07.11.2026 à 06:30
Pour une géopolitique de la Francophonie
Dans un monde cassé, le candidat roumain à l'OIF plaide pour faire de la puissance d'une langue celle d'un espace
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Texte intégral (3249 mots)
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Lors de mes riches rencontres avec des personnalités du monde francophone ces derniers mois, un certain nombre de réactions de mes interlocuteurs revenait avec une fréquence qui ne peut pas être ignorée : le constat largement partagé et déploré de la crise actuelle du multilatéralisme ; le besoin de reconstruire un espace de dialogue international régi par la confiance et l’égalité entre partenaires ; le rappel de l’inspiration originaire de la Francophonie telle qu’elle avait été esquissée par ses pères fondateurs ; la nécessité d’un souffle nouveau, d’une rupture, qui puisse donner à la Francophonie un cap, sinon une raison même d’être dans un monde qui se reconfigure ; un certain mécontentement des acteurs francophones (hommes et femmes politiques, représentants du milieu économique et entrepreneurial, de la société civile ou du monde académique) par rapport au modèle actuel de gouvernance de la Francophonie.
En me lançant dans la course pour le poste de secrétaire générale de la Francophonie, je connaissais déjà certains de ces éléments, mais, en écoutant chaque interlocuteur et interlocutrice, un tableau plus large et plus compréhensif commençait à se dresser dans ses moindres détails. Un tableau qui était en même temps un diagnostic.
À ce diagnostic sur la Francophonie s’est ajouté au fil des conversations une inquiétude sous forme de question : la Francophonie sera-t-elle capable de se réinventer afin d’affronter, par ses propres moyens, (histoire, vocation, institutions) les défis majeurs de notre temps et de l’avenir ? Ou bien risque-t-elle de s’enfermer dans un discours de justification de sa propre action, glorifiant ainsi le sens de son existence par le simple fait qu’elle existe déjà de façon inertielle ?
Le multilatéralisme en décomposition
Du Sud ou du Nord, de l’Est ou de l’Ouest, nous partageons le même constat selon lequel la crise actuelle du multilatéralisme ne tient pas simplement à l’affaiblissement d’une institution ou d’une autre, mais relève d’une décomposition des règles du jeu international telles qu’elles ont été établies après 1945 et réaffirmées après 1989. Qu’il s’agisse de l’inefficacité ou même de la paralysie politique et institutionnelle des grands forums onusiens, de l’affaiblissement d’un certain nombre d’institutions par la diminution ou la suppression des contributions volontaires, qu’il s’agisse aussi de la reconfiguration de l’ordre mondial par les arguments de la force et non pas par ceux de la diplomatie – le paysage planétaire devient de plus en plus limpide autour de nous : le multilatéralisme ne semble plus être la voie la plus efficace pour répondre aux défis climatiques, sécuritaires, sanitaires, migratoires ou technologiques. Sur fond d’une telle incapacité et du soupçon persistant qu’il serait régi par la logique de « deux poids, deux mesures » (avec les grandes puissances n’appliquant le droit international que de manière sélective selon leurs intérêts), la réaction de plus en plus présente est celle d’une défiance accrue envers le multilatéralisme, doublée d’un repli rhétorique, politique ou armé sur le souverainisme et l’isolationnisme.
La Francophonie sera-t-elle capable de se réinventer afin d’affronter les défis majeurs de notre temps et de l’avenir ?
Dacian Cioloș
Ces symptômes de délitement du multilatéralisme n’ont pas épargné la Francophonie. Forte de ses 90 membres, dont 53 États et gouvernements titulaires, de ses réseaux mondiaux des universités (l’AUF qui compte plus de 1 000 établissements), des maires francophones (plus de 350 villes et associations nationales de villes provenant de 57 pays), avec un opérateur média, TV5Monde, qui diffuse ses émissions pratiquement dans tous les pays du monde, s’appuyant également sur une Assemblée parlementaire de la Francophonie, sur une Conférences des organisations internationales non-gouvernementales, en même temps que sur des réseaux des patronats ou des femmes entrepreneuses, la Francophonie est sans doute un dispositif global très complexe et unique par sa structure même, avec un potentiel d’intervention publique significatif. Certains peuvent penser que c’est justement cette étendue et cette complexité du dispositif qui rendent si difficile sa gestion et son opérabilité, ou que c’est la difficulté même d’harmoniser des ambitions si diverses qui rend si compliquée leur mise en pratique. Ce sont des questions importantes et des inquiétudes légitimes, sans doute, mais je ne les partage pas. Je pense que c’est justement ce tissu organisationnel qui pourrait être l’un des atouts stratégiques pour construire une Francophonie qui rélise une vision d’avenir courageuse. Mais la condition, c’est de faire collaborer toutes ces structures, les amener à se soutenir réciproquement et à mettre en valeur leurs atouts complémentaires.
Pourtant, une chose est sûre : la Francophonie ne dispose pas actuellement des ressources (notamment financières) lui permettant d’être à la hauteur de ses ambitions déclarées. Et les déclarations ne suffisent pas pour satisfaire à de telles ambitions.
J’avancerais ici encore une hypothèse : même dans le cas idéal où de telles ressources financières seraient abondantes, il n’est absolument pas certain que la Francophonie gagne automatiquement en influence sur la scène mondiale et sur les scènes régionales et, en même temps, en impact au sein des communautés des différents pays. Un compte en banque bien garni est une condition nécessaire, mais certainement pas suffisante pour se hisser à la hauteure de ses propres idéaux.
C’est donc dans un tel état du monde que la Francophonie doit se réinventer et proposer une nouvelle vision d’avenir pour ses populations. Elle pourra le faire si elle renoue tout d’abord avec l’inspiration de ses pères fondateurs qui ont assis son socle sur des valeurs comme la complémentarité des « énergies dormantes » de tous les continents, sur une communauté de valeurs disposant de cet outil merveilleux qu’est la langue française (Léopold Sédar Senghor), un outil qui ouvre la diversité du monde francophone à la liberté (Habib Bourguiba) et qui est une langue d’opportunité et un instrument de solidarité agissante, d’émancipation et de progrès social (Hamani Diori). Ce n’est qu’ainsi que la Francophonie pourra accomplir le rêve de Norodom Sihanouk qui y voyait plutôt une passerelle entre les continents, entre l’Orient et l’Occident, fondée sur le respect de nos identités respectives.
Nous avons du mal à retrouver aujourd’hui, accablés par le bruit ahurissant des guerres et des déclarations belliqueuses, le sens de ces mots. Nous avons du mal à trouver un sens à l’action francophone, tellement elle semble captive du discours fonctionnaliste et de la microgestion quotidienne de ses projets et organigrammes.
Mais c’est justement avec cette actualité et avec cet état d’esprit qu’il nous faut lutter, c’est dans un monde comme le nôtre que nous devons lancer un combat pour le sens de la Francophonie. Un sens qui ne pourra émerger ni d’un repli régional ou continental, ni de la méfiance des uns par rapport aux autres, ni des jeux et transactions intéressés, ni même des discours triomphalistes déclamés du haut des tribunes internationales.
L’avenir vient vers nous avec des défis majeurs qui risquent d’aggraver les déséquilibres et les inégalités à l’échelle planétaire. Dans le combat des grandes puissances, les premiers perdants sont les petits pays des régions appauvries du globe qui paient le prix le plus lourd de la course aux ressources. Les crises climatiques frappent avec la plus grande violence l’Afrique, l’Asie du Sud-Est et notamment les pays insulaires. La gestion du Covid-19 a également illustré le réflexe du « chacun pour soi » (ce piètre nationalisme vaccinal) au détriment d’une réponse mondiale coordonnée. Faute d’un consensus international sur sa gouvernance et sur la cybersécurité, le développement accéléré de l’intelligence artificielle permet aux grandes entreprises d’accaparer les profits, tout en rejetant le fardeau des coûts sociaux et des dégâts collatéraux sur les populations les plus démunies. Parallèlement, la course effrénée aux minéraux rares, indispensables aux nouvelles technologies, engendre de véritables drames écologiques, sociaux et sécuritaires dans les pays détenteurs de ces ressources, sans que l’exploitation de ces ressources crée de la valeur ajoutée dans les communautés d’origine.
C’est dans un monde comme le nôtre que nous devons lancer un combat pour le sens de la Francophonie.
Dacian Cioloș
Les défis sociétaux ne peuvent pas être ignorés : en Afrique, par exemple, les jeunes de moins de 18 ans représentent environ 50 % de la population, alors que l’âge médian y est d’environ 19 ans. Plus de 600 millions d’enfants et d’adolescents africains constituent la ressource la plus précieuse du continent, mais, en même temps, sa responsabilité la plus importante. En Afrique, comme ailleurs dans les autres régions de la Francophonie, sommes-nous prêts à assumer la possibilité bien réelle d’un conflit intergénérationnel issu de notre incapacité à créer les conditions décentes pour une vie bonne aux générations futures ? Sommes-nous, générations adultes, capables de comprendre que les inquiétudes existentielles des jeunes ne sont plus les mêmes que les nôtres, il y a trois, quatre ou cinq décennies ?
Comment la Francophonie pourra-t-elle répondre à de tels défis ? Elle ne pourra le faire que par le courage d’une vision renouvelée s’appuyant sur une compréhension lucide du passé, du présent et du futur du monde francophone.
Une telle vision, qui tient compte à la fois de la richesse de notre héritage partagé et du potentiel créateur insuffisamment mis en valeur de l’espace francophone, mobilise une philosophie de l’action collective et une responsabilité accrue des représentants nationaux qui assurent la gestion des structures institutionnelles de la Francophonie.
Ainsi, afin de redonner un sens à notre engagement en faveur de la Francophonie, je propose un nouveau cap qui nous mènera avec confiance vers l’avenir.
Une Francophonie plus politique
La diversité culturelle, linguistique et historique des communautés francophones nous oblige à mettre en œuvre ce que j’appelle un « multilatéralisme éclairé », qui prévient les crises, s’engage à les résoudre là où elles éclatent, et ce, par l’action conjuguée des responsables politiques des pays concernés et des médiateurs de la Francophonie. Sans une action concertée des États et des communautés, des politiques et des experts, du milieu économique et entrepreneurial, de la société civile, nous ne pourrons pas créer les prémices d’un dialogue transparent qui puisse rétablir les conditions d’une vie paisible et décente pour nos citoyens.
Un tel multilatéralisme peut être nommé sans hésitation « éclairé » dans la mesure où il puise sa force dans la richesse du réseau des partenaires égaux. Une égalité des États, des hommes et des femmes, des leaders et de la société civile, des générations et des groupes sociaux qui composent sa diversité.
Une Francophonie plus politique suppose pour les dirigeants des organisations de la Francophonie et des pays membres de regagner la confiance des populations et leur adhésion aux décisions prises conjointement avec elles. Par ailleurs, c’est toujours de la construction d’une confiance mutuelle qu’il s’agit lorsque la prévention et la médiation des conflits comme mission de la Francophonie partent du principe du respect de la souveraineté des États pour construire avec ceux-ci des solutions communes.
L’engagement résolument politique en Francophonie tire sa légitimité du contact permanent avec les citoyens et les communautés qu’elle représente et au service desquels elle se met inconditionnellement.
Une Francophonie plus économique
Nous pouvons tous constater que l’attractivité de la Francophonie ne réside plus dans la beauté de ses trésors culturels. Admirable, cette richesse ne suffit plus à ouvrir aux femmes et aux hommes de nos sociétés, aux jeunes des différents pays, les perspectives d’une vie meilleure. Lorsque je parle d’une Francophonie des opportunités, je n’envisage nullement un scénario fondé sur une quelconque instrumentalisation ou spéculation de ses facilités. J’y vois plutôt la création des conditions permettant à un jeune homme ou à une jeune femme parlant le français de trouver dans cet espace les perspectives pour étudier, pour trouver un emploi ou pour créer des emplois, pour mettre en valeur ses compétences et ses talents, pour circuler et faire circuler ses idées, pour s’associer à des collègues et partenaires dans des réseaux internationaux.
L’idée de l’opportunité peut être lue aussi dans un autre sens : les défis des temps présents et à venir requièrent une capacité d’adaptation inouïe et des ressources de créativité et d’innovation audacieuses que les jeunes générations sont les plus capables. Grâce à leur inexpérience relative qui cesse d’être un handicap pour devenir un atout libérateur, affranchies des dogmes obsolètes ou des réflexes bureaucratiques d’hier, elles sauront aborder les crises avec une autre liberté de pensée et avec une plasticité cognitive leur permettant d’imaginer des paradigmes économiques renouvelés. Et cela sans même parler du fait que les jeunes générations du monde entier sont plus connectées aux transformations du présent (intelligence artificielle, transitions climatiques, gouvernance) et donc elles maîtrisent nativement les codes et les récits du monde à venir.
Deux conclusions provisoires peuvent être tirées de cette vision : d’une part, que les défis majeurs de notre temps peuvent être transformés en opportunités de réinvention et de renaissance de la Francophonie. D’autre part, l’agilité inhérente et la vitalité créatrice de la jeunesse ne la situent plus dans une position de cible ou d’apprenti censé être préparé par quelqu’un d’autre pour l’avenir, mais dans une position d’acteur majeur du changement du présent et de l’imagination du futur.
À nous de décider si nous nous contentons de simplement énoncer cet atout, ou si nous le mettons au travail.
Dacian Cioloș
Encore un mot sur le rapport entre Francophonie et découvrabilité : si l’on envisage celle-ci dans le sens d’une opportunité stratégique, elle peut contribuer de façon décisive au développement économique de nos sociétés. Lancée dans l’espace de réflexion du Québec, la discussion sur la découvrabilité mérite d’être transformée en plan d’action à moyen et long terme, et ce, à plus d’un titre : que l’on parle d’un combat contre l’opacité des algorithmes qui rendent invisibles tant de contenus francophones ou que l’on parle du développement et de la promotion des contenus culturels et créatifs par des processus de restructuration des métadonnées, ou enfin, de l’entraînement des grands modèles d’intelligence artificielle sur des corpus majoritairement anglo-saxons – nous y voyons à chaque fois non seulement la nécessité d’une stratégie concrète autour de la découvrabilité, mais aussi de vrais enjeux de démocratisation du savoir, du multiculturalisme et multilinguisme, d’accessibilité de la recherche scientifique, de valorisation des identités locales, de lutte contre la mésinformation et la désinformation.
Une Francophonie plus sociale
J’ai souvent entendu, dans mes échanges avec des interlocuteurs de différents pays, que l’une des faiblesses de la Francophonie réside dans son éloignement des populations. Qu’elle aurait perdu de son souffle au fur et à mesure du délitement de son action au sein des populations et dans les communautés qui la composent.
Une vision audacieuse de la Francophonie implique un retour dans la vie quotidienne de nos concitoyennes et concitoyens. Les belles réunions politiques et diplomatiques ne suffisent pas pour augmenter son attractivité. Elle redeviendra attractive dès lors qu’elle saura parler la langue des hommes et des femmes qui composent ses tissus de résistance au jour le jour.
Une Francophonie qui sera attractive par le dialogue de ses cultures (littérature, arts plastiques, musique, cinéma, gastronomie, tourisme etc.), mais aussi et surtout par sa capacité à fonctionner comme un vecteur d’émancipation et d’ascension sociale. Par sa disponibilité à la création d’écosystèmes dans lesquels la formation scolaire et professionnelle n’est pas séparée ou éloignée de l’insertion sur le marché du travail, mais, au contraire, y conduit directement. Ces écosystèmes doivent permettre tout d’abord l’autonomisation économique des femmes et des jeunes, et leur accès aux financements pour mettre en œuvre des projets concrets de développement local.
La Francophonie sera plus sociale lorsqu’elle saura ancrer ses politiques dans ses territoires et créer des mécanismes fonctionnels de coopération décentralisée, afin de réduire les inégalités, les discriminations et les exclusions dans tous les domaines qui concernent la vie des populations locales.
En ce moment de l’histoire, de reconfiguration des relations dans le monde, de nos économies, de nos sociétés, d’imbrication des technologies dans notre quotidien, le fait que des pays des continents différents, aux histoires et aux niveaux de développement différents, aux ressources souvent complémentaires, partagent une langue commune, une langue-pont porteuse de valeurs qui nous inspirent encore, est un atout.
À nous de décider si nous nous contentons de simplement énoncer cet atout, ou si nous le mettons au travail.
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06.11.2026 à 21:26
Stephen Miller, l’idéologue extrême de la recolonisation, prend la Maison-Blanche
Trois jours après la défaite, Trump a fait un choix radical. Un portrait
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Texte intégral (2127 mots)
Vendredi 6 novembre, Donald Trump a annoncé sur Truth Social que Stephen Miller, défini « l’un de mes conseillers les plus fidèles », remplacerait Susie Wiles au poste de chef de cabinet à partir de lundi. Wiles « rejoindra l’équipe politique de Trump ».
- Ce remaniement intervient trois jours après la défaite des républicains aux élections de mi-mandat.
- Plutôt que d’infléchir sa ligne politique, il confie son cabinet dans un moment de chaos de plus en plus visible à son idéologue le plus radical, qui lui voue une loyauté sans limites.
Nommé chef adjoint du cabinet pour les politiques et conseiller à la sécurité intérieure en janvier 2025, Miller cumulera désormais le contrôle de l’agenda présidentiel, de l’appareil exécutif et de la sécurité intérieure.
- Il prend ses fonctions au moment où trois échéances importantes s’alignent : une fuite en avant diplomatique sur l’Ukraine dans l’horizon du G20 américain, une difficile recomposition du parti républicain après sa déroute et l’arrivée en janvier d’une majorité démocrate qui promet d’ouvrir des enquêtes contre l’administration et le clan Trump.
Le départ de Susie Wiles pourrait être une rupture d’équilibre pour la Maison-Blanche.
- Première femme à occuper ce poste, Wiles était la figure d’autorité de l’entourage présidentiel. En janvier 2025, elle avait promis de « tenir les fauteurs de troubles à l’écart de l’aile ouest » 10.
- Venue de la politique électorale floridienne, où elle a dirigé les campagnes de Rick Scott puis de Ron DeSantis, elle incarnait davantage un professionnalisme d’appareil qu’une doctrine.
- Alors qu’une partie du mouvement MAGA réclamait sa tête, le 18 octobre encore, Trump assurait qu’il n’y avait « zéro chance » qu’il la remplace 11.
- Dans son premier entretien après la défaite, Steve Bannon, particulièrement peu présent à la Maison-Blanche sous le règne de Wiles, avait demandé sa tête.
Contrairement à Wiles, Miller est un idéologue.
- Né à Santa Monica en 1985 dans une famille juive ashkénaze, il milite dès le lycée contre les associations étudiantes d’origine mexicaine. Repéré par le polémiste David Horowitz, qui restera son mentor, il coorganise, en mars 2007, un débat sur l’immigration avec Richard Spencer, futur chef de file du suprémacisme blanc américain. En 2009, il devient attaché de presse du sénateur Jeff Sessions, dont il dirigera la communication, et avec qui il coécrit en 2015 un Manuel de l’immigration pour la nouvelle majorité républicaine 12.
- Sa vision politique transparaît sans filtre dans plus de 900 courriels adressés aux éditeurs de Breitbart entre mars 2015 et juin 2016, et transmis en 2019 au Southern Poverty Law Center par une ancienne rédactrice du site 13. Il y recommande notamment de traiter du roman Le Camp des saints de Jean Raspail. Il propose également de reprendre des contenus d’American Renaissance, un site suprémaciste blanc, et dit admirer la loi sur l’immigration de 1924, qui instaurait des quotas par origine nationale. Selon le SPLC, il y relaie la théorie du grand remplacement.
Il a pu transformer sa vision en politique publique lors du premier mandat, en assumant un rôle plus central dans la politique interne lors du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
- Conseiller principal du président durant tout le premier mandat, Miller a conçu le décret d’interdiction d’entrée visant plusieurs pays à majorité musulmane, signé le 27 janvier 2017. Il a également défendu la politique de « tolérance zéro », la séparation des familles à la frontière au printemps 2018, ainsi que la fin du programme DACA, qui protégeait les jeunes sans papiers arrivés aux États-Unis alors qu’ils étaient enfants. Cette décision a finalement été bloquée par la Cour suprême en juin 2020 14.
- De retour à la Maison-Blanche en janvier 2025 en tant que chef adjoint du cabinet pour les politiques et conseiller à la sécurité intérieure, il dirige de facto la politique migratoire. La presse américaine le décrit comme le véritable dirigeant, surpassant la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, qui a quitté l’administration en mars 2026 15.
- Il est également présenté comme l’architecte du déploiement de la Garde nationale dans les villes démocrates et de l’intensification des opérations de l’ICE, ayant fait au moins quatorze blessés par balle entre septembre 2025 et février 2026, dont plusieurs sont morts, y compris deux citoyens américains tués à Minneapolis en janvier 2026 16.
À l’instar de plusieurs autres figures de la deuxième Maison-Blanche de Donald Trump, Stephen Miller a joué un rôle clef dans la contestation de la défaite de 2020.
- Le 14 décembre 2020, jour du vote des collèges électoraux, il déclarait sur Fox & Friends : « À l’heure où nous parlons, une liste alternative de grands électeurs dans les États contestés va voter, et nous allons transmettre ces résultats au Congrès. » 17
- Il citait nommément la Géorgie, le Wisconsin et la Pennsylvanie, trois États remportés par Biden, et affirmait que Trump pouvait encore être certifié vainqueur.
- Il est d’ailleurs le principal rédacteur des discours de Trump du 6 janvier, jour de l’assaut du Capitole, y compris de celui prononcé ce jour-là devant la Maison-Blanche.
- Miller a été entendu le 14 avril 2022 par la commission d’enquête de la Chambre des représentants, qui l’a interrogé sur sa contribution à l’écriture de ce texte et sur la question de savoir si le président cherchait à inciter la foule en prononçant notamment la phrase « Fight like hell ». Il a de nouveau témoigné devant un grand jury fédéral en avril 2023, mais n’a jamais été inculpé.
Miller, radicalisé très tôt sur la question migratoire, prône une interprétation de l’histoire occidentale à partir d’une thèse extrême : la décolonisation aurait été une erreur et l’Occident devrait donc se lancer dans un processus de recolonisation.
- Dans un texte publié le 5 janvier, alors que l’opération militaire américaine au Venezuela était en cours, il décrit l’après-1945 comme une « colonisation inversée ».
- Selon lui, l’Occident aurait démantelé ses empires, financé ses anciennes colonies et ouvert ses frontières, accordant aux arrivants « un traitement juridique et financier préférentiel par rapport aux citoyens autochtones ». Pour lui, « l’expérience néolibérale a été, au fond, une longue forme d’auto-punition des lieux et des peuples qui ont bâti le monde moderne ».
- La Stratégie nationale de sécurité reprend cette analyse en décrivant une Europe menacée d’« effacement civilisationnel ». Trump commente : « Si cette tendance se poursuit, beaucoup de ces pays ne seront plus vivables. »
Il est très probable que l’arrivée de Miller au poste de chef de cabinet sera suivie d’une radicalisation de la trajectoire de la Maison-Blanche et de l’ouverture de plusieurs nouveaux fronts, tant internes que géopolitiques.
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06.11.2026 à 19:00
Face aux frappes russes incessantes, la capitale ukrainienne peut-elle tenir ?
Les frappes russes menacent l’approvisionnement de Kiev en énergie
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Texte intégral (896 mots)
La situation dans les grandes villes ukrainiennes s’est considérablement détériorée ces dernières semaines, notamment à Kiev, alors que l’armée russe accélère sa campagne de frappes sur les réseaux de production et de distribution d’électricité. Les centrales de production, lignes à haute tension et sous-stations sont prises pour cible de manière systématique : 238 frappes ayant touché des infrastructures énergétiques ont été recensées en octobre, selon ACLED.
Il s’agit d’un record depuis le début de l’invasion à grande échelle, en février 2022.
- Les centrales thermiques de Kiev ne produisent plus d’électricité, et la capitale dépend en majorité de trois centrales nucléaires situées à environ 300 kilomètres.
- Les longues distances parcourues par les lignes à haute tension pour transporter le courant depuis l’ouest et le sud du pays vers la capitale rendent la ville très vulnérable aux attaques, notamment car la portée des drones russes dépasse aujourd’hui les 1 000 kilomètres.
Les autorités de Kiev ont développé un réseau de petites centrales à gaz qui permettent d’assurer le fonctionnement de services essentiels – hôpitaux, une partie des stations de pompage d’eau, etc. –, mais celles-ci ne couvrent qu’une fraction des besoins de la ville.
Volodymyr Zelensky a décrit vendredi 6 novembre la situation énergétique à Kiev comme « la pire » du pays, évoquant des défis « très sérieux » 18. En plus des coupures d’électricité, des frappes russes ont privé mardi 3 novembre l’ensemble de la capitale d’eau pendant plus de 24 heures, selon les autorités municipales 19.
La situation pourrait davantage se dégrader étant donné l’asymétrie entre les capacités offensives russes et défensives ukrainiennes.
- La Russie serait en mesure de tirer entre 130 et 190 projectiles balistiques par mois cet hiver. Ces vecteurs sont trop rapides pour être interceptés par des drones ou d’autres moyens low cost, et nécessitent des intercepteurs 20.
- Or, l’Ukraine ne reçoit en moyenne que 12 missiles intercepteurs Patriot livrés par les États-Unis chaque mois, soit moins de 5 % du nombre nécessaire. Les intercepteurs européens, comme les missiles Aster du système SAMP/T, ne compensent qu’à la marge.
- En octobre, l’Ukraine n’a abattu que 11 des 150 missiles balistiques tirés par la Russie – soit environ 7 %.
L’hiver 2026-2027 sera vraisemblablement le plus difficile pour les Ukrainiens depuis le début de la guerre à grande échelle. La stratégie russe vise à rendre la capitale du pays inhabitable, en ciblant les infrastructures qui assurent le chauffage, l’éclairage ou l’approvisionnement en eau, afin de faire pression sur la population et d’user son moral.
- La Banque nationale d’Ukraine estime que l’intensification des bombardements russes sur les infrastructures du pays amputera la croissance ukrainienne de près de 2 points en 2026 21.
- Le PIB réel devrait se contracter de 0,4 % cette année, pour la première fois depuis 2022. Il avait enregistré une hausse de 1,8 % en 2025, 3,2 % en 2024 et 5,5 % en 2023.
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