03.04.2026 à 06:00
Sommes-nous en train de faire de l'intelligence artificielle un Dieu ? L'“essai libre” de Clément Camar-Mercier
ChatGPT est peut-être l’entité non humaine à laquelle les humains ont posé le plus de questions, non seulement pratiques mais sur le sens de la vie ou la moralité de leurs actions, au cours des dernières années. C’est le constat qui a poussé l’écrivain Clément Camar-Mercier, auteur de La Tentation artificielle (Actes Sud, 2025), à se demander si la machine prenait le relais après la mort de Dieu. Découvrez sa réponse dans notre nouveau numéro.
02.04.2026 à 21:00
Faut-il être croyant pour aimer Bach ?
« Dimanche dernier, j’ai eu le plaisir d’assister à une représentation de la Messe en si mineur de Bach, au théâtre des Champs-Élysées, à Paris – un cadeau d’anniversaire. Cet écrin Art déco accueillait un orchestre entier et une vingtaine de choristes, livrant une prestation qui m’a renversée, moi qui suis pourtant athée jusqu’à la moelle. Comment ce compositeur religieux peut-il trouver grâce à mes oreilles ?
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La puissance de Bach
“S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu.” Le célèbre aphorisme de Cioran illustre la place singulière qu’occupe Jean-Sébastien Bach dans notre imaginaire collectif. Bach, pour le public contemporain, ce sont d’abord les orgues d’église, les passions selon Saint Matthieu et saint Jean, la puissance des chœurs qui chantent Kyrie Eleison, les louanges à la gloire de Dieu et de son fils Jésus-Christ. Une puissance dans les harmoniques, avec des instruments à vent et des tambours flamboyants qui célèbrent la beauté de la Création, d’où se dégage une solennité assez premier degré, baroque autant que bigote. Certes, Bach a aussi composé des œuvres séculières, comme les Concertos brandebourgeois ou les toccatas et fugues. Mais ces morceaux aux mélodies délicieuses paraissent toujours empreints d’une forme de spiritualité, qui subjugue ou invite au recueillement.
La Messe en si mineur était donnée au théâtre des Champs-Élysées à l’occasion du dimanche des Rameaux, fête chrétienne qui marque l’entrée de Jésus dans Jérusalem, avant sa crucifixion. Je n’ai fait le rapprochement que le lendemain, à la faveur d’une conversation sur Pâques surprise dans le métro : “Ah oui, tiens.” Dans la salle, les gens étaient venus sans palmes à la main ni croix autour du cou. Difficile d’évaluer la proportion d’individus athées qui m’entouraient, mais comme elle s’élève à 60% dans la population française, on devait être proche de la moitié. Dimanche des Rameaux ou non, le public de Bach est aussi, et sans doute avant tout, un public de profanes. Des amateurs de musique classique, habitués à entendre des mots en latin (agnus dei, sanctus...) sans y attacher une signification catholique ou protestante – Bach était luthérien.
Transcendance pour tous ?
Comment Bach peut-il plaire aux athées ? Pourquoi ces larmes sur mes joues pendant l’enchaînement de l’Et incarnatus est, Crucifixus, Et resurrexit ? Je ne crois ni à l’incarnation ni à la résurrection de celui qu’il m’est arrivée d’appeler “Jean-Claude” pour plaisanter. Ma première intuition fut de partir de mon histoire personnelle. J’ai étudié le piano quand j’étais petite et même touché de l’orgue pendant un an, alors que mes petits petons n’atteignaient pas encore le pédalier (l’image devait être adorable). Mon père m’a fait écouter des disques de classique et j’ai sans doute été en partie “conditionnée” à aimer ce type de musique, à un âge où la foi ne veut pas dire grand-chose, mais où l’oreille s’intéresse de près aux rythmes, aux accords, à l’aspect des instruments et l’intensité des sons. Et dans ce domaine, cet expert du contrepoint excelle.
Une autre explication serait plus d’ordre relationnel. L’émotion ressentie à l’écoute de la Messe en si mineur serait celle d’une spectatrice au sens plein du terme : d’une âme qui fait l’expérience d’un manque et qui admire (“regarde de loin”, étymologiquement), comme depuis une rive lointaine, une beauté à laquelle elle sait ne pas avoir accès. Face à Bach, je n’entre pas en contact avec Dieu, mais je m’enthousiasme à l’idée que certaines personnes puissent, elles, faire l’expérience de la transcendance. J’éprouve une sorte de plaisir par procuration, un peu lorsqu’un patineur artistique réussit ses quadruples sauts lors d’une compétition. Peut-être que cette forme d’empathie est, plus généralement, le signe d’une admiration que je porte au génie humain, admiration qui opère que la source de l’inspiration soit divine ou non.
Il faut imaginer Bach athée… ou pas
En faisant des recherches sur Internet, j’ai développé une troisième hypothèse, avec laquelle vous ne serez peut-être pas d’accord. Dans un article intitulé “Was J. S. Bach an Atheist ?” (2008), Wolfgang Eubel, professeur de philosophie, développe l’idée selon laquelle Bach était... athée ! Le ton de l’article est provocateur, mais il m’a mis le doute. D’abord, les œuvres religieuses de Bach ont massivement été composées au début de sa vie (90% entre 1723 et 1728), surtout pour “faire carrière”. Il n’a rien écrit de tel durant les six dernières années de sa vie. Dans une lettre, le musicien se plaint d’avoir perdu son titre (profane) de compositeur de la cour au profit de celui de “Cantor de Leipzig”, donc rattaché à une église. L’Église avait déjà l’air méfiante, à l’époque, le livret du spectacle précisant que “le pape Jean XII s’opposait à la polyphonie, arguant que l’on n’entend plus le texte biblique”. Pour Wolfgang Eubel, ce qui intéresse Bach, en somme, c’est la technique musicale, “newtonienne” dans sa rigueur, et non la gloire divine.
“Bach utilisait sa musique pour critiquer des textes dont il n’avait cure, mais qu’il était contraint de porter en musique”, conclut Wolfgang Eubel, analyse de partitions à l’appui. Cette thèse est sûrement facile à démonter. Mais après tout, qui peut savoir si Bach était réellement croyant ? Entendez-moi bien. Je ne doute pas que l’on puisse être sensible à certaines douceurs mystiques alors que l’on n’a pas la foi. Mais je ne suis pas non plus certaine que mon émotion à l’écoute de Bach soit de ce ressort. Il n’est pas impossible que précisément, je sois sensible à des éléments imperceptibles qui trahissent cependant, chez Bach, un athéisme latent, caché, ou tout juste naissant, qui célèbre non pas la Création divine mais tout simplement le monde. Quelles que soient les raisons de mon adhésion, j’ai eu le sentiment que lui et moi, au fond, on se comprenait. »
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02.04.2026 à 16:47
Les complotistes peuvent-ils avoir raison ?
L’affaire Epstein donne du grain à moudre à celles et ceux qui voient, dans le cours de l’histoire, des forces cachées et maléfiques agissant contre le bien de la population. Est-ce à dire que les « théories du complot » disent parfois vrai ? Analyse.
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« On vous l’avait bien dit. » Depuis que l’affaire Epstein a éclaté au grand jour, des milliers d’internautes jubilent. Un multimillionnaire, juif, pédocriminel, possiblement lié à des services secrets étrangers, qui semble manipuler les plus grands de ce monde ? Du pain bénit pour les individus volontiers qualifiés de « complotistes » par les médias traditionnels et le monde universitaire. Ce scandale serait la preuve qu’ils avaient vu juste depuis le début et plus généralement, qu’aucun discours officiel ne serait digne de confiance.
Les complotistes peuvent-ils avoir raison ? La question déborde l’affaire Epstein. Sur le Covid-19, certains projets gouvernementaux ou théories scientifiques, il arrive en effet que la vérité dite « officielle » soit contredite par des faits révélés plus tardivement. Cela veut-il dire pour autant que ceux qui mettaient en cause cette version avaient raison ? Même après la découverte de faits objectifs rendant les discours dominants plus fragiles voire caducs, ces personnes peuvent-elles vraiment se targuer d’avoir établi une « connaissance » au sens plein du terme ?
Connaissance et croyance vraie
Ce débat, politiquement sensible, suppose de comprendre comment un savoir peut s’établir de manière fiable, consensuelle et durable. Faut-il nécessairement un cadre préétabli, avec des critères universels, pour valider une théorie ? Et si oui, lesquels ? Le philosophe des sciences Philippe Huneman, directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (Panthéon-Sorbonne), nous indique que cette problématique est aussi vieille que la philosophie.
“Dans le Théétète, Platon distingue déjà le savoir de la croyance vraie. Si par exemple, vous voyez en rêve que l’équipe de France sera championne du monde de football, et qu’elle gagne effectivement le trophée trois mois plus tard, vous aurez eu tout au plus une croyance vraie mais pas un savoir : vous ne ‘saviez’ pas que l’équipe de France serait championne. Pour Platon, il est nécessaire de pouvoir justifier sa croyance pour la qualifier de connaissance”
Philippe Huneman
Dans le cas de l’affaire Epstein, une telle justification paraît hasardeuse, puisqu’elle plaque des tropes antisémites anciens sur un cas particulier, comme s’il suffisait d’assembler des mots-clés pour « faire théorie ». « Ce scandale mobilise des chaînes de pensée ou de haine qui nous préexistaient, et qui sont toujours les mêmes. Il y a de la sexualité, de l’argent, des Juifs. Quoi rêver de mieux ? », ironise le chercheur. Là où une enquête rigoureuse s’en tiendrait à décrire des faits, sans chercher à démontrer autre chose que la culpabilité d’Epstein et de son entourage, le récit complotiste tend à en tirer une leçon générale, de manière rétroactive : « Le préjugé antisémite pose : “Les Juifs dirigent le monde.” L’affaire Epstein suggère qu’un homme juif avait du pouvoir, ce qui prouverait en retour que tous les Juifs dirigent le monde. Cette extrapolation ne tient pas, mais chez les complotistes, le glissement se fait naturellement. »
Révélations fracassantes ou évidence sociologique ?
Est-ce à dire qu’il n’y a aucune vérité singulière à tirer de l’affaire Epstein ? Loin s’en faut, selon Philippe Huneman. Seulement, l’intérêt heuristique n’est, selon lui, pas là où les complotistes le situent.
« Le terme de ‘conspirationnisme’ qualifie la tendance à expliquer des phénomènes en faisant appel à une seule et même hypothèse : celle de l’action concertée et malveillante, émanant d’un petit groupe. Cette hypothèse me paraît inutile. Que dit le scandale Epstein ? Qu’il y a des gens plus puissants que d’autres, que ces gens s’entendent en fonction d’alignements d’intérêts et qu’ils mettent à exécution des choses qui ne peuvent l’être que de manière secrète. Et enfin, que s’ils souhaitent utiliser ce pouvoir pour commettre des crimes, leur position sociale le facilite. Rien de très surprenant, finalement”
Philippe Huneman
Plutôt qu’une conspiration de type Raspoutine assassinant le tsar, le philosophe préfère comparer l’affaire Epstein à l’activité boursière, « avec ses décisions opaques et ses délits d’initiés, parfois cachés ou parfois révélés au grand jour ».
➤ À lire aussi : Complotisme, le grand dossier : pourquoi se raconte-t-on des histoires ?
Le manque de transparence caractérisant certains pans de la société, comme celui des affaires, peut expliquer les fantasmes liés au scandale. En cela, l’affaire Epstein constitue bien un phénomène inédit, encore plus depuis la divulgation foutraque de millions de documents par la justice américaine. « C’est la première fois qu’une affaire reflète la structuration de la société, pyramidale et en réseau, analyse Philippe Huneman. Les noms cités dans les Epstein files sont un gros indicateur de réussite sociale. Vous y croisez globalement la plupart les gens qui ont réussi, et faut-il préciser, pas seulement des Juifs, puisque l’un des principaux dirigeants mis en cause est Bill Gates. » Le philosophe repère toutefois deux zones d’ombres qui méritent encore d’être renseignées, selon lui : « Comment Epstein a-t-il fait fortune ? » et « Pourquoi prenait-il autant de photos ? ». « Cela laisse penser qu’il était dans une logique de chantage. » Ces inconnues attestent l’importance d’obtenir le témoignage de Ghislaine Maxwell, sa confidente, sans doute l’une des seules personnes à pouvoir étayer les motivations profondes de feu le millionnaire.
Biais partagés
Depuis une quinzaine d’années, la sphère universitaire a intensifié ses recherches sur la notion de complotisme, particulièrement dans le monde anglophone. Si la majorité des chercheurs tentent d’expliquer en quoi les complotistes font fausse route (voir par exemple l’article « What’s Epistemically Wrong with Conspiracy Theorising ? », de Keith Harris), tous ne tirent pas à boulets rouges sur ces récits défendant une vérité hétérodoxe. Une approche plus compréhensive existe aussi, permettant de mettre en lumière les logiques propres à la croyance, aux biais cognitifs, à la complexité des vérités scientifiques – et parfois même à leurs apports cognitifs. C’est ainsi que lorsque nous avons contacté Denis Bonnay, maître de conférence à l’université Paris-Nanterre, il n’a pas irrévocablement condamné la démarche des commentateurs zélés de l’affaire Epstein.
« Il me paraît assez injuste de dire que les conspirationnistes ont eu raison par accident, avance-t-il lors de notre entretien. Il n’est sans doute pas rationnel de faire partie de la sphère complotiste, mais il se trouve que là, oui, ils ont eu raison. » Pour ce spécialiste de logique et de philosophie analytique, les complotistes ont un « prior », une hypothèse a priori différente du « prior » le plus courant, mais qui n’est pas nécessairement inopérant par principe.
“C’est une question de probabilité initiale. Dans le premier cas, vous partez avec l’idée qu’il est très probable que les gens riches soient corrompus et commettent des choses horribles. Dans l’autre cas, vous partez de l’hypothèse plus optimiste selon laquelle les lois et la moralité sont la même pour tous, et qu’il n’y a pas de complot chez les puissants. J’aurais tendance à dire que l’arrière-plan complotiste fait que vous êtes mal équipé pour comprendre le monde en général, mais bien équipé pour repérer les saloperies quand il y en a une”
Denis Bonnay
Confiance rationnelle
L’angle mort de la dénonciation du complotisme est, selon lui, moins l’établissement de normes permettant d’établir des faits, que la confiance dans les institutions qui décident de ces normes. Pour l’expliciter, Denis Bonnay se réfère à une autre théorie du complot répandue : le « platisme » (l’idée que la Terre est plate). « Des scientifiques ont établi que la Terre était ronde depuis bien longtemps. Mais certaines personnes sont convaincues du contraire, bien qu’elles ne puissent pas en faire la démonstration véritable. Les institutions scientifiques ont développé des protocoles rigoureux, maintes fois éprouvés. À un moment donné, il est plus rationnel de leur faire confiance. » Alors que les platistes revendiquent une forme de scepticisme vertueux, ils témoignent en réalité d’un « excès de méfiance », d’après le philosophe... Ce qui ne veut pas dire que toutes les institutions soient, par principe, dignes de confiance : « Dans le cas du Covid, par exemple, il n’est pas absurde de penser que le régime chinois connaisse la vérité et qu’il la maintienne au secret pour ne pas nuire à ses intérêts. »
➤ À lire aussi : Pourquoi les théories du complot sont-elles si populaires ?
Accorder sa confiance suppose de faire un deuil : celui de tout connaître, de tout comprendre par soi-même. Or cette ambition accompagne le projet moderne depuis ses débuts. N’est-ce pas Descartes qui entendait recomposer la science moderne à partir de son entendement seul, luttant contre « les préjugés » de l’enfance et les « erreurs » transmises par les scolastiques ? « Ce que je trouve le plus intéressant, chez les complotistes, c’est ce renversement du ‘penser par soi-même’, complète Denis Bonnay. Ils veulent tout redémontrer au moyen de leur esprit critique. Contrairement aux espoirs de Descartes, il est impossible de rechercher la vérité tout seul. La sphère de questions auxquelles un individu peut répondre de A à Z est en fait assez restreinte, l’approche scientifique suppose une délibération collective. » Le philosophe reconnaît tout de même que les institutions liées au savoir ne sont pas infaillibles et qu’elles peuvent se tromper. Mais « entre une erreur et une intention de nuire », il y a une différence nette, que les complotistes tendent trop souvent à éluder.
L’imaginaire de la “main invisible”
Si vous avez déjà discuté avec un complotiste, ou si vous êtes vous-même classé(e) dans la catégorie « complotiste » par les médias traditionnels, vous êtes sûrement au fait d’un mécanisme récurrent : plus vous tentez de démontrer qu’ils se trompent, plus vous renforcez leur croyance dans la théorie qu’ils défendent. C’est notamment pour éviter ces échanges contreproductifs que le philosophe Charles Pigden, enseignant à l’université d’Otago (Nouvelle-Zélande), défend l’idée selon laquelle certaines théories complotistes sont rationnelles, ou du moins plus rationnelles que d’autres. Dans son article « How to make conspiracy theory research intellectually respectable (and what it might be like if it were) », il commence par rappeler une évidence : les complots existent vraiment ! Croire à leur existence peut être parfois justifié. Le Watergate, évidemment, côté États-Unis, mais aussi des complots moins connus, tels que le Programme Phoenix, qu’il cite longuement – la mise sur pied d’opérations contre-révolutionnaires au Vietnam à partir de la fin de 1969.
Charles Pigden dresse une liste de huit critères qui discriminent entre théories rationnelles et irrationnelles. L’un de ces critères est particulièrement intéressant :
“Il est irrationnel d’adhérer à une explication de type ‘main cachée’ lorsqu’une explication évidente de type ‘main invisible’ est disponible”
Charles Pigden
Le philosophe fait référence à Adam Smith et à sa théorie de la « main invisible », théorie qui, selon lui, imprègne notre imaginaire collectif – au risque de confusions. « La ‘main invisible’ correspond à un agencement social par lequel les choix individuels produisent des effets stables et réguliers sans intention préalable », argumente-t-il. Ni ce mécanisme, ni sa déclinaison complotiste (voir du « caché » à la place de « l’invisible »), ne permettent en vérité de rendre compte de la complexité du réel. « L’analyse de processus historiques repose sur une logique de ‘et/aussi’ plutôt que ‘soit/ou bien’. » Exclure d’emblée une approche plutôt qu’une autre est, en soi, une démarche irrationnelle. Et cela vaut pour les complotistes... comme pour leurs détracteurs.
Savoir fermé
Demander si les complotistes peuvent avoir raison laisse entendre, au fond, que la vérité se situerait du côté d’une vérité fixe et immuable, tandis que la vision complotiste serait du côté d’une erreur tout aussi fixe et immuable. Charles Pigden rejette cette bipartition des choses. Selon lui, la force d’une vérité scientifique digne de confiance est précisément de ne pas se poser d’emblée comme figée. C’est aussi en cela qu’elle diffère de l’approche complotiste, qui pose des paradigmes une bonne fois pour toutes. Pidgen s’inscrit explicitement dans les pas du philosophe des sciences hongrois Imre Lakatos. Auteur de Preuves et Réfutations, Imre Lakatos est un disciple de Karl Popper, penseur de la « réfutabilité », dont il s’est éloigné pour permettre plus de souplesse dans la méthode. D’après lui, la science est un processus en constante évolution. Les découvertes doivent permettre à leur tour de poser de nouvelles hypothèses ou de réaliser d’autres découvertes. Il procède ainsi à une distinction conceptuelle entre la « science progressive » et la « science dégénérative ».
➤ À lire aussi : Le complotisme, une « science » de la fiction ? Il était une fois… l’histoire du complotisme
Selon cet épistémologue, les théories scientifiques s’organisent en « programmes » composés d’un noyau dur, protégé par des hypothèses auxiliaires. Un programme est dit « progressif » lorsqu’il engendre des découvertes nouvelles plutôt que de simples ajustements ou illustrations de faits déjà connus. A contrario, il est dit « dégénératif » quand le noyau principal ne permet pas de générer des savoirs ou de prédictions inédites. « Un programme de recherche dégénératif est marqué par son manque de croissance, ou une croissance simplement protectrice, qui ne permet pas d’apporter des faits nouveaux », résume Charles Pidgen. La théorie « dégénérative » se calcifie ou s’effondre sur elle-même, tout à son idée de renforcer le cœur immuable de la théorie. Ce critère d’ouverture, qui n’est pas sans rappeler le concept poppérien de « société ouverte », permet de ne pas exclure d’emblée certaines interprétations des faits. En revanche, il disqualifie assez nettement des théories qui ont pour objectif de démontrer toujours la même chose – exemplairement, les théories « complotistes ».
Des “théories” mal nommées ?
Au fond, le malentendu porte peut-être sur l’utilisation même des termes « complotisme » et « théorie ». Par une étonnante inversion sémantique, ces « théories du complot » renvoient en effet à des interprétations fallacieuses du réel, alors même que pour le cas où le complot est avéré – comme dans le cas paroxystique de Raspoutine – l’expression « théorie » n’est plus employée. Ce paradoxe conduit certains chercheurs à proposer, tout simplement, de ne plus utiliser l’expression « théorie du complot ». C’est le cas de Kevin Reuter et Lucien Baumgartner, auteurs de l’article « Conspiracy Theories Are Not Theories: Time To Rename Conspiracy Theories ». Pour lever l’ambiguïté sur la composante supposément scientifique de ces « théories », ils suggèrent de parler plutôt de « conspiracy story » (« histoire complotiste ») ou de « conspiracy narrative » (« récit complotiste »). « Deux termes qui correspondent à leur vraie nature, plus proche de la rumeur et de la contre-vérité que de la science. » Une proposition radicale, qui risque d’alimenter l’idée qu’il existerait un complot des universitaires... contre les complotistes.
