19.10.2026 à 17:18
La guerre des centres de données : l’Ukraine frappe le « cœur de fer » de l’Internet russe
Depuis 2014, le Kremlin a mis en place une infrastructure web de repli. Les frappes contre Yandex montrent les limites de ce modèle
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Les téléphones et les applications que nous utilisons tous les jours sont devenus l’un des champs de bataille inattendus des guerres de cette décennie et, avec eux, les infrastructures qui leur permettent de fonctionner. C’est particulièrement vrai dans un régime autoritaire comme celui de la Russie, où l’ingérence de l’État dans la vie numérique des citoyens est de plus en plus flagrante et a été amplifiée par le retrait des compagnies occidentales. Justifiées au nom de la lutte contre les drones ukrainiens, les coupures d’accès à Internet depuis les téléphones portables sont par exemple régulièrement pratiquées par le Kremlin.
Quand des levées de restriction offrent des cibles
Cependant, devant les inconvénients posés par cette pratique, les autorités russes ont, depuis l’automne 2025, progressivement établi des « listes blanches » de sites et d’applications épargnés par ces restrictions. On y trouve Gosuslugi, le portail des services publics, VK (dont MAX, la messagerie en ligne promue par l’État), la plateforme vidéo Rutube, les places de marché Ozon et Wildberries 1, mais également l’ensemble des services d’une entreprise devenue centrale dans l’Internet russe, à savoir Yandex (Яндекс). C’est précisément cet Internet insularisé que Kiev prend désormais pour cible.
Les faits, tout d’abord. Dans la nuit du 7 au 8 octobre 2026, des drones ukrainiens frappent Sasovo, dans la région de Riazan, à quelque 300 kilomètres au sud-est de Moscou. La cible n’est ni une raffinerie ni un dépôt d’armes ni un centre de triage, mais un bâtiment de Yandex abritant des dizaines de milliers de serveurs permettant de stocker et de traiter les données nécessaires au fonctionnement des applications utilisées au quotidien par les citoyens russes. L’installation est entièrement arrêtée. Dès le lendemain, un deuxième centre de données de l’entreprise est frappé à Kalouga et plusieurs modules sont mis hors service. Le 11 octobre, c’est au tour du site de Vladimir d’être frappé et de connaître une panne générale. En quatre jours, trois des cinq grands centres de données de Yandex ont donc été atteints 2. Le choix de cette cible ne doit rien au hasard.
Moscou a aussi préparé la guerre sur ce terrain : le pouvoir a patiemment mis en place un environnement numérique destiné à contrôler l’usage que les citoyens russes font de leurs smartphones et d’Internet 3. Des services nationaux performants, hébergés en Russie et adossés à un système de paiement national, ont été substitués un à un aux plateformes occidentales à mesure que celles-ci étaient bloquées. Mais ce que le régime concentre pour mieux le contrôler, l’Ukraine peut désormais le frapper. En visant les serveurs de Yandex, elle produit un double effet : elle perturbe la vie numérique des Russes et rend ainsi la guerre visible dans leur quotidien, mais elle fragilise surtout le contrat autocratique que Vladimir Poutine a noué progressivement avec la société – à savoir, moins de libertés contre une prospérité relative, et une stabilité et une grandeur retrouvées.
L’Ukraine touche ainsi deux fonctions distinctes d’une même infrastructure. Les premières sont internes : elle éprouve l’arrière russe dans sa vie quotidienne, en perturbant des services liés au travail, aux déplacements, aux paiements ou à la consommation. Elle atteint aussi, plus indirectement, l’environnement numérique façonné par le pouvoir pour organiser ce que les citoyens russes perçoivent du réel.
Les secondes sont externes : ces mêmes infrastructures participent au substrat matériel des opérations informationnelles par lesquelles la Russie cherche à affaiblir de l’intérieur les sociétés adverses, ce que nous appelons la puissance de corrosion. Sans pouvoir détruire les appareils qui conduisent ces opérations, l’Ukraine peut affecter les conditions matérielles.
Le « cœur de fer » de l’Internet insularisé russe
Yandex a lui-même trouvé une formule parlante pour ses installations, les désignant comme le « cœur de fer » de l’entreprise. En effet, si le numérique donne volontiers l’impression d’un monde immatériel, fait de requêtes, de cartes, de messages et de modèles d’intelligence artificielle, l’image rappelle qu’il repose sur des bâtiments concrets, des lignes électriques, des systèmes de refroidissement, des fibres optiques et des grappes de processeurs extrêmement coûteux. En frappant des data centers avec des drones, l’Ukraine cible précisément cette assise matérielle 4. De même que le « Sea Power » de l’amiral Mahan reposait sur tout un réseau d’installations terrestres assurant la puissance de projection des navires 5, le « Digital Power » ou « puissance numérique », d’un État contemporain suppose des infrastructures électroniques et matérielles tangibles, que missiles et drones peuvent détruire.
Cette séquence n’est donc pas une simple extension des « frappes en profondeur » ukrainiennes. Après les infrastructures ferroviaires, les raffineries ou le commerce en ligne, Kiev s’en prend désormais à des équipements qui soutiennent à la fois l’économie ordinaire, la souveraineté technologique et une partie de l’environnement informationnel russe. Jusqu’alors placées à distance respectable du front, ces infrastructures avaient été épargnées. Mais la situation a changé avec l’entrée en service de drones et de missiles conçus et fabriqués en Ukraine, comme le drone FP-1 ou le missile de croisière FP-5 Flamingo : ils ont donné une allonge de 1 500 à 3 000 kilomètres à l’Ukraine et affranchi Kiev des restrictions qui encadrent l’emploi des armes européennes et américaines contre le territoire russe. Dans la campagne des « sanctions à longue portée » lancée par Volodymyr Zelensky, les serveurs de Yandex constituent ainsi une cible à forte centralité fonctionnelle, en raison du nombre d’activités, de services et de capacités qui dépendent de ce nœud d’infrastructure numérique.
Un écosystème intégré à la chinoise plutôt qu’un « Google russe »
Profitant de l’arrêt ou de l’interdiction des grandes plateformes occidentales en Russie, Yandex remplit, pour les particuliers, des fonctions comparables à celles de Google, Waze, Uber et Netflix réunis. Yandex détient près de 70 % du marché russe de la recherche en ligne. Son application Yandex Go réunit taxis, livraisons et autopartage, et rassemble plus de 58 millions d’utilisateurs. Son abonnement Yandex Plus qui donne accès aux films et séries en ligne, à la musique en streaming et à des avantages sur les autres services du groupe, compte de son côté près de 45 millions d’abonnés 6. Pour les entreprises, Yandex tient à la fois de Gmail et d’OVHcloud. Yandex Cloud totalisait 64 000 clients à l’été 2026, des grands groupes aux PME. Regroupant des services de messagerie, de stockage et de travail collaboratif, Yandex 360 revendiquait pour sa part plus de 117 millions d’utilisateurs et 185 000 entreprises clientes, notamment dans l’informatique, le commerce, la construction, l’industrie et les services 7. Pour l’État enfin, Yandex constitue l’un des piliers d’une souveraineté numérique mise à mal par les sanctions. Ces trois niveaux de dépendance ont peu à peu fait de Yandex une infrastructure centrale de la vie numérique russe.
Yandex sait donc ce que les Russes cherchent, mais aussi où ils vont, ce qu’ils regardent et ce qu’ils ont envie de manger. Depuis peu, ces données nourrissent une intelligence artificielle, Alice AI, intégrée au moteur de recherche, à l’instar des réponses générées par les AI Overviews de Google 8.
Mais la comparaison avec Google s’arrête là. Yandex ressemble davantage à un écosystème intégré à la chinoise, comme Tencent ou Alibaba. L’ensemble repose sur un identifiant unique (Yandex ID), un abonnement (Yandex Plus), un moyen de paiement (Yandex Pay), qui donne accès à des dizaines de services renvoyant les uns aux autres – d’une simple recherche Internet à la commande d’un taxi, de la livraison de repas au cinéma en ligne. Wildberries réunissait déjà l’équivalent d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Crédit Agricole. Yandex concentre à lui seul des fonctions qu’aucune entreprise occidentale ne réunit. C’est cette intégration qui fait sa force commerciale, chaque service conduisant l’usager vers les autres.
Mais cette centralité fait aussi sa fragilité stratégique. La concentration des infrastructures accroit sa vulnérabilité et va à rebours de l’une des logiques fondatrices d’Internet – conçu comme un réseau distribué précisément pour éviter qu’en cas d’attaque, la destruction d’un petit nombre de nœuds centraux ne compromette l’ensemble du système. Autrement dit, plus l’écosystème est intégré, plus la panne d’un nœud se propage. Cette centralité a encore été renforcée par la rupture de 2024 avec l’ancienne société mère néerlandaise, Yandex N.V. Celle-ci a dû céder ses activités à un consortium d’investisseurs coopté par Moscou chargé de « russifier » ses actifs, pour 5,4 milliards de dollars et avec une décote d’au moins 50 %. Les activités internationales de l’ancienne société mère ont depuis pris le nom de Nebius 9.
Quel intérêt le Kremlin trouvait-il à cette « russification » ? Dans une économie sous sanctions, une telle infrastructure assure une fonction de souveraineté numérique. La valeur stratégique des acteurs nationaux croît en effet à mesure que le pays se coupe des fournisseurs occidentaux. Loin d’être de simples marchés, la recherche, le cloud, les services cartographiques ou encore l’intelligence artificielle sont ainsi des capacités indispensables à la Russie, pour ne dépendre d’aucun acteur extérieur. Sous sanctions et soucieuse de préserver sa liberté d’action stratégique, la Russie ne pouvait faire reposer son architecture numérique critique sur San Francisco ou Shenzhen. Yandex est ainsi devenu le pilier de cet Internet de repli largement souverainisé.
Trois frappes en quatre jours
La première attaque, à Sasovo, est la plus spectaculaire. Dans la nuit du 7 au 8 octobre, des drones provoquent un incendie sur le site, situé à plus de 500 kilomètres du front ukrainien. Rapidement, Yandex annonce que le centre de données a été « sérieusement endommagé » et entièrement arrêté. Aucun salarié n’est blessé. Reuters rapporte que le site héberge des dizaines de milliers de serveurs et deux des trois supercalculateurs de Yandex, qui permettent de faire tourner une intelligence artificielle maison, utilisée dans l’ensemble des logiciels et applications de l’entreprise. Dans les heures qui suivent, les perturbations gagnent des services tiers, jusqu’à une compagnie publique d’autobus de la région de Moscou qui suspend temporairement sa billetterie en ligne. Detector404, un service de suivi des pannes numériques, enregistre plus de 58 000 signalements en vingt-quatre heures. L’action Yandex recule d’environ 3 % à la Bourse de Moscou 10.
Sous sanctions et soucieuse de préserver sa liberté d’action stratégique, la Russie ne pouvait faire reposer son architecture numérique critique sur San Francisco ou Shenzhen.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Le 9 octobre, une seconde frappe a lieu à Kalouga, à quelque 160 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Yandex confirme qu’une partie de l’infrastructure est hors service. Le fabricant ukrainien Fire Point affirme que l’attaque a été menée avec des drones FP-1. Volodymyr Zelensky a explicitement présenté ces frappes comme une riposte aux attaques russes contre les infrastructures numériques ukrainiennes 11. En la matière, la protection de l’Ukraine est partielle. Le 17 février 2022, soit une semaine avant l’invasion à grande échelle, une loi a autorisé l’hébergement de données publiques hors du territoire national. Des clouds situés à l’étranger – notamment Amazon Web Services et Microsoft – avaient ainsi copié, dès les premiers jours de la guerre, une grande partie des registres de l’État (population, cadastre, fiscalité, banques, éducation) 12. Les services de certains opérateurs ont pu être maintenus grâce à des sites de secours. C’est par exemple le cas de Datagroup, l’un des principaux opérateurs ukrainiens de télécommunications et de services numériques, qui a assuré que tous ses services continuaient de fonctionner depuis ses sites de sauvegarde, après la frappe russe du 25 septembre 2026 contre son centre de données de Kiev 13. Ces sauvegardes réduisent le risque qu’un serveur détruit entraîne la perte définitive des données – un risque auquel la Russie pourrait donc être davantage exposée. Cette « tactique » est aussi employée sur les plans industriel et financier : une partie de la profondeur stratégique ukrainienne se situe désormais hors du territoire national, dans l’espace européen, et échappe ainsi aux missiles et drones russes.
Ces frappes ukrainiennes sur Yandex montrent ainsi les limites de la stratégie de concentration des infrastructures opérée par la Russie. Les effets sur les entreprises clientes deviennent cette fois visibles. Yandex conclut des accords avec d’autres fournisseurs de cloud pour transférer certaines charges de travail en urgence, tandis qu’une petite entreprise citée par Reuters ne peut plus accéder ni à son service principal ni à sa sauvegarde, tous deux hébergés dans Yandex Cloud. L’action Yandex perd plus de 4 % en séance 14. Le 11 octobre, enfin, Yandex annonce que son centre de données de Vladimir, à environ 180 kilomètres à l’est de Moscou, est à son tour endommagé par des drones et entièrement arrêté. Aucun blessé n’est signalé, mais certains services deviennent indisponibles 15.
De la guerre des entrepôts à la guerre des data centers
Les frappes contre Yandex prolongent en réalité un déplacement stratégique amorcé quelques mois plus tôt. Ce sont d’abord les entrepôts de Wildberries, premier acteur russe du commerce en ligne, qui avaient été ciblés par l’Ukraine, à partir du 18 juillet 2026. Ces frappes contre des infrastructures civiles à forte centralité fonctionnelle témoignaient d’un élargissement du ciblage ukrainien, capable d’affecter l’économie russe, bien au-delà du site frappé 16.
Fin juillet, selon les déclarations de Wildberries, sept entrepôts auraient été endommagés, soit environ 10 % de sa capacité déclarée de stockage. L’entreprise cherche alors des lieux de repli au Kazakhstan. Des pertes et des retards ont touché des dizaines de milliers de petits commerçants dépendants de la plateforme 17. Mi-août, la campagne a changé d’échelle : selon le ministère ukrainien de la Défense et l’Institute for the Study of War, sept des dix plus grands centres de logistique du groupe avaient été mis hors service – comme le complexe de Koledino dans la région de Moscou. Quelques jours plus tard, le 22 août, Kiev revendiquait avoir frappé les quinze plus grands hubs de Wildberries. En cinq semaines, plus de vingt entrepôts ont été touchés 18. Le même jour, le deuxième acteur du secteur, Ozon, est lui aussi visé – perdant ainsi près de 30 % à la Bourse de Moscou deux jours plus tard 19. Les pertes des vendeurs de Wildberries sont estimées entre 215 et 280 milliards de roubles. Selon ces derniers, seuls 5 à 7 % des pertes seraient couvertes par des versements de « soutien » consentis par la plateforme. L’État a donc dû prendre le relais par un décret du 25 août organisant le report des impôts et des cotisations des vendeurs sinistrés 20.
Cette répartition des pertes offre un autre point de comparaison entre Wildberries et Yandex. Le 7 juillet, avant même la première frappe, Wildberries avait modifié son contrat de partenariat pour s’exonérer de toute responsabilité en cas de dommages causés par des drones ou des missiles. Le 10 octobre, au lendemain de la frappe sur Kalouga, Yandex a ajouté à son tour les attaques de drones et de missiles aux cas de force majeure au sein de son accord d’utilisation, tout en assurant que ces changements n’avaient qu’un caractère de « clarification » 21. Yandex comme Wildberries font ainsi supporter les coûts de la guerre à ceux qui ont le moins de prise sur elle : les vendeurs, les entreprises clientes et les usagers.
Autre trait commun entre les deux firmes : si un « entrepôt » de commerce électronique et un « datacenter » n’ont pas la même fonction, tous deux concentrent en quelques lieux des services dont une multitude d’acteurs dépendent en aval. Ainsi, la destruction d’un entrepôt peut perturber des flux de marchandises, tandis que la mise hors service d’un centre de données peut affecter les capacités de stockage, de calcul, des bases de données, des applications, des systèmes de recommandation, des services d’intelligence artificielle, et par effet ricochet, toutes les entreprises utilisatrices de ces derniers services. La portée des frappes contre Yandex est toutefois bien plus profonde que pour Wildberries. En effet, si Wildberries appartient à la chaîne de distribution, Yandex participe quant à lui, plus en amont, à une infrastructure transversale dont dépendent aussi bien des activités économiques ordinaires que des capacités de puissance de l’État russe. Ce n’est donc plus un flux spécifique qui est atteint, mais un nœud clef où usages civils, administratifs et stratégiques s’entrecroisent. Après le système circulatoire de la consommation russe, l’Ukraine vise son système nerveux.
Des infrastructures numériques à la « puissance de corrosion »
L’infrastructure Yandex ne soutient pas seulement la vie numérique des Russes, elle est aussi une composante cruciale pour la Russie, dans le développement de ses capacités à agir au-delà de ses frontières, notamment sur le terrain cognitif. Lorsqu’un acteur, en particulier étatique, cherche à infléchir la volonté d’un adversaire, il peut agir sur lui de plusieurs manières.
Parmi les formes de la puissance externe régissant les relations entre États, mais aussi entre États et sociétés adverses, on peut distinguer trois modes fondamentaux : la coercition, l’attraction et la corrosion 22. La coercition consiste à modifier la conduite d’un adversaire soit par la force, soit par la menace d’en faire usage. À l’inverse, par l’attraction, on cherche l’alignement volontaire des acteurs autour de valeurs, d’institutions ou de formes de vie rendues désirables. Enfin, la corrosion ne cherche ni à contraindre ni à séduire, mais à affaiblir de l’intérieur une société adverse et ses capacités de cohésion, de jugement et d’action collective. L’identification de problèmes communs et l’organisation de réponses collectives sont rendues plus difficiles, car la corrosion participe à un brouillage des perceptions et à l’amplification de la discorde, et exploite des fractures déjà présentes.
Après le système circulatoire de la consommation russe, l’Ukraine vise son système nerveux.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Une même campagne peut combiner ces divers modes, mais chacun se définit par le mécanisme à l’œuvre. Dans le cas ukrainien, l’emploi de drones relève d’abord de l’action militaire, sans obéir pour autant systématiquement à une logique coercitive. Lorsque les frappes cherchent ou parviennent à dégrader les conditions internes de l’adversaire, elles prennent une dimension corrosive. Sont alors atteints la normalité sociale, la confiance envers la performance du régime, les capacités matérielles et, plus indirectement, les conditions de mobilisation. L’objectif n’est pas nécessairement d’obtenir du Kremlin une concession sur un point précis, mais plutôt d’augmenter le coût de la reproduction de sa puissance et du compromis social qui la soutient. Il y a d’ailleurs réciprocité dans l’usage de la corrosion comme mode d’action : depuis 2022, la Russie frappe de manière répétée le réseau électrique ukrainien ; à l’automne 2026, elle a aussi frappé à plusieurs reprises des centres de données. Ces dernières attaques ont été présentées par le Kremlin comme une « détox numérique obligatoire » imposée aux Ukrainiens 23. À ces frappes, Kiev dit aujourd’hui répondre.
Ce type d’action extérieure est depuis longtemps maîtrisé par la Russie, grâce au développement d’instruments spécialisés – médias, services de renseignement, relais politiques et numériques, faux comptes, campagnes coordonnées, opérations clandestines ou automatisées. Mais ce vaste appareil coordonné par le Kremlin ne se confond pas pour autant avec Yandex et rien ne garantit que ces trois data centers ciblés par l’Ukraine abritent des fermes à trolls, des réseaux clandestins ou des centres opérationnels des campagnes russes d’influence.
La confusion apparue après les attaques montre que cette distinction est nécessaire : des graphiques montrant l’effondrement de certains flux automatisés issus de Yandex ont circulé comme preuve de la neutralisation d’une partie des « bots russes ». En réalité, la plupart de ces flux n’étaient pas liés à des réseaux politiques clandestins, mais provenaient de robots d’indexation et d’autres services techniques de Yandex 24. Il serait donc faux de réduire la portée de ces frappes à la destruction supposée de « fermes à trolls », et plus encore, cela conduirait à occulter un phénomène stratégiquement plus profond.
Yandex repose sur du calcul, du stockage, des modèles, des outils d’analyse, des moteurs de recherche, des systèmes de recommandation et des plateformes capables de faire circuler les contenus. Toutes ces ressources sont nécessaires pour mener une opération d’influence, et ne sont pas destinées par nature à la corrosion, puisqu’elles sont également mobilisées à des fins économiques, administratives, militaires ou simplement dans les usages numériques du quotidien. Cependant, au sein d’une stratégie visant à infléchir les perceptions et les comportements des sociétés adverses, ces dernières deviennent le substrat technique nécessaire pour la mener à bien. Si les frappes contre Yandex n’ont pas pour cible directe un dispositif de corrosion, elles peuvent produire un effet anticorrosif. En dégradant les capacités générales de calcul, d’hébergement, de stockage ou de diffusion, elles peuvent désorganiser certains instruments d’influence sans détruire l’appareil qui les met en œuvre. La polémique qui a suivi les frappes a confondu ces deux niveaux ; elle fait malgré tout apparaître une dépendance bien réelle et redonne une matérialité aux opérations de « guerre hybride » – les plus immatérielles en apparence –, rendues soudainement tangibles par l’image des data centers en flammes.
La campagne peut ainsi produire deux effets distincts : un premier, potentiellement corrosif en Russie, si elle entame peu à peu la matière politique sur laquelle repose la normalité sociale du régime ; et un second, potentiellement anticorrosif à l’extérieur, si elle affaiblit les moyens par lesquels la Russie cherche à corroder celle des sociétés adverses.
Le contrat autocratique : un effet de ciseaux
Compte tenu de la forte imbrication des services de Yandex dans la vie quotidienne du pays, leur perturbation oblige à dépasser la seule question de ses usages stratégiques. Elle en soulève une autre, politique : que se passe-t-il lorsque la guerre, longtemps tenue matériellement à distance d’une grande partie de la population, commence à affecter ses conditions ordinaires ?
Dans les régimes autoritaires contemporains, chaque affirmation officielle ne doit pas nécessairement être crue par chaque citoyen. D’après Sergei Guriev et Daniel Treisman, les « autocrates informationnels » veulent surtout maintenir une réputation de compétence 25. Ils contiennent donc les informations défavorables, entretiennent un récit de performance et, surtout, dissimulent les signes d’échec.
Il existe donc un ensemble de médiations qui sélectionnent, hiérarchisent et rendent plus ou moins présents certains fragments du réel, jusqu’à infléchir ce qui paraît spontanément vraisemblable, et ce, avant même qu’une opinion explicite ne se forme. On peut parler de « régime du plausible ». Dans la Russie contemporaine, la réalité sociale n’est évidemment pas fabriquée par les médias contrôlés, les plateformes numériques, les moteurs de recherche ou les dispositifs de recommandation. Ces derniers contribuent en revanche à organiser ce qui devient collectivement perceptible, en accentuant ou en relayant certains faits, et en favorisant certains cadres d’interprétation plutôt que d’autres. Faire croire à ses propres énoncés, n’est donc pas le seul enjeu du pouvoir, il s’agit plus largement de préserver un environnement perceptif dans lequel les faits rendus disponibles continuent de se prêter spontanément à des lectures qui lui restent favorables.
Le maintien de cet environnement a longtemps été facilité par l’éloignement matériel du conflit.
Le front demeurait lointain. La violence de la guerre et ses coûts humains et budgétaires épargnaient une grande partie de la population russe : les transports fonctionnaient, les services numériques étaient disponibles, les commerces livraient et, pour certaines catégories, leurs revenus étaient en hausse. Si la guerre pouvait être omniprésente dans le discours public, elle ne s’imposait pas avec la même intensité dans l’expérience ordinaire.
Ce sentiment de normalité préservé en temps de guerre est une ressource politique. Il prolonge l’un des fondements anciens du compromis noué entre le pouvoir poutinien et une partie de la société russe : une restriction des libertés acceptée en échange d’une prospérité et d’une stabilité retrouvées. Aleksei Makarkin et Peter Oppenheimer décrivaient dès 2011 un « contrat social » dans lequel une part importante de la population acceptait un pouvoir relativement autoritaire tant qu’il garantissait stabilité économique et amélioration des conditions de vie 26, tandis qu’Igor Logvinenko montrait le rôle de la politique sociale et de la redistribution dans la stabilité du régime 27.
Depuis 2022, ce contrat a changé sans disparaître. Des ressources ont été déplacées vers l’industrie militaire et certains salaires soutenus par l’économie de guerre. Mais cette dernière a aussi causé une inflation, des pénuries de main-d’œuvre, des taux d’intérêt élevés et des déséquilibres croissants entre secteurs militaire et civil 28.
L’évolution conjointe des deux clauses de ce compromis donne aux frappes d’octobre leur portée politique. La première clause, celle des libertés, est rognée par le pouvoir lui-même, patiemment depuis 2014, brutalement depuis 2022, au nom de la guerre. La seconde, celle du confort, est désormais atteinte par les drones. Moins de libertés et moins de confort : le contrat autocratique subit potentiellement un effet de ciseaux.
Yandex incarne cette seconde clause mieux qu’aucun autre acteur. Les classes moyennes des grandes villes – qui constituaient l’un des principaux foyers des mobilisations de 2011 et 2012 – étaient les premières bénéficiaires de la modernité numérique : taxis commandés d’un geste, repas et courses livrés en quelques minutes, démarches accomplies en ligne. L’une des contreparties les plus tangibles du contrat autocratique poutinien se trouve donc visée par les frappes contre Yandex, qui mettent à mal la continuité des services utilisés par une population urbaine et connectée.
La clause des libertés, rognée par le pouvoir
Cette autonomisation progressive de la vie numérique russe accompagne la rupture engagée par le Kremlin avec l’Occident. Kevin Limonier a pu parler à ce propos d’un « empire déconnecté » 29. Le mouvement commence en 2014. En juillet, quelques mois après l’annexion de la Crimée, une loi impose de stocker en Russie les données personnelles des citoyens russes. La même année, Visa et Mastercard ayant cessé de servir plusieurs banques sanctionnées, l’État crée son propre système de cartes de paiement, dont les premières, baptisées Mir, sont émises fin 2015 30. Puis, en 2016, une loi rend les agrégateurs d’actualités responsables des informations qu’ils relaient. Yandex réserve dès lors ses « actualités principales » aux médias enregistrés auprès de Roskomnadzor, le régulateur des communications 31.
En 2019, la loi sur l’« Internet souverain » oblige les opérateurs à installer des équipements d’inspection du trafic contrôlés par l’État. Une autre loi impose quant à elle la préinstallation d’applications russes sur les smartphones vendus dans le pays. Yandex, enfin, accepte de soumettre certaines de ses décisions stratégiques (cessions de données personnelles ou de droits de propriété intellectuelle, prises de participation importantes) au veto d’une « fondation d’intérêt public » où siègent des proches du pouvoir 32. Chacune de ces mesures paraît technique. Mais prises ensemble, elles dessinent un Internet national que l’on peut isoler, surveiller et, le moment venu, réduire à l’essentiel.
Moins de libertés et moins de confort : le contrat autocratique subit potentiellement un effet de ciseaux.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
L’invasion de l’Ukraine a accéléré le mouvement. Facebook et Instagram sont bloqués dès mars 2022. La même année, Yandex cède à VK, groupe contrôlé par des actionnaires proches de l’État, son agrégateur d’actualités et sa plateforme de contenus, baptisée Zen. YouTube est peu à peu ralenti jusqu’à devenir pratiquement inaccessible en 2024. En 2025, une loi crée une messagerie nationale, MAX, développée par VK et préinstallée sur tous les smartphones vendus en Russie depuis le 1er septembre. En février 2026, Roskomnadzor ralentit Telegram, puis bloque WhatsApp, utilisé par plus de 100 millions de Russes 33. À chaque disparition d’un service étranger, un service national prend sa place. Par ces substitutions, le pouvoir a ainsi pu restreindre progressivement l’espace numérique, tout en garantissant les usages auxquels la population était habituée.
Les coupures de l’Internet mobile, généralisées depuis mai 2025, parachèvent ce dispositif. Justifiées par la lutte contre les drones ukrainiens, qui utiliseraient les antennes de téléphonie mobile pour se guider, elles touchent inégalement les différentes régions de la Fédération. Certaines, comme celle d’Oulianovsk, en sont privées indéfiniment 34 ; d’autres, comme Moscou, ont longtemps été épargnées. Dans la capitale pourtant, les coupures de mars 2026 ont perturbé, pendant plus d’une semaine, l’accès à de nombreuses applications. La perte estimée par Kommersant se situe entre 3 et 5 milliards de roubles en cinq jours ; selon le Kremlin, la sécurité face aux drones suffisait à la justifier 35.
La clause du confort mise à mal par les drones ukrainiens
Les frappes ukrainiennes dans la profondeur ajoutent à ces tensions un élément nouveau. En perturbant la routine numérique des usagers ordinaires, elles tendent à réduire la distance matérielle qui séparait encore une partie de la société du conflit. Leur portée ne se mesure donc pas seulement à la valeur des installations détruites, mais au niveau de désagrément provoqué dans la vie quotidienne des citoyens. Une raffinerie atteinte finit par peser sur le prix du carburant. Un entrepôt détruit retarde les commandes. Un centre de données arrêté rend une application indisponible, perturbe le travail et interrompt les services. À mesure que ces effets s’additionnent, la guerre cesse d’apparaître uniquement comme un combat se déroulant dans un Ailleurs lointain.
Avec Yandex, la panne est à elle seule le message. L’usager ne reçoit pas la frappe comme une information lointaine, il l’éprouve concrètement, lorsque son taxi n’arrive pas, que son paiement échoue ou que sa sauvegarde sur le cloud devient inaccessible. Ces déconvenues sont certes plus modestes que celles subies par les petits entrepreneurs stockant leur production dans les entrepôts de Wildberries et Ozon, mais elles touchent cette fois des dizaines de millions d’usagers. Pour reprendre l’intuition centrale de McLuhan, si les médias prolongent nos sens et nos capacités d’action, et reconfigurent ainsi ce qu’il appelle le sensorium, leur interruption se ressent désormais, avec la numérisation du quotidien, dans les gestes les plus ordinaires 36. La guerre n’a alors plus besoin d’images pour être perceptible.
Cette accumulation déborde d’ailleurs largement les seules frappes contre Yandex. Fin août, selon le Centre Levada, 65 % des Russes déclaraient avoir été touchés au cours du mois précédent par une pénurie d’essence ou des stations fermées ; 68 %, par des difficultés d’accès à l’Internet mobile ; et 63 %, par le blocage de messageries 37. Les effets de l’action ukrainienne ne sont évidemment pas à eux seuls à l’origine de cette baisse de la qualité de vie en Russie. La dégradation de la vie numérique est même d’abord le fait de coupures décidées par le pouvoir, et parce que ces perturbations s’additionnent sans origine unique, leur imputation devient un enjeu politique en soi.
La bataille de l’imputation
La question est donc moins de savoir si les Russes vont se révolter parce que Yandex a été largement endommagé, que de déterminer jusqu’où l’extension progressive de la guerre à l’arrière peut alourdir et dégrader la vie quotidienne de groupes sociaux longtemps tenus matériellement à distance d’un engagement militaire hautement létal, officiellement euphémisé en « opération militaire spéciale ».
Pour apprécier ce que cette pression peut produire, il faut alors distinguer deux centres de gravité du régime. Le premier est martial : l’appareil de domination qui protège le centre exécutif – notamment l’armée, la police, les services de sécurité et la Garde nationale. Son asymétrie de puissance explique qu’un régime autoritaire ne se défasse pas simplement parce que le mécontentement social augmente. Il faudrait qu’une fracture s’ouvre dans cet appareil et qu’une fraction fasse défection sans être aussitôt isolée, neutralisée puis purgée.
Rien n’indique que l’Ukraine soit aujourd’hui en mesure de provoquer une telle rupture, mais elle peut peser sur le régime par une voie plus indirecte, par la détérioration des conditions sociales. Celles-ci permettent au pouvoir de ne mobiliser qu’à la marge son appareil coercitif contre sa propre population. Apparaît ici le second centre de gravité, social.
Des attentes beaucoup plus diffuses en dépendent : pouvoir travailler, gagner sa vie, se déplacer, consommer, élever ses enfants, conserver un minimum de sécurité et de prévisibilité, sans avoir à entrer soi-même dans la politique. L’adhésion envers l’exécutif reste élevée tant que le pouvoir satisfait ces attentes. Les termes du compromis autoritaire peuvent ainsi être mis à mal par leur dégradation durable.
Il ne faut pas attendre d’une accumulation de pannes ou de pénuries un soulèvement automatique. Il s’agit plutôt de rendre la reproduction du contrat social autoritaire plus coûteuse : le pouvoir doit toujours préserver la normalité économique, mais il est alors également contraint de financer l’effort de guerre.
Il n’y a toutefois pas de traduction politique automatique à chacun de ces effets. Une population frappée peut aussi se rallier au pouvoir ; chaque panne peut être attribuée par le Kremlin à l’agression ukrainienne, et devient ainsi une preuve supplémentaire du siège dont la Russie serait victime. Des interprétations politiques opposées peuvent donc être nourries par une même perturbation matérielle. À chaque coupure, l’usager peine à savoir si la cause en est un drone ukrainien ou Roskomnadzor, d’autant que le régime impute souvent ses propres coupures à la menace ukrainienne. Reste pour la population russe une question : est-ce la guerre voulue et prolongée par le Kremlin qui coûte de plus en plus cher, ou l’ennemi extérieur qui s’en prend à la vie ordinaire des Russes ?
Intérêt stratégique et licéité des cibles : deux questions distinctes
Lire la campagne comme une guerre corrosive appelle toutefois une distinction décisive : une vulnérabilité stratégiquement exploitable n’est pas pour autant une cible licite.
Qu’un centre de données soit important pour l’économie ou pour la puissance générale d’un pays ne suffit pas à en faire un objectif militaire licite. Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle que les centres de données utilisés exclusivement à des fins civiles restent des biens civils protégés. Un centre, ou une partie identifiable de celui-ci, ne peut devenir un objectif militaire que s’il apporte une contribution effective à l’action militaire et si sa neutralisation procure, dans les circonstances du moment, un avantage militaire précis. Les règles de proportionnalité et de précaution continuent de s’appliquer, y compris pour les effets indirects sur les civils qui dépendent des services hébergés 38.
Nous ne disposons pas, à ce stade, d’informations publiques suffisantes pour trancher la qualification juridique de chacun des trois sites Yandex frappés. Montrer leur importance stratégique ne revient donc nullement à conclure que chacune de ces attaques était juridiquement licite.
La distinction devient particulièrement importante dès lors que l’on s’intéresse aux effets sociaux recherchés ou produits par une campagne de frappes. C’est le cas ici, puisque la stratégie ukrainienne peut avoir pour effet de corroder le consentement de la société russe à la guerre. Une stratégie peut viser à renchérir la poursuite de la guerre, à multiplier les fonctions qu’un État doit protéger ou à perturber la normalité de son arrière. Le droit international humanitaire n’autorise pas pour autant à prendre directement pour cible la population civile ou les biens civils en tant que tels 39. Le but politique d’une campagne ne qualifie aucune cible. C’est site par site que s’apprécient la contribution effective à l’action militaire et l’avantage militaire précis ; et la doctrine dominante ne range pas l’usure du moral d’une population parmi les avantages admis. La réciprocité invoquée par Kiev ne fournit pas davantage de titre juridique, le premier Protocole additionnel interdisant les représailles contre les biens de caractère civil. L’élargissement du ciblage ne saurait donc emporter mécaniquement un élargissement équivalent du champ des objectifs militaires licites.
Qui paie la résilience adaptative ?
Le cas Yandex oblige à revenir sur une notion ancienne de la stratégie : la profondeur. Pour la Russie, cet atout défensif a même un nom légendaire, celui du « Général Hiver ». Celui-ci reposait surtout sur la géographie et l’immensité du territoire, permettant aux troupes de reculer et de se déplacer, et à une partie des infrastructures d’être protégées des coups de l’ennemi. Cet avantage territorial est désormais érodé par les capacités de longue portée des armes ukrainiennes : la distance ne protège plus nécessairement une installation située à 700 ou 1 000 kilomètres du front. Il ne suffit plus d’empêcher, par la détection, le brouillage ou la défense aérienne, qu’elle soit atteinte : il faut aussi prévoir ce qui se passera si elle l’est. Yandex va par exemple disperser ses centres de données et les nœuds de son réseau, en prévision, pour que d’autres puissent prendre le relais si l’un d’eux est détruit. La distance n’est donc plus le seul paramètre de la profondeur. Cette stratégie repose aussi sur la capacité à organiser les infrastructures pour qu’une perte localisée affecte le moins possible l’ensemble du système.
Propriété de l’espace autant que du réseau, la profondeur est qualifiée de réticulaire, lorsqu’elle repose sur la duplication des capacités, l’existence de solutions de repli et la possibilité de redistribuer rapidement les fonctions d’un site atteint. À l’inverse, un système perd en profondeur effective lorsqu’un nœud concentre davantage de dépendances sans substitut immédiat. Ainsi, deux logiques se superposent désormais : front → distance → protection d’un côté, nœud → dépendances → propagation fonctionnelle de l’autre.
Sasovo en offre le cas d’école. Le site abritait Chervonenkis et Lyapunov, deux des supercalculateurs de Yandex destinés à l’apprentissage automatique. Le troisième, Galushkin, était installé à Vladimir. Les deux sites ont été frappés entre le 8 et le 11 octobre ; leur état matériel exact reste à ce jour inconnu 40. Chacun de ces systèmes rassemble plus d’un millier de processeurs graphiques Nvidia A100 ; en 2021, tous figuraient parmi les quarante supercalculateurs les plus puissants au monde 41. Si cette concentration de puissance de calcul permet une plus grande efficacité en temps de paix, celle-ci devient au contraire un point de défaillance critique dans un climat de guerre où un drone peut atteindre le bâtiment.
Difficiles à remplacer, ces processeurs rendent cette ambivalence d’autant plus aiguë. Yandex a certes pu conserver ses usagers après la scission de 2024, mais doit se priver des processeurs les plus avancés du fait des sanctions. L’ancienne branche internationale Nebius est quant à elle devenue un important fournisseur de calcul pour l’intelligence artificielle hors de Russie – en 2025, elle a signé un contrat de 17,4 milliards de dollars avec Microsoft 42. La concentration des capacités de calcul à Sasovo matérialise ainsi l’un des effets de la « russification ».
En janvier 2025, Vladimir Poutine demandait au gouvernement et au directeur général de Sberbank, German Gref, de renforcer la coopération avec la Chine dans ce domaine ; Gref reconnaissait que les processeurs graphiques étaient difficiles à remplacer par des équivalents disponibles en Russie 43. Selon Kommersant, le remplacement des équipements endommagés devrait prendre environ six mois, alors que les prix du matériel informatique sont à leur plus haut niveau depuis plusieurs années. Ce renchérissement devrait se répercuter sur les tarifs du cloud 44.
Plus qu’une vulnérabilité, les frappes contre Yandex mettent en évidence la question de l’adaptation – à savoir, la possibilité de conserver les mêmes fonctions lorsque les infrastructures qui les concentrent deviennent atteignables. Disperser davantage et organiser la résilience des infrastructures numériques par leur redondance réticulaire apparaît comme la réponse la plus évidente.
Yandex connaissait d’ailleurs depuis longtemps ce principe. Dès 2007, lors de l’ouverture d’un nouveau centre de données, un responsable de l’entreprise expliquait que les sites devaient être « autonomes, interchangeables et géographiquement séparés » afin d’augmenter leur résistance aux perturbations extérieures 45. Il s’agit là du principe même de la profondeur réticulaire : une fonction ne doit pas pâtir de la perte d’un nœud qui l’assure.
Toutes les fonctions ne se prêtent toutefois pas aussi facilement à la distribution. Données et services ordinaires peuvent être dupliqués entre plusieurs centres, et les traitements redistribués d’un site à l’autre, au prix d’une baisse temporaire de performance. Après les attaques, des fournisseurs partenaires ont d’ailleurs servi d’appui à Yandex pour aider certains clients 46.
La dispersion coûte plus cher pour le supercalcul. La performance des grands entraînements d’intelligence artificielle exige une étroite synchronisation de milliers de processeurs.
La Russie se heurte à une contrainte supplémentaire. Élargir la répartition de la puissance de calcul sur un nombre plus grand de sites demande de multiplier les liaisons et les dispositifs de redondance, et d’augmenter bien souvent le nombre de processeurs. Or, les sanctions rendent l’acquisition et le remplacement de ces composants avancés plus difficiles. Déplacer des serveurs ne suffit pas à contrecarrer les frappes ukrainiennes. La Russie doit également se procurer des ressources que la guerre économique contribue précisément à raréfier. En ce sens, la guerre des drones rejoint directement celle des sanctions.
Le succès ukrainien ne se mesure donc pas seulement en serveurs détruits ou en heures d’indisponibilité, mais aussi au coût supplémentaire auquel la Russie doit consentir pour maintenir, protéger ou restaurer la fonction atteinte par une frappe. Au-delà des investissements civils, ce coût pèse aussi sur l’allocation des moyens militaires. En effet, pour mieux défendre ses data centers, ses raffineries, ses entrepôts, ses centrales ou d’autres sites économiques, la Russie doit répartir davantage de moyens de défense aérienne. La protection des infrastructures met donc en concurrence chaque nouvelle catégorie d’infrastructure avec celles nécessaires à la détection, au brouillage et à l’interception.
Dès août 2026, avant même la séquence Yandex, le gouvernement russe avait obtenu des pouvoirs renforcés pour reprendre le contrôle d’infrastructures critiques jugées insuffisamment protégées – signe que la question était déjà devenue politique 47. Après les frappes, le ministère du Développement numérique a engagé des discussions avec le ministère de la Défense sur la protection des centres de données, tandis qu’à la Douma, on rappelait que cette protection incombait aux entreprises elles-mêmes 48.
La question devient alors aussi distributive : qui doit payer cette résilience supplémentaire ? Avec un déficit fédéral désormais estimé à 7 300 milliards de roubles pour 2026, soit 3,2 % du PIB, l’État est incité à transférer une partie de la charge vers les opérateurs privés, lesquels peuvent à leur tour la répercuter sur leurs clients 49. Le coût stratégique d’une frappe se diffuse ainsi bien au-delà du site atteint. En rangeant les attaques de drones parmi les cas de force majeure, Yandex a d’ailleurs déjà indiqué sur qui ce coût retombera : l’usager paie deux fois, par la panne puis par la facture.
Les frappes d’octobre ne disent toutefois pas encore si cette stratégie réussira. Il faudra connaître l’état réel des trois supercalculateurs et d’autres frappes pourront s’ajouter aux premières. Ces dégâts immédiats ne fourniront qu’une partie de la réponse. Il faudra surtout observer ce que la Russie fera ensuite : nouveaux centres, duplication des capacités, protection anti-drones, redistribution des charges et nouvelle géographie du calcul.
C’est dans ces adaptations que se mesurera l’effet stratégique durable de la campagne. Si Yandex restaure ses sites sans changement majeur, les frappes auront produit un dommage ponctuel. Si l’entreprise et l’État russe modifient durablement l’architecture de leurs infrastructures numériques, les frappes auront contraint la Russie à consacrer davantage de ressources au maintien des capacités qu’elle possédait déjà.
Rouille sur le « cœur de fer »
Yandex appelle ses centres de données son « cœur de fer ». L’image est plus juste qu’il n’y paraît, car le fer a un ennemi plus patient que le choc : la rouille. La guerre corrosive ne brise pas, elle ronge. Elle ne vise pas l’effondrement de l’adversaire, mais l’oblige à dépenser toujours davantage pour conserver les mêmes fonctions, jusqu’à ce que l’entretien du métal coûte plus cher que ce qu’il rapporte.
La campagne d’octobre agit ainsi sur trois couches à la fois. Matérielle d’abord : le surcoût de résilience détourne vers la protection, la duplication et la reconstruction des ressources que les sanctions raréfient. Sociale ensuite : le contrat autocratique subit l’effet de ciseaux entre des libertés rognées et un confort qui se dégrade, la seconde clause ne compensant plus la première. Cognitive enfin : chaque panne fait entrer la guerre dans l’expérience ordinaire et met à l’épreuve le « régime du plausible » poutinien en faisant de l’imputation de ses causes un enjeu politique. Aucune de ces couches ne cède d’un coup. Toutes s’oxydent ensemble.
L’usager paie deux fois, par la panne puis par la facture.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Les drones ukrainiens qui ont atteint Sasovo, Kalouga et Vladimir ont donc fait plus que pénétrer loin dans l’espace russe. Ils ont atteint l’Internet que le régime avait choisi de garder, c’est-à-dire des infrastructures à travers lesquelles la guerre peut se propager bien au-delà du lieu frappé, dans l’économie, les services, l’allocation des ressources et, plus indirectement, l’expérience sociale du conflit.
La leçon dépasse la Russie. Dans la nuit du 9 au 10 mars 2021, l’incendie d’un centre de données d’OVHcloud à Strasbourg a mis hors ligne quelque 3,6 millions de sites, dont la plateforme des achats de l’État français. Certains clients y ont perdu à la fois leurs serveurs et leurs sauvegardes, stockés par l’hébergeur dans le même bâtiment, ce qui lui a valu une condamnation en 2023 50. Comme le révèle cet incident, la vie numérique d’une société tient parfois dans quelques bâtiments. Les États européens, qui ont eux aussi concentré leurs données, leurs moyens de paiement et leurs services publics dans un petit nombre d’infrastructures numériques, feraient bien de dresser l’inventaire des vulnérabilités qui en résultent, avant qu’un adversaire ne le fasse à leur place. La rouille progresse à bas bruit et ne s’arrête jamais d’elle-même.
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18.10.2026 à 13:42
La rencontre oubliée de Foucault et la géopolitique
Le témoignage inédit sur ce jour de 1975 où Yves Lacoste amena l’auteur des Mots et les Choses à repenser les liens entre espace et pouvoir
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Texte intégral (3086 mots)
L’année 2026 marque le centième anniversaire de la naissance de Michel Foucault, mais aussi les cinquante ans de la création de la revue Hérodote, dont le premier numéro s’ouvrait sur un long entretien accordé par le philosophe au géographe Yves Lacoste. Alors élève de ce dernier, la géographe Béatrice Giblin, actuelle rédactrice en chef d’Hérodote, a assisté à l’unique rencontre de ces deux intellectuels marquants du XXe siècle. À l’occasion de la journée d’étude sur Michel Foucault et la géopolitique, organisée le 13 octobre 2026 par l’Institut géopolitique d’études avancées, elle est revenue sur cet épisode marquant dans un témoignage dont nous publions la retranscription.
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N’étant nullement philosophe et n’ayant des œuvres de Foucault qu’une connaissance très relative pour avoir lu en leur temps Les Mots et les choses, L’Archéologie du savoir et Surveiller et punir, je ne peux que donner le témoignage personnel de la rencontre entre ces deux personnalités, Michel Foucault et Yves Lacoste, auquel le second m’avait demandé de l’accompagner. Cette rencontre a pris la forme d’un entretien, qui s’est tenu en novembre 1975 et a été publié en 1976 dans le premier numéro de la revue Hérodote.
Je voudrais d’abord revenir sur le contexte qui a conduit à cette rencontre.
Il faut tout d’abord rappeler l’existence du Centre expérimental de Vincennes, créé à la suite de Mai 68 et où enseignaient Lacoste et Foucault. Ce dernier était le fondateur du département de philosophie pour lequel il avait recruté Gilles Deleuze, Alain Badiou, Étienne Balibar, Jacques Rancière et François Châtelet.
Michel Foucault n’a enseigné à Vincennes qu’une seule année, puisqu’il a rejoint dès 1970 le Collège de France, établissement autrement plus prestigieux et qui plus est situé au centre de Paris. Yves Lacoste, lui, a choisi de rester à Vincennes jusqu’à la fin de sa carrière universitaire, y compris après le déménagement de l’université à Saint-Denis en 1980.
En vérité, Lacoste et Foucault ne se sont jamais rencontrés à Vincennes, même si le département de philosophie était voisin de celui de la géographie et que l’organisation des études, pensée sur le modèle des universités américaines, favorisait les échanges entre disciplines. Les contacts avec le département de philosophie étaient donc faciles. De plus, Lacoste portait un grand intérêt aux questions philosophiques en particulier à l’épistémologie des savoirs, au premier rang desquels, bien sûr, la géographie.
C’est en fait avec François Châtelet qu’il a établi une relation intellectuelle et amicale. Il a d’ailleurs écrit le chapitre sur la géographie dans l’ouvrage sur La Philosophie des sciences sociales : de 1860 à nos jours dirigé par François Châtelet et publié en 1973 51.
Intéressé par l’épistémologie, Lacoste avait lu L’archéologie du savoir publié en 1969 et c’est sans doute ce livre, plus que Surveiller et Punir, qui est à l’origine de son souhait de rencontrer Foucault. En effet, je pense que Lacoste avait été très intéressé par son analyse des discours vus comme un ensemble de règles qui déterminent ce qui peut être dit à un moment donné. Or étudier l’histoire de la géographie avec cette approche se révélait fécond. Les discours de la géographie universitaire mise en place à la fin du XIXème siècle, étaient bien un ensemble de règles qui déterminaient ce qui pouvait être dit à un moment donné. Ainsi, parmi les règles de la géographie universitaire, il y avait l’exclusion du champ politique. Il s’agissait donc bien d’une rupture avec la géographie qui l’avait précédée, et qui, dès son origine, s’était montrée utile et même indispensable aux acteurs politiques et économiques.
Autre élément de contexte qui explique cette demande d’entretien : la place du marxisme dans les analyses des sciences humaines. Lacoste était intéressé par le regard de Foucault sur la faiblesse des références à l’espace dans les textes de Marx comparées aux multiples références au temps. Non pas que Lacoste ait été un marxiste forcené mais pour avoir réfléchi au sous-développement, qui était selon lui loin de pouvoir n’être expliqué que par une analyse marxiste comme le faisait la majorité des économistes, il souhaitait avoir l’avis d’un philosophe tel que Foucault sur les raisons de la faible place de l’espace dans les textes marxistes qui pourrait expliquer les limites des analyses des économistes.
Dans mon souvenir, c’est par l’intermédiaire de François Châtelet que Lacoste obtient un rendez-vous avec Michel Foucault. Il a lieu au domicile du philosophe, rue de Vaugirard. Je l’ai accompagnée, impressionnée d’assister à cette rencontre entre deux grands intellectuels.
Je revois la pièce très allongée, étroite et longue, lumineuse, assez froide.
Les débuts de l’entretien furent plutôt difficiles, visiblement Foucault se demandait ce que Lacoste lui voulait, la géographie n’ayant jamais été clairement dans ses préoccupations. Sans doute, comme tout un chacun, avait-il l’image classique d’une discipline scolaire sans grand intérêt. Cependant, en homme courtois, Foucault écoutait aimablement, avec une pointe d’ennui. Face à lui Lacoste, assuré de la pertinence de ses questions, ne se laissait pas démonter par l’intérêt distant du philosophe. D’entrée de jeu il lui demande pourquoi dans ses travaux il ne s’intéresse pas à la géographie, au point même quand il lui arrive très rarement d’y faire référence, de la classer dans les sciences naturelles et ainsi de séparer ce qui fait le fondement même de la géographie, à savoir l’association dans un raisonnement des sciences de la nature et des sciences humaines. Et il lui demande : quelle place pourrait avoir la géographie dans son archéologie du savoir ?
Foucault répond que cette question posée de cette façon ne l’intéresse pas. Il n’a nullement le projet de faire l’archéologie de toutes les sciences, mais il veut « faire une histoire qui ait un sens, une utilisation, une efficacité politique » et qu’« on ne peut la faire correctement qu’à condition qu’on soit lié d’une manière ou d’une autre, aux combats qui se déroulent dans ce domaine ».
Un peu plus loin dans l’entretien il dit aussi : « On peut très bien ne pas parler de quelque chose simplement parce qu’on ne le connaît pas », preuve de sa méconnaissance de la géographie ou de son désintérêt pour elle.
Lacoste revient à la charge en lui disant que le désintérêt des philosophes pour la géographie tient peut-être au fait qu’on n’y perçoit pas de lignes de force, de tensions, de points d’affrontements, à la différence de ce que Foucault avait perçu en psychiatrie ce qui l’avait conduit à en faire la généalogie. Réponse vive de Foucault : « ne me demandez pas de faire votre travail sur l’archéologie de la géographie. (…) C’est à vous qui êtes liés directement à ce qui se passe en géographie, qui êtes confrontés à tous ces affrontements de pouvoir qui passent par la géographie, c’est à vous de les affronter, de vous donner les instruments qui vous permettraient de combattre là. Si un ou deux “trucs” (approche ou méthode) que j’ai pu utiliser dans la psychiatrie, dans la pénalité, dans l’histoire naturelle peuvent vous servir, j’en suis ravi. »
Mais Lacoste ne lâche et revient sur l’importance du facteur temps dans ses travaux et sur son souci rigoureux de périodisation tandis que dans les localisations il en va tout autrement, c’est le flou, les espaces cités ne sont pas justifiés ou précisés. Lacoste parle d’une spatialisation incertaine chez Foucault. En fait, Lacoste est très intéressé par la méthode foucaldienne de la périodisation qu’il pense pouvoir être utilisée à propos de l’espace.
« Chaque périodisation découpe dans l’histoire un certain niveau d’évènements, et inversement, chaque couche d’événements appelle sa propre périodisation, puisque selon le niveau qu’on choisit, on devra délimiter des périodisations différentes, et que selon la périodisation qu’on se donne, on atteindra des niveaux différents. On accède ainsi à la méthodologie complexe de la discontinuité ». Lacoste explique alors à Foucault qu’il faut concevoir et construire une méthodologie de la discontinuité à propos de l’espace et des échelles spatiales et être aussi rigoureux que pour la périodisation.
Foucault se justifie sur cette spatialisation incertaine en disant qu’elle s’explique par le fait que c’est le travail d’un homme seul et que pour une spatialisation plus précise ce serait un travail à faire à plusieurs, mais, je perçois, que ce n’est pas ce qui l’intéresse.
Lacoste continue sur la question de la spatialisation, cette fois en signalant la profusion des métaphores spatiales : position, déplacement, lieu, champ et même celle des métaphores géographiques : territoire, domaine, sol, horizon, archipel, géopolitique (cité pour la première fois dans Hérodote), région, paysage.
À ce moment-là, du moins dans mon souvenir, Foucault s’anime.
« Eh bien reprenons-les un peu ces métaphores géographiques », et il les passe en revue pour dire qu’elles ne sont pas précisément géographiques, si ce n’est archipel carcéral qui fait référence à l’archipel du Goulag de Soljénitsyne ;
Et il interpelle Lacoste : « Êtes-vous bien sûr que j’emprunte ces notions à la géographie et pas ce à quoi la géographie précisément les a empruntées ? »
Lacoste précise que ces métaphores spatiales sont autant géographiques que stratégiques, car la géographie s’est développée à l’ombre de l’armée. Et l’entretien classique avec question et réponse change alors de nature et devient un réel échange.
Foucault remarque : « On m’a assez reproché ces obsessions spatiales, et elles m’ont en effet obsédé. Mais, à travers elles, je crois avoir découvert ce qu’au fond je cherchais : les rapports qu’il peut y avoir entre pouvoir et savoir. »
« Déchiffrer les transformations du discours à travers des métaphores spatiales, stratégiques, permet de saisir précisément les points sur lesquels les discours se transforment, dans, à travers et à partir des rapports de pouvoir. »
Le rapprochement entre la pensée de Foucault et celle de Lacoste s’amorce.
C’est en effet alors que la réflexion sur Surveiller et Punir s’engage sur l’appareil d’État et la dissémination des micropouvoirs, réseau d’appareils dispersés, le pouvoir n’étant pas exclusivement localisé dans l’appareil d’État, le pouvoir dans son exercice allant beaucoup plus loin, passant par des canaux plus fins et il est aussi « beaucoup plus ambigu, car chacun est au fond, titulaire d’un certain pouvoir », ce que Elisée Reclus avait défini comme la hiérarchie des pouvoirs qui s’exerce et ruisselle du plus dominant jusqu’aux plus dominés et Lacoste de citer alors la conclusion de Surveiller et Punir dans laquelle Foucault parle de la « géopolitique imaginaire » de la ville carcérale.
Pour le dire franchement, je ne suis pas certaine que tant Lacoste que Foucault aient eu alors une idée précise de ce qu’ils mettaient derrière le terme de géopolitique.
Puis, par analogie avec les exemples du savoir psychiatrique qui portait en lui la clôture de l’asile, du savoir disciplinaire qui portait en lui le modèle de la prison, de la médecine de Bichat, porteuse de l’enceinte de l’hôpital et de l’économie politique porteuse de l’enceinte de l’usine, Lacoste se demande, autant comme une boutade qu’à titre d’hypothèse, si le savoir géographique ne porte pas en lui le cercle de la frontière qu’elle soit nationale, départementale, cantonale : « aux figures d’enfermement du fou, du délinquant, du malade, du prolétaire, ne faut-il pas ajouter celle du citoyen-soldat ? L’espace de l’enfermement serait alors infiniment plus vaste et moins étanche. »
« C’est fort séduisant, dit alors Foucault », ajoutant : « et selon vous, ce serait l’homme des nationalités ? Car ce discours géographique qui justifie les frontières, c’est le discours du nationalisme. »
Puis l’échange s’oriente sur les trois techniques distinguées par Foucault, la mesure chez les Grecs, l’enquête au Moyen-Âge, l’examen au XVIIIe siècle et comment ces trois techniques se sont influencées les unes les autres, et surtout, comment enquête et examen se sont croisés, ont interféré, les sciences de la nature et les sciences de l’homme ont donc entrecroisé leurs concepts, leurs méthodes, leurs résultats pour en arriver à cette conclusion de Foucault : « Je crois que dans la géographie, on aurait un bel exemple d’une discipline qui utilise systématiquement enquête, mesure et examen ».
Ils se rejoignent sur l’importance des informations collectées par les voyageurs, les marchands, les explorateurs, les géographes, les stratèges, véritables agents de renseignement au service des appareils de pouvoir.
Lacoste à la fin de l’entretien revient sur l’absence de polémique en géographie qu’il impute à la faible influence de Marx sur les géographes, affirmant qu’il n’y a pas de géographie marxiste, car les géographes qui se réclament du marxisme bifurquent en fait vers l’économie ou la sociologie et privilégient les échelles planétaire et moyenne. En privilégiant le facteur temps dans les écrits économiques, comme Le Capital, la spatialisation a sans doute été négligée. Tous deux s’accordent à dire qu’il y a pourtant des pans entiers de l’œuvre de Marx qui dénotent une sensibilité spatiale.
Pour clore ce témoignage, je citerai la fin de cet échange, dans laquelle Michel Foucault dit tout le profit qu’il a tiré de cet échange avec Yves Lacoste : « J’ai bien aimé cet entretien avec vous, parce que j’ai changé d’avis entre le début et la fin. Il est vrai qu’au début je croyais que vous revendiquiez la place de la géographie comme les professeurs qui protestent quand on leur propose une réforme de l’enseignement : « Vous avez diminué l’horaire de sciences naturelles ou de la musique… » Alors je me suis dit : « Ils sont gentils de vouloir qu’on leur fasse leur archéologie, mais après tout, qu’ils la fassent eux-mêmes. » Je n’avais pas du tout perçu le sens de votre objection. Je me rends compte que les problèmes que vous posez à propos de la géographie sont essentiels pour moi. Entre un certain nombre de choses que j’ai mises en rapport, il y avait la géographie, qui était le support, la condition de possibilité du passage de l’un à l’autre. J’ai laissé des choses en suspens ou j’ai fait des rapports arbitraires.
Plus je vais, plus il me semble que la formation des discours et la généalogie du savoir ont à être analysées à partir non des types de conscience, des modalités de perception ou des formes d’idéologies, mais des tactiques et stratégies de pouvoir. Tactiques et stratégies qui se déploient à travers des implantations, des distributions, des découpages, des contrôles de territoires, des organisations de domaines qui pourraient bien constituer une sorte de géopolitique, par où mes préoccupations rejoindraient vos méthodes. Il y a un thème que je voudrais étudier dans les années qui viennent : l’armée comme matrice d’organisation et de savoir — la nécessité d’étudier la forteresse, la « campagne », le « mouvement », la colonie, le territoire. La géographie doit bien être au cœur de ce dont je m’occupe ».
Foucault dit bien la géographie et non la géopolitique, il est utile de s’en souvenir quand on raisonne sur une situation géopolitique.
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17.10.2026 à 07:28
Portraits de la génération sacrifiée du Donbass
Quand la photographie garde trace d’une jeunesse traversée par la guerre
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Texte intégral (5648 mots)
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En Occident, l’invasion russe de 2022 a eu un effet que ni Maïdan, ni la guerre du Donbass n’avaient suffi à produire : faire connaître l’Ukraine et la placer au centre de l’attention internationale. À cette date, les régions de l’Est du pays sortaient pourtant de huit ans d’un conflit de basse intensité qui a bouleversé l’existence de ses habitants, à commencer par ceux des territoires occupés.
Depuis février 2016, la photojournaliste Marion Péhée travaille sur les conséquences de ce conflit sur les populations civiles à travers un angle inédit : la trajectoire d’un groupe d’adolescents de Chtchastia suivis pendant dix ans de part et d’autre des frontières politiques, sociales et culturelles. Depuis l’occupation de cette ville du Donbass par l’armée russe, la bande autrefois soudée s’est dispersée entre l’Ukraine, les territoires occupés, la Russie et l’étranger : certains sont devenus soldats dans l’armée ukrainienne, d’autres dans l’armée russe ; plusieurs ont trouvé la mort.
Après avoir reçu le prix de l’Union des Photographes Professionnels en 2022 et été nominée la même année pour le prix « Courage in Journalism » de The Economist, ce travail sur le Donbass a valu à Marion Péhée de remporter la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste en 2025. Nous revenons avec elle sur les drames et les paradoxes de cette génération façonnée par la guerre.
Comment vous est venue, à l’origine, l’idée de ce premier projet en terre ukrainiennne ? S’inscrivait-elle dans une recherche ou un questionnement plus large ?
Marion PéhéeMon arrivée à Chtchastia en avril 2016 s’est faite un peu par hasard. Il se trouve que j’étais en Ukraine pour rendre visite à une amie qui travaillait à l’Institut français de Kiev. Et c’est dans ce cadre que j’ai commencé à m’intéresser à une organisation, l’association Vostok SOS, qui venait en aide aux déplacés internes. Ses membres réalisaient des missions dans le Donbass et m’ont proposé de les accompagner. C’est un souci de logistique sur la route qui nous a contraints à nous arrêter dans l’oblast de Louhansk, précisément à Chtchastia – une ville dont le nom signifie ironiquement « bonheur » en ukrainien et en russe.
On m’a déposée chez un professeur d’histoire, qui enseignait justement au lycée de la ville, un endroit dans lequel j’allais bientôt passer de longues heures dans le cadre de mes entretiens. En discutant avec moi, il a rapidement évoqué des jeunes de la ville qui s’étaient engagés dans un bataillon de volontaires deux ans plus tôt, alors qu’ils n’avaient que quatorze ans. Cette histoire m’a semblé incroyable, j’ai aussitôt voulu en savoir davantage. Peu à peu, l’idée de raconter leur histoire à travers la photographie s’est imposée à moi. Toutefois, je crois avoir débuté assez maladroitement. À l’époque, je sortais d’un master de photographie et d’art contemporain et travaillais au musée Jacquemart-André. Je n’avais donc aucun rapport avec le photojournalisme. J’étais arrivée sur le terrain sans projet déterminé, et encore moins avec l’idée d’y travailler pendant les dix prochaines années de ma vie.
Dans le cadre de cette entrée sur le terrain improvisée, comment se sont opérées vos premières rencontres avec les jeunes ?
Finalement, je suis restée plus longtemps que prévu, hébergée par le professeur d’histoire en question. Il m’a raconté l’histoire de la ville, mais aussi sa propre arrestation par les séparatistes pro-russes en 2014, avec un passage en prison durant plusieurs mois. Il m’a également parlé de ses deux filles qui prêtaient main-forte dans l’armée, en tant que volontaires dans le bataillon Aidar. Sur le coup, je ne saisissais pas exactement ce qui les avait amenées à s’engager.
Plus tard, des jeunes de Chtchastia m’ont expliqué que l’armée était très présente dans cette ville qui avait fait l’objet d’intenses combats en 2014. À leurs yeux, il y avait quelque chose d’excitant, et même de « cool », à fréquenter les militaires, à se montrer à leurs côtés. Ces adolescents n’étaient guère mus par des sentiments patriotiques. Pour eux, l’essentiel était surtout de se donner un statut, en « traînant » avec les figures les plus populaires de la ville. L’un d’eux se vantait même d’être monté sur un char lorsqu’il était âgé de quatorze ans et d’avoir reçu des bonbons ainsi que des douilles vides.
Intriguée par ces rencontres et ces découvertes, j’ai décidé de revenir plus longuement à Chtchastia quelques mois plus tard, au milieu de l’été, pour tâcher de mieux comprendre les dynamiques locales. Que signifiait le fait d’avoir quinze ou vingt ans dans cette ville ? Quelle vie y menait-on, quels désirs d’avenir pouvait-on s’autoriser ?
Kharkiv, Ukraine, mars 2026
Sveta marche dans les rues de Kharkiv. Derrière elle, se dresse le bâtiment de l’administration régionale, situé sur la place de la Liberté et lourdement bombardé en mars 2022. Toutes les fenêtres ont été soufflées et les plafonds gravement endommagés, voire entièrement détruits par endroit. « En 2014, j’avais 13 ans, j’ai commencé à comprendre qu’il se passait quelque chose quand l’armée ukrainienne est arrivée dans la ville pour libérer Chtchastia. Les bombardements étaient très intenses, le bruit était tellement surprenant pour moi, j’ai eu très peur. Je me souviens de deux frappes : la première, j’ai saigné du nez de peur ; et la seconde, j’étais sous des couvertures, les vitres ont explosé. Et le lendemain, l’armée ukrainienne est rentrée dans la ville. »
Sveta vit seule à Kharkiv et cumule deux emplois : elle travaille comme vendeuse dans une bijouterie et gère une boutique en ligne d’électronique. Elle a fait ses études supérieures pour être assistante sociale à Kharkiv. « Je me sens bien ici, je suis tranquille. J’aime énormément cette ville : elle est agréable et propre, les gens sont super, il n’y a pas de discrimination et il y a beaucoup de déplacés internes ».
Je ne parlais ni russe, ni ukrainien. Les adolescents de la ville ne parlaient eux-mêmes ni anglais, ni français. Par un nouveau hasard, j’ai été aidée par l’un d’eux, sorti de nulle part, qui parlait espagnol. Je bricolais comme je le pouvais. J’errais dans la ville en lançant des regards et des sourires à tous les jeunes pour tâcher de créer du lien. Valya a été l’une des premières à s’amuser de ma présence. Elle m’a embarquée dans son groupe d’amis où j’ai fait la rencontre de Vova, puis d’une série d’autres jeunes. Ils ne comprenaient pas bien ce qui m’avait amenée à Chtchastia – et j’avais moi-même du mal à le formuler –, mais ils prenaient plaisir à se faire photographier. C’est ainsi que j’ai réalisé plusieurs voyages en 2016 et 2017, pour revenir périodiquement leur rendre visite.
Comment percevaient-ils les enjeux brûlants du moment, les questions liées à la défense du territoire et au contrôle économique et politique de la région ?
Difficile à dire : ils n’évoquaient ni Maïdan, ni la Crimée. Ils avaient alors entre 16 et 18 ans. Toutes ces questions n’étaient pas immédiatement présentes pour eux. Beaucoup me disaient même qu’ils se sentaient davantage « à côté de la guerre » qu’au milieu de celle-ci. Il y avait presque quelque chose de ludique dans tous ces événements : une jeune fille m’a raconté que les jeunes de la ville s’amusaient à crier tantôt « Gloire à l’Ukraine », tantôt « Gloire aux séparatistes ». L’un d’eux a même essayé d’arracher un drapeau de l’Ukraine.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Valya, Vova, Sergueï, Dasha, Kostia et Nina (de gauche à droite) discutent sur un banc. Après l’invasion à grande échelle, les jeunes de Chtchastia se souviennent : « Aucun d’entre nous n’avait vraiment de parents, aucun n’avait d’argent. On était avec les grands-parents, qui ne voulaient pas quitter leur maison et n’avaient nulle part où aller. Eux survivaient dans la peur. Nous on vivait ! […] On jouait à choisir son camp ! On buvait en criant “Gloire à l’Ukraine”, “Gloire aux séparatistes”, et on riait. L’un d’entre nous a voulu arracher le drapeau ukrainien et hisser le drapeau de Louhansk en plein jour. C’étaient des jeux que l’on croyait sans conséquences. »
En somme, ils s’amusaient, faisaient les quatre cents coups, sans percevoir tout à fait la portée de la guerre à leurs portes. En 2014, certains écoutaient des chansons qui glorifiaient la Novorossija, les Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk. Pour eux, c’était tout simplement les tubes du moment. Tout cela leur semblait très loin ; ils vivaient ce quotidien de manière légère, comme une sorte de jeu sans conséquences, à la manière de n’importe quelle personne de leur âge en Europe de l’Ouest – à cela près qu’ils étaient en Ukraine. Depuis, les choses ont bien changé, cette insouciance a disparu. À l’époque, certains jeunes avaient été payés une poignée de hryvnia par les séparatistes pour désamorcer des pièges posés par l’armée ukrainienne ; aujourd’hui, l’un d’entre eux sert dans cette même armée. Il faut dire que beaucoup de ces adolescents étaient livrés à eux-mêmes, parfois sans parents, souvent déscolarisés.
Existait-il, à l’inverse, un encadrement institutionnel qui les rattachait plus étroitement à l’Ukraine ?
Tout ce qui précède ne retire rien à leur attachement au territoire. La plupart manifestaient leur intention de rester dans cette ville, qui n’offrait pourtant pas de réelles perspectives. Vivre à Chtchastia, cela signifiait, soit travailler à la centrale électrique, soit entrer dans l’armée. J’avais le sentiment que certains habitaient la ville un peu comme un devoir, du fait de la présence russe à quelques kilomètres de distance. Il y avait donc une forme d’ambiguïté, qui se retrouvait aussi dans leurs tatouages aux armoiries de l’Ukraine ou dans leurs bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien. Si la politisation ne ressortait pas clairement, puisqu’elle se mâtinait de jeux et d’insouciance, elle transparaissait tout de même dans certains signaux.
En passant du temps dans leur lycée, j’ai découvert un cours intitulé « Défense de la Mère Patrie », qui consistait essentiellement à monter et démonter des kalachnikovs le plus vite possible. Sur les murs du lycée, on trouvait aussi des affiches avec le visage de Poutine au milieu d’une cible. Mais, à nouveau, il y avait un décalage entre le discours qu’on attendait d’eux et leur rapport personnel à toutes ces réalités.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, novembre 2016
Portrait de Viktor dans sa chambre d’internat du lycée Taras Chevtchenko. À l’époque, cet élève souhaitait quitter la ville pour aller vivre à Kharkiv. Aujourd’hui marié, il vit à Odessa où il reste cloîtré chez lui, craignant d’être recruté par l’armée ukrainienne. « C’est difficile d’être un homme de 26 ans aujourd’hui en Ukraine ».
Dix ans plus tard, qu’est-ce qui vous a amené à reprendre cette enquête ? Dans quelles conditions s’est fait ce retour sur le terrain ?
La situation n’avait plus rien à voir. Naturellement, je ne pouvais plus me rendre à Chtchastia, désormais occupée par l’armée russe. Les enjeux de sécurité étaient sans commune mesure. Il faut dire qu’en 2016-2017, j’étais, moi aussi, habitée par une forme d’insouciance. Aujourd’hui, au-delà même de l’intégrité physique dans un pays en guerre, la diffusion de mes photos d’archives, celles d’avant 2022, est devenue une source de risque pour certains jeunes qui résident encore dans les territoires occupés ou qui y ont de la famille et des amis. Il m’est devenu impossible de raconter certaines histoires, de montrer certaines personnes. Jusqu’à l’invasion à grande échelle, les choses étaient beaucoup plus fluides.
Plus largement, lorsque j’ai rouvert ce dossier il y a plus de quatre ans, début 2022, mon travail a d’emblée pris la forme d’une véritable enquête. Sur ce terrain que j’avais inauguré de manière assez improvisée, il fallait cette fois-ci que je procède avec méthode pour retrouver la trace de mes contacts. Le point de départ a été une jeune fille, à l’époque la seule à figurer parmi mes contacts Instagram. Elle m’a appris que son amie Valya avait été arrêtée par l’armée russe. Les soldats étaient arrivés à Chtchastia avec des listes d’activistes et d’anciens militaires de la ville. Valya, qui avait fait partie de l’armée ukrainienne, avait été arrêtée dans les premières heures de l’invasion. J’ai su par la suite qu’elle avait passé dix jours en prison avant d’être relâchée, mais que sa libération avait été suivie d’une série de nouvelles arrestations. J’ai commencé à regrouper des contacts grâce à cette personne, puis sur les réseaux sociaux, par téléphone, pendant des mois et des mois, jusqu’à ce que ma recherche se retrouve dans une impasse. Tous mes contacts m’avaient livré les informations dont ils disposaient, je faisais du surplace. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec une personne spécialisée dans l’OSINT, qui m’a aidée à collecter de nombreux renseignements précieux. Bientôt, j’ai appris que Valya avait été tuée par l’armée russe. On avait retrouvé son corps torturé dans une forêt de Chtchastia. C’est aussi ce qui a motivé mon travail : la volonté de savoir, de documenter ces crimes de guerre, mais aussi de transmettre l’histoire et la mémoire de celles et ceux que j’ai photographiés.
Ukraine, mai 2026
Une photo de Valya faite prisonnière sur un groupe Telegram intitulé : « Tu reconnais les Ukrainiens à leur coiffure ». Ce groupe de discussion diffuse quotidiennement des images de soldats ukrainiens faits prisonniers, accompagnées de contenus à caractère humiliant. La légende de la photo indique : « Il est réjouissant de constater que ce ne sont pas seulement les militaires ukrainiens masculins qui ont fait le choix conscient de se rendre, mais aussi les femmes. La question reste ouverte : pourquoi sont-elles allées là-bas ? Néanmoins, certaines d’entre elles déposent les armes à temps et lèvent les mains. L’instinct de vie l’emporte sur l’instinct de mort. N°1748 Valentina Konstantinovna Davronova, 22 ans. »
Après dix jours de captivité, Valya est relâchée mais fréquemment contrôlée. Elle fréquente de temps en temps les soldats de Chtchastia. C’est ainsi qu’elle passe la soirée du 13 janvier 2023 avec eux au café Raduga (arc-en-ciel, en russe). Cette nuit-là, elle disparaît. Le 22 février 2023, sa mère reçoit un appel d’un enquêteur de la fédération de Russie qui lui annonce que Valya a été retrouvée dans la forêt. « Il m’a dit de faire sa reconnaissance par photo sinon je n’allais pas y survivre. Elle avait le corps déchiqueté au couteau et la tête explosée par une grenade. Elle était seulement en culotte. »
Le 7 mars 2025, le tribunal militaire de Rostov reconnaît deux hommes coupables de son meurtre et les condamne à 12 et 18 ans de prison. Ils ont fait appel. L’enquête a établi qu’au moins neuf autres militaires avaient entendu et vu Valya se faire torturer, sans intervenir.
Quelles trajectoires avaient suivi les autres jeunes que vous aviez rencontrés quelques années plus tôt ?
J’ai d’abord retrouvé Vova, l’un de mes premiers contacts parmi la bande de Valya. Nos retrouvailles ont été particulièrement touchantes. Pour eux, j’étais quelqu’un de familier, mais aussi une personne dépositaire de leurs photographies d’enfance et de jeunesse, donc d’un matériau d’autant plus précieux désormais qu’il n’existe plus rien – ni cette ville, ni cette vie.
La dernière fois que j’avais photographié Vova, c’était à l’occasion de la fête de ses dix-huit ans avec ses amis. La même année, il s’est engagé dans l’armée ukrainienne, et a passé huit ans dans les tranchées.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Vova fête ses 18 ans avec ses amis. « C’était la belle vie, à boire, fumer, faire la fête. La vie libre. Ma belle vie s’est terminée l’année de mes dix-huit ans ». Ce soir-là, ils sont une dizaine d’amis à boire, rire, fumer, s’enlacer, se chercher et s’embrasser. Quinze jours plus tard, Vova s’est engagé dans l’armée, il est parti au combat dans la région de Donetsk après un mois de formation. En 2025, il dit sa frustration d’être mobilisé dans cette région, plutôt que de défendre sa ville et sa région.
En 2023, après une blessure qui lui a fait perdre deux doigts, il est devenu formateur à Zaporijjia. En le retrouvant en 2022, j’ai bien sûr rencontré quelqu’un de très changé. À l’époque, il était marié et j’ai profité d’une permission pour le prendre en photo avec sa femme, à leur domicile. Le lendemain matin, je l’ai accompagné jusqu’au bus qui le ramenait dans le Donbass. Je ne l’ai revu qu’un an plus tard, à l’hôpital militaire de Dnipro, blessé et détruit – sa femme l’avait quitté entre-temps. Il me disait : « La guerre m’a même pris cela. » Il était très seul, et a tâché de revenir à la vie civile. Mais ce tournant était difficile pour quelqu’un qui avait grandi et qui s’était construit dans les tranchées. Il était devenu incapable de trouver le sommeil dans le silence, après des années passées à s’endormir sous les frappes.
Dnipro, Ukraine, février 2024
Lors d’une consultation avec un médecin pour le changement de son pansement. « Personne ne faisait attention à mon âge. On me lançait : “Tu es du Donbass ? En avant !” »
Vova regarde sa main blessée. Après huit années passées dans l’armée, il se retrouve seul et désorienté à Dnipro. Il a grandi dans les tranchées – une vie de guerre qui, aujourd’hui encore, reste son seul repère. Pour la préserver, pour ne pas l’inquiéter, Vova n’a jamais avoué à sa mère qu’il avait rejoint l’armée – ni qu’il est désormais invalide. « Moins on sait, mieux on dort. Une mère n’a pas envie d’imaginer son fils à la guerre ».
Plus largement, chez ceux que j’ai retrouvés en Ukraine, on peut distinguer deux profils : ceux qui ont intégré l’armée ukrainienne, comme Vova, et ceux qui craignent d’être mobilisés, vivent terrés chez eux, et passent leurs journées sur Telegram à scruter les mouvements des recruteurs. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait donc d’une réalité dure, très dure. J’ai aussi contacté certaines personnes dans les territoires occupés, notamment à Chtchastia. Pour ces derniers, la communication était rendue particulièrement difficile par les blocages numériques : même Telegram était coupé. Lors de nos premières rencontres, les choses étaient beaucoup moins cloisonnées. Désormais, tous sont très prudents sur les informations qu’ils me transmettent. Certaines personnes m’ont littéralement raccroché au nez parce que je touchais à des questions sensibles : je pouvais moi-même représenter un danger pour elles.
Malgré tout, certains osent aujourd’hui encore s’exprimer, dire à quel point la vie est devenue compliquée, combien la liberté dont ils jouissaient en Ukraine leur manque, à commencer par la liberté d’expression, depuis qu’ils vivent dans ce climat de peur.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Tatouage des armoiries de l’Ukraine dans le cou, bracelet aux couleurs du drapeau ukrainien, Valya se baigne avec ses amis dans un étang. La jeune fille souhaitait rester vivre dans sa ville, elle a été assassinée par l’armée russe en janvier 2023. Sa mère Tetyana qui vit toujours à Chtchastia raconte : « Lorsque l’on vit très modestement, il faut entretenir de bonnes relations avec ceux qui vous dirigent. J’ai eu de bonnes relations avec les Russes, puis de bonnes relations avec l’armée ukrainienne qui a repris Chtchastia, et enfin de bonnes relations avec les Russes qui sont revenus en 2022. »
Une amie de Valya raconte : « Il n y a plus de liberté d’expression là-bas, ça me paraît être un des motifs pour lequel Valya a été tuée, elle ne tenait pas sa langue dans sa poche, elle pouvait dire les choses franchement et elle a sans doute dit des choses qu’il ne fallait pas. »
J’ai également retrouvé quelques personnes qui vivent maintenant en Russie, par exemple une jeune fille dont le petit ami originaire de Donetsk, a trouvé du travail là-bas. Elle a décidé de le suivre, mais elle-même ne travaille pas ; elle passe son temps chez elle et supporte mal le climat ambiant. Le point commun est que tous reviennent avec nostalgie sur l’époque où je les ai photographiés. Une époque qui, rétrospectivement, à l’aune de tout ce qui est arrivé depuis, leur paraît d’autant plus heureuse – même s’ils habitaient alors à vingt kilomètres de la ligne de front.
Ces trajectoires sont donc plus imbriquées culturellement, voire militairement, qu’on pourrait le penser en observant simplement une ligne de front séparant deux aplats de couleur ?
L’ambition de ce projet était précisément de montrer la complexité de ces trajectoires, qui peuvent parfois sembler irréelles.
Il y a une expression que je ne comprenais pas au début de mes recherches : comme je ne parle pas russe, je faisais des traductions automatiques sur mon téléphone, et, à chaque fois, revenait l’expression « changer de chaussures », ce qui signifie « changer radicalement d’opinion ou de comportement ». On dirait en français « retourner sa veste ». J’ai rapidement compris que beaucoup avaient dû « changer de chaussures » pour s’adapter, pour survivre.
Je pense par exemple à un adolescent très pro-ukrainien, Evguéni, qui passait son temps en compagnie des soldats, et portait une petite enseigne aux couleurs de l’Ukraine. Quelqu’un de très fier, qui bénéficiait en même temps d’une sorte d’aura, avec d’autres jeunes gens qui gravitaient en permanence autour de lui. Or, j’ai appris au cours de mes recherches qu’il avait intégré l’armée russe. Je n’en revenais pas que quelqu’un d’aussi patriote puisse être rentré dans l’armée russe. Puis, j’ai eu sa mère au téléphone. Elle ne vivait pas à Chtchastia, mais en Géorgie, elle était persuadée que son fils avait été enrôlé de force dans l’armée russe, qu’il ne l’aurait jamais intégrée délibérément. Pourtant, en poursuivant mes recherches, j’ai trouvé son compte TikTok et découvert des vidéos à la gloire de la Russie, de ses « frères et sœurs d’armes ». Bref, un compte totalement pro-russe. J’ai fini par comprendre que cette mère avait dû elle-même se construire une histoire, parce qu’il lui était trop difficile d’affronter la réalité brute. Lorsque j’ai contacté la petite amie de ce soldat à Chtchastia, elle m’a carrément affirmé qu’ils avaient toujours été Russes, qu’Evguéni était russe, et que rien de tout cela n’était surprenant. C’est ce type de trajectoires non linéaires, qui racontent la guerre de façon inattendue, que j’avais l’intention de raconter.
À l’inverse, certaines attaches culturelles ont été durcies par la guerre. On sait que la question de la langue a acquis une signification particulière depuis que la propagande russe assure vouloir « libérer » les russophones que le « régime de Kiev » aurait privés de leur langue. À ce propos, je me suis longuement entretenue avec un jeune que je suis parvenue à retrouver. Il m’a alors fait le récit suivant : « J’ai toujours parlé russe à Chtchastia, sans que cela pose le moindre problème. J’avais tout : un travail, une petite amie, ma famille. J’aimais cette ville plus que tout, je parlais russe, et ça n’était pas une question. Un jour, les Russes sont arrivés, et ils m’ont tout pris. Ils sont entrés dans ma maison, et ils m’ont tout pris. Aujourd’hui, je ne peux plus parler russe. C’est devenu impossible pour moi de prononcer un mot dans cette langue. » De fait, beaucoup de jeunes que j’ai rencontrés se sont réapproprié la langue ukrainienne, même sur le tard. Certains préfèrent parler mal ukrainien que parler russe, même si cette maîtrise incomplète leur inspire de la gêne, voire de la honte.
C’est donc la complexité de ces biographies et de ces manières d’être en guerre que je voulais montrer. Au début de l’invasion, mon retour sur le terrain avait été suscité par un sentiment d’alerte : cette guerre me semblait tout simplement inconcevable. Par la suite, le projet s’est précisé. Au-delà des cartes, des chiffres, des décisions politiques et militaires, je voulais raconter ces parcours individuels, ces souvenirs et ces attentes déçues, je voulais montrer l’état du Donbass, l’expérience vécue et le ressenti de ces jeunes, dans toute leur complexité. Proposer une sorte de portrait collectif, en somme. Celui d’une génération sacrifiée.
Bila Tserkva, oblast de Kiev, Ukraine, février 2026
Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, tué en mission à Bakhmout en septembre 2022. Elle vient ici deux à trois fois par semaine, dépose quelques gâteaux sur la sépulture, et allume une cigarette pour lui. « C’est tellement calme ici – c’est le moment où je viens, je m’assoie je pleure un peu. » Serhiy s’engage dans l’armée ukrainienne en 2014, à la suite de la révolution Maïdan, à laquelle il a participé. Au moment de l’invasion à grande échelle, il rejoint une brigade de défense territoriale, et passe plusieurs mois dans sa ville natale de Bila Tserkva. Il est ensuite envoyé dans l’Est du pays, près de Bakhmout, le 14 septembre 2022. Serhiy est tué huit jours plus tard lors d’une frappe d’artillerie, qui coûte également la vie aux sept soldats présents avec lui.
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