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09.05.2026 à 00:30

Sous le nuage, les mines

Sophie Bourlet

L'industrie de la donnée ne pourrait exister sans les filières mondialisées d'exploitation de métaux et de travailleurs. Le collectif technocritique Le « Nuage était sous nos pieds » le rappelait lors de rencontres contre les data centers organisées à Marseille au mois d'avril. « Nous devons lutter contre la fable de la dématérialisation et remettre la matérialité au centre du débat. » À Marseille, Tom a participé à l'organisation du festival Le Nuage était sous nos pieds, un événement (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /
Texte intégral (1414 mots)

L'industrie de la donnée ne pourrait exister sans les filières mondialisées d'exploitation de métaux et de travailleurs. Le collectif technocritique Le « Nuage était sous nos pieds » le rappelait lors de rencontres contre les data centers organisées à Marseille au mois d'avril.

« Nous devons lutter contre la fable de la dématérialisation et remettre la matérialité au centre du débat. » À Marseille, Tom a participé à l'organisation du festival Le Nuage était sous nos pieds, un événement dédié aux centres de données, ces infrastructures du numérique très prédatrices en eau, en électricité et en foncier. Cette année, le collectif a souhaité élargir les discussions et consacrer une soirée à un angle souvent absent du débat : l'exploitation minière et humaine nécessaire à cette industrie. Car pour construire des serveurs, il faut des infrastructures, de la main-d'œuvre et des minerais, beaucoup de minerais. Selon le sociologue Fabien Lebrun1, les 34 milliards d'équipements numériques qui circulent aujourd'hui sur Terre pèsent au total plus de 220 millions de tonnes. De la matière bien solide, qui ne vient pas de nulle part.

Sanglant numérique

Le coltan, l'or, le silicium ou encore le cuivre sont extraits en masse pour fabriquer les cartes mères qui stockent l'information dans les centres de données et les fibres optiques qui la véhiculent partout dans le monde. Cette extraction et le déploiement de l'industrie du numérique charrient un lourd coût humain et environnemental sur toute la chaîne de production. Au Soudan, l'or est l'un des enjeux majeurs des guerres qui s'enchaînent depuis 1955. En Chine, les « usines à suicide » du fabricant de composants électroniques Foxconn ont été récemment épinglées par l'ONG China Labor Watch, notamment pour imposer des horaires de travail pouvant aller jusqu'à 75 heures par semaine.

Côté intelligence artificielle, dont la consommation fait exploser les besoins en data centers et en serveurs, des dizaines de milliers de « travailleurs du clic » annotent des données pour un salaire de misère à Madagascar, afin d'entraîner la bête. Au Ghana, nos déchets numériques sont amoncelés dans des décharges à ciel ouvert. Dans le monde, 18 millions d'enfants travaillent dans le recyclage des e-déchets. Pop, une autre militante du collectif Le Nuage était sous nos pieds, rappelle : « On estime que la durée de vie des serveurs des data centers va de deux à quatre ans, ce qui fait des millions de déchets numériques chaque année. »

Le mythe de l'immatériel

Le Congo est à ce titre emblématique. À l'est du pays, où gisent les deux tiers des ressources mondiales en coltan, six millions de personnes ont perdu la vie depuis le début du conflit qui sévit dans la région minière. Outre les pollutions environnementales et la déforestation associées aux carrières à ciel ouvert, les conditions de « travail » sont dramatiques2. « Pour un salaire ridicule, pas plus d'une centaine de dollars par mois, les mineurs sont obligés de creuser la terre sans protection, à la main. Ils sont punis s'ils ne ramènent pas assez de coltan », raconte Déborah, membre de l'association Survie, invitée aux rencontres à Marseille mi-avril.

Autant de vies humaines sacrifiées, au profit de la « dématérialisation » et de la numérisation des pays occidentaux. Tout l'inverse « d'un avenir […] abolissant la nécessité du travail », promis par l'avènement du numérique, selon le sociologue Sébastien Broca. Dans son livre Pris dans la toile : de l'utopie d'Internet au capitalisme numérique (Seuil, 2025), il explique que ce mythe, créé par les milliardaires de la tech, véhicule l'idée selon laquelle les avancées technologiques de la Silicon Valley pourraient permettre de dépasser les limites planétaires en économisant des ressources ou du temps de travail grâce au numérique, au « cloud ». Une entité magique censée tout résoudre par l'intermédiaire de l'information, cette ressource infinie et immatérielle. Cette idéologie vient légitimer un ordre mondial capitaliste basé sur l'exploitation des ressources et des peuples.

Un ordre impérialiste qui perdure

« Les Congolais sont totalement pillés de leurs ressources minières, au profit d'entreprises occidentales ou des pays voisins, insiste Déborah de Survie. On voit que perdure une organisation sociale coloniale, du caoutchouc d'hier au coltan d'aujourd'hui. » Une analyse que partage Tom, du collectif Le Nuage était sous nos pieds : « Les 1,5 million de kilomètres de câbles de fibre optique qui transportent les données suivent les anciennes routes coloniales. »

À Marseille, l'image est flagrante. Les données arrivent par les câbles directement dans le port, dont les infrastructures qui étaient utilisées pour la gestion des denrées issues des colonies sont aujourd'hui réemployées par le géant texan du data center, Digital Realty. « Développer les infrastructures du numérique, c'est accepter une dynamique néocoloniale et un ordre du monde raciste », tranche Pop.

Sophie Bourlet

1 Barbarie numérique : Une autre histoire du monde connecté, de Fabien Lebrun, L'Échappée, 2024.

2 Un quotidien documenté dans le film de Jean-Gabriel Leynaud, Le Sang et la Boue, 2024.

09.05.2026 à 00:30

« Une énergie n'en remplace jamais une autre, elles croissent en symbiose »

Gaëlle Desnos, Niel Kadereit

Dans le livre Sans transition : une nouvelle histoire de l'énergie (Seuil, 2024), Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques, s'attaque au mythe de la transition énergétique, dénué de fondement historique. Entretien. Il date de quand ce concept de transition énergétique ? « Au départ, les inventeurs du terme sont des ingénieurs qui ont participé au projet Manhattan, à l'origine de la bombe atomique. Ils se sentent coupables et veulent montrer que le nucléaire n'est pas seulement (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) / ,
Texte intégral (2762 mots)

Dans le livre Sans transition : une nouvelle histoire de l'énergie (Seuil, 2024), Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques, s'attaque au mythe de la transition énergétique, dénué de fondement historique. Entretien.

Il date de quand ce concept de transition énergétique ?

« Au départ, les inventeurs du terme sont des ingénieurs qui ont participé au projet Manhattan, à l'origine de la bombe atomique. Ils se sentent coupables et veulent montrer que le nucléaire n'est pas seulement destructeur, qu'il peut aussi être la clé de la survie de l'humanité à long terme. Il y a un aspect très messianique à ça : grâce au surgénérateur nucléaire, l'humanité obtiendrait une source d'énergie inépuisable et pourrait se libérer des énergies fossiles qui, elles, n'existent qu'en quantité limitée. Au début, la transition énergétique est donc un argument de promotion du nucléaire civil.

Après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, l'expression devient très courante parce que le prix du pétrole grimpe en flèche et que la dépendance des États-Unis au Moyen-Orient pose problème.

« Au début, la transition énergétique est un argument de promotion du nucléaire civil »

À ce moment-là, le terme désigne toutes les solutions qui permettent d'augmenter la part du nucléaire ou du charbon face à la part du pétrole moyen-oriental pour accroître la souveraineté énergétique des États-Unis.

Et puis, avec l'émergence de la question écologique, le concept glisse de la crise énergétique à la crise climatique. Les mêmes experts, des économistes parfois employés par les industries fossiles, qui travaillaient sur la question de la souveraineté énergétique, vont se recycler en spécialistes de la transition énergétique au nom du climat.

« Après deux siècles de “transitions”, l'humanité n'a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois ! »

Et c'est ce que le terme revêt depuis les années 2000 dans l'espace public français : pour continuer à vivre sur une planète habitable, il faut substituer l'électricité – produite par du nucléaire ou du renouvelable – aux énergies fossiles. »

Et ce genre de transition a déjà existé dans l'histoire ?

« Non, bien que l'historiographie des techniques tende très largement à raconter un récit “phasiste” du passé. La plupart des livres sur l'histoire de l'énergie sont construits comme ceci : les premiers chapitres traitent de la force musculaire, du bois et de l'hydraulique à l'époque préindustrielle. Les pages centrales parlent d'une phase du charbon et de la vapeur au XIXe siècle, s'ensuivent des chapitres sur l'âge du pétrole, du nucléaire et de l'électricité et enfin des propos conclusifs sur la transition en cours ou à venir. Mais c'est une fable absolue ! Dans l'histoire, jamais une énergie n'en a remplacé une autre, au contraire elles se sont toujours additionnées. La révolution industrielle comme transition énergétique, c'est du baratin. Après deux siècles de “transitions”, l'humanité n'a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois !

Quelques chiffres pour en prendre la mesure : les États-Unis brûlent aujourd'hui deux fois plus de bois qu'en 1960 et l'Europe, trois fois plus qu'au début du XXe siècle. L'Angleterre, au XXe siècle, consomme plus de bois pour extraire du charbon qu'elle n'en brûlait au XVIIIe siècle. Sur le charbon : l'écrasante majorité a été sortie de terre après 1900 (95 %) et la moitié depuis l'an 2000 ! Des puissances asiatiques moyennes comme l'Indonésie en extraient actuellement deux fois plus que les vieux centres occidentaux des années 1900. Et si l'on prend en compte le charbon incorporé dans les importations, la Grande-Bretagne en consomme presque autant qu'à la veille des années 1980. De même, par ses importations, la France en consomme probablement une quantité proche de son maximum d'extraction des années 1960. »

Comment l'expliquez-vous ?

« La première raison, bien connue depuis les travaux de l'économiste William Stanley Jevons, est l'effet rebond : lorsqu'une technique devient plus efficace, on l'emploie davantage. Le meilleur exemple de cela est le moteur électrique : on en ajoute un milliard chaque année sur le marché. L'effet rebond au XXe siècle a été principalement causé par l'électricité. Et il est lié au capitalisme : au lieu d'utiliser les gains technologiques pour consommer moins, on invente de nouveaux usages, comme les brosses à dents électriques ou l'intelligence artificielle.

La seconde raison sur laquelle mon livre se concentre, c'est que les sources d'énergie entrent en symbiose autant qu'en compétition. Voilà pourquoi, au cours des XIXe et XXe siècles les énergies primaires ont eu tendance à s'additionner plutôt qu'à se substituer. Prenons quelques exemples : en Norvège, c'est une électricité produite à partir de l'énergie hydraulique qui sert à faire fonctionner les plateformes pétrolières et gazières en mer du Nord. On a donc des énergies renouvelables qui sont utilisées pour extraire des énergies fossiles. Au Texas c'est pareil : il y a énormément d'éoliennes et elles servent en partie à l'extraction du pétrole et du gaz. En fait, on ne comprend pas grand-chose à l'histoire d'une ressource si l'on ne s'intéresse pas à celles qui permettent de l'extraire. De même, l'ascension du pétrole au XXe siècle est inexplicable sans le charbon qui sert à fabriquer le ciment et l'acier indispensable à l'industrie du pétrole. Tout le discours sur la transition énergétique repose sur la confusion entre les dynamiques technologiques et les dynamiques matérielles. »

C'est-à-dire ?

« À travers l'histoire, il y a bien des transitions technologiques, c'est-à-dire qu'il y a des technologies qui deviennent obsolètes et qui sont remplacées par de nouvelles. Mais ce n'est pas le cas de la matière. L'exemple amusant c'est le cas des lampes à pétrole. Dans les années 1900, en dehors des bourgeois des villes, la plupart des gens s'éclairent avec des lampes à pétrole. Durant l'entre-deux-guerres, l'électrification gagne petit à petit les campagnes jusqu'à ce qu'il n'y ait plus du tout de lampe à pétrole. Une ampoule électrique c'est quand même rudement plus pratique ! Donc là, nous avons une technique qui en remplace une autre. Sauf que la matière, elle, n'a pas été remplacée : on utilise aujourd'hui plus de pétrole pour s'éclairer que dans les années 1900. Pourquoi ? Tout simplement à cause des phares des voitures, qui sont alimentés grâce à une batterie chargée par un moteur qui tourne au pétrole. »

Les exemples dans votre livre sont nombreux et montrent bien l'inconsistance historique du concept de transition énergétique. Comment expliquez-vous qu'il se soit malgré tout imposé ?

« Il y a plusieurs niveaux de réponses à cette question. D'un point de vue académique, c'est parce que l'histoire de l'énergie s'est construite sur une confusion entre technique et innovation. Alors qu'elle prétend décrire les techniques qui permettent de se nourrir, de se loger, de manger, de vivre à un moment donné, elle n'observe que la dernière nouveauté un peu excitante. Typiquement, les historiens vont dire que le XIXe siècle est celui de la machine à vapeur. Est-ce que la machine à vapeur est si importante en 1850 ? Pas vraiment, il y en a très peu dans le monde à cette époque ! Par contre, ce qu'il y a beaucoup ce sont les chevaux, les bœufs et les muscles humains. L'autre problème de l'histoire de l'énergie est qu'elle est écrite en relatif. Les historiens ont raconté l'évolution de la part du charbon ou du pétrole dans l'ensemble des énergies consommées, pas de leur consommation en valeur absolue. Or c'est cette grandeur qui compte pour le climat !

Et puis l'autre niveau de réponse est politique. Si le concept de transition énergétique a trouvé une telle caisse de résonance, c'est qu'il permet de ne pas questionner ce que l'on produit ni ce que l'on consomme. Selon cette notion, le changement climatique appellerait à un changement de technologie et non de civilisation. Il fournit une réponse porteuse d'espoir à la crise climatique et donne l'impression que l'on peut continuer comme avant avec un système économique relativement similaire.

Et les deux mondes, académique et politique, interagissent. Par exemple, dans les années 2000, apparaît dans le champ académique un domaine d'étude : les transition studie (études de la transition). Du fait de leur tonalité optimiste, bien financées par les instances européennes, elles ont acquis un poids sans commune mesure avec leur apport empirique. Dans son rapport datant de mars 2022, le groupe III du GIEC1 s'appuie sur cette littérature pour affirmer que “les transitions énergétiques pourraient avoir lieu bien plus rapidement que par le passé”. Il faut comprendre que l'idée de transition énergétique a nourri toute une bulle d'expertise qui fait l'hypothèse que le progrès technologique et l'innovation nous permettront de résoudre la catastrophe climatique. »

Et vous n'y croyez pas ?

« Absolument pas. Tout d'abord il suffit de lire les rapports de l'Agence internationale de l'énergie. Leurs prospectives à 2050 ne prévoient aucune transition, au mieux une diminution du charbon grâce aux renouvelables. Mais c'est tout. Et puis il y a l'expérience historique. À travers l'histoire, il y a déjà eu des révolutions technologiques majeures qui ont permis de diminuer fortement l'intensité carbone de l'économie, c'est-à-dire la quantité de carbone émise pour la production d'un même bien. C'est le cas de l'électricité. Dans les années 1920 par exemple, lorsque les industriels se débarrassent des machines à vapeur et les remplacent par des moteurs électriques, ça divise par dix l'intensité carbone de la production industrielle dans les usines. Pourtant depuis 1920 les émissions de CO2 ont explosé. Cela renvoie à l'effet rebond mentionné plus haut. Entre 1980 et aujourd'hui, on émet deux fois moins de carbone pour produire un dollar de Produit national brut (PNB) mais les émissions ont presque doublé ! »

Du coup, vous portez un regard critique sur les énergies renouvelables ?

« Ni critique ni enthousiaste. Elles permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur électrique à consommation constante, ni plus ni moins. Si vous avez une centrale à gaz pour faire l'électricité et que vous la remplacez par des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques, vous divisez par dix l'intensité carbone de l'électricité. C'est un progrès indéniable. Mais ce qu'il faut prendre en compte si l'on veut vraiment parler de transition énergétique, c'est l'entièreté de la chaîne économique. S'intéresser uniquement à la production d'électricité n'a pas beaucoup de sens. Et là, les nouvelles sont moins bonnes. Une voiture électrique divise l'intensité carbone par deux ou trois, c'est pas mal, mais très insuffisant par rapport aux objectifs de neutralité carbone.

À cela s'ajoutent les importations. La France par exemple est un pays qui s'est beaucoup désindustrialisé, donc la moitié de nos émissions proviennent des biens que l'on importe. Et puis, il y a tout un tas de secteurs qui ne peuvent pas vraiment être décarbonés : le transport maritime, l'agriculture, l'acier, le ciment…

« On n'imagine pas ce que ralentir sérieusement le dérèglement climatique implique de mettre en place »

Cela fait tout de suite relativiser l'enthousiasme autour des renouvelables. La question qui doit être posée c'est : produire de l'électricité relativement propre, ok, mais pour quoi faire ? »

On peut donc avoir l'impression que la sortie du modèle de croissance capitaliste apparaît comme la solution à la catastrophe climatique. Pourtant vous écrivez dans votre livre que : « Sortir du carbone sera autrement plus difficile que sortir du capitalisme, une condition aussi nécessaire qu'insuffisante. » Pourquoi ?

« Je tiens d'abord à insister sur l'aspect nécessaire de la chose. Il est évidemment illusoire d'imaginer que les entreprises pétrolières vont d'elles-mêmes fermer les puits de pétrole. Pour autant, je trouve qu'il y a une grande naïveté à penser que sortir du capitalisme suffira à résoudre le problème. Le carbone est structurel dans nos modes de vie : dans l'agriculture, dans la production de matériaux dont dépendent les infrastructures et la logistique contemporaine. Dans une autre organisation socio-économique, on aura besoin de carbone. Ce n'est pas comme si d'un seul coup, on allait pouvoir nourrir la population mondiale sans engrais azoté ou qu'on n'aurait plus besoin d'acier ou de ciment parce que l'on serait dans un monde communiste. On pourrait mieux gérer notre demande pour l'orienter vers des besoins essentiels, des choses vitales, mais ce ne sera pas zéro carbone. Je pense qu'on n'imagine pas ce que ralentir sérieusement le dérèglement climatique implique de mettre en place. Et je pense aussi que l'on n'a pas envie de l'imaginer. »

C'est pourtant précisément ma question, qu'est-ce que cela impliquerait ?

« Ce serait une civilisation différente, sans globalisation économique – les navires sont très difficiles à décarboner et l'acier qui les fait aussi – sans avion, probablement presque sans engrais azotés et donc avec nettement moins de nourriture, et surtout nettement moins de viande. Plus d'élevage intensif, plus de nouvelles infrastructures en béton, plus de voitures individuelles, etc. Comme c'est assez illusoire, l'enjeu politique réel c'est de décider de ce que l'on produit en fonction de son utilité. Le ciment par exemple, lorsqu'on l'utilise pour façonner des réseaux d'eau dans les pays qui en sont faiblement équipés, on voit l'utilité. Mais construire une énième route dans le monde riche, beaucoup moins. Le changement climatique est inexorable, on peut en revanche essayer de le ralentir en se posant la question de qui a besoin de quoi. Et c'est exactement le genre de réflexions qui ne sont pas posées quand on agite le concept de transition énergétique. »

Propos recueillis par Gaëlle Desnos et Niel Kadereit

1 Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) est divisé en trois groupes de travail dont le troisième étudie l'atténuation du changement climatique.

09.05.2026 à 00:30

« On a besoin d'un football autonome »

Eliott Dognon

Face au far west qu'est le foot business, certain·es essaient de réinventer le sport le plus populaire du monde pour lui (re)donner ses lettres de noblesse. Entretien avec Mickaël Correia, un ex de la rédac de CQFD, à l'occasion de la sortie de Foot Manifesto, 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, 2026). Dans l'intro de ton livre Foot Manifesto, coordonnée avec Sébastien Thibault, tu parles de l'urgence de démanteler le foot business. Quelles sont les grandes étapes (…)

- CQFD n°252 (mai 2026) /
Texte intégral (1602 mots)

Face au far west qu'est le foot business, certain·es essaient de réinventer le sport le plus populaire du monde pour lui (re)donner ses lettres de noblesse. Entretien avec Mickaël Correia, un ex de la rédac de CQFD, à l'occasion de la sortie de Foot Manifesto, 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, 2026).

Dans l'intro de ton livre Foot Manifesto, coordonnée avec Sébastien Thibault, tu parles de l'urgence de démanteler le foot business. Quelles sont les grandes étapes historiques de son avènement ?

« Avant le milieu du XIXe siècle et la révolution industrielle en Grande-Bretagne, il y avait des jeux traditionnels populaires de ballon rond sur tous les continents. Au milieu du XIXe siècle, c'est la bourgeoisie victorienne qui codifie et transforme ces pratiques populaires en sport pour en faire une industrie lucrative. Des brasseries et des grandes usines se mettent alors à sponsoriser des équipes.

« Il y a une ambiguïté entre le “foot populaire” et le “foot business” »

À la fin du XIXe siècle, la question du salariat des joueurs émerge comme une revendication ouvrière : les “ouvriers footballeurs” se mettent en grève pour obtenir un salaire car leur pratique demande de l'entraînement et ils peuvent se blesser, ce qui peut les empêcher de bosser à l'usine.

Puis, l'arrêt Bosman en 1995 a été le coup d'envoi de la marchandisation des joueurs. Jean-Marc Bosman était un milieu de terrain belge qui voulait jouer à Dunkerque mais son club, le RFC Liège, ne voulait pas le laisser partir. Il conteste en faisant appel au droit européen sur la libre circulation des travailleurs entre les États membres. La cour de justice européenne lui donne finalement raison en élargissant ainsi les possibilités de transferts de joueurs et en supprimant les quotas de nationalité dans chaque club. Aujourd'hui les joueurs ne sont plus affiliés à des équipes et sont juste des mercenaires qui se vendent au plus offrant. On voit donc bien qu'il y a une ambiguïté entre le “foot populaire” et le “foot business”. »

Tu rappelles la nécessité de réformer les instances qui promeuvent et défendent cette industrie. Est-ce qu'il ne serait pas judicieux de repenser complètement l'écosystème du football ?

« Effectivement, je pense qu'il y a tout un travail de refonte à faire de la Fédération internationale de football association (FIFA) et de l'Union des associations européennes de football (UEFA) parce que ce sont des espaces où il n'y a aucun contre-pouvoir démocratique. Même le scandale du “Fifagate” n'a finalement pas fait bouger grand-chose1.

Mais on a peut-être aussi besoin d'un football autonome. Au Brésil par exemple, le football se pratique surtout dans les favelas, dans la rue, à la plage ou au bord des fleuves. Au Sénégal, les Navétanes, compétitions sportives qui se déroulent pendant la saison des pluies, sont organisées par des associations de quartier. Elles échappent complètement à la Fédération sénégalaise. En France, beaucoup de jeunes se détournent du foot encadré par la Fédération. Ils jouent avec d'autres règles sur des petits terrains en béton. C'est un football où la logique productiviste est renversée. À gauche, on imagine que la beauté du football c'est l'individu au service du collectif avec une production collective (les passes) qui mène au but. Mais le foot de bitume, c'est un foot centré sur les aspects purement techniques, le passement de jambes, la virgule, la beauté du geste, et qui valorise l'individu. Alors que la jeunesse des quartiers populaires est sans cesse renvoyée à une masse indistincte, le foot permet d'être mis en avant le temps d'un match. »

Au niveau professionnel, on dit souvent que les ultras sont les « syndicalistes » du football. Quel impact réel ont-ils sur les clubs et les instances dirigeantes ?

« Comme les syndicats aujourd'hui, ils ne réussissent pas forcément à avoir un rapport de force au point de gagner, d'engranger des droits sociaux, mais face à l'énorme machine néolibérale qu'est le football, ils limitent les dégâts et tiennent la ligne. Ils sont importants pour l'identité des clubs, pour conserver le logo et les couleurs par exemple, et mènent des luttes contre la concentration des clubs entre les mains de quelques multipropriétaires, ou encore pour des tarifs abordables pour le plus grand nombre. Je pense qu'ils dérangent pas mal l'ordre libéral du football. Bruno Retailleau a même lancé un processus de dissolution de certains groupes depuis mars 2025, notamment à Saint-Étienne, ce qui a déclenché une réaction assez unique dans le monde ultra, avec une centaine de groupes qui ont communiqué ensemble leur colère.

« La FFF va à l'encontre de la réglementation en refusant de donner des licences aux mineurs isolés »

L'Association nationale des supporters va dans ce sens et permet de peser un peu plus à l'échelle des instances. »

Comment faire en sorte que les supporters aient plus de pouvoir ?

« Il y a déjà des axes intéressants comme en Allemagne avec le “50+1”, une règle qui stipule qu'un investisseur ne peut pas détenir plus de la moitié d'un club et ne peut donc pas en prendre le contrôle. Ça permet d'éviter les concentrations de pouvoir et de capital. Il y a aussi toute une dynamique en Angleterre où à partir des années 1990, des supporters ont créé des coopératives et sont entrés au capital de leur club, au point que certains ont été sauvés de la faillite. Avoir des parts du capital et siéger dans les conseils d'administration permet d'obtenir de la transparence sur ce qu'il se passe et de s'organiser en conséquence pour éviter les dérives. Au sein des instances comme la Fédération française de football (FFF), le mieux serait d'avoir une voix par club et non pas la majorité des voix données aux clubs professionnels comme c'est le cas aujourd'hui. »

Au niveau amateur beaucoup de clubs défendent des approches féministes, queers, antiracistes, antifascistes... Ces grilles de lecture peuvent-elles infuser au plus haut niveau ?

« Je pense qu'il faut voir ces clubs comme des terreaux d'éducation populaire dans lesquels pourraient puiser les clubs professionnels. Ils révèlent les angles morts et les contradictions des grandes instances. Si on prend l'exemple des exilés, la FFF va à l'encontre de la réglementation en refusant de donner des licences aux mineurs isolés à cause d'une pure panique raciste. Donc les clubs qui acceptent et font jouer ces mineurs isolés s'opposent de fait à la fédération et mettent en lumière l'illégalité de la FFF. Les clubs queers insistent quant à eux sur l'absence de réelles politiques inclusives des autorités et se battent pour l'accessibilité des infrastructures, des terrains, la distribution des créneaux pour les entraînements et les matchs... »

Quelles seraient les solutions pour une plus grande représentation des femmes et des minorités de genre dans le football de haut niveau ?

« Déjà, il y a un réel engouement populaire autour du foot féminin depuis la Coupe du monde 2019. Le problème central reste les inégalités salariales monstrueuses entre les footballeurs et footballeuses. Mais d'un autre côté, cela pourrait être une occasion de faire différemment. Un football autonome avec un modèle économique qui réduirait au maximum les bulles spéculatives liées aux droits télé ou au marché des transferts et qui redistribuerait de façon plus égalitaire les richesses entre les différents clubs est à développer. C'est d'ailleurs ce que demandaient en filigrane les footballeuses américaines et norvégiennes lors de leurs grèves pour une meilleure égalité salariale entre les Coupes du monde 2015 et 2019. »

Serait-il pertinent d'imposer par la loi l'inscription d'objectifs sociaux et environnementaux dans les statuts des clubs pour les obliger à avoir des missions d'intérêt général ?

« On oublie souvent que la FFF a une délégation de service public donc je ne vois pas pourquoi les clubs, qu'il s'agisse de clubs amateurs, professionnels ou même de grosses infrastructures comme les stades, n'ont pas une “raison d'être” avec des missions de services publics dans leurs statuts. Ils ont des rôles sociaux. Un stade n'est pas juste une pelouse, il y a aussi les coursives, les vestiaires, les loges, etc. On peut donc imaginer faire des cantines populaires, organiser des débats et discussions collectives, des espaces de stockage… Dans certains quartiers, les stades en béton sont aussi des lieux où les gens se réunissent pour faire un barbecue ou peuvent être des lieux de mémoire collective. »

Propos recueillis par Eliott Dognon
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