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05.05.2026 à 12:18

De l’espoir à la résistance : cinq ans de Déferlante

Marion Pillas
Cinq ans plus tard, cet espoir de renouveau a cédé la place à l’urgence de résister. Partout dans le monde, les féministes luttent dans la rue ou sur les réseaux […]
Texte intégral (760 mots)

Cinq ans plus tard, cet espoir de renouveau a cédé la place à l’urgence de résister. Partout dans le monde, les féministes luttent dans la rue ou sur les réseaux sociaux contre le recul des droits fondamentaux.

Elles et ils manifestent contre la guerre, contre les arrestations arbitraires et revendiquent plus que jamais la liberté de toutes les minorités à disposer pleinement de leurs droits : leur corps, leurs choix.

Revue trimestrielle, newsletter hebdomadaire mais aussi maison d’édition : La Déferlante a été le témoin privilégié des bouleversements sociaux et politiques, mais aussi des luttes d’émancipation de ces dernières années. Elle a publié 22 numéros, 8 livres et envoyé presque 200 newsletters. Elle fait aujourd’hui travailler 12 salarié⋅es à temps plein, une cinquantaine de collaborateur⋅ices et bénéficie du soutien de presque 12 000 abonné·es et de 750 lecteur⋅ices actionnaires.

Mais le chemin promet d’être encore long.

D’abord parce que se profile avec 2027 l’année politique de tous les dangers. Face à une gauche plus divisée que jamais et une droite dite « républicaine » passablement compromise avec l’extrême droite, le Rassemblement national et ses alliés pourraient se hisser très haut dans les résultats de l’élection présidentielle. Dans ce contexte, il va falloir une sacrée dose d’énergie et d’idées aux mouvements sociaux, aux activistes féministes, antiracistes et écologistes pour mobiliser autour d’eux et faire mentir sondages et prédictions.


« Croire en la justesse de nos combats, c’est déjà être en capacité de changer le monde »


Ensuite, parce que dans un contexte de concentration économique des médias et de l’édition, la presse indépendante de gauche doit fournir chaque jour plus d’efforts pour se maintenir à flot. La Déferlante est un média indépendant, sans publicité, qui a pour objectif de s’autofinancer grâce à ses ventes. Alors que la croissance des abonnements ralentit – l’inflation et la crise géopolitique sont passées par là –, il est capital, pour s’inscrire dans la durée, d’aller au contact de nouvelles personnes.

« C’est bien, la lutte. »

Très régulièrement depuis 2021 et encore davantage à l’occasion de notre anniversaire, les équipes de La Déferlante échangent avec des lectrices et des lecteurs, en librairie, en festival ou lors d’évènements de lancement. Souvent, on nous demande « que faire concrètement » pour nous aider. Et depuis cinq ans, notre réponse est toujours la même : abonnez-vous si vous le pouvez, offrez La Déferlante, achetez nos livres ou inscrivez-vous à notre newsletter gratuite. Ce printemps, nous lançons deux offres d’abonnement anniversaire. La première est une formule à durée libre dans laquelle le tout premier numéro de la revue – un collector ! – est offert. La seconde est un abonnement d’un an, accompagné d’un carnet décoré d’une phrase qu’on souhaite prémonitoire : « On n’arrête pas une vague ».

Cette vague grandit encore un peu plus quand vous parlez de nous à votre entourage. Mais aussi de ce qui vous révolte et des solutions que vous voudriez voir émerger. Croire en la justesse de nos combats, c’est déjà être en capacité de changer le monde et de rejoindre la mobilisation : pour les droits des personnes minorisées, pour des sociétés plus égalitaires, plus respectueuses du vivant, contre l’impérialisme et la guerre, mais aussi pour une presse indépendante à l’écoute de tous·tes. « La lutte est sans fin, s’amusait l’écrivaine Annie Ernaux dans le tout premier numéro de La Déferlante. Mais après tout pourquoi pas. C’est bien, la lutte. »

30.04.2026 à 17:09

✊🏽Si on arrête, le monde s’arrête !

Mathilde Blézat
👉🏻 Pour nous permettre d’identifier plus finement les questions féministes et antiracistes qui traversent la question du travail, elle a sélectionné pour nous des articles de presse, des livres et […]
Texte intégral (2268 mots)

👉🏻 Pour nous permettre d’identifier plus finement les questions féministes et antiracistes qui traversent la question du travail, elle a sélectionné pour nous des articles de presse, des livres et des documentaires qui mettent en lumière la contribution des classes populaires, des personnes racisées et des femmes au fonctionnement de l’économie, mais aussi leurs combats pour la reconnaissance de leur travail. Bonne lecture !

🗞Revue de presse

Livreurs à vélo : l’exploitation des hommes immigrés

À peine 3 euros de l’heure : c’est le salaire que gagnent les livreurs à vélo travaillant pour les plateformes de livraison de repas. Le chiffre est issu d’une enquête inédite, menée conjointement par l’Institut de recherche pour le développement et l’Institut national d’études démographiques, qui précise que « 99 % des livreurs de repas à vélo sont des hommes, 99 % sont nés à l’étranger, les deux tiers sont sans titre de séjour ». Quatre associations ont porté plainte contre les plateformes pour traite d’êtres humains.

🚲 Un article à lire dans Le Monde.

Le travail tue aussi les femmes

La journaliste Nolwenn Weiler signe cette semaine une série d’articles sur les femmes mortes au travail. Elle révèle qu’elles sont majoritaires parmi les personnes tuées au cours d’accidents « de trajet », causés par le travail de nuit et les horaires morcelés qu’elles sont plus nombreuses que les hommes à subir. Mais elles sont également victimes d’accidents cardiovasculaires et d’infarctus provoqués par le cumul de cadences infernales et d’une surcharge de responsabilités du travail domestique qui leur incombe.

🚗 À retrouver sur le site de Basta!

Travailler plus, gagner moins

Les femmes travaillent bien plus que les hommes, mais ne touchent à l’échelle mondiale que 28 % de la rémunération globale des salarié⋅es. Un chiffre qui s’explique principalement par la proportion importante de travail gratuit qu’elles effectuent, comparativement aux hommes. Selon le rapport du World Inequality Lab, paru en décembre 2025, l’absence de rémunération de leurs tâches serait un frein au développement social et économique à l’échelle mondiale.

💸 Un article à retrouver dans L’Humanité.

Pour un salaire ménager

Depuis les années 1970, des féministes demandent que soit reconnue la valeur économique du travail domestique. Parmi elles, Selma James, née dans les années 1930 aux États-Unis, fut une des principales instigatrices de la campagne pour un « salaire du travail ménager ».

🧹 Son portrait est à retrouver dans le numéro 21 de La Déferlante (mars 2026).

📻On écoute

Sardines FM

Des bribes d’assemblées générales, des interviews de grévistes, des chants de lutte : le documentaire Sardines FM nous replonge dans le Douarnenez de 1924, alors qu’éclate la grève des sardinières. Mêlant fausses archives sonores et rigoureuses explications des spécialistes de ce mouvement social, ce podcast « historico-loufoque » rend hommage à la lutte menée par les ouvrières bretonnes des conserveries de poissons. La lutte sonne vivante et actuelle et fait le lien avec le combat contemporain des Douarnenistes contre le grignotement de la ville par les résidences secondaires et les locations de courte durée.

En fond, une image d'archive de la grève des sardinières de Douarnenez. Par dessus, un drapeau communiste, lui-même recouvert d'une sardine, à qui un micro Arte en dessin est tendu. En bas, au premier plan, une série de dessins de poings levés blanc, violet et beige.
Crédit : Arte Radio

🎧 Sardines FM, une création d’Olivier Minot, à écouter sur le site d’Arte radio.

📚 On lit

Le cœur du capital

Dans cet essai, l’historienne Fanny Gallot et l’économiste Hugo Harari-Kermadec s’attèlent à démontrer que letravail reproductif très majoritairement effectué par des femmes constitue « la colonne vertébrale sans laquelle ni la production, ni la société, ni la vie elle-même ne pourraient se maintenir ». Il propose un calcul du poids économique du travail reproductif dans son ensemble, en comptabilisant, entre autres, la valeur du travail domestique ou encore le surcoût que représenterait un alignement des rémunérations des femmes sur celles des hommes.

Les deux universitaires reviennent également sur la longue histoire des théorisations et des luttes de femmes autour du travail reproductif, qu’il s’agisse de revaloriser leur travail de care, de repenser la grève, ou encore de lutter contre la vie chère.

La couverture d'un livre qui représente une femme racisées croulant sous les papiers. A sa gauche le titre et les informations bibliographiques sont contenues dans un cadre violet.
Crédit : Université Paris Cité

📖 Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec, Le cœur du capital. Ces travailleuses de l’ombre qui font tourner le monde, Université Paris Cité éditions, 2026. 15 euros

Rendre soin

Dans une langue précise, drôle et éminemment politique, Julie Lombe décortique les multiples facettes, gestes et enjeux de son travail de massothérapeute. Minutie du soin, empathie à l’égard des corps, attention portée au consentement, gestion millimétrée du temps et sourire à maintenir en toutes circonstances, en dépit des douleurs physiques et des agressions racistes ou sexuelles. Et interroge : « Parfois, je me demande ce qui se passera quand / Toustes les soignant·es iront trop mal pour soigner. / Quand la main-d’œuvre des Suds restera derrière des frontières fermées. […] Qui sera là pour prendre soin de celleux qui prennent soin ? »

📘 Julie Lombe, Rendre soin, Éditions Blast, 2026. 18 euros.

La Belle de mai

Dans La Belle de mai. Fabrique de révolutions, Mathilde Ramadier et Élodie Durand reviennent sur l’une des premières grèves d’ouvrières en France, à Marseille, durant l’hiver 1887. Dans une manufacture de tabac célèbre internationalement, les ouvrières sont à la merci des contremaîtres : conditions de travail délétères, brimades et agressions sexuelles. L’une d’entre elles, que l’on nomme Sespo, propose de lancer une grève. Cette bande dessinée nous raconte l’organisation du mouvement, l’occupation des ateliers et l’élan de solidarité qui se crée autour des ouvrières.

Sur la couverture d'une bande-dessinée, des ouvrières sont réunies en groupe. Elles sont dessinées en noir et blanc.
Crédit : Futuropolis

📕 Mathilde Ramadier et Élodie Durand, La Belle de mai. Fabrique de révolutions, Futuropolis, 2024. 22 euros.

🍿On regarde

Islande, un jour sans femmes

Dans ce documentaire qui n’est malheureusement visible qu’en festivals et sur des plateformes de streaming étrangères pour le moment, la réalisatrice Pamela Hogan revient sur la grève des Islandaises qui, le 24 octobre 1975, sont parvenues à bloquer, pendant 24 heures, toute l’activité économique de leur pays. À travers des images d’archives, des dessins et des témoignages d’anciennes grévistes, elle raconte la mobilisation de femmes de tous milieux, les débats lors des réunions syndicales, la stupéfaction des maris et des patrons, et surtout la joie collective. Dans le sillage de cette grève féministe, le droit à l’avortement leur était ouvert, tout comme certaines professions jusque là réservées aux hommes. Cinq ans plus tard, l’Islande élisait Vigdís Finnbogadóttir, la première femme présidente désignée démocratiquement dans le monde.

📺 Un jour sans femmes, réalisé par Pamela Hogan, Other Noises production, 2024. Le film est disponible en streaming uniquement depuis la Suisse et l’Espagne. Il est diffusé dans de nombreux festivals à travers le monde.

💡Glossaire

Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Travail reproductif, grève féministe, temps partiel ou plafond de verre : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, qui est alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.

☝🏼 Consulter notre glossaire.

28.04.2026 à 17:39

Japon, la loi des pères

Sophia Marchesin
* Le prénom a été modifié. Depuis le vote au Parlement de la loi sur l’autorité parentale conjointe le 17 mai 2024, Keiko*, quadragénaire originaire de la banlieue d’Osaka, retourne son […]
Texte intégral (2950 mots)

* Le prénom a été modifié.

Depuis le vote au Parlement de la loi sur l’autorité parentale conjointe le 17 mai 2024, Keiko*, quadragénaire originaire de la banlieue d’Osaka, retourne son histoire dans tous les sens. Oui, elle a bien quitté le domicile familial avec son fils de 5 ans.

« J’étais femme au foyer, mon ex-conjoint m’empêchait de travailler et j’ai élevé seule notre enfant. J’incarnais le stéréotype de la Japonaise souriante et soumise à son mari, ce n’était plus possible. » Sans surprise, elle a conservé la garde intégrale de son enfant. Ce qui correspond à la situation de loin la plus courante après une séparation : c’est le parent le plus présent dans l’éducation des enfants qui continue de s’en occuper, comme elle ou il le faisait déjà. Mais cette règle a été modifiée. « Est-ce que mon mari va récupérer ses droits parentaux, est-ce qu’il va reprendre le contrôle sur notre vie ? J’ai très peur des conséquences de la coparentalité. »

Les inquiétudes de Keiko reflètent l’importance des changements liés à la loi proposée par le gouvernement conservateur du Parti libéral-démocrate (PLD), adoptée en mai 2024 mais entrée en vigueur le 1er avril 2026 : désormais, les parents séparé·es bénéficient du partage de l’autorité parentale. Une évolution que les autorités justifient par une participation accrue des hommes aux tâches domestiques.

Cette révolution du droit de la famille suscite néanmoins une forte opposition de la part des féministes mobilisées sur ce sujet (lire l’encadré ci-dessous). « Si les pères sont déjà absents avant une séparation, je ne vois pas en quoi cette loi changera les choses ! », ironise l’avocate Harumi Okamura, figure de proue de l’opposition à la réforme. Dans une société profondément patriarcale, les Japonaises, qu’elles exercent ou non une activité rémunérée, exécutent 80 % des tâches domestiques. La plupart d’entre elles se méfient donc des hommes qui souhaiteraient obtenir l’autorité parentale après un divorce sans renoncer à leur position privilégiée. La défenseuse des victimes de violences s’insurge : « Avec cette réforme, ne risque-t-on pas surtout de créer un système qui oblige des couples très conflictuels à maintenir leurs relations après un divorce ? », s’interroge-t-elle.

Des féministes japonaises sous pression

Dans le débat public, les militantes féministes japonaises sont restées relativement silencieuses sur l’introduction de la coparentalité. La réaction aux discussions parlementaires de 2024 a révélé des dissensions entre celles qui voyaient dans la réforme l’occasion de promouvoir l’égalité femmes-hommes sur le modèle occidental, et celles qui défendaient les droits des victimes de violences intrafamiliales. « Nous avons échoué à créer un mouvement global réunissant toutes les féministes », regrette Chieko Akaishi, présidente d’une organisation nationale qui soutient les mères célibataires. Elle rappelle, nostalgique, qu’en 2019, à la faveur du mouvement MeToo, les féministes s’étaient mobilisées massivement à l’appel de personnalités comme l’écrivaine Minori Kitahara. Des manifestations contre les violences sexuelles baptisées « Flower Demo » avaient eu lieu chaque mois dans tout le pays, avec pour résultat une réforme inédite : l’introduction en 2023 de la notion de consentement dans le Code pénal.
Depuis trois ans, alors que les luttes pour les droits des femmes semblent perdre en intensité, celles qui se disent ouvertement féministes s’exposent de plus en plus à des réactions négatives, voire à du harcèlement. En 2024, au plus fort des débats sur l’autorité parentale conjointe, Chieko Akaishi a reçu des centaines de messages de haine de la part des partisan·es de la réforme. Une mise en garde adressée à celles qui, comme elle, osent briser l’image de la femme japonaise discrète et soumise.

Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les pères de l’archipel ont commencé à partager l’autorité parentale avec leurs épouses. Jusque-là, ils étaient considérés dans la loi comme des chefs de clan tout-puissants, et leurs épouses comme des subordonnées chargées de l’entretien du foyer et des enfants. Aujourd’hui, lorsqu’une séparation intervient, neuf couples sur dix règlent leurs litiges en dehors des tribunaux pour éviter d’exposer publiquement leur situation familiale : ils décident à l’amiable des modalités de garde, du montant de la pension alimentaire ou du partage des biens.

« Avec cette réforme, ne risque-t-on pas surtout de créer un système qui oblige des couples très conflictuels à maintenir leurs relations après un divorce ? »
Harumi Okamura, avocate

Certaines mères coupent les ponts, mais beaucoup d’hommes prennent d’eux-mêmes leur distance avec leurs enfants ou disparaissent dans la nature sans même demander un droit de visite. La garde alternée, quant à elle, est inexistante. Selon les statistiques du ministère de la Justice, la moitié des enfants seulement continuent de voir leur second parent, une fois par mois ou plus, généralement dans un lieu neutre. Dans les rares cas où les couples ont recours aux tribunaux, les mères obtiennent la garde des enfants dans plus de 90 % des cas. Et si des tensions entre les parents persistent, la rupture de la relation père-enfant est souvent considérée comme la meilleure solution. Car, dans la société japonaise, « le fait de laisser un enfant assister à des disputes est déjà considéré comme une maltraitance », explicite Hisako Watanabe, une pédopsychiatre très connue dans l’archipel, fervente opposante à la réforme. « En cas de divorce conflictuel, il faut donner la priorité à la stabilité psychologique du parent vivant avec l’enfant, élément essentiel pour la sécurisation de ce dernier. » Quitte à éloigner les pères. « C’est leur responsabilité de privilégier le bonheur de l’enfant à leurs propres intérêts », conclut-elle.

Le divorce par la fuite

Sur la question de la rupture du lien père-enfant, le pays a longtemps fait l’objet de critiques venues de l’étranger en vertu de la Convention de La Haye, qui prévoit qu’un enfant a le droit d’entretenir des « contacts directs avec ses deux parents ». Et ce n’est donc pas un hasard si la proposition du gouvernement libéral-démocrate (PLD) de réviser le Code civil s’est faite sous la pression de pères occidentaux (lire l’encadré ci-dessous), empêtrés dans des divorces avec des Japonaises, comme Vincent Fichot. L’ancien trader, qui a vécu à Tokyo entre 2005 et 2022, n’a pas revu ses enfants depuis 2018, après le départ précipité de son épouse. Si lui l’accuse de violences sur leur fille, elle, de son côté, relate des faits de violences conjugales. L’épouse de Vincent Fichot a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris à deux ans de prison ferme pour enlèvement après que ce dernier a recouvré l’autorité parentale exclusive devant les tribunaux japonais, en juillet 2025. Tout au long de son parcours judiciaire, l’homme a bénéficié d’une attention médiatique importante. Les partisan·es de la réforme sur la coparentalité ont ainsi trouvé de puissants alliés auprès des pères occidentaux et des médias qui ont relayé leur parole. « Nous ne pouvons que remercier [les médias occidentaux] », souligne Yosuke Sumi, représentant de Kodomo Ombudsman Nihon, une influente organisation proche de l’extrême droite, qui a porté la voix des pères désespérés jusqu’aux Nations unies. C’est finalement à la suite des pressions exercées par le Parlement européen et plusieurs ambassades occidentales que le gouvernement japonais convoque un comité spécial pour proposer un projet de loi en 2021.

L’affaire Vincent Fichot au centre de l’attention médiatique

Marié à Maiko, une femme japonaise avec qui il vivait à Tokyo, le Français Vincent Fichot n’a pas revu ses enfants depuis le jour de 2018 où cette dernière a brutalement quitté leur domicile. Une manière pour elle, comme pour beaucoup de Japonaises, de faire cesser les violences dans un contexte où la loi ne les protège pas.

« Nos disputes étaient violentes, explique l’intéressée dans une interview réalisée pour Le Monde diplomatique en 2024 mais jamais publiée, il menaçait de divorcer, je n’avais pas d’autre choix que de fuir.   L’ancien trader se lance alors dans une lourde bataille judiciaire qui fascine les médias français et européens. « Avec quelle neutralité avez-vous traité cette affaire ? », nous demande-t-elle en colère, s’adressant à l’ensemble des journalistes occidentaux que nous sommes censé·es représenter. Des dizaines d’articles de presse, plusieurs documentaires, des podcasts et même un film (Une part manquante, Guillaume Senez, 2024 ; Romain Duris y incarne le personnage d’un père inspiré par Vincent Fichot) racontent son « combat », sans jamais solliciter le point de vue de son ex-compagne ou de ses avocat·es.

« Nous sommes restés très complaisants et paresseux », confesse Karyn Nishimura, correspondante de Radio France à Tokyo. La journaliste reconnaît qu’elle aussi s’est « laissé entraîner dans une caricature, mettant en avant la figure de parents étrangers, complètement spoliés, jamais fautifs, et qui, à cause de la justice japonaise, se retrouvent dépossédés de leurs enfants ».

Aujourd’hui, Norihisa Takeda, président d’Oyako Net, l’autre grande organisation de parents du pays qui a organisé des manifestations pour soutenir la réforme, affiche une légère déception : « Aucune sanction pénale n’est prévue si un parent ne respecte pas le droit de visite de l’autre parent. Mais j’espère au moins que cette loi empêchera d’autres cas d’enlèvement. » Dans ce collectif de tendance conservatrice, les 700 membres – dont un tiers de femmes – se disent tous·tes victimes du kodomo no tsuresari, « l’enlèvement parental ». Pour les opposant·es à la réforme se joue ici une guerre sémantique. « Les hommes brandissent la notion d’enlèvement à tout va, mais les femmes qui partent brutalement ne le font pas par gaieté de cœur ! », s’étrangle l’avocate Harumi Okamura. Selon des statistiques gouvernementales, 23 % des femmes japonaises arrêtent de travailler après leur mariage et la naissance de leur premier enfant. À la suite d’une rupture, une mère séparée sur deux vit sous le seuil de pauvreté, tandis que la majorité des pères ne paie pas la pension alimentaire. « Au Japon, la pression sociale est telle que les couples font le maximum pour éviter le divorce, explique l’avocate. Souvent les femmes encaissent les violences et craquent quand ce n’est plus possible, quitte à tomber dans une grande précarité. C’est ça la réalité de ce qu’ils appellent les enlèvements ! », tonne-t-elle.

De fait, le divorce par la fuite est une pratique institutionnalisée au Japon : « Je n’ai pas enlevé mon fils, rappelle Keiko, je suis sortie de la mainmise de mon ex-conjoint. Le repas ne lui plaisait pas ? Il hurlait. Je lui demandais de l’aide pour nettoyer la maison ? Il partait dans une énorme colère. J’avais de plus en plus peur. » Comme le confirment les autres témoignages que nous avons recueillis, les femmes japonaises – encouragées par des associations, certains services publics ou des avocat·es bien en peine de leur suggérer d’autres stratégies – sont nombreuses à quitter sans préavis des mariages conflictuels ou des relations violentes. « Il n’existe pas de mesures pour éloigner les agresseurs du foyer, les tribunaux des affaires familiales sont sous-dotés, et le nombre de juges est extrêmement faible au regard des standards européens », explique Noriko Mizuno, universitaire spécialiste du droit de la famille, comptant parmi les rares féministes à avoir soutenu la réforme de l’autorité parentale. Elle espère qu’à la faveur de cette loi, les pouvoirs publics interviendront davantage dans les conflits familiaux afin d’éviter les arrangements à l’amiable qui, selon elle, pénalisent tout le monde.

Des manifestantes japonaises brandissent une banderole et des pancarte en japonais pour protester contre la nouvelle loi sur la coparentalité.
Le 29 mars 2024, à Tokyo, des manifestantes brandissent une banderole sur laquelle il est écrit « Protégez les enfants de la garde alternée après un divorce » pendant un rassemblement pour protester contre la nouvelle loi sur la coparentalité. Dans un pays où les violences patriarcales sont très rarement condamnées, cette réforme fait craindre aux mères japonaises séparées une augmentation du harcèlement et des phénomènes d’emprise après le divorce.
Crédit : Yuichi YAMAZAKI / AFP

Dans ce contexte, la parentalité exclusive en cas de séparation est considérée par beaucoup de mères comme la réponse à une carence institutionnelle. « Je n’ai jamais été frappée, mais j’ai beaucoup souffert. Si je dois négocier la garde avec mon ancien mari, quel juge va m’écouter si je parle de violences psychologiques ? », interroge Mai*, 42 ans, institutrice à Okinawa. Dans son pays, seul·es les auteur·ices de violences physiques et sexuelles sont susceptibles de poursuites pénales. Elle non plus n’a pas porté plainte, par peur des pressions, mais également pour ne pas entacher la réputation de son ex-conjoint.

« On doit cesser de faire l’amalgame entre le divorce et les violences conjugales », clament de leur côté les militant·es pro-coparentalité. « Sinon, même avec la nouvelle loi, à la moindre dispute, on va perdre l’autorité parentale », s’indigne Norihisa Takeda. Le quinquagénaire est accusé de violences conjugales par son ex-femme. « À tort », prend-il la peine de préciser, avant de trancher : « C’est même une stratégie courante des avocats pour justifier les enlèvements. » Des propos à prendre avec des pincettes : 90 % des membres de son collectif font l’objet d’accusations de violences conjugales. Détermination identique chez Yosuke Sumi de l’organisation Komodo, dont la posture s’inscrit dans le mouvement masculiniste. Le sexagénaire, qui a porté plainte une trentaine de fois contre son ex-femme depuis son départ du domicile conjugal il y a dix ans, se justifie : « En tant que mari et père, j’ai la responsabilité morale de corriger les comportements criminels de ma femme et d’éduquer ma fille pour qu’elle ne fasse pas la même chose que sa mère. » Les avocat·es spécialisé·es dans la défense des victimes de violences conjugales s’inquiètent : « Avec la nouvelle loi, le harcèlement judiciaire des ex-maris sur leur ex-femme va s’accroître. C’est l’ultime moyen de garder une emprise sur celles qui leur échappent. »

« Je n’ai pas enlevé mon fils, je suis sortie de la mainmise de mon ex-conjoint. Le repas ne lui plaisait pas ? Il hurlait. Je lui demandais de l’aide pour nettoyer la maison ? Il partait dans une énorme colère. »
Keiko, quadragénaire divorcée

De son côté, le gouvernement, dirigé par le PLD presque sans discontinuité depuis soixante-dix ans, tente de calmer le jeu, au prix d’étranges circonvolutions. « La coparentalité n’est ni obligatoire ni facultative, commente Akiko Ota, conseillère au ministère de la Justice. Les juges prendront leur décision au cas par cas. » Elle précise : « Dans nos campagnes de communication, nous continuerons à inciter les victimes à quitter le foyer avec leurs enfants. » Cette position alambiquée semble contredire l’esprit de la loi, qui ambitionne de donner plus de droits aux deux parents. Mais, soucieux de son image et sensible aux pressions des conservateur·ices comme des observateur·ices étranger·es, le gouvernement japonais a tenté in fine une réforme pour rassurer tout le monde, en ne satisfaisant personne.

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