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15.04.2026 à 18:59

Les collages chocs de Sarah Schumann

L'Autre Quotidien
La vie de Sarah Schumann mériterait d’être bien mieux connue du grand public. En tant que figure de proue du mouvement des « nouvelles femmes », peintre talentueuse, collagiste, designer et personnalité aux multiples facettes de l’après-guerre, elle a entretenu un lien profond avec les mouvements artistiques allemands du milieu du vingtième siècle.
Texte intégral (2086 mots)

La vie de Sarah Schumann mériterait d’être bien mieux connue du grand public. En tant que figure de proue du mouvement des « nouvelles femmes », peintre talentueuse, collagiste, designer et personnalité aux multiples facettes de l’après-guerre, elle a entretenu un lien profond avec les mouvements artistiques allemands du milieu du vingtième siècle.

Sarah Schumann a entretenu un lien profond avec les mouvements artistiques allemands du milieu du vingtième siècle, et pourtant, comme pour de nombreuses femmes, son talent a souffert, jusqu’à récemment, d’un manque de reconnaissance troublant. Pour être clair, nous associons souvent ces histoires à quelque chose de caché ou de secret, alors qu’en réalité elles sont marginalisées, oubliées ou mises de côté au profit des voix masculines. Cela est tout à fait évident pour quiconque s’intéresse à l’histoire de l’art.

Avec les Schockcollagen, ou collages chocs, de Schumann, réalisés entre 1957 et 1964, il y a une série remarquable de sujets à assimiler et à discuter. Avant tout, il faut reconnaître que ce n’était pas la seule œuvre qu’elle produisait durant ces années. Son œuvre s’inscrit dans une longue lignée, s’étendant avant cette période et se poursuivant après sa phase de création de collages. Parallèlement à la création de ces collages féroces, elle s’essayait également à une série de peintures abstraites en couleurs, qualifiées d’« Informelles », qui suggèrent, à l’instar d’Hilma AF Klimt avant elle, l’abstraction comme base pour aborder la condition spirituelle et peut-être des idées hermétiques concernant l’alchimie, le corps et le traumatisme du monde « civilisé » dans lequel l’artiste a grandi, au sein d’une Europe ravagée par la guerre. Ces peintures, en particulier, constituent un rempart indissociable et fascinant des images de sa série Schockcollagen, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les peintures abstraites, dépourvues de sujet, s’inscrivent davantage dans une approche kandinskienne de l’abstraction, limitant le sujet à celui des projections de champs de couleur.

En revanche, les collages « Schock », dans leur essence, jouent sur la rêverie lucide et étrange du corps, associée à une hyper-thématisation dans leur utilisation du corps. Il y a une forte connotation féministe dans l’œuvre, mais elle est contrebalancée par une sensation graphique de violence cauchemardesque avec des chiens hargneux, des corps mutilés et des figures grotesques synthétisées à partir de restes squelettiques et de chair tordue qui s’ébattent, comme pour faire référence au corps en désaccord avec son environnement. Bien que de nombreuses opinions aient été émises sur son choix de mode de vie, ses amants et ses relations profondes avec les mouvements féministes, les unions homosexuelles et les mariages ouverts, ce qui me frappe plus que tout ce tissage identitaire consistant à réécrire une biographie historique pour plaire aux tendances actuelles, c’est la profonde colère et l’angoisse de l’œuvre qui rappellent John Heartfield, mais sous stéroïdes.

« Féroce » ou peut-être « sauvage » : voilà les mots qui me viennent à l’esprit lorsque je contemple son œuvre. Je la vois s’inscrire dans la lignée d’Hannah Höch, mais avec beaucoup moins d’espièglerie et une évocation plus directe de formes violentes, qui rappellent davantage les œuvres d’artistes issus de la vague punk rock – peut-être Linder Sterling et Peter Kennard – que l’art féministe à lui seul. On peut parler du corps comme d’un champ de bataille proverbial, mais ce que je ressens face à ses collages, avec leur mise en avant hyper-sujet, c’est un sentiment d’abjection extrême, tant sur le plan politique que personnel. Une colère profonde et intense imprègne l’œuvre, lui conférant une horreur satisfaisante.

Je pense que ces collages ne traitent pas simplement du féminisme, bien qu’il y soit implicite, mais qu’ils prolongent le profond sentiment de pessimisme qui a suivi la Seconde Guerre mondiale et continuent de refléter l’incertitude et l’angoisse qui ont marqué la seconde moitié du XXe siècle, ce qui en fait d’incroyables vestiges d’une époque qui semble devoir revenir depuis le premier quart du XXIe siècle, rendant ainsi leur véritable historicité pertinente au regard de leur état d’esprit marqué par la volonté politique et le mécontentement. Si ce livre offre un excellent aperçu de l’histoire de Schumann, je crois que c’est dans l’appréciation des images elles-mêmes que réside sa valeur. Elles ne sont pas particulièrement ambiguës dans leur tonalité, et je crois que le contexte de son œuvre relève d’un humanisme intense et d’une réflexion existentielle plutôt que de servir simplement de trope identitaire. Cela étant dit, aussi controversé que cela puisse paraître, je tiens à dire que l’éditeur et les auteurs ont fait un travail fantastique en mettant sa carrière sous les feux de la rampe. Ce catalogue est une introduction parfaite à une voix qui n’aurait jamais dû être réduite au silence, mais qui aurait dû être mise en avant bien plus tôt. Félicitations à toutes les personnes impliquées.

Brad Feuerhelm, le 16/04/2026
Sarah Schumann - Shock Collages 1957/ 1964 - Spector Book 2026

15.04.2026 à 18:24

Sambucus nigra, la géo-poétique de Pierre Creton

L'Autre Quotidien
L’exposition Sambucus nigra donne à voir l’œuvre plastique de Pierre Creton, réalisateur, artiste, jardinier et apiculteur, auteur d’une quarantaine de films réalisés dans les marges de l’industrie. L’artiste se situe d’abord dans un horizon, le Pays-de-Caux en Normandie. Un territoire depuis lequel il assume de penser et de créer, mais qui ne se définit pas en termes d’identité ou de frontière ; il est la somme de ses appartenances et de ses attachements. C’est un localisme, où la proximité, avant d’être géographique, est affective.
Texte intégral (885 mots)

L’exposition Sambucus nigra donne à voir l’œuvre plastique de Pierre Creton, réalisateur, artiste, jardinier et apiculteur, auteur d’une quarantaine de films réalisés dans les marges de l’industrie. L’artiste se situe d’abord dans un horizon, le Pays-de-Caux en Normandie. Un territoire depuis lequel il assume de penser et de créer, mais qui ne se définit pas en termes d’identité ou de frontière ; il est la somme de ses appartenances et de ses attachements. C’est un localisme, où la proximité, avant d’être géographique, est affective.

C’est là que Pierre Creton filme, dessine, cultive son jardin, réalise de la gelée de sureau, dans une forme d’unicité de la vie et de l’art : le travail, les rencontres, les lectures, engendrent des œuvres qui elles-mêmes façonnent l’existence, font naître de nouvelles expériences qui donneront lieu à de nouveaux dessins, de nouveaux films.

Ses œuvres sont le lieu où s’invente, perpétuellement, de nouvelles relations, toujours plus amples et ouvertes, aux humains comme aux non-humains, aux vivants comme aux morts. Dans une économie de gestes, ses œuvres révèlent un rapport intime aux choses et aux êtres. Elles entretiennent les mémoires et nous parlent d’amitié, du temps qui passe, de désirs et de sexualité autant que de conjuration des souffrances, des pertes et des absences.

C’est un travail empreint d’une « manière d’être », d’une attitude, une inscription dans le monde qui associe création et attention. Attention portée aux autres, vers les vies minuscules et les choses sans nécessité, sans prix et sans pouvoir. Un soin, entendu comme poétique, un élan pour se relier, s’étreindre et faire communauté.

Pierre Creton est représenté par la galerie Salle Principale, Paris.

En écho à l’exposition « Sambucus nigra », le Crédac et Le Luxy, cinéma municipal d’Ivry, proposent un cycle pour re(découvrir) le cinéma géo-poétique et hors du commun de Pierre Creton et d’invité·es.

Jeudi 28 mai — 20h — Le Luxy

­Soirée dédiée au thème du Paysage. Les projections sont suivies d’une rencontre entre Pierre Creton et Philippe Mangeot, scénariste et enseignant.

Le vicinal de Pierre Creton, 1994, 12 min, couleur.
Paysage imposé de Pierre Creton, 2006, 40 min, noir et blanc.
L’avenir le dira de Pierre Creton, 2020, 26 min, couleur.
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Jeudi 25 juin — 20h — Le Luxy
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Soirée dédiée au thème de l’Amitié autour de cinéaste invité·es par Pierre Creton et Cynthia Lefebvre. Les projections sont suivies d’une rencontre entre les artistes et les réalisateur·ices.

Les invité·es de Pierre Creton :

Fais croquer de Yassine Qnia, 2011, 22 min, couleur.
Le point aveugle de Sophie Roger, 2012, 30 min, couleur.
L’invitée de Cynthia Lefebvre
Le silence du musicien de Stéphanie Régnier, 2025, 76 min, couleur.
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Le Luxy — cinéma municipal d’Ivry, 77 avenue Georges Gosnat, Ivry-sur-Seine Tarif unique : 3,5 euros

Jules Ladoumègue, le 16/04/2026
Pierre Creton -
Sambucus nigra -> 28/06/2026
Credac d’Ivry - La Manufacture des Œillets, 1, place Pierre Gosnat 94200 Ivry s/ Seine

15.04.2026 à 18:14

Par ici : le livre d'ailleurs, par China Miéville & Keanu Reeves

L'Autre Quotidien
Entre techno-thriller et science fantasy, le magnifique résultat de la collaboration entre l’acteur le plus cool d’Hollywood et l’auteur le plus inventif et le plus politique de la fantasy fiction contemporaine. Avec un babiroussa en bonus.
Texte intégral (5716 mots)

Entre techno-thriller et science fantasy, le magnifique résultat de la collaboration entre l’acteur le plus cool d’Hollywood et l’auteur le plus inventif et le plus politique de la fantasy fiction contemporaine. Avec un babiroussa en bonus.

The so called Babiroussa !

Pas de note de lecture proprement dite pour « Le Livre d’ailleurs », collaboration entre le Canadien Keanu Reeves, et le Britannique China Miéville, publié en 2024 et traduit en 2026 par Nathalie Mège (dont on reconnaîtra aisément la finesse et la pénétration pour rendre compte de la langue si spécifique de l’auteur britannique) chez Au Diable Vauvert : l’ouvrage fait en effet l’objet d’un petit article de ma part dans Le Monde des Livres daté du vendredi 3 avril 2026 (à lire ici). Comme j’en ai pris l’habitude en pareil cas, ce billet de blog est donc davantage à prendre comme une sorte de note de bas de page de l’article lui-même (et l’occasion de quelques citations du texte, bien sûr).

Il ne me reste guère de temps. Ces lignes seront parmi les dernières que j’écrirai. En avoir conscience me peine. Le problème n’est pas tant ma fin – j’ai bien l’âge de mourir – que mon état pitoyable. Quand une chienne dévouée, un être capable d’amour exempt des complications qui colorent les affects humains, détourne la tête de dégoût face à vous, l’abattement est de mise. Je sais que la réaction de Lun est due à l’odeur du remède pour ma mâchoire, mais c’est une piètre consolation. Son animadversion suscite en moi de la honte, à mon corps défendant : le sentiment d’être un transgresseur, un abandonneur, si je provoque cela chez elle.
De façon plus aiguë encore que cette tristesse immédiate, je me soucie bien sûr des membres de ma famille qui n’ont pas réussi – pour l’instant, je l’espère – à quitter leur foyer. Je ne vois pas comment les ténèbres qui engloutissent l’Autriche et gagneront sans doute l’Europe devraient battre en retraite de sitôt.
Dans les voies obscures de mon esprit, les loci de ma souffrance ne sont pas sans rapport entre eux. L’incapacité de Lun à me regarder en face m’a évoqué le visage de Dolfi me fuyant des yeux au milieu de mes sœurs.
La douleur m’accompagnera jusqu’à ce que je tire ma révérence.
J’ignore à qui je lègue ce billet. Peut-être le livrerai-je aux flammes. Mais au bout d’une vingtaine d’années, je vais enfin coucher ces souvenirs sur le papier. Écrire m’a toujours servi à déterminer ce que je pense, et je me trouve peu enclin à laisser de tels mystères sans examen. J’aimerais savoir ce que j’en pense.
En touchant à la mort d’aussi près, et avec toutes ces disparitions qui nous entourent, comment pourrais-je m’abstenir, moi qui ai accordé tant d’importance au retour du refoulé, de revenir sur cette visite particulière de mon passé ?
Mes ruminations autour de Thanatos émanent surtout des témoignages des rescapés de la Grande Guerre. Tant de leurs rêves consistaient à revivre directement l’horreur. Si l’inconscient cherche avant tout à éviter le déplaisir, d’où provenaient leurs retours répétés vers ces affres ? Mes rencontres avec ces malheureux m’ont surpris. Mais les faits suffisent rarement à changer notre opinion. Ce qu’il faut, c’est un choc, une crise qui nous soit propre.
J’ai eu un patient.
Nous ne nous sommes vus que trois fois. Ce furent de longues séances. Un homme élancé, brun et bien élevé, d’âge moyen. Il portait un costume coûteux. Il a soutenu mon regard et sa poignée de main était ferme. Je l’ai pris pour un soldat. Un de ces rapatriés très doués pour masquer leurs cauchemars récurrents.
Il m’a expliqué qu’il voulait se comprendre lui-même.
Je me souviens avec une grande précision de la première fois. J’étais assis dans la clarté grise du matin, un cahier devant moi, à côté de lui allongé sur le divan. Sa voix douce et pressante me narrait une tranche de sa vie.
Ses premières paroles lors de la séance – je possède encore mes notes, même si je les détruirai bientôt – ont raffermi mes soupçons sur ce qui l’assaillait.
« Je tue, je n’arrête pas de tuer, a-t-il affirmé. Et la vérité, c’est que j’aimerais me reposer, ou, et, faire autre chose. Autre chose que tuer, je veux dire, ou au moins avoir le choix – sauf que non, tuer revient toujours, ça me rattrape. Et parfois, je meurs – pas souvent, mais c’est arrivé à plusieurs reprises au cours de mon existence. C’est douloureux. Et sanglant. Le moindre coup est une souffrance. Je ressens chaque plaie à travers ma chair. La brûlure et l’explosion de chaque bombe.
« Et ensuite, je revis.
« Je revis, je tue, je tue et re-re-tue, puis finalement je meurs à nouveau, et c’est reparti pour un tour. Dites-moi donc quel genre d’homme je suis, je vous prie, herr Doktor. »
Bien, je croyais qu’il décrivait un de ces rêves de carnage dont j’avais tant entendu parler. Je compris qu’il me demandait, question que je posai alors, pourquoi c’était vers une telle boucherie que l’inconscient était revenu. Mais cet homme que je ne nommerai pas s’est levé ; il a tourné la tête pour me regarder droit dans les yeux, en violation du protocole que je préconise, et sans que je réussisse à me détourner. Là, il a asséné le premier des doubles coups damascènes qui ont réduit en pièces tous mes paradigmes.
« Je revis », a-t-il répété.
Au timbre posé avec lequel il avait émis cette affirmation atroce, j’ai su que mes théories d’avant ne l’aideraient pas à affronter au quotidien une telle horreur existentielle.
Je croyais encore, alors, que la vérité qu’il me confiait relevait presque de la fable. C’était d’ailleurs le cas, en partie.
Mais j’ai vu cet homme lire en moi, comprendre ce que je pensais. Il a secoué la tête. Puis… avec douceur, comme pour tenir compte de mon épouvante croissante, et bien que je n’aie pas dit un mot, il a poursuivi : « Non, herr Doktor. Non. Ou pas seulement. Tout peut signifier autre chose que ce que l’on raconte, c’est vrai, mais parfois le sens est précisément celui que l’on énonce. Écoutez-moi, je vous en prie. Je suis venu vous demander pourquoi et ce que je suis.»
Il refusait de me laisser détourner les yeux. Et c’est à ce moment-là que le deuxième aspect est intervenu. Je me suis douté de ce qu’il allait expliquer, et de la vérité. J’ai su alors qu’en plus d’être symbolique, son affirmation était littérale. Et que je ne serais plus le même par la suite. Que quelque chose me hanterait. Je tue, m’a-t-il lancé, calme, implacable. Je meurs. Et puis je «revis».

Keanu Reeves avait développé son comics déjanté, à la violence emblématique, « BRZRKR », depuis 2021, avec le scénariste Matt Kindt et le dessinateur Ron Garney. C’est lui qui, lorsque ses éditeurs ont évoqué une forme ou une autre de novélisation possible de ce grand succès, déjà, de la bande dessinée contemporaine, a suggéré, « au cas où ce serait possible », le nom de China Miéville pour conduire une telle entreprise. Le défi n’était pas mince, puisqu’il s’agissait pour l’auteur le plus inventif (et le plus politique) de la fantasy contemporaine (au sens très large : lisez pour vous en convaincre, si nécessaire, ne serait-ce que ses trois premiers romans, formant le cycle de Bas-Lag, « Perdido Street Station », « Les Scarifiés » et « Le Concile de Fer ») de donner à lire la fulgurance, la crudité et la brutalité scénarisées par l’acteur-clé des « Matrix » et des « John Wick » (déjà magnifiées par le dessin de Ron Garney, justement) sans se contenter de travailler en séquelle ou en préquelle, mais en conduisant plutôt une forme de reboot qui permettrait d’ouvrir les horizons politiques et philosophiques dont le Britannique se régale (et qui avaient provoqué à l’origine l’admiration du Canadien). Les informations et les échanges entre eux deux à propos de cette collaboration si réussie sont largement évoqués dans l’excellent article-entretien de Sam Leith dans The Guardian, en 2024 (à lire ici).

La figure du berserker, guerrier-fauve entrant dans une transe de fureur sacrée le rendant quasiment invincible – mais potentiellement aussi mortel pour ses amis que pour ses ennemis, sauf indispensables précautions particulières -, est certes un passage obligé des sagas et mythologies scandinaves, mais la science-fiction et la fantasy ont su aussi en faire bon usage, jusqu’à la métaphore au long cours (à l’impressionnante postérité si l’on songe à la franchise « Terminator ») conçue par Fred Saberhagen entre 1967 et 1985 dans les huit volumes de sa série littéraire « Berserkers », mettant en scène des vaisseaux spatiaux entièrement automatisés hantant la galaxie pour en éradiquer toute forme de vie.

L’originalité de Keanu Reeves, soignée et amplifiée ici par China Miéville, aura été notamment de chercher à créer un contexte mystérieux autour de l’apparition de cette créature si particulière, faisant de cette création l’objet même d’une investigation pluri-millénaire – car la rage meurtrière invincible est ici associée à une capacité de régénération faisant de Wolverine un très petit joueur et à une immortalité de principe digne de celle refusée in fine à Gilgamesh (on sait comment le grand Robert Silverberg s’était emparé avec grâce du héros sumérien à deux reprises, en 1984 et en 1989) : le protagoniste principal de la série et du roman « alternatif » qu’est « Le Livre d’ailleurs » est appelé « Unute » au moment de sa naissance, il y a environ 80 000 ans, ce qui, dans la langue de ses origines, signifie « arme » aussi bien que « outil ».

Plusieurs heures ainsi.
Par instants, il éteignait sa torche et restait assis là avec l’obscurité pour compagne. Comme le vide qui précède, qui sous-tend et qui suit tout. À deux reprises, il fit le tour de la pièce, piétinant du sang, des douilles usagées, ce genre de chose. Il passa un moment à réfléchir, debout à l’entrée du tunnel bouché. Il scruta chaque coin dédié au sommeil, sans s’allonger, sans chercher de journaux intimes ni de lettres d’amour sous les oreillers. D’autres s’en étaient déjà chargés, il le savait. Il attendait. Ce qu’il espérait ne venait pas.
L’homme comprit qu’il faisait nuit quand il entendit marcher dans le tunnel.
Il ne se retourna pas. Il posa sa lampe à la verticale, faisant luire le plafond bas et se fondant dans l’ombre. Les pas surgirent juste derrière lui puis s’arrêtèrent.
Une voix s’éleva depuis le seuil.
« Salut, B.
— Bonjour, Keever », dit l’homme.
Le nouveau venu vint se camper devant lui. Quelqu’un de ramassé et de musclé, à la tenue aussi anonyme que la sienne. Il avait le cheveu ras, la peau foncée, des rides profondes.
« Tu reviens communier ? demanda Keever.
— C’est toi qui le dis, pas moi.
— Tu emploierais quel verbe ? »
B secoua la tête. « Aucun. Je peux te donner un nom. Pas anglais. Toska.
— Tristesse ? s’étonna Keever. Tu es triste ? C’est de ça qu’il s’agit ?
— Je ne savais pas que tu parlais russe, dit B. De toute façon, j’ai dit toska : “tristesse” ne colle pas vraiment. »
Keever s’assit. Son regard se porta sur la porte démantibulée, sur les tas de décombres et de terre au-delà. Puis il se tourna vers l’amoncellement de morts.
« Tu veux en parler, fils ? Que tu aies le blues, ce n’est pas nouveau. Ne le nie pas. Ça remonte à Ulafson. »
B n’avait pas levé les yeux.
« Hé, dis donc ! » Keever désignait du doigt l’ourlet déchiqueté d’un sweat à capuche au milieu du tas de cadavres. Un orange improbable, du merchandising pour la tournée d’un groupe pop. « Ça, je m’en souviens. Cet enfoiré m’a chié dans les bottes. C’était le grand patron, hein ?
— Le blues…, bof, dit B. Ce n’est pas vraiment ça. Je crois que… ce qui s’en rapproche le plus, c’est la curiosité. Je suis juste… (Il secoua la tête.) J’essaie juste d’entendre ce qu’il y a à entendre.
— Es-tu même sûr qu’il y ait un message ? demanda Keever.
— Non. Comment m’as-tu trouvé, au fait ?
>— Allons, B… C’est la… combien ? Troisième fois ? Tu n’es pas aussi insaisissable que tu crois.
— Je n’ai jamais prétendu l’être. »
Keever jeta un nouveau coup d’œil au sweat à capuche reteint. B, qui l’observait, savait qu’il se rappelait l’impact des balles, la lutte, le coup de boule – la sienne.
« Donc tu es là », dit B.
Keever le regarda. Fixa ce front qui avait fait éclater le crâne de la cible.
B et Keever étaient très habitués au silence.
Keever resta assis un moment dans l’argent froid de la torche. B enregistrait les configurations de la mort avec une précision d’érudit.
« Qu’est-ce que ça te raconte ? » finit-il par demander.
B contemplait la pénombre qui régnait au-delà de la dernière porte disjointe, là-bas, sous la terre.
« C’est une bonne question, dit-il. Tu brûles. Mais tu n’y es pas tout à fait. (Il désigna l’obscurité.) Je ne sais pas déchiffrer ça à proprement parler. Si ce qu’on laisse derrière nous quand on fait ce qu’on fait est un texte, il n’est pas écrit dans une langue que je connais.
— Et tu les connais toutes.
— Je ne ressens rien de spécial, précisa B. J’ai juste l’impression que je devrais.
>— Tu ne peux pas continuer comme ça, fils, dit Keever. Tu connais la musique. Une fois qu’on est passés, que ce soit nettoyé ou pas, c’est hors limites. On entre, on sort, on ne laisse pas de trace. Zéro identification, zéro indice, tout est effacé des bases de données, aucune empreinte digitale, on pulvérise l’enzyme, aucun visage… (Il écarta un bras vers la pile de cadavres.) Ni eux ni nous. Mais qu’est-ce qui se passera si quelqu’un repère qu’un mec comme toi se balade sur place ? On ne peut pas courir le risque que tu sois vu.
— Ni toi, dit B. Tu es bien là, non ?
— Tu ne m’as pas laissé le choix. Je ne suis ici que pour te faire la leçon.»
B se leva, quitta le cercle de lumière.
« Quel pourcentage dans l’unité me donne des ordres ? » Il n’avait pas l’air fâché. « Ils savent que je ne leur obéirai que si je le veux bien. Donc ce n’est pas de l’obéissance… et ce ne sont pas des ordres. Ils savent – tu sais – que je me fiche de ce qui les intéresse. On a un arrangement commode, j’y trouve mon compte. Mais ce que je ne comprends pas c’est pourquoi, étant donné tout ça, ils jouent cette mascarade. Donner des “ordres”. Pourquoi ils t’obligent à en passer par là. À me réprimander.»
Keever haussa les épaules. « Aucune idée.
>— Ils préfèrent avoir des règles dont je me moque et que j’enfreindrai plutôt que pas de règles du tout. L’insubordination doit être un moindre mal que l’indépendance.
— Encore une fois, aucune idée. Ils m’ordonnent d’aller te dire de ne plus recommencer et comme, contrairement à toi, je respecte les ordres, me voilà. Le doigt sur la couture du pantalon.

Là où le choix de China Miéville s’est avéré particulièrement judicieux de la part de Keanu Reeves (au-delà de l’admiration réciproque attestée par les deux, et des qualités d’écriture « tout-terrain » bien connues de l’ancien candidat de l’Alliance socialiste au siège de député du quartier londonien de Kensington North), c’est sans doute dans sa capacité particulière, mise en œuvre sur les terrains de Bas-Lag comme sur ceux, nettement différents, de « The City and The City », « Kraken » ou « Légationville » (romans dont on vous parlera tôt ou tard sur ce blog !), pour fusionner des référentiels que collègues en écriture comme lectrices ou lecteurs verraient volontiers de prime abord comme parfaitement disjoints (bien au-delà des « standards » de la science fantasy ou du steampunk – si l’on veut utiliser certaines des étiquettes de sous-sous-genres dont les littératures de l’imaginaire sont en apparence si friandes). Si on retrouve cette volonté et cette facilité pour s’affranchir des frontières éventuellement artificielles chez d’autres autrices et d’auteurs de l’informel mouvement New Weird (songeons par exemple à Jeff VanderMeer, celui de « La cité des saints et des fous » comme de la quadrilogie du « Rempart Sud »), China Miéville était peut-être bien le seul à pouvoir ainsi insérer une folie propre – et une profondeur métaphysique insoupçonnable a priori – dans un décor de thriller technologique, de services hautement secrets, de laboratoires scientifiques gouvernementaux et de forces spéciales surentraînées.

Si l’immortalité figure bien à une place centrale du projet « BRZRKR » depuis l’origine (mais Keanu Reeves insiste sur le fait qu’il ne voulait surtout pas laisser apparaître une sorte de « vampire fatigué »), c’est China Miéville, apprend-on dans l’entretien cité ci-dessus et dans celui avec Hannah Zeavin pour Wired (à lire ici), qui tenait à explorer la part de torture qu’impliquerait l’immortalité. Les aspects freudiens identifiés par la journaliste, elle-même fan résolue des deux auteurs, ne découlent alors pas uniquement de la rencontre imaginée entre Unute et le père de la psychanalyse, mais bien d’une volonté commune d’élucider ce qui peut se cacher dans l’âme d’un champion éternel de Michael Moorcock, d’un Melmoth de Charles Maturin ou d’un Dallas Barr de Joe Haldeman. Car China Miéville étant ce qu’il est, les références et les clins d’oeil, quoique toujours d’une belle discrétion, abondent… Et comme la surprenante profondeur philosophique qui vient ainsi habiter les habits violents du pulp sanglant pourrait in fine désarçonner la lectrice ou le lecteur, l’auteur toujours aussi joueur nous gratifie, comme une sorte de super-bonus, d’un archi-ennemi immémorial prenant la forme pour le moins inattendue d’un babiroussa, le « porc-cerf » des archipels malais et indonésiens.

Quand il avait fini d’écrire, il avait désigné avec son stylo, sur l’écran de Diana, la forme d’onde de la conversation qu’elle venait de passer. « Il vous apprécie », avait-il affirmé.
Stephen Caldwell, directeur du département Systèmes de croyance et migration des technologies antiques, était théoriquement inférieur à Diana par le grade, mais tous deux se moquaient du formalisme militaire.
« Qu’est-ce que ça peut bien signifier pour quelqu’un comme lui ? avait-elle objecté. Mais oui, il me semble que vous avez raison.
— Vous ne travaillez avec B que depuis combien, un an ? Pourtant vous avez obtenu de meilleurs résultats que chacun de vos prédécesseurs. Les protocoles que vous lui avez imposés… Je ne l’ai jamais vu aussi… introspectif. Bavard. Cherche-t-il toujours à mourir ?
— Non. Il ne l’a jamais fait.
— Oui, oui, je connais sa rengaine, avait dit Caldwell. C’est ce qu’il raconte. Et j’aime vous entendre l’expliquer. »
Et moi, j’aime l’entendre l’expliquer, lui. Elle ne l’avait pas dit.
Un chuintement de portes, une agitation lointaine. Diana, toujours assise à côté du cadavre de Thakka, sut avant même de lever les yeux que B, Unute, était revenu.

Il remontait le couloir vers elle dans sa tenue sombre, plusieurs sentinelles et Caldwell dans son sillage. Elle attendit. À travers la paroi vitrée de la morgue, elle le vit marchant à grandes enjambées bien qu’alourdi. Il portait sur ses épaules quelque chose de gros, qui oscillait mollement avec l’horrible indignité de la chair, et qui dégoulinait et s’étalait sur lui, le rougissant. Il ouvrit d’un coup de hanche la porte de la pièce où elle se tenait. Le bruit de ceux qui le suivaient entra avec lui.
B s’arrêta près d’une civière. Hocha la tête en guise de salutation.
« Où étiez-vous ? lança-t-elle. Vous êtes en retard sur nos traitements, j’ai été… nous avons été… Vous ne pouvez pas juste… ça fait trop longtemps. Où étiez-vous ? »
Elle n’arrivait pas à se figurer ce qu’était son fardeau. Il le souleva, le hissa pile au-dessus de sa tête. Ça tanguait et coulait dans ses mains et Diana eut un haut-le-corps, parce qu’elle crut au corps horriblement tronqué d’un homme, et ayant deviné ce que B allait faire, elle se hâta de reculer tout en poussant un juron.
Il le jeta. Sa masse frappa la table en acier inoxydable avec des percussions humides, éclaboussant la blouse blanche de Diana. La chose gisait au centre d’une nouvelle étoile rouge.
On distinguait des pattes arrière tordues. Des sabots. Une odeur de musc flottait dans l’air. Diana cherchait sans la trouver une tête, un visage humain, mais non, juste une bouillie de chair, d’os, de vertèbres saillantes.
« Mettez ça dans un laboratoire confiné, je vous prie », dit Unute sans un regard pour l’équipe qui se tenait derrière lui. Aucun d’entre eux ne bougeait. Il essuya sa main sur sa figure, la maculant de sang.
Diana et Caldwell se regardèrent. Elle désigna la table.
« Qu’est-ce que c’est ? finit-elle par dire.
— Je dois me laver, répondit B. Et réfléchir. Je vous dirai tout ce que je peux très vite. Je vous biperai. Il s’est passé quelque chose. »
Il sortit de la pièce. Au bout de quelques secondes, l’équipe de techniciens apporta ses cotons-tiges, ses éponges et son désinfectant pour se mettre au travail.

« Alors ? » demanda Caldwell à Diana.
Il arqua ses doigts en coupole comme il aimait à le faire. Un Blanc mince et sans âge, concentré de costumes, de nœuds papillon et de lunettes démodés, de barbe taillée et d’accent. Archéologue, à la base, mais, comme pour tous les chercheurs du projet Unute, ce qualificatif minorait la variété de son expertise et de ses intérêts. Quand Diana l’avait rencontré pour la première fois, elle avait espéré qu’en plus de collaborer au sein des projets NPU (Nec Plus Ultrasecret), ils deviendraient amis. Qu’elle pourrait un jour le taquiner sur ses manières d’araignée.
Y a-t-il plus atroce qu’une intronisation professionnelle ?
Bien sûr, on l’avait invitée à postuler parce qu’elle possédait quelques connaissances, qu’elle en avait compris assez pour émettre les tâtonnements spécifiques nécessaires, et qu’elle cherchait un poste axé sur les données collectées au cours des recherches vacillantes de ses trois doctorats. Ce qu’elle avait découvert grâce aux références croisées entre physique d’avant-garde, anomalies historiques et textes sacrés de sectes aujourd’hui objets de moquerie. Les rumeurs qu’elle n’avait pas mentionnées au comité du Nobel lorsqu’elle avait décliné leur proposition. Si bien que lorsqu’elle avait pénétré dans la salle de réunion de cette base dissimulée sous les arbres en grande banlieue de Tacoma (État de Washington) et pas ou mal indiquée sur les cartes – parmi les rares nouveaux venus à passer la matinée entre présentations sur les grades militaires et civils, séances de prévention des incendies, briefings sur la sécurité en laboratoire, sur les mesures contre le harcèlement en milieu professionnel et sur la ligue de softball de l’Unité – elle, comme toutes les personnes présentes, avait déjà conscience que le service qu’ils seraient amenés à mettre en place se vouait à collaborer avec, étudier, décoder et garder secret, interroger et protéger (aussi risible que cela puisse paraître), certain guerrier de quatre-vingt mille ans incapable de mourir – et à procéder avec lui aux éliminations nécessaires.
Ce n’est qu’ensuite qu’étaient venues les réécritures fondamentales de l’Histoire et de la Préhistoire occasionnées par ce nouveau sujet d’expérience. Une onde sinusoïdale, une montée et une décadence de civilisations antiques assez occultées. L’impossible science nouvelle qu’ils étaient tous là pour faire progresser, un domaine allant de la morphologie à la biologie spéculative, en passant par la physique quantique, la fulminologie, la mythographie et l’ontologie, et parfois même, merde ! la théologie. Ils n’avaient jamais donné de nom officiel à cette discipline tentaculaire, mais Diana n’était pas la seule sur place à se considérer unutologue.

Huygues Charybde, le 16/04/2026
China Miéville & Keanu Reeves - le Livre d’ailleurs - éditions du Diable Vauvert

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