21.04.2026 à 18:19
Donald Trump a transformé les États-Unis d’assureur du monde en racketteur
Selon le président du Peterson Institute, la Maison-Blanche ne s’est pas engouffrée dans le piège de Thucydide, mais dans celui de Corleone.
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Les États-Unis n’ont toujours pas réussi à rétablir la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz. Aujourd’hui encore, l’administration américaine est engagée dans des pourparlers complexes avec le régime iranien. L’heure du monde est-elle déjà post-américaine ?
Pour comprendre le monde dans lequel nous sommes entrés, il faut d’abord analyser ce à quoi ressemblait le monde d’avant.
Je pense que les États-Unis pouvaient être considérés comme l’assureur de l’économie mondiale, ou du moins l’analogie de l’assurance correspond à la nature même de ce que le régime américain a offert au monde depuis l’après-guerre — des années 1940, et plus encore à partir des années 1970, jusqu’à une période très récente 13.
Charles Kindleberger a décrit cet ordre comme un système de biens publics mondiaux 14. Mais cette lecture est incomplète. En réalité, les États-Unis fournissaient — parfois par le biais de l’OTAN — un ensemble de garanties comparables à une police d’assurance qui permettaient à beaucoup d’autres pays de poursuivre leurs activités avec un sentiment de sécurité : l’accès au marché du Trésor américain, la possibilité d’exporter vers les États-Unis en période de ralentissement global, la protection des droits de propriété ou la sécurité des routes commerciales si évidemment remise en question depuis le début de la guerre en Iran.
Entendez-moi bien, c’était par intérêt, et non par altruisme. Il s’agissait d’une situation gagnant-gagnant : l’offre d’un service précieux avec un bon rendement, à la manière d’un assureur immobilier ou d’un assureur vie.
Quels avantages ce modèle présentait-il ?
En fournissant cette assurance, les États-Unis réduisaient les risques, et donc le montant qu’ils étaient susceptibles de devoir verser en cas de sinistre — il s’agit là d’un aspect clef, rendu particulièrement visible par l’OTAN et le commerce. En défendant des règles de commerce équitables ou en s’opposant aux menaces soviétiques puis russes qui planaient sur l’Europe, les États-Unis offraient une dissuasion bienvenue par leurs alliés et une forme plus générale de stabilité à l’Occident.
Dans la vie de tous les jours, un individu qui souscrit à une assurance habitation pour une maison exposée au réchauffement climatique ou aux inondations ne réduit pas le risque auquel est exposé le bâtiment — le prix de son assurance est d’ailleurs fixé en fonction.
L’offre de sécurité américaine, entre autres sur les plans national et économique, réduisait quant à elle le risque lui-même, car les gens voyaient les avantages du système et savaient qu’ils risquaient d’être sanctionnés s’ils faisaient défection.
C’est ce que le monde a perdu au cours des dernières années.
Aujourd’hui, au contraire, les États-Unis tentent de s’accaparer des ressources de leurs partenaires, car l’administration Trump estime que leurs services d’assurance ont un mauvais retour sur investissement. Cette idée selon laquelle les États-Unis se seraient fait flouer est-elle une nouveauté dans le discours politique américain ?
Les opposants au modèle de l’assurance se méprennent sur la nature de ce que les États-Unis ont fourni ou sur les coûts et les avantages de ce système. Cependant, il existe un sentiment bien réel de s’être fait escroquer chez une partie de l’opinion publique et, de manière plus flagrante, parmi les personnes associées à l’administration Trump, ainsi que dans certaines franges du Parti démocrate. Pour eux, les termes des accords passés doivent être revus.
Historiquement, c’est l’aile Nixon du Parti républicain qui a commencé à diffuser l’idée que les États-Unis étaient les dindons de la farce, ou, selon une version un peu plus polie, que l’Allemagne et la France, par exemple, profitaient gratuitement des garanties de sécurité et de la recherche et du développement états-uniens.
Ce sentiment d’être dupé n’est-il pas plus général ?
En effet. Ces accusations évoquent, idéologiquement et psychologiquement, les griefs de beaucoup de personnes ayant voté pour Donald Trump, qui jugent être les perdantes d’un jeu à somme nulle. Aux États-Unis, celles-ci s’en prennent aux bénéficiaires des aides sociales ou aux migrants sans papiers. Il en va de même pour les gouvernements et entreprises étrangers, perçus comme exploitant les États-Unis et profitant d’eux. Washington serait victime de sa générosité.
D’un point de vue analytique, c’est tout simplement faux. Il suffit d’un contre-factuel pour le comprendre : même dans une perspective purement individualiste et protectionniste, les coûts liés à l’implosion des garanties de sécurité dans le monde seraient très élevés, y compris pour les États-Unis — y compris face à la montée en puissance de la Russie et de la Chine, un secteur manufacturier plus compétitif et plus féroce etc.
De manière générale, les autres économies mondiales ne font pas encore suffisamment confiance à Pékin pour fournir cette assurance que garantissaient les États-Unis.
Adam Posen
Si ce modèle d’assurance était rentable, pourquoi ne pas avoir simplement cherché à renégocier au lieu de menacer leurs alliés de supprimer toute assurance, à moins qu’ils ne leur versent une prime exorbitante ?
Depuis un an et demi, plusieurs ont cherché à produire un argumentaire, sinon légitime, du moins rationnel. Mais la solution de la Maison-Blanche reste ce qu’elle est : une aberration.
Je m’appuierai sur une autre analogie : celle de l’organisation mafieuse. Dans ce type d’organisation, comme dans certaines régions d’Italie, il existe un système d’assurance particulier, un racket de protection, dans lequel les mafieux vendent une assurance, mais avec la menace de représailles matérielles en cas de non-paiement.
Les individus sont contraints de payer et de s’assurer auprès d’une organisation, non pas tant pour se prémunir contre un risque extérieur, que pour qu’elle-même ne leur fasse pas de mal. Ce fonctionnement absurde, et par principe déséquilibré, est précisément celui de l’administration Trump aujourd’hui.
La politique de Trump vise donc à extraire, voire à « racketter » les ressources de pays tiers, y compris ses alliés. Fonctionne-t-elle vraiment ? Qui reçoit réellement la facture des droits de douane ?
Le déficit commercial états-unien n’a pas diminué grâce aux droits de douane et l’emploi dans le secteur manufacturier n’en a pas bénéficié. Il est frappant de constater qu’il n’y a eu aucun investissement d’envergure dans les secteurs protégés par ces nouveaux droits de douane, l’acier et l’automobile, par exemple. Tous les investissements notables réalisés aux États-Unis ces dernières années ont concerné l’IA et les hautes technologies.
De fait, la part de marché des États-Unis dans le monde a baissé, tandis que celle de la Chine a augmenté — sans parler de l’image publique de la puissance américaine qui s’effondre partout. Les objectifs de l’administration Trump — qu’ils soient désirables ou non — n’ont donc pas été atteints.
Tout cela s’accompagne de coûts. Toutes les études — qu’elles proviennent de l’Institut Peterson, de la Réserve fédérale, de la Tax Foundation, du Cato Institute, de la Réserve fédérale de New York, de la banque Goldman-Sachs, ou de la Harvard Business School — ont établi que les consommateurs états-uniens, qu’il s’agisse des entreprises ou des ménages, paient la quasi-totalité des coûts des droits de douane 15. Ce qui signifie qu’une lourde taxe a tout simplement été imposée à l’économie du pays elle-même, payée par les mauvaises personnes et qui ne bénéficie pas à ses citoyens.
Cela permet certes d’accroître les recettes fiscales des États-Unis, mais celles-ci n’ont pas réduit les taux d’intérêt et ne contribuent pas à réduire les déficits futurs. Mes collègues de l’Institut Peterson, Kimberly Clausing et Maurice Obstfeld, ont beaucoup écrit à ce sujet et ont réalisé des analyses qui le démontrent 16.
Pourtant la politique économique de Donald Trump n’a pas provoqué l’effondrement de l’économie américaine…
Oui, bien sûr. Les droits de douane n’ont pas provoqué l’effondrement de l’économie, mais on ne s’attendait pas à cela. Ils ont simplement réduit les revenus réels des individus. Les politiques anti-immigration ont contribué à transférer de l’argent au bénéfice des propriétaires de certains de ces secteurs protégés, mais sans les rendre plus compétitifs. L’imposition de droits de douane sur les intrants intermédiaires a contribué à rendre les entreprises nationales états-uniennes moins compétitives sur les marchés mondiaux, ce que nous-mêmes et d’autres avions prédit.
Cela a-t-il néanmoins contribué à rendre effectif le découplage avec la Chine, que l’administration Trump appelait de ses vœux ?
Comme l’a montré Mary Lovely, économiste experte dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, la volonté de rupture avec la Chine ne réduit pas pour autant la dépendance des États-Unis vis-à-vis d’elle 17. Les politiques de l’administration Trump ont simplement rendu ces chaînes d’approvisionnement plus opaques et plus longues, car ces marchandises passent de la Chine à un autre endroit avant d’arriver aux États-Unis.
Vous voulez dire qu’elles n’ont en réalité pas été remplacées ?
Il suffit d’analyser les concessions du président et de son équipe lors des négociations avec la Chine pour s’en rendre compte. Les États-Unis de Donald Trump ne sont pas en train de gagner cette course.
Quel est et quel sera l’impact de tous ces droits de douane sur les prix et l’inflation ?
La plupart des études, y compris celle réalisée à l’Institut Peterson par Warwick McKibbin et Marcus Noland avec Geoffrey Shuetrim 18, mais aussi des études similaires menées par Goldman Sachs, la réserve fédérale de New York et d’autres, indiquent que le taux d’inflation moyen de l’IPC aux États-Unis a été supérieur d’un point de pourcentage, à quelques décimales près, au cours de l’année dernière. Cela s’explique par l’imposition de droits de douane.
L’effet est-il pour autant homogènement réparti ?
Il y a débat sur l’ampleur de cet effet. Il faut examiner chaque secteur d’activité, estimer quels auraient été les prix normaux dans ce secteur et leur évolution réelle. J’ai fait valoir — et certaines données vont en ce sens — que nous n’avons en réalité pas encore pris la pleine mesure des effets des droits de douane, en partie en raison des questions juridiques. Comme l’a écrit Alan Wolff 19, la décision de la Cour suprême, mais aussi le style de négociation de Trump, qui consiste à menacer la Chine ou le Brésil avant de se raviser, sont sources d’incertitude.
Ainsi, de nombreuses entreprises n’ont pas modifié de manière significative leurs prix en réaction aux droits de douane, car elles attendaient de voir ce qui allait se passer. Elles devaient non seulement voir si les droits de douane allaient être maintenus, et à quel niveau, mais aussi observer ce que faisaient les autres entreprises, réfléchir à la possibilité de remplacer certaines importations étrangères et de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement. Cela prend du temps.
L’impact total de l’inflation liée aux droits de douane se fera encore sentir au cours des prochains mois. La hausse sera en réalité supérieure au 1 % attendu sur un an.
Les montants des promesses d’investissements avancés par Trump, le Trésor ou le département du Commerce constituent de grossières exagérations des sommes qui seront réellement versées.
Adam Posen
Outre les droits de douane, Donald Trump a recours aux investissements étrangers : c’est une autre manière de forcer la main de ses partenaires. Des dizaines de milliers de milliards d’investissements ont été annoncés. Qu’en est-il réellement ?
Deux chercheurs du Peterson Institute, Gregory Auclair et Adnan Mazarei 20, ont publié récemment un article visant précisément à faire le total de toutes ces promesses d’investissement puis à les comparer aux attentes réalistes, mais aussi aux mesures concrètes prises par les différents pays pour s’engager.
On constate que ces chiffres — pas seulement ceux du président Trump, mais aussi ceux, plus raisonnables, avancés par le Trésor ou le département du Commerce — constituent de grossières exagérations des sommes qui seront réellement versées au cours des dix prochaines années. Le montage est tout simplement irréaliste : on ne peut pas obtenir de tels flux, même de la part des Émirats arabes unis ou du Japon. Exception faite de ces pays, très peu d’accords ont par ailleurs été conclus et ceux qui ont été négociés ne seront peut-être pas respectés.
S’il ne faut pas sous-estimer les investissements substantiels réalisés par le Japon ou la Corée du Sud, qui dépendent des États-Unis en matière de sécurité nationale, on peut souligner les hésitations de ces pays, qui invitent leur allié à faire preuve de plus de réalisme.
Ils ne peuvent pas prendre le risque d’investir aux États-Unis dans des secteurs où la compétitivité sera nulle et où, avec les droits de douane en vigueur, les autres réglementations en place, l’absence d’une main-d’œuvre correctement formée et d’investissements complémentaires dans les industries et les compétences spécifiques dont ils ont besoin, il ne sera pas possible de produire en quantités raisonnables et rentables.
N’y a-t-il pas des secteurs d’activité particuliers où ce type d’investissement pourrait s’avérer gagnant ?
Même là où le besoin est évident, tels les secteurs des semi-conducteurs et des composants connexes, ou la construction navale, et où il existe une réelle marge pour des investissements gagnant-gagnant aux États-Unis, les conditions actuelles dissuadent les pays qui souhaiteraient voir ce système réussir d’investir. La faillite viendrait en un rien de temps.
Après déduction du montant des investissements qui auraient été réalisés de toutes façons sans les droits de douane, et après avoir pris connaissance des conditions des partenaires états-uniens, notamment au niveau des investissements, des infrastructures, du soutien en main-d’œuvre, des allègements réglementaires et tarifaires pour que cela fonctionne, les chiffres avancés par l’administration Trump concernant les nouveaux investissements étrangers s’effondrent. Les gains ne seraient que d’un dixième de ces montants mirobolants.
Les États-Unis vont-ils vraiment récolter 90 % des bénéfices des investissements, comme ils l’ont prétendu dans le cas du Japon et de la Corée du Sud ?
Un tel chiffre ne peut que décourager les futurs investisseurs. Des pays excédentaires comme le Japon, la Corée du Sud, ou les États du Golfe — qui disposent à la fois de technologies de pointe et de beaucoup d’argent — peuvent accepter de réaliser ces investissements leur permettant d’atteindre le seuil de rentabilité pour préserver des relations de sécurité avec les États-Unis. Dans ces pays, il se trouve des entreprises pour accepter un faible taux de rendement. Ce sont d’eux que viendra l’essentiel des gains. On peut estimer le montant à plusieurs dizaines de milliards, peut-être 200 milliards sur 10 ans, somme que le gouvernement américain récoltera en partie. Mais cela reste très limité comparé à la perte des opportunités d’investissement provoquée par les droits de douane.
De plus, ces mesures incohérentes ne peuvent que décourager les investissements supplémentaires de la part des pays cités. Cela est également très peu attractif pour les pays disposant de plus de liberté de choix, comme ceux de l’Union européenne par exemple.
Le gouvernement américain extorque ainsi de l’argent à des acteurs privés et prend des participations dans des entreprises privées. Cela n’est pas d’emblée condamnable ni néfaste à l’économie en soi. Néanmoins, les critères de l’administration actuelle ne favorisent pas les investissements qui créeront le plus de main-d’œuvre ni ceux qui généreront le plus de revenus : elle table plutôt sur ceux qui lui permettront de malmener ses alliés dans les secteurs dont ils dépendent le plus. On a là tous les ingrédients d’une politique perdante.
Comment comprenez-vous l’impact de la guerre en Iran sur le prix du pétrole et sur l’économie mondiale ?
La situation est très inquiétante. Les risques économiques de la guerre en Iran impactent non seulement la fiabilité des échanges énergétiques, mais également la liberté de navigation maritime, le montant des dépenses de défense, ainsi que la fiabilité des garanties de sécurité américaines — celles-là mêmes qui dissuadaient les mauvais comportements et rendaient le monde plus sûr pour tout le monde — et leur incidence sur les investissements.
Un nouvel article de McKibbin et Noland, qui modélise l’impact du choc énergétique, paraîtra d’ici quelques semaines — une simulation dans l’hypothèse où la situation durerait encore quelques années. Les pays asiatiques sans alternatives énergétiques extérieures et qui dépendent fortement du pétrole du Moyen-Orient — cela inclut non seulement le Japon et la Corée du Sud, mais aussi l’Inde, la Thaïlande et le Vietnam — subiraient les pertes de PIB les plus importantes, plusieurs pourcents au cours des deux prochaines années, soit un chiffre considérable. Pour certains d’entre eux, le risque véritable est donc celui d’une récession.
Aux États-Unis, les droits de douane n’ont pas provoqué l’effondrement de l’économie. Ils ont simplement réduit les revenus réels des individus.
Adam Posen
Plutôt qu’une récession, les États-Unis et l’Europe devront, de leur côté, faire face à une inflation et à une baisse de leurs revenus réels. L’Europe a cependant démontré, au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, que le développement de ses énergies renouvelables était possible et que la flexibilité et la résilience de ses économies étaient fortes, contredisant toutes les prédictions pessimistes. Certains, comme Moritz Schularick ou Benjamin Moll, avaient raison de contester les prévisions allemandes catastrophistes en cas d’arrêt de l’approvisionnement en gaz naturel russe.
La crise causée par la guerre en Iran restera significative, mais de manière différenciée selon les régions du monde. Les marchés émergents, qui comprennent les importations alimentaires et énergétiques en Asie, souffriront bien plus que les États-Unis ou l’Europe. Néanmoins, les États-Unis, malgré leurs exportations et leurs ressources énergétiques, doivent s’attendre à une détérioration de leur situation économique d’autant plus forte qu’ils sont déjà sujets à l’inflation.
Vous avez parlé de l’Asie de l’Est sans citer la Chine parmi les pays les plus touchés.
J’estime que la Chine serait défavorisée dans un monde où les États-Unis ne fournissent plus aucune garantie. Pour autant, elle serait sans doute parmi les puissances les moins touchées, notamment parce qu’elle a pu stocker d’énormes quantités d’énergie à bas prix, en provenance de Russie, puis d’Iran. Là résidait l’incohérence de la politique énergétique de Joe Biden : tenter de définir avec la plus grande précision le prix de l’énergie qui sanctionnerait et mettrait le plus en difficulté la Russie, tout en refusant tout arrêt net des approvisionnements. C’était en réalité le meilleur moyen d’injecter de l’argent en Russie et de permettre à l’Inde et à la Chine de se fournir en ressources énergétiques. Le même phénomène s’est répété avec l’Iran. Les réserves de ces pays sont suffisantes pour les deux prochaines années et, d’ici là, les choses auront encore changé.
Pour autant, le monde est-il prêt à voir dans la Chine son nouvel assureur ?
De manière générale, les autres économies mondiales ne font pas encore suffisamment confiance à Pékin pour fournir cette assurance que garantissaient les États-Unis.
Mais des pays en développement sont aujourd’hui confrontés à des problèmes financiers en raison de la flambée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que de la faiblesse de leurs monnaies face au dollar. Les Chinois sont prêts à leur fournir des financements. Dans certains domaines, les paiements se font déjà en renminbis plutôt qu’en dollars ; certains font le choix de conclure des contrats à long terme pour leur énergie et d’investir dans le transport énergétique et alimentaire à destination de la Chine plutôt que vers les États-Unis ou l’Occident.
Rien dans les garanties chinoises n’est plus avantageux que ce que proposaient les États-Unis il y a encore vingt ans. Mais, ce qui a changé, c’est que les États-Unis, comme de nombreux autres pays, ont aujourd’hui renoncé à la majorité de leur aide au développement. Parce que ce renoncement et les politiques américaines ont rendu le monde beaucoup plus risqué, les avantages liés à l’obtention d’un crédit auprès des Chinois semblent plus intéressants, bien que relatifs.
La Chine y gagne donc beaucoup et son économie est l’une des moins vulnérables au monde à l’heure actuelle.
À défaut d’un nouvel assureur, ou d’un nouveau shérif, va-t-on basculer dans une instabilité propice à une loi du plus fort généralisée ? Sommes-nous à l’ère de la géopolitique mafieuse ?
Les États-Unis ont fait le choix de la menace, par le biais d’une rhétorique qui oscille entre ultraviolence — jusqu’à des incitations aux crimes de guerre — et absurdité, combinant parfois les deux. Cela se fait au détriment de la sécurité et ne peut qu’aboutir à des situations comme celle qui se joue en Iran.
À travers le monde, les menaces de Pékin envers le Japon, la Corée du Sud, l’Australie ou encore la Lituanie de mettre fin à une part de leurs exportations ont contribué à la formation de points d’étranglement géographiques qui cristallisent les tensions, à l’image de ce qu’on voit dans le détroit d’Ormuz.
En résulte donc un monde où les menaces de violence se généralisent et deviennent multiformes : il peut s’agir de tirs directs sur des navires ou de suspensions des approvisionnements nécessaires via des blocus. Ces modes d’action deviennent monnaie courante, ce que les États-Unis avaient pourtant réussi à empêcher pendant des décennies.
Dans ce contexte, vous semblez optimiste quant au rôle que pourrait jouer l’Europe…
Absolument ! Une opportunité se présente pour les Européens : face à cette violence généralisée, vous pouvez répondre en devenant un substitut partiel à un fournisseur d’assurance pour le reste du monde, à la place des États-Unis.
Sans l’usage de la force ?
Les questions de sécurité ne seraient pas envisagées sous l’angle de la menace ou de l’attaque directe, comme dans le détroit d’Ormuz, car ce n’est pas ce qui fonde la puissance de l’Union. Ses mécanismes anti-coercition dans le domaine commercial, qui lui permettent de résister aux menaces d’embargo émises par la Chine ou la Russie, sont utiles et cruciaux. Pourquoi ne pas envisager que ce parapluie protecteur s’étende un jour à d’autres ?
Des années 1940, et plus encore à partir des années 1970, jusqu’à une période très récente, les États-Unis pouvaient être considérés comme l’assureur de l’économie mondiale.
Adam Posen
Une question plus profonde se pose : est-ce vraiment possible de maintenir à flot une économie mondiale fonctionnelle face à cette fragmentation ?
La mise en place d’auto-assurances constitue une première réponse. Concrètement, il s’agit, à l’image de la Chine avec l’énergie, de constituer des stocks de marchandises critiques, d’en acheter davantage à l’avance ou de mettre en place des redondances, c’est-à-dire des lignes de production et des investissements supplémentaires à différents endroits.
Cela implique de diversifier ses sources d’approvisionnement. Or, si de nombreux pays se tournent actuellement vers la Chine, Taïwan ou encore la Russie pour se fournir en matériaux critiques, c’est en raison des avantages économiques tirés de ces transactions, qui restent abordables pour le moment. Il est évident que développer des sources alternatives d’approvisionnement et investir ailleurs est plus coûteux, notamment pour les terres rares. C’est une assurance très coûteuse, mais indispensable.
En ce qui concerne les marchés financiers, il est possible de réduire sa dépendance aux bons du Trésor et au dollar américain en diversifiant ses placements. Il ne s’agit pas de s’en détacher complètement, mais d’opter pour davantage de bons provenant de la zone euro. À cet égard, Olivier Blanchard plaide depuis longtemps en faveur de la création d’obligations fiscales en euros 21. Cela impliquera certes des changements de coûts, mais dans le contexte actuel, il est indispensable de faire des concessions.
De manière plus générale, le système d’auto-assurance que j’évoquais présente des limites. À l’heure où un nombre croissant de pays et d’organisations non étatiques font usage de la force, de la Russie au Hezbollah en passant par la Chine et les États-Unis, il est nécessaire de s’unir. C’est pour cette raison que le Royaume-Uni prend conscience de sa faiblesse : il dépend des États-Unis, qui n’ont de cesse, depuis le retour de Trump, de demander toujours plus à leur « partenaire », tout en réduisant le niveau de protection qu’ils offrent. Que ce soit de manière directe, comme dans le cas de l’OTAN, ou indirecte, par le biais d’accords parallèles négociés avec la Chine et la Russie, sans tenir compte des conséquences pour les pays alliés. Le même constat prévaut pour le Japon, la Corée du Sud ou l’Australie. Il est donc dans l’intérêt du Royaume-Uni de renouer avec l’Europe, par exemple en alignant son accord commercial du CPTPP sur celui de l’Union. La portée de cet accord ne serait pas tant sa visée commerciale que la création d’une association de pays capables de se coordonner pour s’affirmer et de créer un espace économique fondé sur des règles.
La question est de savoir comment créer une masse critique grâce à un très grand marché combiné. Ce marché serait fondé sur une politique anti-coercition telle que définie par l’Union. Sans être militairement à la hauteur de la Chine ou des États-Unis, une telle alliance commerciale entre l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, ainsi que certains pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est, constituerait un puissant élément de dissuasion.
Quelles sont vos prévisions pour l’économie américaine l’année prochaine ou à plus long terme ?
Je prévois que l’économie américaine connaîtra une croissance légèrement plus lente et une inflation beaucoup plus élevée d’ici la fin de 2026. Cela signifie donc une inflation se dirigeant vers 5 % sur l’indice des prix à la consommation global et une croissance inférieure à 2 % en termes réels d’une année sur l’autre d’ici la fin de l’année.
Si ce scénario se réalise, la confiance dans le dollar sera moindre d’ici un à trois ans. En effet, avec des taux d’intérêt plus élevés, des investissements moins importants et les dommages structurels que l’administration Trump inflige à l’économie américaine, cette hypothèse me paraît la plus probable.
N’oublions pas non plus les effets de ces dommages sur le capital humain : en chassant des universités des chercheurs lauréats du prix Nobel et en réduisant les financements publics alloués aux laboratoires et aux sciences, de nombreux étudiants étrangers sont dissuadés de venir travailler aux États-Unis. Ce sont d’autres pays qui bénéficieront désormais de ce capital humain perdu. L’environnement économique étant si incertain, tous les investissements des entreprises, à l’exception de ceux dans le secteur de l’intelligence artificielle, sont à l’arrêt depuis deux ans. Il est prévisible que l’économie américaine entre dans une longue période de difficultés à partir de 2027 ou 2028.
Même dans une perspective purement individualiste et protectionniste, les coûts liés à l’implosion des garanties de sécurité dans le monde seraient très élevés, y compris pour les États-Unis.
Adam Posen
Est-ce la fin d’un monde ? Le dollar peut-il perdre son statut mondial ?
La réponse est non. Mais le statut de « refuge économique sûr » du dollar est durablement fragilisé, avec une conséquence importante : les États-Unis ne pourront plus affirmer avec certitude que, même en cas de mauvaise donne géopolitique, l’argent ne sortira pas du pays ou qu’il y affluera grâce à ce statut.
Je prévois donc un choc inflationniste significatif, mais pas énorme, qui impliquera une hausse des taux d’intérêt plus marquée qu’auparavant. Ce ralentissement de l’économie américaine réduira le pouvoir de la Fed ou des politiques budgétaires fédérales à compenser les effets de ce choc pour un montant donné, par rapport au passé récent. Le déficit commercial, qui préoccupait tant Donald Trump et, avant lui, Joe Biden, n’était pas autrefois un problème aussi important. Mais dans un monde où les investissements et la confiance envers les États-Unis sont en baisse, ce déficit devient de plus en plus préoccupant. Je pense donc que les États-Unis vont bientôt récolter ce qu’ils ont semé, et ce bien au-delà des six prochains mois.
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16.04.2026 à 19:26
Réindustrialiser n’est pas la solution : les réponses de Dani Rodrik pour rebâtir une classe moyenne au XXIe siècle
Selon l'économiste d'Harvard, pour sortir de la crise démocratique, il faut changer de cible et placer enfin les services au centre d'un « productivisme progressiste ».
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Dans votre dernier livre, Shared Prosperity in a Fractured World 22, vous attribuez une part importante des dysfonctionnements politiques d’aujourd’hui à la structure de nos économies. Quel lien faites-vous entre évolutions politiques et économiques ?
Je suis parti, dans mon livre, d’un constat assez largement partagé, selon lequel l’érosion de nos démocraties et la montée en puissance de l’extrême droite trouvent leurs causes dans les effets économiques et sociaux de la désindustrialisation, des échanges commerciaux avec la Chine et de la mondialisation en général. De nombreuses régions, aux États-Unis et en Europe, ont subi une hausse sensible du chômage et le cortège de maux qui l’accompagnent.
Notre manque de réaction face aux changements économiques et technologiques a engendré une insécurité et une anxiété économiques considérables ainsi qu’un affaiblissement général de la classe moyenne. Aujourd’hui, notre modèle économique mondialisé est responsable des désillusions d’une partie de la jeunesse, qui ne croit plus en l’avenir ni en la possibilité d’atteindre le niveau de vie de leurs parents.
Tous ces développements ont créé un climat particulièrement propice à l’émergence de démagogues et de politiciens d’extrême droite.
Quelle est votre recommandation pour mettre fin à ce cycle de dégradation des conditions socio-économiques et de renforcement de l’extrême droite ?
Je propose d’adopter une approche que je qualifie de « productivisme ». Par ce terme, il faut entendre la promotion des classes défavorisées et des classes moyennes grâce à une politique économique concertée et qui les prenne en compte.
Si nous ne répondons pas aux besoins des 80 % de notre main-d’œuvre qui ne travaillent pas dans les secteurs de l’innovation et de la haute technologie, nous ne ferons que renforcer les divisions et la polarisation au sein de nos sociétés, tant sur le plan économique que politique. Nous devons donc trouver un moyen de créer des emplois de qualité et productifs dans les secteurs de l’économie tels que les soins médicaux, l’aide à la personne, la restauration, le commerce de détail ou la logistique car tels sont les secteurs où sont concentrés la majorité des emplois — au-delà des fantasmes sur la réindustrialisation ou sur la possibilité pour des ouvriers états-uniens de fabriquer un iPhone avec guère plus qu’un tournevis.
C’est aussi dans ces secteurs que réside l’avenir du travail. Même la Chine a perdu des dizaines de millions d’emplois dans l’industrie au cours de la dernière décennie.
Pour que les emplois dans ces domaines soient de qualité et assurent un niveau de vie décent, il est important que les politiques visent à l’augmentation de la productivité de ces métiers. Aujourd’hui, nous disposons de nombreuses nouvelles technologies, mais ces dernières ne sont pas nécessairement déployées de la bonne manière. Pour l’heure, ce sont surtout les grandes entreprises et les professions intellectuelles qui en tirent profit. L’IA, par exemple, peut contribuer à aider ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures ou ceux qui sont plus jeunes et moins expérimentés et qui ne possèdent pas les compétences requises.
L’économie mondiale doit permettre aux gouvernements nationaux de replacer au centre de leur politique les intérêts des travailleurs ordinaires plutôt que ceux des entreprises.
Dani Rodrik
Voyez-vous cette idée de productivisme comme un nouveau progressisme ? Si c’en est un, quel changement doctrinal cela nécessite-t-il à gauche ?
Les progressistes doivent dépasser l’idée d’un retour en arrière — forcément illusoire — à l’ère bénie des Trente Glorieuses, où la cohésion sociale reposait sur un modèle d’État-providence étendu, une gestion keynésienne de la demande et un secteur manufacturier largement pourvoyeur d’emplois. Les pertes d’emplois qui se sont produites et qui se poursuivent au sein de ce dernier constituent une caractéristique structurelle irréversible.
J’insiste sur ce dernier point. Nous accordons toujours une place démesurée à l’industrie manufacturière, dans nos représentations et notre réflexion stratégique. Certes, je reconnais qu’il existe des arguments en faveur d’un soutien à certains segments de ce secteur, notamment en matière d’innovation, qu’il s’agisse de la transition écologique, de la sécurité nationale ou de la résilience des chaînes d’approvisionnement. Mais ce qui devrait davantage nourrir les réflexions des progressistes, ce sont les moyens de créer des emplois de qualité.
Comment la puissance publique peut-elle soutenir leur émergence ?
Cela requiert une politique industrielle pour les services, tournée notamment vers leur numérisation et la transition écologique.
L’adoption d’une telle politique est d’autant plus difficile qu’il existe un décalage au sein des milieux progressistes entre ce qui y est communément compris par productivité — lequel représente une forme de repoussoir et d’aliénation — et ce qu’elle peut réellement être.
Il faut travailler avec les petites et moyennes entreprises, faciliter l’adoption de technologies appropriées plus respectueuses de la main-d’œuvre, ou encore expérimenter de nouveaux modèles de formation professionnelle : une stratégie axée sur la productivité doit en constituer un élément essentiel.
Lorsque l’on pense à des secteurs comme les soins, le commerce de détail et la restauration, il est également important de se concentrer sur le renforcement du poids et de la position des travailleurs dans les négociations collectives. C’est cela que j’entends par adaptation des outils traditionnels de politique industrielle. Il est crucial de doter les travailleurs de mécanismes leur permettant de s’exprimer et de négocier collectivement.
Notre manque de réaction face aux changements technologiques a engendré une anxiété économique considérable et un déclin des classes moyennes.
Dani Rodrik
Au-delà du problème des inégalités dont nous venons de parler, vous identifiez deux autres défis majeurs dans votre livre : le changement climatique et la pauvreté dans les pays du Sud. Aujourd’hui, de nombreux responsables politiques agissent comme si ces trois questions étaient mutuellement exclusives : l’assouplissement des réglementations vertes dans le secteur automobile en est un exemple. Pensez-vous qu’il soit réellement possible de relever ces trois défis de front ?
C’est précisément l’objet de mon livre que de démontrer que ces trois objectifs peuvent être atteints simultanément, à condition de bien saisir le contexte dans lequel nous vivons.
La focalisation excessive sur l’industrie manufacturière a une part de responsabilité dans le discours sur l’incompatibilité entre les trois objectifs dont nous parlons. La déréglementation est justifiée par le risque de délocalisation. Or les services sont des secteurs qui ne sont pas soumis à la concurrence étrangère et ne sont pas exportables. Ils ne sont donc pas affectés par des tensions semblables à celles qu’on connaît dans le secteur manufacturier.
Cela rend le défi de la transition écologique, d’une part, et la création d’emplois, d’autre part, beaucoup moins contradictoires. Savoir que nos emplois sont sécurisés dans les services, c’est ne plus avoir peur que les intrants bon marché, les panneaux solaires et les batteries en provenance de Chine soient source de chômage.
Dans le domaine de la défense nationale, l’industrie manufacturière n’est-elle pas pourtant un facteur clef ? Les guerres d’Iran et d’Ukraine ont en effet montré que disposer d’une industrie diversifiée et puissante, c’est être plus résilient en cas de conflit.
Il existe de nombreuses bonnes raisons de soutenir l’industrie manufacturière. La sécurité nationale en est évidemment une. L’innovation et les retombées technologiques en sont sans aucun doute une autre.
L’avenir de l’emploi réside dans les services. Nous accordons une place démesurée à l’industrie manufacturière.
Dani Rodrik
Mais nous sommes capables de mener plusieurs tâches en même temps, et nous ne devons pas nous bercer d’illusions en pensant qu’en favorisant l’industrie manufacturière pour des raisons de sécurité nationale, nous atteindrons en même temps nos objectifs de créer des sociétés solidaires, de bons emplois et de redynamiser notre classe moyenne. Si nous perdons cela de vue, nous allons simplement nous engager sur une voie où nous ne ferons que renforcer la polarisation de nos sociétés, avec des conséquences néfastes, non seulement pour les inégalités économiques, mais aussi pour la santé de notre vie politique et de nos démocraties.
En tant qu’économistes, il incombe à mes collègues et moi de faire comprendre aux décideurs politiques qu’il existe de bonnes raisons de soutenir l’industrie manufacturière, mais que l’emploi n’en fait pas partie. Pour la création d’emplois de qualité, qui constituent un objectif très important, nous avons besoin d’un ensemble de mesures tout à fait distinct, auquel il faut accorder une priorité aussi élevée qu’à celles qui concernent l’innovation.
Les États-Unis ne sont-ils pas les meilleurs représentants de cette dichotomie entre des industries puissantes, une grande capacité d’innovation, et une société profondément divisée, voire abîmée ?
Les États-Unis ont longtemps représenté un modèle pour l’Europe en matière d’innovation, d’industrie nationale, d’armement et de défense.
Dans le même temps, ils souffrent aujourd’hui d’une société profondément polarisée. Celle-ci a porté au pouvoir un président, Donald Trump, qui menace de conduire le pays à la catastrophe. C’est, à mon sens, le fruit direct des inégalités économiques et sociales issues d’un modèle économique qui a certes propulsé le pays à la pointe de l’innovation mondiale — sa réussite la plus évidente étant sans doute incarnée par la Silicon Valley — mais qui a échoué à en redistribuer les bénéfices. Les gains de cette productivité et de ces nouvelles technologies ne se sont pas diffusés dans le reste de la société. Les travailleurs sans diplôme universitaire, et même de nombreux travailleurs diplômés, ne profitent pas de cette prospérité.
L’Europe risque-t-elle de s’engager dans cette voie ?
C’est sans aucun doute un danger auquel fait face l’Europe aujourd’hui, et qu’elle doit éviter. Parier uniquement sur l’innovation, sur le commerce, sur le haut de l’échelle économique serait une erreur stratégique. Les décideurs politiques ne doivent pas oublier la nécessaire promotion de la classe moyenne.
Cela suppose de dépasser la polarisation entre emplois manufacturiers et secteurs des services. Pour cela, ne faut-il pas refaçonner nos imaginaires ?
En effet, l’attachement de l’administration Trump aux emplois manuels, qui devraient en premier lieu bénéficier des droits de douane, relève de la pure nostalgie plus que du pragmatisme politique. C’est un désir irrationnel de revenir à une époque où l’on pensait que les choses fonctionnaient, du moins pour les hommes blancs et peu ou pas diplômés. Cela va de pair avec les sensibilités d’extrême droite et autoritaires propres à l’administration actuelle.
Il s’agit à la fois d’un manque d’imagination et d’une incapacité à reconnaître la réalité : nous devons pourtant nous préparer à une société future dont la structure sera très différente en termes de production, ainsi que de modes et de lieux d’emploi.
Chaque État doit pouvoir corriger les déséquilibres engendrés par le néolibéralisme et l’hyper-mondialisation, et donc expérimenter à son échelle.
Dani Rodrik
Vous critiquez depuis longtemps ce que vous avez qualifié d’« hyper-mondialisation ». Si cette époque semble aujourd’hui révolue, nous en sommes sortis pour nous confronter au chaos et au racket trumpiste : l’hyper-mondialisation ne nous offrait-elle pas une protection contre l’hégémonie ?
Nos problèmes ne viennent pas du fait que la politique économique américaine soit insuffisamment encadrée par des règles internationales ou d’un manque de coopération à l’échelle internationale. L’idée que l’origine de toutes nos difficultés serait la destruction d’un modèle d’hyper-mondialisation par Trump n’est pas convaincante.
Chaque administration états-unienne, par la force des choses et comme tout gouvernement élu dans une démocratie, doit démontrer qu’elle comprend ce qu’elle considère comme les intérêts économiques du pays. Le problème posé par Trump n’est pas qu’il place ceux des États-Unis au premier plan, avant l’économie mondiale ou au détriment d’autres alliés et partenaires commerciaux : c’est simplement qu’il a une conception complètement farfelue et erronée de ce que sont ces intérêts.
Nous traversons une période de transition. Dans ce contexte, il est évident que l’extrême droite et les populistes autoritaires ont mieux su saisir l’occasion et tirer parti de la perte de confiance et du sentiment de marginalisation que ressentent de nombreux électeurs issus de la classe moyenne ou des classes populaires, en particulier dans les régions qui ont le sentiment d’avoir été laissées pour compte. Ils ont su exploiter ces inquiétudes.
Mais Trump ou le trumpisme ne représentent pas l’avenir. Il est le symptôme ou le reflet des dilemmes dont nous avons hérité.
Nous devons encore trouver un équilibre, pour un monde d’après l’hyper-mondialisation.
Quelle forme pourrait prendre le nouvel ordre économique mondial ?
Il est probable que nous trouvions un meilleur équilibre entre les prérogatives nationales et les règles mondiales, afin de laisser à chaque pays une marge de manœuvre assez large pour corriger les déséquilibres engendrés par le néolibéralisme et l’hyper-mondialisation. Je veux parler de l’affaiblissement de la cohésion sociale, des classes moyennes, de la disparition des emplois de qualité, ainsi que des inégalités.
Il est tentant d’imaginer un retour à une économie mondiale où les gouvernements nationaux — ou, dans le cas de l’Union européenne, une confédération d’États —, placeraient au centre de leur politique les intérêts des travailleurs ordinaires plutôt que ceux des entreprises ou des professions intellectuelles, parfaitement mobiles et intégrées à l’échelle internationale.
Quelles en seraient les implications concrètes sur le plan politique ?
L’OMC a inutilement restreint la marge de manœuvre dont disposaient les pays. De même, en ce qui concerne les flux de capitaux, il serait souhaitable d’évoluer vers un monde où les décideurs politiques répondent aux besoins de leur économie. Cela reviendrait à revenir, sinon exactement aux règles, du moins à l’esprit de Bretton Woods : les pays disposaient alors d’une marge de manœuvre bien plus grande pour expérimenter différents types de politiques.
Les décideurs politiques doivent comprendre que le rôle de l’économie internationale est de répondre aux besoins économiques de leurs économies nationales, et non l’inverse. Ce second point de vue a été privilégié lors de la période d’hyper-mondialisation, où la priorité des décideurs politiques, qu’ils soient de centre-droit ou de centre-gauche, était devenue : que peut-on faire pour devenir plus compétitif dans l’économie internationale ? Comment peut-on modifier les lois nationales pour multiplier et intensifier les échanges commerciaux et attirer davantage d’investissements ?
C’est bien cette perversion dans l’ordre des priorités économiques qui a engendré les déséquilibres dont nous subissons encore aujourd’hui les conséquences.
Les inégalités économiques et sociales aux États-Unis sont le résultat d’un échec à redistribuer les bénéfices des fiefs industriels et de l’innovation.
Dani Rodrik
De quelle manière l’Union européenne s’inscrirait-elle dans ce nouveau monde ?
Je crains que l’Union ne se trouve prise en étau, prise au piège d’une situation intermédiaire.
D’un côté, elle n’est pas suffisamment intégrée pour agir et définir une vision cohérente, significative et applicable à l’ensemble de ses membres, comme un marché financier commun ou une stratégie collective en matière de politique étrangère.
De l’autre, elle est suffisamment intégrée, notamment sur le plan économique, pour que la présence de Bruxelles et l’existence d’un cadre commun en matière de politiques commerciales et industrielles réduisent à la fois la volonté et la capacité des gouvernements nationaux à mener des expériences et à élaborer des politiques répondant à leurs besoins locaux.
Or, l’expérimentation sera un élément essentiel des politiques à venir, alors que les défis de tous ordres se multiplient.
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09.04.2026 à 19:11
House of Orbán : enquête sur l’économie politique néo-royaliste en Hongrie
Sous le règne de Viktor Orbán, le pouvoir a quitté l’État.
Il s’organise désormais en coulisse, autour d’un dispositif fait de loyautés, d’actifs et d’institutions captives.
En s’appuyant sur le paradigme théorique du néo-royalisme, la chercheuse Palma Polyak montre comment le clan Orbán a construit sa résilience politique — et financière.
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Texte intégral (8222 mots)
L’élection à laquelle participent les Hongrois ce dimanche est historique : après seize ans consécutifs au pouvoir, Viktor Orbán pourrait perdre. Jusqu’au scrutin, nous publierons chaque jour un grand format sur cette élection clef. Pour soutenir ce travail et recevoir ces articles de fond, abonnez-vous au Grand Continent
Pour qualifier le système du clan Orbán et de ses fidèles, qui ne cessent d’amasser une fortune considérable 23, les critiques du régime ont longtemps oscillé entre deux images métaphores : la monarchie et la mafia.
Le complexe de Hatvanpuszta, largement associé à la famille de Viktor Orbán, en rappelle tout l’imaginaire.
Il s’agit d’une vaste propriété construite sur les terres d’un ancien domaine des Habsbourg, orné de jardins soigneusement entretenus, où paissent des zèbres derrière des clôtures, et d’édifices imposants.
Le dirigeant hongrois s’y retranche et, de là, tire les ficelles d’un système entièrement mis au point au profit de sa famille et de son cercle restreint. Orbán y règne comme un roi, distribuant faveurs et privilèges à ses fidèles partisans, ou comme un parrain qui serait à la tête d’un réseau clientéliste post-socialiste 24
Il serait tentant de s’arrêter à cette qualification.
Le concept de « néo-royalisme » développé par Stacie E. Goddard et Abraham Newman 25 permet cependant de dépasser les simples métaphores pour poser des questions plus ambitieuses.
Conçu pour décrire la situation politique contemporaine des États-Unis, le concept de néo-royalisme ne vise pas d’abord à décrire la corruption au sein d’un pays ni l’enrichissement familial. Ces deux phénomènes apparaissent néanmoins de manière évidente aux États-Unis comme en Hongrie. Ce concept a plutôt été développé pour expliquer les transformations de l’ordre international, dans lequel le pouvoir est de plus en plus exercé, non par des États cohérents, mais par des réseaux de clans qui transcendent les frontières et instrumentalisent les institutions étatiques à leur profit.
Cette approche analytique a permis aux deux auteurs d’éclairer la politique étrangère de Donald Trump, à première vue très erratique, d’une lumière nouvelle. Des politiques qui semblaient incohérentes ou contre-productives du point de vue de l’intérêt national — guerres commerciales avec des alliés, exigences et menaces arbitraires, diplomatie transactionnelle et extension de la corruption — deviennent alors plus intelligibles : il faut les comprendre comme des outils mis au service d’une domination continue et des intérêts matériels d’un clan au pouvoir et non de l’État dans son ensemble.
Ce changement de perspective doit également s’appliquer au cas hongrois. Le concept de néo-royalisme permet de mieux expliquer des choix politiques qui aggravent souvent la situation socio-économique des citoyens, tandis qu’ils s’alignent systématiquement sur les intérêts du clan au pouvoir.
Le cadre du néo-royalisme s’applique en premier lieu à la première puissance économique et géopolitique mondiale. Une fois transposé à une petite économie, dépendante de l’extérieur, il est indissociable d’un emboîtement : un clan dirigeant périphérique doit nécessairement composer avec des contraintes imposées par des clans plus puissantes, qui le dominent et dont il dépend.
L’économie politique du régime d’Orbán apparaît dès lors sous un jour différent.
La pérennité du régime ne repose pas uniquement sur le contrôle national ni l’extraction de ressources, mais sur sa capacité à s’intégrer dans des réseaux de pouvoir externes — ce qui lui a permis d’obtenir des financements, des investissements et une couverture politique de la part d’acteurs plus puissants.
C’est précisément cette hiérarchie externe qui est aujourd’hui mise à rude épreuve.
Le « clan Orbán » a été construit pour survivre aux cycles électoraux.
Palma Polyak
Les fonds européens : la pompe à finance du clan Orbán
Il est évident qu’Orbán n’aurait pas pu bâtir son empire économique sans les fonds de l’Union européenne.
Au cours de son mandat, la Hongrie a reçu des dizaines de milliards d’euros de transferts de l’UE, représentant 4 à 5 % du PIB du pays lors des années fastes. Ces fonds sont devenus l’épine dorsale financière du régime : selon les estimations du Corruption Research Center de Budapest, 3,2 à 5,5 milliards d’euros ont in fine bénéficié à un cercle restreint d’acteurs liés au régime 26. L’argent des contribuables européens a ainsi été directement utilisé par ces élites hongroises.
Lőrinc Mészáros, un ami d’enfance d’Orbán, en est l’une des principales figures. Son ascension fulgurante, de simple installateur de gaz dans un village à l’homme le plus riche de Hongrie, avec une fortune dépassant aujourd’hui les 4,5 milliards d’euros, en est un exemple emblématique. Il s’est rendu indispensable à Viktor Orbán en devenant son prête-nom : acteur en théorie autonome, Lőrinc Mészáros agit en pratique comme un gestionnaire d’actifs au service de son clan 27. Son empire s’étend du secteur de la construction, de l’énergie, de l’agriculture, à ceux des médias et de la finance. Il s’est bâti grâce à des marchés publics et à des acquisitions soutenues par l’État.
À ses côtés, István Tiborcz, le gendre d’Orbán, s’est imposé comme un autre pilier du clan. Les enquêteurs de l’Union ont levé le voile sur ses pratiques lors de l’affaire Elios, relative à l’éclairage public. Des appels d’offres coordonnés et des conflits d’intérêts systémiques dans des dizaines de municipalités hongroises ont été mis au jour, pour environ 40 millions d’euros de contrats financés sur fonds européens 28. Les autorités du pays ont fait obstruction à l’enquête.
L’affaire Elios n’est pas une exception : elle révèle une pratique qui était alors courante en Hongrie. Les appels d’offres à soumission unique se sont généralisés, avec des cahiers des charges conçus sur mesure pour les soumissionnaires favoris. Il n’était pas rare que les mêmes réseaux d’entreprises remportent les contrats. Pourtant, après le scandale Elios, aucune exclusion n’a été faite de certaines entreprises des futurs appels d’offres. Il n’y a pas eu de réforme du système.
Les abus s’étalaient au grand jour, avec des exemples frôlant parfois l’absurde : une « tour de guet » de 40 centimètres ; une passerelle construite dans la cime des arbres après l’abattage de la forêt environnante ; des projets touristiques tombés en désuétude presque immédiatement après leur début 29. Ces exemples offraient des signes visibles d’un système de financement qui s’était détaché de toute valeur publique. L’objet de ces circuits de financement était davantage de conforter le pouvoir d’hommes forts et influents à échelle locale.
Pendant plus d’une décennie, l’Europe a continué à financer un système manifestement contraire à ses propres règles, comme l’ont révélé les conclusions des enquêteurs antifraude de l’Union. Celle-ci n’a rien fait de plus que d’exprimer sa consternation dans des déclarations publiques ponctuelles. Comme l’ont souligné des juristes, la Commission européenne avait bel et bien à sa disposition les outils nécessaires pour suspendre au plus tôt les financements. Mais elle a choisi de ne pas agir tant qu’un signal politique clair n’était pas émis par les États membres 30.
Du point de vue d’Orbán, il ne s’agit pas là d’un échec de la gouvernance européenne, mais d’une confirmation de sa vision du système, qu’il peut à loisir exploiter. Selon lui, l’Union n’est pas un ordre libéral régi par des règles, mais un champ de tolérances négociées, où la mise en application de mesures dépend de la volonté politique. En d’autres termes, pour Orbán, l’Union s’inscrit pleinement dans ordre du monde néo-royaliste.
Lorsque l’Union a finalement agi en 2022 — en gelant environ 30 milliards d’euros —, elle l’a fait après plus d’une décennie d’inaction. Même alors, l’application des sanctions est restée partielle, avec environ 10 milliards d’euros débloqués par la suite.
Ce tournant s’est toutefois révélé décisif. Une fois que ces flux financiers extérieurs ont été suspendus, les fondements économiques du système ont commencé à s’effriter : la croissance a ralenti et la contestation s’est amplifiée.
Les capitaux étrangers : un moyen d’apaiser le centre du pouvoir
Dès lors que le régime d’Orbán considère la scène internationale comme un réseau de pouvoir plutôt que comme un système régi par des règles, il importe de savoir quels acteurs étrangers comptent le plus. Dans le contexte européen, la réponse est limpide : l’industrie allemande.
À partir de 2010, Orbán a lancé une campagne agressive contre les entreprises étrangères, leur imposant des taxes spéciales dites « de crise » sur leurs transactions financières, dans des secteurs tels que les services bancaires, le commerce de détail, les télécommunications et les services publics. Ces mesures ont touché de manière disproportionnée les entreprises d’Europe occidentale et ont été présentées comme visant à restaurer la souveraineté économique de la Hongrie. Sans jamais avoir été appliquées de manière cohérente, ces mesures ont toujours épargné l’industrie manufacturière allemande 31.
Ce qui ressemblait à du nationalisme économique n’était en pratique qu’un écran de fumée. Les premières mesures ont servi d’outil de négociation, exerçant une pression sur les entreprises de certains secteurs tout en préservant les acteurs les plus précieux sur le plan politique. La ligne de démarcation décisive n’était donc pas entre étrangers et nationaux, mais entre initiés et exclus. Les entreprises nationales — y compris les petites entreprises familiales — ont été éliminées lorsqu’elles se retrouvaient en dehors du réseau, comme on l’a vu lors de la restructuration de secteurs tels que la vente au détail de tabac.
La seule mesure relevant véritablement du « nationalisme économique » a peut-être été le programme de plafonnement des prix des services publics mis en place par Orbán, qui a contraint les entreprises de services publics, majoritairement détenues par des capitaux étrangers, à réduire leurs « profits excessifs ». Cette mesure a effectivement permis de réduire les coûts énergétiques des ménages et reste la politique la plus populaire de ses seize années au pouvoir.
Le régime d’Orbán a systématiquement noué des alliances et multiplié les relations pour se soustraire aux contraintes.
Palma Polyak
Ce point mis à part, la rhétorique du « nationalisme économique » ne tient pas.
Les entreprises manufacturières allemandes ont bénéficié tout particulièrement de la générosité du régime, recevant bien plus de subventions et d’avantages que leurs homologues hongroises. Orbán semble avoir fait de ces entreprises les nœuds essentiels d’une structure de pouvoir européenne plus vaste, celles-ci s’intégrant dans des réseaux à la fois industriels et politiques.
L’ampleur de cet alignement est visible dans les dépenses publiques.
Comme le montre l’économiste Andrea Éltető, environ 80 % des subventions discrétionnaires à l’investissement ont été accordées à des entreprises à capitaux étrangers 32. Pendant des années, les constructeurs automobiles allemands tels qu’Audi, Bosch et Mercedes ont figuré parmi les principaux bénéficiaires ; plus récemment, des aides d’un montant similaire ont été accordées à des fabricants de batteries chinois et sud-coréens. Ces subventions sont substantielles — couvrant jusqu’à 30 % des coûts d’investissement — et s’accompagnent d’infrastructures financées par des fonds publics, le tout assorti de peu de conditions.
Il en résulte un modèle qui génère de la croissance, mais d’un type profondément dépendant : les entreprises étrangères dominent, tandis que la modernisation nationale reste limitée. Les gains de productivité sont faibles, les entreprises nationales sont mal intégrées et des secteurs entiers sont enclavés. L’expansion de la production de batteries pour véhicules électriques — tirée par les investissements chinois et coréens — renforce encore ce schéma, ajoutant des vulnérabilités environnementales et économiques sans gains clairs à long terme 33.
Du point de vue de la société hongroise, les compromis sont considérables. Les ressources publiques servent à subventionner les investisseurs étrangers, la main-d’œuvre reste peu protégée et l’économie est de plus en plus exposée aux chocs extérieurs.
Du point de vue du régime, cette logique tient toutefois la route. L’objectif n’est pas de bâtir une économie souveraine ni de rattraper le cœur de l’Europe, mais d’assurer un niveau stable de croissance et d’emploi et, surtout, de s’assurer un soutien extérieur.
Cette stratégie est aujourd’hui en perte de vitesse. La production industrielle allemande a fortement chuté après 2022, entraînant une baisse de l’industrie manufacturière hongroise et révélant à quel point le modèle économique du pays dépendait étroitement de la demande extérieure. Les investissements chinois et coréens dans les batteries n’ont pas compensé un tel changement : l’expansion a été plus lente que prévu, tout en renforçant la même structure à faible valeur ajoutée et dépendante de l’extérieur.
Un système qui parie sur l’alignement avec de puissants acteurs extérieurs s’expose à un risque de taille : lorsque le centre s’affaiblit, la périphérie ne s’adapte pas pour venir à son secours — elle se contente d’absorber le choc.
Alliances politiques : de la protection européenne à la projection mondiale
Cette logique structurante des relations économiques s’étend également au domaine politique. Pour le clan au pouvoir en Hongrie, les alliances extérieures ne relèvent pas de la politique étrangère au sens traditionnel du terme, mais constituent une stratégie de survie.
Le régime d’Orbán a systématiquement noué des alliances et multiplié les relations pour se soustraire aux contraintes, d’abord au sein du continent européen, puis au-delà.
Pendant une grande partie des années 2010, l’alliance clef s’est faite par l’intermédiaire du Parti populaire européen (PPE), le groupe de centre-droit dominant au sein de l’Union. L’adhésion du Fidesz à ce groupe l’a placé au cœur du système politique européen, où les partis conservateurs allemands — la CDU et la CSU — exerçaient une influence décisive. Grâce à cette stratégie, le Fidesz a su transformer l’imbrication économique en protection politique 34.
Malgré des preuves de plus en plus nombreuses d’un recul démocratique et d’une corruption systémique en Hongrie, le Fidesz s’est maintenu au sein du PPE pendant des années. Les réactions européennes ont été retardées, édulcorées ou évitées, témoignant ainsi d’un alignement qu’Orbán a activement cultivé 35. La protectrice la plus importante du dirigeant hongrois n’était autre qu’Angela Merkel, réticente aux mises en garde et aux sanctions et qui s’est jusqu’au bout tenue à ses côtés : en octobre 2021, lors du dernier sommet du Conseil européen auquel elle a assisté, la chancelière allemande cherchait encore à empêcher le gel des fonds européens destinés à la Hongrie 36.
Ce n’est qu’après le départ de Merkel et la sortie du Fidesz du PPE en 2021 que la protection dont jouissait le parti a commencé à s’effriter. Peu de temps avant ce tournant, les responsables hongrois s’étaient déjà montrés inhabituellement explicites sur ce système de corruption à large échelle. En 2020, le porte-parole d’Orbán déclarait : « Nous sommes au Parti populaire européen parce que la Hongrie entretient des liens étroits avec l’Allemagne et l’Autriche. Si la CDU, la CSU et l’ÖVP veulent que nous restions, elles trouveront une majorité pour cela. Ce sont les partis germanophones qui en décident. » 37
En somme : l’Union ne représente pas un ensemble de règles, mais une hiérarchie des relations dont il faut savoir user.
Orbán n’aurait pu bâtir son empire économique sans les fonds de l’Union.
Palma Polyak
Avant sa rupture avec le PPE, le régime hongrois avait déjà commencé à construire des réseaux alternatifs de soutien auprès de l’extrême droite. Certains liens étaient explicitement financiers : en 2022, une banque hongroise proche du gouvernement a accordé un prêt de 10,7 millions d’euros à la campagne présidentielle de Marine Le Pen après son échec à convaincre les banques françaises 38. Des canaux similaires ont permis de soutenir d’autres acteurs, comme le parti d’extrême droite espagnol Vox 39.
Ces initiatives n’ont guère de sens du point de vue des intérêts économiques hongrois. Elles relèvent d’une autre logique : il s’agit de cultiver des alliés capables de faire obstruction à l’action de l’Union et de normaliser le régime et son modèle — même si ces partis ont pu tourner en dérision les revendications « souverainistes » d’Orbán.
Cet effort s’est depuis institutionnalisé. Budapest est ainsi devenue une plaque tournante d’un écosystème transnational d’extrême droite articulé autour d’organisations soutenues par le gouvernement. À l’image des Conservative Political Action Conference (CPAC) aux États-Unis, le Center for Fundamental Rights a organisé la CPAC Hongrie, qui a réuni des politiciens de droite européens et américains. Parallèlement, des plateformes médiatiques comme The European Conservative, ainsi qu’un réseau croissant de think tanks et d’initiatives de lobbying, étendent l’influence de Budapest jusqu’à Bruxelles et au-delà 40.
Ici, le cadre néo-royaliste est toujours en place, mais de manière moins marquée. Au sein de l’Europe, les relations restent transactionnelles : le régime hongrois fournit des financements, des tribunes et un soutien et, en échange, se dote d’alliés qui amortissent les critiques tout en entravant l’action collective. Les retombées sont en effet limitées : les partis d’extrême droite sont fragmentés et souvent incapables de se coordonner. Budapest gagne ainsi par ses efforts une influence sans contrôle.
Au-delà des cercles européens, les alliances sont plus lâches. Le régime hongrois s’est efforcé de nouer des liens avec la droite américaine, faisant de la Hongrie un modèle de gouvernance conservatrice et un pôle de renouveau idéologique. Orbán est un habitué des événements conservateurs américains et la Hongrie occupe une place prépondérante dans ces débats. Pourtant, les retombées concrètes sont à ce jour de faible envergure. L’exemple le plus embarrassant a été le très médiatisé « bouclier financier » américain, présenté par Orbán comme une grande réussite pour son pays, avant que Trump ne déclare plus tard qu’il n’avait rien promis de tel 41.
De manière générale, les retombées matérielles de la politique d’influence menée par Orbán s’amenuisent. Si les relations tissées par le passé par Budapest parvenaient à renforcer le régime sur les plans économique et politique, les nouveaux réseaux qu’elle développe aujourd’hui lui offrent surtout un alignement idéologique et un sentiment d’appartenance. Bénéficier d’une protection ou de ressources devient plus difficile. Plus ce système d’alliances s’étend, moins il semble reposer sur l’échange concret : l’idéologie en devient le socle.
Le concept de néo-royalisme permet certes d’appréhender cette structure de pouvoir en réseau, mais n’aide pas vraiment à expliquer pourquoi ces mêmes régimes, à l’image de la Hongrie de Orbán, persistent à entretenir des relations qui rapportent si peu sur le plan matériel.
Dès lors que l’idéologie s’impose comme une donnée clef, une perspective gramscienne peut s’avérer éclairante.
Budapest et Moscou : une alliance sans transaction
Jusqu’à présent, la stratégie extérieure d’Orbán peut être largement interprétée comme la mise en oeuvre d’une pure logique transactionnelle : les fonds de l’Union, les capitaux étrangers et les alliances politiques ont produit des avantages matériels tangibles pour le régime hongrois.
Bien qu’elle relève en partie de cette logique, la relation d’Orbán avec Vladimir Poutine est différente à bien des égards.
Sur le plan économique, cette relation est manifestement désavantageuse. Si Orbán a toujours compté sur la Russie pour garantir un approvisionnement énergétique bon marché, ce pari a échoué de manière spectaculaire. La Hongrie, membre de l’Union le plus dépendant du gaz russe, a été l’un des États les plus exposés à la crise énergétique de 2022. Le pays a alors connu la plus forte inflation de l’Union, celle sur les biens alimentaires dépassant les 40 % en glissement annuel au sommet de la crise, tandis que l’inflation générale était de 25 %. Les conséquences économiques ont été immédiates : baisse des revenus réels, effondrement de la consommation et ralentissement le plus marqué de l’ère Orbán.
Les coûts politiques ont été tout aussi importants. La position pro-russe a accentué l’isolement de la Hongrie au sein de l’Union. Elle a renforcé les arguments en faveur du gel des fonds européens à destination de la Hongrie, tout en sapant la capacité de Budapest à négocier au sein des institutions européennes. Orbán veut se donner l’image d’un médiateur rusé, mais apparaît de plus en plus comme un cheval de Troie qui servirait les intérêts russes au sein de l’Union. La récente fuite d’un enregistrement audio dans lequel le ministre hongrois des Affaires étrangères Péter Szijjártó reçoit des instructions de Sergueï Lavrov concernant la politique de sanctions de l’Union ne fait qu’accréditer cette hypothèse 42.
La pérennité du régime hongrois ne repose pas uniquement sur le contrôle national ou l’extraction de ressources, mais sur sa capacité à s’intégrer dans des réseaux de pouvoir externes.
Palma Polyak
Il y a peu d’éléments indiquant que la Russie ait compensé les pertes subies par la Hongrie par des investissements ou un soutien financier. Cependant, les échanges matériels ne sont pas la seule monnaie d’échange. À l’occasion des élections parlementaires d’avril 2026 en Hongrie, des rapports de VSquare ont fait état de l’arrivée à Budapest de « manipulateurs électoraux » liés à la direction générale des renseignements de l’état-major de l’armée russe 43. Ces ingérences, comme l’alignement de plus en plus étroit de Budapest et Moscou en matière de sécurité et de stratégie politique, suggèrent une aide dans le maintien du régime hongrois qui va au-delà de simples promesses de profits économiques pour la Russie.
C’est sur ce point précis que le cadre néo-royaliste doit être repensé. Si celui-ci rend compte des échanges, il tend à supposer que ceux-ci sont visibles et ont une base matérielle. Or, dans le cas de la Russie, les bénéfices sont plutôt opaques et politiquement sensibles : l’alignement de Budapest, coûteux sur le plan économique, peut cependant s’avérer rationnel dès lors qu’il renforce la solidité du régime hongrois.
Pour le Fidesz, l’attrait de la Russie est également idéologique : le régime en place à Moscou offre un modèle à imiter. En instaurant un contrôle centralisé, en qualifiant les dissidences politiques d’ingérence étrangère et en déployant une machine de propagande post-vérité, Budapest puise dans un répertoire russe déjà existant. Cette imitation s’étend à la législation — des lois anti-LGBTQ à la répression des ONG et des journalistes, en passant par la création d’un appareil de « protection de la souveraineté » 44.
Le réseau transnational d’Orbán à l’épreuve des élections
Considéré dans son ensemble, le régime d’Orbán n’a jamais été un simple projet politique national. Ses fondements économiques et politiques reposaient sur des apports extérieurs et sédimentés : les fonds européens ont financé l’ascension du clan, les capitaux étrangers — surtout l’industrie allemande — ont stimulé la croissance et fourni une protection indirecte, tandis que les alliances politiques ont contribué à retarder ou à diluer les contraintes externes.
Le néo-royalisme aide à comprendre comment ces relations étaient organisées — comment les ressources étaient captées, redistribuées et échangées contre un soutien. Il révèle également la fragilité d’un système qui en dépendait si profondément.
Aujourd’hui, le gel des fonds européens ébranle l’épine dorsale financière du régime. Le modèle de croissance hongrois — longtemps soutenu par des investissements étrangers — a perdu de son élan. Le pacte conclu avec la classe moyenne, qui sous-tendait la stabilité politique, s’est fragilisé. L’alignement idéologique du régime sur des acteurs étrangers n’a apporté que peu de bénéfices au premier. En somme, ce qui apparaissait autrefois comme une stratégie d’échange cohérente ressemble désormais de plus en plus à une série d’erreurs de calcul.
Ce revers n’est toutefois pas synonyme de défaite. Le système politique hongrois n’est pas un terrain de jeu équitable : la course au pouvoir est profondément truquée. Le système électoral est fortement manipulé et une machine de propagande tourne à plein régime. Dans les communautés les plus vulnérables, un réseau local dense de dépendance et d’intimidation — des sacs de pommes de terre utilisés comme pots-de-vin, des menaces de perte d’emploi, ou d’autres méthodes encore plus radicales — détermine la manière dont les votes sont exprimés 45.
C’est pour ces raisons que la situation politique hongroise est aujourd’hui si ambiguë. Péter Magyar a fait des mécanismes qui maintiennent aujourd’hui le Fidesz au pouvoir un enjeu politique central, promettant une réforme institutionnelle et la récupération des avoirs. Si sa victoire marquerait un changement important, elle ne permettrait pas de rénover en profondeur le système du jour au lendemain : le « clan d’Orbán » — ce réseau d’oligarques, de fondations, de groupes médiatiques et de véhicules financiers — a été construit pour survivre aux cycles électoraux.
Certains signes laissent déjà penser que le clan d’Orbán est en train de perdre ses soutiens : la famille Matolcsy, un clan oligarchique notoire, aurait commencé à expédier une partie de sa fortune, notamment des Porsche de collection, à Dubaï dans des conteneurs 46, en délocalisant ses actifs. Un nouveau gouvernement se heurterait ainsi à un système politique et économique vidé de sa substance et tourné vers l’étranger.
Le système sur lequel Orbán s’est appuyé ne se limite pas non plus aux frontières de la Hongrie. Les réseaux transnationaux d’extrême droite qu’il a contribué à développer constituent un niveau supplémentaire de résilience : alors que la pression s’intensifie sur le parti au pouvoir en Hongrie, celui-ci étend son influence à l’international.
Ces moyens de financements, ces plateformes et ce réseau de coordination politique ne disparaîtront pas à l’issue d’une seule élection.
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02.04.2026 à 06:00
L’Inde peut-elle encore devenir la Chine ? Enquête sur la Grande Divergence asiatique
L’industrie contre les services ? La planification contre le développement ?
Il y a un mystère de la bifurcation sino-indienne à partir des années 1980.
Dans une étude fouillée, les économistes Alicia García Herrero et Rajeswari Sengupta essayent de comprendre pourquoi — et ce que coûterait d’y remédier.
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Texte intégral (10871 mots)
Points clefs
- Malgré des niveaux de développement comparables au début des années 1980, les trajectoires économiques de la Chine et de l’Inde ont profondément divergé. La Chine est devenue la deuxième économie mondiale grâce à une croissance moyenne supérieure à 8 % pendant plusieurs décennies, tandis que l’Inde, bien que dynamique (environ 6,5 % par an) est aux prises avec de grandes difficultés structurelles.
- Le modèle chinois repose sur une industrialisation rapide tirée par les exportations et les investissements directs étrangers. Un taux d’épargne élevé a permis de financer massivement le secteur manufacturier, favorisant l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales et l’absorption d’une main-d’œuvre abondante.
- À l’inverse, l’Inde s’est appuyée sur un modèle de croissance centré sur les services et la consommation intérieure. La consommation privée représente près de 60 % du PIB, soutenue par une classe moyenne en expansion, mais ce modèle génère moins d’emplois productifs à grande échelle.
- L’écart de productivité entre les deux pays reste cependant significatif. La production par travailleur en Inde est environ deux fois inférieure à celle de la Chine, reflétant notamment le poids persistant de secteurs à faible productivité comme l’agriculture. L’Inde est aussi confrontée à de profonds problèmes de main d’œuvre, notamment un faible taux d’emploi (environ 41 %)
- Pour résoudre ses difficultés économiques, l’Inde doit encore développer son secteur manufacturier encore atrophié. Dans un environnement international plus protectionniste et concurrentiel, son intégration dans les chaînes de valeur industrielles mondiales sera cependant plus malaisée : trente ans après le début du miracle chinois, le modèle de Pékin n’est pas reproductible.
On dit souvent que l’Inde sera la prochaine Chine, en raison de la taille similaire de leurs populations et de leur dynamisme économique 47. Alors que depuis 2012, et plus encore depuis la pandémie de Covid, la croissance de l’Inde a été supérieure à celle de son voisin du nord, de nombreux débats ont lieu dans les milieux politiques et universitaires indiens pour comprendre comment le pays pourrait connaître une croissance et un développement aussi rapides que la Chine.
Parmi les économies majeures du monde, l’Inde est aujourd’hui celle qui connaît la croissance la plus rapide. Avec un PIB nominal croissant d’en moyenne 6,5 % par an depuis le début des années 2000, elle est en passe de dépasser le Japon pour devenir la quatrième économie mondiale.
La Chine, quant à elle, est en plus haute position : elle reste la deuxième économie mondiale, après avoir connu des taux de croissance moyens supérieurs à 8 % depuis les années 1990. Malgré cette performance, la croissance de l’économie chinoise a atteint son pic en 2012 et connaît depuis lors un ralentissement.
Malgré leur développement économique de grande ampleur, il existe entre les structures économiques des deux pays des différences fondamentales, qui subsistent si l’on compare l’Inde d’aujourd’hui à la Chine d’il y a trente ans 48.
En Chine, le taux d’épargne a toujours été beaucoup plus élevé qu’en Inde, ce qui a permis de financer un modèle de croissance fondé sur un secteur manufacturier dynamique et une innovation continue. Le programme « réforme et ouverture » mis en place par les dirigeants du PCC a également joué un rôle clef dans la création d’emplois de qualité.
L’Inde, au contraire, a mis l’accent sur le développement du secteur des services. Si le pays a mis en place d’importantes réformes pour s’éloigner de la planification centralisée, il a pris du retard dans le développement d’un secteur manufacturier qui aurait pu absorber la part encore très importante de la population non qualifiée, pour le moment cantonnée dans le secteur agricole à faible productivité ou dans le secteur informel.
L’Inde tente aussi de reproduire le miracle chinois dans un contexte économique mondial bien différent de celui d’il y a trente ans. La Chine s’est développée pour devenir la puissance manufacturière mondiale grâce à un secteur industriel très compétitif. Aujourd’hui, dans les secteurs où l’Inde pourrait se développer, d’autres économies à bas coûts pourraient entrer en concurrence avec le pays — comme le Vietnam dans l’électronique ou le Bangladesh dans le textile.
D’autres facteurs pourraient de même empêcher le développement de l’économie indienne, alors que les États-Unis repensent leurs relations avec les autres économies de manière plus protectionniste et extractive : l’Inde est confrontée à des barrières tarifaires auxquelles la Chine n’a pas été confrontée lors de son essor industriel. Clarifiant cette position le 5 mars 2026, le secrétaire d’État adjoint des États-Unis Christopher Landau a ainsi déclaré à l’occasion du dialogue Raisina 49 : « L’Inde doit comprendre que nous n’allons pas commettre avec elle les mêmes erreurs que celles commises avec la Chine il y a vingt ans, à savoir lui dire : ‘Nous allons vous laisser développer tous ces marchés’, pour ensuite nous rendre compte que celle-ci nous bat sur de nombreux fronts commerciaux. »
La nouvelle Grande Divergence : le succès chinois et l’impasse du modèle indien
Au début des années 1980, les économies chinoise et indienne se trouvaient à la même croisée des chemins. Le PIB de la Chine s’élevait alors à environ 303 milliards de dollars, avec un revenu par habitant d’environ 300 dollars, tandis que celui de l’Inde était de 186 milliards de dollars et son PIB par habitant d’environ 270 dollars. Si l’Inde se trouvait donc presque à égalité avec la Chine, c’était après avoir perdu une avance considérable : en 1950, son PIB par habitant était 2,3 fois supérieur à celui de la Chine.
Pendant des décennies, les modèles économiques indien et chinois avaient été isolationnistes et dominés par l’État. Au début des années 1980, les deux nations étaient encore aux prises avec la pauvreté, une faible croissance, une faible productivité et un isolement par rapport aux marchés mondiaux ; elles employaient plus de 70 % de leur population dans l’agriculture.
Les trajectoires des deux pays ont ensuite considérablement divergé au cours des quatre décennies suivantes. Cet écart découle de différences dans leur approche de l’ouverture et, dans une moindre mesure, du rythme des réformes économiques.
Le développement économique erratique de l’Inde
La transformation de la Chine a commencé en 1978 sous Deng Xiaoping, marquant un tournant pragmatique de la planification centrale maoïste vers un « socialisme à caractéristiques chinoises ». Les réformes ont été progressives mais audacieuses. La décollectivisation de l’agriculture via le système de responsabilité des ménages a augmenté la productivité agricole et rurale d’environ 50 % au début des années 1980, libérant une main-d’œuvre abondante et bon marché pour soutenir l’essor du secteur manufacturier chinois. L’ouverture s’est accélérée grâce aux zones économiques spéciales dans les régions côtières comme Shenzhen et en attirant les investissements directs étrangers (IDE) par des incitations fiscales et une réglementation souple.
En 1992, la tournée d’inspection de Deng Xiaoping dans le Sud de la Chine a mis l’accent sur le développement de l’économie de marché, conduisant à l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001. Celle-ci, en retour, a permis à la Chine d’être inondée d’IDE provenant du reste du monde mais, surtout, a rendu possible des transferts de technologie en l’absence d’un accès pleinement garanti au marché 50. La planification économique est restée centralisée à travers des plans quinquennaux axés sur le développement des infrastructures pour accompagner l’industrialisation de la Chine.
Le modèle indien était similaire — du moins en théorie. Si le pays a connu un socialisme inspiré par Nehru et une planification centralisée jusqu’en 1991, à cette date, une crise de la balance des paiements a contraint le Premier ministre P. V. Narasimha Rao à adopter une série de réformes de libéralisation, de privatisation et de déréglementation. Ces réformes comprenaient le démantèlement du « Licence Raj » — un réseau de contrôles industriels —, la réduction des droits d’importation de 300 % à 50 %, la privatisation des entreprises publiques et la dévaluation de la roupie.
Malgré ces similarités apparentes, les réformes entreprises par la Chine et l’Inde différaient tant dans leur articulation que dans leur contenu.
La Chine a conduit des réformes d’une façon plus progressive que l’Inde, mais avec une orientation claire : ouvrir le secteur manufacturier aux IDE et accéder à davantage de marchés par le biais d’accords commerciaux afin de devenir un exportateur mondial de premier plan.
En Inde, les réformes ont plutôt pris la forme d’un « big bang » après la crise de la balance des paiements de 1991. Elles ont cependant été plus inégales, dépourvues d’orientation précise et moins axées sur l’ouverture ou le développement du secteur manufacturier. Plus précisément, les réformes de 1991 n’ont pas entraîné d’ouverture substantielle de l’économie, ni au commerce international ni aux IDE dans le secteur manufacturier, et n’ont pas non plus réformé les marchés des facteurs de production comme ceux de la terre et de la main-d’œuvre. Alors que les droits de douane à l’importation ont été abaissés, les plafonds sur les IDE ont persisté jusqu’aux années 2000, et les ZES (introduites en 2005) ont affiché des performances décevantes en raison des obstacles liés à l’acquisition de terrains. Les plans quinquennaux de l’Inde sont restés officiellement en vigueur jusqu’en 2014, mais leur mise en œuvre a échoué.
En 2014, la Commission de planification a été remplacée par la NITI Aayog, un organisme à la vocation plus consultative que le premier : aucune impulsion n’a été donnée en faveur d’une plus grande ouverture de l’économie. Bien plutôt, à partir de 2014, l’économie indienne a commencé à se refermer sur elle-même et à adopter une attitude protectionniste. Une importance excessive a été accordée à la construction d’une Atmanirbhar Bharat, c’est-à-dire d’une Inde autosuffisante, programme que résumait le slogan « Make in India ». Cette démarche faisait ironiquement écho à la volonté d’autosuffisance et de substitution des importations qui constituait le pilier de la planification économique centralisée du gouvernement indien dans les années 1950-1970.
Ainsi, alors que la Chine a reçu des flux massifs d’IDE dans le secteur manufacturier, s’est ouverte et a adhéré à l’OMC, l’Inde a principalement reçu des IDE dans les services, en particulier les services liés aux technologies de l’information et de la communication (TIC), sans en recevoir autant dans le secteur manufacturier. Au milieu des années 2000, alors que la Chine devenait la puissance manufacturière mondiale, l’Inde s’est imposée comme une plaque tournante majeure pour les services informatiques, financiers et connexes.
En conséquence de ces politiques, la productivité de l’Inde reste très loin derrière celle de la Chine, sans que l’écart ne se comble avec le temps 51. Le World Competitiveness Yearbook de 2025 classe ainsi l’Inde à la 41e place parmi 69 grandes économies, tandis que la Chine occupe une place nettement plus élevée, à la 16e place. Selon la même source, la production par travailleur est deux fois moins élevée en Inde qu’en Chine, même en tenant compte des différences de pouvoir d’achat 52.
Les raisons du miracle chinois
Les performances économiques de la Chine au cours de ces dernières décennies ont été le résultat d’un modèle de développement spécifique guidé par l’État. Ce modèle intégrait une main-d’œuvre et une épargne nationales considérables aux capitaux et aux marchés mondiaux. Son principal moteur était une stratégie de croissance axée sur l’industrie manufacturière. L’objectif n’était pas seulement d’exporter, mais de s’intégrer rapidement et en profondeur dans les chaînes de valeur mondiales.
Les multinationales ont été les premières à prendre cette initiative grâce à la politique d’ouverture impulsée par Deng Xiaoping et aux engagements pris par la Chine auprès de l’Organisation mondiale du commerce lors de son adhésion en 2001. Ces entreprises ont délocalisé les processus d’assemblage à forte intensité de main-d’œuvre afin de tirer parti de l’atout majeur de la Chine : une offre massive et élastique de main-d’œuvre disciplinée et à faible coût, provenant des zones rurales et migrant vers les zones urbaines, poussée par une réforme rurale visant à accroître la productivité dans le secteur agricole. Le système d’enregistrement des ménages (« hukou ») en Chine, strict et rigide, a organisé ces déplacements. Le dividende démographique qui lui est associé a également maintenu les salaires à un niveau bas. Avec le concours d’un taux de change maintenu à de bas niveaux pendant une longue période — qu’on peut peut-être faire courir jusqu’à aujourd’hui — il a longtemps permis à la Chine de proposer des coûts compétitifs 53.
Le volume massif d’IDE reçu par la Chine du reste du monde a également été l’un des principaux leviers de son rattrapage économique. Si Taïwan et Hong Kong étaient auparavant les principales sources de financement de la Chine, son entrée à l’OMC lui a donné de nouveaux partenaires : les entreprises états-uniennes et européennes se sont alors ruées sur le marché chinois pour profiter des bas salaires et d’une infrastructure logistique de plus en plus performante, d’abord pour la réexportation, puis pour le vaste marché chinois.
La Chine n’a toutefois pas ouvert son économie aux IDE sans conditions. Au lieu d’accorder le contrôle total, elle a opté pour des coentreprises, qui lui garantissaient non seulement le contrôle, mais aussi la possibilité d’assurer le transfert de technologie et de localiser une part de plus en plus importante de la valeur ajoutée. Ce modèle, dans lequel les multinationales affluaient vers la Chine là où les décideurs politiques du pays souhaitaient les voir s’implanter, ainsi que la récente vision de la politique industrielle chinoise portée par des plans comme « Made in China 2025 », ont constitué la base de l’intégration rapide et réussie de la Chine dans les chaînes de valeur mondiales.
Le fait que la Chine n’ait pas eu besoin d’IDE pour se financer — compte tenu de son énorme réservoir d’épargne captive — a permis une approche plus sélective des IDE entrants, mais aussi de réduire le coût de financement des investissements nationaux. Cette architecture a impliqué un transfert structurel des revenus des ménages vers la production, qui est toujours en place aujourd’hui. La conséquence involontaire — mais importante — a été la suppression de la consommation intérieure, ce qui a abouti à un modèle de croissance dépendant des exportations.
Le développement de la puissance industrielle de la Chine a certes bénéficié d’un soutien massif de l’État, les subventions n’étant que la partie émergée de l’iceberg. Une politique industrielle aussi généreuse, mais manifestement inefficace au regard des fonds colossaux qu’elle a nécessité, n’aurait pas été possible sans l’énorme épargne, longtemps demeurée captive, des ménages chinois. L’efficacité de cette politique — mesurée à l’aune de l’ampleur et de la rapidité avec lesquelles la Chine a gravi les échelons dans pratiquement tous les secteurs manufacturiers — repose sur plusieurs facteurs, parmi lesquels la concurrence féroce entre les gouvernements locaux, l’essor de l’enseignement professionnel de haute qualité et la promotion des diplômés en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques. L’ironie est que ce qui a permis à la Chine de gravir les échelons et de devenir une puissance manufacturière mondiale est également à l’origine de ses défis actuels : le manque de consommation privée intérieure et la surcapacité résultant d’investissements et d’une production excessifs.
En Inde, l’impasse d’une économie de consommation
L’ascension économique de l’Inde depuis la libéralisation de 1991 a été stimulée par la vague initiale de réformes qui ont privatisé et déréglementé de larges pans de l’économie. Depuis, un boom de la consommation tiré par les services et une urbanisation rapide ont suivi, en partie grâce à un dividende démographique : aujourd’hui, l’âge médian en Inde n’est que de vingt-huit ans.
À juger de l’importante population inactive du pays, l’économie indienne a sans doute évolué de manière non optimale. Le secteur agricole emploie toujours 42 % des 1,4 milliard d’Indiens, soit une légère baisse par rapport aux 60 % de 1991. Cette concentration de la main-d’œuvre dans un secteur à faible productivité, qui ne contribue qu’à hauteur de 15 à 16 % au PIB, met en évidence le principal défi structurel de l’économie indienne pour l’avenir : la nécessité d’une transition de l’agriculture vers des secteurs plus productifs et le risque d’une augmentation du chômage — ou du sous-emploi — si l’Inde ne parvient pas à créer suffisamment d’emplois formels et productifs. La part encore relativement importante du secteur agricole se reflète également dans un taux d’urbanisation très lent par rapport à la Chine.
Le taux d’épargne de l’Inde, bien qu’élevé selon les normes internationales, est aussi bien inférieur à celui de la Chine. Alors que le niveau d’épargne dans ce dernier pays est excessif, reflet d’une consommation trop faible, l’épargne nationale brute de l’Inde a baissé depuis son pic de 38 % en 2008 pour s’établir à environ 30 % du PIB. Les ménages indiens ont de même réduit leur épargne financière nette, qui est passée d’un pic de plus de 7 % du PIB en 2021 à environ 5,1 % du PIB en 2023. Lors de cette même période, les besoins d’investissement du pays n’ont cessé de croître.
Cette désépargne est principalement due à deux facteurs.
Premièrement, les ménages indiens ont accru leur endettement financier et contracté davantage de prêts — notamment des prêts hypothécaires, des prêts personnels et des dettes de carte de crédit — pour faire face à leurs dépenses de consommation et à leurs dépenses essentielles 54. En 2010-2011, la part du crédit aux particuliers dans le crédit bancaire total n’était que de 19 % et, d’ici 2023-2024, ce chiffre devrait atteindre environ 33 %, entraînant une « consumérisation du secteur bancaire » en Inde, avec une croissance moyenne du crédit de détail de 20 %.
Deuxièmement, l’inflation élevée de l’après-Covid, aujourd’hui bien plus basse, a érodé la valeur réelle des revenus de beaucoup de ménages indiens, les forçant à désépargner ou à puiser dans leurs économies existantes pour maintenir leurs niveaux de consommation.
Tout comme l’Inde épargne moins que la Chine, elle consomme également beaucoup plus, la consommation privée intérieure représentant près de 60 % du PIB national. Celle-ci est principalement tirée par la classe moyenne en pleine expansion, qui compte 560 millions de personnes et devant représenter d’ici 2047 plus de 60 % de la population, soit plus d’un milliard de personnes. Si la consommation intérieure sert de tampon contre les chocs externes, sa composition et sa durabilité sont devenues des préoccupations majeures ces dernières années. Depuis la fin de la pandémie, la demande de consommation urbaine suit notamment une courbe en « K », les dépenses se concentrant de plus en plus sur les personnes aisées et sur les employés du secteur des services en plein essor en Inde, plutôt que d’être largement réparties 55.
L’Inde a multiplié les centres de compétences mondiaux (GCC), qui emploient actuellement près de 1,9 million de personnes, soit une main-d’œuvre plus importante que celle du secteur informatique de nombreux pays développés. Si ces GCC sont à l’origine des performances exceptionnelles de l’Inde en matière d’exportation de services (60 % de croissance au cours des trois dernières années), les emplois qu’ils créent ne suffisent pas à modifier la structure du marché du travail indien. Le revers de cette réussite est la stagnation du secteur manufacturier, qui n’absorbe pas suffisamment de main-d’œuvre.
C’est là le cœur de la divergence des modèles de consommation en Inde. Les employés du secteur des services numériques ne se contentent pas de consommer davantage, ils importent surtout des biens. Ceci crée un circuit fermé, car les retombées se répercutent peu sur la « vieille Inde », c’est-à-dire l’« Inde moyenne » et l’« Inde rurale », composées de l’industrie manufacturière traditionnelle et des micro, petites et moyennes entreprises. Cette situation met en évidence une inégalité persistante des revenus et un manque de pouvoir d’achat chez une grande partie de la population urbaine.
L’investissement privé oscille entre 20 et 22 % du PIB, bien en deçà des niveaux observés lors du boom du milieu des années 2000 (28 à 30 %), les entreprises remettant à plus tard les augmentations de capacité à grande échelle en raison de la faible utilisation des capacités dans les usines existantes. Cette situation est en partie liée au manque de compétitivité dans certains secteurs, même si le niveau de protection s’est accru avec la hausse des droits de douane sur les biens intermédiaires. En ce qui concerne les biens de consommation, la concurrence étrangère, notamment chinoise, est forte, et l’impression générale est que la demande intérieure n’est pas assez solide compte tenu de la courbe en « K » de la consommation urbaine. Le désintérêt des entreprises indiennes pour l’industrie manufacturière se reflète clairement dans la part décroissante de l’industrie dans le crédit bancaire indien, qui est passée de 44 % en 2010-2011 à 28 % en 2023-2024.
Pour stimuler la croissance du PIB, il faudra augmenter de manière significative les investissements du secteur privé. L’Enquête économique annuelle 2024-2025, publiée par le ministère des Finances indien, estime notamment que l’Inde doit porter son taux d’investissement à environ 35 % du PIB pour atteindre ses objectifs de développement 56. À cette fin, le gouvernement a considérablement augmenté les dépenses d’investissement dans les infrastructures qui ont progressé à un taux annuel moyen de plus de 30 %.
Cette option n’est cependant pas tenable car la marge de manœuvre budgétaire se réduit : les efforts consentis en matière d’investissements dans les infrastructures publiques ont été réalisés malgré une réduction du déficit budgétaire global depuis la fin de la pandémie, qui est passé de 9 % du PIB en 2020 à 4,8 % en 2024-2025 et devrait s’établir à 4,4 % en 2025-2026. La poursuite de l’assainissement budgétaire limitera inévitablement les investissements publics, qui ont largement contribué aux dépenses d’investissement globales.
En résumé, si la libéralisation de l’Inde après 1991 et la dynamique démographique qui s’en est suivie ont généré une croissance robuste et résiliente au cours des dernières décennies, l’économie est confrontée à des goulots d’étranglement structurels profondément enracinés qui menacent d’entraver son accélération vers le statut d’économie avancée. Le modèle de croissance actuel de l’Inde ne suffira donc pas à suivre la feuille de route « Viksit Bharat 2047 » 57 proposée par Narendra Modi en septembre 2024.
La voie d’un « miracle indien »
Le marché du travail indien est actuellement pris au piège d’un paradoxe structurel où la forte croissance du PIB ne parvient pas à générer suffisamment d’emplois de qualité 58. Selon les données du Centre for Monitoring Indian Economy (CMIE), sur une population active totale de 1, 11 milliard de personnes âgées de 15 ans et plus en 2024–2025, seuls environ 456 millions sont soit employés, soit à la recherche d’un emploi 59. Cela suggère un taux d’activité moyen d’environ 41 %, contre une moyenne mondiale de 60 à 65 % (75 % en Chine et plus de 60 % aux États-Unis) 60.
Cette situation est due à de fortes inégalités entre les sexes. Alors que le taux d’emploi des hommes est d’environ 68 %, celui des femmes est extrêmement bas, à peine 11 %, ce qui le classe parmi les plus faibles au monde. Le taux de chômage des femmes avoisine les 17 %, contre 7 % pour les hommes.
Ce problème est aggravé par la croissance rapide des services haut de gamme qui nécessitent une main-d’œuvre qualifiée, l’absence d’un secteur manufacturier bien développé et le grand nombre de personnes travaillant en Inde dans les secteurs à faible productivité 61 — comme l’agriculture et les activités connexes. Alors que l’agriculture représente la majeure partie de l’emploi (environ 42 %), l’industrie manufacturière, moteur traditionnel d’une industrialisation à forte intensité de main-d’œuvre 62, n’en représente que 25 % et le secteur des services environ 31 %. Le fait que, plus de trois décennies après les réformes de libéralisation et de privatisation, l’agriculture continue d’employer plus de 40 % de la main-d’œuvre met en évidence une régression structurelle ou une situation d’emploi précaire 63.
Cette situation est encore aggravée par le risque lié à la prolifération de l’intelligence artificielle (IA), qui menace précisément les emplois dont l’Inde a besoin. L’automatisation et l’IA érodent les tâches routinières et reproductibles qui, autrefois, lors de l’industrialisation du pays, absorbaient une main-d’œuvre importante, de l’assemblage en usine au traitement administratif. Aujourd’hui, dans le secteur des services, traditionnellement le point fort de l’Inde, les progrès rapides de l’IA automatisent les opérations des centres d’appels, les tâches informatiques de base et les processus standardisés, menaçant de supprimer des secteurs entiers d’emplois potentiels.
Pour générer une croissance plus forte, l’Inde devra développer le secteur manufacturier, capable de fournir aux travailleurs peu qualifiés un grand nombre d’emplois à productivité relativement élevée. Sur une période de 30 ans, la part du secteur manufacturier dans le PIB indien est restée faible, oscillant autour de 17 %, ce qui reflète une désindustrialisation prématurée par rapport à la trajectoire historique des économies est-asiatiques prospères, où le secteur manufacturier a atteint un pic d’environ 30 %.
S’insérer dans les chaînes de valeur
Pour se développer de cette façon, l’Inde devra renforcer son intégration dans les chaînes de valeur mondiales. La contribution de l’Inde aux exportations mondiales totales stagne en effet autour de 2 %, alors que sa part du PIB mondial a atteint 4 %. Cette évolution contraste fortement avec celle de la Chine, où l’intégration commerciale a suivi de près la croissance économique. La part de la Chine dans les exportations mondiales est ainsi passée de 3 % au début des années 2000 à plus de 11 % en 2024.
Bien que décevantes dans l’ensemble, les performances à l’exportation de l’Inde masquent une double réalité. D’une part, les exportations de services dépassent les attentes, avec une croissance annuelle supérieure à 8 % : ceux-ci représentent désormais 47 % des exportations totales de l’Inde, soit bien plus que la moyenne mondiale de 27 %. Cette croissance soutenue a fait de l’Inde le septième exportateur mondial de services, sa part de marché mondiale passant de 2 % en 2005 à 4,2 % en 2024. D’autre part, les exportations de biens ont sous-performé depuis le milieu des années 2010, tendance exacerbée par le virage politique vers un protectionnisme commercial accru.
L’incapacité à développer les exportations manufacturières met en évidence un goulot d’étranglement structurel critique : malgré ses ambitions de devenir une usine mondiale, l’Inde n’a pas encore réussi à s’intégrer efficacement dans les chaînes de valeur mondiales. À la différence de la Chine ou des économies de l’ASEAN, qui ont développé des écosystèmes nationaux solides pour la production de pièces et de composants, l’Inde a largement échoué à industrialiser ces étapes intermédiaires de la production. Au lieu de cela, l’industrie manufacturière indienne dépend fortement des importations d’intrants — principalement en provenance de Chine — sans que l’économie indienne ajoute de valeur effective pour les réexportations.
Lever les obstacles à l’investissement
Cette faible intégration dans les chaînes de valeur mondiales reflète elle-même un niveau relativement faible d’IDE entrant en Inde. Au cours des quinze dernières années, l’Inde n’a attiré qu’un septième des IDE que la Chine a réussi à attirer dans son économie (500 milliards de dollars contre 3 500 milliards de dollars). Les flux actuels ralentissent dans les deux pays, mais plus rapidement en Inde. Dans ce pays, ces flux sont passés de 60 milliards de dollars à leur pic en 2020 à 30 milliards de dollars en 2024, tandis que ceux en direction de la Chine sont passés de 180 milliards de dollars en 2021 à 120 milliards de dollars en 2024.
Le ralentissement marqué des flux d’IDE en Inde est surprenant compte tenu de la tendance mondiale à la diversification : les pays du monde s’éloignent de la Chine pour se tourner vers d’autres économies émergentes. Malgré son attractivité due à sa taille et à sa population, l’Inde a attiré beaucoup moins d’investissements que des pays plus petits d’Asie du Sud-Est 64. Cela s’explique par le fait que les multinationales axées sur l’industrie manufacturière se heurtent à plusieurs obstacles lorsqu’elles opèrent en Inde 65.
Premièrement, les droits de douane élevés sur les biens intermédiaires constituent une contrainte importante car ils augmentent les coûts de production et réduisent les marges nécessaires aux entreprises pour s’intégrer dans les chaînes de valeur mondiales. En effet, le protectionnisme persistant décourage les multinationales d’établir des pôles d’exportation à grande échelle dans le pays et détourne plutôt les investissements vers des juridictions dotées de régimes commerciaux plus ouverts et prévisibles.
Deuxièmement, les multinationales se plaignent souvent de l’imprévisibilité des règles et de l’instabilité politique. Des cas d’imposition rétroactive ou de litiges fiscaux, comme ceux de Vodafone et de Cairn Energy, ont par le passé créé des risques pour la réputation des entreprises. Les multinationales sont souvent confrontées à des redressements fiscaux aux enjeux considérables qui s’enlisent dans des litiges pendant dix à quinze ans. De plus, les revirements politiques fréquents, comme les changements soudains des règles relatives aux licences d’importation ou aux IDE dans le commerce électronique (affectant Amazon/Walmart-Flipkart), rendent difficile la planification des investissements à long terme.
Troisièmement, l’inefficacité administrative, les charges de conformité excessives et la bureaucratie omniprésente aggravent encore ces difficultés. Les entreprises qui cherchent à s’implanter, à exercer leurs activités ou à se développer en Inde doivent naviguer dans un réseau complexe d’autorisations et obtenir de multiples certificats de non-opposition auprès de divers services gouvernementaux. Une seule usine de fabrication peut nécessiter jusqu’à 90 ou 100 licences distinctes, tant au niveau fédéral indien qu’au niveau des États. Ces procédures lourdes et chronophages, souvent accompagnées de retards et d’un risque accru de corruption, alourdissent considérablement les charges de conformité et les coûts de transaction pour les investisseurs étrangers.
Quatrièmement, les distorsions du marché des facteurs dissuadent grandement les IDE entrants. L’acquisition de terrains constitue un obstacle majeur. En Inde, les titres fonciers sont présomptifs et non définitifs. Des multinationales telles que POSCO et ArcelorMittal ont ainsi dû faire face à des retards de plusieurs décennies dans l’acquisition de terrains en raison de litiges et de protestations locales. Même lorsque des terrains sont disponibles, leur coût est artificiellement élevé en raison d’un mauvais aménagement urbain et de restrictions en matière de zonage. À cela s’ajoutent d’importantes rigidités du marché du travail.
Pour attirer les IDE et développer le secteur manufacturier, l’Inde devra adopter une approche globale qui dépasse le cadre de la politique industrielle, en incluant des réformes des marchés des facteurs de production, une refonte du système éducatif, des liens plus étroits entre l’innovation et la création d’emplois, ainsi que des mesures visant à redynamiser les investissements privés nationaux, les IDE et les exportations de marchandises. Le gouvernement Modi a pris un certain nombre de mesures à cet égard, notamment par des incitations liées à la production (Production Linked Incentives, PLI) et un nouveau Code du travail. Bien que ces mesures soient importantes, elles sont partielles et il en faut davantage pour que l’Inde atteigne développe pleinement son économie.
Lancé en 2020 pour relancer l’industrie manufacturière et tirer parti du mouvement mondial « Chine + 1 », le programme d’incitations liées à la production visait à attirer les investissements et à repositionner l’Inde au sein des chaînes de valeur mondiales. En mars 2025, les programmes PLI avaient attiré à peine 0,5 % du PIB de l’Inde en investissements, générant environ 1,2 million d’emplois, mais principalement dans des secteurs à forte intensité de capital, tels que l’électronique, l’industrie pharmaceutique et l’agroalimentaire, qui ont enregistré des gains plus importants. En revanche, des secteurs clefs à forte intensité de main-d’œuvre, comme le textile, accusaient toujours un retard.
Cette situation s’explique par le fait que la structure d’incitation uniforme et les seuils minimaux élevés en matière d’investissement et de production ont tendance à privilégier les activités à forte intensité de capital dépendantes de composants importés, plutôt que d’encourager le développement de chaînes d’approvisionnement nationales ou la création d’emplois à grande échelle. Le programme n’a donc pas répondu à l’urgence de transférer 50 à 60 millions de travailleurs excédentaires de l’agriculture vers des emplois plus productifs dans le secteur formel. Il est donc essentiel de réorienter le programme vers des incitations liées à l’emploi et à la création d’écosystèmes. Sans un tel réajustement, le PLI risque de renforcer les biais structurels existants plutôt que de favoriser la création d’emplois à forte intensité de main-d’œuvre.
Requalifier la main-d’œuvre
Des réformes structurelles sont également nécessaires. Pour relever les défis de l’emploi en Inde et rendre le pays plus attractif pour les investissements dans le secteur manufacturier, le ministère du Travail et de l’Emploi a annoncé quatre nouveaux codes du travail remplaçant 29 lois centrales existantes, à compter du 21 novembre 2025 66. Il s’agit de la transition législative la plus importante dans le cadre du droit du travail indien depuis des décennies. Ces quatre codes — le Code des salaires de 2019, le Code des relations industrielles de 2020, le Code de la sécurité sociale de 2020 et le Code de la sécurité, de la santé et des conditions de travail de 2020 — visent à réduire la charge administrative pesant sur les employeurs tout en renforçant la protection des travailleurs grâce à des dispositions spécifiques 67. Selon le gouvernement, la flexibilité accordée par les codes aux entreprises en matière d’embauche, de licenciement et de croissance encouragera les employeurs à étendre leurs activités sans craindre de longs délais bureaucratiques 68.
Cependant, un défi majeur pour la réussite de ces réformes du travail réside dans le fait que le travail figure sur la liste concurrente de la Constitution indienne 69, ce qui implique que les États doivent désormais élaborer leurs propres règles dans le cadre des codes et les faire respecter. Selon le rythme et la manière dont les États mettront en œuvre ces codes, les travailleurs pourraient se retrouver confrontés à des conditions de travail différentes d’un État à l’autre. De plus, les codes reposent sur l’hypothèse implicite que l’enregistrement des travailleurs via des systèmes numériques se déroulera sans heurts, que les inspections pourront être menées grâce à la disponibilité d’énormes quantités de données, et que les administrateurs seront en mesure de traiter des millions de déclarations de conformité en ligne. Plus généralement, une refonte d’une telle ampleur exige de l’État des capacités considérables pour la mener à bien, ce qui soulève de sérieux doutes 70.
L’Inde doit également réformer en profondeur son système éducatif pour répondre aux exigences de l’industrie moderne. Le pays est confronté à un grave paradoxe : son important excédent de jeunes — 65 % de la population étant âgée de moins de 35 ans — est aux prises avec un décalage fondamental entre les diplômes universitaires et l’employabilité. Bien qu’il produise des millions de diplômés chaque année, le système éducatif reste ancré dans l’apprentissage par cœur et les connaissances théoriques sans parvenir à transmettre les compétences pratiques, les aptitudes techniques et les qualités non techniques (telles que l’esprit critique et la communication) requises par les secteurs modernes de l’industrie et des services.
Les chiffres sont alarmants : selon un rapport Mercer-Mettl, seuls 42,6 % des diplômés indiens étaient considérés comme aptes à l’emploi en 2024–2025 71. Cette inadéquation des compétences est évidente dans l’ensemble de l’économie : on estime que seuls 8,3 % des diplômés obtiennent des emplois qui correspondent réellement à leur niveau de formation, tandis que plus de la moitié d’entre eux sont contraints d’occuper des postes peu ou moyennement qualifiés 72. De plus, le système de formation professionnelle formelle ne couvre qu’une infime partie de la main-d’œuvre : seuls 4,4 % des jeunes travailleurs possèédent des compétences professionnelles formelles (Union Budget Survey). Cette faible capacité à former des jeunes prêts à l’emploi compromet directement l’ambition du pays de devenir un pôle industriel mondial, car les investisseurs étrangers exigent une main-d’œuvre qualifiée et immédiatement opérationnelle.
L’Inde doit également s’attacher à développer activement un écosystème d’innovation solide, capable de traduire efficacement la recherche en applications commerciales et en création d’emplois. Pour y parvenir, il est nécessaire d’augmenter de manière significative les investissements publics et privés dans la R&D, deune rendre la propriété intellectuelle (PI) plus forte et plus prévisible, ainsi que de mettre en place des mécanismes efficaces de transfert de technologie qui comblent le fossé entre le monde universitaire et l’industrie. En soutenant les start-ups et les entrepreneurs capables de transformer des idées innovantes en entreprises créatrices d’emplois, l’Inde peut progresser dans la chaîne de valeur. Toutefois, sans combler ces lacunes fondamentales en matière de développement du capital humain et de capacité d’innovation, même les politiques industrielles les mieux conçues ne parviendront pas à créer les emplois durables et de qualité dont la population jeune et croissante de l’Inde a désespérément besoin.
Au-delà d’une législation plus favorable au marché de l’emploi et d’une main-d’œuvre mieux formée et plus qualifiée, les entreprises, tant nationales qu’étrangères, ont besoin d’être assurées que les politiques fiscales, commerciales et réglementaires dans lesquelles elles investissent resteront stables et prévisibles. Or, comme évoqué plus haut, en Inde, l’instabilité politique et les changements réglementaires soudains constituent une menace fondamentale pour la confiance des investisseurs et sont devenus un frein majeur à l’optimisme des entreprises, en particulier ces dernières années. Le manque de prévisibilité politique constitue un frein majeur pour les entreprises étrangères et nationales qui souhaiteraient s’engager dans les investissements à long terme et irréversibles requis par le secteur manufacturier.
Les décideurs politiques doivent donc faire de la certitude politique une réforme prioritaire. Cela nécessite trois mesures essentielles : premièrement, institutionnaliser la stabilité réglementaire en s’engageant sur des durées fixes pour les principales politiques fiscales et commerciales (par exemple, en fixant les taux de droits de douane pour les intrants liés au programme PLI pendant toute la durée de celui-ci) ; deuxièmement, simplifier radicalement l’environnement des affaires en éliminant le pouvoir discrétionnaire bureaucratique et en veillant à ce que les décisions politiques centrales soient mises en œuvre de manière homogène et uniforme aux niveaux des États et des collectivités locales ; troisièmement, donner la priorité à l’efficacité judiciaire et administrative afin de garantir que les litiges commerciaux et les mécanismes d’application des politiques soient résolus dans un délai prévisible et court. En fin de compte, une base manufacturière de classe mondiale ne se construit pas sur des aides, mais sur la confiance que les règles du marché sont équitables, stables et appliquées de manière cohérente.
S’intégrer dans un monde en désintégration
L’Inde doit libéraliser ses échanges en ouvrant de nouveaux marchés et en réduisant le niveau très élevé des droits de douane à l’importation. Si une libéralisation unilatérale est possible, le contexte géopolitique actuel — marqué par un protectionnisme croissant et un affaiblissement de l’OMC — appelle à une approche régionale ou bilatérale.
L’accord Union-Inde constitue une avancée bienvenue à cet égard. Il ouvre les portes du marché européen aux entreprises indiennes 73, même si quelques exceptions subsistent, notamment dans le domaine agricole. Cela est important car l’Union représente déjà environ 20 % des exportations totales de l’Inde, pour une valeur proche de 80 milliards de dollars, un chiffre très proche de celui des États-Unis, qui appliquent actuellement des droits de douane d’environ 50 % sur les produits indiens. Dans le cadre de l’accord commercial Union-Inde, les droits de douane européens ont été réduits pour environ 90 % des produits, ce qui pourrait stimuler les exportations indiennes de 50 % dans des secteurs clefs tels que le textile, les produits pharmaceutiques et les services informatiques. En principe, cet accord devrait également susciter l’intérêt des entreprises européennes pour le marché indien, en facilitant le transfert de technologies et en s’alignant sur l’initiative indienne « Make in India » qui vise à attirer l’industrie manufacturière européenne.
Toutefois, l’absence de mécanismes complets de protection des investisseurs, tels que des garanties contre l’expropriation ou un système solide de règlement des différends entre investisseurs et États, constitue une réserve importante. Bien que les négociations sur la protection des investisseurs soient en cours, l’absence de celle-ci dans l’accord pourrait décourager les investisseurs européens. Néanmoins, les politiques de réduction des risques de l’Union vis-à-vis de la Chine pourraient contribuer à orienter les IDE européens vers l’Inde 74.
Sur le plan régional, la meilleure option pour l’Inde serait d’adhérer à un cadre multilatéral existant, crédible et fondé sur des règles, tel que l’Accord global et progressif de partenariat transpacifique (CPTPP) 75. Pourtant, cela prendraitt plus de temps que le pays ne peut probablement se le permettre. En effet, pour que l’Inde adhère au CPTPP, des réformes et des mesures d’ouverture importantes seront nécessaires : il lui faudrait notamment supprimer environ 99 % des lignes tarifaires (Basu Das, 2022), ce qui constituerait un défi majeur compte tenu de la position historiquement protectionniste du pays. Au-delà des droits de douane, les très importantes barrières non tarifaires de l’Inde, telles que les ordonnances de contrôle de la qualité, qui se sont multipliées au cours des 5 à 6 dernières années, devraient également être supprimées.
L’imposition de très hauts droits de douane réciproques par l’administration Trump à partir d’avril 2025 a considérablement tendu les relations commerciales entre l’Inde et les États-Unis. S’appuyant sur l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), les États-Unis ont appliqué des droits de douane de l’ordre de 26 % sur les exportations indiennes, pour atteindre 50 % lorsque des mesures punitives supplémentaires ont été ajoutées en raison des achats continus de pétrole russe par l’Inde. Ces droits de douane ont augmenté les coûts et érodé la compétitivité de secteurs indiens clefs tels que le textile, les produits pharmaceutiques et l’électronique sur le marché américain.
Début février 2026, les deux pays ont conclu un accord commercial provisoire en vertu duquel les États-Unis ont accepté de réduire les droits de douane sur la plupart des produits indiens à 18 %. En échange, l’Inde s’est engagée à ramener ses propres droits de douane sur une large gamme de produits américains à un niveau proche de zéro, à réduire progressivement ses importations de pétrole russe et à acheter pour environ 500 milliards de dollars de produits énergétiques, d’avions et de pièces détachées, de produits technologiques, de métaux précieux et de charbon à coke américains au cours des cinq années suivantes.
L’arrêt rendu par la Cour suprême des États-Unis le 20 février 2026 a radicalement bouleversé la donne en statuant que l’IEEPA n’autorisait pas le président à imposer des droits de douane d’une telle ampleur, le pouvoir de les lever revenant au Congrès. Cette décision a donc invalidé les droits de douane majorés fondés sur cette loi. En conséquence de la décision de la Cour suprême, ce qui semblait initialement être un compromis négocié s’est donc transformé en un revers pour New Delhi : l’Inde s’est retrouvée liée par des obligations d’achat substantielles et des engagements d’ouverture des marchés en échange d’un allègement tarifaire qui, sans même ces concessions, aurait pu se concrétiser.
L’escalade du conflit au Moyen-Orient impliquant l’Iran, qui s’est intensifiée début 2026 avec des perturbations dans le détroit d’Ormuz et de vives inquiétudes concernant l’approvisionnement, a également aggravé les vulnérabilités extérieures de l’Inde à un moment particulièrement inopportun.
L’Inde importe plus de 85 % de ses besoins en pétrole brut et dépend fortement des sources d’Asie occidentale pour environ 40 % de son pétrole brut et une part bien plus importante de ses importations de gaz. Si le pays a initialement bénéficié d’une diversification de ses sources d’approvisionnement — notamment d’une hausse temporaire des importations de pétrole brut russe à prix réduit dans un contexte de perturbations mondiales — l’accord commercial provisoire entre les États-Unis et l’Inde exigeait déjà une réduction progressive des achats russes au profit d’alternatives plus coûteuses telles que l’énergie américaine.
Dans ce contexte, le conflit lié à l’Iran a propulsé les prix du Brent bien au-dessus de 100 dollars le baril, alourdissant la facture des importations, accentuant les pressions inflationnistes et aggravant le déficit courant. Ce choc pétrolier a intensifié la pression sur la roupie, qui était restée faible tout au long de l’année 2025 dans un contexte de sorties de capitaux soutenues. Fin mars 2026, la roupie a ainsi atteint des niveaux historiquement bas, avoisinant les 93-94 roupies pour un dollar américain, ce qui a amplifié les risques d’inflation importée.
Tout ce qui précède rend plus urgente que jamais la nécessité pour l’Inde d’ouvrir son économie. Alors que le durcissement des conditions d’accès aux marchés imposent des contraintes nouvelles et que le pays fait face à un problème de main-d’œuvre inédit, il est clair que son modèle ne permettra pas de reproduire mécaniquement le miracle chinois.
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01.04.2026 à 17:47
Trump est-il en train de transformer le capitalisme européen ?
Le modèle européen n’existe pas.
Entre la solidarité, le libéralisme et la communauté, plusieurs « variétés » de capitalismes ont façonné le continent.
Laurent Warlouzet dresse une typologie — et propose une perspective : face au choc chinois et à la disruption Trump, l’Europe libérale n’est pas inéluctable.
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Texte intégral (3954 mots)
Votre livre cherche à montrer qu’il existe un capitalisme européen qui serait la combinaison de plusieurs modèles. Comment en êtes-vous arrivé à formuler une telle thèse ?
C’est une question essentielle : elle est à la source de mon livre et de la typologie qu’il propose.
J’ai été influencé par l’école dite des « variétés du capitalisme » 76. À Florence, j’ai suivi les séminaires de Sven Steinmo, qui insistait sur l’opposition entre le modèle allemand, alors à la fois ordolibéral et corporatiste, le modèle anglo-saxon plus libéral et le modèle scandinave social-démocrate. La France avait d’ailleurs du mal à trouver une place dans cette typologie.
En étudiant la diversité des capitalismes européens et la construction européenne, je me suis aperçu de l’existence d’une forme de maelström associant de multiples dynamiques, y compris au sein des modèles nationaux. Le modèle allemand, par exemple, a connu quelques mutations. À partir du chancelier Schröder (1998-2005) le marché du travail a été profondément libéralisé.
Il m’est donc apparu que pour caractériser le capitalisme européen, il fallait atteindre un niveau plus général de définition. Je suis revenu aux fondamentaux des valeurs guidant le capitalisme, qui sont soit la liberté (liberty capitalism), soit la solidarité (solidarity capitalism). S’y ajoute un troisième aspect qui est évident aujourd’hui avec Trump, mais qui l’était pas quand j’ai commencé mes recherches il y a vingt ans : le community capitalism.
De quoi s’agit-il ?
Cette forme de gouvernance du capitalisme est orientée vers la promotion de la communauté, du groupe. L’objectif n’est pas alors d’être pour ou contre le marché, mais de maximiser les ressources de la communauté nationale. Il s’agit donc d’une vision du monde comme d’un jeu à somme nulle, sans bénéfice mutuel, contrairement aux visions libérales ou social-démocrates. Elle implique une forme de protectionnisme, une politique de défense active et une politique migratoire restrictive.
Cette trinité est particulièrement utile pour comprendre le capitalisme européen dans le cadre du modèle sui generis de l’Union européenne : celui-ci représente un équilibre entre ces trois tendances, chacune plus ou moins affirmée suivant les époques.
Ma typologie permet du reste de caractériser n’importe quel type de capitalisme, européen ou non. On peut par exemple penser à certains pays d’Amérique du Sud, qui sont parfois passés par des périodes très protectionnistes, avec des politiques de substitution des importations, et parfois par des politiques très libérales.
Pour caractériser le capitalisme européen, il faut atteindre un niveau plus général de définition.
Laurent Warlouzet
Vous dites que le community capitalism cherche à protéger la communauté. Pourtant, le projet européen, tel qu’il s’est incarné depuis ses débuts, se caractérise par l’ouverture des marchés la plus avancée possible — à la fois en interne par le marché unique et en externe par des accords de libre-échange très denses — et une croyance dans la « théorie du doux commerce », celui-ci devant favoriser la bonne entente politique. N’y a-t-il donc pas une contradiction entre ce qu’on observe dans les faits — une Europe très ouverte et très peu protectrice — et l’idée du community capitalism ?
Tous les systèmes capitalistes sont régis par l’interaction entre les trois principes dont je parlais plus haut, principes qui se manifestent dans chaque pays, dans chaque entité, à des degrés variables. Au sein de l’Union, c’est le capitalisme libéral régulé qui a prévalu.
Aujourd’hui, il reste à savoir si ce modèle peut s’adapter à un monde plus dur, plus nationaliste, en étant le creuset d’un community capitalism à l’européenne. Pour l’instant, il n’a pas su l’être — mais la thèse de mon livre est que cette autre option est possible.
Pourquoi ?
Dans les années 1970, l’Europe a négocié des accords protectionnistes dans le textile, dans l’acier et dans le secteur automobile.
Elle a plus tard accepté les aides nationales massives à Airbus. Certes, ce constructeur d’avion a été formé en dehors du cadre de la Communauté européenne. Mais Bruxelles a pris en charge sa défense lorsqu’Airbus a été attaqué par les États-Unis au titre des aides d’État qu’il recevait.
Nous avons aussi connu un tournant en 2016 — l’année du Brexit, de la première élection de Donald Trump, l’année aussi où les Allemands ont commencé à s’inquiéter de l’expansionnisme chinois quand les Chinois ont racheté le constructeur de robots Kuka. Depuis une décennie, l’Europe s’est dotée de tout un arsenal protectionniste, compatible avec les règles multilatérales, en matière de droit antidumping, de taxation carbone (CBAM) et de règles numériques.
L’Europe pourrait donc incarner un community capitalism light, une forme de protectionnisme ciblé, mais toujours multilatéral. En mars 2026, dans le même esprit, la Commission européenne a présenté l’Industriel Accelerator Act, ou programme « Made in Europe », porté par le commissaire Stéphane Séjourné.
Il importe maintenant de savoir si l’Europe a la volonté d’appliquer tous ces instruments. Le risque est qu’elle se voit imposer des mesures de rétorsions commerciales, notamment de la part des États-Unis et de la Chine.
Si les gouvernements d’extrême droite se multipliaient en Europe, on pourrait assister à un détricotage du marché unique, qui ne serait guère plus qu’une zone de libre-échange.
Laurent Warlouzet
Au programme « Made in Europe », certains opposent pourtant un « Made with Europe » 77 — et la Commission européenne examine la possibilité pour certains partenaires industriels de bénéficier de subventions de l’Union. Il ne s’agirait donc pas tant de produire en Europe qu’avec les pays signataires d’un accord de libre-échange avec l’Union. La communauté élargie au marché ouvert ne saperait-elle pas l’idée de communauté européenne ?
C’est un dilemme, en effet : le community capitalism suppose que l’on forme une communauté avec une identité forte et une volonté collective. Pour cela, il importe de fixer des frontières et donc de définir qui est européen et qui ne l’est pas.
Dans le programme « Made in Europe », cela revient à définir qui sont les partenaires avec qui l’on peut s’entendre — les like-minded partners en anglais — c’est-à-dire, au fond, qui sera admissible au Made in Europe. Admet-on les Britanniques, voire les Canadiens, ou même les Australiens ? En 2025, par exemple, la France avait insisté pour ne pas intégrer les Britanniques au programme de réarmement SAFE sans contrepartie sérieuse. De même, la guerre en Ukraine a un peu clarifié la question des frontières : on sait désormais quelle pourrait être l’extension géographique maximale possible de l’Union. Le cas turc est mis de côté pour un temps indéterminé.
L’une des solutions vers laquelle on semble se diriger est donc celle d’une Europe à géométrie variable. Elle existe en réalité déjà à travers la Communauté politique européenne formée en 2022, qui était une bonne initiative pour inclure les Britanniques ou les Norvégiens.
On ne saurait cependant les inclure dans tout sans diluer la communauté.
Serait-on donc à un mouvement de rééquilibrage entre les trois piliers du capitalisme européen : le pilier social, le pilier marché et le pilier de la communauté ?
En effet. On accorde désormais plus d’importance au pilier de la communauté et moins au pilier du marché ou au pilier socio-environnemental. Ce dernier est affaibli par le backlash que nous connaissons aujourd’hui.
Quand la première édition de ce livre — Europe contre Europe 78 — est parue en français en janvier 2022, nous étions alors à l’époque du Green Deal, et peu de temps après le plan Next Generation EU, adopté en décembre 2020. Le pilier socio-environnemental se renforçait. Aujourd’hui, l’attention se déporte vers le pilier protectionniste, en raison de la guerre en Ukraine et de l’arrivée au pouvoir de dirigeants nationalistes en Europe ou dans le reste du monde.
Faudrait-il porter de nouveau l’accent sur une Europe sociale ?
Je ne dirais pas qu’un pôle est moralement supérieur aux deux autres : cela dépend des opinions politiques de chacun. Le seul aspect normatif de mon livre, à cet égard, est celui-ci : il est nécessaire à l’Union de trouver le bon équilibre entre ces trois dynamiques, qui sont toutes les trois nécessaires.
Pendant longtemps, l’Europe a trop négligé le community capitalism. L’industrie européenne des panneaux solaires n’a pas du tout été défendue — elle a fini par être laminée. L’approche socio-environnementale, de même, a été négligée pendant la crise de la zone euro, notamment dans le cas grec.
L’Union est un palimpseste. Elle a toujours été réécrite, et elle a les ressources pour se déployer dans ces trois directions. De multiples projets ont été déployés par le passé : planification, taxe carbone, zone de libre-échange. Ces projets pourraient connaître aujourd’hui une deuxième vie.
J’insiste beaucoup sur cette idée de choix, à rebours de deux idées, l’une eurosceptique et l’autre europhile.
C’est-à-dire ?
La première explique la construction européenne par un complot américain ou fédéraliste. C’est un mythe : l’Europe a été choisie par les gouvernements et donc par des peuples successifs. Le backlash que nous connaissons est d’ailleurs le fait des électeurs européens, en l’occurrence de l’arrivée au pouvoir de dirigeants de la droite radicale. Les élections européennes de 2024 n’ont pas donné les mêmes majorités qu’en 2019.
L’autre explication que je conteste est celle avancée par les pro-européens qui considèrent que l’Europe serait un processus rationnel, technique, dépolitisé et inéluctable. Je pense au contraire que les choix que ceux-ci présentent comme des objectifs sont liés à des idéologies politiques. Au lieu de les appeler libérales, social-démocrates, écologiques, communistes, protectionnistes, je préfère les désigner par les trois termes dont je parlais plus haut : liberty capitalism, solidarity capitalism et community capitalism. Ces termes ne sont pas chargés négativement ou positivement et ne sont pas associés à un pays en particulier.
L’Europe peut incarner un community capitalism light, une forme de protectionnisme européen ciblé, mais toujours multilatéral.
Laurent Warlouzet
Vous avez évoqué rapidement le cas grec et la question de l’intégration monétaire dans le capitalisme européen. Quelle est votre lecture de la contribution qu’a pu faire au capitalisme européen la création et la mise en œuvre de la monnaie unique ? A-t-elle permis de renforcer le community capitalism ou a-t-elle fragilisé le volet solidaire du capitalisme européen ?
On peut lire l’Union monétaire à l’aune des trois concepts que j’évoquais.
L’Union monétaire, telle qu’elle a été créée, avait une forte identité ordolibérale, mais elle avait aussi une dimension solidaire. Cette dernière est encore présente aujourd’hui : les taux d’intérêt sont ainsi moins élevés dans les pays les plus fragiles, ce qui profite à la France et aussi à l’Italie. On peut supposer que la France, avec la dette qui est la sienne — 3 500 milliards d’euros — connaîtrait peut-être des taux d’intérêt supérieurs si le pays avait gardé sa monnaie. Plus généralement, cette dimension de solidarité est évidente pour les pays créditeurs d’Europe du Nord, moins dans les pays qui ont une monnaie plus faible comme la France.
En parallèle, un basculement ultralibéral est survenu pendant la crise de l’euro avec l’imposition de politiques très dures envers la Grèce et envers d’autres pays d’Europe du Sud. Certains pays de l’Est ont connu des politiques de cet ordre avant la crise de l’euro. Après celle-ci, la solidarité qui a été témoignée envers la Grèce et les autres pays en difficulté est venue trop tard. Elle a donc été très coûteuse sur les plans social et politique — renforçant les forces politiques radicales — comme d’un point de vue financier. Dans mon livre, je cite certains économistes très libéraux qui se sont demandés pourquoi les Européens n’ont pas aidé les Grecs plus tôt : cela leur aurait coûté moins cher.
Le troisième élément de l’Union monétaire, le plus négligé, est celui du community capitalism. Si les Français tenaient à réaliser l’Union économique et monétaire, c’était aussi afin d’affirmer l’euro par rapport au dollar. Or cela n’a jamais eu lieu : cette possibilité était là et nous ne l’avons pas saisie. La question revient à l’ordre du jour avec les débats contemporains autour de l’euro numérique.
Dans quelle mesure le community capitalism transforme-t-il les relations entre l’État et les marchés ?
Le community capitalism repose sur l’effacement de certaines frontières étanches entre acteurs privés et publics.
On en voit une variante particulière aux États-Unis, dans la manière dont le Président Trump a obligé les cabinets d’avocats à travailler pour lui à titre gracieux ; on voit de même comment les GAFAM, jusqu’au conflit récent entre la Maison-Blanche et Anthropic, se sont alignés sur les priorités du gouvernement.
Cet alignement est naturel car, à l’origine du community capitalism, on trouve la colonisation. Toutes les grandes entreprises de colonisation — de l’East India Company à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales — étaient des compagnies commerciales privées, qui avaient aussi la possibilité de mener des conflits et de conquérir des territoires.
La frontière entre public et privé s’est renforcée à partir des années 1980, notamment avec des vagues de privatisation et de libéralisation de marchés autrefois protégés. Aujourd’hui, le problème est de coordonner de nouveau les acteurs publics et privés. Il existe désormais un débat international sur les politiques industrielles qui pourraient être optimales, débat suscité notamment par Dani Rodrik 79, et rendu urgent par l’augmentation générale des aides nationales à l’industrie, qu’il faut coordonner. À défaut, les finances publiques risquent de soutenir artificiellement des acteurs inefficaces mais bien connectés politiquement, et aboutir à ce que les économistes appellent parfois du corporate welfare.
Un basculement ultralibéral est survenu pendant la crise de l’euro avec l’imposition de politiques très dures envers la Grèce et envers d’autres pays d’Europe du Sud.
Laurent Warlouzet
Pensez-vous que l’on se dirige vers un community capitalism « fort » au prix du capitalisme de marché avec de nouvelles barrières tarifaires et une politique industrielle plus affirmée ? Et si c’est le cas, y a-t-il une alternative ?
À la fin de mon livre, je m’essaie à la prospective — non pas pour prédire l’avenir, mais pour esquisser des scénarios.
Un premier scénario serait l’affirmation d’une Europe du community capitalism — d’une « Europe forteresse », comme on disait dans les années 1980.
À cette époque, les États-Unis — notamment James Baker, secrétaire d’État sous George H. W. Bush entre 1989 et 1993 —, craignaient l’émergence d’une telle Europe forteresse. Celle-ci n’a jamais vu le jour, mais elle le pourrait à l’avenir, surtout si le programme « made in Europe » se concrétise.
Cette possibilité a été pendant longtemps bien peu envisageable. Mais comme la crise actuelle touche au cœur de ce qui faisait autrefois la valeur ajoutée de l’industrie européenne — l’industrie automobile, l’acier, et d’autres secteurs stratégiques ou haut de gamme —, il est maintenant envisageable que l’Europe emprunte une nouvelle trajectoire, y compris dans les domaines militaire et diplomatique.
L’autre scénario — peut-être plus probable — serait celui d’une Europe se bornant à être une zone de libre-échange. Si les gouvernements d’extrême droite se multipliaient sur le continent, et dans la mesure où ils sont en général contre le community capitalism et le solidarity capitalism — c’est-à-dire l’Europe socio-environnementale — la seule option restante serait une Europe plus libérale que celle que nous connaissons aujourd’hui. Les États-Unis nous offrent un exemple de ce à quoi elle pourrait alors ressembler : Trump diminue les impôts des plus riches et attaque les normes environnementales et sociales.
En Europe, on entend aujourd’hui des dirigeants remettre en cause le principe des contributions budgétaires nationales au budget européen, celui du droit européen fédéral ou des normes européennes. On pourrait assister à l’avenir à un détricotage même du marché unique, qui ne serait plus qu’une zone où les douanes sont supprimées mais où des normes nationales demeurent. Le risque serait celui d’un darwinisme social, avec une course aux standards les moins protecteurs. Celle-ci est déjà en cours mais pourrait se renforcer.
Il y a une troisième option, décrite par Pierre Charbonnier : l’écologie de guerre totale : il s’agirait d’associer les piliers socio-environnemental et communautaire du capitalisme pour faire respecter le Green Deal, tout en nous rendant moins dépendants des énergies fossiles, de la Russie et d’autres pays qui soit ne se montrent pas coopératifs, soit nous sont hostiles.
L’Europe est aussi aux prises avec un choc chinois : dans un monde où le marché américain se ferme aux exportations de la Chine, celles-ci se font en Europe. Dans la mesure où ce choc détermine en partie la trajectoire du continent, nos marges pour renforcer un modèle de community capitalism s’en trouvent-elles réduites ?
Il n’y a pas d’évolution linéaire. Un scénario intermédiaire probable serait de poursuivre l’approfondissement du marché unique tant d’un point de vue libéral — avec par exemple le marché européen des capitaux ou de l’énergie —, qu’en termes de community capitalism avec des politiques industrielles plus coordonnées pour éviter une course aux subventions à la logique strictement nationale. Ce scénario serait celui des rapports Draghi et Letta de 2024.
Cette approche serait une réponse possible au choc chinois — mais aussi au « choc Trump ». Certains pensent que ce dernier ne fait que reproduire la politique des présidents antérieurs, en étant plus direct. En réalité, une différence de nature le sépare de ses prédécesseurs. Si, en 1958, Eisenhower se plaignait lui aussi des pays européens en estimant qu’ils ne dépensaient pas assez pour leur défense, il ne remettait pas directement en cause l’OTAN. Au contraire, Trump juge le multilatéralisme et l’Alliance atlantique caducs. En s’en prenant au Canada et au Groenland, il menace le territoire de ses alliés.
Face à ce bouleversement, l’Europe est à la croisée des chemins.
Mon livre montre qu’elle a pu articuler le déploiement de projets et de politiques de solidarity capitalism et de community capitalism par le passé.
Si les Européens en ont la volonté, ils peuvent donc orienter leur modèle de capitalisme dans cette direction. L’Europe libérale n’est pas inéluctable.
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01.04.2026 à 06:00
Les mines des empires : 10 points sur la géopolitique des minerais critiques
Ce qui finit dans les batteries, les réseaux et les armes a commencé dans une mine.
Entre les deux, une chaîne de valeur complexe, dominée par la Chine — que les États-Unis cherchent désormais à briser.
Par où passe l’infrastructure cachée de la puissance ?
Une étude fouillée en 10 points.
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Texte intégral (13589 mots)
1 — Technologies critiques et course aux matières premières
Un minerai est une matière minérale naturelle avec une teneur métallique importante. Extrait, traité et concentré par l’industrie minière, il est ensuite raffiné, purifié et transformé par l’industrie métallurgique en un métal.
Le jugement porté sur la criticité ou non d’un minerai varie grandement selon le pays et l’époque. Il s’appuie communément sur deux dimensions-clés : i) l’importance économique, industrielle, stratégique du minerai ou métal étant donné les besoins spécifiques d’un secteur important comme l’industrie lourde, la santé, la défense ou l’énergie ; ii) les risques et tensions, d’ordre géologique, commercial ou géopolitique, pouvant peser sur l’offre et l’approvisionnement.
Les listes de matériaux critiques déterminées par les administrations de chaque pays sont généralement assez larges et couvrent de nombreux secteurs différents 80. Aujourd’hui, les principaux minerais et métaux dits critiques le sont devenus en raison de leur utilisation dans les secteurs des technologies bas-carbone, du numérique et de la défense. Ces trois domaines cruciaux pour la puissance économique, énergétique, technologique et militaire sont au cœur des tensions entre la Chine et les États-Unis.
Concernant le secteur des technologies bas-carbone, les métaux les plus importants et les plus largement consommés sont le cuivre pour l’électrification, le silicium ultra-pur pour les cellules des panneaux photovoltaïques, le zinc pour le revêtement des éoliennes et les métaux pour les batteries de véhicules électriques — notamment le cobalt, le graphite, le lithium, le manganèse et le nickel 81.
Le secteur du numérique consomme également en quantité de nombreux métaux différents (antimoine, cobalt, indium, iridium, lithium, silicium, terres rares, tantale), pour les équipements électroniques (smartphones, ordinateurs), les infrastructures numériques (câbles, serveurs), les circuits intégrés, les écrans, les batteries, les disques durs, etc 82.
Le secteur émergent de l’intelligence artificielle, quant à lui, repose également sur une infrastructure matérielle conséquente : il nécessite du silicium et du gallium, entre autres, pour les semi-conducteurs et micro-processeurs de pointe ; du germanium pour les câblages en fibre optique ; du lithium et du cobalt, pour les batteries statiques en cas de coupure de courant ; des terres rares, pour les aimants permanents des ventilateurs de refroidissement, etc 83.
Le secteur de la défense requiert également de nombreux métaux critiques différents 84. On peut noter les métaux nécessaires aux super-alliages fortement résistants (cobalt, niobium, titane, tungstène), mais aussi les terres rares : cette appellation comprend un ensemble de 17 éléments métalliques regroupés selon leurs propriétés chimiques 85, utilisés dans de nombreux secteurs différents, dont nos trois secteurs d’intérêt.
Dans le secteur militaire, plusieurs des terres rares sont nécessaires pour des aimants permanents et pour des systèmes de propulsion, de guidage, de visée et de radar, en plus des technologies embarquées. Par exemple, la machine de guerre états-unienne consomme des quantités importantes de certaines de ces terres rares pour plusieurs de ses véhicules et équipements (400 kg dans un chasseur F-35 ; 2 600 kg dans un navire de guerre Arleigh-Burke DDG-51 ; 4 600 kg dans un sous-marin de classe Virginia 86).
La course aux métaux critiques entre les États-Unis et la Chine se traduit par une concurrence inter-impérialiste, entre un hégémon contesté et une puissance ascendante.
Tanguy Bonnet
Enfin, il faut noter que de nombreux matériaux critiques le sont pour différents secteurs simultanément. Un même métal peut servir à différentes applications industrielles — par exemple, le silicium est essentiel tant aux panneaux solaires qu’à la conception de semi-conducteurs, et le cobalt employé tant dans les batteries que les alliages spéciaux. De même, une même application peut servir différents secteurs, tels les aimants permanents dans les éoliennes offshore et dans les avions de chasse ou les micro-processeurs dans les technologies embarquées des véhicules électriques et des engins militaires. Il y a donc une superposition des criticités pour certains métaux qui font l’objet de double voire de triple usage.
2 — La fin de la puissance minière des États-Unis
Les États-Unis bénéficient d’un sous-sol riche d’un point de vue géologique. Historiquement, la frontière extractive a avancé au rythme de la colonisation, d’abord dans les régions du Northeast et du Midwest riches en fer et en charbon, puis dans les régions du Southwest riches en or et en cuivre, acquises progressivement dans les années 1870.
À partir de la fin du XIXe siècle, l’industrie minière états-unienne va connaître un rapide essor, favorisée par son expansion territoriale donc, mais aussi par la libéralisation du droit minier, la main-d’œuvre mexicaine bon marché, et par le développement de technologies au service de l’activité minière 87.
Un siècle plus tard, en 1970, les États-Unis sont une puissance minière et métallurgique globale. Cette année-là, l’extraction domestique de fer représente 12 % de la production mondiale, quand son raffinage en représente 19 %. Les États-Unis sont également responsables de 26 % de l’extraction mondiale de cuivre et 23 % de son raffinage, 37 % de la production d’aluminium et 20 % de la production d’acier 88.
Cette dynamique change progressivement au cours des années 1970-1990. Au niveau juridique, 1969 marque l’entrée en vigueur du National Environmental Policy Act, et 1970 du Clean Air Act. Ces réglementations ont fortement impacté les secteurs minier et métallurgique très fortement polluants. Le nombre de raffineries de cuivre aux États-Unis est ainsi passé de 17 en 1970 à 8 en 1989 89. Aujourd’hui, il n’en reste que deux en activité.
Le secteur souffre également de l’épuisement des meilleurs gisements et donc de la baisse de la concentration des gisements miniers domestiques 90. De plus, le pays connaît un allongement du « temps minier 91 », pour des raisons géologiques, techniques, financières, légales et socio-environnementales. Cette tendance est mondiale, mais particulièrement marquée aux États-Unis, au-dessus de la moyenne globale en ce qui concerne les délais miniers (19 ans contre 15 ans au niveau mondial 92).
Enfin, les années 1990 sont marquées par l’effondrement du bloc soviétique, avec pour résultat l’affirmation globale de l’hégémonie états-unienne, et l’accélération de la mondialisation néolibérale sous supervision de Washington. Les administrations se succédant à la Maison-Blanche, les États-Unis se libèrent de la compétition et de la conflictualité avec l’Union soviétique et perdent intérêt dans la sécurisation d’une production minière et métallurgique domestique, coûteuse d’un point de vue énergétique, économique et socio-environnemental 93. Le capitalisme minier et industriel états-unien se réoriente pour optimiser ses approvisionnements depuis des frontières extractives et des chaînes industrielles étrangères, plus profitables et moins contraignantes.
Tous ces facteurs expliquent le déclin relatif de l’industrie minière et métallurgique domestique aux États-Unis 94, et les hauts niveaux actuels de dépendance commerciale 95.
3— La nouvelle hégémonie chinoise
Aujourd’hui, Pékin domine assez nettement l’ensemble de la chaîne de valeur.
La Chine est d’abord un pays minier de premier ordre, responsable d’entre 20 % et 50 % de la production mondiale pour plusieurs minerais différents (bauxite, étain, zinc, titane, antimoine, magnésium) et autour de 70 % de la production minière mondiale pour d’autres comme le graphite, les terres rares ou le tungstène.
La Chine domine surtout la production métallurgique mondiale d’une façon bien plus marquée : elle représente 40 à 90 % de la production mondiale de l’ensemble des métaux critiques raffinés 96. Son leadership se fait également sentir sur l’aval de la chaîne de valeur : la part du pays dans la valeur ajoutée industrielle mondiale est passée de 5 % en 1997 à 24 % en 2024, soit la contribution la plus importante 97. Cette augmentation est due en partie à l’inscription de sa production métallurgique, socle matériel de toute production industrielle, dans ses chaînes de valeur domestiques.
Le secteur où la Chine domine le plus clairement est celui des technologies bas-carbone, particulièrement consommatrices en métaux critiques. Le pays représente par exemple 75 % de la production mondiale de batteries électriques, 98 % de celle en batteries LFP, en plein développement, et 80 % de la production mondiale de panneaux solaires et de ses composants. Le pays représente aussi 92 % de la production mondiale d’aimants permanents 98.
Cette position de force est le résultat d’une planification et d’une stratégie industrielle et commerciale complète et établie depuis plus d’une décennie, ainsi que d’arbitrages et de sacrifices sur le plan socio-environnemental.
Entre une compétition délétère et perdue d’avance, ou un (ré)alignement à une puissance supérieure, il existe aussi une troisième voie à développer pour l’Union.
Tanguy Bonnet
Au niveau de sa production minière domestique, la Chine assume la destruction environnementale localisée et les coûts écologiques colossaux qui sont constitutifs de l’extraction minière (déforestation, pollutions chimiques, destruction de la biodiversité 99). Mais elle absorbe aussi une grande part de la production minière globale en important massivement les minerais qu’elle n’extrait pas ou trop peu. Sa stratégie internationale consiste à investir massivement dans les exploitations minières et les infrastructures étrangères, notamment à travers la Belt and Road Initiative (Nouvelles Routes de la Soie), afin de sécuriser des approvisionnements depuis l’ensemble des principaux pays miniers (Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chili, République Démocratique du Congo, Guinée, Indonésie, Pérou, Zambie 100).
Quant à la production métallurgique, la Chine est le premier pays mondial pour le raffinage de métaux critiques, mais pas seulement en raison de ses approvisionnements massifs et divers. Cela s’explique également par une planification industrielle forte, notamment à travers la stratégie Made in China 2025 lancée en 2015 101, ainsi qu’une immense production domestique de charbon devenue indispensable au développement industriel chinois depuis maintenant plus de 20 ans 102, et par extension à son secteur métallurgique, activité fortement énergivore.
4 — Une coopération forcée entre Pékin et Washington
Au lendemain de la crise de la rentabilité des entreprises états-uniennes dans les années 1970, le capital transnational américain, avec le soutien de l’État, opte pour une solution spatiale afin de maintenir des taux de profits élevés. Il s’agit de se tourner vers l’étranger pour exporter des capitaux et créer un vaste marché mondial.
La Chine s’insère dans cette mondialisation sous supervision américaine à la fin des années 1970, ce qui marque le début d’une longue coopération économique de facto entre les deux pays. Les multinationales américaines y délocalisent leurs usines afin de profiter de la main-d’œuvre chinoise bon marché et de garantir au marché domestique des biens manufacturés abordables. Le capitalisme d’État chinois assure progressivement un rattrapage industriel et un développement économique favorable à sa population 103. Cette symbiose, entre l’externalisation économique américaine et le développement industriel chinois, trouve son incarnation parfaite sur le plan énergétique et matériel 104, et donc sur la question des minerais et des métaux.
En effet, malgré le déclin relatif de l’activité minière et métallurgique aux États-Unis, l’empreinte métallique par habitant n’a cessé d’augmenter depuis les années 1980. Cette accumulation matérielle repose en grande partie sur la Chine, de façon directe — entre 2018 et 2023, les exportations chinoises représentent 33 % des importations américaines de machines électriques et d’électronique 105 — ou de façon indirecte : la Chine domine la production métallurgique et industrielle mondiale de métaux critiques et de composants technologiques, exportés et intégrés à des chaînes de valeur étrangères qui exportent vers les États-Unis 106. Ainsi, ces derniers bénéficient, vis-à-vis de la Chine et des pays miniers qui la fournissent, d’un échange écologique inégal 107 : des flux biophysiques asymétriques circulent à échelle globale et nourrissent une accumulation technologique aux États-Unis, tout en externalisant entièrement en Chine et dans les pays miniers les coûts énergétiques et socio-environnementaux liés aux activités extractives, métallurgiques et industrielles.
Au sein de cette structure mondiale, la Chine occupe une position intermédiaire 108. En effet, elle subit des coûts énergétiques et socio-environnementaux sur place, ainsi que des transferts biophysiques nets qui résultent des exportations notamment vers les États-Unis. Mais elle profite de plus en plus de l’exploitation des ressources naturelles des pays chez qui ses multinationales minières opèrent, et auprès desquels elle se fournit. Les coûts socio-environnementaux liés à l’activité extractive et industrielle sont donc partagés entre la Chine et les pays miniers qui la fournissent. Ces derniers permettent la consommation matérielle des États-Unis, mais aussi de plus en plus celle de la Chine dont l’empreinte métallique par habitant a fortement augmenté depuis les années 2000, bien qu’à un niveau toujours nettement inférieur à celui des États-Unis.
5 — Rivalité stratégique et découplage
Sur le plan macroéconomique global, les relations entre la Chine et les États-Unis se refroidissent progressivement depuis les années 2000, à mesure que Pékin rivalise avec Washington, notamment sur le plan des infrastructures commerciales mondiales, allant jusqu’à construire progressivement une proposition contre-hégémonique 109. La question des minerais et métaux critiques se met aussi à devenir une source d’inquiétude, de tension et de rivalité entre les deux pays, surtout côté états-unien.
La Chine a mis en place une stratégie économique visant à développer les secteurs industriels-clés autour des matières premières critiques, en premier lieu le secteur métallurgique et, par capillarité, ceux des technologies numériques et des technologies bas-carbone. Ces « secteurs génératifs 110 » portent l’ascension économique de la Chine et représentent des atouts stratégiques qui font aujourd’hui du pays une puissance industrielle, technologique et énergétique mondiale, à même de rivaliser avec les États-Unis. Pour ces derniers, paradoxalement, l’échange écologique inégal est passé d’une solution d’optimisation économique et matérielle à un problème de vulnérabilité stratégique, voire à une dépendance commerciale qui menace sa souveraineté et sa compétitivité industrielle sur des secteurs clés.
L’année 2010 est souvent considérée comme le point de départ du réveil politique américain sur les métaux critiques, cette année étant marquée par la « crise des terres rares » entre la Chine et le Japon 111. Les États-Unis observent de loin comment des restrictions chinoises à l’exportation de terres rares ont temporairement paralysé des dizaines d’entreprises du secteur industriel japonais.
Trouver des ressources exploitables, expertiser, construire des sites miniers, des usines de raffinage et de transformation : tout ceci prend des années avant d’être opérationnel, rentable et idéalement compétitif.
Tanguy Bonnet
Depuis, on observe la place croissante prise par le sujet dans les discours politiques aux États-Unis, notamment à travers la multiplication des initiatives légales, administratives et économiques 112. Ces différentes mesures sont d’abord de l’ordre de l’information et de l’orientation stratégique : il s’agit d’évaluer les chaînes de valeur, d’identifier les vulnérabilités et les dépendances américaines, de construire une expertise et des stratégies, de créer ou de redoter des agences fédérales, de mettre à jour régulièrement les listes de minerais critiques de l’United States Geological Survey et des différentes administrations publiques. À partir de 2020, on constate un tournant vers un soutien financier en faveur de la relance minière et industrielle au niveau domestique 113, ainsi que vers la sécurisation d’approvisionnements étrangers à travers des accords commerciaux avec des pays « alliés » ou « amis 114 ». Ce onshoring/reshoring et ce friendshoring forment aujourd’hui les deux piliers de la politique américaine sur la question des approvisionnements en métaux critiques.
Au niveau de l’État, il y a donc une certaine continuité, jusqu’à une intensification, dans les politiques mises en place par les différentes administrations américaines, avec un même triple objectif de fond : identifier, relocaliser, sécuriser. On peut néanmoins noter des différences au niveau des priorités politiques affichées, et des moyens mis en place. Les démocrates et l’administration Biden ont opté pour des subventions (via l’Inflation Reduction Act), des accords internationaux plurilatéraux (via le Minerals Security Partnership) et une priorité faite aux secteurs des technologies bas-carbone, notamment aux véhicules électriques.
Les républicains et l’administration Trump II optent pour la dérégulation (facilitation des permis et accélération des projets miniers domestiques), des accords internationaux bilatéraux, et une priorité faite à la « sécurité nationale » de manière générale, tels la défense et le secteur de l’IA.
6 — L’arsenalisation des dépendances
La Chine et les États-Unis sont aujourd’hui engagés dans une course technologique dans le domaine du numérique et de l’IA. Ils utilisent leur (quasi)-monopoles respectifs – la Chine sur les métaux critiques en amont, les États-Unis sur les microprocesseurs en aval – pour jouer sur les quantités, en imposant des restrictions et en contrôlant les échanges.
En effet, depuis octobre 2022, les États-Unis, qui dominent largement la conception des microprocesseurs, interdisent l’exportation vers la Chine des puces les plus performantes, mais aussi des logiciels et des machines nécessaires à leur conception ou à leur fabrication 115. En réponse, la Chine a imposé depuis juillet 2023 des licences d’exportation pour le gallium, le germanium, puis l’antimoine (indispensable aux technologies de pointe, pour l’IA ainsi que pour des applications militaires). Ces licences d’exportation requièrent des informations précises sur les usages qui seront faits des matériaux, avant d’autoriser ou non l’exportation, selon que l’usage soit civil ou militaire. En décembre 2024, ces licences d’exportation sont rendues plus strictes, et l’exportation de tout composant pouvant faire l’objet d’un double usage civil et militaire devient automatiquement prohibée. Malgré ces mesures, la Chine n’a pas obtenu de l’administration Biden une réduction des contrôles export sur les puces avancées.
Mais, en 2025, la Chine a démontré qu’elle aussi pouvait arsenaliser ses points de contrôle sur les chaînes de valeur. En avril, deux jours après le Liberation Day, la Chine a mis en place des licences d’exportation sur sept terres rares, et leurs produits associés (oxydes, métaux, alliages, aimants permanents). En octobre, une semaine après l’élargissement des restrictions américaines à l’exportation et l’introduction de la règle du foreign affiliates, qui étend les contrôles export aux entreprises détenues à 50 % ou plus par une société placée sur l’entity list, la Chine adopte des mesures d’une ampleur inédite 116 : i) un élargissement de ses propres licences d’exportation à de très nombreux matériaux et composants stratégiques (matériaux ultra-durs, d’autres éléments des terres rares, batteries lithium-ion et composants en graphite), ainsi qu’aux technologies d’extraction, de séparation et de raffinage des terres rares et ii) pour la première fois, l’instauration d’une portée extraterritoriale : les exportateurs étrangers expédiant des produits intégrant des terres rares d’origine chinoise ou fabriqués grâce à des technologies chinoises doivent obtenir une licence auprès des autorités nationales. Probablement du fait de leur ampleur, ces restrictions n’ont pas eu le temps d’être appliquées puisque début novembre, les administrations chinoises et américaines négocient un accord sur une « trêve » d’un an. Ainsi, les droits de douane se stabilisent autour de 30 %-40 %, et les restrictions chinoises d’octobre sont suspendues. Comme souvent dans ce conflit, les mesures prises des deux côtés relèvent davantage d’un effet d’annonce fort, avant de faire aussitôt l’objet de négociations, de contournements ou d’exceptions 117, ce qui illustre l’imbrication encore très étroite de ces deux économies 118.
Néanmoins, il faut noter que certaines restrictions demeurent des deux côtés, et leur nombre total augmente en tendance. Concernant 2025, in fine, les États-Unis maintiennent l’exclusivité sur les micro-processeurs les plus performants et, côté chinois, les mesures de juillet 2023, décembre 2024 et surtout avril 2025, concernant respectivement les licences d’exportations de gallium/germanium, de composants à double-usage, et de terres rares, restent en vigueur. Elles représentent un atout pour la Chine et pourraient peser sur l’approvisionnement direct du secteur industriel et militaire aux États-Unis.
7 — La stratégie de de-risking de la Maison-Blanche
En 2025, les États-Unis ont continué leur double politique de onshoring/friendshoring, mais le second mandat de Trump marque une intensification et une accélération, se traduisant par une multiplication du nombre d’instruments administratifs et de mesures légales 119.
Les mesures prises par Pékin et Washington relèvent souvent d’un effet d’annonce fort, avant de faire aussitôt l’objet de négociations et de contournements.
Tanguy Bonnet
Au niveau domestique, il y a une sorte de continuité avec l’administration Biden, qui avait mis en place en 2022 des prêts et subventions très importants sur l’ensemble de la chaîne de valeur des métaux critiques dans le cadre de l’Inflation Reduction Act et de l’Infrastructure Investment and Jobs Act. Malgré leur abrogation affichée par l’administration Trump II, de nombreux prêts et financements n’ont pas été suspendus ou révoqués 120, et la même stratégie de politique économique est employée, notamment dans le cadre de deux décrets exécutifs aux intitulés explicites : Unleashing American Energy en janvier, Immediate Measures to Increase American Mineral Production en mars.
En 2025, pour les projets les plus importants au niveau domestique, près de 25 milliards de dollars ont été engagés pour soutenir ou développer une vingtaine de programmes d’extraction, de transformation, de recherche et développement, ou de constitution de stocks, à travers tout le pays et pour de nombreux métaux critiques différents 121. Il s’agit en grande majorité de prêts à long terme (9 milliards) accordés principalement par le départment de l’Énergie et le départment de la Défense, ainsi que d’un programme de constitution de stocks stratégiques (10 milliards) dans le cadre du Project Vault annoncé début février 2026. Ce qui est relativement nouveau, c’est le rôle croissant du département de la Défense, avec sa propre stratégie de stocks stratégiques 122, et un partenariat exceptionnel avec MP Materials 123 : une prise de participation de 15 %, un prêt de 150 millions de dollars et deux accords commerciaux de dix ans, dont un contrat d’approvisionnement en terres rares à prix plancher et un engagement d’achat de 100 % des aimants permanents issus du nouveau site en construction 124. Enfin, la DARPA (l’Agence de recherche du département de la Défense) en collaboration avec le Bureau d’Études Géologiques, ont lancé un programme autour de l’IA pour favoriser l’exploration géologique et l’évaluation minière 125.
Au niveau international, les accords bilatéraux se sont multipliés entre les États-Unis et les pays miniers, que ce soit des projets d’investissements miniers ou infrastructurels, ou des accords commerciaux et de coopération plus large sur le sujet. Une dizaine d’accords ont été passés ou négociés aussi bien avec des pays producteurs actifs (Australie, RDC, Japon) qu’avec des pays dont le réel potentiel minier reste largement à confirmer et surtout à développer (Arabie Saoudite, Groenland, Ukraine). On peut noter que certains de ces accords bilatéraux ont été signés ou proposés dans des conditions qu’on pourrait juger problématiques, que ce soit dans des contextes de guerre ou de conflit armé (en R.D. Congo et en Ukraine), ou après des menaces répétées d’annexion territoriale (dans le cas du Groenland).
Au niveau multilatéral, le département d’État a déclaré fin 2025 la Pax Silica 126. Un cadre de coopération économique, commerciale et technologique, avec 10 pays signataires et quelques autres participants non signataires, pour sécuriser les approvisionnements de matériaux critiques aux chaînes de valeur du numérique et de l’intelligence artificielle. Début 2026, alors que le FORGE succède au Minerals Security Partnership de l’administration Biden (en changeant surtout son nom mais en gardant son concept et ses objectifs), pas moins de 11 nouveaux accords bilatéraux sont signés lors du Critical Minerals Ministerial 127, une rencontre diplomatique accueillant une cinquantaine de pays, organisée par le département d’État 128.
8 — Pékin resserre les goulots d’étranglement
De son côté, la Chine va continuer sa stratégie payante mise en place et renforcée depuis plus de 20 ans : capitaliser sur sa production massive de charbon qui offre une énergie bon marché, une extraction minière domestique importante, des investissements étrangers stratégiques, des importations massives de minerai, une industrie métallurgique dominante au niveau mondial, et une production compétitive de composants et de technologies à haute valeur ajoutée, notamment les technologies bas-carbone.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, si la demande de charbon en Chine est amenée à se stabiliser ces prochaines années, voire à diminuer très légèrement, elle devrait rester proche d’un niveau record, à près de 4900 Mt, quasiment quatre fois plus qu’en 2000. Forte de cette énergie abondante, l’industrie métallurgique doit aussi sécuriser des approvisionnements en minerais. En plus de l’extraction domestique, la Chine cherche surtout à consolider ses partenariats et investissements stratégiques avec les pays miniers fournisseurs. Après un fort ralentissement en 2020 et 2021, probablement du fait de la crise covid qui a impacté l’économie chinoise, les investissements directs à l’étranger vers le secteur minier et/ou métallurgique sont fortement repartis à la hausse ces trois dernières années pour atteindre près de 15 milliards de dollars 129. Quant aux importations chinoises de minerais et métaux critiques, elles n’ont pas cessé d’augmenter, et la Chine est de très loin le premier centre d’importation sur ces matériaux 130. Ainsi, l’Agence internationale de l’énergie estime qu’à l’horizon 2040, dans un scénario qui prend en compte les capacités existantes et annoncées, la Chine devrait continuer à assurer une importante majorité de la production mondiale de métaux critiques raffinés 131.
En termes de stratégie industrielle, les licences d’exportation évoquées précédemment devraient aussi jouer un rôle important pour conserver l’avance chinoise. Ces licences d’exportation opèrent une double fonction 132. Premièrement, une fonction informationnelle : pour obtenir une licence, les exportateurs potentiels doivent fournir des informations précises sur les usages industriels prévus par les importateurs étrangers en aval. Les autorités chinoises peuvent ainsi cartographier en détail la chaîne de valeur et identifier les besoins, les usages, les consommations finales de l’ensemble des acteurs, y compris à l’international. Deuxièmement, elles jouent sur les effets de goulots d’étranglement. Fort de ce renseignement industriel à grande échelle, les autorités chinoises peuvent décider de limiter soudainement l’offre, pour jouer sur une dépendance commerciale ou une vulnérabilité industrielle étrangère et pour paralyser matériellement un secteur ciblé. Ou, à l’inverse, inonder le marché mondial pour faire baisser les prix et évincer économiquement des entreprises étrangères moins compétitives.
Ainsi, l’élargissement en avril 2025 des licences d’exportation sur les terres rares et les aimants permanents, et qui reste en vigueur malgré la « trêve » d’un an, est très important. Ces licences pourraient servir à la Chine pour conserver son avance industrielle et faire éventuellement pression sur le secteur des technologies numériques, de la robotique et du militaire américains. Reste à la Chine à poursuivre ses efforts et ses investissements pour rattraper son propre retard sur la conception et la fabrication de micro-processeurs de pointe.
La Chine sur les métaux critiques et les États-Unis sur les microprocesseurs utilisent leurs monopoles respectifs pour contrôler les échanges.
Tanguy Bonnet
9 — Not in my backyard : les limites écologiques aux stratégies minières
Aux États-Unis, la stratégie de relocalisation de l’industrie minière et métallurgique fait face à certaines limites et présente certains risques. Au niveau minier, les dotations géologiques sont limitées, et même si la relance de l’exploration a révélé certaines ressources domestiques en métaux critiques 133, elles ne pourront vraisemblablement pas couvrir tous les besoins. La relance minière fait aussi face à des contraintes techniques, énergétiques, infrastructurelles, et donc économiques et temporelles. Trouver des ressources exploitables, expertiser, construire des sites miniers, des sites de traitement, des infrastructures de transport, des usines de raffinage et de transformation : tout ceci prend des années avant d’être opérationnel, rentable et idéalement compétitif. La volonté politique se heurte à la réalité technique du temps minier et industriel, même si elle peut essayer de le raccourcir par un soutien financier, légal ou réglementaire. Sur ce dernier élément, la dérégulation est certes un choix stratégique d’un point de vue industriel, mais demeure une source de risques socio-environnementaux non négligeables. 36 conflits socio-environnementaux en lien avec l’extraction minière sont actuellement recensés sur tout le territoire américain. Ils devraient logiquement se multiplier et s’aggraver à mesure que l’administration tente de promouvoir et d’accélérer l’extraction domestique. Notons également que plusieurs de ces conflits concernent des territoires et des populations des nations amérindiennes, faisant ressurgir au temps présent l’histoire coloniale du pays en matière d’industrie minière.
Pour la Chine, l’enjeu est de conserver son avance au niveau minier et métallurgique, sur l’aval de la chaîne de valeur des technologies bas-carbone, mais aussi de rattraper son retard sur les secteurs des technologies de pointe, de l’IA et du militaire. De manière plus générale, l’activité minière et les coûts socio-environnementaux qu’elle induit sont très localisés dans un hinterland extractif occidental relativement sous-développé par rapport aux mégapoles modernes orientales. À tel point que certains auteurs mettent en avant un échange écologique domestique inégal, interne à l’échelle du vaste territoire chinois 134. Ensuite, si le déploiement de technologies bas-carbone a été massif en Chine ces dix dernières années, il reste le fruit d’une industrie métallurgique très fortement carbonée. Opérer une décarbonation de ce secteur, ainsi qu’une réelle transition énergétique (alors que les capacités bas-carbone ne font pour l’instant que s’additionner aux capacités énergétiques carbonées), est un immense défi pour l’économie chinoise.
Enfin, la Chine commence à investir pour développer le recyclage à grande échelle : il s’agit de constituer une offre secondaire à échelle domestique, afin d’envisager pour le plus long terme la question de la finitude des ressources et de la durabilité du modèle d’accumulation matérielle et technologique. Ces différents enjeux socio-environnementaux et climatiques représentent des défis immenses qui doivent être entendus par le pouvoir chinois, en cohérence avec son projet de « civilisation écologique 135 ».
10 — S’orienter à l’heure du « réalignement impérial »
Aussi bien la Chine que les États-Unis dépendent, et vont de plus en plus dépendre, de frontières extractives étrangères et d’approvisionnements auprès de pays miniers tiers. La Chine cherche à renforcer et élargir son vaste réseau mondial d’approvisionnement ; les États-Unis cherchent parallèlement à s’en (re)constituer un. Mais les grands pays miniers, et les gisements exploitables, existent en nombre limité, et ces deux solutions spatiales sont amenées à se confronter, les approvisionnements de chacun à se concurrencer sur des sources étrangères communes. Ainsi, la course aux métaux critiques entre les États-Unis et la Chine, qu’elle soit pour des raisons technologiques, énergétiques, militaires, et en fait pour les trois en même temps, se traduit par une concurrence inter-impérialiste, entre un hégémon contesté et une puissance ascendante. Cette concurrence risque d’intensifier la promotion et la pression à l’extractivisme dans les pays miniers 136. Dans cette compétition, la stratégie de long terme de la Chine, et ses investissements massifs, lui offrent le consentement des capitalismes domestiques des pays miniers, et construisent ainsi des partenariats durables. Alors que les États-Unis, pour qui l’urgence politique semble se traduire en précipitation, profitent de leur position hégémonique auprès des pays miniers ou industriels, et semblent abuser de l’usage de la coercition pour s’assurer l’accès aux ressources ou pour sécuriser des approvisionnements privilégiés.
L’enjeu pour les pays tiers – les pays dotés en ressources, les pays miniers, les pays plus ou moins (dés)industrialisés – est de s’affirmer dans un contexte de « réalignement impérial 137 », de suivre des choix politiques et de mettre en place des stratégies industrielles adaptées, en fonction des marges de manœuvre dont ils disposent et selon leur position dans la structure de l’économie mondiale — périphéries extractives ou productives plus ou moins ascendantes, ou centres d’accumulation plus ou moins déclinants.
L’Union européenne, par exemple, est au centre de ces dynamiques. Comme les États-Unis, l’Union profite largement de l’échange écologique inégal depuis les périphéries extractives et productives, mais l’ascension industrielle et géoéconomique de la Chine, ainsi que les crises géopolitiques, font apparaître des dépendances commerciales et des vulnérabilités stratégiques problématiques pour les entreprises et les États européens.
Sur le modèle des États-Unis, l’Union connaît son réveil politique sur la question des matériaux critiques, notamment avec le Critical Raw Materials Act adopté en mars 2024. Il s’agit d’un règlement adopté par le Parlement européen qui vise à sécuriser, diversifier et relocaliser les approvisionnements en minerais et métaux critiques. Cette stratégie fait cependant face à de nombreuses limites 138, semblables à celles rencontrées par les États-Unis, mais avec une intensité plus forte. Les gisements miniers domestiques européens sont encore plus limités et seront insuffisants. La compétitivité minière et industrielle est encore plus faible du fait du retard technologique, du coût de l’énergie et des standards et impératifs socio-environnementaux. Les moyens financiers déployés sont moindres.
Il y a une continuité des politiques américaines en matière énergétique, avec un même triple objectif de fond : identifier, relocaliser, sécuriser.
Tanguy Bonnet
Sur le plan international, l’Union n’a pas la même puissance géoéconomique que les États-Unis ou la Chine, que ce soit au niveau militaire, financier, commercial, et encore moins sur la question des approvisionnements miniers. L’Union n’a pas vraiment de grande multinationale minière à même de concurrencer à l’international les compagnies australiennes, canadiennes, chinoises ou états-uniennes 139. Sur le plan commercial, enfin l’Union s’insère dans des accords multilatéraux sous supervision états-unienne comme le MSP, devenu FORGE.
Il va donc être très difficile pour l’Union de concourir avec les États-Unis et la Chine. Trop peu compétitive, elle est en outre profondément prise dans une double dépendance au sein de cette rivalité sino-américaine. Elle dépend des États-Unis pour ses infrastructures commerciales, financières, technologiques, et de plus en plus pour les hydrocarbures ; et elle dépend de la Chine pour ses matériaux critiques, ses composants industriels et ses technologies bas-carbone. Dans un contexte d’augmentation de la coercition par l’hégémon états-unien, qui maltraite son partenaire européen depuis le retour de Trump au pouvoir en 2025, on peut imaginer pour l’Union un réalignement progressif vers la Chine 140.
Entre une compétition délétère et perdue d’avance, ou un (ré)alignement à une puissance supérieure, il existe aussi une troisième voie à développer pour l’Union. Celle de la sobriété, de politiques structurelles ambitieuses visant la réduction des flux matériels et énergétiques, le développement de la low-tech 141, et l’adaptation au changement climatique.
Cette sobriété est nécessaire pour atteindre les objectifs énergétiques et matériels comme ceux du CRMA par exemple 142. Stratégique car vectrice d’indépendance et de souveraineté 143, elle est également « juste » d’un point de vue international 144, car sans sobriété de la part des grandes puissances capitalistes, les dynamiques actuelles de consommation et le risque d’un « partage du monde » autour des métaux critiques risquent de mener à une intensification d’un échange écologique inégal 145.
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23.02.2026 à 06:00
Le cercle vicieux des Médicis à Washington : brève histoire de l’énigme financière de Trump
Pour capter les ressources des entreprises, la Maison-Blanche adopte une stratégie de terreur — mais qui pourrait se retourner contre elle.
Pour l’économiste Luigi Zingales, ce glissement vers la kleptocratie rapproche les États-Unis de Donald Trump de l’Italie de Berlusconi — voire de l’Indonésie sous la dictature de Suharto.
Entretien.
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Texte intégral (3420 mots)
En 2003, dans Saving Capitalism from the Capitalists 146, vous affirmiez que la principale menace pour le capitalisme venait des grandes entreprises elles-mêmes, lorsqu’elles cherchent à affaiblir la concurrence en s’appropriant la réglementation et en utilisant l’État pour protéger leurs positions établies. Est-ce ce à quoi nous assistons aujourd’hui aux États-Unis ?
Dans une certaine mesure, le cadre que nous avons décrit reste pertinent. Certaines entreprises dominantes cherchent toujours à influencer la réglementation afin de limiter la concurrence et de protéger leurs positions.
Prenons l’exemple d’OpenAI. C’était une entreprise plutôt libérale ; pourtant, après l’élection de Trump, elle a cherché à se rapprocher de lui et a commencé à plaider en faveur d’une réglementation plus stricte, ce qui, dans la pratique, signifie des règles susceptibles de rendre l’entrée sur le marché plus difficile pour les nouveaux concurrents.
Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques et c’était déjà le cas sous l’administration précédente. Cependant, je pense que quelque chose a profondément changé sous Trump dans la nature de la relation entre les entreprises privées et le pouvoir public.
Quelques jours après l’enlèvement de Maduro en janvier, nous avons assisté à un événement assez inhabituel. Lorsque le président a convoqué les PDG des grandes compagnies pétrolières pour les encourager à investir au Venezuela, et que l’un d’entre eux — le PDG d’Exxon — a indiqué qu’il n’y avait aucun intérêt, Donald Trump l’a humilié publiquement. Ce type de comportement n’est pas caractéristique d’un gouvernement traditionnel.
L’industrie pétrolière est puissante sous Trump : il suffit d’observer la façon dont il a pris en main l’Agence de protection de l’environnement (EPA). On ne peut cependant comprendre le président états-unien sous le seul angle, classique, de la capture réglementaire. Une dimension de peur s’ajoute aujourd’hui à celle-ci.
Assistons-nous alors à un phénomène de capture inversée, dans lequel le secteur privé ne chercherait plus à influencer la politique pour servir ses intérêts, mais où les grandes entreprises seraient réquisitionnées par le secteur public ?
En 2017, j’ai proposé de classer les régimes politiques en fonction de l’équilibre entre deux sources de pouvoir : le pouvoir économique privé et le pouvoir étatique. Un système sain repose sur un équilibre Goldilock 147 : l’État est trop faible vis-à-vis des entreprises et les entreprises ne sont pas non plus capables de façonner les règles à leur avantage.
Lorsque le pouvoir économique peut être converti en pouvoir politique — et vice versa — alors apparaît ce que j’appelle le « cercle vicieux des Médicis » : l’argent est utilisé pour acquérir du pouvoir politique, et le pouvoir politique est ensuite utilisé pour augmenter les rentes économiques.
C’est un mécanisme qui se renforce lui-même, liant l’accumulation de capital économique et l’influence politique.
Aujourd’hui, nous passons d’un système de lobbying diffus, dans lequel les entreprises influencent les règles pour protéger leurs intérêts, à quelque chose qui s’apparente davantage au sort qu’ont connu les grands groupes indonésiens sous la dictature de Suharto : le pouvoir politique est utilisé non pas pour discipliner les entreprises, mais pour exercer des représailles à leur encontre et leur soutirer des ressources. Depuis le début de son deuxième mandat, on estime que Trump et sa famille ont gagné 4 milliards de dollars en tirant profit des leviers de la Maison-Blanche 148.
Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel.
Luigi Zingales
Diriez-vous que nous nous éloignons du capitalisme libéral classique ?
Dans une certaine mesure, oui.
C’est pourquoi je ne pense pas qu’il soit exact de dire que le gouvernement est complètement « capturé ». S’il était totalement capturé, il ne chercherait pas constamment à obtenir des concessions d’ordre financier. D’une certaine manière, nous sommes plus proches d’une forme de kleptocratie que d’une simple capture réglementaire.
Dans un tel système, l’État devrait cependant agir de manière rationnelle — non pas démocratiquement rationnelle, mais économiquement rationnelle. Au lieu de cela, nous observons aujourd’hui aux États-Unis aussi un élément d’irrationalité, qui sert à terroriser divers acteurs.
En quel sens ?
L’administration Trump a découvert qu’il était beaucoup plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — de terroriser tout le monde, afin que personne ne sache clairement ce qu’il est autorisé à faire.
Prenons l’attaque menée par Trump contre le président de la Fed Jerome Powell. Ce serait une erreur de la considérer comme une simple question relative à la banque centrale. Si Trump voulait vraiment des taux d’intérêt bas, ce serait la pire façon possible de les obtenir. Les dirigeants ont toujours essayé de faire pression sur les banques centrales pour qu’elles baissent les taux, mais frapper à coups de marteau ne donne pas de bons résultats.
Je pense plutôt que Trump se comporte ainsi pour que tout le monde le craigne. Et cela fonctionne. Les PDG et les fonctionnaires sont de plus en plus réticents à s’exprimer, par crainte des conséquences. Trump a réussi à créer un climat de peur.
Cette irrationalité détruit-elle toute cohérence politique ?
Pas entièrement. Car Trump a toujours un programme : utiliser les droits de douane pour obtenir des concessions et accumuler du pouvoir. Cette politique a également une dimension électorale car les droits de douane plaisent à une partie de la population. L’ensemble n’est pourtant pas toujours cohérent, il y a une part de folie dans tout cela.
Je me demande souvent si le chaos est un accident ou une stratégie, si Trump commet des erreurs ou si sa stratégie consiste à être si imprévisible que personne ne peut anticiper ses décisions.
Cette irrationalité pourrait être stratégique : en théorie des jeux, il existe une tactique consistant à paraître fou pour pousser l’adversaire à faire plus de concessions, ne sachant pas à quoi s’attendre. On peut considérer que Trump joue ce jeu. Pour adopter une telle stratégie, il faut aimer dominer, même si cela a un coût personnel. Trump a ce trait de personnalité et le montre ouvertement.
En italien, nous avons une expression pour ce genre de situation : ci è o ci fa ?, « est-il vraiment comme ça ou fait-il semblant » ?
À un certain point, la distinction importe peu. L’imprévisibilité donne du pouvoir à Trump.
Cette imprévisibilité a-t-elle transformé la manière dont le pouvoir et les intérêts circulent aux États-Unis ?
Oui, elle a révolutionné le lobbying.
Cette évolution est bien documentée par Brody Mullins, l’auteur de The Wolves of K Street 149, qui retrace l’histoire et la transformation du lobbying à Washington. Dans une interview que nous avons réalisée avec lui à la fin de l’année 2024, nous lui avons demandé à quoi pourrait ressembler un environnement de lobbying dans un contexte « Trump 2.0 ». Selon lui, cet environnement serait radicalement différent de celui des administrations précédentes.
Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel. Si vous voulez obtenir quelque chose, vous embauchez Jared Kushner dans votre entreprise. C’est une façon très italienne de faire les choses.
Dans mon livre Capitalism for the People, je dis que les États-Unis commencent à ressembler à l’Italie — à l’exception de la nourriture et du vin. Je pense n’avoir jamais eu autant raison qu’aujourd’hui. En fait, les États-Unis ont dépassé l’Italie et glissent vers le statut de « république bananière ».
Comment ce changement se manifeste-t-il ? Cette personnalisation du pouvoir transforme-t-elle également la relation des citoyens aux institutions ?
Ce changement se manifeste d’abord par une érosion de la confiance. Je l’ai ressenti dès la crise financière de 2008.
Ce qui m’avait toujours frappé aux États-Unis, c’était le degré remarquable de confiance des citoyens dans leurs institutions.
Lorsque j’étais étudiant au MIT, une alerte à l’ouragan avait été émise à Boston. Le maire avait donné des instructions précises : rester à l’intérieur et scotcher les fenêtres. En bon Italien, ma première réaction avait été le scepticisme : pourquoi scotcher les fenêtres ? Le frère du maire vend-il du ruban adhésif ?
En Italie, lorsque les autorités vous disent « rentrez chez vous », l’instinct est souvent de faire le contraire. Ce scepticisme peut, dans certaines circonstances, être une forme saine de vigilance. Mais d’une manière générale, il complique le fonctionnement d’une société et d’une économie saines.
On peut se rappeler le naufrage du Costa Concordia. Le capitaine a ordonné aux passagers de regagner leurs cabines. Ceux qui ont reconnu l’absurdité de cette instruction sont partis et ont survécu ; les autres ont obéi et ont péri.
L’administration Trump a découvert qu’il était bien plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — afin que personne ne sache ce qu’il est autorisé à faire.
Luigi Zingales
En Italie, la méfiance envers les institutions est profondément ancrée. Elle peut s’avérer utile dans des contextes extrêmes — par exemple sous une dictature. Mais dans la vie quotidienne, c’est un handicap : la confiance est le fondement qui permet aux règles de fonctionner.
Les États-Unis ont toujours reposé sur un niveau de confiance exceptionnel mais, après 2008, quelque chose s’est fissuré. Pour la première fois, les citoyens ordinaires ont commencé à douter que le système fonctionne véritablement dans l’intérêt général. Dire que « le gouvernement agit dans l’intérêt de Goldman Sachs » est devenu presque banal. La suspicion s’est progressivement installée.
Je me souviens d’une affaire dans laquelle j’ai témoigné : l’État risquait de payer entre cinq et sept milliards de dollars. J’ai demandé à un avocat quelles étaient, selon lui, les chances que le Trésor appelle le juge pour faire pression avant le verdict. Il m’a répondu qu’elles étaient nulles alors que mon instinct me disait plutôt qu’il était certain que cet appel serait passé.
Aujourd’hui, je sais que les chances d’une telle interférence ne sont pas nulles. Pourtant, de nombreux Américains continuent de croire que cette situation ne pourrait pas se produire.
Mon exemple préféré reste celui de la file d’attente : chacun ne la respecte qu’en étant convaincu que les autres la respecteront également. Si cette conviction disparaît, la file s’effondre.
Les institutions fonctionnent selon une logique similaire. Si la confiance dans l’État de droit s’affaiblit, tout le monde finit par se demander pourquoi il faudrait continuer à respecter les règles.
Une fois qu’un pays entre dans ce processus — un peu sur le mode « à la guerre comme à la guerre » —, il change de nature. Et je crains que les États-Unis ne s’orientent progressivement dans cette direction.
Une fois endommagée, la confiance peut-elle être rétablie ?
Il est possible que l’excès déclenche une réaction — comme après le Watergate. Il y a donc de l’espoir.
Mais ces phénomènes sont par nature non linéaires et imprévisibles. Et il est beaucoup plus facile de détruire la confiance que de la rétablir.
C’est comme effrayer des oiseaux perchés dans un arbre : il est facile de les faire fuir, mais beaucoup plus difficile de les faire revenir.
Le fascisme en Italie n’a duré que vingt ans, mais il a profondément endommagé les institutions en privilégiant la loyauté politique plutôt que la compétence. L’Italie ne s’en est jamais complètement remise.
Cette érosion de la confiance affaiblit-elle la position internationale des États-Unis ?
À court terme, les États-Unis conservent un avantage : il n’y a pas d’alternative crédible à leur rôle. S’il y en avait une, les capitaux se déplaceraient en conséquence. La même chose peut être dite du dollar : on ne lui fait peut-être pas entièrement confiance, mais en même temps, on ne peut pas tout mettre dans le franc suisse.
Paradoxalement, le fait qu’ils abusent de leur position dominante rend les États-Unis encore plus centraux, faute d’alternatives. Mais à long terme, si une autre option crédible émerge, elle prévaudra.
Le soft power est une chose qui met beaucoup de temps à être construite mais qui peut être détruite très vite. Ma mère aimait les Américains parce qu’ils avaient libéré le nord de l’Italie : ce fut le plus beau jour de sa vie. Je ne suis pas sûr de pouvoir transmettre ce sentiment à mes enfants.
Si l’équilibre entre le pouvoir politique et le pouvoir économique est rompu, où peut-il être rétabli ? Si l’État devient instable ou intimidant, les entreprises peuvent-elles devenir un contrepoids institutionnel ?
Absolument — et cela devient particulièrement urgent.
Tout d’abord, il faut rappeler un fait souvent sous-estimé : aux États-Unis, environ 60 % des ménages possèdent des actions, notamment par le biais de plans de retraite 401(k). Les citoyens disposent donc, en principe, d’un véritable levier sur le comportement des entreprises. Qu’ils en soient conscients ou non, ils constituent une base d’actionnaires diffuse, quasi « collective ». En conséquence, la gouvernance d’entreprise devrait logiquement s’aligner sur cette sociologie démocratique du capital.
Cet alignement ne se produit pas aujourd’hui, car quelques gestionnaires d’actifs concentrent un pouvoir de vote énorme, sans véritable légitimité démocratique — ni interne vis-à-vis des investisseurs, ni externe vis-à-vis de la société.
Or les compromis entre la valeur financière et les valeurs — environnementales, sociales, politiques — ne sont pas des décisions purement techniques : ce sont des décisions morales et politiques. Elles ne peuvent être laissées à une petite élite managériale et devraient plutôt être soumises à des procédures démocratiques.
Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques.
Luigi Zingales
C’est pourquoi, avec Oliver Hart et Hélène Landemore, nous proposons la création d’assemblées d’investisseurs sélectionnés au hasard. Le principe est simple : plutôt que de déléguer les décisions aux gestionnaires ou aux conseillers de vote, un échantillon représentatif des investisseurs du fonds serait sélectionné au hasard. Ces investisseurs recevraient des informations, entendraient des experts opposés, délibéreraient, puis établiraient des lignes directrices de vote.
Ce mécanisme répond à deux problèmes. Premièrement, il permet de surmonter l’« apathie rationnelle » : la plupart des petits investisseurs n’ont ni le temps ni la motivation nécessaires pour s’informer, car leur vote individuel est marginal. Une petite assemblée concentre ainsi les efforts d’information et de délibération pour un coût minime par rapport à la taille du fonds. Deuxièmement, elle renforce aussi la légitimité : les décisions ne sont plus prises par quelques dirigeants, mais par un échantillon statistiquement représentatif des détenteurs de capitaux.
Ce mécanisme soumettrait à la logique démocratique les décisions d’entreprise, qui produisent des résultats au-delà des rendements purement financiers. Il « protégerait » également les PDG des pressions politiques : si je suis un dirigeant d’entreprise et que ma seule boussole est la maximisation stricte de la valeur financière pour les actionnaires, je deviens extrêmement vulnérable aux pressions politiques. Si le pouvoir politique peut menacer de répercussions financières, un PDG qui ne s’intéresse qu’aux intérêts des actionnaires cédera toujours.
En quel sens ?
Prenons l’exemple de Disney. Lorsque Trump a fait pression sur l’entreprise pour qu’elle licencie Jimmy Kimmel, elle ne l’a pas fait, peut-être en raison du risque que les abonnés quittent la chaîne. Une autre issue était cependant possible, dès lors qu’un PDG peut être tenté de protéger sa prime ou sa carrière en affichant d’excellents résultats financiers.
En revanche, si la question était soumise à une assemblée d’investisseurs correctement informés et si la majorité des actionnaires se souciaient de la liberté d’expression, ils accepteraient un petit sacrifice financier pour défendre cette liberté. La décision deviendrait explicite et légitime.
Une assemblée d’investisseurs n’a aucun intérêt personnel à faire carrière. Elle est temporaire, sélectionnée au hasard et délibère sur le fond. C’est un moyen politiquement neutre de redonner le pouvoir aux actionnaires eux-mêmes.
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