21.03.2026 à 00:30
Fusils lasers
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? « Monsieur, c'était trop bien la journée d'appel ! On a tiré au fusil ! » Mon cerveau fait trois tours dans sa boîte crânienne. Je balbutie : « Attend quoi ? ? » « Naaaaan mais (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Mona Lobert, Échec scolaireTexte intégral (693 mots)
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
« Monsieur, c'était trop bien la journée d'appel ! On a tiré au fusil ! » Mon cerveau fait trois tours dans sa boîte crânienne. Je balbutie : « Attend quoi ? ? » « Naaaaan mais monsieur, c'était pas des vrais fusils, c'était des fusils lasers, raconte l'élève, sourire jusqu'aux oreilles. J'ai tiré sur toutes les cibles ! Il m'a dit que je ferai un bon militaire ! » Les quelques autres élèves ayant fait leur Journée d'appel valident l'information. « Ouais et d'ailleurs t'es arrivé en retard, t'as raté la levée du drapeau », se moque un autre, avant d'ajouter, moins emballé : « On a dû chanter La Marseillaise... Pour moi c'était comme l'école, pas mieux, pas moins bien... »
Un rapide tour sur internet me sort de l'ignorance. L'ennuyante JDC (Journée de défense et citoyenneté) communément appelée « Journée d'appel », où l'on s'endormait devant le discours d'un militaire placardisé en apprenant l'alphabet, à laisser place à une nouvelle version plus « énergique » depuis septembre 2025. Au tir au fusil laser et à la levée des drapeaux s'ajoutent des jeux de simulation de prises de décisions stratégiques ou des immersions en casques de réalité virtuelle sur le front. Le midi : ration militaire ! Dans un reportage de TF1, un militaire explique qu'il s'agit de « se mettre dans la peau des soldats français et de tous leurs outils ». En toute décontraction un vieux chef aux traits serrés rappelle l'objectif : « Ils appartiennent à une collectivité, ils sont citoyens de la France et donc contributeurs de sa défense. » L'armée ne le cache pas : il s'agit aussi de recruter à bas coût des militaires dans un contexte d'augmentation des conflits. Youpi.
Abasourdi, j'en parle en salle des profs avec une collègue renseignée : « L'armée se rapproche de plus en plus de l'école. T'as les classes « défense » aussi. 32 000 élèves y participent. C'est un partenariat entre une unité militaire et un bahut pour organiser des visites de casernes, rencontrer des militaires actifs, participer à des cérémonies... Bref, militariser tranquillement les esprits des jeunes ! »
Plus tard, je sonde de nouveau les élèves de la classe à propos de leur Journée d'appel et pour certains la mayonnaise a pris. « Moi, monsieur je suis nul à l'école, là-bas je vais pouvoir passer des diplômes gratuitement ! » Un autre lui rappelle : « Ouais tu vas surtout te faire tirer dessus comme un lapin par Poutine ou Trump ! » Pas faux. Car l'armée comme voie de relégation de jeunes en échec scolaire risque de devenir demain le fossoyeur des jeunesses populaires. Le cours reprend justement sur la Première Guerre mondiale. J'en profite pour montrer comment la propagande guerrière s'instaure jusque dans les cours d'école. On faisait joujou avec des tanks et des petits soldats. Presque dépité, je rappelle : « N'oubliez pas, c'est de vos vies qu'il s'agit, la guerre ce n'est jamais un jeu. »
16.03.2026 à 16:26
Décathlon K.O. par abandon face à Oxygène
Empêcher la construction d'un méga centre commercial porté par Décathlon, mission impossible ? Après sept ans de lutte, de réunions, de mobilisations, de recours judiciaire, le collectif Oxygène a réussi à faire plier le géant du sport à Saint-Clément-de-Rivière. La BD Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin) raconte leur combat acharné. C'est une histoire qui commence par une balade et qui s'achève par une victoire. En 2014, à Saint-Clément-de-Rivière, dans l'Hérault, un couple (…)
- CQFD n°246 (novembre 2025) / BouquinTexte intégral (559 mots)
Empêcher la construction d'un méga centre commercial porté par Décathlon, mission impossible ? Après sept ans de lutte, de réunions, de mobilisations, de recours judiciaire, le collectif Oxygène a réussi à faire plier le géant du sport à Saint-Clément-de-Rivière. La BD Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin) raconte leur combat acharné.
C'est une histoire qui commence par une balade et qui s'achève par une victoire. En 2014, à Saint-Clément-de-Rivière, dans l'Hérault, un couple découvre un panneau d'enquête publique. Le promoteur ? Décathlon, bien décidé à bétonner 24 hectares de terres agricoles pour construire un « village du sport et du bien-être ». De quoi provoquer de l'urticaire à plus d'un voisin. Très vite, l'inquiétude se transforme en colère, puis en organisation. Le collectif Oxygène voit le jour : tracts, réunions, recours juridiques, pétitions, alliances avec les associations et la Confédération paysanne… Les déceptions s'enchaînent, mais les militant·es ne lâchent pas l'affaire. Pendant sept ans, la résistance s'invente, se consolide, se transmet. En 2021, coup de théâtre ! Après des années d'attente, le dernier espoir du collectif se réalise : les terres sont reconnues comme agricoles, et surprise, Décathlon jette l'éponge.
Cette lutte, Laure Lavigne Delville et Aurélien Pascal Commeiras la racontent dans Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin, 2025), une bande dessinée documentée et joyeuse. Les deux auteur·ices, enfants du coin, connaissent le terrain et ses paysages. Leur récit restitue avec précision l'épaisseur d'une bataille locale : ses réunions de cuisine, ses moments de découragement, mais aussi ses éclats de rire et sa solidarité. Le dessin rond et coloré d'Aurélien Pascal Commeiras offre un ton chaleureux à cette épopée du quotidien. Laure Lavigne Delville, formée aux politiques environnementales, apporte une rigueur précieuse dans le traitement des enjeux d'aménagement du territoire. Le résultat : un récit accessible, pédagogique et vivant, où l'humour allège la technicité des démarches juridiques.
Ce qui frappe surtout, c'est la transformation collective que produit la lutte. On y voit des voisin·es devenus militant·es, des familles qui découvrent le pouvoir de dire non, et une intelligence collective qui se tisse au fil des réunions et des recours. Loin des clichés du militantisme héroïque, le livre célèbre la persévérance : celle qui finit, à force de patience, par faire plier un géant économique. En ces temps de résignation forcée et de reculs écologiques, cette victoire rappelle une évidence : les luttes locales peuvent gagner. Et qu'à défaut d'arrêter toutes les bétonneuses du monde, on peut commencer par un champ près de chez soi.
14.03.2026 à 00:30
« Miser sur les municipales, c'est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre »
Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien. Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ? « Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Georges Debanne, Le dossierTexte intégral (1664 mots)
Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien.
Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ?
« Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en réalité rien à voir avec le communalisme tel qu'il a été pensé et expérimenté historiquement. Il existe trois séquences historiques où le communalisme a été élaboré : dans le mouvement ouvrier et socialiste français entre 1848 et 1871, dans les années 1990 avec la pensée socialiste et libertaire de Bookchin, et enfin, dans le mouvement kurde au Rojava mené par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sous le leadership d'Abdullah Öcalan, lui-même influencé par Bookchin. Par ailleurs, les Gilets jaunes, avec l'appel de Commercy en 2018, se sont aussi revendiqués de Bookchin et inspirés du Rojava. Ces différentes expériences avaient un horizon politique commun, bien qu'il y ait des singularités propres à chacune.
Donc lorsque la FI revendique un “nouveau communalisme”, sans aucune référence ni ancrage dans ces expériences, c'est une pure auto-proclamation et, finalement, un non-sens total, car que peut valoir un “nouveau communalisme” alors que le communalisme dans toutes ses déclinaisons est ignoré ? »
Mais, en dehors de cette absence de références, la proposition politique insoumise a-t-elle un rapport avec le contenu du communalisme ?
« Sur le plan politique, le communalisme émerge au XIXe siècle à partir du constat critique que la démocratie représentative dépossède le peuple du pouvoir politique. Ce pouvoir, monopolisé par l'État, est entre les mains de professionnels de la politique (et des partis), donc d'une petite élite très masculine et blanche. L'objectif du communalisme est au contraire de mettre en place un système politique alternatif où le pouvoir serait entre les mains de l'ensemble des citoyens. Ce nouveau régime populaire, réellement démocratique et non-professionnel est une remise en question totale du régime représentatif.
De la Commune de 1871 à Bookchin, le régime politique du communalisme est fondé sur l'autonomie et l'auto-gouvernement des communes organisées à partir d'assemblées populaires de démocratie directe, et liées les unes aux autres dans une confédération de communes à l'échelle de tout le territoire. Pour que le pouvoir soit réellement aux mains des citoyens dans les communes, il faut qu'il n'y ait rien au-dessus d'elles. Donc, pas d'État. C'est ce qui a intéressé de nombreux militants et observateurs du Rojava, ou du Chiapas auquel il est souvent associé : un peuple peut s'organiser politiquement en dehors et autrement que dans l'État-nation.
Or la FI est profondément étatiste : elle met l'État au-dessus des communes. Elle entend donc couler le principe du communalisme dans les institutions du régime représentatif et de l'État souverain, ce qui, à nouveau, liquide tout le contenu et l'intérêt du communalisme. Ce que propose la FI à l'échelle locale, ce n'est pas du communalisme, mais du municipalisme, et encore un municipalisme d'un genre bien particulier. »
En quoi le « municipalisme » se distingue du communalisme ?
« Le municipalisme ne propose pas un régime politique différent de la démocratie représentative. Il vise à renforcer le pouvoir des communes face au pouvoir central de l'État pour leur donner une certaine indépendance vis-à-vis de lui. Récemment, on a pu observer un regain d'intérêt pour ce courant politique, avec l'émergence d'un “néo-municipalisme”, en Espagne en 2015, qui a tenté de gouverner la municipalité de Barcelone en s'appuyant sur les mouvements sociaux. Il a ensuite été repris en France de manière un peu affadie avec les listes citoyennes qui se sont multipliées lors des élections municipales de 2020, puis en 2026. L'idée est d'élargir la démocratie locale en permettant à des citoyens hors partis politiques de participer aux politiques publiques locales. Mais toujours sans remettre en cause le cadre du régime représentatif.
« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique »
La FI reprend la dimension “participative” de ce municipalisme (avec un droit de veto des conseils de quartier, des plateformes permettant aux citoyens de proposer des lois ou un droit de révocation des élus) mais jamais celle de l'indépendance des localités face au pouvoir central. Au contraire, la FI cherche à renforcer sa logique partisane, avec derrière un objectif : créer des bastions dans les municipalités qui serviront de bases de soutien au programme et à la probable candidature de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles. La stratégie de LFI relève donc d'un municipalisme bien spécifique, qu'on peut qualifier de “municipalisme d'État”. »
En cela, la FI dévoie le sens profond du communalisme alors que, selon vous, il y aurait une discussion importante à avoir entre les différentes versions du communalisme, en particulier entre la version de Bookchin et celle du communalisme socialiste tel qu'il fut pensé au XIXe siècle.
« Oui. Au XIXe siècle, le communalisme a émergé dans les milieux socialistes à travers la quête d'une révolution sociale dans laquelle la commune devait jouer un rôle central. Mais par “commune”, les socialistes n'entendaient pas du tout la municipalité d'aujourd'hui. La “commune” était vue comme un espace territorial d'organisation du travail avec un logiciel socialiste, c'est-à-dire radicalement différent de l'organisation capitaliste du travail. Cette organisation, comme le pré-socialiste Fourier l'envisagea le premier, serait basée sur des communautés autonomes de production et de consommation de biens et de services, c'est-à-dire sur l'association solidaire des travailleuses et des travailleurs et de toutes leurs fonctions sociales (agriculture, industrie, transport, logement, éducation, santé, culture). Mais après la répression de juin 1848 par l'État bourgeois, les ouvriers socialistes comprennent qu'ils ne peuvent construire cette organisation socialiste du travail sans se préoccuper de politique et sans dépasser l'État bourgeois autoritaire. C'est là qu'émerge la perspective d'une autonomie politique des communes fondée sur les assemblées populaires législatives en démocratie directe, dont la vocation est de se substituer à l'État représentatif. Le communalisme ouvrier reposait donc sur des communes à la fois démocratiques mais aussi socialistes (ou “communistes” chez plusieurs membres de la Première Internationale avant la Commune).
Ce dernier aspect n'a pas échappé à Marx dans La Guerre civile en France à propos de la Commune lorsqu'il a dit de celle-ci qu'elle était “la forme politique enfin trouvée de l'émancipation économique du travail”. En outre, il a souligné le rôle important que jouait la propriété communale de la terre, l'association du travail entre paysans et l'auto-gouvernement de la commune par les habitants. Marx fait ainsi le lien entre les communes paysannes pré-capitalistes européennes, les communes ouvrières du XIXe siècle et les communes paysannes des pays du Sud global qui luttaient contre le capitalisme colonial. Tout cela définit finalement le communalisme comme une voie post-capitaliste et post-étatique.
Bookchin, lui, n'est pas remonté à cette émergence du communalisme. Il n'en a retenu que l'aspect politique en délaissant le caractère socialiste ou “post-capitaliste” de l'organisation du travail dans la commune. »
Et quelles sont les stratégies concrètes aujourd'hui en France pour faire advenir une forme de communalisme ?
« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique. Quand vous avez l'idée de briser le régime représentatif, pourquoi attendre de se faire légitimer par lui en gagnant les élections municipales ? C'est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre. Mener cette stratégie en l'absence de mouvements sociaux forts parallèles, c'est risquer d'être pris dans l'inertie des institutions municipales, comme cela a été le cas du néo-municipalisme espagnol.
Si on se rattache plutôt au communalisme comme voie post-capitaliste et post-étatique qui passe d'abord par la construction de communautés de production et de consommation, la stratégie devient tout autre. Elle peut renvoyer aujourd'hui à la pratique des “communs”, quand ils visent à transformer la production et l'organisation du travail. Des assemblées communales d'autogouvernement populaire pourraient s'ériger sur cette base pour former de véritables contre-institutions, plutôt que sur la base des municipalités, qui sont des institutions préformées par l'État, et nous ramènent finalement à lui. »


