03.09.2026 à 09:33
François Burgat
Vingt-cinq ans après le 11 septembre 2001, que reste-t-il de la « guerre contre la terreur » ?
Pour François Burgat, elle n’a pas seulement redessiné les rapports entre l’Occident et le monde musulman. Elle a fourni un langage et des instruments communs à des pouvoirs occidentaux et arabes pour criminaliser oppositions et résistances, au prix d’un recul durable des libertés. Du 11 septembre au 7 octobre, en passant par les guerres d’Afghanistan et d’Irak, il retrace la mondialisation de ce paradigme.
La planète Terre s’apprête à commémorer le 25ème anniversaire des attentats du onze septembre 2001 et du lancement par les États-Unis et leurs alliés d’une longue « guerre contre la terreur ». Cet épisode apparaît bien évidemment comme un jalon majeur de notre histoire contemporaine. Mais de quelle ampleur et plus encore de quelle nature exacte son impact a-t-il été ? A-t-il renforcé l’Occident et ceux qui se sont alliés à lui ou bien a-t-il contribué à préparer leur déclin ?
Le 11 septembre n’est pas seulement un événement sécuritaire, on va le voir, mais un moment de mondialisation d’un dispositif politico-sémantique de criminalisation des oppositions.

Le 11 septembre, matrice d’un nouvel ordre politique
Le choc du 11.09 a directement affecté deux dynamiques distinctes : les relations entre le « monde occidental » et le « monde arabo-musulman (et musulman) » d’abord. Plus largement il a affecté les performances démocratiques des États-Unis mais également celles de tous les États qui étaient alors sous leur influence. En Occident, la « guerre contre la terreur » a irrésistiblement pris ainsi des accents de « guerre contre les Musulmans » et généré une lente dégradation des droits et des libertés individuelles. Mais dans la plupart des pays de culture arabo-musulmane, la criminalisation indistincte des oppositions dites « islamistes », c’est-à-dire des plus populaires d’entre elles, opérée de concert avec l’Occident, s’est développée tout aussi implacablement ; entravant ou différant le fragile processus d’ouverture démocratique qui y était alors en cours.
L’impasse de la mondialisation de l’« anti-islamisme »
Le 11 septembre 2001 a accéléré dans l’Occident tout entier une crispation identitaire à la fois anti-musulmane mais plus largement « anti-Sud ». Pourquoi ? Parce que la première caractéristique des attentats du 11.09 n’est ni leur ampleur ni la sophistication technologique qu’ils ont impliquée. L’originalité première de cet épisode est en effet d’avoir, à rebours de la tradition des inventeurs européens de la « politique de la canonnière », ciblé les dominants du Nord et non, « comme d’habitude », les dominés du Sud. Pour une fois, « les pilotes étaient (en effet) des Arabes » et « les victimes des Occidentaux ». Les attentats du 11/09 ont fondé ainsi une catégorie nouvelle de violence qui sera alimentée au cours des décennies suivantes en France ou en Europe par d’autres épisodes dits « terroristes ».Construite depuis 2001, c’est de ce fait une parfaite supercherie rhétorique qui va attribuer au lexique politique des gouvernés/opposants la responsabilité des contre-performances autoritaires des gouvernants/dominants. Cette forfaiture culminera ensuite, plus spectaculairement encore, avec la réponse à la contre-attaque conduite depuis Gaza par toutes les formations de la résistance palestinienne contre leurs colonisateurs israéliens. À 22 ans de différence, tout incite donc à mettre en perspective la réaction américaine au 11.09 à la réaction israélo-américaine au 7 octobre 2023.
S’il fallait en revanche mobiliser un précédent historique à cette conjonction répressive ce pourrait être, dans l’Algérie colonisée, en 1945, la monstrueuse réaction française aux « émeutes de Sétif ». Ces épisodes sont évidemment incomparables par leur nature et leur ampleur. Ils ont néanmoins un dénominateur commun : la tendance à dissocier la violence des dominés du contexte de domination dans lequel elle s’inscrit, et à considérer leur violence comme illégitime par principe, indépendamment de ses causes. Ils ont en commun la transgression d’un identique tabou : l’illégitimité absolue de la contre-violence des dominés/colonisés et l’usage de plus en plus cyniquement décomplexé de la pratique du « deux poids deux mesures ».Même si elle ne l‘a pas véritablement inauguré (les guerres coloniales ou, depuis 1492, tous les précédents de l’expansion occidentale aux 4 coins de la planète avaient déjà révélé depuis ce trait spécifique), la réaction au onze septembre a confirmé, notamment au travers de la cynique déshumanisation des résistants aux invasions de l’Afghanistan puis de l’Irak, que même une fois tournée la page du colonialisme, même s’ils se prétendaient régulièrement, à l’instar de la France, « patrie des droits de l’homme », être non seulement les inventeurs mais également les seuls promoteurs des « droits humains », la capacité des Occidentaux à s’en abstraire était sans limite.
Ce fut donc le cas aux États-Unis avec le Patriot Act puis avec le bagne déshumanisé de Guantanamo mais tout autant dans toute l’Europe où les dirigeants, de toutes couleurs politiques, vont opérer la même traduction législative de ce rejet de « la terreur », à la fois à l’égard des entités nationales des dominés mais également à l’égard de ceux-ci en tant qu’individus au sein même de chacune des sociétés occidentales.

Quand l’« islamiste » devient l’ennemi universel
La réaction américaine au onze septembre 2001 a donc eu deux impacts majeurs. La destruction des tours du World Trade Center et du Pentagone a achevé d’abord de consacrer la fonctionnalité d’un épouvantail désormais spécifiquement « islamiste ». Alors que les rebelles à la colonisation étaient souvent désignés par leur ethnie (arabe) ou comme de simples « fellagas » (coupeurs de routes), ils vont l’être désormais très spécifiquement par leur appartenance à la plus emblématique des religions du Sud. L’impact de la destruction des tours new-yorkaises déborde la sémantique de la déshumanisation de l’Autre. Il réside dans l’extension brutale de son territoire d’action. L’hyper-répression des « émeutes de Sétif » n’avait pas reçu l’appui « inconditionnel » de la communauté internationale et encore moins celui des leaders des autres nations colonisées. Le nouvel épouvantail islamiste va cette fois faire carrière non seulement dans les sociétés occidentales mais, tout autant, dans une majorité des sociétés du Sud musulman.
En Occident, en 1979, en Iran, après l’ère coloniale, la qualité « islamique » du repoussoir anti-impérialiste avait certes (re)pris du service avec le séisme causé par la chute du « docile » Shah « modernisateur » allié des États-Unis et l’arrivée au pouvoir des « intégristes islamiques » qui les combattaient. Dans les années 1990, il avait ensuite pris, sur le territoire français, proximité oblige, une fonctionnalité nouvelle du fait des échos violents de la répression des électeurs du Front Islamique de Salut algérien et bien sûr, vingt ans plus tard, sous l’étendard noir de Daesh, le successeur/concurrent surenchérisseur des militants d’Al Qaïda.De Sétif à Gaza,

D’une occupation l’autre
C’est donc bien cette même corde de l’illégitimité absolue de la violence du Sud qui vient de vibrer une nouvelle fois, avec une résonance exceptionnelle, en réponse à l’attaque lancée le 7 octobre 2023 par la résistance palestinienne contre l’empire israélo-américain. La perception des brèves « émeutes de Sétif » avait été totalement coupée de la longue et brutale occupation coloniale de l’Algérie. À New York et Washington, la contre-violence du Sud musulman a été complètement dissociée de la militarisation agressive de la diplomatie américaine (libérée en 1990 du contrepoids soviétique) à son égard. L’attaque d’octobre 2023 de la résistance palestinienne l’a été tout aussi totalement de la longue et brutale mainmise israélienne sur la Palestine. La réplique qu’elle a générée, de la part d’Israël mais plus encore de ses nombreux et puissants alliés, constitue bien de ce point de vue le dernier avatar du paradigme politique et stratégique imposé par Washington en réaction aux attentats du 11 septembre 2001.C’est bien la tendance initiée par la réaction de George Bush qui s’est ainsi exacerbée 22 ans plus tard à Gaza. Après le 7 octobre 2023, la contextualisation de la violence sera non seulement absente mais dans bon nombre de pays d’Europe, France et Allemagne en tête, elle sera même proscrite du narratif occidental.Le suprémacisme blanc (ou d’une majorité des Blancs), en reniant une à une les libertés individuelles d’une catégorie de citoyens, a « explicité » irrésistiblement les (vieilles) failles béantes de ses prétentions à l’universalisme. La référence religieuse « tribale », (avec la « croisade » voulue par Bush en 2001 ou le « peuple élu » brandi par Netanyahu en 2023) renie désormais explicitement sa rivale universaliste.
Comment une telle régression a-t-elle été possible ? Sans doute en grande partie grâce au règne, instauré par le 11.09 sur la planète tout entière et avec une redoutable efficacité, du repoussoir émotionnel et aveugle du « terrorisme islamique ».
L’alliance des autoritarismes
Les Américains et les Européens d’une part, leurs alliés israéliens, bien sûr, mais également avec eux, désormais, une écrasante majorité de ces régimes arabes (qui avaient pourtant condamné la répression des émeutes de Sétif) se sont bel et bien rangés derrière la bannière occidentale. Et, au sein d’une même association qui pourrait mériter l’appellation de « dictateurs sans frontières », ils se sont employés depuis à cultiver la condamnation américaine des attentats de New York et de Washington (logique et légitime bien sûr mais néanmoins parfaitement décontextualisée et unilatérale) pour discréditer résistances et oppositions, si légitimes et si légalistes soient-elles.Le consensus répressif a consacré ainsi l’alliance des autoritarismes arabes et occidentaux. Ensemble, le très hétéroclite front de la « lutte contre le terrorisme islamique » va largement parvenir à imposer un discrédit non point politique mais seulement « idéologique » et unilatéral des principales résistances ou des principales oppositions à la violence étatique interne ou extérieure de chacun de ses membres. Le message que le camp des dominants parvient en partie à imposer à partir du onze septembre 2001 est redoutablement simple : si les Palestiniens résistent, mais également, si les opposants arabes s’opposent, ce n’est pas parce qu’ils sont occupés militairement ou privés de leurs droits citoyens les plus essentiels mais parce qu’ils sont… « islamistes ».La grossière supercherie rhétorique massivement diffusée par les Occidentaux et leurs relais va opacifier durablement la vision de millions de citoyens de la planète Terre. Elle est formulée on ne peut plus clairement en septembre 2001 par le général israélien Ariel Sharon. « Vous avez Ben Laden… nous avons Yasser Arafat ».
(Article paru en langue arabe le 27 août sur Al Jazeera Net. À suivre in : « 25 ans de “guerre contre la terreur” (islamique) quel bilan ? »)François Burgat

01.09.2026 à 19:00
Nadia Meziane
Né de la volonté de porter dans l’espace francophone une autre voix sur la Turquie, l’islam et la Palestine, Nouvelle Aube revendique aujourd’hui son identité de média musulman, turc et francophone. Avec plus de 120 millions de vues mensuelles et une audience désormais majoritairement africaine, le média a largement dépassé le cercle auquel certains auraient voulu le cantonner. Dans cette première partie de notre entretien, David Bizet , journaliste et historien revient sur la naissance de Nouvelle Aube, sa ligne éditoriale, les attaques qu’elle suscite et son ambition : être engagé sans renoncer à la rigueur journalistique.

Nadia Meziane : Comment est née Nouvelle Aube ?
David Bizet : Nouvelle Aube est née d’une volonté claire : internationaliser la marque Yeni Şafak dans le paysage médiatique francophone. Ce marché, largement dominé par des rédactions réactionnaires, islamophobes et parfois ouvertement racistes, manquait cruellement d’un espace éditorial qui puisse porter une voix différente, documentée, assumée, mais libre des œillères qui structurent une grande partie du traitement médiatique français sur ces sujets.L’idée était donc de transposer, dans l’espace francophone, l’expérience et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en construisant une ligne éditoriale propre, indépendante de la rédaction turque, pensée spécifiquement pour un lectorat francophone confronté quotidiennement à des récits biaisés sur des sujets comme la Turquie, l’islam et la Palestine.
Nouvelle Aube est aussi née dans un contexte politique inquiétant : celui de la montée de l’extrême droite, de la banalisation des discours fascisants et de la normalisation d’un racisme médiatique qui désigne sans cesse les mêmes populations comme des menaces. Face à cela, notre rôle est de participer à une lutte intellectuelle et éditoriale contre le fascisme, contre l’islamophobie, contre la hiérarchisation des vies et contre toutes les formes de déshumanisation. Il ne s’agit pas seulement d’informer, mais aussi de refuser que certains récits deviennent les seuls récits possibles.
N.M.:Quel besoin cherchiez-vous à combler ?
Le besoin était double. D’un côté, il fallait combler un vide informationnel criant : donner accès, au lectorat francophone, à une couverture fiable et documentée de la Turquie, de l’islam et de la cause palestinienne, des sujets systématiquement déformés ou traités avec un prisme hostile dans le paysage médiatique français dominant. De l’autre, il s’agissait de démontrer qu’on pouvait tenir une ligne éditoriale assumée sans jamais sacrifier la rigueur journalistique. Beaucoup pensent que ligne éditoriale marquée et exigence factuelle sont incompatibles. Nouvelle Aube prouve le contraire, en produisant à la fois des articles journalistiques solides, des contenus exclusifs sur différents terrain sans jamais transiger sur la vérification des faits. Il y avait enfin un besoin plus profond, celui de donner une voix à ceux qui en sont privés. Nouvelle Aube comble ce manque : un espace où l’on peut être rigoureux sans être neutre, engagé sans être malhonnête.
Quelles étaient les ambitions du départ ?
Au départ, l’ambition était avant tout de bâtir une crédibilité solide, article après article. Il y avait aussi l’ambition de couvrir un spectre large : produire à la fois du journalisme de fond, des contenus intéressants afin de toucher un public plus vaste que le seul lectorat déjà acquis à la cause, et des formats pensés pour les réseaux sociaux, là où se joue une bonne partie de la bataille de l’information aujourd’hui. L’idée n’était pas de prêcher uniquement des convaincus, mais d’aller chercher un lectorat plus large, curieux, parfois hostile au départ, et de le convaincre par la solidité du travail plutôt que par le seul discours. Enfin, installer Nouvelle Aube comme une référence incontournable sur les sujets que nous traitons dans l’espace francophone. Un média qu’on ne peut plus ignorer ni disqualifier facilement, précisément parce qu’il a fait ses preuves sur la durée et qu’il s’appuie sur l’expérience et la solidité d’un groupe de presse qui a lui-même traversé trente ans d’histoire mouvementée en Turquie.

Quels sont les obstacles rencontrés en France ?
Le principal obstacle, ce sont les calomnies. Dès qu’un média affiche une ligne clairement pro-Turquie, pro-Islam et pro-Palestine, il devient immédiatement une cible : on nous accuse d’être un organe de propagande, un relais officieux d’un pouvoir étranger, alors même que Nouvelle Aube n’a aucun lien avec la rédaction turque de Yeni Şafak et fonctionne en toute indépendance éditoriale. Mais la nuance n’intéresse pas ceux qui préfèrent disqualifier plutôt que de débattre sur le fond.D’ailleurs, nous ne traitons pas la politique intérieure de la Turquie. Ce qui nous intéresse, ce sont avant tout des sujets variés, capables de parler à notre lectorat francophone. Il est d’ailleurs assez révélateur de constater que ce sont souvent les médias les plus hostiles à la Turquie qui consacrent le plus d’énergie à sa politique intérieure, parfois même davantage qu’à celle de la France.
Ce qui est presque réjouissant, avec le recul, c’est de regarder qui sont précisément ceux qui nous attaquent. On retrouve systématiquement soit des relais proches d’Israël, soit des rédactions qui, par ailleurs, ne traitent quasiment jamais les causes musulmanes, mais trouvent soudain l’énergie de nous attaquer dès qu’on ose en parler.Ce silence sélectif, suivi d’une hostilité tout aussi sélective à notre égard, en dit long : il confirme, en creux, que nous touchons un point sensible et que nous occupons un espace que beaucoup refusent d’assumer.Ce qui rend ces attaques particulièrement ironiques, c’est qu’elles viennent souvent de milieux qui se drapent dans le discours de la liberté de la presse, tout en pratiquant eux-mêmes une forme de censure informelle : écarter, disqualifier ou faire taire toute voix qui sort du cadre convenu sur la Turquie, l’islam ou la Palestine. C’est un paradoxe que j’ai appris à assumer avec le temps, et même à transformer en moteur : si notre existence dérange autant ces acteurs, c’est probablement parce qu’elle révèle leurs propres angles morts.
Nouvelle Aube est un média clairement opposé à l’extrême droite, au racisme, à l’islamophobie et à toutes les formes de déshumanisation. Nous ne soutenons aucun parti politique en France, mais nous défendons des principes : la dignité des peuples, le refus du deux poids deux mesures, la liberté de parole pour ceux que l’on voudrait rendre invisibles, et le droit de nommer les injustices sans être immédiatement caricaturés.Quant aux accusations d’antisémitisme, de radicalisme ou même de nazisme que certains agitent pour nous discréditer, elles relèvent souvent d’une inversion accusatoire. Ceux qui refusent de regarder en face les violences coloniales, les crimes de guerre ou la déshumanisation des Palestiniens préfèrent parfois accuser les autres pour éviter d’interroger leurs propres compromissions. Nous ne tomberons pas dans ce piège. Notre réponse restera la même : travailler sérieusement, documenter, donner la parole, et ne pas laisser l’extrême droite ni ses relais imposer seuls les termes du débat.
À quel moment as-tu eu le sentiment que le média dépassait son public d’origine ?
Le sentiment s’est installé progressivement, à travers plusieurs signaux concordants. D’abord, nous avons vu nos articles circuler bien au-delà du cercle des lecteurs déjà convaincus. Certains contenus étaient repris, commentés ou partagés par des personnes qui ne nous connaissaient pas forcément, mais qui trouvaient chez Nouvelle Aube un angle, une information ou une lecture qu’ils ne voyaient pas ailleurs.Le vrai déclic, c’est aussi d’avoir constaté que certains confrères occidentaux nous lisaient attentivement, au point parfois de nous envoyer des messages. Ce genre de retour ne trompe pas : quand des journalistes d’autres rédactions suivent votre travail d’aussi près, c’est que vous n’êtes plus seulement dans un cercle militant. Vous devenez une référence, y compris pour des personnes qui ne partagent pas nécessairement votre ligne éditoriale.Il faut aussi souligner le rôle de nos lecteurs. Beaucoup de sujets que nous traitons viennent directement d’eux. Certains nous contactent avec des histoires personnelles, d’autres avec des injustices vécues, et d’autres encore parce qu’ils estiment qu’un sujet serait mieux compris, mieux contextualisé et mieux valorisé par Nouvelle Aube que par les médias classiques.C’est ce lien direct avec le public qui nous a permis d’obtenir de nombreuses exclusivités sur des sujets très variés. Et, à un moment, cela a commencé à déranger. Certains confrères ont même tenté de nous discréditer auprès de nos interlocuteurs ou de nos intervenants. Mais, paradoxalement, ce type de réaction confirme aussi que Nouvelle Aube avait franchi un cap : nous n’étions plus seulement observés, nous étions devenus un acteur médiatique avec lequel il fallait compter.

Comment définirais-tu aujourd’hui sa ligne éditoriale ?
Je dirais que Nouvelle Aube est un média francophone, musulman et turc, et j’assume pleinement chacun de ces mots, sans les diluer ni les édulcorer pour paraître plus consensuel.Musulman, parce que notre regard sur le monde s’inscrit dans une sensibilité islamique assumée, sans complexe ni posture défensive. Cela ne signifie pas que nous parlons uniquement aux musulmans, mais que nous refusons de considérer l’islam comme un angle mort, un problème ou un sujet qu’il faudrait toujours traiter de l’extérieur.Turc, parce que nous portons l’héritage et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en fonctionnant en toute indépendance éditoriale vis-à-vis de la rédaction turque de Yeni Şafak.Francophone, enfin, parce que notre mission est précisément de porter cette voix dans un espace médiatique qui dépasse largement l’Hexagone : la France, bien sûr, mais aussi la Belgique, la Suisse, l’Afrique francophone et toutes les diasporas qui suivent ces débats de près.Concrètement, cette ligne se traduit par un positionnement pro-Turquie et pro-Palestine assumé. Non pas par militantisme aveugle, mais parce que nous savons d’où nous parlons, ce que nous défendons et quels récits sont trop souvent invisibilisés ou déformés dans les médias dominants.
Nous ne cherchons pas à donner l’illusion d’une neutralité absolue, surtout là où elle n’existe pas. On ne peut pas être neutre face à l’islamophobie, au racisme, à la déshumanisation des Palestiniens ou à la montée de l’extrême droite. En revanche, on peut être rigoureux, honnête, documenté et fidèle aux faits.C’est peut-être cela, au fond, la singularité de Nouvelle Aube : assumer une ligne claire, tout en refusant le sensationnalisme. Nous ne cherchons pas à piéger les personnes que nous interviewons, ni à isoler une phrase pour éclipser l’essentiel d’un reportage. Nous ne gardons pas uniquement ce qui nous arrange pour fabriquer une polémique.Notre ambition est plutôt de restituer les idées avec loyauté, de donner de la profondeur aux sujets et de créer un espace où des voix souvent caricaturées peuvent enfin être entendues sérieusement.
Quel rôle Nouvelle Aube joue-t-elle désormais dans le paysage médiatique francophone ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes aujourd’hui. Nouvelle Aube dépasse les 120 millions de vues mensuelles toutes plateformes confondues. Ce n’est pas rien, surtout pour un média qui, au départ, aurait pu être cantonné à un public de niche. Notre audience se répartit à peu près à 30 % en France, le reste se situant majoritairement en Afrique francophone. Cela montre que nous avons bâti un lectorat bien plus large que le seul public français auquel on aurait pu nous assigner.Cette forte présence en Afrique francophone n’est pas anodine. Elle révèle un appétit immense pour une information qui ne soit ni occidentalo-centrée, ni condescendante, ni prisonnière des réflexes médiatiques parisiens. Sur ce continent, notre ligne trouve une résonance naturelle, parce qu’elle parle à des publics qui veulent être informés autrement, avec d’autres angles, d’autres priorités et d’autres sensibilités. La présence de nos reporters sur place joue aussi un rôle essentiel dans cette proximité.Avec nos interviews, nous touchons également un public plus large que nos lecteurs habituels. Ces formats permettent de sortir du simple article, d’installer une discussion, de donner de la profondeur aux sujets et d’attirer une audience qui ne venait pas forcément chercher un contenu engagé au départ.Aujourd’hui, Nouvelle Aube joue un rôle qu’on ne peut plus ignorer dans le paysage médiatique francophone : celui d’un média qui a démontré, par les chiffres comme par la constance de son travail, qu’une ligne éditoriale assumée peut construire une audience massive, sans sacrifier la rigueur, la liberté de ton ni l’indépendance éditoriale.Il faut aussi rappeler que Yeni Şafak est diffusé en plusieurs langues. Pour marquer notre indépendance vis-à-vis de la rédaction turque, nous avons été la seule édition à ne pas reprendre directement la marque Yeni Şafak. Nous avons choisi d’en traduire l’esprit en créant une nouvelle marque : Nouvelle Aube. Ce choix n’est pas seulement symbolique. Il dit quelque chose de notre positionnement : nous portons un héritage, mais nous construisons notre propre ligne, nos propres sujets et notre propre rapport au public francophone.Chacun peut d’ailleurs constater que les sujets que nous traitons, nos formats et nos priorités éditoriales ne sont pas calqués sur ceux de la rédaction turque. Nouvelle Aube n’est pas une simple déclinaison linguistique. C’est un média francophone à part entière, avec sa sensibilité, son terrain, son public et son rôle propre.

Comment imagines-tu son avenir ?
Je vois plusieurs trajectoires pour Nouvelle Aube, portées par la dynamique déjà enclenchée. La première, c’est la consolidation naturelle de notre audience africaine, qui représente déjà la majorité de notre lectorat. Il y a un potentiel immense à approfondir cette présence et à devenir une référence incontournable pour un continent qui cherche une information qui ne soit ni occidentalo-centrée ni condescendante, et qui partage souvent notre sensibilité sur des sujets comme la Palestine, la souveraineté ou le rapport aux anciennes puissances coloniales.À plus long terme, j’imagine Nouvelle Aube comme un pont durable entre la Turquie et l’espace francophone. Pas seulement sur le plan de l’information, mais aussi comme le symbole de ce qu’un média peut accomplir lorsqu’il assume pleinement son identité, sa ligne éditoriale et son regard sur le monde, sans jamais sacrifier la rigueur factuelle.Pour cela, nous voulons renforcer notre présence sur le terrain, augmenter le nombre de journalistes, aller davantage à la rencontre du public et faire entendre des voix qui sont trop souvent absentes ou mal représentées dans les médias dominants. L’avenir de Nouvelle Aube passe par cette proximité : écouter, documenter, raconter, mais aussi créer un espace où des sensibilités aujourd’hui marginalisées peuvent s’exprimer avec sérieux et dignité.C’est d’autant plus nécessaire que, dans le contexte français actuel, la liberté d’opinion est souvent proclamée comme un principe, mais beaucoup moins garantie lorsqu’elle sort du cadre dominant. Certaines positions, notamment sur la Palestine, l’islam, la Turquie ou la critique de l’extrême droite, sont immédiatement caricaturées ou suspectées. Nouvelle Aube a donc vocation à devenir un espace francophone capable de tenir cette ligne avec calme, constance et exigence.

03.08.2026 à 19:31
Lignes de Crêtes
Le collectif Lignes de Crêtes apporte son plein soutien au Collectif La Méandre, menacé d’expulsion des anciens hangars du Port Nord de Chalon-sur-Saône. Il appelle à signer massivement la pétition demandant l’abandon de cette procédure et la régularisation du lieu.
Installée au Port Nord en 2011, La Méandre fait vivre une ancienne friche portuaire de 1 500 m² en bord de Saône. Le Collectif en a fait un espace autonome de création, de rencontre, de fête et de refuge, ancré dans la mémoire industrielle, ouvrière et populaire de la ville. Sa compagnie emploie chaque année une cinquantaine d’artistes et de technicien·nes. Plus de soixante projets de création et une trentaine d’événements publics y sont accueillis chaque année.
Ce travail patient, nourri de créations, de fêtes et de solidarités, a fait de La Méandre un lieu à part entière de la vie culturelle et populaire chalonnaise.
Un lieu culturel emblématique menacé d’expulsion
Après la décision de la CCI de ne pas renouveler son bail, La Méandre occupe les hangars sans droit ni titre depuis le 1er janvier 2025. Le 22 juillet 2026, un commissaire de justice est venu constater cette occupation en vue d’une procédure d’expulsion.
Nous soutenons sans condition les demandes portées par le Collectif :
· l’abandon immédiat de la procédure d’expulsion ;
· la réouverture d’un dialogue avec la CCI, la Ville de Chalon-sur-Saône, le Grand Chalon, la préfecture et Voies navigables de France ;
· la régularisation de la présence de La Méandre par une convention d’occupation ;
· une prise de position claire et publique de chacune de ces institutions.
L’absence actuelle de titre d’occupation ne peut effacer quinze années d’utilité culturelle et sociale. Elle impose au contraire aux propriétaires et pouvoirs publics de rechercher une solution permettant à La Méandre de poursuivre son activité.
Une fête de clôture encerclée puis réprimée
Quelques jours après l’annonce de la procédure d’expulsion, La Méandre a subi une intervention policière d’une violence effrayante.
Organisée à La Méandre depuis 2018, la fête du dernier soir de Chalon dans la rue rassemble artistes, équipes techniques, professionnel·les du spectacle et festivalier·es. Le 26 juillet 2026, elle était aussi devenue une fête de soutien au Collectif.
Ce soir-là, une vingtaine de policiers municipaux et nationaux et de membres de la BAC ont bloqué les accès au Port Nord vers 1 h 30. Face à ce déploiement, La Méandre a agi avec responsabilité : ses membres ont maintenu le dialogue avec les autorités, assuré un travail de médiation et organisé eux-mêmes le départ du public dans le calme.
Les CRS ont pourtant chargé sur le quai, sans sommation ni nouvelle possibilité de dialogue. Des membres du Collectif ont été frappés, insultés et contraints de se réfugier dans les hangars. Des personnes qui quittaient les lieux ou rejoignaient leur véhicule ou leur hébergement ont également été poursuivies, frappées et exposées à des tirs de gaz lacrymogène, y compris à proximité de tentes et de caravanes.
Le Collectif fait état de nombreuses blessures par contusion et de deux interpellations. Contrairement à ce qu’a affirmé la préfecture, aucune barricade n’avait été dressée et le public se dispersait sans opposer de résistance. La Méandre a depuis mis en place une ligne d’écoute, de soin et d’orientation pour les personnes marquées par ces violences.
Nous dénonçons ces faits graves, qui témoignent une nouvelle fois d’un usage irraisonné de la force contre des citoyen·nes. Nous demandons aux autorités de rendre publiquement compte des ordres donnés et des raisons ayant conduit à déployer une telle violence contre un public qui quittait les lieux. Les responsabilités doivent être établies et ces violences clairement condamnées.
Cette intervention ne visait pas seulement une fête. Elle a réprimé une manifestation de solidarité avec un lieu menacé d’expulsion. Elle porte ainsi atteinte aux libertés de réunion et d’expression, comme au droit de se mobiliser contre une décision contestée. Danser, se retrouver et faire la fête peuvent aussi être des manières de prendre la parole, de faire corps et d’affirmer un refus politique.
Un nouveau recul des libertés publiques
La répression de cette soirée s’inscrit dans un mouvement plus large visant les cultures festives autonomes. Depuis la loi sur la sécurité quotidienne de 2001 et l’amendement Mariani, les free parties sont soumises à un régime d’exception autorisant interdictions préventives, dispersions et confiscations du matériel de sonorisation.
Le texte RIPOST, adopté par le Parlement le 21 juillet 2026 mais non encore promulgué, en raison de la saisine du Conseil constitutionnel, franchit une nouvelle étape. Il abaisse de 500 à 250 personnes le seuil de déclaration et prévoit jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour l’organisation d’un rassemblement musical non déclaré ou interdit. La simple participation pourrait être punie de six mois de prison et de 7 500 euros d’amende.
Nous dénonçons un texte qui transforme organisateur·ices et participant·es en délinquant·es. Au-delà des free parties, il renforce une conception de l’ordre public qui autorise à traiter toute fête libre, autonome ou militante comme une menace à prévenir et à réprimer.
Défendre La Méandre, c’est défendre une liberté commune
La menace d’expulsion et la répression de la soirée de soutien font partie d’une même séquence qui vise à fragiliser un lieu, puis à tenter d’étouffer la solidarité qui se forme autour de lui.
Défendre La Méandre, c’est défendre le droit de créer, de se rassembler, de danser et de faire la fête. C’est aussi défendre le droit de contester, d’exprimer sa solidarité et de résister collectivement. C’est défendre les lieux qui rendent à la vie collective des espaces délaissés et font vivre une culture fondée sur l’hospitalité, la solidarité et la responsabilité collective.
Nous appelons toutes les personnes, associations, organisations culturelles, syndicales et politiques attachées aux libertés publiques à soutenir La Méandre, à relayer son combat et à signer sa pétition :
Signer la pétition pour l’arrêt de la procédure d’expulsion et la régularisation de La Méandre
A Chalon sur Saône, pas de Port Nord sans La Méandre.
La Méandre vivra.
