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01.07.2026 à 18:14

Écosocialisme ou barbarie

C’est peu dire que nous n’ignorons rien. Les données, les rapports d’experts, les scénarios prospectifs : même les brouettes et les chats sont au courant de tout ici-bas. L’heure n’est plus à l’alerte mais au tracé, net, d’une voie. Pour ça il nous faut quelques mots. Dont un, surtout, sans lequel nous vouons les Terriens, […]

29.06.2026 à 21:14

MaPrimeRénov’, la prime qui ne chauffait personne

J’ai passé quelques mois à travailler sur les dossiers de rénovation énergétique à l’Assemblée nationale. Quelques mois à observer passer les textes réglementaires, les amendements, les rapports de l’ANAH, les courriers des usagers. Et ce qui m’a frappée, ce n’est pas tant la complexité du dispositif (réelle, et volontaire, j’y reviendrai) que la constance avec […]

26.06.2026 à 15:34

Hannah Arendt peut-elle nous aider à penser le monde d’aujourd’hui ? Entretien avec Aurore Mréjen

Impérialisme, colonialisme, fascisation en Occident, sionisme, génocides, “banalité du mal”, maltraitances et traque des immigrés, automatisation du travail, antisémitisme, mensonges politiques… C’est peu dire que les thèmes de réflexion de la philosophe Hannah Arendt (1906-1975) sont d’une tragique actualité. Pour en discuter, nous nous sommes entretenus avec Aurore Mréjen, philosophe autrice de plusieurs ouvrages sur […]

25.06.2026 à 16:54

Canicule : un nouveau darwinisme social

Ce jour-là, dans la matinale de France Inter, la voix fringante de Sonia Devillers, happiness animatrice en cheffe, annonçait le portrait de 9h10 en termes choisis : « Ce matin, je vous emmène sur la côte fleurie, en Normandie. Par cette chaleur, ce sera délicieux. » De ma fenêtre, j’observais un employé communal d’un âge […]

24.06.2026 à 12:37

Prêt-à-piller : les vêtements volés des pays nord-africains

« I took only the colors and the good energy of Morocco. » (J’ai pris seulement les couleurs et la bonne énergie du Maroc) Simon Porte Jacquemus, 2018, expliquant sa collection « Le Souk » : des semaines à se perdre dans les souks de Marrakech, et il en ressort avec des djellabas vidées de leur ampleur, devenues des […]

23.06.2026 à 13:01

Canicule : la révolution ou la mort

Ce titre peut paraître outrancier et excessif alors que c’est l’apathie dépolitisante actuelle – celle des journalistes en quête de solutions innovantes pour isoler ses vitres, celle des politiques qui enchaînent les platitudes infantilisantes et celle des scientifiques qui montrent la catastrophe mais ne nomment jamais les responsables – c’est cette apathie coupable qui est […]

22.06.2026 à 13:46

(Podcast) Rob Grams, Bourgeois Gaze – Précédemment ! – La Nuit du Dimanche

Description La Nuit du Dimanche : « Cette semaine, Kiiwuii et Chris reçoivent Rob Grams ✨ Auteur de l’essai Bourgeois Gaze aux éditions Les liens qui libèrent et corédacteur en chef de Frustration Magazine, il vient nous parler de son livre et de son approche critique. Une émission pour décrypter notre société, la lutte des classes […]

18.06.2026 à 15:05

Le groupe Bernard Hayot : aux origines coloniales de la vie chère

Les années 2024-2025 ont marqué un tournant dans la mobilisation des militants caribéens contre la vie chère. Au cours des manifestations, une entreprise martiniquaise familiale a été désignée responsable de la vie chère : le Groupe Bernard Hayot (GBH). Pendant six ans, le groupe a imposé le mystère sur ses chiffres d’affaires et ses bénéfices, ne les […]

16.06.2026 à 20:28

Qui est vraiment Matthieu Pigasse ?

A mesure que l’emprise de Vincent Bolloré sur les médias, l’édition et même les manuels scolaires est mise à jour par de nombreux militants et intellectuels, Matthieu Pigasse, banquier d’affaires et multimillionnaire, apparaît comme son antithèse, voire son antidote. Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers du personnage, Pigasse est propriétaire d’une holding […]

16.06.2026 à 09:34

(Vidéo) FOCUS : Pourquoi le travail nous met si cher ? (Nicolas Framont)

En France, depuis 2020, 420 apprentis, stagiaires et salariés de moins de 25 ans sont morts au travail. Un adolescent de 15 ans mis au volant d’un chariot élévateur. Un jeune de 22 ans tué dans une usine Lustucru. Un apprenti de 16 ans gravement blessé par une poutre en béton. Ce n’est pas seulement […]

12.06.2026 à 17:28

Réprimer la joie, une obsession policière

Le maintien de l’ordre à la française ne fait pas de jaloux : il réprime les moments de colère et de contestation, comme les moments de joie. Après la victoire du PSG en finale de ligue des champions le samedi 30 mai, les supporters parisiens sont sortis dans la capitale pour célébrer leur club. Et […]

11.06.2026 à 18:43

En Espagne, la régularisation massive dessine un nouvel horizon

La lutte contre l’immigration s’est imposée à l’agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l’extrême droite est en train de gagner, c’est celle-ci : l’idée que l’immigration est un problème que l’on doit traiter, […]

10.06.2026 à 19:32

“Self Care” : l’enfer c’est les autres

Dimanche soir, 23h, tu scrolles Instagram. Un reel te dit que “les gens qui te drainent l’énergie ne méritent pas ta présence”. Qu’il faut “virer les toxiques de ta vie”. “protéger ta paix”. Ce discours arrive toujours au bon moment, quand les gens sont épuisés, précaires, à bout. Et les gens le sont pour de […]

09.06.2026 à 18:53

En finir avec la sensibilisation

Omniprésent au sein du progressisme d’ambiance, le théorème de la sensibilisation mène toujours à la dépolitisation des causes. Or le problème principal n’est pas que les gens ignorent les enjeux propres à notre époque, par exemple écologiques ; c’est que les rapports de pouvoir existants empêchent leur résolution. Par conséquent, une stratégie uniquement fondée sur […]

05.06.2026 à 12:57

(Vidéo) Bourgeoisie, patriarcat et littérature : Nicolas Framont rencontre Adeline Dieudonné

Rencontre | Adeline Dieudonné, « Dans la Jungle » | Frustration Magazine Adeline Dieudonné, autrice belge révélée par « La Vraie Vie » (2018), est de retour avec un nouveau roman : « Dans la Jungle » (éditions Iconoclaste). Un livre relatant un drame au sein d’une famille de la grande bourgeoisie du Brabant wallon, milieu dont elle est issue et […]

05.06.2026 à 12:41

Echec de Duralex : l’autogestion n’y est pour rien

Moins de deux ans après sa reprise par ses salariés sous forme de société coopérative et participative (Scop), la verrerie Duralex a été placée en redressement judiciaire le 1er juin dernier. Cette procédure vise à protéger une entreprise en cessation de paiements en gelant temporairement une partie de ses dettes et en lui donnant du […]

04.06.2026 à 14:36

La guerre et la domination masculine sont-elles inscrites dans la “nature humaine” ? Entretien avec l’anthropologue Christophe Darmangeat

Christophe Darmangeat est un anthropologue marxiste. Il anime le blog La hutte des classes et est notamment l’auteur de Casus Belli : la guerre avant l’Etat, sorti l’année dernière aux Éditions La Découverte, ainsi que de Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : à l’origine de l’oppression des femmes, dont la quatrième édition […]

03.06.2026 à 17:28

(Vidéo) CONTRE LE CAPITALISME, LE GRAND OUBLI DE LA GAUCHE ? – Guillaume Etiévant -Le Média

Description Le Média : « Peut-on sortir du capitalisme sans passer par l’étatisme ? C’est la question centrale que pose Guillaume Etievant dans Autogestion Générale, paru dans la collection Frustration Magazine x Les Liens qui Libèrent. Expert économique auprès des CSE et des syndicats, co-rédacteur en chef de Frustration Magazine, il a également contribué aux programmes […]

03.06.2026 à 17:13

(Vidéo) GAGNER ? On l’a DÉJÀ FAIT ! 👉 Nicolas Framont XPLIK – Canard Réfractaire

Pour soutenir le Canard Réfractaire : 🚨Campagne de financement annuelle : https://fr.tipeee.com/canard2026/ L’équipe du Canard Refractaire qui a travaillé sur cette vidéo : Tournage : Yohan Montage : @kurotoutsimplement4298 Titre & Miniature : Betsy & Nina

03.06.2026 à 16:55

(Vidéo) Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna – Au Poste

Description Au Poste : « Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna »

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Description Au Poste : « Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna »

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03.06.2026 à 16:17

Le biopic musical est-il un genre réactionnaire ?

Sorti en avril 2026, Michael d’Antoine Fuqua cumule 788 millions de dollars au box-office mondial, des critiques assassines et une curiosité de production : le scénario original abordait les accusations d’abus sexuels sur enfants qui ont traversé la fin de vie de Michael Jackson. Il a été intégralement retourné pour les effacer. C’est le biopic […]

Texte intégral (2293 mots)

Sorti en avril 2026, Michael d’Antoine Fuqua cumule 788 millions de dollars au box-office mondial, des critiques assassines et une curiosité de production : le scénario original abordait les accusations d’abus sexuels sur enfants qui ont traversé la fin de vie de Michael Jackson. Il a été intégralement retourné pour les effacer. C’est le biopic parfait et c’est exactement le problème.

La mécanique du genre

Pour faire un biopic musical, il faut d’abord acheter les droits des chansons. Et pour acheter les droits, il faut s’entendre avec l’estate (l’ensemble des ayants droit qui gèrent le patrimoine artistique et financier d’un artiste décédé : héritiers, exécuteurs testamentaires, avocats du catalogue). Ce détail logistique, qu’on présente comme une contrainte technique, est en réalité un conflit d’intérêt structurel qui oriente tout ce qui suit : la narration, les zones d’ombre, ce qu’on montre et surtout ce qu’on tait. Concernant Michael John Branca, l’avocat historique de Michael Jackson et co-gestionnaire de son estate, est coproducteur du film. Graham King, le producteur exécutif, est le même homme qui avait déjà produit Bohemian Rhapsody avec la bénédiction des membres survivants de Queen. Le résultat, dans les deux cas, est le même : un film qui ressemble à un biopic mais qui fonctionne comme un catalogue. Les chansons sont là, les anecdotes de genèse de Thriller sont là, la scénographie est là. Ce qui n’est pas là, c’est tout ce qui dérangerait les personnes qui ont signé les chèques. 

Le genre lui-même a une grammaire, un schéma narratif si répété qu’il est devenu invisible à force d’être universel. Le schéma est tellement répété qu’on pourrait demander à ChatGPT de l’écrire : enfance difficile, talent qui éclot malgré tout, ascension fulgurante, descente aux enfers, rédemption du type réconciliation familiale ou mort qui transforme rétrospectivement toute la vie en tragédie noble. Ce schéma a un nom en narratologie : c’est le monomythe, le voyage du héros décrit par Joseph Campbell, et il s’applique aux super-héros comme aux artistes morts. Ce que ce schéma fait très bien, c’est de réduire toute existence à ses dimensions individuelles et psychologiques. Ce qu’il ne fait jamais, structurellement, c’est situer cette existence dans ses conditions matérielles : l’industrie musicale, les contrats d’exclusivité signés à l’adolescence, le racisme et le sexisme du showbiz, la manière dont le marché broie les corps qu’il a lui-même fabriqués. La souffrance du génie devient une épreuve initiatique individuelle, comprenez qu’elle ne serait jamais interrogée sur sa systémicité.

Ce que le biopic produit, au bout du compte, c’est une figure christique. La star qui souffre, qui transcende, qui nous donne sa musique comme elle nous donne sa vie, et elle meurt, souvent au bon moment narratif. Ce que cette structure dit aux spectateurs c’est que la grandeur est une affaire personnelle, que les grands artistes sont nés comme ça, que leurs souffrances étaient le prix de leur génie et non le résultat d’une industrie prédatrice. Elle efface par la même occasion celles et ceux qui ont été broyés sans en devenir des légendes, les milliers d’artistes signés, exploités et abandonnés dont personne ne fera jamais de biopic parce qu’ils n’ont pas eu le bon trauma au bon moment.

Le cas Michael Jackson : l’industrie du déni

Sur Michael, le scénario original de John Logan comportait un troisième acte centré sur les accusations de Jordan Chandler, treize ans en 1993, dont le père avait porté plainte pour abus sexuels sur mineur. L’affaire s’était conclue par un règlement financier (les chiffres varient selon les sources entre 20 et 25 millions de dollars)  assorti d’une clause interdisant toute dramatisation des Chandler dans un film. L’estate de Jackson, géré par l’avocat John Branca lui-même coproducteur du film, a relu et approuvé le scénario sans se remémorer cette clause. C’est un article du Financial Times de septembre 2024, révélant que l’estate avait versé des paiements à cinq autres accusateurs après la sortie de Leaving Neverland en 2019, qui a mis la puce à l’oreille,  et la clause a été rappelée en catastrophe alors que le film était en post-production. Le troisième acte a été intégralement retourné pour un coût estimé par Puck News à 50 millions de dollars supplémentaires. Ce qui est affreux, c’est que le script de Logan ne penchait pas pour les victimes : selon Puck, il présentait déjà les accusations Chandler comme une tentative d’extorsion. Même ça, c’était trop.

Ce qui rend le cas MJ particulièrement inconfortable à traiter, c’est qu’il oblige à tenir ensemble deux vérités qui ne s’annulent pas. Michael Jackson a très probablement été un enfant abusé : par son père, par une industrie qui l’a transformé en produit avant qu’il soit pubère, par une célébrité qui lui a retiré toute possibilité de développement affectif et sexuel ordinaire. Et Michael Jackson est très probablement un homme qui a abusé d’enfants. Ces deux choses coexistent. L’une n’efface pas l’autre, elle l’explique peut-être en partie, et c’est précisément pour ça qu’une fiction honnête sur sa vie serait dérangeante, non pas parce qu’elle parlerait de pédocriminalité, mais parce qu’elle obligerait à regarder comment on fabrique des prédateurs sexuels, quel rôle l’industrie y joue, et pourquoi on a collectivement choisi de regarder ailleurs pendant des décennies. Michael choisit de n’en montrer qu’un tiers, l’enfant battu, pas l’adulte qui abuse, et produit une victime sans bourreaux et un génie sans ombres. On peut parler de mensonge sélectif à mon sens.

Et les biopics en général ?

Quelques films ont prouvé qu’on pouvait faire autrement : Love & Mercy (2014) en montrant l’industrie comme machine de contrôle plutôt qu’en célébrant le génie de Brian Wilson, Walk Hard (2007) en ridiculisant si méthodiquement les conventions du genre qu’il en révèle la nature idéologique. Mais pour chaque contre-exemple, il y a dix Bohemian Rhapsody Rocketman (2019) transforme Elton John en figure christique dont l’homosexualité est un traumatisme à surmonter plutôt qu’une existence à habiter, Back to Black (2023) réduit Amy Winehouse à ses addictions et à ses hommes toxiques sans jamais regarder l’industrie qui l’a laissée mourir en direct, Elvis (Baz Luhrmann, 2022) fait du racisme culturel subi par Presley un ressort dramatique personnel tout en évacuant soigneusement la question de ce qu’il a pris aux artistes noirs sans jamais leur rendre, et passe sous silence sa relation avec Priscilla, rencontrée à 14 ans alors qu’il en avait 24, réduite dans le film à une silhouette décorative. Priscilla (Sofia Coppola, 2023) tente de corriger le tir en lui rendant un point de vue, mais reste curieusement tiède sur ce que cette relation avait de fondamentalement prédatrice, préférant l’esthétique mélancolique à l’analyse. Dans les trois cas, le monomythe campbellien fait le même travail : il absorbe ce qui était une structure d’exploitation pour en faire le décor d’un destin individuel. C’est sa fonction idéologique centrale, il ne peut pas représenter les systèmes, seulement les héros.

Ce que le cinéma a compris bien avant les biopics musicaux, c’est que raconter une vie n’oblige pas à lui donner un sens. Barry Lyndon (Kubrick, 1975) est peut-être la démonstration la plus cruelle de ce que le schéma campbellien a de fondamentalement mensonger : Barry monte, Barry tombe, et Kubrick nous annonce le dénouement avec une neutralité de greffier avant même que ça arrive, comme pour dire qu’aucun de ces événements ne produit de signification particulière, qu’une vie n’est pas une fable et que chercher la morale est une activité pour les naïfs. On n’a même pas la satisfaction morale du Rise and Fall (la structure narrative classique où la chute du personnage vient « punir » son ambition et restaurer un ordre moral :Scarface (De Palma) , Citizen Kane Citizen Kane, le mythe d’Icare etc.). Le truc dure trois heures et laisse le spectateur face à un sentiment rare au cinéma : rien ne s’est résolu, personne n’a appris quoi que ce soit, rentrez chez vous, y’a plus rien à voir. En 2010, The Social Network (David Fincher) essaye quelque chose de différent mais d’aussi radical avec la figure du “génie” (petit malin si on me demande). Le film s’ouvre sur une scène de rupture amoureuse : Zuckerberg et sa petite amie dans un bar, une conversation qui déraille, et le moment où on comprend que ce qui se joue là n’est pas une incompatibilité de caractères mais un rapport de classe, il la méprise parce qu’elle est inscrite dans une université d’État, pas à Harvard. C’est la première chose que Fincher nous dit sur son personnage, avant qu’on évoque le moindre algorithme : ce type est un snob, et son génie est indissociable de sa manière de hiérarchiser les gens. La suite du film ne fait que confirmer ce cadrage. Il y a cette scène où, après la rupture, Zuckerberg rentre chez lui et crée FaceMash, un site qui permet de comparer les photos de filles du campus pour voter pour la plus jolie, site construit en une nuit, dans un état de rage froide, à partir des bases de données qu’il pirate. La scène est brillante parce qu’elle ne juge pas : elle montre simplement comment le produit technologique qui deviendra Facebook est né d’un mépris des femmes transformé en code. Tout le film se déroule dans un cadre de déposition judiciaire qui dit d’emblée : cette histoire finit mal, même si l’argent est là. La structure campbellienne est là en apparence, l’ascension, la trahison des associés, la solitude finale, mais elle est vidée de son contenu émotionnel. Le génie n’est pas une récompense c’est un logiciel (hahaha) produit par des biais d’exploitation et de domination.

The Social Network, David Fincher, 2010.

Enfin, je ne peux que vous recommander The Hours de Stephen Daldry, sorti en 2002, qui est peut-être la réponse la plus intéressante à nos questionnements : il part de Virginia Woolf, une femme, une autrice mais refuse de la laisser être seule dans son génie. La structure du film multiplie son intériorité à travers deux autres femmes dans deux autres époques, montrant que ce qu’elle a vécu et écrit n’appartient pas à son biopic personnel mais à une expérience collective de la contrainte et du désir d’exister autrement. C’est une transmission. Ces trois films posent chacun la même question que le biopic musical refuse obstinément : et si une vie ne voulait rien dire ? Et si le génie n’était pas une essence mais une circonstance ? Et si ce qui comptait n’était pas l’individu mais tout ce qui le traverse ?

Il y a quelque chose de vertigineux à regarder Michael cartonner au box-office pendant que Wade Robson et James Safechuck attendent encore leur procès. 788 millions de dollars. Les droits musicaux sécurisés pour une décennie. Et les victimes présumées reléguées à l’unique espace que l’industrie leur a concédé : les documentaires mal distribués et les fils de discussion sur les réseaux sociaux. Le biopic décide quelles vies méritent d’exister, dans quel sens, et au profit de qui. C’est pour ça qu’il est réactionnaire, pas parce qu’il serait de droite au sens partisan du terme, mais parce qu’il produit systématiquement un récit du monde où les structures n’existent pas, où la souffrance est individuelle, où le génie tombe du ciel et où les victimes collatérales sont le prix acceptable d’une grande carrière. Un genre qui, à chaque nouveau film, rejoue la même scène : l’industrie qui se représente elle-même en train de pleurer sur ceux qu’elle a broyés, et qui s’en sort grandie. Bref, Joseph Campbell comme on disait.

https://frustrationmagazine.fr/cinema-v
https://frustrationmagazine.fr/et-si-on-parlait-des-magical-girls
https://frustrationmagazine.fr/titanic-dirty-dancing

02.06.2026 à 14:20

Pourquoi se fait-on tunneliser ? (Et comment s’en sortir ?)

“Se prendre un tunnel”, “se faire tunneliser”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la […]

Texte intégral (3469 mots)

Se prendre un tunnel”, “se faire tunneliser”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la subit. Fréquente dans les environnements professionnels, notamment là où les rapports d’expertise et de hiérarchie structurent la parole, cette “tunnelisation” procède également de biais liés au statut social ou au genre. Et puis, il y a aussi les tunnels du quotidiens (lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble,…) qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent en nous la même sensation d’accablement. Et si on éclairait ensemble le tunnel ?

Lundi, 9h15, salle polyvalente, réunion de service. Vos collègues prennent place autour de la table. Les corps sont en réunion, les esprits sont encore en week-end. Les biscuits dans la panière sont mangés machinalement — ils sont écoeurants, mais disparaissent quand même. Ce n’est pas de la faim, c’est de l’ennui. On débute par l’ordre du jour. Rapidement, les échanges patinent et s’enlisent. Constatant que tout ça ne va nulle part, vous sortez de votre demi-sommeil et prenez la parole, non pour sauver cette réunion (quelle idée !), mais pour retarder votre délitement mental en ramenant un peu de concret : “Peut-être qu’on pourrait aborder ça autrement… en faisant un lien avec untel…” Mais votre intervention sera vite balayée. Vous espériez du concret ? C’était sans compter sur Philippe, cadre référent exécutif de proximité. Jusqu’ici silencieux, l’air grave et occupé à observer les autres participants comme un documentaire animalier, il interrompt votre phrase d’un bruit de gorge réprobateur. Il prend la parole, c’est son moment… et toujours la même rengaine. Il n’a clairement rien suivi mais veut quand même apporter ses lumières. Épisode n° 842 : Philippe enclenche le mode monologue, grands détours assurés ! Son discours est confus, la question centrale est diluée dans des considérations dont tout le monde se fout, le tout est agrémenté de réflexions personnelles et même d’une citation de Jacques Brel. Ce n’est jamais un dialogue. Auto-érotisé par sa propre voix, Phil fait les questions, les réponses et ne laisse AUCUNE place aux autres. Vous voyez la scène basculer dans le grand n’importe quoi, Philou est en train de vous tunneliser. Le fuseau horaire de l’ennui est officiellement dépassé. Bonus : votre mâchoire se crispe, vous promettant une belle semaine de douleurs cervicales. Et en plus, y’a plus de biscuit.

La domination par la parole dans le monde du travail.

Dans le monde du travail, nous sommes nombreux·ses à en faire le constat : les personnes occupant une position sociale et/ou hiérarchique élevée, ou reconnue socialement pour leur expérience, ont davantage tendance à interrompre, parler plus longtemps ou imposer les sujets de discussion. Parce qu’elles sont perçues socialement comme des personnes “qui savent”, leur parole apparaît plus légitime et s’exprime avec plus d’assurance. Le tunnel verbal n’est pas qu’un problème de personnalité ou de communication ; il constitue une façon ordinaire d’exercer une domination par la parole. À travers les monologues imposés, l’absence de réciprocité dans les échanges ou l’invalidation de l’interlocuteur·ice, la parole circule uniquement du haut vers le bas et le message implicite est : “Je parle, tu écoutes”.

Au contraire, les personnes occupant des positions subalternes intériorisent l’idée qu’il est très risqué de contester ou d’interrompre la hiérarchie. Ces croyances fonctionnent comme des règles d’autocensure. Beaucoup de travailleur·euse·s supposent d’avance que le silence est plus sûr. Il existe plusieurs croyances récurrentes qui freinent la libre expression des salarié·e·s : parler sans solution complète serait irresponsable ; contester un supérieur pourrait nuire à notre parcours professionnel ; exprimer un problème risquerait d’être perçu comme de la critique ; passer outre son manager serait une faute grave ; pointer des difficultés en public ferait perdre la face au chef,… Ces croyances sont souvent renforcées par les structures du monde du travail. Plus une organisation est verticale et valorise implicitement l’obéissance, la loyauté ou la maîtrise émotionnelle, plus les salarié·e·s apprennent qu’il vaut mieux se taire que prendre le risque d’être perçus comme perturbateurs. Il faut rajouter à cela la grande précarisation des travailleur·euse·s qui contribue à renforcer la docilité en créant des conditions d’incertitude et de dépendance qui limitent nos capacités de contestation. Un contrat d’intérim, un CDD ou un renouvellement en attente conditionnent souvent notre prise de parole. Faut-il la ramener au risque de se faire dégager ? Résultat : même face à un monologue totalement absurde et déconnecté, les gens se taisent. Ce silence finit par renforcer le comportement du supérieur. Moins il est contredit, plus il se sent légitime à monopoliser la parole. 

Notons que ce type de situation dépasse largement le cadre professionnel. Les contextes sociaux où un “sachant” impose sa position surplombante sont nombreux : professeur universitaire multipliant les monologues aberrants face à des étudiants silencieux et désireux de valider leur semestre ; médecin spécialiste coupant la parole d’un ton agacé et condescendant sans répondre réellement aux inquiétudes du patient sur son diagnostic,…

Le contrôle de la parole : une pratique genrée…mais pas seulement.

En 1975, deux sociologues américains, Don H. Zimmerman et Candace West, publient une étude qui va beaucoup faire parler d’elle : “Sex Roles, Interruptions and Silences in Conversation”. Leur but est d’observer ce qui se joue dans les conversations de tous les jours. Qui parle le plus ? Qui coupe la parole ? Qui est vraiment écouté ? En observant des échanges entre hommes et femmes, ils remarquent un phénomène fréquent : dans les discussions mixtes, les hommes interrompent davantage, prennent plus facilement la parole et imposent plus souvent leurs idées. Ces comportements s’expliquent par une socialisation différente selon le genre et des normes sociales valorisant davantage la domination verbale masculine. Les femmes sont, elles, davantage socialisées à l’écoute et à la coopération. Ce constat s’applique dans des situations quotidiennes : au cours d’une réunion, une collègue commence à partager une idée et reçoit peu de réactions ; un collègue la coupe avant la fin puis, quelques instants plus tard, il reformule la même idée qui sera mieux reçue par l’assemblée. Les hommes occupent davantage l’espace verbal et symbolique. Si cette étude date de 50 ans, on peut observer encore de nos jours que des phénomènes persistent comme le “mansplaining” (quand un homme explique de manière condescendante à une femme quelque chose qu’elle connaît déjà). Les rapports de pouvoir dans la conversation n’ont donc pas disparu, loin de là. Mais l’étude de Zimmerman et West repose cependant sur une opposition hommes/femmes assez binaire. D’autres facteurs méritent pourtant d’être pris en compte…

La domination par l’ancienneté : en finir avec le mythe de l’expérience accumulée.

La domination par l’ancienneté repose sur une croyance très répandue : plus une personne est âgée ou a “de l’expérience”, plus elle serait naturellement légitime pour décider, expliquer ou imposer son point de vue. Cette croyance en l’ancienneté comme supplément d’expérience est rarement remise en question et sert même de fondement à la valorisation rétributive dans le monde du travail : les salaires augmentent avec l’ancienneté, quand bien même les conditions et la charge de travail restent similaires entre un salarié “ancien” et un plus “jeune”. Dans une série d’entretiens pour le podcast Cracker l’époque, Sébastien Charbonnier, chercheur en sciences de l’éducation, démonte le mythe de l’ancienneté et montre comment ce principe sert à justifier des rapports de domination. Selon lui, l’idée que l’ancienneté donne automatiquement plus de savoir repose sur une vision uniquement quantitative de l’expérience. Le message implicite serait en quelque sorte : “J’ai vécu 20 ou 30 ans de plus que toi sur cette Terre donc je sais plus de choses que toi”. Comme si l’accumulation d’expériences de vie valait forcément apprentissage. Bien sûr, certaines expériences peuvent transformer profondément une personne. Elles bouleversent notre manière de voir, nous déplacent intérieurement et modifient durablement notre rapport au monde en ouvrant de nouvelles perspectives, puissantes et joyeuses. Ces expériences sont belles mais restent rares. La plupart du temps, les individus évoluent dans des habitudes et des cadres sociaux qui les conduisent à répéter les mêmes schémas tout au long de leur vie. Cette répétition vient alors renforcer l’impression de savoir et de maîtrise, sans forcément développer une réelle capacité de doute, de remise en question ou de prise en compte d’un autre point de vue. Répéter la même expérience foireuse pendant 30 ans ne la transforme pas en sagesse. Il y a donc une confusion entre les notions quantitative et qualitative de l’expérience. 

La domination de classe : qui peut parler, qui doit se taire.

Dans ses travaux, le sociologue Pierre Bourdieu montre que les groupes sociaux dominants imposent plus facilement leur manière de parler, penser et juger comme étant “naturelle” ou “légitime”. Les classes supérieures développent ainsi un sentiment d’autorité sociale qui leur permet de se sentir légitimes à diriger, couper la parole ou expliquer aux autres ce qu’ils devraient penser. Les classes dominantes ne dominent pas seulement par leur capital économique, mais aussi, entre autres choses, par la certitude que leur parole mérite davantage d’être écoutée. Les dominants définissent ce qui doit être considéré comme intelligent, valable ou crédible dans l’espace social.

Publiée en 2019 dans le Journal of Personality and Social Psychology, une étude de chercheurs de l’université de Virginie (États-Unis) vient confirmer que les différences de classes sociales ont des effets sur l’aisance sociale des individus. Menée sur un échantillon de 150 000 personnes aux États-Unis et au Mexique, l’étude révèle que, comparativement aux individus de classe sociale modeste, les individus de classe sociale aisée sont plus confiants en eux et affirmés socialement : “Dans les classes supérieures, les gens sont encouragés à se différencier des autres, à exprimer ce qu’ils pensent et ressentent et à énoncer avec confiance leurs idées et leurs opinions, même lorsqu’ils manquent de connaissances précises. En contraste, les personnes de la classe ouvrière sont conditionnées pour embrasser les valeurs de l’humilité, de l’authenticité et de la conscience de sa place dans la hiérarchie” (Peter Belmi, chercheur et directeur de l’étude).

Tunnels-pouvoirs d’en haut, tunnels-détresse d’en bas

Il y a aussi les tunnels du quotidien, ceux qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent la même sensation d’accablement. Lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble, quelqu’un vous accapare sans relâche. La voisine qui vous intercepte pour parler de son dégât des eaux, tonton Michel qui vous raconte par le menu son opération de la cataracte, … s’il existe des tunnels-pouvoirs, il y a aussi des tunnels-détresse/impuissance. L’effet de capture est similaire, mais son origine diffère profondément. Né de la solitude, du désir débordant de plaire ou du besoin de se déverser sur quelqu’un enfin disponible, le tunnel-détresse est l’expression maladroite d’une parole qui ne trouve jamais place ailleurs et aspire tout le cadre de la relation. C’est peut-être là toute l’ambiguïté du tunnel verbal : il peut être un outil de pouvoir ou un symptôme d’impuissance, une manière d’écraser autrui ou une tentative de ne pas disparaître. Le paradoxe du tunnel-détresse est qu’il détruit parfois ce qu’il vient chercher : un lien réel. Ainsi, couper court peut produire un effet de confirmation : la personne perçoit une fermeture généralisée du monde à son égard. Alors comment faire ? Il faut peut-être distinguer l’accueil d’une parole et la disponibilité illimitée. On peut reconnaître le besoin de l’autre sans accepter d’être transformé en réceptacle sans fond. Poser calmement une limite temporelle permet, par exemple, de ne pas transformer cette limite en jugement global. “Je suis désolé, je dois partir. Mais nous pourrons reprendre cette discussion plus tard, si vous voulez”. Cela contribue à maintenir une possibilité minimale de lien, ou du moins à éviter d’aggraver le sentiment d’exclusion déjà éprouvé par la personne. C’est aussi ramener dans l’échange l’existence de deux présences, et pas d’une seule.

Lorsqu’une personne s’étend longuement auprès de vous pour exprimer des plaintes, il est intéressant d’interroger ce qui se joue, en termes de rapports sociaux : sommes-nous face à un·e égal·e qui cherche une oreille attentive, ou bien dans un rapport social où l’on attend de nous que l’on absorbe passivement une parole dominante ? Cet aspect nous permet d’ajuster notre réaction. On peut ainsi s’épargner sans égard les tunnels des CSP+, notables, professions libérales qui projettent leur panique bourgeoise sur l’état du monde, tout en reproduisant des rapports de pouvoir : “Les jeunes ne veulent plus travailler… génération d’assistés… les pauvres consomment mal… on peut plus rien dire…”. La bourgeoisie dispose déjà d’un capital social et relationnel lui assurant d’autres espaces d’écoute – merci pour elle. En revanche, lorsqu’il s’agit de personnes dominées professionnellement ou socialement, et en souffrance, il semble important d’accorder du temps et de l’attention à leur parole, précisément parce qu’elles ont moins accès à cette reconnaissance. 

“Et si c’était moi le tunneliseur ?”

Ce matin, en salle de pause, vous expliquez à Carole, avec grand sérieux, qu’un bon classeur à levier se reconnaît d’abord à la qualité de son “clac”. Ce bruit net et satisfaisant du mécanisme qui se referme correctement, c’est, selon vous, la base de toute stabilité administrative…Tiens, c’est étrange, Carole semble vous écouter mais ses pieds sont tournés vers le couloir, sa main fermement accrochée à la poignée de porte. 

Soudain, une question vous hante :  “Et si j’étais, moi aussi, médaillé d’or dans la catégorie tunnel ?

Il est tentant de croire que le tunneliseur est toujours l’autre. Pourtant, il nous arrive à tous·tes de tunneliser. Certains sujets agissent comme des vortex émotionnels (les peines amoureuses, les blessures narcissiques, les angoisses existentielles, … ) et lorsque nous en parlons, notre souffrance occupe tout l’espace. Dans ces moments-là, la conversation cesse d’être un échange pour devenir un exutoire. Un signe qui doit nous alerter est notre difficulté à quitter le sujet, même lorsque l’autre tente doucement d’ouvrir sur d’autres choses ; ou encore cette sensation d’être absorbé par notre propre récit au point de ne plus percevoir les réactions, la fatigue ou le silence de notre interlocuteur·rice. La détresse, par exemple, peut créer une bulle émotionnelle qui rétrécit momentanément le monde. Être attentif à cela, c’est développer une forme de lucidité relationnelle. 

Comment sortir du tunnel : interrompre l’autorité, construire la solidarité.

En ce qui concerne le tunnel en réunion, n’hésitez pas à intervenir lorsqu’un supérieur ou un collègue monopolise la parole. Certaines formulations permettent d’interrompre un monologue avec subtilité tout en reprenant la main : “Pardon de vous couper, j’aimerais revenir sur un point précis avant d’aller plus loin” ou encore “Avant de continuer, il me semble utile de distinguer deux points”. Ces interruptions tranquilles permettent parfois de réintroduire du dialogue. De même, il est toujours intéressant de construire des formes de solidarités entre collègues : lorsqu’une personne se fait interrompre, ou invisibiliser, un simple “Attendez, laissez Sylvie terminer s’il vous plaît” ou “Marc avait commencé un point important tout à l’heure” peut aider à rééquilibrer la discussion. De la même manière, acquiescer, soutenir et valider l’idée d’un·e collègue qui s’exprime aide à renforcer sa légitimité lorsqu’il·elle hésite ou cherche ses mots, cela donne de la force. Enfin, il ne faut pas se laisser impressionner par certains anciens qui mettent en scène leur expérience comme un argument d’autorité incontestable – “Quand tu auras mon expérience, on en reparlera”. Derrière ces postures se cachent souvent l’exagération, l’anecdote embellie et le besoin de performer une supériorité symbolique. Cette démonstration de puissance traduit surtout la fragilité de celui qui cherche à l’imposer. 

Ces quelques conseils ne sont pas des fins en soi. Ils s’inscrivent nécessairement dans une solution plus large et systémique qui consiste à s’orienter vers des formes d’organisation sociale plus horizontales, fondées sur la coopération et la reconnaissance mutuelle plutôt que sur des rapports hiérarchiques. Une telle orientation ne supprimera sans doute pas toutes les tensions propres aux relations sociales, mais elle favorisera des interactions plus ouvertes et réciproques où personne n’arrive en se posant en sachant et en considérant autrui comme ignorant. 

Dans cette perspective, il s’opère un changement de cadre : un comportement jugé dominant dans un contexte donné peut prendre un sens différent lorsqu’il est replacé dans un environnement plus favorable. Ainsi, interrompre quelqu’un ou terminer ses phrases ne sera plus perçu comme une manière de dominer la conversation, mais comme une marque d’enthousiasme, d’accord et d’implication dans l’échange, caractéristique de relations plus égalitaires.

Et si la tunnelisation était l’un des nombreux symptômes (et pas le plus violent, on en est bien conscient) de la radicalisation autoritaire du capitalisme ? Une société qui donne de plus en plus de pouvoir à une minorité et à ses serviteurs, qui sacralise les hiérarchies quelles qu’elles soient (la sacro-sainte parole des adultes, celle des chefs, celle des anciens, …) mais qui, par ailleurs, plonge une grande partie de la population dans la solitude et les troubles psy ? Forcément, nos liens se dégradent et la distribution de la parole se déséquilibre encore davantage. Face à ces tunnels sans fin, on pourrait être tenté de déserter (la cantine, la machine à café, les fêtes des voisins…) et c’est parfaitement compréhensible. Mais pour celles et ceux qui croient dans la possibilité de maintenir des relations de qualité dans une société qui la dégrade chaque jour, comprendre la tunnelisation et la combattre n’est pas une mission négligeable.

01.06.2026 à 18:55

(Vidéo) Guillaume Etiévant : La France insoumise et la sortie de l’Union européenne (extrait) – Hors-Série

Description Hors-Série : « La France insoumise et la sortie de l’Union européenne (extrait) Guillaume Etiévant invité de Judith Bernard pour Dans le texte sur www.hors-serie.net  » Pour s’abonner à Hors-Série et voir l’intégralité de l’entretien c’est par ici : https://www.hors-serie.net/emissions/autogestion-generale/

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Description Hors-Série : « La France insoumise et la sortie de l’Union européenne (extrait)
Guillaume Etiévant invité de Judith Bernard pour Dans le texte sur www.hors-serie.net  »

Pour s’abonner à Hors-Série et voir l’intégralité de l’entretien c’est par ici : https://www.hors-serie.net/emissions/autogestion-generale/

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29.05.2026 à 17:42

Lettre d’une mère frustrée au gouvernement

Vos Frustrations est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui, c’est la lettre au gouvernement d’une mère anonyme, reçu en début d’année 2026, que nous publions. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr Lorsque j’ai vu que, pour relancer la natalité, vous avez décidé d’envoyer une […]

Texte intégral (2001 mots)

Vos Frustrations est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui, c’est la lettre au gouvernement d’une mère anonyme, reçu en début d’année 2026, que nous publions. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr

Lorsque j’ai vu que, pour relancer la natalité, vous avez décidé d’envoyer une lettre à tous les Français âgés de 29 ans pour les inciter à faire des enfants, je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. Quel mépris. Je n’ai pas les mots pour exprimer ce que vous m’inspirez, car les mots à ma disposition ne me semblent pas suffisants pour décrire votre comportement. Celui auquel j’ai pensé est « mépris », mais j’ai aussi pensé à « dégoût » ou à « indécence ».

J’ai accouché d’un petit garçon il y a deux ans. Un accouchement classique : pas de césarienne, pas de péridurale. Bien sûr, j’ai quand même ressenti une fatigue physique et psychique : 48 heures de contractions, les douleurs mammaires, l’énorme responsabilité (synonyme d’angoisse pour beaucoup d’entre nous, les nouveaux parents) d’avoir à veiller sur un petit être nuit et jour pour la première fois ; ça fatigue un petit peu quand même.
Ça semble évident, mais je le dis quand même : l’arrivée d’un enfant, même dans de bonnes conditions, c’est-à-dire après un accouchement sans complication, est un bouleversement physique et psychique pour les parents, et surtout pour la maman.

Au bout de trois jours de congé, mon compagnon repart travailler. Il est en CDD au moment où j’accouche. Il devrait pouvoir prétendre à 28 jours de congé paternité, mais son patron lui a bien fait comprendre que, s’il souhaite prendre ses congés, il peut oublier le CDI à l’issue de son CDD.

Je m’occupe donc seule d’un nouveau-né. La majorité des bébés ne dorment pas bien la nuit et, même si mon compagnon, qui n’est pas avec moi la journée, fait tout pour m’aider la nuit, il n’a pas de sein, donc il ne peut pas l’allaiter. Là encore, ça semble évident, mais apparemment pas pour vous, élite de la nation.

Je dois donc préciser que je dors peu, voire pas du tout, la nuit et que je m’occupe seule de mon bébé et des tâches ménagères. Là encore, les mots me manquent pour vous faire ressentir l’épuisement physique et psychique de veiller sur un bébé dont la survie repose entièrement sur vos seules épaules. Entre l’allaitement et le manque de sommeil, je perds 10 kg.

Je tiens, je m’occupe de mon bébé, je reprends le travail quand mon fils a trois mois, presque avec soulagement, car je vais enfin pouvoir avoir un relais. J’ai la chance d’avoir une place en crèche. Mais un enfant qui entre en collectivité, c’est normal, est tout le temps malade, surtout le premier hiver. Le docteur lui diagnostique de l’asthme. Il multiplie les détresses respiratoires, et moi les nuits blanches.

J’ai droit à trois jours « enfant malade » auprès de mon employeur, et conjoint aucun. Dès les deux premières semaines de crèche, j’ai épuisé le quota des jours enfant malade. À l’avenir, je vais devoir poser des congés sans solde ou aller travailler en laissant mon bébé de trois mois à la crèche où, malgré tout le professionnalisme des assistantes maternelles, elles ne peuvent pas, avec six à neuf enfants à gérer par personne, prendre soin de mon fils malade.

Alors qu’est-ce qu’on choisit, messieurs et dames du gouvernement ? Prendre soin de son enfant malade ou payer son loyer ?

J’enchaîne les nuits blanches, j’allaite mon fils la nuit, je travaille le jour. Je ne fais pas de pause à midi pour faire mes heures et aller à la crèche au plus vite récupérer mon enfant fiévreux.

Des crises de larmes, d’angoisse, des cauchemars à répétition. Jusqu’au moment où je perds pied avec la réalité : j’ai des hallucinations et je m’automutile, seule solution que je trouve dans mon esprit épuisé pour rendre visible mon mal-être, et finalement solution que je perçois comme rationnelle après avoir épuisé toutes les autres alternatives pour survivre et avoir de l’aide.

Mon conjoint appelle le 15. Je suis finalement orientée vers une structure mobile de santé spécialisée en périnatalité. Merci aux autres femmes que j’y ai rencontrées : elles aussi dans la détresse, elles commencent à me faire réaliser que mon problème n’est pas qu’individuel.

Cette structure m’oriente vers une psychiatre, et celle-ci me conseille également un suivi chez un psychologue. La psychiatre me diagnostique une dépression du post-partum. Mais je ne comprends pas ce diagnostic ; encore aujourd’hui, je ne suis pas d’accord. « C’est une dépression du post-partum », c’est ce qu’elle dit. « Il faut faire du sport. Vous avez essayé la cohérence cardiaque ? »

Malgré mon état d’épuisement général, je réponds que je mets au défi n’importe qui d’aller bien en se réveillant dix fois par nuit, de continuer à performer au travail, de tirer son lait dans les toilettes, d’être constamment seule, sans aucun relais autre que le papa qui rentre à 19 heures.
Dans ma journée, au-delà de ne pas pouvoir dormir, le corps médical me conseille de faire du sport et de la méditation pour être moins déprimée. Sérieusement ?

On me conseille de suivre une thérapie. La psychologue que je rencontre me demande de parler de mon enfance et du lien avec ma mère. Mais moi, je veux parler de l’injustice que je ressens : qu’on cherche des causes à ma dépression dans mon enfance alors que je sais que c’est l’absence de sommeil, l’impossibilité d’être aidée ou relayée, la précarité financière, la crainte de perdre mon emploi qui m’ont conduite à la dépression, et que la méditation et le jogging ne peuvent rien pour moi.

Ma colère ne serait pas normale, elle ne serait pas légitime. Je devrais être heureuse : tout va bien. Alors pourquoi votre lettre me donne-t-elle tellement la haine ?

Car je vous entends déjà me répondre : « Le politique ne peut rien. Le post-partum, c’est hormonal, tout ça. » Ah bon, vraiment ? Est-ce que mes hormones sont responsables du fait que :

  • Ma mère de 64 ans ne peut pas être un relais, car elle travaille encore : elle n’a pas suffisamment cotisé d’après vos lois pour pouvoir s’arrêter de travailler et avoir une retraite décente.
  • Ce sont mes hormones aussi si, au bout de trois jours de congé, mon compagnon a dû repartir travailler par peur, dans le cas inverse, d’être licencié à la fin de son CDD ? Pour rappel, le congé paternité en France n’est pas obligatoire, c’est au libre choix du papa (libre de risquer de se faire virer surtout).
  • C’est sûrement la faute à une enfance malheureuse ou à mes hormones si je vis dans un désert médical et que, lorsque je sentais la crise arriver, avant le gouffre de la dépression, quand j’ai appelé à l’aide, je n’ai pu trouver aucun relais. La PMI est saturée. Le docteur vient de partir à la retraite. Ils ne peuvent pas me recevoir.

Pour les futurs parents, messieurs et dames du gouvernement, vous devriez ajouter quelques petites informations à cette lettre. Les trois premières années de la vie d’un enfant sont extrêmement difficiles, mais quand l’enfant commence à dormir, ça va quand même un peu mieux. Bon, à part quand, dans cette période-là, vous découvrez l’existence d’un certain M. Duplomb.

Quand j’étais enceinte, une amie m’a dit : « Tu verras, avoir un enfant, c’est avoir peur constamment. » Je confirme. Être parent dans une société capitaliste, c’est vivre avec la peur constante que votre enfant soit empoisonné aux pesticides ou que vous l’ayez peut-être déjà empoisonné durant la grossesse, que les germes du cancer soient passés de vous à lui.

Dans mon cas, j’ai vécu ma grossesse à quelques kilomètres en aval de Lyon et je me suis donc certainement fait intoxiquée aux PFAS pendant toute ma grossesse. Ma peur n’est pas irrationnelle. Elle est légitime et basée sur la science.

Ajoutez dans la lettre, s’il vous plaît, que, d’après Santé Publique France, le cancer est une épidémie, car son incidence augmente dans toutes les catégories de population. Que les cancers ont doublé depuis 1990 en France et qu’aujourd’hui, en France, 500 enfants meurent chaque année d’un cancer.

Dans votre lettre, pouvez-vous répondre à ma question : s’il échappe à la maladie, est-ce que vous allez me le prendre pour en faire un soldat ? Pour l’envoyer se faire tuer loin de moi ? Pour l’envoyer massacrer les enfants d’autres femmes au nom des puissants, et pour leurs intérêts ?

Dans la liste des mots que j’ai cherchés pour caractériser votre lettre, j’ai pensé à « ignorance », mais ce mot-là, je vous le refuse. Car vous savez. Vous savez que les lois que vous votez nous empoisonnent, nous isolent, nous précarisent, nous détruisent.

Membres du gouvernement, voici ma réponse à votre lettre honteuse pour inciter les Français à procréer. J’aime mon enfant viscéralement. J’en crève d’amour pour lui et je vous hais de sacrifier sa santé et le temps que nous pourrions passer tous les deux à profiter de cette vie pour des intérêts économiques, pour vos petites carrières politiques minables. Car c’est de cela qu’il s’agit. Vous sacrifiez mon enfant (le mien ou celui d’une autre), vous nous sacrifiez.

J’en suis à me demander si je dois me battre pour assurer l’avenir de mon fils à très court terme  c’est-à-dire un logement, du chauffage, de la nourriture (de préférence pas trop polluée aux nitrates)  ou si je dois me battre pour son avenir avec le risque de me faire éborgner ou gazer.

Je vous déteste, vous qui me volez mon temps, vous qui m’obligez à des choix impossibles, vous qui me forcez à me battre pour éviter que des substances toxiques l’empoisonnent et vous qui pensez à l’envoyer se faire tuer pour des guerres qui n’ont, de tout temps, servi que les intérêts des puissants. Vous me volez du temps que je pourrais vivre avec lui sans craindre qu’il meure d’une mort qui aurait pu être évitable. Et ce n’est pas juste.

Vous aviez le pouvoir de changer les choses, vous ne l’avez pas fait. Alors j’ajoute d’autres mots à la liste, à côté de mépris, pour évoquer ce que votre lettre m’inspire : gâchis, injustice, indécence.

https://frustrationmagazine.fr/aed
https://frustrationmagazine.fr/la-violence-sociale-des-discussions-ordinaires
https://frustrationmagazine.fr/saade-10-septembre

28.05.2026 à 16:41

Comment Master Poulet a cuisiné la gauche bourgeoise 

Saint-Ouen, avril 2026. Un conflit majeur s’apprête à toucher le territoire français pour la première fois depuis le XXe siècle dans la surprise totale : un maire qui se veut présidentiable, n’écoutant que son courage déclare la guerre à.. une enseigne de poulet. Un restaurant de poulet ouvre rue Albert Dhalenne, en plein centre-ville, à […]

Texte intégral (1454 mots)

Saint-Ouen, avril 2026. Un conflit majeur s’apprête à toucher le territoire français pour la première fois depuis le XXe siècle dans la surprise totale : un maire qui se veut présidentiable, n’écoutant que son courage déclare la guerre à.. une enseigne de poulet.

Un restaurant de poulet ouvre rue Albert Dhalenne, en plein centre-ville, à la sortie du métro. Trois jours après, la mairie socialiste de Karim Bouamrane fait condamner le bâtiment avec des blocs de béton et des grilles métalliques. Le tribunal administratif de Montreuil déclare ça « manifestement illégal ». La mairie est forcée de retirer ses blocs. Elle avait aussi, en attendant, fait déposer des pots de fleurs malodorants devant l’entrée pour décourager les clients d’approcher. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen depuis 2020, présenté l’été dernier comme candidat sérieux à Matignon, a mobilisé la puissance publique contre une rôtisserie.

« La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen »

C’est la phrase officielle de la municipalité. Le genre de discours qui donne un habillage de gauche à une politique arbitraire : parce qu’en face du Master Poulet condamné (littéralement en face, de l’autre côté de la rue), il y a un Burger King qui n’a jamais été inquiété par la mairie. La malbouffe internationale, standardisée et mondialisée ne pose donc pas de problème à la mairie. Et si le sujet n’était donc pas l’alimentation pour le Maire ?

Master Poulet, c’est une enseigne de poulet halal, pas cher, dont la clientèle est majoritairement racisée et populaire. Le genre de clientèle que les projets de « qualité de vie » de la mairie n’ont précisément pas prévu de garder dans le décor. Karim Bouamrane ne vise pas spécifiquement Master Poulet en soi, mais sa clientèle qu’il ne veut pas voir occuper l’espace public du centre-ville qu’il veut dédier à une autre population. Pourquoi ? Dans le numéro annuel de Frustration consacré à la ville, nous expliquions dans un article que l’occupation de l’espace publique par des personnes racisées était un problème pour les gentrificateurs, d’où la pression grandissante sur les épiceries de nuit et les salons de coiffure afro. La fameuse phrase de Booba pourrait être de nouveau mobilisée « si j’traine en bas de chez toi, j’fais chuter le prix de l’immobilier ».

Le 21ème arrondissement de Paris

Bouamrane a une formule qu’il ressort à chaque interview (si on a la patience de d’abord d’écouter sa success story libérale du fils d’immigré devenu maire de banlieue) : Saint-Ouen serait le 21ème arrondissement de Paris. Le village olympique construit pour 2024, converti depuis en logements neufs, a transformé des quartiers entiers du Vieux Saint-Ouen. Des centaines de logements sociaux détruits ou réhabilités : à Cordon, 256 logements Semiso seront détruits; côté Vieux Saint-Ouen, 231 logements devront être remplacés. La mairie a promis aux familles de les reloger sans augmentation de loyer. Mais l’objectif était aussi de changer la population à travers des programmes pour « catégories intermédiaires », infirmières et enseignants qui remplacent des ouvriers et des employés. Ce que la mairie appelle une politique de mixité, c’est une formule passe-partout pour habiller l’éviction en politique sociale : le prix d’un deux-pièces à Saint-Ouen a grimpé de 52,9% en cinq ans, un record absolu en Seine-Saint-Denis. Dans une ville où le taux de pauvreté atteignait encore 26% en 2017, presque le double de la moyenne nationale.

Ces gens-là ne pourront plus se loger ici et leurs enfants encore moins pour concrétiser le 21ème arrondissement : les Parisiens fuient la ville à cause des prix exorbitants des loyers, donc des mairies de petite couronne veulent faire de la place pour eux. Et si vous vous demandez : où iront les plus pauvres ? Toujours plus loin de Paris, jusqu’à ce que la gentrification les rattrape.

Racisme d’aménagement

Il y a deux niveaux dans ce que fait la mairie de Bouamrane, et il faut les distinguer parce qu’ils se renforcent l’un l’autre. Le premier, c’est le logement. Les destructions, les relogements, les programmes neufs vendus à des catégories sociales plus élevées, la pression du marché immobilier parisien qui remonte vers les banlieues, tout ça chasse physiquement les habitants de Saint-Ouen, qui sont dans leur immense majorité des familles racisées, issues de l’immigration maghrébine et subsaharienne. Le second, c’est l’espace public. Et c’est là que l’affaire Master Poulet intervient : parce que même ceux qui restent, qui tiennent encore un appartement, qui résistent à la hausse des loyers, se voient progressivement signifier qu’ils ne sont pas le public visé par le centre-ville rénové. Les commerces qui leur correspondent ferment par manque de fréquentation ou n’obtiennent plus d’autorisation. Les espaces se dessinent et se structurent pour une population qui n’est pas encore là mais qu’on espère attirer. L’espace public devient une vitrine, et dans cette vitrine, une rôtisserie halal ou l’on peut manger pour 3 euros 50, ça fait désordre.

C’est du racisme d’aménagement. Pas nécessairement intentionnel dans sa forme la plus consciente, on peut laisser le bénéfice du doute sur les arrière-pensées individuelles malgré tout, mais mécaniquement, dans ses effets sur des populations réelles, c’est l’organisation de l’espace public par et pour des catégories blanches et aisées au détriment de populations racisées et populaires. Ce racisme se structure lui-même sur les lectures racistes conscientes ou inconscientes des investisseurs et des populations blanches qui veulent inonder la petite couronne parisienne : la présence de personnes racisées dans l’espace publique est constamment associée à l’insécurité, à la peur, au bruit ou à la violence.

Le PS municipal dans les banlieues proches de Paris joue depuis vingt ans un rôle très précis dans la mécanique de la gentrification en lui donnant un visage présentable. La gentrification pilotée par des élus de droite est assez assumée. Pilotée par des élus socialistes, elle se drape dans le vocabulaire de l’émancipation et de la mixité, elle obtient des financements d’État au titre de la politique de la ville, et elle use des questions de sécurité et de tranquillité publique pour faire fermer des lieux fréquentés par les classes populaires. Mathieu Delafosse, maire de Montpellier est un bon exemple sur le sujet.

J’ai fait procéder ce matin à la pose de blocs de béton devant l’épicerie de nuit située au pied de la tour Saint-Martin.

Pour rappel, ce commerce avait été la cible d’un incendie criminel dans lequel un jeune homme de 19 ans avait trouvé la mort. L’enquête est toujours en… pic.twitter.com/uIqWdTARVZ

— Michaël Delafosse – Maire de Montpellier (@MDelafosse) May 11, 2026

Des mairies veulent donc condamner physiquement des commerces parce qu’ils ne correspondent pas à l’image qu’ils veulent donner de leur centre-ville en pleine revalorisation foncière. Ça s’inscrit dans un processus de dix ans de transformation d’une ville populaire en produit d’appel pour cadres parisiens. La formule de Bouamrane est juste finalement : l’objectif est de faire de Saint-Ouen un nouvel arrondissement parisien, mais pas pour ceux qui y habitent, pour les Parisiens et au détriment des banlieues.

Le 18 avril, le tribunal administratif de Montreuil a ordonné à la mairie de retirer les blocs de béton sous 48 heures. Depuis le maire de Saint-Ouen écume les plateaux pour mener sa campagne contre le fast-food et épuise peu à peu ses possibilités juridiques car l’objectif n’est pas tant de gagner, car il est difficile pour un maire de faire fermer des commerces sans motif, mais d’épuiser financièrement la rôtisserie à coups de frais de justice et d’avocats.

https://frustrationmagazine.fr/villes
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