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16.02.2026 à 08:24

Digression sur l'ombre qui gagne

F.G.

Un de ces tristes matins d'hiver, Raoul , un vieux copain, m'appela aux aurores, me tirant brutalement d'une nuit insomniaque et comateuse. Le bougre, à 7 h du mat, souhaitait prendre de mes nouvelles, mais surtout confronter nos points de vue sur l'état désastreux d'un monde dont ses dirigeants sont en train de rouvrir toutes les vannes du refoulé d'un temps – les années 1930 – qu'à tort on a longtemps relégué au musée de l'histoire ancienne. De fait, j'avais prévu de dormir un chouïa de (…)

- Digressions...
Texte intégral (2889 mots)


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Un de ces tristes matins d'hiver, Raoul [1], un vieux copain, m'appela aux aurores, me tirant brutalement d'une nuit insomniaque et comateuse. Le bougre, à 7 h du mat, souhaitait prendre de mes nouvelles, mais surtout confronter nos points de vue sur l'état désastreux d'un monde dont ses dirigeants sont en train de rouvrir toutes les vannes du refoulé d'un temps – les années 1930 – qu'à tort on a longtemps relégué au musée de l'histoire ancienne. De fait, j'avais prévu de dormir un chouïa de plus pour récupérer un peu d'allant. « On dit 11 h au rade de la Bastoche que tu connais », a annoncé impérativement Raoul ! Et quand il dit, il dit, Raoul. On ne discute pas. D'autant que c'est un homme doté d'un don de conversation inégalable et que, malgré son presque grand-âge – quatre-vingt piges passées –, il lui en faut beaucoup pour succomber à l'accablement. Du moins le croyais-je. Mais là, dès que nous fûmes réunis, j'ai vite compris que, quelque part, sa superbe et sa cuirasse avaient cédé devant les avanies que le destin autoritaire, voire postfasciste, du monde nous infligeait jour après jour. D'entrée, ses premiers mots laissaient, en effet, peu de doute sur son état moral : « Je ne sais pas si tu l'as remarqué, compagnon, mais l'ombre gagne partout. » Dans sa bouche, ce constat ravageur relevait d'un appel. La mécanique ironique habituelle qui huilait depuis toujours son très spécial usage de la dialectique s'était visiblement enrayée.

– Ça commence bien, dis-je.

– Mais tout atteste que ça finira très mal ! ponctua Raoul, sérieux comme un pape gagné à l'humour noir.


Le premier round fut d'élucidation. Aux dires de l'ami, qui connaissait très bien les États-Unis – où il s'était rendu souvent et où, dans les années 1970, il s'était lié d'amitié avec Murray Bookchin –, le second mandat de Trump, dont il suivait assidûment, et sur tous supports, les « dingueries », sonnait comme une alarme dont la puissance se faisait chaque jour plus stridente.

– Le postfascisme, c'est cela, précisément cela : un étalage permanent de la force brute, une ignorance crasse de l'histoire, un mépris insolent de toute règle et la toute-puissance d'une “intelligence” artificielle mise au service d'une cause abjecte.

Je le laissai parler, étonné de l'usage que lui, plutôt technophobe, fit, ce matin-là, de son téléphone portable où il avait stocké quantité d'images, captées sur les réseaux asociaux, des abominations commises par la police-milice anti-immigration de l'agence ICE [2], dont celles, visibles sur divers angles, des exécutions gratuites, à Minneapolis (Minnesota), le 7 janvier dernier, de Renée Nicole Good, une mère de famille de 37 ans, et celle, le 26 janvier, d'Alex Pretti, un infirmier en réanimation, âgé lui-aussi de 37 ans, abattu alors qu'il était venu filmer les probables exactions des agents de l'US Customs and Border Protection (USBP), une agence relevant, comme l'ICE, du département de la Sécurité intérieure étatsunien. À chaque clic, le visage de Raoul se crispait.

– Ce sont des fascistes, compagnon, de purs fascistes des temps archaïquement postmodernes que nous vivons ; cette gangrène, tu le sais autant que moi, peut s'étendre comme un brasier. Toutes les digues sont en train de sauter.

– Mais tu ne penses pas – ai-je tenté, pour le sortir de la pression affective que visiblement il ressentait – que, d'une certaine manière, ce que recherche Trump et sa bande, c'est à nous terroriser en nous enfermant dans nos affects, et ce faisant en nous désarmant. J'ai toujours, pour ce qui me concerne, la faiblesse de penser que notre meilleure arme, c'est précisément de penser sérieusement le monde tel qu'il va en nous entraînant vers le chaos, mais aussi de réfléchir collectivement à la meilleure manière de résister à cette fuite en avant vers le pire.

– Tu as raison, amigo. On se connaît depuis belle lurette : un presque demi-siècle, tu te rends compte… Chaque fois que nous avons été confrontés à des situations concrètes, on les a d'abord pensées, analysées. Mais chaque fois, nos affects étaient au cœur de nos impulsions. Ils n'enferment pas, compagnon, les affects, ils disent un état d'âme, ils mobilisent d'abord le corps. La tête vient après, quand elle vient penser l'affect et l'objectiver. La grande différence entre le temps dont nous parlons – celui d'avant la grande défaite de la pensée – et de notre présent de catastrophes répétées, c'est le rythme effréné de prolifération de la barbarie. On ne peut suivre ses effets qu'en spectateur accablé, mais désireux de n'en pas perdre une miette. Debord avait raison : « Le spectacle est le discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux » [3]. Quand des monstres comme Trump, Poutine, Netanyahu, tant d'autres le dominent, les médiocres qui le promeuvent sont, non seulement, complices du crime, mais porte-voix du néant éthique qui les habite. Donc pensons, si tu y tiens, mais sans chasser nos affects.


Bien sûr, la balle était dans mon camp. Je savais Raoul assez habile pour rétablir l'équilibre en la renvoyant à son interlocuteur quand il se sentait déstabilisé par un défaut de faiblesse.

– Nous serons d'accord, j'en suis sûr, pour nous entendre sur le fait que l'affect est au cœur de toute démarche de pensée qui, elle, s'arrime à le dépasser pour le rendre opérationnel. Car il ne suffit pas d'haïr les monstres susnommés pour les contrarier. Il faut comprendre les motivations et les réflexes prédateurs qui fondent leurs actes criminels. Les États-Unis et leurs alliés, l'Occident plus généralement, sont en train de subir un choc de réalité. De fait, Big Brother, sa pièce maîtresse, n'existe plus que comme souvenir d'une surpuissance. Son déclin prolongé est avéré et, probablement, irréversible. Économiquement, il a perdu tous ses atouts au profit de la Chine, qui est en train de gagner – et dans les grandes largeurs – la guerre économique inter-capitaliste. C'est elle qui alimente le marché de ses marchandises. L'industrie américaine est tombée à un niveau tellement bas que son relèvement semble impossible. D'où son désir – assurément fou – de se réinventer comme Néo-empire interventionniste et guerrier alors que, depuis presque quarante ans, toutes ses aventures militaires se sont soldées par des échecs cuisants. Le parallèle est ici évident avec la chute de l'Union soviétique, en 1991, qui intégra son déclin en se débarrassant d'un communisme largement inexistant et en ralliant le monde dit libre, mais sans cesser de se penser comme État opérant, conquérant et despotique. Dans le cas russe, Poutine, pur produit kagébiste, remonta avec succès la mécanique nationale-populiste pour maintenir la Russie dans le concert des puissants. Sa sale guerre contre l'Ukraine fut sa manière de confirmer sa capacité de nuisance. Dans le cas américain, Trump et la bande de dangereux illuminés qui l'entourent s'ingénient à fomenter des opérations guerrières assez grotesques, comme celle du Venezuela, dont le seul but serait de mettre la main sur sa copieuse réserve de mauvais pétrole, aventure dont le seul effet, à ce jour, est, semble-t-il, d'avoir capturé à la mafieuse, parfaitement illégalement en tout cas, Maduro et son épouse.

Quant à ses prétentions sur une conquête du Groenland, elles sont d'autant plus grotesques que les States disposent déjà, et depuis 1951, non seulement d'une base militaire opérationnelle en territoire groenlandais, celle de Pituffik (ex-Thulé), mais aussi d'un accord d'extension possible de son périmètre signé à la même date avec le Danemark – devenu de facto protectorat américain. Quant au sort des Groenlandais depuis que les Yankees s'y sont installés, tout le monde s'en fout. Et pourtant, il en dit beaucoup de la folie d'un monde qui couve depuis longtemps : déplacements massifs de populations attachées à leur territoire, expérimentations douteuses comme cette tentative de construction sous la glace d'une base de lancement de missiles et d'un dépôt d'armes chimiques que le réchauffement climatique pourrait ramener à la surface, accumulation de déchets toxiques en tout genre. De quoi donc est fait le soudain intérêt de Trump pour un territoire déjà placé (encore de facto) sous son contrôle ? De rien. D'un coup de tête, d'un bluff, d'une lubie. Ou, possiblement, d'une vague promesse qu'il aurait faite à son pote transhumaniste nazi Elon Musk, patron de SpaceX, de lui offrir de la place pour la construction d'infrastructures servant ses sordides intérêts commerciaux. C'est ainsi qu'il faut probablement saisir ce mafieux qui préside aujourd'hui aux destinées d'un pays hébété par ces outrances. La culture de Trump, c'est le business, cette idée pathologiquement criminogène qui prône que tout s'achète et tout se vend, même les consciences, doublée dans son cas d'un prolongement qui fait sa marque, à savoir que le viol – des âmes, des esprits, des corps, des territoires – reste l'arme du fort, la preuve même de sa puissance. C'est ce type odieux au-delà du raisonnable qui a remporté l'élection américaine de 2025 avec 49,8 % des suffrages, mais un petit 1,5 % de différence avec sa peu brillante rivale démocrate.


Raoul m'avait écouté sans m'interrompre, mais en manifestant quelques moments de doute. Ses mimiques en attestaient.

– Je t'accorde un avantage. C'est ta capacité à transcender l'affect que nous partageons en une vision globale et indéniablement pensée d'une situation où Trump ne serait, in fine, pour la classe dominante d'un Empire en voie d'effondrement, que le parangon du type qui osera tout, même le pire, surtout le pire, pour la sauver d'un naufrage à venir.

– C'est une manière de me comprendre, mais un peu biaisée. Au-delà de Trump et des États-Unis, nous assistons depuis longtemps déjà à une médiocratisation générale du monde. Sa caractéristique, c'est de toucher toutes les classes. Si une ombre gagne, l'ami, c'est celle-là, et elle se propage désormais à grande vitesse. L' « enseignement de l'ignorance », si justement analysé en son temps par Jean-Claude Michéa [4], a largement produit ses effets dans l'effondrement culturel et éthique d'un monde qui produit – à la chaîne, dirais-je – des femmes et des hommes de pouvoir d'une médiocrité affligeante. Pour nous, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, le compte y est. Michéa y voyait l'effet d'un « déclin régulier de l'intelligence critique, c'est-à-dire de cette aptitude fondamentale de l'homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale [5]. » Pour ma part, j'aurais évité de qualifier de « morale » cette impérative « nécessité ». Car, sans repères temporels, sans connaissances minimales de l'histoire des anciens temps, l'horreur que provoquent des images comme celles des crimes gratuits de Minneapolis, est certes constatable par n'importe quel humain non déshumanisé, mais elle ne l'affecte que moralement sans qu'il en tire forcément une leçon sur la portée politique de ces crimes gratuits commandités par une puissance en voie de fascisation absolue. Ce que je veux dire par-là, c'est que cela fait longtemps que l'indignation ne suffit plus. Il faut l'inscrire dans l'Histoire, à sa place et selon ses capacités. En cessant d'en être le spectateur affligé mais impuissant. Notre rôle, compagnon, au vu de ce qu'on a vécu, c'est de faire en sorte que cette jeunesse qui bouge et se mobilise ne soit pas simplement affectée par tant d'inhumanité, mais transforme ses affects en actes de résistance. C'est, de mon point de vue, ce qui se passe précisément à Minneapolis et dans bien des villes des États-Unis. On y voit se constituer un mouvement massif et pluriel de résistance active et organisée à l'ignoble. Une résistance qui, si elle s'élargit, se structure et tient, face à la répression de l'ICE, dans le soutien sans faille aux immigrés traqués par le fascisme trumpien, aura tracé la route à suivre partout ailleurs. Les temps que nous vivons, ai-je tendance à penser, sont trop durs pour se laisser aller au seul désespoir des défaites annoncées. Il convient de s'armer pour les comprendre et les retourner en victoires. Tu ne crois pas, Raoul ?

En guise d'approbation, l'ami leva son verre et entonna L'Internationale.

Oui, il ne dépend que de nous que les mauvais jours finissent !

Freddy GOMEZ


[2] Immigration and Customs Enforcement, agence fédérale américaine chargée de l'application des lois sur l'immigration et les douanes, fut officiellement créée par l'administration Bush le 1er mars 2003, dans le cadre d'une vaste réorganisation gouvernementale consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. Le retour de Trump à la Maison Blanche, en janvier 2025, marque un tournant majeur pour l'ICE, dont les moyens financiers ont spectaculairement augmenté.

[3] Guy Debord, La Société du spectacle, thèse 24, Buchet-Chastel, 1967.

[4] Jean-Claude Michéa, L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, 1999, Climats.

[5] Op. cit., p. 15.

09.02.2026 à 12:07

Des stats aux stals

F.G.

Je m'empresse de revenir vers vous pour vous remercier très chaleureusement ! L'appel au secours de « Label au bois dormant » n'aura vraiment pas été vain, car, même si vous ne m'avez adressé aucun des messages de soutien espérés, la « direction » m'envoie ce jour les statistiques de lecture… Eh ! bien, vrai, je ne fus jamais si bien regardée ! Pour fêter ça, je me suis empressée d'aller changer de poitrine. La dépense fut des plus modestes, les Francilien.ne.s ici présent.e.s le comprennent (…)

- Marginalia
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Je m'empresse de revenir vers vous pour vous remercier très chaleureusement ! L'appel au secours de « Label au bois dormant » n'aura vraiment pas été vain, car, même si vous ne m'avez adressé aucun des messages de soutien espérés, la « direction » m'envoie ce jour les statistiques de lecture… Eh ! bien, vrai, je ne fus jamais si bien regardée ! Pour fêter ça, je me suis empressée d'aller changer de poitrine. La dépense fut des plus modestes, les Francilien.ne.s ici présent.e.s le comprennent sans peine aux vues des réjouissances publicitaires qui s'affichent sur les murs du métro : il s'agissait pour moi, tout simplement, d'acheter du jambon de la marque « La Vie », lequel se targue d'être sans viande. Pour les provincieuses, j'indique qu'un autre credo de cette bonne maison est : « Faut évoluer : on n'est plus dans les années 2025 ». Ils ont raison, 2025 fut pourrie. Sur cette base, et cela est patent depuis les tout premiers jours, la suivante évolue. Du reste tout le monde le sait bien, évoluer, voire même muter, tel est notre destin.

Grâce à vous donc, je suis en pleine forme et la déduction ne fait pas un pli : les statistiques sont thérapeutiques. L'État l'a compris, qui en produit sur nos pratiques sexuelles et leurs évolutions. Après nous avoir servi des pourcentages de chacune des positions possibles, les médias nous l'assènent en conclusion : les rapports sexuels sont à la baisse tandis que les violences augmentent. La solitude, quant à elle, n'a jamais été autant à la hausse. La chose est claire, on espère nous soigner grâce à une approche de type « alcooliques anonymes » : ah ! finalement, je ne suis pas seul.e à être seul.e. Vraiment, ça fait du bien !

Mais, et si ce n'était pas assez clair, malgré tout ? Car je me suis laissé souffler à l'oreille que le « management de la qualité » (dont je vous entretenais il y a peu) est aussi parlant pour certain.e.s que le sont les univers parallèles quantiques. Il me faut donc envisager de vous donner céans une leçon de statistiques appliquées. Commençons donc par le haut du panier en prenant un exemple parmi d'autres : Sybile Veil. Rendons-lui grâce de ce que France Culture n'est plus très loin d'équivaloir France Inter, elle-même en mutation vers RMC. Sybile Veil est Présidente de Radio France depuis 2018, c'est dire qu'il s'y passe la même chose qu'à l'hôpital public dans les années 2010. Label Sybile y était en charge de réfléchir à la stratégie et d'organiser, en conséquence, le déploiement des programmes de transformation des hôpitaux. Mais au fait, c'est comment qu'on transforme ? (On parle aussi beaucoup dans le monde du travail, et de façon fort docte, de « mutation » comme déjà évoqué, mais également d' « hybridation »).

Transformer ? Rien de plus simple en fait : une dose de resserrage budgétaire d'un côté – avec par exemple la Réforme Générale des Politiques Publiques (RGPP) voulue par Sarkozy sur le modèle du New Public Management voulu par Thatcher – et une dose de « management de la qualité » pour, dans ce contexte, faire marcher les troupes en rangs serrés. Mais qu'est-ce donc que la qualité ? Au quotidien, c'est ce que l'on retrouve dans tout ce qui est certifié ou labellisé. En voici un exemple [en italique les termes de base de toute démarche qualité et quelques explications entre crochets] : la Chine à récemment décerné un prix littéraire à un roman entièrement conçu par IA. Les risques de scandale possible, si des éditeurs publiaient de tels livres sans en avertir les lecteurs, ont fait qu'immédiatement, en France, championne en matière de certification [1], un label « Création Humaine » a été imaginé par la maison d'autoédition Librinova. On nous explique, à la radio, de quoi il retourne : « Charlotte Alibert, directrice de Librinova, nous détaille le processus pour l'auteur : “ La première étape, c'est l'engagement de l'auteur [engagement : une VALEUR incontournable, et c'est toujours la première étape d'une démarche qualité que de définir des valeurs], et ensuite, il y a la partie vérification [ne pas dire CONTRÔLE, on est à la radio et le mot fait un peu peur… « contrôle qualité »]. Soit d'abord une vérification automatisée avec l'utilisation de logiciels : c'est l'intelligence artificielle qui va venir détecter l'intelligence artificielle puisque finalement c'est elle qui se connaît le mieux [!]. Ensuite, il y a un auditeur [du terme « auditer », un incontournable de la certification] qui va interviewer l'auteur, et ce même auditeur va ensuite faire une lecture échantillonnée de l'ouvrage » [le fondement de toute démarche qualité : cotation, échantillonnage et évaluation statistique]. La journaliste indique, pour conclure, qu'une directive européenne devrait prendre effet en 2026, ce dont se réjouit le Directeur de la Société des gens de lettre, car cela permettra de mettre en œuvre un « label de droit » qui sera donc certifié par l'UE et permettra « d'informer les consommateurs » [2] :
– « Radio France a obtenu le label “Alliance” décerné par l'AFNOR en novembre 2022 et confirmé en 2024 » [3] ;
– « l'AP-HP obtient la plus haute accréditation internationale pour le référentiel de son Label “Qualité et sécurité des soins à l'international” » [4] ;
– « la Certification HAS [5] : pilier de l'excellence et de la sécurité des soins en France, et ses évolutions clés pour 2025 [6] ».

Quel rapport entre cette liste indigeste et les statistiques, ou le fait d'avoir à serrer les fesses au boulot ? La réponse pourrait prendre des pages tant la qualité sait être procédurière, c'est même à vous en dégouter d'essayer d'y comprendre quelque chose. Prenons donc un exemple détente : vous êtes au bord de la mer en Bretagne et descendez dans un hôtel faisant partie de ceux, nombreux, qui sont certifiés « qualité » (ISO 9001) [7]. Vous y trouverez, dans la salle de bain, une fiche indiquant que le nettoyage a bien été effectué de telle à telle heure. C'est la femme de ménage qui l'aura remplie puisque les procédures « qualité » la tiennent dans l'obligation d'autocontrôler la bonne réalisation de son travail en remplissant cette fiche de pointage. Laquelle fiche sera ensuite vue et contrôlée – potentiellement au moins, ce qui suffit – par les clients dont vous faites partie. À l'issue de votre séjour, vous allez être invité à remplir un questionnaire de satisfaction [8] puisque, dans une démarche « qualité », ce procédé est incontournable. La femme de ménage sait parfaitement que tout commentaire négatif que vous pourriez faire sur la propreté des chambres lui sera dûment rapporté, motif principal pour lequel elle s'autocontrôle sérieusement. Vous n'êtes pas femme de ménage ? Assurément non puisque dans cette fable vous êtes le client à satisfaire, mais puisque la roue tourne, lors de votre retour au travail, vous ou votre service serez pareillement évalué par un client (l'AP-HP, par exemple, envoie des questionnaires de satisfaction par mail à l'issue des consultations à l'hôpital). Tout comme pour les femmes de ménage, le contrôle et l'auto-contrôle vous sont ainsi devenus des routines, et puisqu'il en va de même pour tout le monde salarié, noter individuellement un chauffeur Uber ou une livreuse Deliveroo va finir par relever d'une sorte de bon sens commun, celui des clients (à satisfaire) que nous sommes.

Mais revenons à l'hôtel. Avec ses questionnaires de satisfaction l'hôtelier semble se préoccuper de ses clients, ce qui est bon pour son image de marque, et donc pour les affaires, c'est du reste la raison pour laquelle il a investi les sommes nécessaires à sa labélisation « qualité ». Et, bonus et non des moindres, il aura moins souvent à faire contrôler physiquement le travail des femmes de ménage puisqu'elles se savent surveillées par les clients, cela fait donc gagner à l'hôtelier des heures salariées de professions intermédiaires. Les femmes de ménage, quant à elles, travaillent plus vite qu'avant puisqu'elles doivent noter leurs heures de passage dans les chambres. Leur rythme a été prédéfini et normalisé et leurs heures de travail sont vérifiables sur les fiches accrochées dans les salles de bain. Il y a donc fort à parier que les femmes de ménage sont moins nombreuses depuis que le ratio « temps pour une chambre/nombre de chambres » a été dûment calculé. Conclusion, on peut parier, sans craindre de se tromper, que cet hôtel fonctionne avec un nombre d'heures salariées inférieur (professions intermédiaires et femmes de ménage) à celui d'un autre hôtel équivalant qui ne serait pas certifié. On peut également parier que la qualité du service rendu en a pris un coup.

La déshumanisation des activités et des relations amoindrissant la motivation, par ailleurs, la procédurisation du travail entraînant une forme de déresponsabilisation (« ce n'est pas dans la procédure »), ce système engendre une perte de confiance entre salariés et hiérarchie, il s'alimente donc de lui-même puisqu'il incite à… renforcer les contrôles. Il s'agit donc d'une forme de cercle vicieux : plus ce système est en place, plus les relations sociales et de confiance se délitent, plus les contrôles sont nécessaires, plus les relations sociales et de confiance se délitent, etc.

Sans aucun ajout ou remplacement par la technologie, on voit, avec cet exemple, que la standardisation (procédures qualité) et l'évaluation de la « satisfaction » permettent, à elles seules, de faire des gains de productivité et des économies substantiels. La technologie n'est qu'une étape postérieure permettant de faire encore un tour de manège supplémentaire en matière de gains. Les procédés, quant à eux, sont restés les mêmes, ce sont ceux de la stimulation et du contrôle. Plus ce système est technicisé (fiche de pointage/questionnaires, puis applications informatiques et numériques), moins les fonctions de contrôle physique sont nécessaires. Et donc… plus les gains prolifèrent.

L'apparente contradiction, au niveau des fonctions de contrôle (augmentation des nécessités de contrôle, d'un côté, diminution des professions intermédiaires de contrôle, de l'autre) se résout par la remontée des fonctions correspondantes dans la pyramide hiérarchique. Les dispositifs sont progressivement complétés par des investissements dans des techniques et des technologies de contrôle de plus en plus performantes. Les effectifs diminuent ainsi, tandis que les gains augmentent. Tout comme les salariés, les nantis se font de moins en moins nombreux, mais eux voient leurs gains augmenter tout en étant dotés de moyens de contrôle de plus en plus efficaces.

Par ailleurs, sous couvert de « satisfaction client », la qualité introduit, à l'intérieur même de chaque fonction, une division temporelle et qualitative des tâches, ce que l'on nomme des objectifs. Cette pratique mène, en quelque sorte, à un retour du travail à la tâche contre lequel les syndicats s'étaient ardemment battus à l'époque du capitalisme ultralibéral. Chaque objectif individuel – dont l'atteinte est mesurée grâce à des critères objectivables – est susceptible d'avoir un impact sur la relation contractuelle (remontrances, voire licenciements), ou sur le salaire (primes). Il s'agit là d'une évolution des conditions d'exercice du salariat fort utile pour détricoter le droit du travail et le faire évoluer vers des formes telles que, notamment, l'ubérisation (paiement à la course), ou encore, le statut d'autoentrepreneur (paiement à la mission).

Ces explications sont allées fort vite en besogne tant la chose est retorse et lénifiante à appréhender, mais, vous l'aurez compris, les procédures et les questionnaires permettent de faire des cotations à partir desquelles on élaborera des statistiques de temps passé et de comportements idoines permettant de remonter ainsi quelques bretelles individuelles et de réorganiser les services au bénéfice des clients rois que l'on prétend que nous sommes. La visée est bien de faire des gains sur la masse salariale tout en surveillant au mieux les salariés de reste.

La qualité le proclame : elle est un « système de management », celui au sein duquel les rois sont des cons, d'autant que ce ne sont pas eux qui tiennent le sceptre. Imposées dans les usines au début des années 1980, les approches « qualité » se sont peu à peu généralisées, dans le monde du travail salarié au plan mondial ; les délocalisations de la fin du siècle passé ont constitué l'un de leurs facteurs de diffusion les plus conséquents. L'État français en est très friand depuis, a minima, la présidence Sarkozy. À compter de celle-ci, ce système de management n'a cessé de s'étendre, notamment dans la fonction publique. Les hôpitaux en savent quelque chose. La numérisation de la satisfaction, via force applications, n'est qu'une privatisation achevée de la même approche, celle du contrôle et de l'autocontrôle. Des stats aux stals, il n'y avait qu'un pas.

Babaly NARSOUACK


[1] La certification est l'aboutissement d'une démarche qualité, elle est délivrée par une instance externe à l'institution qui s'est engagée (moyennant finance) dans une telle démarche. La certification ou labélisation constitue une sorte de diplôme de bonne conduite à faire valoir auprès de la clientèle (ou des usagers des services publics).

[2] Hélène Combis. Journal de 18h le 16/01/2024. France Culture.

[5] Haute Autorité de la Santé. Ses certifications, fondées sur l'approche internationale qualité de l'ISO (voir plus loin), ont un caractère obligatoire pour les structures médicales françaises.

[7] International Organization for Standardization, https://www.iso.org/fr/home.html

[8] La norme internationale qualité ISO 9001 précise ses « exigences » en matière de « surveillance » : « L'organisme doit surveiller la perception des clients sur le niveau de satisfaction de leurs besoins et attentes. L'organisme doit déterminer les méthodes permettant d'obtenir, de surveiller et de revoir ces informations. » Bien des gens ont pris l'habitude de remplir de tels questionnaires, ne serait-ce qu'à l'issue d'une quelconque formation continue, puisque cela fait plus de trente ans que cela est obligatoire dans ce domaine où les formateurs sont de statut précaire, soit vacataires, soit travailleurs indépendants. La chose n'a donc fait que se développer avec l'augmentation des statuts précaires, tels que ceux des livreurs Deliveroo ou des autoentrepreneurs. Dans le même mouvement, celui de la précarisation des emplois, cette même pratique s'est développée pour les salariés, avec par exemple les logiques client interne/externe et les évaluations à 360°.

02.02.2026 à 08:48

Refaire l'entendement révolutionnaire

F.G.

■ Olivier BESANCENOT et Michael LÖWY MARXISTES ET LIBERTAIRES Affinités révolutionnaires Libertalia, 2025, 224 p. « Nous soutenons que l'affirmation libre de tous les points de vue, que la confrontation permanente de toutes les tendances, constituent le plus indispensable ferment de la lutte révolutionnaire. » André Breton, « Du temps que les surréalistes avaient raison » (1935). Il n'y a plus aujourd'hui, à proprement parler, de mouvement révolutionnaire organisé. Seulement quelques (…)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (4320 mots)

■ Olivier BESANCENOT et Michael LÖWY
MARXISTES ET LIBERTAIRES
Affinités révolutionnaires

Libertalia, 2025, 224 p.


« Nous soutenons que l'affirmation libre de tous les points de vue,
que la confrontation permanente de toutes les tendances,
constituent le plus indispensable ferment de la lutte révolutionnaire. »

André Breton, « Du temps que les surréalistes avaient raison » (1935).

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Il n'y a plus aujourd'hui, à proprement parler, de mouvement révolutionnaire organisé. Seulement quelques restes, issus des grandes vagues révolutionnaires des deux siècles précédents, réduits à quelques groupuscules qui peinent à se faire entendre et à s'entendre eux-mêmes. Cette situation traduit évidemment la décomposition complète d'un mouvement qui s'était initialement construit à partir des luttes ouvrières, puis qui avait tenté de se reconstituer sur une base sociale élargie dans le courant des années 1960-1970. De tout cela, il faut bien constater qu'il ne reste rien, ou pas grand-chose : des révolutionnaires sans révolution. Dans l'époque d'un capitalisme crépusculaire, on ne peut que le déplorer. Car c'est à l'instant du plus grand danger qu'il faudrait savoir reprendre la part la plus précieuse de ce que les diverses expressions du mouvement révolutionnaire passé nous lèguent dans leur inachèvement.

Cette question de la reprise des excédents contenus dans ce qui s'est figé en idéologie, à partir de ce qui était originellement pensée vivante de la praxis révolutionnaire – question qui est tout aussi bien celle de la reprise même d'un mouvement révolutionnaire –, n'est pourtant pas condamnée à s'évanouir avec ce monde en décomposition. À condition qu'elle ne soit pas saisie comme une simple imitation du passé, qu'elle ne s'enkyste pas dans de nouvelles coquilles idéologiques, qu'elle soit conçue au front de l'histoire, elle peut se poser à nouveau comme l'exigence centrale d'une société en crise cherchant les voies de sa réinvention. Mais comment reprendre quand les éléments épars de ce qui reste de critique révolutionnaire ne parviennent pas à se déprendre – de leurs dogmes désuets, de leurs habitudes encombrantes, de leurs comportements fragmentés et stéréotypés ? Comment reprendre quand leur propre entendement se fige et, littéralement, n'entend plus ? La question de la reprise révolutionnaire se double alors, à partir d'une considération des obstacles extérieurs que le monde de la domination et de l'exploitation lui oppose, d'une attention toute particulière à un ensemble d'obstacles intérieurs qu'il s'agit là aussi de lever. C'est qu'à côté de la transformation du monde, un entendement révolutionnaire est lui aussi à refaire.

La récente réédition, dans une version actualisée et augmentée, de Marxistes et libertaires. Affinités révolutionnaires (Libertalia, 2025), signé conjointement par Olivier Besancenot et Michael Löwy, me semble pouvoir indiquer quelques pistes de réflexion sur la façon dont cet entendement pourrait commencer à émerger. Cet ouvrage doit d'abord pouvoir se lire pour ce qu'il énonce explicitement, c'est-à-dire comme un manifeste pour un marxisme libertaire, et non comme une brochure de propagande du NPA, parti auquel les deux auteurs sont affiliés. Il faut d'ailleurs remarquer que, lors de sa première publication en 2014, l'ouvrage avait déjà rencontré une certaine hostilité de la part de ceux qui ne supportent pas que l'on bouscule les identités politiques établies, qu'ils soient marxistes ou libertaires. Plus important me paraît le geste d'ouverture dialogique proposé par ce livre. Ce n'est, à vrai dire, que la reprise d'un geste déjà effectué par Daniel Guérin ou par la revue Noir et Rouge dans les années 1960, pour ne citer que ces exemples, parmi tant d'autres qui se réclamaient aussi d'un marxisme libertaire [1]. Le rapprochement et le dialogue entre anarchistes et marxistes, voilà ce qui avait permis alors la possibilité d'un mouvement inédit comme celui de mai-juin 1968. Il m'a plu ainsi de lire ce livre comme un appel à une réinvention possible de la révolution dans le dépassement de clivages historiquement datés. Non pas en faisant table rase du passé (Besancenot et Löwy reviennent longuement, à raison, sur l'histoire des mouvements révolutionnaires), mais en sachant se décharger d'une mémoire lourde qui encombre le présent et oblitère l'avenir. Je ne peux alors que souscrire à ce que Besancenot et Löwy énoncent dans leur avant-propos : « Un certain nombre de questions ont été le point d'achoppement entre socialisme et anarchisme, elles ont toujours divisé marxistes et libertaires ; il ne s'agit plus tant de “trancher le débat” que d'exploiter ces réflexions pour trouver des pistes de convergence possible. » [2]

Le premier grand mérite de l'ouvrage est donc de poser les bases d'un dialogue entre révolutionnaires de divers horizons – que je ne limite pas, pour ma part, aux seuls marxistes et anarchistes. Ce dialogue, pour être fécond, n'est pas appréhendé dans le but d'opérer une synthèse programmatique, mais pour établir et renforcer les affinités révolutionnaires, ainsi que l'indique le sous-titre. Ce que Besancenot et Löwy appellent « marxisme libertaire » « n'est pas une doctrine, un corpus théorique achevé : il s'agit plutôt d'une affinité, d'une certaine démarche politique et intellectuelle : la volonté commune de se débarrasser, par la révolution, de la dictature du capital pour bâtir une société désaliénée, égalitaire, libérée du carcan autoritaire de l'État [3] ». On retrouve là le concept sociologique d'affinité élective, cher à Löwy, qui lui avait permis de dégager la cohérence de certains phénomènes de pensée hybride, comme le romantisme révolutionnaire ou comme le messianisme utopique de penseurs comme Buber, Landauer, Scholem, Benjamin ou Bloch [4]. Nul doute que l'emploi de ce concept pour définir le marxisme libertaire renvoie à cette idée que les pensées, en vérité, sont produites pour rencontrer d'autres pensées, et pour engendrer, dans ces rencontres, de nouvelles pensées. Voilà, me semble-t-il, ce qu'il faut lire en creux dans Marxistes et libertaires : la révolution commence par la réouverture du dialogue.

Je dirais ensuite que ce livre, en abordant « un autre versant de l'histoire (...) : celui des alliances et des solidarités agissantes entre anarchistes et marxistes » [5], nous offre la possibilité de percevoir les perspectives oubliées qui gisent dans le passé, mais qui, dans leur inachèvement, restent malgré tout ouvertes sur l'avenir. On se plaît par moments à rêver : et si la Première Internationale ne s'était pas dissoute ? et si la Commune de Paris en 1871 n'avait pas été écrasée ? et si la révolution russe ne s'était pas terminée dans la terreur rouge ? et si, en Espagne, les marxistes du POUM et les anarchistes de la CNT avaient réalisé une alliance durable ? Il y aurait tant de belles uchronies à écrire. Mais, comme le disent clairement Besancenot et Löwy, il ne s'agit pas de refaire l'histoire, mais plutôt de tirer toutes les conséquences des événements tragiques qui ont parsemé l'histoire de la révolution pour envisager l'avenir. Il faut de toute façon espérer que l'on n'essaiera pas de refaire cette histoire. Et, pour ce, il faudra bien plus que retenir les leçons du passé. Il s'agira aussi, ce sur quoi l'ouvrage de Besancenot et Löwy ne se penche pas vraiment, de rompre avec les versions martyrologiques de l'histoire de la révolution et avec les récits tendant à faire des révolutionnaires des héros de légende. Bien que toutes les figures évoquées dans cet ouvrage méritent d'être rappelées à notre mémoire, il serait inconséquent d'en faire de nouvelles idoles. Ce n'est pas l'intention des auteurs, mais le risque de la dérive idolâtrique, ou tout simplement idéologique, est un problème qu'ils auraient pu poser plus explicitement, étant donné leur antistalinisme. Il n'en reste pas moins qu'ils comprennent assez bien que le divorce entre marxistes et anarchistes est bien plus lié à des « contentieux historiques » (dont la révolution russe, qu'ils perçoivent comme une « lutte fratricide », reste le plus clivant) qu'à une simple mésentente au niveau des idées. D'où leurs efforts pour prendre en compte les différents points de vue et pour raconter l'histoire du mouvement révolutionnaire d'une façon moins manichéenne, préférant montrer la complexité de cette histoire, où ce qui peut être considéré comme erreur ou faute n'est pas l'apanage d'un camp contre un autre. Leur regard historiographique se veut principalement un moyen de dépasser les points de vue partisans, trop englués dans les polémiques stériles. Ce qui ne veut pas dire, loin de là, que leur analyse du passé se place au-dessus de toute critique – je m'interroge, par exemple, sur la soi-disant autonomie de la Tcheka, la police politique créée par le pouvoir bolchévique en décembre 1917, dans les initiatives de répression sanglante qu'elle a exécutées. Où cette information historique a-t-elle été trouvée [6] ? Mais l'important se situe bien plutôt dans la démarche consistant, en quelque sorte, à défaire et déconstruire le rapport fortement « identificatoire » (excusez le barbarisme) des militants avec une histoire plus légendaire que réelle et avec ces rôles stéréotypés véhiculés par les figures sacralisées d'un Lénine, d'un Trotski, mais tout aussi bien d'un Makhno. Peut-être Besancenot et Löwy ne vont pas assez loin dans cette démarche, mais il faut leur reconnaître qu'ils en donnent l'amorce. En tout cas, seul un rapport distancié avec cette histoire permettrait de conjurer, un tant soit peu, les spectres qui la hantent.

Mais Besancenot et Löwy ne se contentent pas de ce regard rétrospectif. Leur ouvrage ouvre aussi une discussion sur les questions politiques qui divisent encore aujourd'hui marxistes et anarchistes. Reconnaissant que celles exposées ne sont pas exhaustives, ils abordent ainsi celle du rapport de l'individu au collectif, celle de la « prise de pouvoir », celle de l'autonomie et du fédéralisme, celle de la planification démocratique et de l'autogestion, celle de la démocratie, celle des formes organisationnelles du syndicat et du parti, celle enfin de l'écosocialisme et de l'écologie libertaire. Sans entrer dans le détail de ce riche exposé (il faudrait pour chaque question traitée y consacrer un article propre), on peut néanmoins remarquer que c'est bien autour de la question proprement politique – la question non seulement de la politique, mais surtout du politique – que le débat entre anarchistes et marxistes tourne depuis plus d'un siècle et demi. Il me paraît significatif que la méfiance entre ces deux courants se situe autour de leur incompréhension réciproque de leur conception du « pouvoir ». Par exemple, la critique de Besancenot et de Löwy des thèses de Holloway [7], qui n'est pas un anarchiste mais un marxiste plutôt hétérodoxe, reprend ainsi la vieille antienne de la naïveté anarchiste qui s'imaginerait pouvoir abolir toute forme de pouvoir. Holloway, on le sait, a voulu distinguer le « pouvoir de » (le pouvoir comme capacité pratique) du « pouvoir sur » (le pouvoir comme autorité coercitive), pour expliquer que la visée du mouvement révolutionnaire devait se concentrer sur la disparition du deuxième, et non sur tout pouvoir. Mais, pour Besancenot et Löwy, il y a et il y aura toujours du « pouvoir sur », même dans les décisions prises le plus démocratiquement possible. Il s'agit, à mon avis, d'une incompréhension de ce que Holloway a voulu signifier, même s'il faut admettre que sa réflexion sur le pouvoir reste par trop abstraite et ne s'appuie pas sur des exemples historiques d'expériences de démocratie directe qui lui auraient permis de préciser sa pensée. Je ne crois pas qu'Holloway s'imagine un monde sans forme politique quelconque, et s'il ne parle pas de démocratie, qu'il soit pour l'anarchie prise au sens péjoratif du terme. Mais, a contrario, Besancenot et Löwy, dans cette critique adressée à Holloway, ne doivent pas être compris comme des adorateurs de tout pouvoir. Tout ceci indique seulement qu'entre les courants marxistes et anarchistes, derrière les mêmes mots, on n'entend sans doute pas les mêmes concepts.

Il n'en reste pas moins que la discussion libre et ouverte me paraît tout à fait possible. La suspicion réciproque entre anarchistes et marxistes peut être tout à fait levée, à condition que la convergence recherchée ne s'oriente pas vers une uniformisation de la pensée révolutionnaire, ni de sa traduction en pratique. C'est bien ce que soulignent Besancenot et Löwy dans leur conclusion lorsqu'ils affirment : « En fait, il n'existe pas un seul marxisme libertaire, mais une grande diversité de tentatives, plus ou moins réussies, de jeter des ponts entre les deux grandes traditions révolutionnaires [8] ». Et peut-être n'est-ce pas tant le pouvoir finalement qui pose problème que la façon de le concevoir hégémoniquement. La critique de la politique commence dans la critique des catégories héritées. Elle se fonde dans la réinvention du dialogue. Reconnaître l'autre dans sa différence et en faire la richesse des rapports humains, voilà sans doute un éclairage éthique qui devrait se projeter sur toute question politique, réduite trop souvent à la problématique du pouvoir comme technique.


« Comment nous entendons-nous au début ?
En chantonnant sans fin et en dansant.
»
Ernst Bloch, L'Esprit de l'utopie.

« Et voilà, mon frère, que nous avons appris à discuter
bien calmement et simplement
Nous nous comprenons à présent – il ne nous en faut pas davantage.
Et je dis que demain nous deviendrons encore plus simples,
nous trouverons ces mots qui pèsent le même poids
dans tous les cœurs, sur toutes les lèvres
et on appellera alors les figues : figue, et le rafiot : rafiot,
et jusqu'à ce que les autres en sourient et disent « de tels poèmes
on t'en fait cent par heure ». C'est cela que nous voulons nous aussi.
Parce que nous, mon frère,
nous ne chantons pas pour nous distinguer du monde,
nous chantons pour rassembler le monde.
»
Yannis Ritsos, Le Chaudron calciné.

Pour conclure sans conclure – comment conclure à propos de ce qui réclame une ouverture ? – j'aimerais indiquer tout d'abord les limites du propos général de Marxistes et libertaires. La première concerne une question absente, mais qui me semble primordiale dans le rapprochement à effectuer entre marxistes et libertaires, car étant le point aveugle des deux courants. Cette question est celle du quotidien vécu de la pratique militante. Il y aurait ici beaucoup de choses à critiquer chez les uns et les autres. Le militantisme politique ne prend-il pas la forme d'une certaine aliénation ? N'y a-t-il pas plusieurs façons de pratiquer la politique ? Le militantisme est-il le seul faire valable pour une nouvelle pratique de la révolution ? Autant de questions que je laisse en suspens, mais qui devraient nous occuper sérieusement – ou pas trop sérieusement, si vous comprenez ce que je veux dire.

Ensuite, je ne suis pas certain que la révolution à venir doive être essentiellement « marxiste libertaire ». Bien d'autres courants de pensée (et pas seulement politiques) pourraient venir la féconder. L'ouvrage de Besancenot et Löwy montre déjà, à travers quelques portraits choisis, que le marxisme libertaire ne puise pas ses sources uniquement chez Marx ou Bakounine ; c'est ainsi la présence d'André Breton, de Benjamin Péret ou de Penelope Rosemont qui rappelle que la poésie surréaliste joue aussi son rôle. Mais ce rappel n'est que fugace dans l'ouvrage. C'est encore plus flagrant quand on constate que rien n'est dit aussi de l'apport important des situationnistes dans l'élaboration d'une théorie révolutionnaire qui se situe par-delà l'antagonisme entre marxisme et anarchisme, ni même de leur recherche pour abolir la séparation entre art et politique. Mais au-delà, les apports pour renouveler la révolution ne viendront pas seulement de l'héritage des avant-gardes politiques et artistiques. Elles viendront aussi peut-être de la psychanalyse, de l'anthropologie, de l'histoire de l'art, etc. Et aussi, sans doute, de diverses pratiques populaires qui ne sont pas passées par de longues routes théoriques.

Nous avons à ouvrir le champ le plus large.

Et dans le cours de ses réflexions, comment ne pourrais-je pas me souvenir de mon ami Américo Nunes ? En cette même année, est paru un très beau livre d'entretiens qu'il avait livrés à Yann Martin, un de ses anciens étudiants et ami [9] où j'ai retrouvé cette parole d'ouverture si singulière et si bouleversante, qui m'a donné à entendre un autre son, plus sensible, de ce que pouvait être l'idéal révolutionnaire – il n'était pas le premier à m'offrir cette tonalité de la vie au fond de cet idéal, mais il m'a conforté dans la vérité de celle-ci. Dans ce livre, qui retrace le parcours de sa vie, ou plutôt, devrait-on dire, sa quête, on découvre, derrière le « révolutionnaire », l'individu rempli de doutes, d'incertitudes, mais pleinement dans la proximité des autres. Il n'est pas militant. Mais il n'est pas indifférent à la dégradation du monde. Il fait comme chacun : ce qu'il peut en fonction de ses moyens. Pas de comédie ni de tragédie, chez lui. Juste tenter de vivre et transformer cette vie comme on le peut. On en est tous là. Alors ? Que veut dire, dans la réalité de notre vécu quotidien, d'être marxiste ou anarchiste ? Aussi, j'aime quand Américo dit : « Je me suis toujours senti être, à la fois et ensemble, un irréductible “marxien et bakouninien critique”. Les marxiens et bakouniniens y voient souvent un paradoxe. Moi, pas. Ce sont, à mes yeux, deux sources d'inspiration qui se complètent. Pour le reste, il y eut des illusions ponctuelles, mais jamais, de ma part, de volonté de m'accrocher dogmatiquement à une doxa. Tout est à reformuler éternellement et sans remords. » [10] Alors ? Que pouvons-nous faire ? Que pouvons-nous dire ? C'est difficile. Mais est-ce impossible ? Il faudrait encore que le temps qui passe nous emporte non sans quelque joie de vivre.

Tout ce que je sais, c'est que moi, je ne suis ni marxiste, ni anarchiste, ni conseilliste, ni écosocialiste, ni surréaliste, ni situationniste. Mais je sais aussi que, chez celles et ceux qui se reconnaissent dans ces identités, se trouvent des personnes qui, comme vous et moi, rêvent d'un autre monde et avec lesquelles on pourrait, en de longues et joyeuses discussions autour de plusieurs verres, « refaire » celui-ci. C'est du moins commencer à refaire, faute de monde, ce que j'appelle un entendement.

Pascal DUMONTIER
Passages… à creuser, n° 1, hiver 2025-2026.


[1] Daniel Guérin, Pour un marxisme libertaire, Robert Laffont, 1969 ; Noir et Rouge, Anthologie 1956-1970, Éditions Acratie & Spartacus, 1982.

[2] Olivier Besancenot, Michael Löwy, Marxistes et libertaires. Affinités révolutionnaires, Libertalia, 2025.

[3] Ibid, p.214.

[4] Michael Löwy, Robert Sayre, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Payot, 1992 ; Michael Löwy, Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale, PUF, 1988. Réédition : Éditions du Sandre, 2010.

[5] O. Besancenot, M. Löwy, Marxistes et libertaires, op.cit., p. 9.

[6] Ibid, p.112

[7] John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd'hui, Syllepse, 2007 ; John Holloway, Crack Capitalism, Libertalia, 2012.

[8] O. Besancenot, M. Löwy, Marxistes et libertaires, op. cit., p.214.

[9] Américo Nunes, Orages pour un autre rêve. Du tiers-mondisme à la gauche communiste, et au-delà, L'échappée, 2025. Signalons, au passage, que cet ouvrage a été admirablement mis en forme par Freddy Gomez que nous remercions encore chaleureusement pour ce travail qui est le plus bel hommage qu'il pouvait rendre à Américo. Voir aussi le numéro 33 du bulletin Négatif de mars 2024 consacré entièrement à Américo Nunes. Lire, sur cet ouvrage, la recension de Sébastien Navarro publiée sur ce site.

[10] Ibid, p. 291.

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