03.10.2026 à 02:30
Au sommaire du n°256 (en kiosque)
Comment va la justice ? Dans ce dossier d'octobre, CQFD est allé à la rencontre de celleux qui rendent la justice : magistrat·es, avocat·es, juré·es... On découvre notamment comment la comparution immédiate est instrumentalisées par l'exécutif pour servir un projet de société réactionnaire ou encore comment les lois votées par les politiques enterrent l'idéal d'une justice démocratique. Un système qui favorise toujours les mêmes, en étant toujours plus répressif, raciste et classiste. Hors (…)
- CQFD n°256 (octobre 2026) / Quentin Dugay, SommaireTexte intégral (1647 mots)
Comment va la justice ? Dans ce dossier d'octobre, CQFD est allé à la rencontre de celleux qui rendent la justice : magistrat·es, avocat·es, juré·es... On découvre notamment comment la comparution immédiate est instrumentalisées par l'exécutif pour servir un projet de société réactionnaire ou encore comment les lois votées par les politiques enterrent l'idéal d'une justice démocratique. Un système qui favorise toujours les mêmes, en étant toujours plus répressif, raciste et classiste.
Hors dossier, on a discuté du "saint sauveur" des Grecs Matthieu Pigasse avec l'économiste Éric Toussaint. Puis, on revient sur l'effacement pur et simple d'un fournisseur italien de services numériques à destination des luttes avec le collectif Autistici/Inventati. Tandis que la rédaction de CQFD du futur s'est immiscé dans nos pages pour faire le bilan, un an après l'élection du candidat à la présidentielle, Fabien Roussel.
Quelques articles seront mis en ligne au cours du mois. Les autres seront archivés sur notre site progressivement, après la parution du prochain numéro. Ce qui vous laisse tout le temps d'aller saluer votre marchand de journaux ou de vous abonner...
En couverture : « Faites entrer l'accusée » par Quentin Dugay
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Faites entrer l'accusée
– Haro sur le troisième pouvoir
– « C'est tout le contre-pouvoir judiciaire qui est affaibli » - Plaider-coupable en matière criminelle, réforme du régime des nullités et création d'un « sas de détention » arbitraire : le projet de loi sur la justice, porté par Darmanin, grignote toujours plus les droits de la défense. Entretien avec l'avocate Maude Guillemet, membre du Syndicat des avocats de France.
– Magistrature : « Je n'avais pas signé pour ça » - Vice-présidente du tribunal de grande instance de Nîmes jusqu'en 2024, Lucile Laurier retrace ici une quarantaine d'années de carrière dans la magistrature. Un parcours plombé par la charge de travail et le déferlement de lois et de décrets, la plupart de plus en plus répressifs.
– Jury populaire ou révolutionnaire ? - La disparition programmée du jury populaire relève d'une attaque sévère contre les principes démocratiques de l'État. Censés incarner le peuple dans le jugement des crimes les plus graves, ces citoyens tirés au sort apparaissent comme le dernier rempart contre une justice classiste et expéditive.
– Qui veut la peau des jurés ? - Dans La Bataille du jury populaire, Benjamin Fiorini et Ana Pich reviennent sur l'histoire d'une institution vieille de plus de deux siècles, aujourd'hui rattrapée par l'obsession d'une justice plus rapide, plus simple – et sans citoyens.
– Le marteau de l'État - Quand la colère descend dans la rue, la justice accélère. Déjà redoutable en temps normal (surtout pour les plus précaires), la comparution immédiate devient alors l'instrument d'une justice politique et répressive.
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Actualités d'ici & d'ailleurs
– Crise grecque : « Pigasse n'a absolument pas de quoi se vanter » - Cet été, le gentil Matthieu Pigasse a conté aux Insoumis comment il avait généreusement sauvé la Grèce. Les Grecs, eux, ne lui disent pas merci. On a refait les comptes avec l'économiste Éric Toussaint et spoiler alert : ils ne sont pas bons du tout.
– « On est au tout début de l'histoire du sport mixte » - Dans son documentaire Foot mixte : le match du XXIe siècle, publié en juin 2026 sur la chaîne YouTube de L'Humanité, la réalisatrice et documentariste Isabelle Curet organise le tout premier match de football mixte professionnel avec le Dijon Football Côte-d'Or (DFCO) et s'interroge : et si on trouvait enfin un autre modèle sportif collaboratif entre hommes et femmes ?
– Siamo tutti Autistici - Géant parmi les fournisseurs de services numériques à destination des luttes, le collectif Autistici/Inventati a choisi de rendre les armes face aux pressions de Washington, après un quart de siècle de résistance à la censure. Pour les organisations militantes, la présence en ligne va devoir être repensée.
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Côté chroniques
– Lu dans... | AfD : les enseignants de Saxe-Anhalt se préparent à l'urgence - Comment les enseignants peuvent-ils résister si l'AfD met effectivement en œuvre ses projets en matière d'éducation ? Le média allemand Correctiv1 s'est entretenu avec ceux qui relèvent ce défi, dans une région où le silence s'est installé dans de nombreuses salles des professeurs.
– Échec scolaire - En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
– Peine perdue | Un surnom comme un autre - En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
– Politique fiction | Et si… Fabien Roussel remportait l'élection présidentielle ? - La rédaction de CQFD du futur a glissé à notre insu une chronique dans ces pages. Et que ne nous apprend-elle pas ? En 2027, la gauche a raflé la présidentielle ! La gauche, oui, mais quelle gauche ? Pendant la campagne, nos doubles post-élections font durer le suspense et déroulent chaque mois les horizons possibles. Scénario un : 365 jours après avoir élu celui qui se prenait pour un camarade.
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Côté culture
– Bertolt Brecht : « On ne peut plus mener les affaires du capitalisme sans brutalité » - Il y a 90 ans, Bertolt Brecht fuyait l'Allemagne nazie. Lors de son exil, l'auteur de théâtre ne cesse d'écrire sur le rôle des écrivains face aux systèmes réactionnaires. Dans Écrire contre le fascisme, Irène Bonnaud réunit des fragments de textes (poèmes, essais, discours…) dont le sujet principal est la lutte contre le fascisme et le capitalisme.
– Le dernier jour d'un con - Pittsburgh, milieu du XXIe siècle. Vous êtes Harvey Huffstone, vieux boomer engagé dans la procédure d'euthanasie proposée gratuitement par l'hôpital gériatrique du coin. Gratuitement car, à votre grand désarroi, vous vivez dans une utopie écosocialiste où presque tout le monde est heureux, sauf vous.
– Écologie en eaux tièdes - Le film Glaciers d'Arctique, état des lieux montre un monde polaire qui fond à vue d'œil. Le diagnostic est connu, l'angoisse bien installée. Mais pour les quelques dizaines de têtes blanches venues en débattre par une chaude soirée d'été lyonnaise, changer la donne se résume encore à faire un effort de pédagogie. Plongée dans une écologie très informée, mais politiquement désarmée.
– Remplacer le patriarcat par un ballon d'eau chaude - Le 2 octobre, le duo Choffo Blazter sort son deuxième album Je serai toujours aventureuse. Cinq morceaux qui vous emmènent progressivement vers l'émancipation politique.
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Et aussi...
– L'édito – Le féminisme au gourdin
– Ça brûle ! – La relève !
– L'animal du mois – Les chèvres sauvages de Marseille
– Abonnement - (par ici)
03.10.2026 à 02:30
Le féminisme au gourdin
Qu'est-ce qui pouvait mal se passer ? Déposée en décembre 2025, la future « loi intégrale », ou « loi contre les violences sexuelles et sexistes faites aux femmes et aux enfants », végétait dans les frigos de l'Assemblée nationale depuis près d'un an. Mais à la faveur de l'indignation générale suscitée par le meurtre de Lyhanna, 11 ans, l'agenda parlementaire change opportunément l'ordre de ses priorités. Dans la foulée, une coalition d'une dizaine d'associations, dont des poids lourds du (…)
- CQFD n°256 (octobre 2026) / ÉditoLire plus (488 mots)
Qu'est-ce qui pouvait mal se passer ? Déposée en décembre 2025, la future « loi intégrale », ou « loi contre les violences sexuelles et sexistes faites aux femmes et aux enfants », végétait dans les frigos de l'Assemblée nationale depuis près d'un an. Mais à la faveur de l'indignation générale suscitée par le meurtre de Lyhanna, 11 ans, l'agenda parlementaire change opportunément l'ordre de ses priorités. Dans la foulée, une coalition d'une dizaine d'associations, dont des poids lourds du féminisme carcéral et de l'abolitionnisme du travail du sexe, est auditionnée par une commission parlementaire « transpartisane » (dirigée par le bloc central et les socialistes).
Un meurtre horrible, une subtile instrumentalisation politique et des assos féministes prêtes à coopérer. Voilà qui devrait faire écran de fumée. Si le texte actuel est encore en passe d'être amendé, il assume néanmoins un durcissement répressif. Suppression des peines alternatives aux poursuites pour violences sexuelles, augmentation des peines pour certains viols, création d'un régime pénal autonome de l'inceste, extension de la pénalisation des clients au travail du sexe en ligne… La lutte contre les violences sexistes et sexuelles se mesure à la taille de gourdin qui s'abat sur les auteurs.
Alors bien sûr, on nous promet de former les policiers aux psychotraumas – bientôt des flics déconstruits ? –, de garantir un logement sécurisé pour les victimes de violences – seulement en Outre-mer – et même d'ouvrir des parcours de soins sans avance de frais ni plainte préalable. Formidable. Mais avec quels services publics au juste ? Le logement social saturé, déjà incapable de répondre favorablement aux 2,9 millions demandes en 2025 ? Les hébergements d'urgence qui mettent femmes monoparentales et enfants à la rue depuis cet été ? Le système de santé déjà à l'os ? Quant à Édouard Geffray, qui y va aussi de sa petite mesure, c'est à hurler dans un coussin. Le ministre de l'Éduc nat veut mettre en place un questionnaire de détection des violences à l'école, suivi d'un entretien individuel si l'enfant dénonce des abus. Mais comment tu comptes t'y prendre, Édouard, avec un médecin scolaire pour 13 000 élèves et une infirmière pour 1 300 ? D'autant que côté prévention, l'État sèche les cours depuis 25 ans. La loi de 2001, qui instaurait trois séances annuelles obligatoires d'éducation à la sexualité de la maternelle au lycée, est royalement ignorée : seuls 20 % des élèves en bénéficieraient aujourd'hui. Le prochain budget ne prévoit même pas de ligne dédiée à ce sujet dans l'enveloppe de l'Éducation nationale.
À ce stade, la loi « intégrale », soutenue par la macronie, fixe 3 milliards d'euros de financements. Pendant ce temps, cette même macronie annonce 54 milliards d'« efforts budgétaires » en 2027. À pleurer.
03.10.2026 à 02:30
Jury populaire ou révolutionnaire ?
La disparition programmée du jury populaire relève d'une attaque sévère contre les principes démocratiques de l'État. Censés incarner le peuple dans le jugement des crimes les plus graves, ces citoyens tirés au sort apparaissent comme le dernier rempart contre une justice classiste et expéditive. La justice serait trop lente, trop chère, trop laxiste. Darmanin sort la tronçonneuse : sous prétexte de désengorger les cours d'assises, le garde des Sceaux ambitionne de sonner le glas du jury (…)
- CQFD n°256 (octobre 2026) / Marine Summercity, Le dossierTexte intégral (1846 mots)
La disparition programmée du jury populaire relève d'une attaque sévère contre les principes démocratiques de l'État. Censés incarner le peuple dans le jugement des crimes les plus graves, ces citoyens tirés au sort apparaissent comme le dernier rempart contre une justice classiste et expéditive.
La justice serait trop lente, trop chère, trop laxiste. Darmanin sort la tronçonneuse : sous prétexte de désengorger les cours d'assises, le garde des Sceaux ambitionne de sonner le glas du jury populaire qui permet à des citoyens tirés au sort de participer à la justice de leur pays, en déléguant les procès à des cours professionnelles. Les magistrats – qui n'ont théoriquement pas le droit de grève – sont même descendus dans la rue aux côtés des avocats pour contester la nouvelle loi, ironiquement appelée « sur le respect des victimes ». Il faut dire que les « assises », ces juridictions spécialisées pour les crimes les plus graves, où les procès durent plusieurs jours, voire des semaines, où toutes les parties ont droit à la parole, et où les prévenus sont jugés par leurs semblables, sont considérées comme celles qui s'approchent le plus de l'idéal démocratique hérité de la Révolution française. À force de réformes, cette « justice de luxe », rendue par le peuple et pas seulement au nom de celui-ci, est remplacée par une justice « low cost », vendue par l'État comme plus efficace. Derrière l'argument platement gestionnaire, voire fallacieux du gain de temps et d'argent, s'acharner contre le jury populaire, c'est aussi faire disparaître la seule forme de démocratie directe en France.
Appel de la gendarmerie nationale : ton véhément, menaces d'emprisonnement et d'amende exorbitante pour rappeler à Valentin son devoir citoyen. Le trentenaire a été tiré au sort pour être juré fin 2024. En principe, on ne peut pas s'y soustraire.
« On juge des faits qui sont affreux, mais cela ne veut pas dire que l'on juge des humains horribles »
L'affaire pour laquelle il est convoqué sera jugée en cour d'assises dans un mois. Valentin ne sait pas encore qu'il s'agit d'un meurtre, avec un prévenu de 19 ans, mineur au moment des faits. Avec cinq autres citoyens de fortune, il bénéficie d'une matinée de formation aux principes fondamentaux de la justice française et, surtout, au concept de l'intime conviction : il faut savoir départager une opinion, d'une émotion et d'une preuve. L'exercice est quasi philosophique. « Pour moi qui suis intimement convaincu de rien et qui déteste juger quoi que ce soit, ça m'a un peu déstabilisé », ironise Valentin. Dans certaines juridictions, les jurés sont même amenés à visiter une prison, histoire de se rendre compte qu'ils n'envoient pas un individu à l'hôtel. « Le président de la cour a insisté : on juge des faits qui sont affreux, mais cela ne veut pas dire que l'on juge des humains horribles. Il nous a expliqué en quoi c'est important d'essayer de donner une peine qui soit la plus juste possible autant pour la famille des victimes que pour la vie des accusés. » Des bases auxquelles l'immense majorité de la population n'est pas initiée. Ce rappeur aka animateur auprès des jeunes en difficultés aka livreur à vélo est parfaitement conscient de la violence systémique et classiste qui ronge le pays et ses institutions. « J'avais la sensation d'être la personne la plus proche des accusés. Parmi les jurés, je devais être le seul à avoir déjà mis les pieds dans une cité, qui connaissait les histoires de deals et de règlements de compte. C'est un monde qu'il m'arrive de fréquenter, même si ce n'est pas le mien. »
Aussi politisé que soit le jeune homme, tout au long du procès, il n'y a pas d'idéologie qui tienne : « Tu prends très au sérieux ce qu'il se passe pendant les débats. Tu te concentres sur l'affaire factuelle, les gens que tu vois et entends. Finalement, tes opinions, c'est pas ça qui est important sur le moment. »
« Être juré, c'est d'abord un poids et une responsabilité, pas un pouvoir »
Instituée dès la Révolution, car la majeure partie de la population étaient alors analphabète, l'oralité des débats participe à la dimension spécifiquement humaine de ce genre de procés. Pendant le délibéré, qui dure aussi longtemps qu'un consensus n'a pas été trouvé, citoyens lambdas et professionnels du droit se retrouvent sur un pied d'égalité. « On était tous bouleversés et aussi très à l'écoute les uns des autres. Être juré, c'est d'abord un poids et une responsabilité, pas un pouvoir. On pouvait dire tout ce que l'on pensait même si ça paraissait bête. On sentait les magistrats un peu moins touchés, mais j'ai réalisé qu'ils ne croient pas non plus en la prison. Or, c'est la seule chose proposée à l'heure actuelle. Eux doivent rendre une peine. » Certains juges prennent soin de s'exprimer en dernier lieu pour ne pas influencer le jury ou d'enlever leur robe pour désamorcer la charge symbolique. Une horizontalité qui a le don de procurer un sentiment de légitimité à chacun. « Cette expérience m'a donné un peu d'espoir : tu te retrouves à faire et à réussir quelque chose de concret avec des inconnus. Malgré des opinions, des âges et des parcours différents, on arrive à communiquer et à s'entendre. »
Faire partie d'un jury populaire, ce serait vivre « une conversion démocratique », via le tirage au sort, on ne peut plus égalitaire, en premier lieu.
« Le jury pose des questions que les juges ne se posent plus, ou qui leur paraissent être des évidences »
Docteure en sciences de l'information et de la communication, Célia Bosse a interrogé une cinquantaine d'anciens jurés pour sa thèse. Les témoignages, tous positifs suite à cette expérience, sont unanimes. Conclusion : « Tout le monde devrait le faire. » Les magistrats y gagneraient aussi : « Le jury pose des questions que les juges ne se posent plus, ou qui leur paraissent être des évidences. Ça permet à ceux-ci de garder une réflexivité vis-à-vis de leur métier et de rester en lien avec la société. » Malgré le fond d'air réactionnaire qui plane en France, le jury populaire s'avère plus clément que les professionnels : les assises comptent environ 6 % d'acquittements là où la correctionnelle avoisine les 3-4 %. Les témoignages recueillis par la chercheuse dérogent aux représentations dominantes qui brossent le peuple en pouvoir de juger comme une masse barbare et manipulable. « Notre société a un a priori négatif sur l'aptitude du citoyen, qui serait forcément pris par ses émotions et aurait l'esprit de vengeance. Or, dans le cadre du débat contradictoire, il va juger de manière beaucoup plus spécifique et individualisée qu'un magistrat. » Résultat : le jury populaire a des vertus formatrices mais aussi émancipatrices. La plupart des anciens jurés interrogés ne gobent plus CNews et les louvoiements des politiques en matière de justice, certains sont devenus visiteurs de prison bénévoles, d'autres confient avoir changé leur façon de voter.
On comprend mieux pourquoi les représentants de la République ont le jury dans le nez : faudrait pas que les citoyens prennent la confiance en leur pouvoir d'action. Professeur de droit à l'université Paris 8, Benjamin Fiorini est catégorique : « Les périodes où le jury a progressé dans notre pays correspondent toujours à des moments de grande ferveur démocratique : la Révolution française, la deuxième République, la Commune de Paris. En revanche, lorsqu'advient un régime plus autoritaire, autocratique ou répressif, le jury recule. Cette institution est un baromètre démocratique. Vu l'ambiance politique du moment, c'est pas une surprise qu'il soit attaqué. » Sur le podium des pourfendeurs, on trouve Napoléon Bonaparte en tête, suivi de Nicolas Sarkozy. L'ancien président et actuel délinquant en col blanc, a porté le coup le plus lourd de la Ve avec la suppression de quatre jurés sur neuf en première instance. En 2019, la création des cours criminelles départementales, composées de cinq magistrats professionnels pour juger des crimes punis de quinze et vingt ans de réclusion, fait passer la collégialité citoyenne comme superflue. Surfant sur le scandale de l'affaire Lyhanna, Darmanin prend le relais en renforçant ces « cours du viol », comme il les surnomme. Hop hop hop, on économise du temps et de l'argent, on fait du quantitatif, soyons productifs et jugeons les violences sexuelles au rabais. Benjamin Fiorini entrevoit le jour où les juges seront remplacés par une intelligence artificielle. « On est à la croisée des chemins. Il est temps de se dire qu'en tant que citoyens, on peut décider du visage qu'on donne à la justice. C'est un choix politique. » On n'aurait pas cru que la forme de procès la plus théâtralisée s'avère la plus gênante pour un pouvoir politique dont la légitimité reste à prouver. « Pour moi, le vote, c'est la dictature de la majorité, conclut Valentin. Mais j'ai toujours pensé que la démocratie directe, c'était compliqué à mettre en place. Or, même si cette expérience est à huis clos, le jury populaire prouve que quand tout le monde est impliqué et se sent concerné, c'est applicable. Ce à toutes les échelles, j'en suis sûr. » Un ange nommé Bakounine passe.


