteints.
Ils ressentent notamment un sentiment d’exclusion, et rencontrent des difficultés à suivre les conversations, ce qui peut entraîner un sentiment de solitude, d’isolement et d’anxiété. Sur le plan professionnel, ils ont souvent du mal à trouver ou à conserver un emploi, en raison de malentendus, de discrimination ou de la crainte de devoir révéler leur trouble.
Si plusieurs études internationales soulignent une persistance des vulnérabilités sur le plan académique, professionnel et psychosocial, aucun travail de grande ampleur n’a, à ce jour, documenté ces trajectoires en France. Cette absence de données empiriques constitue un frein important à l’élaboration de dispositifs d’accompagnement ciblés et fondés sur des preuves.
Un enjeu de santé publique invisibilisé
Le TDL présente toutes les caractéristiques d’un enjeu de santé publique (prévalence, impacts fonctionnels significatifs au quotidien). Pourtant, il demeure relativement méconnu du grand public et bénéficie d’une visibilité plus limitée que d’autres troubles neurodéveloppementaux dans la recherche, les médias et les politiques publiques.
Ce manque de visibilité du TDL est directement observable dans les travaux de recherche. En effet, en 2020, on ne dénombrait que 0,03 publication scientifique pour 100 enfants atteints de TDL aux États-Unis. Pour les troubles du spectre autistique, par exemple, ce ratio s’élève à 7,94. Cette disproportion n’est pas anodine et est au centre d’enjeux majeurs concernant non seulement la production de connaissances fondamentales sur le TDL, mais aussi la mise au point d’outils de diagnostic, ou encore les recommandations de prise en charge et la disponibilité des financements pour la recherche et la clinique.
L’une des raisons principales de cette invisibilité est, entre autres, la grande hétérogénéité des termes diagnostiques utilisés dans le passé. Le TDL a porté plus de 30 appellations différentes : dysphasie, trouble spécifique du langage, aphasie développementale, etc. En France, le terme « dysphasie » lui est encore souvent préféré pour l’évoquer au sein des troubles “DYS”. Cette grande variabilité terminologique entrave encore nettement la caractérisation et à la prise en charge de ce trouble.
Elle reflète aussi la complexité inhérente au langage. En effet, une autre raison importante expliquant l’invisibilisation du TDL est sa nature « cachée » : les difficultés langagières peuvent être subtiles (par exemple, chercher ses mots, utiliser des mots-valises comme « truc » ou « machin », formuler des phrases simples), mal interprétées (confondu avec de la timidité, ou avec un problème d’intelligence) ou masquées par des stratégies de compensation, ce qui complique l’identification précise des difficultés.
Parler davantage du TDL
Donner de la visibilité au TDL permettra aux recherches sur le sujet de progresser.
Les connaissances acquises favoriseront la mise en place de méthodes de repérage plus précoce et d’interventions plus ciblées. Elles amélioreront l’identification des compétences préservées chez les enfants concernés (leurs points forts), ainsi que celle des facteurs de protection à renforcer, susceptibles d’améliorer leur situation, pendant l’enfance et à l’âge adulte (interactions sociales de qualité, activités épanouissantes permettant de renforcer l’estime de soi, etc.).
Car il faut le répéter : le TDL peut nécessiter des interventions adaptées tout au long de la vie, notamment dans les moments de transition (à l’adolescence, passages aux études supérieures, vie active…). Le premier pas vers une meilleure prise en charge est des plus simples : il faut parler davantage du trouble développemental du langage !
Pour aller plus loin :
Rendre visible le TDL dépasse le champ académique : c’est aussi une démarche portée par des personnes concernées, des familles et des professionnels. Le mouvement international Raising Awareness of Developmental Language Disorder, fondé en 2012, en est l’illustration. Coordonné par un comité bénévole international et actif dans plus de 40 pays, dont la France, ce mouvement organise chaque année en octobre une Journée internationale de sensibilisation au TDL, pour rendre visible ce trouble invisible.
D’autres ressources sont aussi disponibles :
_ – Des vidéos explicatives réalisées par Estelle Gillet-Perret, orthophoniste au Centre de référence des troubles du langage et des apprentissages du CHU Grenoble Alpes ;_
_ – Le site de l’association Avenir Dysphasie TDL France ;_
_ – Du matériel visuel explicatif, tel que des cartes postales et posters ; _
_ – L’actualité du regroupement EVEIL TDL France peut être consultée sur Instagram (@radldfrance) et LinkedIn (RADLDFRANCE)._
_ – Des informations sur le langage et le TDL se trouvent également sur les sites Internet Allo-ortho, Fédération française de dys et Regroupement TDL Quebec. _
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
14.07.2026 à 08:53
Si l’IA est capable de tout traduire, pourquoi encore apprendre des langues étrangères ?
Texte intégral (1871 mots)
Même à l’heure de la traduction instantanée par intelligence artificielle, l’apprentissage d’une nouvelle langue demeure bénéfique. En effet, de nombreux indices suggèrent qu’elle améliore la résilience cognitive du cerveau à mesure que l’on avance en âge. Par ailleurs, elle permet de saisir des nuances culturelles que les traducteurs automatiques sont encore incapables de rendre correctement.
Traduction audio en temps réel durant les visioconférences, doublage automatique des vidéos sur TikTok… L’abolition des barrières linguistiques grâce à la technologie semble aujourd’hui s’être concrétisée. La traduction en temps réel par intelligence artificielle (IA) fait désormais partie de notre quotidien.
Les outils mis au point par OpenAI, Meta, Google et bien d’autres sociétés proposent désormais une traduction quasi instantanée dans des dizaines de langues, et ne cessent de s’améliorer.
Cette situation pose une question cruciale : si des machines peuvent traduire plus vite et plus précisément que les humains, cela vaut-il encore la peine de s’investir, des années durant, dans l’apprentissage d’une langue étrangère ?
D’un point de vue purement logique, la situation a quelque chose de séduisant. En effet, au fil de leur histoire, les humains n’ont jamais hésité à déléguer une part de leur travail cognitif à des outils. Grâce à l’écriture, nous avons pu alléger les contraintes pesant sur notre mémoire. Les calculatrices nous ont libérés du fardeau du calcul mental. L’IA s’inscrit elle aussi dans cette longue tradition : bien utilisée, elle peut constituer une aide à l’apprentissage, et l’améliorer de diverses façons.
Cependant, il existe une différence de taille entre le fait d’utiliser un outil pour étendre ses capacités et celui de s’en servir pour, purement et simplement, éviter de produire tout effort.
Cette distinction s’avère essentielle dès lors que l’emploi d’un nouvel outil ne se résume pas au remplacement d’une capacité donnée, mais aboutit aussi à l’effacement de l’engagement cognitif et culturel qui lui est associé.
Ce qui compte, c’est l’effort
L’effort joue un rôle central dans la manière dont nous acquérons des connaissances.
Les psychologues emploient l’expression « difficultés désirables » pour désigner des défis qui peuvent sembler inutiles sur le moment, mais qui, sur le long terme, aboutissent à une rétention et à une compréhension renforcées.
Se débattre avec la grammaire, chercher le mot juste ou chercher à construire du sens dans différentes langues mobilise des réseaux cérébraux qui renforcent non seulement la mémoire, mais aussi l’attention et la flexibilité cognitive. Au fil du temps, ces activités consolident bien plus les connaissances que dans le cas d’une simple exposition passive aux langues.
Le fait de s’investir dans un engagement mental soutenu contribue à ce que les chercheurs appellent la résilience cognitive (une expression désignant la capacité de notre cerveau à préserver ses fonctions à mesure que nous vieillissons et que celles-ci déclinent). Passer d’une langue à l’autre requiert un tel engagement : le cerveau doit en effet arbitrer entre plusieurs langues concurrentes, tout en surveillant le contexte et en s’y adaptant de façon dynamique.
Se plier à de telles exigences n’a rien d’anodin. Or, lorsque nous nous contentons de recourir passivement à des outils de traduction pour comprendre, d’un simple clic, le sens d’une phrase rédigée ou prononcée dans une langue étrangère, le niveau d’effort demandé est loin d’être le même…
Ce que révèlent les recherches sur le multilinguisme
Les données sur le multilinguisme sont souvent résumées par une formule simpliste : « l’avantage bilingue ».
Ce raccourci masque une réalité bien plus complexe que cette expression ne le laisse supposer. En effet, si certaines études sur le multilinguisme rapportent que celui-ci pourrait être lié à l’existence de bénéfices en matière d’attention ou de mémoire de travail, d’autres ne relèvent aucune différence. La réalité semble plus sélective.
Au cours de nos récents travaux, nous avons examiné les performances cognitives de 94 adultes âgés de 18 à 83 ans, à l’aide de tâches à la fois visuospatiales et auditives impliquant la mémoire de travail, l’attention et l’inhibition. Concrètement, nous avons observé comment les participants traitent les informations qu’ils voient ou se représentent mentalement dans l’espace (dimension visuospatiale) ainsi que les informations qu’ils entendent (dimension auditive), et comment ils y réagissent. Il pouvait s’agir, par exemple, de mémoriser des sons, de se concentrer sur des motifs visuels ou d’ignorer des distractions.
Ces travaux indiquent que le multilinguisme est plutôt un continuum qu’une catégorie aux contours bien définis. Cette approche nous a en particulier permis de mieux saisir la diversité des parcours et des expériences linguistiques. Les participants multilingues parlaient en effet tout un éventail de langues, avec des niveaux de maîtrise variables. D’un participant à l’autre, l’usage quotidien de chaque langue variait également. Autant de différences reflétant la diversité linguistique propre aux communautés multiculturelles.
Nos résultats ont révélé que, concernant la plupart des tâches, les performances des personnes multilingues et monolingues étaient similaires. Un résultat s’est toutefois démarqué des autres : les personnes ayant une expérience multilingue plus riche et plus diversifiée ont affiché des performances nettement meilleures dans les tâches mobilisant la mémoire de travail visuospatiale. Ces effets étaient en outre plus marqués chez les personnes âgées.
Ces données suggèrent que le multilinguisme n’améliore pas la cognition de manière générale, comme certains le prétendent. Le fait de parler plusieurs langues contribuerait plutôt à préserver certaines fonctions spécifiques au fil du temps.
Des recherches distinctes, menées à l’échelle des populations, ont également établi un lien entre le multilinguisme et le fait de déclencher plus tardivement la maladie d’Alzheimer, ainsi qu’avec le fait de globalement mieux vieillir. Toutefois, les mécanismes en jeu font encore l’objet de débats.
L’ensemble de ces travaux suggèrent cependant que pratiquer plusieurs langues de façon soutenue constitue une forme d’activité mentale dont les effets se cumulent tout au long de l’existence.
Ce que la traduction par IA ne fait pas
Certes, la traduction par IA est rapide, et facile d’accès. D’un point de vue purement pratique, elle fonctionne remarquablement bien. Mais elle procède par reconnaissance de motifs, et non par une compréhension découlant d’un vécu. En conséquence, elle se heurte parfois à des difficultés dans certains contextes culturels, ou face à l’humour, à certains registres de langage ou lorsque le sens est chargé d’émotion. C’est d’autant plus le cas pour les langues les moins bien représentées dans les données d’entraînement.
Au mieux, l’IA saisit les dimensions littérales du langage, mais passe à côté de ses dimensions sociales. Pour le comprendre, il suffit de voir ou revoir la scène du film Love Actually (2003), où Jamie, interprété par Colin Firth, formule une demande en mariage maladroite, mais sincère, à Aurelia, dans un portugais hésitant.
Cette scène fonctionne précisément parce que ses mots imparfaits traduisent à la fois son effort, sa vulnérabilité et son intention. S’il avait utilisé un logiciel de traduction en temps réel, sa phrase n’aurait transmis qu’une simple information.
C’est là une distinction fondamentale à garder en mémoire : traduction ne rime pas toujours avec participation. Apprendre une langue implique de comprendre la manière dont les gens pensent, leurs valeurs, et la façon dont le sens se construit à travers un contexte, une histoire. Acquérir cette culture se fait par des interactions et des expériences. Elle ne peut pas être entièrement déléguée à des systèmes qui traduisent à la demande.
Les participants multilingues de notre étude en témoignent directement :
« Je pense assurément en télougou, mais je me souviens des nombres et je compte en anglais. »
« L’afrikaans est la langue de mon cœur, celle qui exprime le mieux les émotions intenses. L’anglais est la langue des affaires, utilisée surtout dans la vie quotidienne. »
Il ne s’agit pas là des descriptions de simples basculements entre divers modes de traduction. Ces témoignages décrivent des façons différentes d’habiter sa propre identité.
L’IA continuera de transformer notre rapport à l’apprentissage des langues. Elle pourra être utilisée pour personnaliser l’enseignement, franchir certains obstacles et offrir un accompagnement à grande échelle. En revanche, elle ne pourra pas se substituer au travail cognitif et culturel qu’implique l’apprentissage d’une langue. Cet investissement nous connecte plus fortement avec la manière dont les autres perçoivent le monde, et avec la façon nous nous exprimons nous-mêmes. Et aujourd’hui encore, cette différence importe.
Olivia Maurice a obtenu son doctorat à l'Institut MARCS de l'Université de Western Sydney.
Mark Antoniou bénéficie d'un financement du Conseil australien de la recherche.
13.07.2026 à 17:35
Les raisons du revers judiciaire du prince Harry face au « Daily Mail »
Texte intégral (1906 mots)
La justice britannique vient de donner raison à l’éditeur du Daily Mail face au prince Harry et à plusieurs autres personnalités qui l’accusaient d’avoir obtenu illégalement des informations privées. Ce revers judiciaire fragilise le combat de Harry contre les tabloïds, malgré ses précédentes victoires contre d’autres groupes de presse, et pourrait marquer la fin d’une longue saga judiciaire sur les pratiques de la presse britannique.
La Haute Cour de justice de Londres a statué en faveur de l’éditeur du Daily Mail, Associated Newspapers, dans le cadre de l’action en justice intentée par le prince Harry et d’autres personnalités publiques.
Cette décision devrait mettre fin au long combat judiciaire engagé par le duc de Sussex, qui cherchait à prouver que certains médias avaient obtenu des informations sur sa vie privée par des moyens illégaux.
Un manque de preuves
Selon le juge Matthew Nicklin, les plaignants n’ont pas réussi à démontrer que les informations publiées avaient été recueillies illégalement. Les 97 allégations de pratiques illicites ont ainsi toutes été rejetées.
Nicklin a également souligné qu’« en appréciant l’ensemble du témoignage du prince Harry, il apparaissait clairement que celui-ci souhaitait souligner les répercussions personnelles des faits en cause. Il lui est arrivé, ce faisant, de s’éloigner d’un témoignage factuel pour avancer ses propres arguments. »
Cette décision constitue un revers majeur pour tous les plaignants concernés, notamment Elton John et son mari David Furnish, l’actrice Liz Hurley et la baronne Doreen Lawrence. Si Associated Newspapers décidait de tenter de se faire rembourser ses frais de justice, ce qui est probable, la facture pourrait s’élever à 50 millions de livres sterling (plus de 58 millions d’euros) pour les plaignants.
La plainte, déposée en 2022, affirmait que le quotidien s’était livré à une collecte illégale d’informations, en particulier à l’interception de messages vocaux, à la mise sur écoute de lignes fixes et au « blagging » — c’est-à-dire l’obtention d’informations par la tromperie.
Harry n’en était pas à son premier bras de fer judiciaire contre la presse. En décembre 2023, il avait gagné son procès civil contre Mirror Group Newspapers. Le juge avait estimé que, selon le principe de prépondérance de la preuve, 15 des 33 articles examinés avaient été rédigés à la suite de mises sur écoute téléphonique et d’autres actions illégales. Il avait ainsi conclu à l’existence de preuves d’un recours « généralisé et habituel » à des pratiques illicites au sein des journaux du groupe.
Dans cette affaire, le duc a obtenu 140 600 livres sterling (près de 165 000 euros) de dommages-intérêts. Dans un communiqué publié par la suite, il a salué « un grand jour pour la vérité et la responsabilité ». « Cette affaire ne concerne pas uniquement le piratage de téléphones. Elle met au jour un système de pratiques illégales et répréhensibles », a-t-il ajouté.
Plus tard, en janvier 2025, Harry a accepté les excuses du journal The Sun, ainsi qu’un accord financier estimé à 10 millions de livres sterling (plus de 11 millions d’euros) pour « atteinte grave » à sa vie privée. Selon son avocat David Sherborne, ce règlement constituait une forme de réparation pour les « centaines d’autres plaignants qui ont été contraints de conclure un accord à l’amiable, sans pouvoir faire toute la lumière sur ce qui leur avait été infligé ».
À lire aussi : The Sun settles with Prince Harry: here’s what we still don’t know
Cette dernière affaire s’est distinguée à plusieurs égards, notamment par le témoignage émouvant livré par Harry, qui n’a jamais caché son aversion pour la presse. En 2021, il a même explicitement déclaré que les médias avaient contribué à la mort de sa mère, la princesse Diana, estimant que « la culture de l’exploitation médiatique et les « pratiques contraires à l’éthique » avaient « fini par lui coûter la vie ».
Dans son témoignage contre le Daily Mail, le duc a déclaré que la couverture médiatique de sa vie par le journal avait été « terrifiante » et l’avait laissé « profondément inquiet à l’idée que quelque chose de grave allait se produire. » Il a ajouté que cette situation avait fait de sa vie « un véritable calvaire ».
Parmi les autres plaignants figurait la baronne Doreen Lawrence, mère de Stephen Lawrence, un adolescent assassiné en 1993. Lors de l’audience en janvier dernier, elle a affirmé que le journal avait mis sa ligne fixe sur écoute. Il aurait également piraté sa messagerie vocale, surveillé son compte bancaire et ses factures de téléphone. Elle a en outre soutenu que le Daily Mail avait rémunéré des policiers en échange d’informations.
Questions de crédibilité
Associated Newspapers s’est vigoureusement défendu devant la Cour. L’éditeur a expliqué que les journalistes du Mail on Sunday et du Daily Mail disposaient d’une justification convaincante et étaient en mesure de retracer précisément l’origine de leurs informations. Selon lui, ils ont légitimement eu recours à des attachés de presse, des porte-parole, des journalistes indépendants et à des informations déjà publiées.
Le groupe a accusé certains représentants de l’équipe juridique du duc de Sussex de malhonnêteté, de fraude et de manquements professionnels, ainsi que d’avoir versé de l’argent à des témoins potentiels.
Dans une déposition de 2021, l’un des principaux témoins, le détective privé Gavin Burrows, aurait affirmé avoir mené des activités illégales pour le compte d’Associated, visant « peut-être des milliers » de personnes. Mais il s’est défendu devant le tribunal d’avoir signé une telle déclaration : « On voit bien que ce n’est même pas une signature en bonne et due forme. Je peux dire qu’elle a été falsifiée et calquée. Dans son jugement, Nicklin a estimé que la crédibilité de Burrows avait été « complètement ébranlée ».
La baronne Lawrence a, quant à elle, déclaré à la BBC en 2025 qu’elle avait longtemps fait confiance au Daily Mail et qu’elle n’avait découvert les pratiques qui lui étaient reprochées qu’après avoir été contactée de façon inattendue par le prince Harry.
Le tribunal a finalement été convaincu par la défense.
Un porte-parole d’Associated Newspapers a qualifié ce jugement de « victoire écrasante pour le Daily Mail, ses journalistes, et, plus largement, pour la liberté de la presse ».
La fin d’une saga ?
Cette décision marque-t-elle la fin de la saga des écoutes téléphoniques ? Le collectif Hacked off, créé en 2011 pour défendre « une presse libre et responsable », a laissé entendre qu’un appel contre cette décision était peu probable. « Les tribunaux ne sont pas un cadre approprié pour examiner de manière exhaustive les allégations d’actes répréhensibles visant le Daily Mail ».
Bien que le prince Harry ait qualifié ce jugement d’opération de « blanchiment », rien n’indique qu’il poursuivra son combat. Quant aux autres plaignants, cette défaite extrêmement coûteuse aura très certainement un effet dissuasif.
John Jewell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.