22.04.2026 à 07:57
Après Brautigan et Tokyo, Cédric Fabre envisage un Marseille-Montana Express du plus bel effet

Texte intégral (1521 mots)
Longtemps, je me suis levé de bonheur pour lire. Lire beaucoup, avec envie et passion de la découverte, dans le but d’élargir mon horizon ado auxerrois, bloqué au loin sur les collines et le péage de l’autoroute. Partir, revenir, rester ( Heureux qui comme Ulysse… ) - autant de portes et de fenêtres sur l’ailleurs fantasmé autant que rythmé rock. Et puis, j’ai découvert les écrivains voyageurs, dévoré Nicolas Bouvier, Wilfried Thesiger, touché du regard quelque chose de l’humain dans son milieu. Avec Marseille-Montana Express, Cédric Fabre taille sa route en Tintin reporter au pays du Big Sky pour y rallumer quelques lumières avec des auteurs marquants.
Et puis, j’ai acheté des Maneki-neko, histoire de remplacer les bras d’honneur par des salutations.
Comme Cédric Fabre justifie son projet : Adulte, j’ai voyagé pour observer, entre autres obsessions, les ancrages et les déracinements. Au Sénégal, en Nouvelle-Zélande, en ex-Yougoslavie… Et dans le Montana. Pour y rencontrer ces auteurs et autrices venu(e)s du Texas, de l’Oregon ou du Michigan, qui ont fait de Missoula ou de Livingstone leur terre promise de vie et d’écriture. C’est à ces mouvements, géographiques et créatifs, que je songe en regardant les vagues s’éclater contrela petite digue, et au fait qu’aux racines je préfère les destinations. Il y a trente ans, j’ai donc passé l’été 1996 dans lMontana, qui demeure en moi un territoire en partie imaginaire, l’imagination qui naît dans les trous de mémoire. Un espace de liberté, de création littéraire et de partage ; le Montana est une sorte de compagnon de lutte. Quand je cherche du sens à ce que je fais, aux directions que ma vie a prises et aux choix que je m’apprête à faire, les écrivains de Missoula ne sont jamais très loin.
Là-bas, sur les flancs des Rocheuses, sous l’immensité du « Big Sky », on s’assoit aussi sur une butte herbeuse, dans la prairie, et on médite sur ce qu’on est venu chercher ici ; comme naguère les pionniers. Ce voyage est une strate constitutive de ce que je suis ; de ce que je comprends de l’écriture et donc de l’existence et de l’engagement. Est-ce un hasard que je me sois installé à Marseille l’année suivante pour n’en plus bouger ? Comme Marseille, l’Ouest américain a surtout été défini – et figé - dans une imagerie et une mythologie par d’autres ; des écrivains de l’Est en l’occurrence, réduit soit à un jardin d’Eden « vide et vierge », soit, à l’inverse, à ses dangers voire à ses ennemis, les Indiens, les desperados… Peut-être a-t-on en commun ce même esprit frondeur, populaire et « working class ». La grande Bleue, comme les vastes plaines de l’Ouest, seraient des matrices d’histoires d’émigration et d’exil, de naufrages et de massacres et de tragédies, de réussites aussi, qui ont forgé l’Histoire. Des espaces qui ont nourri des récits de périples dangereux : que ce soient ceux des migrants en mer ou des caravanes de colons, de personnes et de familles qui ont fui la misère et rêvé d’une vie meilleure. Et des identités fortes, assumées et revendiquées, tout comme les racines des aïeux, qu’on invoque constamment tout en imaginant faire table rase du passé. Une multiculturalité. Et une « multi-temporalité ».
James Crumley
Des jours où on n'est jamais vraiment là, il y en a. … il y en a de ces jours qui partent avant même qu'on ait ouvert les yeux!
Tokyo-Montana Express (1980) de Richard Brautigan
A l’heure à laquelle on voudrait nous faire croire que des fins de race bretons ou vendéens sont fous de la messe - et auraient quelque chose de neuf à proposer/ imposer en occupant simplement un espace médiatique qu’ils saturent de leurs excréments, s’offrir des voyages qui ne sont pas dans un passé fantasmé réactionnaire a quelque chose de revigorant; qui donne envie d’ouvrir des nouvelles fenêtres sur son écran pour commander des livres, découvrir des styles, retrouver des gens qu’on a lu longtemps auparavant, mais dont le souvenir de fulgurances reste présent. Et c’est ici le cas à laisser s’ouvrir des paysages, des rencontres pas du tout fortuites. Si le voyage est une sensation, ici elle est très forte, à. rappeler l’immensité, la vision et le quotidien d’autres lieux, gens, vécus et comme magnifiés par les écritures distinctes. Alors, s’inscrire et s’écrire dans les paysages et les histoires font partie d’un même mouvement. Comme ici …
Jean-Pierre Simard, le 22/04/2026
Cédric Fabre - Marseille-Montana Express - Melmac sort la 13/05/2026
21.04.2026 à 11:11
De l'impossible faisons table rase avec des artistes de rue qui s'en emparent

Texte intégral (1282 mots)
Connu pour ses projets photographiques collaboratifs tels que « Invisible Jumpers », Joseph Ford s’intéresse à la perception et à l’intervention. Sa série en cours, « Impossible Street Art », invite des artistes tels qu’Antonyo Marest, Alex Senna et MadC à imaginer leurs œuvres dans des paysages monumentaux grâce à un petit tour de passe-passe.
Alex Senna, Luzzone Dam, Switzerland
Les artistes créent des interventions en trompe-l’œil sur les photographies de Ford, qu’il documente ensuite sur un chevalet devant ce même lieu afin de donner une idée de ce à quoi ressembleraient ces immenses peintures ou installations in situ.
« Ces nouvelles œuvres explorent principalement les infrastructures sous la forme d’énormes constructions en béton : centrales nucléaires, barrages, centrales à combustibles fossiles », explique Ford. Les lieux sont souvent liés aux industries et au réseau de production d’énergie, comme les systèmes hydroélectriques, ou aux configurations logistiques liées aux autoroutes et aux ports.
Skirl, Sizewell Nuclear Power Plant, U.K.
Par exemple, la centrale nucléaire « peinte » par Skirl est située dans une vaste réserve naturelle sur la côte est de l’Angleterre, à proximité du Suffolk & Essex Coast & Heaths National Landscape, et une nouvelle centrale est actuellement en construction malgré une forte opposition locale.
« Ces sites se trouvent physiquement dans le domaine public et dominent leur environnement par leur taille gigantesque, mais leur accès est souvent restreint. Ils nous sont imposés – il est impossible de ne pas les voir – mais il est impossible d’interagir avec eux, de les utiliser, voire parfois de s’en approcher. » En superposant du street art sur des sites autrement inaccessibles, Ford et les artistes participants abordent ces constructions imposantes et la nature de la production énergétique comme « un moyen de se les réapproprier et d’interagir avec elles », explique-t-il.
Découvrez le travail de Ford ce mois-ci à The Other Art Fair à Chicago, qui se tient du 9 au 12 avril.
Pour en savoir plus, rendez-vous sur Instagram.
John Nesbitt, le 22/04/2026 avec Colossal MAG
Joseph Ford - Photos impossibles
Chris RWK, New Jersey
21.04.2026 à 10:51
Lutter par le soin : Résistances et poétique du lien

Texte intégral (1206 mots)
Lutter : du latin luctari, se débattre, résister, tenir. Soin : de sollicitudo, l’attention inquiète, la présence qui maintient en vie.Ces deux gestes, longtemps tenus pour incompatibles, partagent pourtant un même territoire : celui du maintien. Lutter, c’est chercher à garder ouvertes des possibilités, à préserver des idées, des pratiques ou des liens susceptibles de disparaître. Soigner, c’est accompagner ce qui vacille. L’un relève de l’effort, l’autre de la présence ; tous deux sont des formes d’attention agissante face à ce qui nous menace.
Chez Foucault, dans Le Souci de soi (1984), la lutte se loge dans le quotidien : écrire, cuisiner, réparer, glaner, transmettre. Il y voit une éthique active, un travail de transformation discret. De leur côté, TronToeT GilliG décrivent le soin comme une éthique relationnelle fondée sur la vulnérabilité partagée. Prendre soin, c’est reconnaître notre interdépendance et soutenir des formes de vie fragiles. Il s’agit d’un geste politique trop souvent invisibilisé car associé au domestique et au non-monumental. Traversée par différents fluides (lait, eau, sang, ferments, sécrétions, flux interespèces, son), l’exposition tisse un écosystème de relations où apparaissent des modes de résistance lente : nourrir, filtrer, hydrater, envelopper, faire circuler entre les corps ce qui permet de tenir.Dans cette écologie de pratiques, les œuvres de Joanna Wong et Mathilde Cohen, Stéphanie Sagot, Grégory Baptista, Charlotte Janis et Minia Biabiany ouvrent un champ commun plutôt qu’un récit linéaire. Elles composent un ensemble de pratiques attentives : transmissions nourricières, relations interespèces, mémoires situées, formes de soutien mutuel. Ensemble, elles font émerger une politique du care3 entendue comme responsabilité, ajustement et co-dépendance, des modes d’existence qui réaffirment la primauté des liens.Ici, la résistance ne prend pas la forme de l’affrontement, mais celle du geste tenace, d’un contre-récit qui rompt avec le paradigme de la performance individuelle. Une cuisine silencieuse, une fermentation lente, un rituel partagé : autant d’actes inaperçus du capitalisme et pourtant essentiels à la survie sensible des communautés. Fabien Vallos parle de désœuvrement pour désigner ces pratiques qui soutiennent sans produire, qui transforment sans conquérir, une lutte qui tient le monde debout.
Pour le collectif Enoki, la curation est un espace de relation et de responsabilité : une manière d’habiter l’exposition en soutenant des formes de vie et les conditions qui les rendent possibles. Notre travail repose sur l’attention, l’ajustement et la responsabilité partagée plutôt que sur la mise en ordre ou la performance. Nous cherchons à préserver les récits vulnérables et à maintenir ouverts les espaces où des relations peuvent se tisser. La curation est pour nous un geste de soutien actif : une façon de tenir, avec et pour les autres.
Mardi 5 mai à 19h15, ATELIER D’ECRITURE — Adultes
Avec les Amis de la Librairie l’Établi
Réservation auprès de la Librairie L’Établi.
Durée approx. 1h45 minutes
Samedi 23 mai à 15h30, VISITE L’Art à Portée de Mains
Visite commentée bilingue en Langue des Signes Française et en français, pour toutes et tous : sourd·e·s, malentendant·e·s et entendant·e·s.
Réservation nécessaire en cliquant ici ou par SMS au 07 83 57 28 32
Durée approx. 1h
Samedi 30 mai à 15h30, VISITE Bloup’Blop
Une visite-atelier commentée et amusante pour les 7 à 11 ans.
Réservation nécessaire en cliquant ici
Durée approx. 45 minutes
Samedi 6 juin mars ouverture exceptionnelle de 16h à 23h, NUIT BLANCHE
Retrouvez toute la programmation en détail en cliquant ici.
de 16h à 17h : temps de soin
de 17h à 17h45 : salon de lecture
de 18h à 19h : visite Vin contemporain — réservation nécessaire en cliquant ici.
de 19h à 20h : visite de l’exposition par Joanna Wong, membre du collectif Enoki
de 20h à 21h : Écriture, Mouvement, Amour : Les écritures bougées 10ème édition.
Vendredi 12 juin, FERMETURE EXCEPTIONNELLE
Samedi 13 juin de 13h30 à 15h, BANQUET
Organisé par Joanna Wong et Mathilde Cohen. Sur réservation uniquement.
and at 15:30, Let’s Go! VISIT
Let’s visit the exhibition in English! All levels are welcome, even beginners! A vocabulary list will be provided before the visit.
Llimited places, reservation required by clicking here.
Approx. duration 45 minutes
Phil Deufer , le 22/04/2026
LUTTER PAR LE SOIN : RÉSISTANCES ET POÉTIQUE DU LIEN -> 20/06/2026
artistes : Minia Biabiany, Charlotte Janis, Stéphanie Sagot, Grégory Baptista, Joanna Wong en collaboration avec Mathilde Cohen
curation : collectif Enoki (Barbara Lagié, Ludivine Pangaud, Joanna Wong
CAC La Traverse, Centre d'art contemporain d'Alfortville 9, rue Traversière. 94140 Alfortville
21.04.2026 à 09:00
A l'époque de Pascal Praud, Rubin Steiner se demande ce qu'aurait fait Brian Eno. Merci de nous avoir posé la question

Texte intégral (809 mots)
Pascal Praud est-il un rideau ? Un paravent qui gâche la culture actuelle ? Une figure exotique ( et caca !) chargée de dissimuler ce qui se passe en ce moment pour nous faire revenir aux hit-panades des 60’s carpentier et des émois catho rigoristes de tante Yvonne ? A tout cela oui. Mais, car il y a un mais, Rubin Steiner sort son jeu de cartes obliques et trace de biais dans la réalité à l’aide du brillant Brian avec son album azimuthé qui se tape royalement de la soi-disante réalité bol à raie.
Un peu de contexte : Érudit musical et influencé par le jazz, le hip-hop, le punk rock US 80's et la pop, la musique qu'il compose est tour à tour, selon les albums depuis 1998, electro-jazz, électronique, krautrock, pop, disco-punk, post-punk, house ou techno. En gros et en détail, c’est Bob Flappy athlète complet aussi à l’aise dans la réalisation ciné que guitariste de free jazz. De quoi défriser tous les wokistes qui n’aiment le Connemara qu’en version gras double arrosée de fin de soirée. En même temps que rassurer les aficionado qui naviguent sans boussole de Sun Ra à Kraftwerk et Derrick May, en passant par Martin Dennny et … Brian Eno. De quoi mettre en colère, à raison, les crétins atrabilaires des chaînes d’infox.
Que se passe-t-il donc ici qui mérite votre (totale) attention ? Disons qu’à l’apparence du bol breton ( rond avec liseré bleu et prénom mal écrit à la main et inénarrable dessin naïf de paysan au fond… ) que chaque visiteur s’offre comme souvenir, Rubin Steiner substitue un vrai kintsugi japonais. Et ce bol, casse-gueule dans l’esprit et la forme, revient recousu à l’or fin, régénéré et apte à servir d’autres nectars. Et, en 11 titres qui font un rapide survol de l’histoire de la musique qui l’intéresse, on passe de comptines électro en ode au créateur du synthé modulaire Buchla, à l’exotica qui titilla longuement les créateurs du trip hop, on sent la parenté avec Kirk Di Giorgio ( As One) qui mixait 90’S le jazz et la techno, ou encore un hommage somptueux à Briian Eno avec Golden Hours qu’on dirait tout droit sorti de Another Green World pour ensuite s’échapper du côté de Perrey (Eva) et finir en larmes comme le répiicant de Blade Runner…
Stratégie oblige/que qui fait clore l’affaire en disant “Jordan, barre-toi de là, le monde n’a pas besoin de toi, alors que Rubin, ben ouais quoi… “
Jean-Pierre Simard, le 22/04/2026
Rubin Steiner - What Would Brian Eno Have Done - Platinum Records
21.04.2026 à 08:25
Côté post-apocalypse, vous connaissiez “La Route”, découvrez l’autoroute d’Asphalte sauvage signé Anne Masse

Texte intégral (2547 mots)
Dans un monde en ruine, Vlada et Pouic sillonnent les routes, portés par leurs propres buts, mais surtout une amitié naissante dans ce monde hostile. Pourtant dans cet album, pas de monstres, pas de cannibales sanguinaires, de milices ou de rencontres dangereuses, Anne Masse prend le contre-pied des récits post-apo classique et dévoile une terre ravagée où les êtres humains sont solidaires, curieux et touchants.
Alors que son album Ultime éco où il était question de multivers est actuellement en sélection du prix BD SF lancé par Lloyd Chéry à travers son podcast C’est plus que de la SF pour les meilleurs albums de 2024,Anne Masse revient avec un nouvel album qui explore une nouvelle thématique du genre : le post-apo.
Et là où Ultime éco parlait d’amour, du couple et de choix à travers cette saga qui s’ancre dans les multivers, Asphalte Sauvage creuse les sujets de l’amitié, de la confiance et de la foi dans cet univers post-apocalyptique.
Louche France,
Chers débris de mon enfance
Dans ces paysages post-apocalyptiques, on reconnait quelque chose de la France. Les deux protagonistes se baladent dans ce territoire ravagé sans en connaître la raison, nées après la catastrophe. Vlada et Pouic sont très différents et leurs appartenances à des groupes, aux coutumes et héritages très spécifiques, les éloignent au début. Mais si beaucoup de choses les opposent dans leurs buts, croyances ou mode de vie, ils vont se retrouver dans cette traversée et faire front commun.
Au fil de leurs pérégrinations, ils tombent sur des vestiges du passé : panneaux, graffiti, cartes postales, revues porno et livres. Des livres qui ont une importance particulière pour les deux personnages, objet de crainte pour Vlada qui ne sait pas lire et trésor pour Pouic qui a entamé une quête bien à lui pour trouver tout ce qui touche à Pilou. Personnage de livre pour enfant façon Tchoupi, vestige de la civilisation éteinte, Pouic collectionne ces livres antiques qu’il considère comme un trésor inestimable. Les aventures de Pilou fonctionnent comme celles de Tchoupi ou Petit ours brun avec des images pédagogiques et un ton lénifiant, imaginez une version de Tchoupi façon propagande pour expliquer comment se comporter en cas de pénurie de vivres ou d’énergie.
Extrait du livre ©Anne Masse / Rue de Sèvres
Mais à la découverte d’un prospectus pour Pilouland, le parc d’attractions de Pilou, leur vie va prendre un tournant radical. Leur traversée a un but, et quelques indices graphiques donnent l’itinéraire des deux survivants, entre les vestiges du Lac du Salagou après les Cévennes, du métro de Lyon ou encore du Poulet de Bresse métallique qui domine l’autoroute (pour les fans de l’A39).
Comme dans Ultime écho, la dessinatrice joue avec les logos, invente des codes et des symboles pour créer un univers cohérent bien plus vaste que l’histoire présentée. Son travail sur les costumes, typiques de son travail, mais aussi de l’intégration du dessin dans le récit où les protagonistes dessinent, griffonnent sur les murs pour laisser une trace, déchiffrent publicités, panneaux, livres ou cartes postales ; et s’interrogent sur ce monde d’avant.
Pour Vlada, les livres sont effrayants, vestiges de la technologie qui a probablement conduit à l’apocalypse, mais elle apprend aux côtés de Pouic que tout est histoire de croyance. D’ailleurs les images religieuses, croix, églises, jalonnent le parcours des survivants pour ajouter à la réflexion et à la critique sociale qui transparait dans cet album mordant.
Être né sous l’signe de l’uranium
C’est pas l’espoir, en vérité
Les oeuvres d’Anne Masse sont toutes portées par un humour protéiforme, détails visuels, répliques bien senties ou comique de situation, l’autrice excelle dans la comédie et sait l’injecter dans des univers très particuliers, des multivers aux vampires, du Paris romantique à la France post-apocalyptique.
En résulte une post-apo joyeuse qui tire vers le hopepunk, en totale opposition avec La Route de Cormac McCarthy, best-seller du genre où l’auteur américain décrit un futur où l’humanité offre bien peu d’espoir [lisez notre article complet sur le sujet ici]. Asphalte sauvage cherche plutôt la lumière malgré les difficultés de ce monde ravagé, porté par une bichromie jaune et grise stylisée pour rendre cet univers. Avec des planches dessinées à l’encre, avec des effets délavés, griffés ou éclaboussures, coulures et projections, la dessinatrice propose son travail le plus audacieux graphiquement. Les rehauts de jaunes viennent souligner des émotions, isoler des instants ou mettre en valeur des propositions graphiques qui participent à nous immerger dans cet univers.
Habituée des codes du webtoon, pour cet album elle délaisse la narration en chapitre qui était présente dans toutes ses œuvres pour garder le récit d’un souffle ponctué de respirations visuelles avec des pleines pages et doubles planches décalées ou très graphiques.
En bonus, sur son site vous pouvez suivre toutes les étapes de travail de ce projet intitulé La Brouette en 2010 et qui a fait du chemin pour arriver à ce livre publié en 2026, on y découvre des planches dessinées dans d’autres styles, en couleur, des morceaux de scénario abandonnés, d’autres qu’on retrouve en pointillés dans la version définitive, c’est passionnant.
Extrait du livre ©Anne Masse / Rue de Sèvres
Avec Asphalte sauvage Anne Masse réussit son pari de continuer de parler de sujets forts, intimes et universels dans des univers très marqués. Et là où Ultime éco avait montré tout son potentiel, avec Asphalte sauvage elle pousse encore son trait et son ambition artistique et trouve de la lumière et compersion là où d’autres n’auraient dessiné que les décombres ou la mort.
Thomas Mourier, le 22/04/2026
Anne Masse - Asphalt sauvage - Label 619, Rue de Sèvres
->. Les,liennns renvoient sur le site Bubble où vous pouvez vous procurer les ouvrages évoqués.
Extrait du livre ©Anne Masse / Rue de Sèvres
21.04.2026 à 08:19
Du rififi dans l'édition : quand Bolloré purge, ça urge

Texte intégral (928 mots)
Certes, à côté de ce qui se passe en Ukraine, en Iran, Palestine, au Liban, etc., le limogeage du PDG de Grasset, Olivier Nora, peut paraître un simple fait éditorial, comme il s'en produit fréquemment dans le milieu du livre: jeu des chaises tournantes, remaniement, etc.
Mais bien sûr, le cas Grasset, propriété de Bolloré, dépasse le cadre des habituelles valses de poste. Olivier Nora, en poste depuis plus de deux décennies, a su garantir au catalogue de sa maison une qualité certaine, et donc s'attacher nombre de ses auteur.es. Des auteur.es qui, en apprenant le licenciement de leur éditeur (rappelons qu'au sein de Grasset, d'autres éditeur.es étaient déjà partis, pressentant le pire, comme par exemple l'excellente Juliette Joste), ont rédigé un texte commun dans lequel ils annoncent ne plus vouloir publier chez Grasset.
La situation s'annonce pénible: d'une part, ils et elles sont plusieurs, de toute évidence, à avoir un texte sous presse ou en passe de l'être, et on peut se demander comment ils et elles vivront sa prochaine parution, et comment celle-ci sera accompagnée par la nouvelle direction. D'autre part, que va-t-il advenir de cette centaine d'auteur.es en partance. Plusieurs – ceux et celles dont les livres se vendent modérément, ou dont l'arrivée au catalogue est récente – auront sans doute du mal à retrouver une maison d'accueil. Les autres? Plusieurs ne devraient pas avoir de problème a priori, vu l'état de leurs ventes régulières. Mais ce n'est évidemment pas aussi simple, car les maisons susceptibles d'accueillir leurs prochains livres affichent déjà plus ou moins "complet". Un éditeur qui publie déjà huit livres en rentrée (au minimum) aura du mal à caser ces nouvelles recrues, sauf à faire le ménage dans son propre catalogue, et devra par ailleurs débourser des sommes importantes pour les inciter à le rejoindre. Cette redistribution risque donc d'avoir des conséquences sur les diverses politiques éditoriales de maisons précédemment concurrentes. Comment Gallimard, Flammarion, Actes Sud – pour n'en citer que quelques-uns – vont-ils s'y prendre pour absorber ce flot d'exilés, plus ou moins attractifs selon les noms et statures ?
On peut également se demander quel.les auteur.es va publier le nouveau patron de Grasset, Jean-Christophe Thiery, dans la mesure où l'autre maison du groupe, Fayard, a déjà à son écurie pas mal de hongres à casaque brune. On peut craindre, par ailleurs, une éventuelle fayardisation express de Grasset, avec en rafale pléthore de livres vantant les charmes de l'extrême droite. En fait, la question qu'on est en droit de se poser est la suivante: En virant Nora, Bolloré s'est-il douté que nombre de ses auteur.es partiraient? Si la réponse est non, alors Bolloré est naïf, ce qui n'est pas forcément crédible. Si la réponse est oui, alors quels sont ses projets éditoriaux? On ne remplace pas du jour au lendemain un catalogue riche et varié. Bref, ce "grand remplacement" (encore en jachère) va contraindre de nombreux écrivains et de nombreuses écrivaines à se positionner sur un échiquier déjà fragilisé.
Pendant longtemps, trouver un éditeur a été une affaire de sensibilité littéraire, mais aussi financière: qui aime et qui paie. Cela devient désormais une question éminemment politique – qui vote quoi. Et si d'autres rachats et d'autres licenciements se produisent, les choix risquent d'être de plus en plus délicats. La réaction extrêmement rapide d'une centaine d'auteur.es de chez Grasset montre que l'éthique joue encore un rôle dans le choix d'un éditeur. Pour combien de temps ?
Claro le 16/04/2026
21.04.2026 à 07:54
Le Chiapas en version zapatiste - et en photo-poche avec Mat Jacob

Texte intégral (2618 mots)
90 photographies commentées pour illuminer vingt ans de révolution zapatiste au Chiapas. Un Photo Poche d’une puissante intelligence et d’une étonnante grâce efficace que l’on doit au regard de Mat Jacob.
Tout commença en apparence avec le soulèvement du 1er janvier 1994, même si un processus long et complexe avait été nécessaire pour qu’un modeste foyer de guérilla, fondé en novembre 1983, dans la forêt tropicale du Chiapas, par six militants d’inspiration guévariste, se transforme en une organisation armée des communautés indiennes. Profitant du relâchement festif de la nuit de la Saint-Sylvestre, l’EZLN, Ejército Zapatiste de Liberación Nacional (Armée zapatiste de libération nationale), occupait sept villes du Chiapas, dont San Cristóbal de las Casas, sa capitale historique, et rendait publique la Ière déclaration de la gorêt lacandone, une déclaration du guerre formelle à l’armée mexicaine et un appel à destituer Carlos Salinas de Gortari, le président de la République issu du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) qui gouvernait le pays sans interruption depuis 1929. La surprise – la sidération même – était totale.
Pour Salinas de Gortari, cette date devait marquer l’apogée de son projet de transformation néolibérale, avec l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, qui signait l’intégration de ce dernier dans le club des pays développés. Le Mexique devait commencer l’année arrimé à la modernité du Nord. Las ! Le Mexique d’en bas vint ruiner les réjouissances et rappeler la réalité d’un tout autre pays. Un Mexique profond, ancré au sud dans la tradition des luttes armées latino-américaines ; un Mexique indien qui, ce jour-là, lança un cinglant « Ya Basta ! » à cinq siècles d’oppression coloniale et de racisme toujours bien vivant. Ce jour-là, les oubliés, les plus petits, les invisibles avaient décidé de se couvrir le visage, d’un passe-montagne ou d’un paliacate, pour qu’enfin on les voie et pour récupérer leur dignité. Puis, au cours des années suivantes, le cri du 1er janvier allait se charger d’une autre signification encore : au moment où semblait triompher la pensée unique néolibérale, dont le fameux « There is no alternative » de Margaret Thatcher était comme l’emblème, le geste audacieux des rebelles mayas est venu briser l’arrogante proclamation de la fin de l’Histoire qui faisait alors recette. En montrant qu’il était possible de rompre la chape de plomb du fatalisme et de la résignation, il a amorcé pour beaucoup, au Mexique et au-delà, un processus permettant de redonner force à l’espérance.
Au fil des années, depuis sa création en 1982, la collection Photo Poche (chez Actes Sud depuis 2004) est devenue mythique, sans jamais perdre de vue sa double vocation, pointue et accessible, élitiste de masse en somme. Quoi de plus logique, donc, que de voir le travail photographique de terrain de Mat Jacob y trouver comme sa place naturelle, en 2015, dans la partie Photo Poche Histoire, qui regroupe depuis 1999 les images les plus directement en prise avec l’actualité du présent, du passé ou même, parfois, de l’avenir.
Documenter la révolution zapatiste au Chiapas mexicain, à hauteur de portraits individuels et collectifs comme de situations, apaisées ou explosives, mais toujours résolues et combatives : c’est ce que nous proposent en beauté – on serait tenté de dire en grâce efficace, mais plutôt celle de Jérôme Leroy que celle de Saint Augustin – les 90 photographies assemblées ici, fruit d’une observation minutieuse et empathique de plus de vingt ans, couronnées notamment par un prix World Press Photo en 2002. Elles sont précieusement éclairées par une lumineuse introduction et de fort justes textes d’accompagnement thématique de Jérôme Baschet (spécialiste s’il en est du sujet direct – « La révolution zapatiste », 2002 & 2019 – mais aussi des utopies réalistes contemporaines – « Basculements », 2021, on vous parlera aussi prochainement sur ce blog de son « Mondes postcapitalistes », collectif, paru en février 2026), par une postface de Christopher Yggdre, et par un conte du sous-commandant Marcos surgissant à point nommé pour nous rappeler la puissance de la forêt lacandone.
Les zapatistes ont également créé leur propre système de santé (avec des « promoteurs de santé » dans chaque communauté, des dispensaires au niveau des communes et une clinique centrale dans chaque caracol), ainsi que leur propre système éducatif. Ils ont édifié des centaines d’écoles primaires et secondaires, en ont élaboré les programmes et conçu l’organisation, ont formé les jeunes qui y enseignent sans percevoir de salaire, mais en comptant sur l’engagement de la communauté de couvrir leurs nécessités matérielles ou de les aider à travailler leur parcelle, pour ceux qui en disposent. Excluant toute intervention de l’État mexicain, l’éducation fait l’objet d’une mobilisation collective considérable, peut-être la plus intense de toutes celles qu’implique la construction de l’autonomie. Dans ces écoles, apprendre fait sens, parce que l’éducation s’enracine dans l’expérience concrète des communautés comme dans le souci partagé de la lutte pour la transformation sociale.
Mais l’autonomie ne peut se construire sans une base matérielle solide. Celle-ci est notamment constituée par les dizaines de milliers d’hectares de terre qui, alors aux mains des grands et moyens propriétaires, ont pu être récupérées à la faveur du soulèvement de 1994. L’essentiel de ces terres est exploité de manière collective afin de soutenir les projets et les dépenses liés à l’établissement de l’autonomie. De façon plus générale, en matière de production, l’autonomie vise à fortifier une agriculture paysanne fondée sur l’usage de terres communales et ejidales (deux formes proches de propriété sociale), et alliant cultures traditionnelles d’auto-subsistance (maïs, haricots, courgettes) et culture commerciale du café sur de petites parcelles familiales. Défendre un tel modèle est une lutte ardue, d’autant qu’il est en passe d’être entièrement détruit, dans le reste du Mexique, par les réformes néolibérales qui transforment la propriété sociale de la terre en propriété privée, par les programmes cherchant à développer une agriculture commerciale reposant sur la monoculture, par la diffusion des modèles de la consommation moderne, ainsi que par la multiplication des grands projets d’infrastructure et de tourisme qui tendent à spolier les peuples indiens de leurs terres. C’est à tout cela que les zapatistes s’opposent, dans leurs territoires et ailleurs, pour préserver et revivifier le mode de vie qui est le leur et qui, sans nullement s’enfermer dans une tradition supposément immuable, entend rester ancré dans un rapport privilégié à la terre, au territoire et à la communauté.
« Ils ont peur que nous découvrions que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes », a lancé Eloisa, l’une des maestras de l’Escuelita. Invitant à conclure à la nuisible inutilité de tous les experts de la chose publique, une telle sentence est aussi un parfait résumé de ce qu’est l’autonomie selon les zapatistes : une démocratie d’auto-gouvernement qui rompt avec la forme État. Ce refus d’être gouverné par d’autres, et au nom de normes imposées, conduit à développer un art de se gouverner soi-même, à partir des formes de vie localement assumées, par la fédération et la coordination des entités communautaires et communales, et avec pour souci essentiel d’empêcher la reproduction d’une séparation entre gouvernants et gouvernés.
Ce faisant, les zapatistes font la démonstration qu’il est possible de commencer à bâtir dès maintenant un autre monde, fondé sur le respect de la singularité des territoires et de la multiplicité des modes de vie, et s’écartant des normes de la société de la marchandise, de l’individualisme compétitif et du productivisme compulsif qui détruit la planète. Ils montrent que la construction du commun et de la vie bonne pour tous et toutes ne passe pas nécessairement par le modèle de l’État.
Malgré d’extrêmes difficultés, les hommes et les femmes zapatistes ont fait le choix de la liberté. Ils élaborent eux-mêmes leur manière de se gouverner. Ils défendent et fortifient les formes de vie qu’ils ressentent comme leurs. Ils décident effectivement de leurs propres vies. C’est cet air de liberté – et de dignité – que l’on respire en terres zapatistes. Et c’est ce par quoi cette expérience, aussi fragile et singulière soit-elle, nous touche et nous regarde.
Hugues Charybde, le 22/04/2026
Mat Jacob - Chiapas, l’insurrection zapatiste au Mexique - Actes Sud/ Photo poche
l’acheter chez Charybde, ici
16.04.2026 à 11:59
Carnet d'inspirations #2

Texte intégral (688 mots)
Architectures sans architectes : l’île de Procida, en face de Naples. 1968 Paolo Monti.
L’image qu’on veut garder
Richard Brautigan
L’air du temps
Rouge-gorge - Cette guerre
Le haïku sur la tête
Hommage au poète de haïku japonais Issa :
Au Japon saoul dans un
Bar
Ça
Va
Richard Brautigan, Journal japonais
L'éternel proverbe
Trop de paroles tuent l'amour.
Proverbe africain
Les mots qui parlent
Nous avons tous une place dans l'histoire.
La mienne, c'est les nuages.
Richard Brautigan, La pêche à la truite en Amérique
15.04.2026 à 19:47
Le repas des yeux du Sandwich Book de Pawel Piotrowski

Texte intégral (888 mots)
Conçu par l'artiste et designer Pawel Piotrowski, basé à Wrocław, le « Sandwich Book » est exactement ce que son nom laisse entendre : un livre dont toutes les pages ressemblent aux ingrédients habituels d'un sandwich classique. Et voilà, on a faim.
Et un en cas pour les yeux, un !
JP Moutarde, le 16/4/2026
Pawel Piotrowski - Sandwich Book
15.04.2026 à 19:16
Les doutes et convictions des Troublemakers rééditées de frais chez Bizzy

Lire plus (355 mots)
Si vous avez aimé DJ Cam, Coldcut, DJ Shadow et Kid Koala, cet album a dû passer entre vos oreilles depuis longtemps. On plaint les autres… Parce que c’est un classique de la scène trip-hop et techno hexagonale depuis rien moins que 25 ans qui a le mérite de ressortir aujourd’hui quand ses participants prévoient justement un nouvel album ( dont on ne sait rien actuellement… )
Originaire de Marseille, Troublemakers réunit Arnaud Taillefer (NoLA), Fred Berthet (DJ Steef) et Lionel Corsini (DJ Oil). Le groupe s’est fait connaître au début des années 2000 à travers des sorties remarquées et une présence régulière sur les scènes d’Europe et des États-Unis. Le trio s’est rencontré à la Friche la Belle de Mai et aux Ateliers de l’Ami, à Marseille.
Publié en 2001 sur le label Guidance Recordings à Chicago, Doubts and Convictions s’est inscrit dans le paysage des musiques électroniques de son époque. Un album concept captivant mêlant trip-hop, house, jazz, funk, soul, bossa et afro beats, porté par une atmosphère de film noir à la française et des inserts de film qui trouvaient leur source chez Dimitri from Paris, en moins fun.
Vingt-cinq ans plus tard, l’album conserve une place à part et reste une référence pour toute une génération d’auditeurs et de producteurs. En 2004, le groupe publie également Expressway sur le label Blue Note / Capitol US. À l’occasion de ses 25 ans, l’album Doubts and Convictions est réédité le 10 avril 2026 sur le label du groupe B!ZZY, distribué par Bigwax. Parallèlement, Troublemakers travaille depuis plusieurs mois sur de nouvelles productions, dont un nouvel album ainsi que plusieurs projets collectifs. Et on se demande bien comment ça va sonner … En attendant, l’album n’a rien perdu de son charme, ni le prieuré de son ombrage. De la bien belle ouvrage.
Jean-Pierre Simard le 16/04/2026
Troublemakers - Doubts & Convictions - Bizzy
15.04.2026 à 18:59
Les collages chocs de Sarah Schumann

Texte intégral (2086 mots)
La vie de Sarah Schumann mériterait d’être bien mieux connue du grand public. En tant que figure de proue du mouvement des « nouvelles femmes », peintre talentueuse, collagiste, designer et personnalité aux multiples facettes de l’après-guerre, elle a entretenu un lien profond avec les mouvements artistiques allemands du milieu du vingtième siècle.
Sarah Schumann a entretenu un lien profond avec les mouvements artistiques allemands du milieu du vingtième siècle, et pourtant, comme pour de nombreuses femmes, son talent a souffert, jusqu’à récemment, d’un manque de reconnaissance troublant. Pour être clair, nous associons souvent ces histoires à quelque chose de caché ou de secret, alors qu’en réalité elles sont marginalisées, oubliées ou mises de côté au profit des voix masculines. Cela est tout à fait évident pour quiconque s’intéresse à l’histoire de l’art.
Avec les Schockcollagen, ou collages chocs, de Schumann, réalisés entre 1957 et 1964, il y a une série remarquable de sujets à assimiler et à discuter. Avant tout, il faut reconnaître que ce n’était pas la seule œuvre qu’elle produisait durant ces années. Son œuvre s’inscrit dans une longue lignée, s’étendant avant cette période et se poursuivant après sa phase de création de collages. Parallèlement à la création de ces collages féroces, elle s’essayait également à une série de peintures abstraites en couleurs, qualifiées d’« Informelles », qui suggèrent, à l’instar d’Hilma AF Klimt avant elle, l’abstraction comme base pour aborder la condition spirituelle et peut-être des idées hermétiques concernant l’alchimie, le corps et le traumatisme du monde « civilisé » dans lequel l’artiste a grandi, au sein d’une Europe ravagée par la guerre. Ces peintures, en particulier, constituent un rempart indissociable et fascinant des images de sa série Schockcollagen, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les peintures abstraites, dépourvues de sujet, s’inscrivent davantage dans une approche kandinskienne de l’abstraction, limitant le sujet à celui des projections de champs de couleur.
En revanche, les collages « Schock », dans leur essence, jouent sur la rêverie lucide et étrange du corps, associée à une hyper-thématisation dans leur utilisation du corps. Il y a une forte connotation féministe dans l’œuvre, mais elle est contrebalancée par une sensation graphique de violence cauchemardesque avec des chiens hargneux, des corps mutilés et des figures grotesques synthétisées à partir de restes squelettiques et de chair tordue qui s’ébattent, comme pour faire référence au corps en désaccord avec son environnement. Bien que de nombreuses opinions aient été émises sur son choix de mode de vie, ses amants et ses relations profondes avec les mouvements féministes, les unions homosexuelles et les mariages ouverts, ce qui me frappe plus que tout ce tissage identitaire consistant à réécrire une biographie historique pour plaire aux tendances actuelles, c’est la profonde colère et l’angoisse de l’œuvre qui rappellent John Heartfield, mais sous stéroïdes.
« Féroce » ou peut-être « sauvage » : voilà les mots qui me viennent à l’esprit lorsque je contemple son œuvre. Je la vois s’inscrire dans la lignée d’Hannah Höch, mais avec beaucoup moins d’espièglerie et une évocation plus directe de formes violentes, qui rappellent davantage les œuvres d’artistes issus de la vague punk rock – peut-être Linder Sterling et Peter Kennard – que l’art féministe à lui seul. On peut parler du corps comme d’un champ de bataille proverbial, mais ce que je ressens face à ses collages, avec leur mise en avant hyper-sujet, c’est un sentiment d’abjection extrême, tant sur le plan politique que personnel. Une colère profonde et intense imprègne l’œuvre, lui conférant une horreur satisfaisante.
Je pense que ces collages ne traitent pas simplement du féminisme, bien qu’il y soit implicite, mais qu’ils prolongent le profond sentiment de pessimisme qui a suivi la Seconde Guerre mondiale et continuent de refléter l’incertitude et l’angoisse qui ont marqué la seconde moitié du XXe siècle, ce qui en fait d’incroyables vestiges d’une époque qui semble devoir revenir depuis le premier quart du XXIe siècle, rendant ainsi leur véritable historicité pertinente au regard de leur état d’esprit marqué par la volonté politique et le mécontentement. Si ce livre offre un excellent aperçu de l’histoire de Schumann, je crois que c’est dans l’appréciation des images elles-mêmes que réside sa valeur. Elles ne sont pas particulièrement ambiguës dans leur tonalité, et je crois que le contexte de son œuvre relève d’un humanisme intense et d’une réflexion existentielle plutôt que de servir simplement de trope identitaire. Cela étant dit, aussi controversé que cela puisse paraître, je tiens à dire que l’éditeur et les auteurs ont fait un travail fantastique en mettant sa carrière sous les feux de la rampe. Ce catalogue est une introduction parfaite à une voix qui n’aurait jamais dû être réduite au silence, mais qui aurait dû être mise en avant bien plus tôt. Félicitations à toutes les personnes impliquées.
Brad Feuerhelm, le 16/04/2026
Sarah Schumann - Shock Collages 1957/ 1964 - Spector Book 2026
