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12.07.2026 à 15:46

Nous assistons à la fin du monde de Kissinger

Louis Puel

Selon l’un des principaux arpenteurs de la géopolitique, la grande bifurcation en cours signifie qu'il y a plus de fil diplomatique qui relie les grandes puissances.

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Texte intégral (4759 mots)

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Comme vous le racontez dans vos mémoires, vous avez « arpenté le monde » en long et en large tout au long des bouleversements des dernières décennies 54. Pourtant, malgré cette expérience théorique et pratique, vous êtes convaincu que nous assistons aujourd’hui à une rupture historique sans précédent. Vous l’appelez « la grande bifurcation » 55. De quoi s’agit-il, et pourquoi ce terme plutôt que celui de « transition géopolitique » ?

Parce que ce n’est justement plus une transition. 

Un véritable changement d’ère géopolitique s’opère sous nos yeux : le passage radical d’un système international fondé sur des règles, érigé après 1945, à un monde animé par des ambitions de reconnaissance de la part des puissances ascendantes et par des rêves de statut restauré pour les empires contrariés. 

Jusqu’alors, la vie internationale était marquée par une conversation permanente entre États souverains où la force n’était pas une fin en soi, car il existait des objectifs particuliers et des cadres communs. Cette conversation, on l’a appelée « diplomatie » et je me demande si l’ère de cette « diplomatie » n’est pas révolue.

Pourtant on négocie beaucoup en ce moment…

Avec un succès mitigé extrêmement mitigé.

Les seules négociations qui concernent des questions internationales et des grandes puissances sont animées, à propos de l’Iran, par le Qatar et le Pakistan, qui interviennent pour des motivations d’abord économiques – réouvrir le détroit d’Ormuz pour le premier – et financières – besoin urgent d’assistance pour le second. Avec l’appui de la Confédération helvétique qui représente les intérêts américains à Téhéran ; les rencontres se déroulent dans un hôtel du Bürgenstock qui appartient au fonds souverain de l’émirat du Qatar.

La démarche américaine entre le Liban et Israël est également très limitée.

Quand Trump menace les Européens de retirer les troupes américaines d’Europe s’ils ne lui vendent pas le Groenland, le lien entre les deux dossiers est fictif ; ce n’est que du chantage infantile, sans effet.

Michel Foucher

Les Européens ne sont acteurs dans aucune des négociations en cours ou envisageables comme en Ukraine. Ils ont été marginalisés par Israël qui entretient le chaos régional et vise à susciter un environnement de régimes faibles alors que c’est l’inverse qui est nécessaire, comme le signale la visite pionnière du Président français à Damas.

Mais l’implication américaine semble jouer à contre-courant du consensus social et politique. Aucun futur secrétaire d’État américain n’effectuera autant de visites à l’étranger qu’Antony Blinken, sous Joe Biden : 424 jours de déplacement, dans 89 pays.

Les marges de manœuvre des États-Unis se sont définitivement réduites et après Trump, la société ne soutiendra pas un réengagement dans les affaires internationales. Le protectionnisme, l’unilatéralisme, le retrait de l’aide internationale et du soutien aux régimes démocratiques font consensus.

Justement, cette rupture est-elle produite ou simplement accélérée par l’exercice du pouvoir de l’administration Trump ?

Le garant ultime de cet ordre, les États-Unis, a commencé à le renier lui-même avec l’invasion désastreuse de l’Irak en 2003. Puis d’autres lui ont emboîté le pas : l’annexion russe de la Crimée et la sécession du Donbass ukrainien dès 2014. 

Les marges de manœuvre des États-Unis se sont réduites et après Trump, la société ne soutiendra pas un réengagement dans les affaires internationales.

Michel Foucher

À partir de là, la scène diplomatique devient un leurre qui masque la politique des faits accomplis — du Venezuela au Soudan, du Proche-Orient à l’Asie du Sud —, où un nombre croissant de puissances régionales de second et de troisième ordre entrent dans le jeu. La réécriture des récits historiques, de portée messianique voire civilisationnelle, vient légitimer les révisionnismes.

Ce que vous décrivez n’est-ce pas exactement l’inverse de ce que Metternich avait bâti à Vienne, et que Kissinger admirait : un système où l’on liait les sujets et les échelles les uns aux autres, le fameux « linkage » 56 qui constituait la grammaire commune de la diplomatie ? 

Quand Trump menace les Européens de retirer les troupes américaines d’Europe s’ils ne lui vendent pas le Groenland, le lien entre les deux dossiers est fictif ; ce n’est que du chantage infantile, sans effet. La stratégie de la « liaison » diplomatique de Kissinger et de Brzezinski est la marque la plus évidente de la « Realpolitik ». Elle visait en l’occurrence à corréler les sujets politiques et militaires à l’époque de la guerre froide : obtenir de l’Union soviétique un moindre soutien aux mouvements révolutionnaires dans le Tiers Monde (Angola, Mozambique, Éthiopie, Amérique centrale) en échange de concessions dans le domaine du contrôle des armes nucléaires.

Ainsi, Brzezinski avait établi en 1978 une liaison entre les négociations SALT II (Strategic Arms Limitation Talks) et l’implication soviétique dans la Corne de l’Afrique.

Plus près de nous, le soutien déterminé de Kissinger à la junte de Pinochet au Chili visait, en abattant le régime d’Allende en 1973, à adresser un message aux eurocommunistes d’Europe du Sud, moins de deux ans avant la Révolution portugaise des Œillets et la mort de Franco, un peu plus de deux ans plus tard. Il craignait une extension supposée de l’influence soviétique en Europe du Sud, clef d’accès au théâtre moyen-oriental, sans anticiper qu’un Berlinguer allait rompre avec le Kremlin dès 1976.

Le « linkage » suppose quelques acteurs centraux qui acceptent parfois de subordonner leurs gains immédiats à la stabilité d’ensemble du système. Pourquoi les grandes puissances ont-elles renoncé à préserver la stabilité du système, et quel rôle jouent désormais les puissances intermédiaires dans cette perturbation ?

Restons sur l’un des défis de la diplomatie de la liaison : elle impose un carcan sur le nucléaire militaire. Le dernier traité qui était encore en vigueur, le New Start sur les armes de portée intercontinentale, a expiré le 5 février 2026. Pour la première fois depuis 1972, plus aucun accord ne réglemente, ne contrôle ni ne limite sa progression. Les pays dotés sont en train de muscler leurs arsenaux, France comprise. La Chine prend prétexte de son retard sur les États-Unis pour refuser toute négociation. La Russie entend inclure les capacités françaises et britanniques pour élever le seuil avant toute discussion avec Washington. 

La fin de la paix américaine interpelle les puissances intermédiaires. 

Exemple : l’Arabie saoudite a compris que les bases militaires américaines au Moyen-Orient avaient comme objectif de protéger Israël, pas les pays de la péninsule arabique. D’où un nouvel accord de défense avec le Pakistan, qui comporte une dimension nucléaire. La Turquie a sans doute la deuxième armée de l’OTAN mais ses centres d’intérêt se localisent en Syrie, en Irak et dans la Corne de l’Afrique. En Somalie d’abord, où une base aérospatiale est en édification, alors que Washington vient de décider d’arrêter le financement de la force d’interposition de l’Union africaine (AUSSOM).

Le « linkage » kissingerien consistait à intégrer l’adversaire au système pour le contenir, mais — c’est du moins ce qu’on pense à la Maison-Blanche — en l’y intégrant, on a permis à la Chine de prospérer au point d’être en condition de renverser la table. L’assureur se retirerait parce que son propre modèle économique a fabriqué son rival.

La diplomatie de la liaison concernait au départ, en temps de guerre froide, les interactions entre les seules deux grandes puissances. Or elle a eu deux effets contradictoires. La reconnaissance de la Chine par les États-Unis en 1979, préparée par l’entregent de Kissinger dès 1971, par le canal du Pakistan, déjà, visait à casser un bloc communiste déjà fragilisé ; mais elle aura encouragé le redressement chinois, confirmé par l’entrée dans l’OMC soutenue par Clinton, dans l’espoir qu’une Chine plus développée donnerait naissance à une classe moyenne éprise de démocratie.

On connaît la suite. La croissance chinoise a été spectaculaire. Une rupture unique dans l’histoire de la sortie du sous-développement, en un quart de siècle et elle est au service de la puissance, sous la férule du parti, qui considère que l’État-providence est fait pour les « paresseux », selon la formule de Xi Jinping. Les effets sociaux et politiques de ce bond en avant vont d’ailleurs peser sur la trajectoire du pays.

C’est bien ce qui nourrit le retournement américain : la société autant que les instances politiques mettent fin au cycle de 80 années de « Pax americana », dont les outils — le libre-échange et la liberté des mers, la sécurité collective et les institutions internationales — n’assurent plus la suprématie américaine. Elle est désormais perçue comme une mauvaise affaire dont les rivaux, la Chine au premier chef, ont tiré parti pour s’imposer.

La contention de l’expansion soviétique conduite par Brzezinski a produit, à l’inverse, le résultat recherché : par l’échec afghan, l’effondrement de l’URSS. Le linkage a donc détruit un rival et fabriqué l’autre.

Vous citez souvent cette phrase de Joe Biden, prononcée en 2023 : « Toutes les six ou huit générations, le monde change en très peu de temps. » Sommes-nous en train de vivre l’un de ces moments de bascule ?

Les propos de Biden invitent à rappeler quelques précédents. Les tragédies de la Seconde Guerre mondiale ont conduit les États-Unis à établir les institutions d’un ordre libéral international et, en Europe occidentale, à encourager une communauté démocratique de pays réconciliés. 

La défaite de la France et du Royaume-Uni à Suez, en 1956, a scellé la fin de leur domination mondiale. L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 a offert un moment d’unipolarité aux États-Unis, avec ses dérives qui les ont conduits en Irak et aux guerres sans fin au Moyen-Orient. 

De ces trois ruptures structurantes, il faut se demander chaque fois ce qui reste. Ce sont des moments où l’ordre se reconfigure. La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si un ordre en sortira, ou seulement un désordre.

Henry Kissinger montre une carte du Sinaï au président Gerald Ford et à des dirigeants du Congrès, à la Maison-Blanche, le 4 septembre 1975.

Si, comme le pense Adam Posen, les États-Unis sont passés du rôle d’« assureur global » à celui de « racketteur », peut-on s’attendre à ce que la Chine en devienne le nouvel « assureur », ou pourrait-elle le devenir ?

L’ascension de la Chine est spectaculaire : son produit national brut a été multiplié par plus de quinze depuis son entrée dans l’OMC en 2001, sous impulsion américaine. C’est un État ingénieur — la moitié du Comité central sous Hu Jintao avait une formation d’ingénieur — et planificateur, dont les plans sont appliqués. 

Mais il est prématuré de diagnostiquer une translatio imperii, un transfert de puissance : il manque à la Chine une monnaie de réserve internationale, un passé d’hégémon de l’ordre international, et une forte attractivité sociale, culturelle et politique. 

En quel sens ?

La Chine ne cherche pas à exporter son modèle ni à défendre des valeurs universelles. Elle se présente comme un pôle de stabilité et tire parti des errements de la Maison Blanche. Avec Trump, elle a surtout acquis ce qu’elle convoitait : le statut de puissance de rang égal à celui des États-Unis.

Selon Metternich et Kissinger, l’ordre international repose sur la légitimité, c’est-à-dire sur un accord minimal entre les grandes puissances concernant les règles du jeu. Une Chine qui refuserait de se soumettre à un cadre universel, en se définissant par exemple comme État-civilisation, pourrait-elle faire partie d’un tel accord de légitimité, ou ne pourrait-elle prétendre qu’à un rapport de force ?

Les Chinois, peuple peu messianique, ne sont pas missionnaires. Ils n’exportent que leur modèle de croissance dirigée et planifiée vers les pays émergents. En même temps, ils concurrencent l’Occident, à imiter pour mieux le dépasser. La fascination chinoise pour les États-Unis est notable  : comment un pays aussi récent dans l’histoire du monde est-il devenu aussi puissant, s’interrogent-ils ? La Chine veut illustrer que l’on peut se moderniser sans devenir occidental ; ils suivent en cela la trajectoire du Japon depuis l’ère Meiji et celle de Singapour sous la houlette de Lee Kuan Yew, le grand inspirateur de Deng Xiaoping. Ils récusent l’idée de valeurs universelles (démocratie, droits humains, séparation des pouvoirs, liberté de pensée, de parole et d’écriture). 

La question de l’articulation entre l’aspiration à une forme d’universalisme et la pluralité de l’expérience humaine est aussi ancienne que la philosophie. Toutes les cultures et toutes les politiques portent la marque d’une aspiration et d’une inspiration à l’universel. On peut avancer, en suivant Pierre Hassner 57, l’idée d’un universalisme pluriel et rappeler que chaque aire culturelle a ses invariants (en Europe, les héritages de la Grèce, de Rome, de la Chrétienté, des Révolutions, les codes civils, la séparation des pouvoirs, etc…). 

En Chine, citons l’autorité, le mérite par l’éducation (Confucius et les concours de recrutement des agents impériaux), le primat du collectif (l’ancien mode de production asiatique des sociétés hydrauliques), donc l’obéissance. La différence taïwanaise est donc insupportable pour le régime du PCC, qui lui-même n’est pas monolithique. L’économiste Gao Shanwen, qui vient de décéder d’un cancer à 55 ans, avait eu le toupet de contester le chiffre officiel de la croissance, 5 %, en indiquant, lors d’une conférence au Peterson Institute de Washington, qu’elle ne dépassait pas 2 %, ce que confirment les experts les plus informés. Il avait, en 2024, eu cette formule : « Les anciens sont pleins de vitalité, les jeunes ne vivent pas et la classe d’âge intermédiaire est lassée de la vie », voulant signifier que les anciens avaient profité du boom économique dont les générations suivantes payaient le prix 58. Il serait judicieux d’anticiper des tensions politiques internes à moyen terme.

Venons-en à l’une des questions centrales de votre travail, les frontières. En quoi cette bifurcation les menace-t-elle directement ?

C’est un des traits les plus caractéristiques de la période : la critique, par les trois catégories de puissances — établies, déclinantes et ascendantes —, de la conception westphalienne de la frontière linéaire, au profit d’une vision néo-impériale d’un État « sans limites ». 

« L’empire n’a pas de limites », dit-on à Moscou : un centre de pouvoir entouré de pays au destin tributaire, comme ils le furent dans le passé. Comme si la vieille distinction anglo-américaine entre border, la ligne, et frontier, la zone, était réactivée au moyen d’arguments culturels, religieux, civilisationnels. En Chine, on différencie ainsi le jiang (la frontière qui délimite) du yu (l’espace sur lequel s’exerce une autorité), la Thaïlande a toujours refusé les méthodes westphaliennes de délimitation. 

La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si un ordre en sortira, ou seulement un désordre.

Michel Foucher

Dès lors que la souveraineté des autres États devient une norme relative, les frontières deviennent des obstacles à transgresser. Quand le président Trump promet au Premier ministre du Canada le sort d’un gouverneur d’État annexé, c’est un exemple marquant de cette rhétorique du « tout est acceptable ». Et cette rhétorique se diffuse : elle est adoptée par des puissances de second et de troisième ordre, dotées de fortes ambitions régionales — l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, au Yémen, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique. Le tabou de l’inviolabilité des frontières internationalement reconnues est de plus en plus remis en cause, et les différends historiques ressurgissent en l’absence de cadre contraignant.

Face à des différends comme celui de la Thaïlande et du Cambodge, vous plaidez pour une reterritorialisation « technique » du problème.

La seule voie de sortie, pour deux pays qui se disputent un tracé, est de considérer les problèmes de frontières comme des questions techniques — tracés, cartographie de référence, accords antérieurs, bonnes pratiques, précédents de règlement — et de les traiter comme tels, avec l’appui d’experts. C’est précisément ce que la bifurcation rend plus difficile : quand le récit civilisationnel prend le pas sur le traité, on ne négocie plus une ligne, on revendique une sphère.

Face aux contentieux frontaliers, deux attitudes sont possibles : soit l’instrumentalisation politique (on peut perdre les élections ou le pouvoir sur ces sujets propices aux élans nationalistes), soit les traiter comme des sujets juridiques (délimitation) et pratiques (démarcation).

Assistons-nous là aussi à une crise de l’ordre international qui semble nous renvoyer au crépuscule du système westphalien ?

Oui, et cette crise s’éclaire précisément à la lumière d’une distinction ancienne au sein du système westphalien : celle des ordres dans la puissance, introduite par Montesquieu et analysée par Luigi Mascilli Migliorini dans son remarquable étude de Metternich.

Ce que cette tradition nous enseigne, c’est qu’un équilibre international ne se construit jamais seulement dans le rapport réciproque entre les puissances majeures, dites de « premier ordre », mais qu’il exige d’intégrer les puissances de second et de troisième ordre. 

Or c’est exactement ce que l’ordre actuel a cessé de faire : en marginalisant les puissances secondaires, il a rompu avec cette logique d’équilibre global. Un équilibre qui ignore les puissances secondaires ne peut pas arriver à l’équilibre et c’est bien cette instabilité qui caractérise la crise que nous traversons, comme au crépuscule du système westphalien.

C’est peut-être là que l’on trouve une réponse à une question posée plus tôt. Le « linkage » a-t-il disparu parce que les grands ne parviennent plus à discipliner les seconds ou parce qu’ils ont eux-mêmes adopté leurs méthodes de fait accompli ? 

La réponse me paraît être l’une et l’autre, à moins d’inventer une troisième voie, européenne, basée sur la coopération, la codécision et l’instauration d’un cadre collectif.

Que peuvent faire la France et l’Europe dans ce contexte ? 

« En temps de crise, on cherche à revenir au monde d’hier alors qu’en période de choc, il faut avancer vers un nouveau monde » 59. Dans le cas de l’Europe instituée, la question de ses limites territoriales et de l’organisation de sa sécurité a été réactivée par la guerre d’Ukraine et la fin programmée du soutien stratégique américain. Il convient donc d’apporter des réponses nouvelles à ces éléments concrets de la grande bifurcation en cours. Il s’agit d’organiser l’Europe instituée – sous forme de l’Union européenne – face aux révisionnismes.

Pour remplacer le lien transatlantique durablement affaibli, il serait judicieux de bâtir une alliance européenne de sécurité et de défense, autour d’un sous-ensemble restreint de pays ayant de réelles capacités militaires. Depuis Charles de Gaulle, les présidents français successifs ont toujours fait allusion à la « dimension européenne » des « intérêts vitaux » de la France couverts par sa force de frappe indépendante. Dans son esprit, il s’agissait d’une frontière de fer, lointaine héritière des fortifications de Vauban. Ceci montre à quel point le monde a changé depuis 2020. Cette alliance de défense serait animée non plus par un seul dirigeant à Washington mais par un directoire. Combiner les aspirations nationales qui sont autant de fragments d’Europe et la formation d’une véritable alliance avec ses partenaires pour peser sur les affaires du monde est le véritable défi de la période qui s’ouvre. 

À cet égard, il est essentiel que les efforts nationaux de renforcement des capacités de défense soient encadrés. De même que l’unification allemande s’est insérée dans un cadre européen (adhésion immédiate des anciens Länder orientaux, renoncement par Kohl au Deutsche Mark au profit de l’euro mais avec une Banque centrale sise à Francfort), il importe que le changement d’époque (« Zeitenwende ») clairement énoncé par l’ancien chancelier Olaf Scholz trois jours après le funeste 24 février 2022, jour de l’agression générale russe contre l’Ukraine, soit maîtrisé en coopération. 

Or les sujets régaliens sont d’abord de responsabilité nationale. Le risque d’une voie particulière « Sonderweg » est réel, sous la forme du leadership, si l’on en croit Johann Wadephul 60.

L’une des raisons de cette intention de primauté est l’inquiétude croissante de nos amis allemands pour la situation politique et financière de la France, son incapacité de réforme et l’affaiblissement de sa position géoéconomique dans le monde que le fort dynamisme diplomatique du président Emmanuel Macron ne peut pas compenser 61. Comment peser en Europe si l’on n’est pas fort chez soi ?

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10.07.2026 à 06:30

Ce que pensent vraiment les Ukrainiens de la guerre et de Trump (sondage exclusif)

Ramona Bloj

Une plongée dans les grandes tendances de la société ukrainienne grâce à une série de données inédites.

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Texte intégral (3684 mots)
Points clefs
  • 70 % des personnes interrogées se disent très préoccupées par la fatigue de guerre dans la société, contre seulement 4,9 % d’entre elles qui ne le sont pas du tout.
  • Une large majorité d’Ukrainiens (65,3 %) affirme ne pas avoir confiance en Donald Trump, tandis que 1,3 % seulement dit lui faire beaucoup confiance.
  • 56,8 % des personnes interrogées n’ont aucune confiance dans l’équipe américaine de négociation composée de Jared Kushner et Steve Witkoff, contre 2,5 % qui lui accordent une confiance élevée.
  • 36,7 % des personnes interrogées disent avoir beaucoup confiance en Volodymyr Zelensky, contre 13,6 % qui n’ont aucune confiance en lui.
  • Deux fois plus d’Ukrainiens considèrent Donald Trump comme un ennemi (35,4 %) que comme un ami (17,0 %).
  • En revanche, 73,4 % des personnes interrogées considèrent que les Américains sont des amis de l’Ukraine, tandis que seuls 3,5 % les voient comme des ennemis.
  • Enfin, 74,5 % des Ukrainiens disent faire au moins un peu confiance aux dirigeants de l’Union européenne.
  • Les dirigeants locaux ukrainiens recueillent 18,9 % de réponses exprimant beaucoup de confiance, mais 22,6 % des personnes interrogées déclarent n’avoir aucune confiance en eux.
  • Seuls 7,4 % des Ukrainiens ont un regard positif sur le rôle actuel des États-Unis dans les affaires internationales ; 61,6 % ont des sentiments mitigés et 25,6 % un jugement négatif.

La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine dure désormais depuis si longtemps qu’il est facile d’en négliger la brutalité quotidienne 62. Sa violence est devenue routinière. Les frappes de missiles et de drones se succèdent, les civils continuent d’être tués, tandis que le reste du monde se tourne vers d’autres urgences. 

Cette banalisation est pourtant trompeuse. La guerre s’intensifie. En mai 2026, le bilan civil a été le plus lourd depuis avril 2022, avec au moins 274 morts et 1 763 blessés 63.

Sur la ligne de front, le bilan humain est d’un tout autre ordre : il ne se compte plus en centaines, mais en milliers de morts et de blessés. Les responsables militaires ukrainiens évoquent une « moisson » de dizaines de milliers de soldats tués ou blessés chaque mois, traqués par des drones bon marché et de plus en plus autonomes. Les commandants russes tiennent un discours symétrique, chacun affirmant prendre l’avantage. Pourtant, derrière cette guerre de récit, une réalité s’impose : les deux camps continuent de sacrifier des vies à un rythme inédit et d’hypothéquer une part de leur avenir démographique.

Ce qui a changé ces derniers mois, c’est que la guerre ne frappe plus seulement l’Ukraine. La Russie est désormais la cible d’une campagne soutenue de drones à moyenne et longue portée visant sa logistique militaire et ses infrastructures énergétiques. Certains analystes ironisent en affirmant que l’armée ukrainienne mériterait un prix pour la quantité d’infrastructures fossiles qu’elle détruit. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour la première fois, les conséquences de la guerre deviennent tangibles pour une partie de la population russe. Des incendies, des fumées toxiques et des perturbations affectent désormais des métropoles comme Moscou ou Saint-Pétersbourg. Les Russes ordinaires suffoquent désormais sous le poids des conséquences des décisions de leur gouvernement.

Au-delà des attaques quotidiennes de la Russie, les Ukrainiens ont également dû composer avec les revirements de la politique américaine. Donald Trump avait en effet séduit une partie de l’électorat américain par ses déclarations effrontées, prononcées pas moins de cinquante-trois fois 64, selon lesquelles il aurait résolu la guerre entre la Russie et l’Ukraine en « en vingt-quatre heures ». Pour y parvenir, la stratégie qu’il a progressivement mis en place depuis son retour à la Maison-Blanche a consisté à se ranger de manière effrontée du côté de la Russie, à suspendre l’aide militaire américaine à l’Ukraine (sans toutefois interrompre le partage de renseignements), à reprendre les arguments russes (« C’est l’Ukraine qui a déclenché la guerre ») et à accueillir Poutine à Anchorage pour « conclure un accord ».

Lorsque les intentions de Donald Trump sont devenues évidentes, les dirigeants européens se sont précipités à Washington avec Zelensky pour empêcher la cession forcée de territoires ukrainiens 65. Ils ont parallèlement accéléré leurs efforts pour assumer seuls la charge d’approvisionner l’Ukraine, afin que celle-ci puisse poursuivre sa résistance à la Russie. Les États-Unis n’ont pas totalement interrompu leur aide. Un programme de 400 millions de dollars, approuvé par le Congrès en décembre 2025, demeure bloqué au Pentagone depuis plusieurs mois 66

Des enquêtes récentes menées aux États-Unis 67 ont mis en lumière l’ampleur de l’hostilité personnelle de Donald Trump envers Volodymyr Zelensky, nourrie par des griefs anciens liés à ce qu’il considère comme le refus de Kyiv de compromettre Joe Biden. En public, toutefois, la relation apparaît bien différente. Lors du sommet de l’OTAN à Ankara, Trump et Zelensky se sont affichés en partenaires, le président américain qualifiant les Ukrainiens de « peuple formidable ». Derrière cette mise en scène qui a montré encore une fois l’opportunisme rhétorique du président américain, la méfiance demeure profonde. 

Pour comprendre les résultats de notre enquête 68, il faut également prendre en compte le contexte diplomatique exceptionnel dans lequel elle a été réalisée. Les États-Unis demeurent le médiateur incontournable du conflit, alors même que l’administration Trump s’est progressivement rapprochée des positions russes, laissant l’Europe largement à l’écart des négociations. Après l’échec de sa promesse de mettre fin à la guerre « en vingt-quatre heures », Donald Trump a confié le dossier à deux proches, Jared Kushner et Steve Witkoff, marginalisant les diplomates de carrière et les institutions traditionnelles de la politique étrangère américaine. Depuis l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran, ce canal diplomatique est lui-même passé au second plan. Plus révélateur encore, aucun des principaux négociateurs américains ne s’est rendu en Ukraine, tandis que Steve Witkoff a effectué plusieurs visites au Kremlin et revendique avoir de bonnes relations avec Vladimir Poutine.

Comment mène-t-on une enquête d’opinion dans un pays en guerre ?

Compte tenu du rôle central que jouent ces acteurs dans le futur de l’Ukraine, il est utile de se demander comment les Ukrainiens ordinaires les perçoivent.

Depuis plus d’une décennie, nous réalisons des enquêtes d’opinion en Ukraine. Le déclenchement de la guerre à grande échelle, en février 2022, a considérablement compliqué cet exercice. La Russie occupe aujourd’hui près d’un cinquième du territoire ukrainien reconnu par la communauté internationale. Plus de 3,7 millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, tandis que plusieurs millions d’autres ont trouvé refuge à l’étranger. En l’absence de recensement national depuis 2001, les données démographiques disponibles reposent sur les meilleures estimations officielles.

La guerre rend les enquêtes en face à face extrêmement difficiles. La plupart des sondages sont donc réalisés par téléphone, selon la méthode CATI 69 qui présente toutefois ses propres limites : peu de personnes acceptent de répondre à un inconnu au téléphone, ou d’y exprimer librement leurs opinions. Les taux de réponse sont donc faibles. En outre, le contexte de guerre peut inciter certains répondants à privilégier des réponses jugées socialement acceptables plutôt que de dire ce qu’ils pensent réellement.

Malgré ces limites, les enquêtes CATI restent le meilleur outil dont nous disposons pour mesurer l’opinion publique. Elles nous permettent de constituer un échantillon globalement représentatif de la population vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien, à partir des données démographiques disponibles pour 2025. Il faut également souligner qu’en dépit de la guerre, la société civile ukrainienne demeure remarquablement vivante. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent de participer aux enquêtes et n’hésitent pas à porter un regard critique sur la guerre, sur leurs dirigeants, sur les acteurs internationaux ou sur l’évolution de leur pays. L’accumulation de ces sondages au fil du conflit nous permet de suivre l’évolution des attitudes de la population face aux principales questions auxquelles l’Ukraine est confrontée.

Pour cette enquête, l’Institut international de sociologie de Kiev (KIIS) a interrogé, pour notre compte, 1 801 Ukrainiens vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement entre le 9 et le 26 juin 2026. Les habitants des régions occupées par la Russie, notamment le Donbass oriental et la Crimée, n’y sont donc pas représentés. Pour obtenir ces 1 801 réponses, les enquêteurs du KIIS ont dû passer un très grand nombre d’appels vers des numéros de téléphone mobile générés aléatoirement. Le taux de réponse global est resté inférieur à 7 %. Les entretiens n’étaient réalisés qu’en l’absence d’alerte aérienne et lorsque les enquêteurs estimaient que les conditions de sécurité le permettaient. Avant chaque entretien, les personnes sollicitées étaient également invitées à indiquer si elles se sentaient en sécurité ; en cas de réponse négative, l’entretien n’était pas conduit.

Voici les principaux enseignements qui se dégagent de cette enquête. 

1. Les Ukrainiens sont épuisés par la guerre 

Il n’est pas surprenant que les Ukrainiens souhaitent voir s’achever une guerre que la Russie leur a imposée. Mais mesurer cette fatigue n’est pas simple. Beaucoup hésitent à reconnaître leur lassitude, de peur qu’elle ne soit perçue comme un manque de loyauté ou comme un signe qu’ils ne soutiennent plus pleinement les objectifs de l’Ukraine : préserver son indépendance, reprendre les territoires occupés et mettre fin au projet impérial russe.

Pour contourner cette difficulté, nous avons utilisé une méthode classique des enquêtes d’opinion : au lieu de demander directement aux personnes interrogées si elles étaient elles-mêmes fatiguées de la guerre, nous leur avons demandé si elles avaient le sentiment que la société ukrainienne l’était.

Les résultats sont très nets. Soixante-dix pour cent des répondants disent être très préoccupés par la fatigue de guerre qu’ils observent autour d’eux, tandis que seulement 5 % déclarent ne pas s’en inquiéter du tout. À l’approche de la cinquième année de guerre, le poids du conflit se fait sentir dans toute la société.

2. Les Ukrainiens font d’abord confiance à leurs propres dirigeants

L’enquête montre ainsi une société profondément fatiguée par la guerre, mais aussi de plus en plus méfiante envers les dirigeants étrangers, en particulier Donald Trump. Les dirigeants européens inspirent davantage de confiance, même si elle reste mesurée.

Parmi les personnalités testées, Volodymyr Zelensky est celui qui inspire le plus de confiance : 37 % des répondants disent lui faire « beaucoup confiance », contre 14 % qui déclarent ne lui faire « aucune confiance ». Les responsables régionaux et locaux arrivent ensuite, avec 19 % de réponses exprimant une forte confiance.

Ces niveaux ne sont pas exceptionnellement élevés, mais ils restent importants pour des dirigeants confrontés à une guerre qui dure depuis plusieurs années. Plus un conflit se prolonge, plus le soutien de l’opinion a tendance à s’éroder.

Même si sa popularité a reculé, Volodymyr Zelensky bénéficie toujours du soutien d’une majorité d’Ukrainiens. La confiance accordée aux responsables locaux est plus variable, reflétant ainsi les disparités entre les différentes régions.

3. Les Ukrainiens font plus de confiance aux dirigeants européens qu’à Donald Trump

Les Ukrainiens portent un jugement nuancé sur les dirigeants européens. Une minorité seulement (12 %) déclare avoir « beaucoup confiance » dans les dirigeants de l’Union, mais une large majorité (62 %) indique leur faire au moins un peu confiance (option intermédiaire choisie par les personnes interrogées). 

Bien que les Ukrainiens soient plus nombreux à faire pleinement confiance à leurs dirigeants locaux qu’à ceux de l’Union, la proportion de ceux qui se situent dans les catégories combinées « un peu » et « beaucoup » est en réalité plus élevée pour les dirigeants de l’Union que pour les dirigeants locaux. 

D’ailleurs, la proportion de personnes n’ayant aucune confiance en leurs dirigeants locaux est plus élevée (22 %) que celle des personnes n’ayant aucune confiance dans les dirigeants de l’Union (17 %). Cet écart reflète sans doute les différences régionales observées en Ukraine par rapport aux attitudes à l’égard des dirigeants européens, pour lesquels l’incertitude se mêle à un niveau de confiance de base, car ces pays considèrent souvent la Russie comme un ennemi commun.

La situation est très différente pour Donald Trump. Soixante-cinq pour cent des Ukrainiens déclarent ne lui faire « aucune confiance », tandis que seulement 1,3 % disent lui faire « beaucoup confiance ». De toutes les personnalités évaluées, c’est lui qui suscite de loin le plus de méfiance.

Plusieurs éléments peuvent expliquer cette perception : la suppression de l’USAID, très présente en Ukraine, la réduction de l’aide militaire, mais aussi les déclarations favorables à Vladimir Poutine et l’humiliation publique de Volodymyr Zelensky lors de leur rencontre dans le Bureau ovale en mars 2025. Cet épisode a d’ailleurs renforcé le soutien dont bénéficie Zelensky dans le pays. La perception négative de Trump est confirmée par d’autres résultats de l’enquête.

4. Donald Trump est perçu comme un adversaire de l’Ukraine, mais pas les Américains

Nous avons également interrogé les répondants sur Donald Trump, sur son équipe de négociation avec la Russie composée par Jared Kushner et Steve Witkoff ainsi que sur les Américains dans leur ensemble. 

Les résultats sont frappants.

Une majorité d’Ukrainiens considère ainsi Donald Trump comme un ennemi de leur pays 70.

Les sondés expriment également très peu de confiance envers Jared Kushner et Steve Witkoff pour conduire des négociations avec Vladimir Poutine. 

En revanche, les Américains, dans leur ensemble, continuent d’être perçus comme des amis de l’Ukraine.

Nos résultats montrent également que le soutien à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN demeure largement majoritaire. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent désormais que les territoires occupés ne puissent pas être repris rapidement, mais cela ne signifie pas que leurs objectifs politiques ou stratégiques aient changé. Les Ukrainiens veulent la paix, sans renoncer à leurs aspirations.

L’administration Trump peut penser qu’elle est en mesure de négocier un accord avec Moscou puis de convaincre les Ukrainiens de l’accepter. Nos résultats montrent pourtant qu’elle souffre aujourd’hui d’un profond manque de crédibilité et que seulement une part extrêmement minoritaire a une bonne opinion des États-Unis dans les affaires internationales. 

Les dirigeants européens sont mieux perçus, mais la confiance dont ils bénéficient reste limitée. Une chose est néanmoins claire : aucun accord durable ne pourra être trouvé sans l’adhésion de Volodymyr Zelensky et des responsables ukrainiens. Au bout du compte, ce seront les Ukrainiens qui décideront de ce qu’ils sont prêts à accepter et de ce qu’ils refuseront.

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06.07.2026 à 20:33

Ce que révèle la mise en scène des funérailles du Khamenei

Louis Puel

Pourquoi le régime iranien organise-t-il les plus grandes funérailles du XXIᵉ siècle ?

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Texte intégral (9576 mots)

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Les funérailles du Guide suprême, tué par les États-Unis le 28 février, initialement prévues en mars, sont l’occasion pour un régime à bout de souffle de réactiver l’énergie de sa théologie politique messianique, épuisée par des décennies de cruauté bureaucratique. Entre la scénographie du martyre et l’arithmétique des négociations avec Washington, chaque image diffusée par la télévision d’État ou les photographes du régime est un indice qui mérite d’être analysé et critiqué. 

1. Faire masse

Les autorités espèrent entre 15 et 20 millions de participants rien qu’à Téhéran pour les trois jours d’hommage dans la capitale, un chiffre qui dépasserait celui des funérailles de Rouhollah Khomeyni en 1989, reconnues par le Guinness World Records comme ayant réuni « le plus grand pourcentage de la population à avoir assisté à des funérailles », avec environ 10,2 millions de personnes.

Les six jours de commémorations se déploient dans cinq villes d’Iran et d’Irak : après l’exposition du cercueil à la Grande Mosquée Mosalla jusqu’à dimanche soir et la procession de ce lundi dans les rues de la capitale, la dépouille prendra la direction de Qom mardi, puis de Najaf et Kerbala en Irak, avant l’inhumation jeudi à Machhad, au sanctuaire de l’imam Reza, dans la ville natale du défunt.

Le dispositif est celui d’une mobilisation totale. 

Le régime a décrété trois jours fériés, fermé les centres commerciaux et mis les entreprises au repos forcé afin de garantir une affluence maximale.

Des immenses périmètres interdits aux voitures, plus de 400 tentes du Croissant-Rouge érigées pour accueillir les Iraniens venus de tout le pays.

La mairie de Téhéran affirmait avoir transporté 2,2 millions de pèlerins en métro dès le premier jour, tandis que des portraits du Guide étaient installés dans la plupart des stations aux côtés d’images de propagande de guerre.

Dans une station de métro déserte, à Téhéran, un panneau publicitaire représentant une main militaire agrippant le détroit d’Ormuz, accompagnée d’inscriptions en farsi indiquant : « Entre les mains de l’Iran pour toujours », « Trump n’a rien pu faire » et « Le contrôle du détroit d’Ormuz appartiendra à l’Iran pour toujours ». © Vahid Salemi/ AP

Le régime cherche avant tout à mettre en scène sa résilience face à la guerre, en invitant les dignitaires religieux iraniens à participer aux funérailles.

Des dignitaires religieux iraniens et des membres de sa famille défilent devant les cercueils du Guide suprême iranien décédé, le vendredi 3 juillet 2026, à Téhéran. © Vahid Salemi / AP

Les délégations étrangères servent le même récit. 

Une trentaine de pays représentés, dont l’ancien président russe Dmitri Medvedev, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif et, pour la Chine, un haut responsable du Parlement, He Wei, ainsi que des dirigeants du Hamas, dont le chef de son bureau politique Mohammed Darwish, et du Hezbollah. 

Deux absences structurent pourtant la scène. 

Celle du peuple des grandes villes durement réprimé par le régime ces derniers mois, et celle du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei, 56 ans, officiellement blessé dans les bombardements du 28 février, qui n’est jamais apparu en public et ne s’exprime que par des communiqués qui lui sont attribués. Il n’était pas présent à la grande prière de dimanche, à laquelle assistaient trois fils du défunt Massoud, Mostafa et Meysam. 

Une mère de famille brandit un drapeau sur lequel figurent les visages de l’ayatollah Khomeini, de Khamenei et de son fils Mojtaba, sur la place Enqelab, à Téhéran.© Ilya Pitalev/Sipa

Les funérailles de Rouhollah Khomeini avaient été l’une des plus grandes concentrations humaines de l’histoire et l’une des plus incontrôlables. 

La première procession avait dû être interrompue : la foule, dans une frénésie de deuil, avait renversé le cercueil pour toucher le corps et déchirer le linceul en reliques, la dépouille tombant à terre avant d’être évacuée par hélicoptère. 

Une foule en proie à l’hystérie tend les mains pour toucher le corps de l’ayatollah Ruhollah Khomeini, alors que son cercueil brisé est porté au-dessus de leurs têtes, lors des funérailles à Téhéran, le 6 juin 1989. © AP

Le lendemain, le corps fut acheminé dans un cercueil métallique fermé, sous protection militaire, tandis que des lances à incendie aspergeaient la foule pour la contenir et la rafraîchir. 

Les bilans de l’époque firent état de morts et de milliers de blessés. Toutefois ce chaos n’était pas un échec sécuritaire pour le régime, mais la preuve, physique, de la fusion entre le Guide et la communauté des croyants, l’oumma faisant littéralement corps avec son imam. 

C’est cette énergie que le régime tente de reconvoquer aujourd’hui. 

3. Théologie-politique du martyr

Les images de la mosquée Mosalla obéissent à une grammaire précise, celle du paradigme de Kerbala le martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué en 680, matrice émotionnelle du chiisme politique résumée par le slogan révolutionnaire : « chaque jour est Achoura, chaque terre est Kerbala ». 

Khamenei tué par l’Amérique est immédiatement inscrit dans cette série. 

Les médias d’État ont diffusé des images du cercueil recouvert d’un drapeau rouge portant en calligraphie blanche « Ya Hussein », référence directe au martyre du petit-fils du Prophète.

Des personnes se rassemblent autour du cercueil de l’ayatollah Ali Khamenei, à Téhéran, en Iran, le 2 juillet 2026. L’inscription « Ya Hussein » inscrit le martyre de Khamenei dans la lignée de celui de l’imam Hussein. © Bureau du Guide suprême iranien via ZUMA Press

À la Mosalla, le cercueil du Guide, enveloppé dans le drapeau iranien et surmonté de son emblématique turban noir, signe des sayyeds, les descendants du Prophète, est exposé aux côtés de ceux des membres de sa famille tués avec lui le 28 février. Le fait que les cercueils soient enveloppés dans des drapeaux de la République islamique suggère que les funérailles s’inscrivent à la fois dans le cadre théologique du martyre chiite, mais aussi dans une exaltation du nationalisme iranien.

La nouvelle élite au pouvoir s’est affichée en larmes devant le cercueil du Guide. Mohammad Ghalibaf notamment, le président du Parlement et actuel négociateur avec les États-Unis, a été vu en train de sangloter face au cercueil.

Des responsables étrangers et nationaux se recueillent devant les cercueils contenant la dépouille de l’ancien guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, et celle de membres de sa famille, à la grande mosquée de l’imam Khomeini, le 3 juillet 2026, à Téhéran. © Khamenei IR/UPI/Shutterstock

Plusieurs éléments visuels sont à lire comme un signe codé. 

Les drapeaux rouges brandis par la foule, couleur du sang, de la justice et de la vengeance, évoquent l’étendard hissé sur le dôme de la mosquée de Jamkaran après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020, promesse de représailles non encore accomplies.

Les drapeaux rouges brandis par la foule évoquent l’idée de vengeance et de justice, à l’instar de ce qui s’est passé après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020. Téhéran, Iran, le 4 juillet 2026. © AP Photo/Altaf Qadri

Les hommes se frappent la tête et la poitrine en signe de deuil : c’est le siné-zâni, le rituel d’Achoura transposé au chef de l’État. 

Plusieurs femmes portent l’icône du martyr.

Les murs du site sont couverts de portraits géants de l’ayatollah aux différents âges de sa vie, notamment sur le front de la guerre Iran-Irak : la martyrologie murale qui recouvre Téhéran depuis les années 1980 trouve ici son apothéose. C’est en effet au cours de la guerre Iran-Irak que s’est développé et affirmé le culte des martyrs, qui sont devenus à cette occasion une des clefs de voûte du système politique iranien. Rappelons également qu’Ali Khamenei était, de son vivant, handicapé à la suite d’une tentative d’assassinat en 1981.

Même l’agenda participe de cette dramaturgie de la vengeance : les funérailles coïncident avec le 250e anniversaire des États-Unis, des banderoles « #KillTrump » apparaissent dans la foule, et des panneaux montrent Khamenei le poing levé sous le slogan « Nous devons nous lever » ou des détournements du drapeau américain et de la statue de la liberté de l’ancienne ambassade des États-Unis. 

Le 3 juillet, dans une rue de Téhéran, en Iran, une banderole fait référence aux dégâts matériels et aux morts causés par les bombardements américains. © Ilya Pitalev/Sputnik/Sipa

À côté du cercueil du Guide, ceux de ses proches tués avec lui le premier jour de la guerre : une fille, un gendre, une belle-fille et une petite-fille de 14 mois — l’innocence sacrifiée, figure obligée du récit de Kerbala.

4. Venger ou négocier

Les funérailles sont surtout un moment de vérité, alors que les tensions sont vives entre les négociateurs et une partie de l’appareil qui dénonce un rapprochement trop rapide avec Washington.

La mesure du soutien populaire pourrait produire deux effets opposés : un sursaut d’hostilité aux négociations, au nom de la vengeance du « martyr » Khamenei. Depuis vendredi, les foules scandent « Mort à l’Amérique » et « Que la malédiction de Dieu s’abatte sur Israël ». Ou, au contraire, une cohésion nationale renforcée derrière les négociateurs pour reconstruire le pays. 

Cette ambiguïté stratégique est incarnée par un homme très mis en avant dans la liturgie de ces funérailles : Mohammad Bagher Ghalibaf

Le président du Parlement et négociateur en chef qui a lui-même appelé à « venger » la mort de Khamenei par une forte participation aux funérailles, une vengeance reconvertie en démographie cérémonielle plutôt qu’en missiles.

Les négociations indirectes ont repris le 1er juillet à Doha, avec la médiation du Qatar et du Pakistan, autour de deux dossiers : la sécurisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz et les modalités de mise en œuvre du cessez-le-feu, après la signature le mois dernier d’un accord-cadre pour mettre fin au conflit. 

Les médiateurs ont annoncé qu’une nouvelle réunion aurait lieu immédiatement après la fin des funérailles, sans date précise. Donald Trump a commenté la pause à sa manière : « Nous leur avons donné une semaine de congé pour des funérailles, parce que nous sommes gentils ». 

À la veille des cérémonies, Téhéran a averti qu’une attaque pendant les funérailles entraînerait une « riposte sévère », tandis que son ambassadeur à Pékin évoquait des frais imposés aux navires transitant par Ormuz, une idée rejetée par Washington, avec un traitement « spécial » pour les pays « amis ». 

Hier, plusieurs navires ont traversé le détroit en empruntant la route indiquée par les États-Unis, le long des côtes d’Oman. 

Reste à savoir si les images de cette semaine, marée noire et rouge à Téhéran, escale à Kerbala, tombeau scellé jeudi à Machhad, donneront au régime l’élan d’une revanche ou l’alibi d’une paix. 

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