LePartisan - 859 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 10 dernières parutions

06.11.2026 à 11:48

Le gendre de Trump annonce une tentative de changement de régime en Europe

Ramona Bloj

La Maison-Blanche veut négocier une « nouvelle architecture de sécurité européenne » avec Poutine sans les Européens

L’article Le gendre de Trump annonce une tentative de changement de régime en Europe est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (2926 mots)

Dans la nuit du 5 novembre, le gendre de Donald Trump, l’homme d’affaires Jared Kushner, a publié au nom de la Maison-Blanche et de l’envoyé spécial pour les missions de paix, Steve Witkoff, un texte de 423 mots reprenant une déclaration de Donald Trump dans le Bureau ovale afin de fixer les objectifs américains pour l’après-guerre en Ukraine.

Cette publication fait suite à un entretien à la Maison-Blanche entre Donald Trump et Kirill Dmitriev, émissaire de Vladimir Poutine aux États-Unis, et précède de cinq jours les discussions trilatérales d’Abou Dhabi des 10 et 11 novembre.

Lors de ces premières négociations directes depuis février, Kushner et Witkoff conduiront la délégation américaine face à Vladimir Medinski, représentant la Russie. Selon l’annonce américaine, et en réponse à une demande russe, les Européens, l’OTAN et l’Union européenne ne seront pas à la table. L’Allemagne, la France et le Royaume-Unis seront « consultés » dans le format dit de Shell Bay — du nom d’un club de golf de Floride —, puis reçus « en marge ». Leur participation directe des Européens n’est envisagée que « si des progrès sont réalisés ».

Le contenu du texte, que nous traduisons et analysons ici, marque une écrasante victoire russe sur les plans du discours et du positionnement américains.

La Maison-Blanche reprend l’expression même que Moscou réclame depuis la proposition de Dmitri Medvedev en 2008 et les ultimatums de décembre 2021,  une « nouvelle architecture de sécurité européenne ». L’objet de la négociation cesse alors d’être l’Ukraine pour devenir l’ordre du continent.

Dans la définition de ces équilibres, Kushner place l’Europe et la Russie sur un pied d’égalité – « depuis plus de trente ans, l’Europe et la Russie s’efforcent de mettre en place un cadre de sécurité durable » –, évoque à des « préoccupations de sécurité concurrentes », sans mentionner l’invasion de l’Ukraine par le régime poutinien. 

Il en découle cinq objectifs qui relèvent davantage des mesures de confiance que de la dissuasion (consultations continues, communication de crise, transparence militaire et réciprocité). Or, comme le fait remarquer l’analyste Mujtaba Rahman, « l’ordre de sécurité européen n’a pas échoué par manque de mécanismes de dialogue ou de transparence ; il a échoué parce que Vladimir Poutine a choisi de le détruire. Aucun nouveau cadre, en particulier s’il est conçu de manière descendante par l’équipe Trump, ne pourra remplacer une dissuasion crédible à l’échelle du continent et le soutien à l’Ukraine. »

À noter également que Kushner affirme que « l’OTAN restera centrale pour la défense collective européenne », sans rien dire de l’engagement américain qui rendrait cette centralité crédible. La Maison-Blanche parle désormais systématiquement de l’Alliance comme d’une structure étrangère dont il pourrait se contenter de constater la solidité de l’extérieur. 

En cristallisant une impressionnante victoire poutinienne sur le discours de l’administration Trump, ce texte paraît pourtant dans un moment où trois variables évoluent défavorablement pour cette convergence.

La situation militaire reste sombre pour la Russie. Dimanche dernier, l’état-major ukrainien a fait état de 2 500 pertes russes en vingt-quatre heures, soit un homme hors de combat toutes les trente-cinq secondes, et de 54 400 sur le mois d’octobre, le pire bilan mensuel de la guerre pour quelques kilomètres gagnés. Ces chiffres émanent d’une partie belligérante et recouvrent morts et blessés, mais la tendance rejoint toutes les estimations sérieuses qui notent que la Russie est en train de s’user sans obtenir de victoire décisive sur le front.

Le contexte politique américain est ensuite particulièrement défavorable à Trump. Les élections de mi-mandat ont donné aux démocrates le contrôle des deux chambres, y compris dans des États républicains de longue date. La veille de la publication de ce texte, plusieurs médias rapportaient que Marco Rubio envisageait de quitter le département d’État. 

La troisième variable est liée à la Chine. De retour de Pékin, le président allemand Frank-Walter Steinmeier a rapporté que, contrairement à ce que l’administration Trump a pu affirmer, Xi Jinping ne souhaitait pas organiser de sommet tripartite avec Washington et Moscou concernant l’Ukraine. Il a également semblé surpris par cette proposition. Une rencontre avec Trump et Poutine aura sans doute lieu en marge du sommet de l’APEC à Shenzhen, mais l’Ukraine n’y figurera pas à l’ordre du jour. Selon Steinmeier, Xi « a été clair : il s’agit d’un conflit européen et les Européens doivent aussi être à la table des négociations ». Ce refus, provenant pourtant d’une puissance profondément alignée sur la Russie, pourrait s’expliquer de deux manières. D’une part, un tel sommet consacrerait le rang de grande puissance que Moscou cherche à se voir reconnaître, alors même qu’elle est de plus en plus vassalisée par Pékin. D’autre part, il engagerait la Chine dans un règlement dont elle ne veut pas porter la responsabilité sur le plan régional et dans son positionnement international.

La fuite en avant dont ce document diplomatique fait état émane donc d’un pouvoir affaibli sur le plan intérieur, dont la diplomatie vacille, et qui cherche à se rapprocher d’un autre système empêtré dans un contexte difficile, une accélération qui pourrait traduire une certaine forme de fébrilité.

Dans un discours prononcé à Atlanta le 17 octobre, Jon Ossoff, largement réélu sénateur de Géorgie et engagé dans une trajectoire présidentielle a visé nommément les deux signataires de ce texte et le contexte dans lequel il s’inscrit.

Il convient de le lire :

« Vous vous souvenez tous de Jared Kushner ? Oui. Le gendre du président, ce soi-disant “envoyé spécial” chargé des relations diplomatiques avec la Russie et le Moyen-Orient ? Et de l’autre envoyé spécial, Steve Witkoff, qui a cofondé World Liberty, l’entreprise de cryptomonnaie douteuse du président ? Bon. Alors suivez-moi bien. Jared et Steve négocient actuellement avec Poutine pour vendre des champs pétroliers, des raffineries et des stations-service russes d’une valeur de plusieurs milliards aux amis du président. Il y a d’abord le cheikh Tahnoun, le chef des services secrets émiratis, qui a versé 500 millions de dollars à l’entreprise de cryptomonnaie de Trump et Witkoff. Il y a aussi les frères Al-Khayyat, deux Syriens qui financent le projet de complexe touristique albanais de plusieurs milliards de dollars de Jared et Ivanka. Et enfin, il y a le troisième partenaire : un milliardaire qui a versé une somme colossale à la campagne de Trump. Oh, et le gouvernement américain prendrait une participation de 15 %, soit dit en passant. Vous voyez le tableau ? En pleine crise énergétique mondiale, le gendre et le partenaire commercial du président négocient la vente de gisements de pétrole russes à des amis de la « première famille ». Ces mêmes amis qui ont injecté des centaines de millions de dollars dans les entreprises de la famille Trump. Eh quoi ! Mais voici l’essentiel. Si vous êtes impliqué de près ou de loin dans toutes ces manœuvres, l’année prochaine, vous vous trouverez dans une situation très simple : vous lèverez la main droite et vous jurerez de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, avec l’aide de Dieu, devant le Congrès des États-Unis. »

Le président Trump a fait avancer aujourd’hui une discussion importante avec plusieurs dirigeants européens sur la nécessité d’une architecture de sécurité européenne élargie, capable de contribuer à établir les conditions d’une paix durable. 

Le texte adopte d’emblée une position russe. L’appel à une « nouvelle architecture de sécurité européenne » est un thème récurrent de la diplomatie russe. Il figure dans le projet de traité sur la sécurité européenne proposé par Dmitri Medvedev en juin 2008, quelques semaines avant la guerre en Géorgie, puis à nouveau dans les deux projets de traité envoyés à Washington et à l’OTAN à la veille de l’invasion de l’Ukraine en 2021. Dans les deux cas, l’objectif était d’engager des négociations rhétoriques visant à faire reconnaître par les États-Unis le statut de grande puissance de la Russie, en proposant ainsi un accord et un partage de l’ordre sécuritaire du continent sur le modèle de Yalta, tout en contournant la question de la souveraineté et en s’assurant un droit de regard sur les alliances des voisins de la Russie. 

Prolongeant son action et le travail de fond mené cette semaine à Bruxelles avec l’Ukraine, l’OTAN et nos partenaires européens, l’envoyé spécial Steve Witkoff et moi-même souhaitions partager certains des objectifs qui guident nos discussions en cours.

Le texte a été publié sur X par le président et cosigné par l’envoyé spécial pour les missions de paix, Steve Witkoff, un ancien ami et associé de Donald Trump. Alors que Marco Rubio laisse planer la possibilité d’une démission, ce document montre le contournement du département d’État et de la diplomatie américaine, ainsi que l’absence implicite d’intérêt du chef de la diplomatie à assumer les conséquences politiques, et potentiellement juridiques, de cette négociation.

Depuis plus de trente ans, l’Europe et la Russie peinent à établir un cadre de sécurité soutenable. Des décennies de méfiance, des préoccupations de sécurité concurrentes et les conséquences dévastatrices de cette guerre rendent ce défi extraordinairement difficile, mais il est essentiel à une paix durable. 

Une nouvelle fois, la position américaine reprend mot pour mot la position russe. Les États-Unis se présentent comme un arbitre rationnel et objectif, tandis que « l’Europe et la Russie » sont mises dos à dos. En suggérant un dilemme de sécurité, c’est-à-dire une spirale de méfiance réciproque dans laquelle personne n’a vraiment tort, la Maison-Blanche considère en réalité qu’il n’y a pas de stratégie débridée d’agression territoriale et de guerre politique de la part de la Russie. Comme l’a noté Olivier Schmitt, la Russie suit une trajectoire d’hostilité depuis longtemps et « depuis le début de la guerre à grande échelle en 2022, le régime s’est radicalisé… Tant que Vladimir Poutine est au pouvoir, aucune ‘normalisation’ n’est à attendre de la part de Moscou ».

Notre objectif est d’élaborer des arrangements pratiques qui répondent aux préoccupations de sécurité de toutes les parties, réduisent le risque de conflits futurs et créent un environnement de sécurité plus stable et prévisible.

Nous explorons cinq objectifs principaux : des consultations de sécurité permanentes, des communications de crise fiables, une plus grande transparence militaire, des mesures réciproques de réduction des risques d’escalade, et un cadre durable pour la sécurité et la stabilité européennes à long terme.

Chacun de ces cinq objectifs relève des mesures de confiance et non de la dissuasion. Aucun point ne porte sur des garanties permettant d’éloigner le risque principal, à savoir non pas une nouvelle invasion massive de la Russie, mais une prise de gage territorial dans un État membre de l’OTAN destinée à tester l’article 5 et à provoquer l’effondrement politique de l’Alliance, scénario que ne permettrait d’éviter aucun mécanisme de consultation.

Tout arrangement doit pleinement respecter la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de décision de chaque nation. Chaque pays conservera l’autorité sur sa propre sécurité et ses propres alliances, et aucun pays n’aurait de droit de veto sur les choix souverains d’un autre. L’OTAN restera centrale pour la défense collective européenne, et cette initiative s’appuierait sur les institutions et engagements existants.

Ce paragraphe adopte une série de précautions rhétoriques, sans jamais affronter les questions substantielles. Yarsolav Trofimov a sarcastiquement commenté : « J’attends avec impatience que Kushner et Witkoff négocient le retour de la Crimée ». S’il est nécessaire de préciser qu’aucun pays n’aura de droit de veto sur les alliances d’un autre, c’est que, en réalité, la question est bien posée. Le Kremlin exige depuis quatre ans que l’Ukraine renonce à son positionnement vis-à-vis de l’OTAN. Quant à l’affirmation selon laquelle « l’OTAN restera centrale », elle ne dit rien de l’engagement américain qui la rendrait crédible.

Nous poursuivrons les consultations dans le format Shell Bay avec l’Ukraine, l’OTAN, l’Union européenne et nos partenaires européens, en élargissant les échanges pour que toutes les perspectives et idées pertinentes soient prises en compte. Nous engagerons également la Russie dans le cadre des négociations de paix.

Le format Shell Bay, du nom du club de golf de Floride (sic) où Steve Witkoff a réuni fin octobre les représentants américains, ukrainiens et pour l’Europe Royaume-Uni, Allemagne et France, désigne le cadre de consultation qui associe l’Ukraine, l’OTAN, l’Union européenne et les partenaires européens, parallèlement aux négociations menées avec la Russie. Notons que les Européens, l’OTAN et l’Union sont « consultés », tandis que la Russie est « engagée dans les négociations » et que les États-Unis parlent de l’OTAN sur le même plan que l’Union alors même qu’ils sont une partie fondamentale de l’alliance atlantique. 

La semaine prochaine à Abou Dhabi, les États-Unis réuniront les premières discussions de paix trilatérales avec l’Ukraine et la Russie depuis février. Toutes les parties restent intensément engagées dans la préparation de négociations substantielles et productives. Nous consulterons étroitement nos partenaires européens en marge et, si des progrès sont réalisés, viserons à passer à un format multilatéral élargi avec leur participation directe.

Dans un scénario de pure vassalisation, la participation européenne directe est conditionnée à l’avancement d’une négociation à laquelle les Européens ne participent pas.

Ces idées continuent d’évoluer, et nous accueillons favorablement les contributions réfléchies. Créer la bonne structure sera déterminant pour mettre fin à cette guerre et passer du conflit à des conditions rendant possible une paix durable.

C’est un travail difficile et minutieux. Il n’existe pas de solution facile. Mais l’occasion de contribuer à mettre fin à cette guerre dévastatrice et de bâtir les fondations d’une Europe plus pacifique, plus sûre et plus prospère pour les générations à venir en fait un défi qui vaut d’être relevé.

Un cessez-le-feu sans dissuasion ou garantie de sécurité libérerait la Russie de la contrainte d’attrition et lui rendrait l’initiative. Volodymyr Zelensky exige des garanties « inébranlables » et exclut toute discussion sur la limitation de son armée ou sur la neutralité de son pays. Vladimir Poutine refuse toujours de le rencontrer et même Marco Rubio doute qu’un accord négocié soit possible. 

Nous verrons comment ces discussions évoluent et continuerons de travailler intensivement avec toutes les parties en vue de l’objectif du président Trump : une paix globale et durable.

L’article Le gendre de Trump annonce une tentative de changement de régime en Europe est apparu en premier sur Le Grand Continent.

06.11.2026 à 06:00

Pour se défendre de la Chine, Taïwan prépare la guerre des drones

Louis Puel

Taipei a transformé sa doctrine militaire, en regardant vers l’Ukraine

L’article Pour se défendre de la Chine, Taïwan prépare la guerre des drones est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5594 mots)

Testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

En novembre 2025, alors qu’il visitait un centre de formation aux drones de l’armée, le ministre taïwanais de la Défense, Wellington Koo, a cité l’exemple de l’Ukraine pour montrer qu’une armée désavantagée en termes d’effectifs et de moyens peut obtenir un avantage asymétrique en faisant « un usage innovant et généralisé de plateformes sans pilote ». La leçon à en tirer va bien au-delà de la simple acquisition de matériel : il s’agit d’adapter la doctrine, la formation, le commandement et le contrôle (C2), ainsi que l’intégration entre les unités de première ligne et les fabricants, à l’usage de ces plateformes en temps de guerre. Le rythme de production et la capacité d’adaptation aux contre-mesures ennemies, qui évoluent rapidement, sont également essentiels pour l’emporter sur l’adversaire.

Pour Taïwan, où l’on oppose les capacités de défense conventionnelles et asymétriques, l’Ukraine constitue un exemple qui se joue en temps réel. Il ne s’agit pas de soutenir que les drones doivent remplacer les armes conventionnelles, mais que les uns et les autres doivent être employés en fonction des besoins opérationnels. Les drones permettent d’élargir le champ de reconnaissance, d’identifier et de suivre des cibles, de corriger les tirs d’artillerie et d’évaluer les dégâts. Les missiles, l’artillerie et les autres systèmes conventionnels constituent une puissance de feu complémentaire. La question que Taïwan doit se poser est la suivante : comment associer au mieux ces capacités, compte tenu des ressources et des stocks limités, et de la nécessité de maintenir des opérations à long terme ?

En même temps, Taïwan doit tenir compte de son propre environnement opérationnel. Le conflit ukrainien est principalement terrestre, alors que Taïwan est confronté à des menaces dans les airs, sur terre et en mer. Qui plus est, l’activité aérienne et navale permanente de l’Armée populaire de libération (APL), ainsi que la pression grandissante dans la « zone grise » maritime, brouillent la frontière entre coercition en temps de paix et opérations militaires, ce qui peut réduire les délais d’alerte et de réaction. C’est pourquoi les UAV (véhicules aériens sans pilote) doivent prendre en charge davantage de missions, notamment le renseignement, la surveillance et la reconnaissance maritime (ISR), le ciblage, les frappes, les relais de communications, la logistique et la guerre électronique.

Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, le ministère taïwanais de la Défense suit de près ce théâtre d’opérations pour revoir ses priorités en matière de drones. Des changements ont eu lieu dès 2025-2026 dans quatre domaines : la doctrine de la défense, l’acquisition de matériel, l’organisation des forces ainsi que la formation et les exercices opérationnels. Le pays est passé de l’acquisition de drones à l’intégration de systèmes sans pilote pour renforcer ses capacités de reconnaissance et de frappe.

Deux défis se détachent. Premièrement, comment maintenir sa capacité à construire, réparer, remplacer et moderniser les drones alors que la guerre crée de nouveaux besoins ? Deuxièmement, dans quelle mesure des systèmes provenant de différents fournisseurs peuvent-ils communiquer au sein de réseaux de commandement interopérables ? Pour Taïwan, il est essentiel d’y répondre, car il s’agit de savoir si l’augmentation de sa flotte de drones lui garantira une puissance de combat.

Intégrer des drones dans les opérations de défense

Désormais, la doctrine de défense de Taïwan met l’accent sur la complémentarité entre les capacités conventionnelles et les capacités asymétriques. La Revue quadriennale de défense (QDR) de 2021 avait jeté les bases de cette approche. Quatre ans plus tard, celle de 2025 intègre encore plus explicitement les systèmes sans équipage dans le développement des forces et la planification opérationnelle.

La planification du ministère de la Défense nationale (MND) s’appuie sur ces systèmes, qu’il s’agisse du niveau interarmées, de la tactique ou du combat. Du point de vue interarmées, les systèmes à longue portée garantissent une couverture ISR permanente, ainsi que le guidage de frappes autour de l’île. Du point de vue tactique, les drones permettent de suivre les forces navales et amphibies, et contribuent aux opérations anti-débarquement. Au contact, les engins moins volumineux facilitent la reconnaissance en temps réel, la désignation de cibles et l’appui-feu destiné aux unités de la ligne de front.

La QDR 2025 comprend toujours une mission de préparation qualifiée de « défense résolue et dissuasion multi-niveaux » (防衛固守、重層嚇阻), mais elle introduit un concept opérationnel : le « déni multidomaine et défense résiliente » (多域拒止、韌性防衛). Elle distingue plusieurs phases de défense : la préparation au combat, la lutte interarmées contre les débarquements, la bataille littorale et côtière, la défense en profondeur et les opérations de longue durée. À chaque phase, le MND met l’accent sur l’intégration de l’ISR, du C2, des frappes de précision, de l’IA et des aéronefs sans équipage.

Il distingue trois catégories de drones en fonction de leur portée, de leurs capacités et des missions qui leur sont assignées : interarmées, tactiques et de combat. Les drones à longue endurance sont affectés aux opérations interarmées : surveillance et appui de la désignation des cibles. Les drones tactiques permettent de suivre les formations navales et amphibies et de renforcer les opérations de contre-débarquement. Enfin, les engins plus petits, à portée réduite sont réservés aux unités tactiques chargées de la reconnaissance en temps réel, de l’acquisition de cibles et des frappes organiques en première ligne.

Le déploiement de ces dispositifs évolue selon les phases du conflit. En cas de mise en condition opérationnelle, les drones à longue endurance surveillent les activités de l’APL autour de Taïwan de façon à donner l’alerte le plus tôt possible et à ne rater aucune menace. Si les forces de l’APL traversent le détroit de Taïwan, les drones ISR sont chargés d’identifier et traquer les formations amphibies, puis de transmettre des informations de ciblage aux missiles antinavires basés à terre et à d’autres armes de précision. Les drones d’attaque complètent ces tirs en ciblant les éléments vulnérables des navires ennemis, perturbant ainsi leur rythme d’opérations.

Plus les combats se rapprocheraient de la côte taïwanaise, puis pénétreraient dans les terres, plus les drones de reconnaissance et d’attaque de portée plus courte seraient utiles à l’artillerie, aux manoeuvres terrestres et aux engagements directs. En cas d’opérations prolongées, les drones plus petits, notamment ceux pilotés en immersion (First-Person View, FPV), fourniraient aux unités dispersées des capacités de reconnaissance localisée et de frappe tactique. Des plateformes spécialisées pourraient en outre assurer les relais de communication et le ravitaillement.

Cette répartition correspond au « Rapport sur la défense nationale 2025 » qui met l’accent sur l’ISR interarmées, les tirs de précision, les opérations décentralisées et la durabilité de la résistance. Mais il est encore plus important de relier ces capacités entre elles. La QDR 2025 évoque une « toile de destruction » (Kill Web) réactive qui connecte entre eux les capteurs, les images opérationnelles communes, les systèmes de commandement et les forces de première ligne. Le MND insiste aussi pour que les outils ISR soient reliés aux armes de précision à longue portée afin de frapper les centres névralgiques des opérations de débarquement de l’APL. Le déploiement dispersé, le commandement de mission et la redondance des communications sont censés garantir l’efficacité du combat au cas où des plateformes individuelles ou des liaisons réseau seraient atteintes.

L’intégration est donc au cœur de la planification des forces. Le but est d’intégrer les drones, les navires de surface sans équipage (Uncrewed Surface Vessels, USV), les mines navales et les missiles antinavires basés à terre pour la défense littorale, ainsi que les drones d’attaque associés aux HIMARS (High Mobility Artillery Rocket Systems), à l’artillerie automotrice et aux missiles antichars pour les opérations terrestres. Autrement dit, les drones sont conçus davantage comme des engins intégrés aux dispositifs de reconnaissance et d’appui-feu déjà existants, que comme des armes distinctes.

Ce changement de doctrine ne se limite pas à élargir le rôle des drones en passant de la reconnaissance à la frappe. Il s’agit de placer ces appareils au cœur de l’architecture reconnaissance-frappe, ce qui multiplie les capteurs, d’informations de ciblage et d’options d’engagement pour les différentes phases de la défense. L’efficacité au combat dépend de la résilience des réseaux de commandement et de contrôle, de la rapidité du partage des informations entre les unités et les différents services, et de l’aptitude à poursuivre les opérations en cas de dégradation ou de destruction des communications et des engins individuels.

Politique d’achat de drones : ampleur, capacités de frappe et production intérieure

La nouvelle stratégie de Taïwan se traduit par une politique d’achat plus ambitieuse, en volume comme en qualité. Avant l’invasion de l’Ukraine en 2022, le pays comptait essentiellement sur l’achat de plateformes avancées aux États-Unis, et sur les engins taïwanais produits par l’Institut national des sciences et technologies Chung-Shan (NCSIST).

Les plateformes américaines comprennent à la fois des systèmes ISR à longue endurance et des munitions vagabondes. À ce jour, Taïwan a acheté quatre MQ-9B SkyGuardian (équipés de charges utiles ISR maritimes), et commandé 685 Switchblade 300, ainsi que 291 ALTIUS-600M (dont la livraison a eu lieu). Il existe en outre un projet d’achat de 478 drones de reconnaissance ALTIUS-600ISR, et 1 554 ; munitions vagabondes antichars ALTIUS-700M.

De son côté, le NCSIST a conçu et fabriqué plusieurs systèmes taïwanais. Les séries Albatross, Teng Yun et Cardinal proposent différents niveaux de capacités de reconnaissance, alors que les séries Chien Hsiang et Mighty Hornet (I–IV) sont destinées aux missions de frappe. La Marine a également prévu d’investir 16,8 milliards de NT$ (465 millions d’euros) pour s’équiper de 32 Albatross II : le but est d’avoir une plateforme modulaire qui associe les fonctions de reconnaissance et de frappe.

Cela étant, la guerre en Ukraine montre qu’il est risqué de compter exclusivement sur l’acquisition de plateformes sophistiquées et spécialisées. Les taux d’attrition élevés imposent de remplacer sans cesse les aéronefs et les pièces détachées. La technologie de guerre électronique, des communications, de la navigation et des logiciels progresse si rapidement que l’équipement est très vite obsolète. Mais ce n’est pas tout. Taïwan est une île, si bien qu’en cas de blocus ou de conflit prolongé, ses approvisionnements étrangers seraient bloqués, et son accès à des pièces essentielles, limité. Les stocks ne suffiraient pas, à moins que Taïwan ne puisse réparer les systèmes endommagés, compenser les pertes et déployer des modèles améliorés en temps réel.

D’où la création d’une troisième filière : des drones commerciaux prêts à l’emploi (Commercial-Off-The-Shelf, COTS), fabriqués par des entreprises taïwanaises. Ce sont essentiellement des engins des catégories 1 et 2 dont la production est plus rapide et plus abondante que celle des drones spécialisés, plus volumineux. Cette stratégie repose sur trois principes : achat en masse, commandes prévisibles et itération. En effet, la prévisibilité des commandes incite à investir dans la production et l’innovation, et la production par lots permet d’introduire des modifications techniques au fil des séries.

Le premier programme d’achat de drones commerciaux, lancé en 2022 et financé en 2024, comprenait 3 422 engins répartis en six catégories, pour un total de 6,9 milliards de NT$ (190 millions d’euros). En juillet 2025, un second programme a porté sur 48 750 drones répartis en cinq catégories, mais le changement n’était pas seulement quantitatif. Le premier programme privilégiait les ISR, alors que quatre des cinq catégories du second privilégient les frappes. Ce qui montre que le ministère de la Défense nationale envisage les drones commerciaux comme des engins de reconnaissance mais aussi comme des moyens de frappe quasiment jetables. En août 2026, une nouvelle législation a prévu d’augmenter les achats d’aéronefs sans équipage. Une liste de 1 446 drones de surveillance côtière, 208 200 drones d’attaque côtière et 1 320 petits véhicules sous-marins d’attaque à usage unique a été établie par le ministère qui a prévu de se les procurer d’ici 2031. 

Le programme de drones de Taïwan repose désormais sur trois filières. La filière américaine et celle du NCSIST continuent de fournir des systèmes sophistiqués, conçus pour des tâches spécifiques, alors que l’industrie nationale garantit une production plus massive qui permet des mises à jour techniques et des remplacements de pièces plus rapides. L’augmentation du nombre de plateformes capables de frappes témoigne aussi de cette transition vers une force diversifiée et multi-tâches.

Les normes techniques, les délais de production, les contraintes opérationnelles et les protocoles d’entretien varient selon les filières. Si la diversification de la chaîne d’approvisionnement réduit la dépendance à un unique fournisseur, elle pose de vrais problèmes d’intégration. L’élargissement du parc ne produira pas de gains d’efficacité au combat tant que les réseaux de communication, le format des données et l’exploitation de systèmes disparates ne seront pas compatibles. Il risque même de compliquer la logistique et l’organisation de l’ensemble.

Institutionnaliser les capacités des drones au sein des forces armées 

D’un côté, Taïwan possède de plus en plus de drones, de l’autre, ses forces armées réorganisent leurs unités et modernisent leurs formations pour s’adapter à l’usage de plus en plus fréquent de ces drones dans les opérations quotidiennes. Chaque armée a créé une unité spécifique et un centre de formation afin d’intégrer ces appareils au cœur de la structure militaire.

L’armée de Terre a mis en place des bataillons de drones qui relèvent des commandements de théâtre du nord (3e), du centre (5e) et du sud (4e), ainsi que des usines de drones dans le district de Guandu, qui protège les abords de la capitale Taipei, et dans les îles de Penghu, un site stratégique du détroit de Taïwan. Les bataillons sont rattachés aux commandements d’artillerie que les drones peuvent seconder pour l’acquisition de cibles, la correction de tir et l’évaluation des dégâts lors de tirs conventionnels.

Le Corps des Marines évolue aussi. Le dernier projet de restructuration des forces du MND montre que la 66e Brigade des Marines est en train de transformer ses bataillons de chars et d’artillerie en bataillons de drones et d’appui-feu. Le but est de renforcer les capacités organiques de reconnaissance et de frappe de cette unité afin qu’elle puisse opérer de manière plus dispersée.

En juillet 2026, la Marine a créé un Commandement de combat littoral, qui regroupe les unités côtières de missiles antinavires, les outils de surveillance maritime et les forces de reconnaissance par drones. Trois ensembles ont été intégré : le groupe de missiles côtiers Hai Feng, restructuré en trois bataillons de combat littoral ; les unités de radars côtiers qui dépendaient du Commandement de surveillance maritime ; le bataillon de reconnaissance tactique maritime, qui exploite des drones Albatross. Leur regroupement sous un même commandement est censé améliorer la coordination entre la surveillance maritime, le ciblage et les tirs antinavires lancés depuis la côte, ce qui devrait réduire les délais entre la détection et le tir.

L’armée de l’Air s’appuie sur l’entrée en service de drones mis en réseau pour réorganiser son aviation, sa défense aérienne et sa gestion des combats. En 2026, deux des quatre MQ-9B ont été livrés à Taïwan ; ils ont fait l’objet d’essais sur la base aérienne de Hualien en septembre. La livraison des deux autres doit avoir lieu en 2027. Ces aéronefs à longue endurance sont censés étendre la couverture IRS du détroit de Taïwan et des eaux environnantes, afin de fournir une capacité d’alerte plus rapide et d’améliorer le partage de renseignements avec les commandements opérationnels et les réseaux de défense aérienne déjà existants.

La formation a également bénéficié de changements. Depuis 2025, les conscrits ont un module de 8 heures qui comprend des cours théoriques, des simulations et des exercices de pilotage de drones. En effet, il est indispensable que les membres des forces armées soient plus nombreux à maîtriser ces outils. Par ailleurs, c’est une façon de sélectionner les meilleurs candidats pour des formations spécialisées. Chaque armée est en train de revoir sa formation. La Marine a ouvert une unité spécifique au sein de son Centre de formation spécialisée en avril 2026. L’armée de Terre a créé un centre de formation en janvier 2025, élevé au rang de Commandement de l’entraînement aux systèmes sans pilote (無人系統訓練指揮部) en avril 2026. Ce Commandement supervise la formation des opérateurs et des instructeurs, le développement tactique, les essais, et il établit les normes d’évaluation et d’appréciation.

Ces réformes visent à compléter la politique d’achat qui, à elle seule, est insuffisante. Déployer des drones à grande échelle suppose que l’on ait des équipes formées, des procédures claires pour la planification des missions et le partage du renseignement, des contrats d’entretien sûrs, ainsi qu’une coordination satisfaisante avec les tirs conventionnels. Les centres de formation doivent suivre de très près les opérations pour en faire des tactiques et des critères d’évaluation, lesquels doivent être mis à jour en fonction de l’évolution des plateformes et du terrain.

Chaque composante adopte l’emploi des drones à ses missions. L’armée de Terre et le Corps des Marines se concentrent sur la reconnaissance tactique et l’appui aux frappes. La Marine est responsable de la surveillance maritime et des frappes côtières. L’armée de l’Air est chargée des missions IRS de longue endurance, et de l’intégration de la défense aérienne. Une fois l’organisation mise en place, tout dépend de la coordination entre les armes et de la souplesse de la formation et de la doctrine qui doivent s’adapter aux nouvelles technologies et aux contraintes opérationnelles.

Tester l’intégration des drones au cours d’exercices interarmées

En 2026, l’armée taïwanaise a mené plusieurs exercices qui montrent qu’elle intègre désormais les drones dans ses plans d’opérations. Les démonstrations antérieures avaient tendance à se limiter aux plateformes individuelles, alors que les manoeuvres plus récentes visent à coordonner au mieux les capacités de reconnaissance et de frappe des drones avec les armes conventionnelles des différentes unités.

En janvier 2026, la Marine a organisé un exercice de préparation au combat qui intégrait des drones de surveillance pour assurer le ciblage des missiles antinavires Hsiung Feng ; elle a également eu recours à un Mighty Hornet I, fabriqué à Taïwan, contre des cibles maritimes. En avril, au cours d’un exercice de l’armée de l’Air baptisé Tianlong, des munitions vagabondes Chien Hsiang ont contribué à une simulation de contre-blocus avec des frappes aériennes et maritimes coordonnées. En juin, le bataillon de drones du 21e Commandement d’artillerie de l’armée de terre (3e Commandement de théâtre) a mené un exercice d’engagement maritime à tir réel à l’aide de l’ALTIUS-600M afin de s’entraîner au vol stationnaire, à la recherche et à l’identification de cibles. C’est la première fois qu’un exercice était médiatisé. On a également vu des drones tactiques renforcer des formations interarmes au cours d’exercices d’alerte immédiate au combat.

Enfin, en août, l’exercice Han Kuang 42 a été l’occasion de tester l’usage des drones dans plusieurs armées, sur différents terrains et différentes phases du conflit. Trois nouveautés méritent d’être signalées.

Premièrement, l’usage des drones n’est plus réservé aux unités spécialisées. Les formations terrestres et de réserve ont recours à des drones tactiques pour la reconnaissance et le compte rendu de situation. De leur côté, l’observation avancée et l’acquisition de cibles relèvent de plateformes plus petites. Les réservistes mobilisés avaient été formés pour l’exercice, preuve que les forces armées cherchent à améliorer les compétences de leurs opérateurs.

Deuxièmement, la manœuvre veillait essentiellement à ce que les drones soient intégrés aux tirs conventionnels. Le 8 août, la Marine a organisé un exercice de frappe littorale à Kaohsiung : des radars mobiles ont d’abord permis de détecter les cibles, puis des drones ISR basés à terre ont permis leur identification et leur suivi en temps réel. Les informations obtenues ont servi à coordonner l’engagement des missiles antinavires basés à terre et des vedettes lance-missiles. Enfin, quand les forces ennemies (simulées) se sont rapprochées de la côte, des drones de reconnaissance et d’attaque à courte portée ont été intégrés.

L’exercice était un parfait exemple de défense maritime multiniveau : le choix des capteurs et des armes dépendait de la localisation des cibles et des contraintes de la manœuvre. Les drones servaient à renforcer la surveillance côtière et la désignation des cibles, tandis que les missiles conventionnels restaient essentiels pour les frappes à longue portée.

Les opérations terrestres reposaient sur la même logique. Au cours d’exercices anti-débarquement à Kinmen, on a vu des drones seconder des missiles Javelin, des roquettes, de l’artillerie, des chars et des véhicules blindés afin que les opérations interarmes intègrent des capacités de reconnaissance aérienne et de frappe. À Matsu, au cours d’une simulation de contre-blocus impliquant les garde-côtes et les forces amphibies, des drones assuraient la surveillance et le suivi maritime tout en transmettant des informations. Dans tous les cas, il s’agissait de faire valoir le rôle des drones pour l’évaluation de la situation maritime locale et la coordination, en particulier à Taïwan, une île dont l’accès et les communications seraient limités en cas de conflit.

Troisièmement, ces exercices ont mis l’accent sur la protection de la force et le soutien logistique. D’un côté, l’armée de l’Air s’est essayée à une défense anti-drones multi-niveaux, de l’autre, elle a eu recours à des drones logistiques dans des scénarios de perturbation des voies de transport. Qui plus est, plusieurs unités de l’armée de Terre ont montré comment fabriquer et réparer des drones grâce à l’impression 3D.

Ces initiatives s’inspiraient largement de l’Ukraine, dont la défense dépend non seulement des capacités de reconnaissance et de frappe, mais aussi de la résistance aux drones ennemis et à la guerre électronique, ou encore, de la capacité à remplacer et à adapter les systèmes à mesure que les menaces évoluent. La réparation et l’entretien sur le terrain permettent de moins dépendre d’installations ad hoc et de raccourcir les délais de remise en service des plateformes endommagées.

L’année 2026 montre que Taïwan est en train de tester l’usage de drones conçus comme un système opérationnel intégré. Mais il est difficile de savoir si ces manœuvres seraient viables en cas de conflit. Nous n’avons pas assez de données pour évaluer leur efficacité, s’il y avait une guerre électronique prolongée, des perturbations des communications récurrentes ou un taux d’attrition élevé des drones, ce qui fragiliserait les structures de commandement, les compétences du personnel, l’entretien et la possibilité de compenser les pertes.

Prochaine étape : maintenir et concentrer la puissance de combat

Taïwan a dépassé la phase où il s’agit de s’interroger sur la valeur militaire des systèmes sans équipage. À présent, il faut qu’elle sache à quel rythme elle pourrait déployer ces engins à grande échelle, les ajuster en cas de nouvelles menaces et les intégrer aux réseaux de combat existants.

La première urgence est de pérenniser l’acquisition de matériel sans sacrifier la flexibilité ni l’adaptabilité technique.

En août 2026, le pays a adopté une loi qui prévoit un financement de six ans consacré aux systèmes sans pilote, mais chaque achat est tributaire du budget annuel. Autrement dit, si l’adoption du budget est repoussée, la passation des marchés, la livraison du matériel, la mise en service des unités et la formation seront aussi retardés. Le ministère de la Défense nationale a fait savoir que cela pourrait bloquer les achats et entraver le développement des forces, alors que l’armée mise sur les drones et la création de nouvelles unités opérationnelles.

Et encore. La guerre en Ukraine montre que la technique des drones, ainsi que les contre-mesures qu’il faut pour les combattre, évolue très vite. Ces systèmes d’armes ne sont utiles que s’ils intègrent les technologies et les configurations les plus récentes sans bousculer l’industrie de la défense dont les cycles d’acquisition sont plus longs. Les acquisitions à venir doivent considérer les retours de terrain et les mises à jour, tout en évitant les commandes trop importantes, qui risquent d’être obsolètes avant d’être livrées.

Les tests sont aussi importants. Prenons l’exemple des unités militaires et des fabricants : ils ont besoin d’avoir accès au spectre radioélectrique, de faire des essais qui vont au-delà de la ligne de vue, d’avoir un espace aérien adapté et un environnement de guerre électronique crédible. La moindre limitation les empêche d’évaluer les nouveaux systèmes dans des conditions réalistes. En bref, la flexibilité de l’approvisionnement et la possibilité de faire des essais doivent aller de pair.

Deuxième problème : comment relier les différents parcs de drones dans un réseau opérationnel, compte tenu de leur diversité ?

Les États-Unis vendent des drones à Taïwan. Le NCSIST en fabrique sur place. Des entreprises nationales vendent des modèles commerciaux à Taïwan. Certes, ces trois filières garantissent une production régulière, mais elles dépendent de systèmes de communication, d’interfaces, de logiciels et de protocoles d’entretien qui n’ont rien à voir.

Le ministère de la Défense nationale a déjà mis en place des réseaux destinés à faciliter le partage d’informations et la coordination entre les capteurs et les armes, dont le Réseau tactique taïwanais, le Team Awareness Kit, ainsi que des outils d’aide à la décision fondés sur l’IA et des situations opérationnelles communes. Mais il est difficile d’évaluer la compatibilité des systèmes issus de différents fabricants dans un même système de commandement et de contrôle.

L’interopérabilité implique au moins que les informations fournies par les drones arrivent aux unités et aux armes qui en ont besoin, dans un format qu’elles peuvent exploiter. Il existe des formes plus avancées d’interopérabilité qui permettent de partager les données de ciblage, la planification de missions conjointes et la possibilité de poursuivre les opérations en cas de perte ou de mise hors service de plateformes ou de liaisons de communication.

Le partage de données n’est pas tout. Chaque flotte risque d’avoir besoin de procédures opérationnelles, de postes de contrôle, de pièces de rechange, de mises à jour logicielles et d’un entretien spécifique, ce qui alourdirait la charge pesant sur l’unité et compliquerait le maintien des opérations à grande échelle. Dans la mesure où les drones sont répartis entre différentes filières et différentes formations opérationnelles, ces contraintes pèsent de plus en plus.

Multiplier les drones suffit-il à dissuader ?

Depuis 2022, le programme de drones taïwanais progresse à un rythme qui prouve que le pays entend renforcer sa dissuasion par le déni. Son objectif est clair : atomiser ses réseaux de reconnaissance et de frappe pour que l’APL ne puisse pas neutraliser sa défense en se contentant de quelques cibles stratégiques. Pour ce faire, il lui faut consolider sa défense asymétrique et son autonomie défensive.

La défense asymétrique vise à infliger des pertes à un adversaire plus puissant en usant de capacités sciemment fragmentées, résistantes et peu coûteuses, tout en veillant à ce que ces capacités se partagent les informations et forment un tandem. L’autonomie défensive fait référence à la mise en place de ce système pour pallier l’interruption de l’approvisionnement fourni par des alliés. Si le taux d’attrition est important, ou si un embargo empêche de se fournir à l’extérieur, il est essentiel de pouvoir construire, réparer, modifier et remplacer le matériel soi-même.

Non seulement ces deux stratégies de défense sont liées, mais le gouvernement taïwanais y veille. Le budget des achats augmente, les drones sont devenus un des piliers de l’organisation militaire, et les derniers exercices font valoir une coordination plus satisfaisante avec les tirs conventionnels et les opérations interarmées. Ceci étant dit, il y a encore des failles. Les fluctuations budgétaires annuelles risquent de compromettre les projets d’achat. Le cycle des acquisitions et des essais doit être assoupli et adapté aux changements techniques. Enfin, rien ne prouve à ce jour qu’une flotte de drones aussi disparate soit interopérable à grande échelle.

Reste une incertitude majeure : combien de temps le dispositif taiwanais tiendrait en cas de guerre ? Même si le pays a élargi l’éventail de ses essais, peu d’éléments montrent que les drones ont été éprouvés dans des scénarios de guerre électronique intense, de communications perturbées, de taux d’attrition élevé ou de ravitaillement limité. En soi, la quantité de drones que possède Taïwan n’est pas dissuasive. Ce qui compte, c’est de pouvoir utiliser, remplacer et adapter ces engins à n’importe quel moment du conflit.

L’article Pour se défendre de la Chine, Taïwan prépare la guerre des drones est apparu en premier sur Le Grand Continent.

23.10.2026 à 06:00

En Ukraine, le piège du cessez-le-feu trumpiste

Louis Puel

Pourquoi une trêve en Ukraine, sans dissuasion européenne, préparerait la prochaine guerre

L’article En Ukraine, le piège du cessez-le-feu trumpiste est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (3263 mots)

Testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

La possibilité d’un cessez-le-feu en Ukraine avec gel des positions est de nouveau évoquée. Au-delà de l’espoir que suscite toujours la perspective d’un arrêt des combats, il faut toutefois rester prudent. Une telle possibilité n’est pas forcément synonyme de paix à long terme, mais souvent de complications et de nouvelles violences. Les négociations, manifestement poussées par une Maison-Blanche en quête de succès diplomatiques avant les élections de mi-mandat, pourraient progresser rapidement si la partie russe s’y montre intéressée. En effet, rappelons qu’il y a longtemps que l’Ukraine se dit prête à un cessez-le-feu préalable à des négociations de paix, alors que Moscou refusait le principe d’un arrêt des combats avant d’avoir obtenu satisfaction à ses exigences.

Les deux prochains mois, avant l’entrée en fonction du nouveau Congrès américain, pourraient s’avérer particulièrement difficiles pour l’Ukraine : deux semaines après les élections de mi-mandat, Donald Trump s’envolera pour l’Asie où il participera au sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique à Shenzhen. Il s’est dit ouvert à une rencontre trilatérale proposée par le Kremlin entre lui, Poutine et Xi Jinping. Puis, le 20 décembre, l’administration accueillera à Miami le sommet du G20, qui, selon plusieurs sources diplomatiques, sera le moment où Trump espère un accord sur l’Ukraine. Il a déjà exprimé son désir de voir Poutine participer à la réunion, même si ce dernier n’a pas encore confirmé sa présence.

Un cessez-le-feu en Ukraine ne devrait pas nous bercer d’illusions.

Stéphane Audrand

Admettons que Vladimir Poutine consente à ce scénario : un arrêt des combats et un « gel » des positions actuelles des deux camps. Les rumeurs diplomatiques entourant les négociations actuelles évoquent également la possibilité d’une zone démilitarisée et l’engagement des Européens à fournir des « garanties de sécurité ». On parle aussi d’un moratoire sur l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN et du paiement des coûts de reconstruction par les Européens, qui semblent avoir vocation à payer une guerre qu’ils n’ont pas initiée et des dommages qu’ils n’ont pas causés. Et, bien entendu, comme l’URSS en 1991, la Russie de 2026 ne serait à nouveau comptable d’aucune de ses agressions ni de ses crimes, et tout pourrait « continuer comme si de rien était ».

Donald Trump est certainement prêt à aller très loin en termes de concessions ukrainiennes et européennes, à condition qu’il puisse prétendre avoir arrêté la guerre sans risquer la vie d’un seul soldat américain ni dépenser un seul dollar. Il tentera également de faire main basse sur les ressources minières et agricoles de l’Ukraine.

Où s’arrête la Russie ?

Un cessez-le-feu n’est que ce qu’il est : l’arrêt des combats sur la base des positions tenues par les deux camps au moment de sa conclusion. Une notion qui était raisonnablement claire au XXe siècle, lorsque les lignes de front étaient la norme et qu’on savait approximativement où finissaient les positions d’un camp et où commençaient celles de l’autre. Même si, déjà, les choses étaient plus compliquées en ville, comme on a pu le constater de Beyrouth à Sarajevo.

En 2026, en Ukraine, le problème est qu’il n’y a plus de « ligne de front », mais une zone de contact diffuse, imbriquée et contestée où les positions des belligérants coexistent. Cette zone grise s’étend sur 10 à 50 kilomètres selon les secteurs. Premier problème donc : « où se trouve la ligne de cessez-le-feu » ? Il y a fort à parier que Moscou considérera que le soldat russe le plus avancé, même isolé et sans autres moyens que ceux qu’il emporte, définit le « contrôle russe », même s’il n’est pas effectif.

Les cessez-le-feu sont très souvent violés. Du Liban au Donbass en passant par le Haut-Karabagh, c’est malheureusement fréquent lorsque les belligérants cessent le combat non par volonté, mais par contrainte. Tirs d’artillerie et attaques de patrouilles deviennent alors la norme, que les différentes forces d’observation ne peuvent souvent que déplorer, quand elles n’en sont pas elles-mêmes victimes. Violer le cessez-le-feu sera d’autant plus facile pour l’agresseur russe, à l’heure des drones, que personne n’est capable d’avoir une vision transparente et en temps réel de la situation dans cet imbroglio, malgré les progrès des capteurs et des logiciels. Et tout mouvement de soldats sera prétexte à des dénonciations de « violation ». Rappelons que cette situation a déjà existé en Donbass en 2015 : la Russie, pourtant massivement présente, se présentait alors comme une tierce partie, prétendant que l’affaire se jouait entre « séparatistes et Ukrainiens ». Et Moscou empêchait les observateurs de l’OSCE de pouvoir attribuer les violations du cessez-le-feu, officieusement imputées en grande majorité à la Russie et à ses alliés.

75 000 km² de no man’s land

La suite logique d’un cessez-le-feu durable est la zone démilitarisée, ou « DMZ » en anglais. Il s’agit d’une zone neutralisée, où plus personne n’entre, afin de limiter les « incidents ». On sait que cela peut fonctionner à condition d’être étanche, sans corridor civil et avec un nombre très limité de points de traversée. En Corée, c’est cette situation qui prévaut depuis 1953. Pas la paix, pas tout à fait la guerre, mais une situation figée le long du 38e parallèle, au point qu’on a l’impression qu’il y a « toujours » eu deux Corées. La DMZ en Corée, c’est environ 4 kilomètres de terrain abondamment miné, clos de barbelés et surveillé par des capteurs, depuis les yeux des sentinelles jusqu’aux satellites en passant par des radars et des capteurs acoustiques. Et derrière la DMZ, les deux Corées maintiennent des armées sur le pied de guerre, abondamment pourvues en artillerie pour écraser toute tentative de franchissement. Sur 250 km, cela représente tout de même plus de 1 000 km2 de terrain « sacrifié ». À l’ère des drones, la logique voudrait qu’une DMZ entre l’Ukraine et la Russie soit plus profonde. De combien ? Idéalement, 50 km, afin d’empêcher la traversée par la plupart des drones FPV et de se situer au-delà de la portée de la plupart des pièces d’artillerie courantes. Il faudrait donc sacrifier entre 4 et 50 km le long des 1 500 km de ligne de contact. Jusqu’à 75 000 km2 de territoire, soit environ 12 fois la superficie combinée de Gaza et de la Cisjordanie, que la Russie avait par trois fois reconnu comme ukrainien. Pour peut-être un siècle. Ce scénario de DMZ est d’autant moins propice qu’il faudrait que chaque partie abandonne une partie de ses positions actuelles. Ce qui pourrait imposer à l’Ukraine de céder encore du terrain et d’abandonner ses positions fortifiées dans le Donbass. Il s’agit d’ailleurs sans doute d’une des limites qui pourrait faire échouer un accord : si Vladimir Poutine exige que l’agglomération de Sloviansk-Kramatorsk lui soit remise avant la trêve, l’Ukraine pourrait refuser tout cessez-le-feu.

Donald Trump est certainement prêt à aller très loin en termes de concessions ukrainiennes et européennes.

Stéphane Audrand

Mais si un cessez-le-feu est déclaré, comment faire pour que la Russie respecte l’Ukraine et son intégrité territoriale à l’avenir ? La question des garanties de sécurité se pose inévitablement dès que les panneaux de la DMZ sont installés. Il faut quelqu’un pour garantir, sinon la paix, du moins l’absence de conflit.

En Corée, depuis 1953, les deux « sponsors » de la guerre ne veulent plus se battre, mais surveillent la situation. La Chine est présente d’un côté de la frontière et les États-Unis sont déployés en nombre en Corée du Sud pour éviter le désastre du début de la guerre, en 1950, lorsque la Corée du Nord est passée tout près de réussir l’unification par la force. Mais en Ukraine, il n’y aura pas deux « sponsors » qui ne veulent pas se battre. Il y aura la Russie, l’agresseur qui a tout son temps, et l’Ukraine qui espère des garanties que les États-Unis ne veulent pas lui donner. On comprend d’ailleurs que les Ukrainiens soient circonspects. Le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel le Royaume-Uni, la Russie et les États-Unis « réaffirmaient leur engagement […] à respecter les frontières existantes (de l’Ukraine) », en échange du renoncement aux armes nucléaires soviétiques restées sur son sol, a laissé un goût amer. 

Une coalition au mandat flou

Garantir la sécurité d’un pays est en réalité très simple : il suffit d’être prêt à se battre pour lui en cas d’attaque. Le principe est facile à comprendre, mais sa mise en œuvre est plus complexe. Depuis 1949, les Européens doutent souvent de la sincérité de la promesse américaine, pourtant explicitement inscrite dans le traité de l’Atlantique Nord et matérialisée par les forces américaines en Europe. S’agissant de l’Ukraine, il semble que, dans l’esprit américain, ce sera la « coalition des volontaires » qui entrera sur le territoire ukrainien pour… « garantir » quelque chose. Mais quoi, et avec quel mandat ? On ne le sait pas exactement. Mais on devine les réserves de la Maison-Blanche, qui spécifiera qu’une attaque de la Russie contre les forces européennes en Ukraine ne saurait justifier l’invocation de l’article 5 de l’OTAN par les pays européens engagés. La Russie paralysant tout mandat au Conseil de sécurité, on échappera aux « casques bleus », qui seraient au mieux inefficaces et au pire un désastre. Et on n’aura jamais aucune résolution prise sous le chapitre VII qui serait favorable à l’Ukraine.

En outre, une force européenne en Ukraine : jusqu’aux dernières nouvelles, la Russie n’en voulait pas, évoquant parfois la présence de Chinois ou de Pakistanais. S’il est possible que certaines nations émergentes soient tentées de venir y prendre pied, il est peu probable que Pékin vienne se fourrer dans ce guêpier.

La Russie veut la fin de l’OTAN, le retrait des États-Unis à la frontière d’avant 1989, l’abandon de toute souveraineté réelle et de toute alliance par les anciens membres du Pacte de Varsovie.

Stéphane Audrand

Admettons toutefois que la Russie consente à l’entrée d’Européens en Ukraine. C’est ce à quoi la Coalition des volontaires, portée par la France et le Royaume-Uni, est censée être préparée sur le plan opérationnel. Et les États-Unis, en coulisse, fournissent leur aide, notamment pour la surveillance future du cessez-le-feu, et pourraient continuer depuis leurs bases en Allemagne. Mais l’Ukraine est un grand pays. Même en maintenant une armée ukrainienne sur le pied de guerre sur le long terme, ce qui sera coûteux, il faudrait au moins l’équivalent de 4 ou 5 brigades européennes en permanence sur place. Rappelons que l’Armée française en a aujourd’hui six. On voit mal la France en engager plus d’une. Il en faudrait donc au moins une allemande, une britannique, une scandinave et deux autres à trouver sur le continent. Ce qui pourrait s’avérer compliqué. Ces brigades auraient surtout pour mission d’assurer une « présence », sous la couverture de batteries antiaériennes et de chasseurs qu’il faudrait déployer sous un commandement séparé. Et tous ces moyens manqueraient bien entendu au dispositif existant de l’OTAN. Pour longtemps, car ce scénario pourrait durer aussi longtemps que la situation en Corée, comme on l’a dit.

Dissuader sans attendre

Il y a des actes que nous pourrions poser dès maintenant pour commencer à dissuader la Russie. Des actes qui serviraient nos intérêts directs, mettraient les Européens au centre des négociations et obligeraient Moscou comme Washington à prendre en compte nos demandes. Nous pourrions par exemple déclarer que nous protègerons les réacteurs nucléaires ukrainiens encore en activité de tout bombardement, compte tenu du risque que ferait peser sur nous un bombardement russe, volontaire ou non, qui les frapperait. Face au nombre croissant d’incursions de drones dans l’espace européen, nous pourrions aussi décréter une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine et abattre tout ce qui volerait à l’ouest de Lviv et se dirigerait vers l’Europe. Ce ne seraient pas des actions « escalatoires » qui feraient de nous des « co-belligérants », mais elles montreraient que nous avons, nous aussi, des intérêts à défendre.

On l’aura compris, un cessez-le-feu en Ukraine est un scénario assez compliqué, pour ne pas dire cauchemardesque. Certes, il est sans doute « moins pire » qu’une poursuite des combats sur le plan humanitaire. Mais il ne devrait pas nous bercer d’illusions. Or, il le fera. Il nous bercera. Une partie de l’opinion publique européenne, et surtout de la classe politique, n’aspire qu’à un arrêt de cette guerre qui les dérange, car c’est un conflit existentiel sur le sol européen qu’il faudrait traiter sous l’angle de nos intérêts de sécurité, ce que la classe politique ne sait plus faire. La classe politique européenne est surtout spécialiste pour transformer tout enjeu de politique étrangère en posture et enjeu électoral, sans plus se livrer à un calcul d’intérêts. Si c’était le cas, l’union sacrée face à la Russie serait en place depuis 2022, voire 2014. En effet, de façon parfaitement égoïste, soutenir l’Ukraine est dans notre intérêt face à une Russie expansionniste et révisionniste.

Un après-guerre sous tension

En Russie comme en Ukraine, un cessez-le-feu posera également de grands défis. L’Ukraine devra organiser des élections, ce qui pourrait donner lieu à des tentatives d’ingérence massive de la part de la Russie. L’union sacrée pourrait tenir quelques temps, mais elle pourrait se fissurer à l’occasion de la déclaration des différents candidats à la succession du président Zelensky. La politisation d’une partie de l’armée est un fait indéniable qui aura un grand poids. La société civile ukrainienne a démontré une forte capacité à se mobiliser pour maintenir la trajectoire démocratique et européenne, ce qui est une source d’optimisme. L’Ukraine est sans doute promise au même phénomène de « chambre Bleu horizon » que l’Assemblée nationale de 1919, qui avait vu de nombreux vétérans devenir parlementaires. Dans les deux pays, et surtout en Russie, le retour de centaines de milliers de vétérans dans leurs foyers sera très difficile et les tensions sociales seront énormes. On observe déjà en Russie une hausse des actes criminels violents et des trafics d’armes, bien plus qu’en Ukraine. On voit aussi émerger à Moscou de nouvelles élites, « formées sur le champ de bataille », qui réclameront leur part de pouvoir et de richesse dans le régime kleptocratique. Elles seront sans doute plus brutales et moins formées au ballet diplomatico-militaire que leurs prédécesseurs ayant connu la guerre froide. Les difficultés économiques de la Russie et l’instabilité de son économie conduiront Moscou à faire pression pour une levée rapide des sanctions, ce qui sera approuvé, soyons-en sûrs, par de nombreux industriels européens, pressés de renouer avec le gaz russe. Une pause peut donc tenter les élites russes, mais elle sera suffisamment courte pour ne pas faire retomber la surchauffe de l’économie de guerre ni démobiliser trop de soldats. Cette pause leur permettrait d’obtenir la levée de certaines sanctions, d’attendre des alternances politiques favorables en Europe, de mieux préparer leur prochaine agression et d’espérer réussir le prochain « coup de Kiev » dans six mois à deux ans, en ayant refait leurs stocks et en laissant les Européens renoncer à une partie de leur réarmement, par confort autant que myopie.

Violer le cessez-le-feu sera d’autant plus facile pour l’agresseur russe, à l’heure des drones, que personne n’est capable d’avoir une vision transparente et en temps réel de la situation dans cet imbroglio.

Stéphane Audrand

Pour soulager les souffrances du peuple ukrainien, il faut espérer que les combats cessent. Mais méfions-nous des fausses joies. Tout arrêt des combats n’est pas synonyme de paix juste et équitable. L’histoire montre au contraire que le gel des conflits ne résout souvent rien et n’est qu’un prélude à une reprise de la violence. L’essentiel est que l’Ukraine puisse choisir son destin en toute liberté. Il est également important pour nous de réaliser que discuter avec Moscou ne « suffit pas » pour que le régime russe change. L’hostilité des élites russes envers les démocraties européennes est structurelle. Leur projet avait été présenté avec une certaine candeur fin 2021 dans le cadre du double projet de traité. La Russie veut la fin de l’OTAN, le retrait des États-Unis à la frontière d’avant 1989, l’abandon de toute souveraineté réelle et de toute alliance par les anciens membres du Pacte de Varsovie, qui seraient alors soumis à son influence, à ses ingérences et à des menaces armées, et ce, tout en reconstituant l’URSS par l’annexion des anciennes républiques soviétiques. Le programme n’a pas varié. Tout répit sera mis à profit pour préparer une prochaine agression, tout en continuant de déstabiliser nos sociétés. Espérer la paix est légitime. Mais être myope devant un mauvais cessez-le-feu serait dangereux. La paix ne pourra qu’être armée et courageuse.

L’article En Ukraine, le piège du cessez-le-feu trumpiste est apparu en premier sur Le Grand Continent.

3 / 10

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞