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02.04.2026 à 19:56

Quand « Plus jamais ça » devient un délit.

Nadia Meziane
Sous couvert de lutte contre le négationnisme, la loi Yadan redéfinit ce qu’il devient possible de dire des crimes de masse. En rendant la comparaison risquée, elle touche directement à la manière dont la Shoah a été pensée par ses survivants. « Plus jamais ça ». Ce slogan ne naît pas dans les institutions ni dans des cercles de réflexion. Il s’impose dans l’après-guerre comme un mot d’ordre moral issu de l’expérience des camps.Au camp de concentration de Buchenwald, en avril 1945, les survivants formulent ce que l’on appelle le Serment de Buchenwald, un texte collectif proclamé après la libération du camp. Ce serment affirme notamment : « La destruction du nazisme avec ses racines est notre mot d’ordre. La construction d’un monde nouveau de paix et de liberté est notre idéal. » Il ne contient pas la formule « Plus jamais ça » telle quelle, mais il en exprime clairement l’horizon politique et moral : empêcher que les mécanismes qui ont conduit à l’extermination puissent se reproduire. Ce texte, porté par des survivants de différentes origines — déportés politiques, Juifs, résistants — ne constitue pas une mémoire fermée. Il affirme une exigence universelle. C’est dans cet esprit que se diffuse, dans les années qui suivent, le mot d’ordre « Plus jamais ça », comme formulation synthétique de cette expérience. Autrement dit : ce serment suppose que l’on puisse comparer, comprendre et reconnaître ailleurs les mécanismes de destruction. C’est précisément cette possibilité qui est aujourd’hui remise en cause. L’article 4…
Texte intégral (1489 mots)

Sous couvert de lutte contre le négationnisme, la loi Yadan redéfinit ce qu’il devient possible de dire des crimes de masse. En rendant la comparaison risquée, elle touche directement à la manière dont la Shoah a été pensée par ses survivants.

« Plus jamais ça ».

Ce slogan ne naît pas dans les institutions ni dans des cercles de réflexion. Il s’impose dans l’après-guerre comme un mot d’ordre moral issu de l’expérience des camps.Au camp de concentration de Buchenwald, en avril 1945, les survivants formulent ce que l’on appelle le Serment de Buchenwald, un texte collectif proclamé après la libération du camp.

Ce serment affirme notamment : « La destruction du nazisme avec ses racines est notre mot d’ordre. La construction d’un monde nouveau de paix et de liberté est notre idéal. » Il ne contient pas la formule « Plus jamais ça » telle quelle, mais il en exprime clairement l’horizon politique et moral : empêcher que les mécanismes qui ont conduit à l’extermination puissent se reproduire. Ce texte, porté par des survivants de différentes origines — déportés politiques, Juifs, résistants — ne constitue pas une mémoire fermée. Il affirme une exigence universelle. C’est dans cet esprit que se diffuse, dans les années qui suivent, le mot d’ordre « Plus jamais ça », comme formulation synthétique de cette expérience.

Autrement dit : ce serment suppose que l’on puisse comparer, comprendre et reconnaître ailleurs les mécanismes de destruction. C’est précisément cette possibilité qui est aujourd’hui remise en cause.

L’article 4 de la proposition de loi portée en 2026 par Caroline Yadan introduit une infraction nouvelle : la « banalisation outrancière » de la Shoah, y compris lorsqu’elle prend la forme d’une comparaison ou d’une analogie.

Le négationnisme peut-il alors exister même lorsqu’il n’existe pas ?

Peut-on punir la contestation de crimes contre l’humanité là où ces crimes ne sont pas contestés ?

Un génocide peut-il être soustrait à toute comparaison avec les autres, isolé de l’histoire, placé hors d’atteinte de toute analogie — et cette analogie devenir un délit ?

C’est exactement ce que prévoit ce texte. Ce déplacement n’est pas abstrait. Il intervient dans un contexte précis, où la qualification de ce qui se déroule en Palestine est au cœur du débat public. Une loi qui transforme l’interprétation en délit. L’article 4 ne se contente pas de sanctionner la négation de la Shoah. Il étend l’infraction à la minoration, à la relativisation et à la banalisation outrancière, y compris lorsque celles-ci prennent la forme d’une comparaison, d’une analogie ou d’un rapprochement. Le droit pénal ne vise plus seulement le mensonge. Il vise désormais des usages du langage, des formes d’analyse, des lectures de l’histoire.

Ce basculement a une conséquence directe : la notion même de négationnisme devient instable. À force d’être étendue, elle perd sa capacité à désigner clairement ce qu’elle prétend combattre. Si tout peut relever de la banalisation, alors plus rien ne relève du négationnisme. Les négationnistes existent. Ils sont organisés, structurés, implantés à l’échelle internationale. Ils diffusent leurs contenus depuis des juridictions où ils ne risquent rien. Cette loi ne les atteindra pas.

Elle frappera ailleurs : dans l’espace public accessible, dans le débat, dans la parole exposée. Elle visera ceux que l’on peut atteindre, pas ceux qu’elle prétend combattre. Dans le même temps, elle introduit une incertitude juridique majeure.

La notion de « banalisation outrancière » est indéterminée. Elle ne repose sur aucun critère objectif stable et confère au juge un pouvoir d’interprétation considérable. La loi ne cible pas le phénomène qu’elle prétend combattre. Elle redéfinit ce qui peut être dit.

Une loi à géométrie politique dangereusement variable

Dans les faits, cette loi ne sera pas appliquée uniformément. Les comparaisons entre la Shoah et d’autres génocides — Rwanda, Srebrenica, Ouïghours, et jusqu’à la destruction des peuples amérindiens — continueront d’exister là où elles sont tolérées. Mais d’autres comparaisons seront ciblées.

Aujourd’hui, chacun comprend lesquelles. La question de la qualification de ce qui se déroule en Palestine — et la possibilité de le penser en termes de génocide — est directement visée par ce déplacement du droit. C’est là que la loi trouve sa fonction réelle : non pas lutter contre le négationnisme, mais encadrer les termes dans lesquels certains crimes peuvent être nommés. Demain, ce sera autre chose. Une fois inscrite dans le droit, cette arme pourra être utilisée contre n’importe quelle analogie historique jugée dérangeante. Une loi pénale qui dépend du pouvoir en place n’est pas une protection. C’est un levier. Interdire la comparaison, c’est interdire de comprendre

La comparaison n’est pas un abus. C’est la base du travail historique.

C’est par elle que le concept de génocide a été élaboré. C’est par elle que l’on identifie des mécanismes communs, que l’on comprend les logiques de destruction, que l’on pense les continuités et les ruptures. Faire de la comparaison un risque pénal, c’est attaquer directement la possibilité même de penser les génocides. Ce n’est pas protéger la mémoire. C’est organiser son appauvrissement.

Isoler la Shoah, c’est sortir ses victimes de l’humanité

Cette loi ne protège pas la mémoire de la Shoah. Elle la met à part. En rendant juridiquement risquée la comparaison, elle la détache de l’histoire et la rend intouchable. Les victimes deviennent incomparables, c’est-à-dire séparées de toute expérience humaine commune. Cette séparation n’est pas neutre.L’antisémitisme européen s’est construit sur l’idée que les Juifs constitueraient une altérité radicale, irréductible au reste de l’humanité. C’est cette idée qui a justifié leur mise à l’écart, leur enfermement, leur exclusion, puis leur extermination.

Faire de la Shoah un événement absolument incomparable, c’est reconduire cette logique sous une autre forme. La singularité absolue n’est pas une protection. C’est une construction dangereuse qui rompt avec le continuum de pensée et d’action qui a inspiré toutes les générations humanistes occidentales après le nazisme. Les comparaisons abusives, les relativisations sournoises, les minorations antisémites ont toujours existé. Elles ont toujours été combattues politiquement avec succès. La vague négationniste des débuts de l’internet est derrière nous.

Une attaque contre le concept même de génocide

Si la comparaison devient suspecte, le concept de génocide devient inutilisable. On ne peut plus rapprocher, analyser, comprendre les violences de masse dans leur ensemble. Chaque événement est enfermé dans son propre silence.

En réalité, le concept même de génocide porte un universalisme. Le formuler au sortir de l’extermination des Juifs d’Europe, c’est affirmer que ce qui s’est produit ne concerne pas seulement un peuple, mais l’histoire de l’humanité tout entière — et peut se reproduire ailleurs. C’est pourquoi il est profondément révélateur qu’aujourd’hui, dans le monde de 2026, alors même que le génocide des Palestiniens est dénoncé à travers la planète, et que la question de sa reconnaissance devient un enjeu politique central, on cherche à restreindre la possibilité de penser ensemble les crimes de masse. Car cet héritage n’appartient à aucun État. Il appartient à celles et ceux qui refusent que l’histoire se répète.

Et il ne peut vivre qu’à une seule condition : que la comparaison reste possible. Cette loi ne combat pas le négationnisme.Elle en redéfinit les contours jusqu’à le dissoudre. Elle ne protège pas la mémoire. Elle en contrôle les usages.Elle ne renforce pas la compréhension des génocides. Elle en interdit les outils.

Bref si des génocidaires avaient voulu écrire une loi, ils auraient écrit exactement celle-là….

06.03.2026 à 12:49

Abdelhakim Sefrioui, condamner un homme pour écrire une histoire

Nadia Meziane
Lorsque Samuel Paty a été assassiné, je travaillais comme précaire de l’Éducation nationale, assistante d’élèves en situation de handicap. J’ai aujourd’hui beaucoup de mal à me remémorer cette période sans m’effondrer psychologiquement. Elle a été une période extrêmement difficile de ma vie, mais aussi de celle des personnels de l’Éducation nationale, et plus encore de celles et ceux qui n’ont aucune reconnaissance sociale, qui ne sont pas professeurs et qui sont également sous-payés et maltraités. À cette époque nous étions en pleine pandémie et en plein dans sa gestion catastrophique. L’école était l’un des seuls services publics où le tout numérique n’avait pas remplacé l’humain. Nous avions repris le travail dans des conditions épouvantables dès la fin du premier confinement. Les consignes changeaient sans cesse. Les protocoles sanitaires arrivaient tard et étaient modifiés toutes les semaines. Le ministre Jean-Michel Blanquer annonçait souvent les nouvelles règles sur Twitter avant même que les personnels ne les découvrent par leur hiérarchie. Les journées étaient interminables. Nous avions peur d’attraper une maladie dont nous ne connaissions pas encore tous les dangers. Les parents étaient eux-mêmes épuisés et inquiets. Leur colère se tournait souvent vers nous. Certains nous reprochaient d’imposer le masque aux enfants. D’autres nous reprochaient de ne pas le faire respecter suffisamment. Certains nous reprochaient d’être malades et de ne pas venir travailler. D’autres nous reprochaient au contraire de venir travailler alors que nous l’étions peut-être. Certains nous trouvaient trop prudents. D’autres pas assez. Mais la pression ne s’arrêtait pas lorsque nous quittions…
Texte intégral (2206 mots)

Lorsque Samuel Paty a été assassiné, je travaillais comme précaire de l’Éducation nationale, assistante d’élèves en situation de handicap.

J’ai aujourd’hui beaucoup de mal à me remémorer cette période sans m’effondrer psychologiquement. Elle a été une période extrêmement difficile de ma vie, mais aussi de celle des personnels de l’Éducation nationale, et plus encore de celles et ceux qui n’ont aucune reconnaissance sociale, qui ne sont pas professeurs et qui sont également sous-payés et maltraités.

À cette époque nous étions en pleine pandémie et en plein dans sa gestion catastrophique.

L’école était l’un des seuls services publics où le tout numérique n’avait pas remplacé l’humain. Nous avions repris le travail dans des conditions épouvantables dès la fin du premier confinement.

Les consignes changeaient sans cesse. Les protocoles sanitaires arrivaient tard et étaient modifiés toutes les semaines. Le ministre Jean-Michel Blanquer annonçait souvent les nouvelles règles sur Twitter avant même que les personnels ne les découvrent par leur hiérarchie.

Les journées étaient interminables. Nous avions peur d’attraper une maladie dont nous ne connaissions pas encore tous les dangers. Les parents étaient eux-mêmes épuisés et inquiets. Leur colère se tournait souvent vers nous. Certains nous reprochaient d’imposer le masque aux enfants. D’autres nous reprochaient de ne pas le faire respecter suffisamment. Certains nous reprochaient d’être malades et de ne pas venir travailler. D’autres nous reprochaient au contraire de venir travailler alors que nous l’étions peut-être. Certains nous trouvaient trop prudents. D’autres pas assez.

Mais la pression ne s’arrêtait pas lorsque nous quittions l’école.

Le soir, lorsque nous rentrions chez nous, enfermés à cause des confinements, nous retrouvions sur internet un autre monde hostile. Des articles de la presse mainstream, des commentaires sur les réseaux sociaux, des vidéos reprochaient à l’Éducation nationale, et surtout à ses salariés, de ne pas gérer correctement la situation pandémique.

Les arguments invoqués étaient souvent tout et leur contraire.

Certains affirmaient que l’école mettait les enfants en danger en restant ouverte. D’autres reprochaient aux enseignants de ne pas travailler suffisamment. Quoi que nous fassions, nous étions coupables.

Notre vie était devenue un cauchemar.

Nous étions obligés de travailler au milieu d’autres êtres humains, notamment des enfants particulièrement contagieux, mais nous devions rentrer chez nous et nous enfermer à 18 heures comme si le virus n’existait qu’à certaines heures.

À cette époque j’avais une expression pour parler de toutes les personnes en télétravail. Je les appelais les planqués de l’arrière. C’est dans cette ambiance que l’assassinat de Samuel Paty est survenu.

Une ambiance de fatigue extrême, d’angoisse permanente et de confusion générale.

Nous avons eu peur. Vraiment peur. Je ne peux pas le cacher. À ce moment-là, la première chose que je me suis dite, c’est que peut-être les parents musulmans nous détestaient et ne confiaient leurs enfants à l’école publique que parce qu’ils n’avaient pas le choix.

Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé cela. Je n’étais qu’une modeste assistante d’élèves en situation de handicap. Mais cette idée m’a traversé. Elle m’a plongée dans une immense tristesse. Et dans des pensées sombres , absurdes et paranoìaques pwndant un temps . Et contradictoires de surcroît.

Parmi les précaires de l’Éducation nationale, nous sommes nombreux à être musulmans ou issus de l’immigration musulmane. Depuis les attentats, une menace plane au-dessus de nos têtes. Le signalement. Un signalement peut intervenir n’importe quand. Il suffit de peu de choses. Bien souvent c’est la parole d’un adulte contre celle d’un enfant.

Ce système fait planer une terreur sourde sur les parents musulmans mais aussi sur les personnels musulmans de l’Éducation nationale. Je l’ai ressenti très fortement le matin de la rentrée où devait avoir lieu la minute de silence pour Samuel Paty. Tout avait été encadré de manière quasi militaire. La minute de silence devait avoir lieu à la même heure dans toutes les écoles. Le contenu de l’hommage était lui aussi strictement défini.

Mais je travaillais avec des élèves en situation de handicap. Certains avaient des troubles du comportement. D’autres réagissaient très fortement au stress. Je laisse chacun imaginer ce que peut signifier pour ces enfants une minute de silence pour une mort violentw.

À l’Éducation nationale pourtant, on ne pose pas de questions. On obéit.

Après cet événement, les professeurs ont progressivement perdu toute liberté pédagogique.

Les hommages sont devenus des exercices tout faits.

En élémentaire, ce que retenaient les élèves, c’est qu’on allait colorier le drapeau français. C’est tout.

Quant à l’événement lui-même, ils écoutaient sagement, sans en retenir grand-chose. Un de mes derniers souvenirs à l’Éducation nationale concerne une autre minute de silence organisée après la mort violente d’un professeur. L’instituteur avec qui je travaillais eut l’idée de demander aux élèves de CM2 s’ils se souvenaient d’autres minutes de silence. Nous pensions qu’ils parleraient de Samuel Paty.

Aucun élève n’en parla.

Tous se souvenaient en revanche de la minute de silence organisée pour Jacques Chirac.en 2019. Nous avons ri plus tard, par autodérision. De nos pauvres vies de salariés modestes.

Lorsqu’arrive un événement tragique comme la mort d’un collègue, c’est évidemment d’abord la mort d’un collègue. On ne peut extirper de soi ce lien que l’on a en passant ses journées de huit heures à dix-huit heures avec des êtres humains qui ont la même fonction que nous. Quelles que soient par ailleurs leurs opinions politiques ou religieuses. L’humanité commune et le partage des journées créent quelque chose.

Je ne suis pas allé au procès d’Abdelhakim Sefrioui. J’y comptais pourtant. J’ai essayé de me persuader qu’il y avait peut-être un espoir. En réalité je n’en ai eu aucun depuis le départ. Je savais que tous les éléments de fait pourraient être apportés. Mais je savais aussi qu’il ne s’agissait pas seulement de juger une affaire. Il s’agissait d’écrire une histoire. Dire que les musulmans avaient eu tort. Dire qu’ils étaient tous plus ou moins coupables. En condamnant un homme.

Abdelhakim Sefrioui, militant contre l’islamiophobie a été condamné à quinze ans de réclusion criminelle après son procès en appel. Pourtant les faits sont connus.

Le meurtrier n’avait jamais vu les contenus publiés par Abdelhakim Sefrioui.

Il avait pris sa décision avant même que ces contenus ne soient diffusés.

Avant l’assassinat de Samuel Paty, Abdelhakim Sefrioui était déjà sous surveillance.

Rien n’avait justifié l’intervention de l’antiterrorisme.

Voilà pour les faits. Je n’ai jamais rencontrè Abdelhakim . Mais tous les militants de la place parisienne savent que c’ètait quelqu’un qui luttait depuis des annèes avec les mots et les manifs . Même ses adversaires politiqies de l’èpoque et je crois qu’on a tous le devoir de le dire . Tous qui ètions là dans les annèes 2010 .

Mais il ne s’agissait pas seulement des faits. S’il s’agissait vraiment de justice, alors de nombreux militants d’extrême droite qui appellent à la remigration ou à des violences contre les immigrés seraient aujourd’hui en prison après des meurtres racistes ou des agressions très graves.

Ce n’est pas le cas.

La conclusion est donc vite tirée. Je l’avais d’ailleurs écrit avec François Burgat dans un texte après le premier procès. Mais voir cette réalité en face est plus difficile. On cherche des arguments. On cherche quoi dire. Et puis on ne trouve rien. Qu’un mur. Le mur de l’injustice.

Il y a aussi ce que j’appellerais l’incommunicabilité des expériences contradictoires.

C’est sans doute ce que ressentent beaucoup d’entre nous, musulmans et musulmanes salariés au sein de l’Éducation nationale.

Nous ne pouvons pas parler aux autres musulmans de la réalité de ce qu’est l’école au quotidien. Nous ne pouvons pas dire que malgré les lois islamophobes, malgré la violence politique du moment, notre quotidien avec les enfants est aussi fait d’attention, de petits gestes, parfois de petites désobéissances. Il ne doit nous en être donné aucune gloire. Mais elles existent.

Nous ne pouvons pas non plus dire que les enfants sont heureux avec nous. Parce que beaucoup de parents, musulmans ou non, ne sont pas persuadés que leurs enfants soient heureux à l’école. C’est justifiè, souvent , mais pas toute la journèe

De l’autre côté, nous ne pouvons pas non plus parler à nos collègues. Comme une grande partie de la société française, ils sont pour beaucoup frappés par une propagande islamophobe de plus en plus forte et de plus en plus délirante. Je l’ai constaté après le 7 octobre et après le début du génocide à Gaza.

Des collègues que je trouvais jusqu’ici sympathiques, attentifs aux élèves, compétents dans leur métier, se sont persuadés que les musulmans n’étaient pas exactement des êtres humains et que ce qui se passait à Gaza était une riposte légitime.

Cette incommunicabilité conduit beaucoup d’entre nous à se sentir étrangers partout où ils vont.

Étrangers et enfermés dans une situation inextricable.

Pour celles et ceux d’entre nous qui sont musulmans s’ajoutent encore d’autres contraintes : l’impossibilité de porter le hijab, la gêne pendant le Ramadan lorsque tout le monde observe si nous sommes fatigués et si nous faisons correctement notre travail.

Et surtout une chose : lorsque nous faisons bien notre travail, lorsque nous le faisons aussi parce que nous avons des valeurs musulmanes, il ne nous en sera jamais fait crédit.

Nous sommes censés être des êtres neutres dont on a extirpé l’islam.

J’ai quitté l’Éducation nationale il y a deux ans. Je l’ai quittée à contre-cœur. Parce que j’aimais travailler avec les enfants. Mais il ne m’ était plus possible d’y travailler en étant musulmane.

C’est de tout cela que j’aurais aimé parler à Abdelhakim Sefrioui. Mais il est en prison. Condamné à quinze ans pour avoir été militant antiraciste contre l’islamophobie.

Je sais ce qu’il m’aurait répondu.. c’est un militant.

Il m’aurait regardée et il m’aurait dit :

« Et alors, que comptes-tu faire ? »

Je fais ce qui est logique dans cette situation d’injustice. Une injustice qui est la sienne. Mais aussi celle de tous les militants contre l’islamophobie.

Ils savent désormais que s’ils se mobilisent contre une injustice et que des événements tragiques ont lieu ensuite, même sans aucun rôle matériel et sans aucune influence sur leur déroulement, ils pourront aller croupir quinze ans en prison. Dans l’indifférence la plus grande. Et être considérés comme les complices d’un meurtrier.

Je suis aujourd’hui militante contre l’islamophobie. Minuscule. Toujours précaire. Toujours sans importance. Mais il y a toujours une suite. Toujours une transmission.

Et c’est peut-être la seule leçon à tirer de tout cela.

19.02.2026 à 09:33

Communiqué : démocratie française, une dérive annoncée.

Lignes de Crêtes
Basculement Une alerte à la bombe vise le siège d’un parti politique. Des permanences voient leurs vitres brisées. Une mosquée est attaquée dans un contexte où les lieux de culte musulmans sont déjà régulièrement pris pour cible depuis des mois. Des militantes antifascistes sont doxxées, exposées publiquement, livrées aux menaces et au harcèlement. À Châteauroux, un militant du Rassemblement national se retranche, tire sur les forces de l’ordre, mobilise le RAID. Dans le même temps, sur les plateaux de télévision, des responsables politiques réclament la dissolution des groupes antifascistes et de LFI. L’histoire européenne connaît ces moments où la tension devient un climat. ° L’attentat de Piazza Fontana en 1969. ° Les émeutes du 6 février 1934. La mort de Quentin Deranque est un drame humain. Mais la manière dont un drame est immédiatement intégré dans un récit politique révèle le basculement en cours. De la dédiabolisation à la diabolisation Dans les années 2010, le Rassemblement national a été progressivement normalisé. La dédiabolisation a fonctionné. Aujourd’hui, le mouvement s’inverse. Ce ne sont plus les forces issues de l’extrême droite qui sont traitées comme une menace pour les démocraties, les enseignements des crimes commis au 20ᵉ siècle par le premier fascisme ont été muséifiés. Ce sont les forces qui refusent leur normalisation qui deviennent suspectes. L’antifascisme est désigné comme problème. Évidemment, ce mouvement s’inscrit dans la dynamique occidentale centrée autour des États-Unis dirigés par Trump, avec une proximité assumée des mouvements suprémacistes blancs les plus fanatiques. Ce déplacement structure la séquence…
Texte intégral (1840 mots)

Basculement

Une alerte à la bombe vise le siège d’un parti politique. Des permanences voient leurs vitres brisées.

Une mosquée est attaquée dans un contexte où les lieux de culte musulmans sont déjà régulièrement pris pour cible depuis des mois. Des militantes antifascistes sont doxxées, exposées publiquement, livrées aux menaces et au harcèlement. À Châteauroux, un militant du Rassemblement national se retranche, tire sur les forces de l’ordre, mobilise le RAID.

Dans le même temps, sur les plateaux de télévision, des responsables politiques réclament la dissolution des groupes antifascistes et de LFI.

L’histoire européenne connaît ces moments où la tension devient un climat.

La mort de Quentin Deranque est un drame humain. Mais la manière dont un drame est immédiatement intégré dans un récit politique révèle le basculement en cours.

De la dédiabolisation à la diabolisation

Dans les années 2010, le Rassemblement national a été progressivement normalisé.

  • Présence médiatique acceptée, oubli total du « on ne débat pas avec l’extrême-droite.
  • Thèmes identitaires diffusés dans le débat dominant, normalisation de groupes ouvertement racistes
  • Installation parlementaire banalisée.

La dédiabolisation a fonctionné. Aujourd’hui, le mouvement s’inverse. Ce ne sont plus les forces issues de l’extrême droite qui sont traitées comme une menace pour les démocraties, les enseignements des crimes commis au 20ᵉ siècle par le premier fascisme ont été muséifiés. Ce sont les forces qui refusent leur normalisation qui deviennent suspectes. L’antifascisme est désigné comme problème. Évidemment, ce mouvement s’inscrit dans la dynamique occidentale centrée autour des États-Unis dirigés par Trump, avec une proximité assumée des mouvements suprémacistes blancs les plus fanatiques.

Ce déplacement structure la séquence actuelle.

Lyon : le déclencheur effacé

À Lyon, des groupes d’extrême droite avaient annoncé leur intention d’empêcher un meeting légal tenu par une députée européenne ciblée pour son identité et ses positions sur la Palestine. Rima Hassan fait l’objet d’un acharnement sur la durée, raciste, sexiste et islamophobe. Et ce, avec l’assentiment, voire la participation du pouvoir, qui ne garantit même plus la sécurité des campagnes électorales.

C’est le point de départ.

Sans cette attaque politique, il n’y aurait pas eu confrontation. Pourtant, le récit dominant efface ce déclencheur pour installer une lecture univoque : l’antifascisme comme menace centrale. Ce récit ouvre un horizon précis. La dissolution comme perspective assumée.

Dans les heures qui ont suivi, des responsables politiques nationaux ont réclamé la dissolution des groupes antifascistes. Éric Ciotti, Bruno Retailleau, Gérald Darmanin et d’autres ont multiplié les déclarations visant “l’ultragauche” et exigeant fermeté et interdictions. Les deux derniers, anciens ministres de l’Intérieur et candidats possibles à la présidentielle incarnent à la perfection le mélange dangereux des genres.

Ces prises de position ne sont pas marginales. Elles s’inscrivent dans une stratégie plus large. Une partie de la droite parlementaire assume désormais des convergences avec l’extrême droite. Le pouvoir exécutif oscille entre deux options : s’unir à une partie de cette extrême droite ou intégrer son logiciel pour le supplanter.

Dans les deux cas, la conséquence est la même : la gauche qui refuse la normalisation devient l’obstacle principal. La qualification judiciaire d’“association de malfaiteurs” élargit les enquêtes, permet de perquisitionner, de cartographier des réseaux, d’étendre le champ des poursuites. La dissolution devient une perspective assumée. Une trajectoire déjà engagée Cette logique ne commence pas à Lyon.

La loi dite “séparatisme” a étendu les pouvoirs de police administrative.

Des associations musulmanes ont été dissoutes. Des perquisitions préventives ont été banalisées. Des interdictions administratives se sont multipliées. Puis est venue la tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre. Puis la dissolution de la Jeune Garde antifasciste.

Ce fut d’abord l’Islam, puis l’Écologie. Maintenant, c’est au tour de l’Antifascisme. Le périmètre du soupçon s’élargit progressivement, avec l’islamophobie comme matrice.

La loi “séparatisme” a installé une logique : un courant culturel ou politique peut être traité administrativement comme une menace globale. La répression des mobilisations contre le génocide en Palestine s’est inscrite dans ce cadre :

  • Interdictions de manifestations.
  • Pressions universitaires.
  • Criminalisation médiatique.

Pourtant, la lutte contre les génocides appartient au cœur des traditions antifascistes et humanistes. Un nouvel antifascisme s’est structuré autour de cette mobilisation. Large, internationaliste, intégrant une direction en partie musulmane et issue de l’immigration. C’est cette recomposition qui est aujourd’hui visée.

L’inversion historique

Les dissolutions administratives trouvent leur origine dans la loi du 10 janvier 1936, adoptée après les émeutes du 6 février 1934 pour dissoudre les ligues fascistes. Elle constituait théoriquement un instrument de défense contre ceux qui menaçaient la démocratie. La mobiliser aujourd’hui contre des antifascistes constitue une inversion majeure, déjà utilisée pendant la guerre d’Algérie puis suite à « mai 68 ». L’outil conçu pour dissoudre les ligues fascistes est retourné contre ceux qui s’y opposent.

Mémoire et sélection

Une minute de silence a été observée à l’Assemblée nationale en hommage à Quentin Deranque. Ça ne coûte rien et effectivement, dans l’absolu, une vie est une vie. Mais l’absolu n’a jamais existé en politique.

Les minutes de silence parlementaires ne sont pas automatiques pour toutes les victimes de crimes politiques. Hichem Miraoui, assassiné le 31 mai 2025, n’a pas fait l’objet d’un tel hommage.

Plus lointainement dans l’histoire des crimes de l’extrême-droite française, même les rares qui ont été vraiment médiatisés, Brahim Bouarram, tué le 1ᵉʳ mai 1995 par des militants d’extrême droite, non plus. Ibrahim Ali, abattu le 21 février 1995 à Marseille par des colleurs d’affiches du Front national, non plus.

La mémoire institutionnelle sélectionne. Et cette sélection accompagne un déplacement.

La stratégie de la tension

Le 12 décembre 1969, l’attentat de Piazza Fontana fit 17 morts. La responsabilité fut immédiatement imputée à l’extrême gauche. Des militants furent arrêtés. Giuseppe Pinelli mourut lors d’un interrogatoire.

Reconstitution du décès de G Pinelli

Des années plus tard, l’implication de réseaux néofascistes dans une stratégie de la tension fut établie. Dans toute séquence de tension, la question n’est pas seulement celle des faits. Elle est celle de l’orientation du récit et de ses effets. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse l’issue d’une enquête.

Nous assistons à un basculement :

  • de la dédiabolisation de l’extrême droite
  • à la diabolisation de l’antifascisme.

Or, l’antifascisme n’est pas une faction. Il est une tradition démocratique née des catastrophes du XXe siècle. Mais au-delà des dissolutions elles-mêmes, l’enjeu central réside dans l’extension continue des pouvoirs de police administrative :

  • Perquisitions préventives.
  • Dissolutions par décret.
  • Interdictions de manifestations.
  • Contrôles administratifs et financiers accrus.

Ces mécanismes s’élargissent. Et ils s’appliquent toujours selon la même orientation idéologique. Une démocratie ne peut fonctionner durablement si le droit d’association, le droit de manifestation et le pluralisme deviennent conditionnels. On ne fait pas disparaître une révolte en la dissolvant. On ne supprime pas un soulèvement antifasciste par décret.

La réponse ne peut être l’isolement des organisations visées. Elle suppose un front large attaché aux libertés publiques, au refus de l’arbitraire administratif, à la défense des espaces de mobilisation. Elle suppose de tenir ensemble les luttes écologistes, antiracistes, sociales et antifascistes. La vigilance antifasciste ne menace pas la démocratie.

Ce qui la menace, ce sont les mécanismes qui cherchent à la neutraliser.

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