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31.01.2026 à 00:30

Pinochet revient par les urnes

Bruno Le Dantec

Le pire semblait programmé : le 14 décembre 2025, José Antonio Kast, fils d'un officier nazi et nostalgique de Pinochet, a été élu président du Chili avec 58 % des voix face à la candidate de la gauche au pouvoir. Des Chilien·nes de Marseille partagent ici leur désarroi et leur rage. La Colorada, association fondée par des Mexicaines, reçoit une dizaine de Chilien·nes ce jeudi 18 décembre. « Hé, ici ce n'est pas le bureau des pleurs », prévient Cosa Rara, fille de disparu chilien et (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026)
Texte intégral (669 mots)

Le pire semblait programmé : le 14 décembre 2025, José Antonio Kast, fils d'un officier nazi et nostalgique de Pinochet, a été élu président du Chili avec 58 % des voix face à la candidate de la gauche au pouvoir. Des Chilien·nes de Marseille partagent ici leur désarroi et leur rage.

La Colorada, association fondée par des Mexicaines, reçoit une dizaine de Chilien·nes ce jeudi 18 décembre. « Hé, ici ce n'est pas le bureau des pleurs », prévient Cosa Rara, fille de disparu chilien et exilée de longue date dans le sud de la France. Ricardo râle contre « la parole fasciste libérée à travers le monde ». Paloma souligne qu'on assiste à un backlash généralisé. « Au Chili, on paie à la fois les promesses non tenues de la gauche et la panique morale surgie en réaction au soulèvement social de 2019. » Cet estallido social avait vu la jonction de colères diverses, contre la hausse du prix des transports, la privatisation de l'enseignement et les violences faites aux femmes. De fait, dans son discours de victoire, après avoir reconnu que lutter contre le crime organisé ne serait pas aisé, Kast a préféré viser les jeunes casseurs « dont les parents paieront quand ils brûlent un bus ». Carlos reproche à Jeannette Jara (candidate de gauche, militante du PC) de s'être laissée, dans les débats, entraînée sur le terrain de la droite dure : immigration et insécurité. « La gauche doit assumer son rôle transformateur. »

Cosa Rara raconte une anecdote significative : Kast, en campagne dans la capitale, croise un de ses partisans sur un trottoir. Celui-ci s'adresse à lui en allemand et le candidat se réjouit que tous deux n'aient « pas perdu leur ADN aryen ». Ana, artiste argentine venue en soutien à la soirée, souligne que les discours négationnistes, pourtant illégaux, sont diffusés partout, à longueur d'antenne. « Et c'est la gauche qu'on criminalise. » Lola abonde : « L'anticommunisme est très ancré au Chili. Ici on crie à l'antisémitisme quand tu parles de Palestine, là-bas on brandit l'épouvantail de Cuba, du Venezuela. Sur le mode post-vérité à la Trump, plusieurs deep fakes imitant la voix de Jara lui ont fait dire qu'il fallait ouvrir les frontières de part en part aux réfugiés fuyant Haïti ou le Venezuela. »

La dictature de Pinochet avait été un laboratoire des politiques néolibérales. Tina, jeune Péruvienne venue en solidarité, recentre le débat sur les appétits qu'éveille le triangle du lithium, à cheval sur les territoires chilien, péruvien et bolivien. Paloma appuie sur les échecs du gouvernement progressiste : « Boric [l'actuel président], présenté comme issu du mouvement social, avait promis de changer le monde, mais il a fait de la gestion sociale-démocrate. Et il a échoué à changer la Constitution héritée de la dictature. Là-dessus, Kast arrive et parle de révolution… conservatrice. » À ce propos, Ricardo pose la question des affects tristes que caresse le discours d'extrême droite : « Le langage de la raison ne suffit pas, à nous de réveiller nos affects joyeux. » Cosa Rara fait remarquer que seules les villes portuaires de Valparaíso (centre) et Coquimbo (nord) ont maintenu la gauche en tête. « C'est l'air du grand large ! On assiste à la déroute de la gauche officielle, pas des luttes sociales et territoriales. » Avant de se quitter, des idées sont lancées pour la suite : un observatoire, un podcast pour faire entendre la voix de l'exil là-bas au pays. Rendez-vous est pris pour une émission radio.

Bruno Le Dantec

31.01.2026 à 00:30

La faim des forçats

Lluno

Luno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Au menu ce mois-ci : gamelle, kebab et yaourts goût ouin-ouin. Récemment, le député RN du coin est venu exercer son droit de visite. La direction l'a promené pendant deux heures et quand il a croisé des détenus ce guignol s'est étonné qu'ils ne soient pas en « tenue pénitentiaire ». Il s'attendait à quoi ? Un ensemble en toile orange (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (799 mots)

Luno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Au menu ce mois-ci : gamelle, kebab et yaourts goût ouin-ouin.

Récemment, le député RN du coin est venu exercer son droit de visite. La direction l'a promené pendant deux heures et quand il a croisé des détenus ce guignol s'est étonné qu'ils ne soient pas en « tenue pénitentiaire ». Il s'attendait à quoi ? Un ensemble en toile orange avec numéro d'écrou sur la poitrine ? La prison – comme la justice en général – souffre d'une représentation faussée. L'imaginaire commun est celui des films et séries américaines. Or, en France, personne ne crie « Objection, votre honneur ! » au milieu d'un tribunal et les détenus portent leurs propres vêtements depuis le début des années 1980. Personne ne s'en était plaint jusqu'ici.

Pour ma part, j'ai longtemps cru qu'il existait de grands réfectoires où les prisonniers mangeaient dans le brouhaha des couverts et des incartades. Je les ai cherchés avant de comprendre que ça aussi, ça n'existait pas : en France, tout le monde est en cellule à l'heure des repas. Comme en Ehpad et à l'hosto, la bouffe est produite par des entreprises privées particulièrement voraces, servie à des horaires archaïques (on dîne souvent à 17 heures 30) et le plus souvent, elle n'est vraiment pas appétissante. Selon ses moyens et ses goûts, on peut manger tout ou partie de ce qui est proposé – la gamelle – et la compléter ou carrément la remplacer par ce qu'on achète en plus – les cantines.

Bien manger devient alors une affaire de première importance qui génère des pressions, des jalousies et des trafics audacieux – les fameux drones livreurs de kebabs. J'en ai pris conscience le jour où j'ai vu un lascar menacer l'auxi cuisine1 pour qu'il y ait du tiramisu au dessert :

« Tu sais bien que c'est pas moi qui décide, marmonnait le quinquagénaire en baissant les yeux tandis que j'approchais pour m'assurer que la situation n'escalade pas.

Alors tu m'sors au moins du mascarpone, frère ! J'en peux plus moi... »

Soudain, ça m'a rappelé mon pote gourmet qui, en détention provisoire, demandait à ses visiteurs de faire entrer des épices au parloir – le shit, c'est facile à choper ici, disait-il, pas le zaatar et la muscade… Ces condiments de luxe lui avaient permis d'établir un deal avec son co-détenu : lui cuisinait des trucs délicieux pour deux et, en échange, l'autre acceptait de manger vegan.

Pour certains, c'est la première fois de leur vie qu'ils se font à manger eux-mêmes (la moitié des gens en prison ont moins de 33 ans). Ils apprennent là, avec peu de moyens, pas mal de temps et une petite plaque électrique. Bien sûr, pour cela, il ne faut pas être étouffé par son orgueil de classe comme le détenu Nicolas S., brièvement incarcéré à la Santé cet automne et dont une indiscrétion nous apprenait peu de temps avant sa libération qu'il dédaignait la gamelle par peur d'être empoisonné et se refusait « par principe » à cuisiner lui-même. Le Mandela de Neuilly-sur-Seine n'aurait apparemment gobé que des yaourts pendant trois semaines, suscitant l'angoisse de ses proches et médecins. Et personne pour lui droner un homard du Fouquet's ?

Luno

1 Les « auxiliaires » sont des détenus qui travaillent au service général de la prison.

31.01.2026 à 00:30

Double peine

La Sellette

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, décembre 2025 Thimoté B. comparaît pour un vol avec violence. Très saoul, il a pensé que David F. se moquait de lui : il s'est approché, lui a donné deux gifles, a (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (676 mots)

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, décembre 2025

Thimoté B. comparaît pour un vol avec violence. Très saoul, il a pensé que David F. se moquait de lui : il s'est approché, lui a donné deux gifles, a arraché son casque audio avant de partir en courant. Trente minutes plus tard, il est cependant revenu sur les lieux et, à la demande d'agents de la compagnie de transport locale, il est resté pour attendre la police.

Le président signale :

– Vous ne pouviez pas le savoir parce que ça ne se voit pas, mais la victime est une personne handicapée. Alors, il vous intéressait ce casque ?

– Vu que je voulais lui rendre, il ne m'intéressait pas.

– Pourquoi le prendre dans ce cas-là ? Et dans le dossier, personne ne dit que vous vouliez le restituer ! Quand vous êtes revenu sur les lieux, vous avez été interpellé et le casque a été récupéré.

Le casier porte la trace de deux autres vols sur personnes vulnérables, dont le dernier date de 2021. Le président l'interroge :

– Comment était la victime ?

Le prévenu répond dans un souffle que c'était une personne âgée.

– Cette année à Perpignan vous avez aussi été condamné pour usage de stupéfiant et refus de donner votre code de téléphone. Pour le reste, vous avez un CAP d'électricité et vous travaillez en intérim.

L'assesseur de gauche pose sa question habituelle, celle qu'il a posée à tous les prévenus étrangers de l'après-midi :

– Quelle est votre situation au regard du droit au séjour des étrangers ?

– J'ai un titre de séjour de 10 ans.

L'assesseur se tourne vers le président :

– L'interdiction du territoire français est encourue pour ce type de délit.

Le président accepte de « le mettre au débat », comme il dit. Au prévenu :

– Quelles sont vos attaches en France ?

– Ma mère habite à Toulouse.

– Votre maman est de nationalité française ?

Le prévenu acquiesce.

La victime, David F., s'avance à la barre :

– Suite aux violences, je ne sors plus trop.

Quand il commence à expliquer qu'il aurait peut-être besoin d'aide pour la suite, le tribunal l'interrompt :

– L'accompagnement des victimes n'est pas de la compétence de cette juridiction.

Son avocate prend le relais pour demander 1 500 euros de dommages et intérêts.

La procureure fait court :

– Les faits sont reconnus, le casier montre que le recours à la violence est régulier et que le choix des victimes est particulier. Si on est violent quand on boit, on ne boit pas.

Elle demande 30 mois de prison.

L'avocate du prévenu revient sur son alcoolisation :

– Il a fallu attendre 10 heures pour qu'il puisse comprendre ses droits ! Quand il revient une demi-heure plus tard c'est effectivement pour rendre le casque. On lui demande d'attendre la police, il attend. Il a une situation professionnelle stable. Une peine aménagée lui permettrait de garder son logement et son travail.

Thimoté B. est condamné à deux ans de prison et à une interdiction du territoire français pendant dix ans.

La Sellette
Retrouvez d'autres chroniques sur le site : lasellette.org
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