24.09.2026 à 16:09
💔Tout sur nos mères
Texte intégral (2190 mots)
Le 4 septembre dernier, le procès de Lyndsay Clancy aux États-Unis a finalement été annulé. Accusée du meurtre de ses trois enfants – Callan (8 mois), Dawson (3 ans) et Cora (5 ans) –, elle avait reconnu les faits tout en plaidant l’irresponsabilité en raison d’une psychose post-partum. Après plusieurs semaines de débat, les membres du jury populaire du tribunal de Plymouth (Massachusetts) ont échoué à se mettre d’accord sur un verdict. Un dénouement rare qui raconte, entre beaucoup d’autres choses, notre impossibilité à regarder en face la violence des mères, quelles qu’en soient les raisons.
Comme l’ont rappelé les polémiques qui, tout l’été, ont accompagné ce procès, il reste difficile de penser la maternité en dehors des notions d’amour et de dévouement. On a vu des masculinistes accuser des féministes de récupérer l’affaire, mais aussi des militantes enfantistes regretter que les trois jeunes victimes aient été si peu nommées. Cette fiction toxique de la mère parfaite, émanation d’une rhétorique patriarcale tenace, enferme les mères dans un rôle parfois impossible à tenir. Pour le plus grand malheur de leurs filles.
Depuis les années 1970, des intellectuelles et militantes féministes s’attèlent pourtant à penser l’ambivalence maternelle : « Un jour [ma mère] pouvait railler mon amour pour la lecture et menacer de confisquer tous mes livres, écrit bell hooks dans Communion (Points féminisme, 2025), et le suivant, parler avec fierté de ces mêmes passions qu’elle avait tournées en dérision et utilisées pour m’humilier. » L’autrice africaine-étasunienne remarque que « des femmes de toutes origines et classes sociales confesseront avoir entendu la même chose de la bouche de leurs propres mères – des paroles qui leur donnaient le sentiment que quelque chose ne tournait vraiment pas rond chez elles ».
Rejoignant les perspectives développées par les militant⋅es enfantistes qui luttent contre la domination adulte à l’égard des enfants, une poignée d’autrices féministes reprennent aujourd’hui à leur compte la critique du totem maternel, depuis leur position de fille – avec une recrudescence de sorties en librairie ces derniers mois. Conscientes que le mother bashing est une piste verglacée déjà largement labourée par des masculinistes se réclamant de la pensée psychanalytique, elles prennent soin d’interroger le système politique dans lequel leurs mères comme leurs relations avec elles sont enfermées.
Dans cette newsletter, nous vous proposons une sélection d’ouvrages qui, à la délicate question de la violence des mères, suggèrent une multitude de réponses. La première et la plus efficace d’entre elles semblant finalement être… l’écriture.
Je me regarderai dans les yeux
Dans son premier roman, sorti à l’été 2025, l’autrice franco-marocaine Rim Battal poursuit le travail entamé avec L’Eau du bain (Le Castor astral, 2019), un recueil de poésie dans lequel elle traitait en miroir la violence de son post-partum et la violence de sa mère. Dans Je me regarderai dans les yeux, la jeune Rim, 17 ans, s’enfuit de chez elle après que sa génitrice, l’ayant surprise à fumer une cigarette en cachette, l’a violemment insultée et rouée de coups. « Ma mère m’avait toujours surveillée de près, me collait à la peau, comme une seconde peau, craignait d’affreux scandales qui arriveraient par moi […] Le moindre mot en trop, suspicion de transgression, la moindre note un peu plus basse que les autres se soldait par une avalanche de coups plus ou moins raisonnables, plus ou moins douloureux », écrit-elle. Pour laver l’honneur de la famille, Rim Battal « présumée coupable du crime le plus ridicule qui soit : celui d’avoir couché sans être mariée » doit, pour rentrer chez elle, produire un test de virginité. Un examen finalement mené avec la brutalité d’un viol par une gynécologue de Casablanca. Dans la violence des femmes de son entourage, transférant sur ses épaules de jeune fille le poids millénaire de la misogynie institutionnalisée, elle voit pourtant « le résultat d’une violence plus grande » : « Ma mère, dit-elle, est déformée parce qu’elle enrage de ce plafond de verre et de ces murs de verre contre lesquels elle s’est cognée toute sa vie. »

Faire la peau
Comme pour Rim Battal, il est question pour Louise Chennevière – et ce, dès le titre de son ouvrage – de « faire la peau ». Pas tant à sa mère elle-même qu’au mythe de l’amour maternel inconditionnel. Écrit dans un souffle, ce livre paru en août 2026 dissèque le cheminement intérieur qui permet la rupture de l’écrivaine avec cette femme, bourgeoise toxicomane, fantasque et agressive, qui ne manque pas une occasion de l’humilier, moralement ou physiquement. Peut-être même que cet ouvrage est le véhicule de cette rupture. Écrit en parallèle de ce processus, il s’achève par un adieu.
Puissant, touchant, mais surtout très perturbant pour toustes les enfants – aimé·es ou non – que nous sommes, le livre fait exister un récit qui manque à nos représentations, aux grands mythes autant qu’à la littérature : celui d’une femme qui déboulonne la statue maternelle, renonce à un amour qu’on disait donné d’avance, pour finalement reprendre sa liberté. Dans une interview donnée à france.tv slash, Louise Chennevière affirme désormais tranquillement : « De la même manière que tout le monde vous dit : si votre mec vous frappe, il faut partir. J’ai envie de dire la même chose : si votre mère vous frappe, il faut partir. »

Pardonner à nos mères
Paru quelques mois plus tôt, Pardonner à nos mères apparaît comme une préfiguration théorique de Faire la peau. Dans cette enquête réalisée auprès de 150 femmes, la journaliste Claire Richard fait émerger et met à l’épreuve le concept de matrophobie. Un terme qu’elle a découvert chez la poétesse étasunienne Adrienne Rich qui désigne « la peur de devenir comme sa mère ». Une peur que l’autrice partage avec de nombreuses femmes, si l’on en croit les témoignages rapportés dans ce livre. Dès lors, le conflit mère-fille sort de la problématique individuelle et des interprétations psy pour devenir le motif d’une histoire collective. Une histoire marquée par la domination masculine et la naturalisation de la maternité qui, si on prend la peine de s’y attarder, permet non pas forcément de pardonner – comme le suggère le titre de l’ouvrage – mais au moins d’expliquer. Dans cet essai, la violence maternelle n’est qu’une modalité de relation parmi d’autres, mais elle a le mérite d’être abordée frontalement par des témoignages de violences psychologiques, physiques et sexuelles exercées par des mères.

L’effet maternel
Comme Louise Chennevière, Virginie Linhart a grandi dans un appartement parisien aux murs tapissés de livres dans lequel se donnaient des fêtes auxquelles les enfants assistaient sans réellement y avoir été convié⋅es.
Comme elle, la documentariste a grandi auprès d’une mère – une figure de Mai 68 – qui rêvait de s’émanciper de son milieu bourgeois, au point de consacrer toute son énergie à s’écarter du modèle de mère que la société appelle de ses vœux. Publié il y a six ans, l’ouvrage raconte l’agressivité d’une mère à l’égard de sa fille, qui pourtant quémande en permanence son amour et son attention. Quelques années avant que le concept de « climat incestuel » ne se démocratise, il décrit l’omniprésence de la sexualité d’une adulte dans la vie de sa fille, les amants qui passent de l’une à l’autre, l’extrême porosité des espaces de chacune. Pour avoir raconté ce pan de son histoire familiale, l’autrice sera, quelques jours avant la parution du livre, assignée en référé par sa mère, qui réclame la suppression de plusieurs dizaines de pages la concernant. Virginie Linhart sortira gagnante de ce procès et déclarera dans Le Monde quelques années plus tard : « Plutôt que de rester dans le giron familial, j’ai préféré reprendre ma liberté à travers l’écriture, quitte à le payer très cher. »

16.09.2026 à 18:29
« Amalgamer la question du voile en Iran et en France est une escroquerie absolue »
Texte intégral (954 mots)
Depuis le 16 septembre 2022, jour de la mort de Jina Mahsa Amini, le corps des Iraniennes – les mortes autant que les vivantes – a fait l’objet de toutes sortes de projections, d’instrumentalisations et de fantasmes, bien au-delà des frontières de leur pays.
Prendre une femme, iranienne ou afghane, pour « taper », en France, sur une musulmane et sur « les féministes » est une rhétorique désormais bien rodée, bien au-delà des rangs du RN. Sur BFM-TV en cette rentrée, c’est au nom des Iraniennes que la journaliste Sonia Mabrouk s’en est prise à Sara El Attar, une entrepreneuse portant le voile. En février 2025 sur LCI, l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau invoquait déjà « le courage des Iraniennes » pour donner la contradiction à une étudiante musulmane.
En réalité, Jina Mahsa Amini et les milliers de victimes de la théocratie militaire iranienne ont été tuées deux fois : par le régime de Téhéran, puis, à nouveau, en Occident, sous le poids des récits qui les ont dépossédées de leur lutte contre l’oppression totalitaire, en la vidant continuellement de sa substance.
Dans le débat public français, de l’extrême droite aux libéraux autoritaires, les Iraniennes ont sans cesse été réduites à leur refus du voile obligatoire. Elles ont tantôt servi à agiter la « menace islamiste » en mobilisant la figure orientaliste et raciste du musulman « barbare », tantôt de contre-modèle pour stigmatiser les femmes portant le voile en France.
Amalgamer le refus du voile forcé dans une théocratie qui pratique l’apartheid de genre par l’effet des lois et des pratiques discriminatoires avec le port du voile en France, où les femmes jouissent – en théorie du moins – de la liberté de culte, d’expression et du droit à disposer de leurs corps, relève d’une escroquerie intellectuelle absolue.
Mensonge de destruction massive
Pire, c’est au nom de la défense de la liberté des Iraniennes que les gouvernements d’extrême droite de Donald Trump aux États-Unis et de Benyamin Nétanyahou en Israël ont justifié les bombardements de 2025 et 2026 sur l’Iran et, en définitive, la mort de ces femmes. Ils renouent ainsi avec une tradition de mensonge de destruction massive qui rappelle l’invasion étasunienne de l’Afghanistan en 2001 et la guerre illégale menée par les Occidentaux en Irak en 2003.
« Les Iraniennes ne sont pas réductibles aux modèles de féminité sur lesquels les forces conservatrices projettent leurs peurs politiques »
Au fil des décennies, l’entreprise concertée de réification du corps des Iraniennes connaît quantité de responsables. Au premier chef, le pouvoir patriarcal iranien qui, tous régimes confondus, leur a enjoint, par la force de la loi et de la police chargée de contrôler et de surveiller les moindres de leurs faits et gestes, de se conformer à une représentation patriotique uniformisée de la femme modèle. Celle de la « femme moderne » occidentalisée et dévoilée de force pour le roi Reza Shah qui, imitant la Turquie kémaliste, interdisait le port du voile le 8 janvier 1936. Puis, celle de la « femme islamique » nécessairement voilée, depuis la loi promulguée en 1983 sous la République de l’ayatollah Khomeini.
Caillou dans la chaussure
Depuis bientôt cinquante ans, les femmes iraniennes doivent leur condition d’opprimées aux ingérences politiques du bloc de l’Ouest, autoproclamé « libérateur ». À la fin des années 1970, obnubilés par la menace soviétique, ses représentants ont, pour rallier l’Iran à leur cause, financé et armé les islamistes et permis leur victoire, contre les forces de gauche laïques, en 1979.
L’histoire de leur asservissement par des forces politiques conservatrices aux intérêts d’apparence contradictoire fait apparaître que les Iraniennes ne sont réductibles à aucun des modèles ni à aucun des contre-modèles de féminité sur lesquels ces forces conservatrices projettent leurs peurs politiques. Bien au contraire, elles sont le caillou dans la chaussure des extrêmes droites.
Depuis quatre ans, par leur lutte à mort pour l’autodétermination et l’exercice de leur pleine souveraineté politique à travers le mouvement Femme, vie liberté, les Iraniennes travaillent à la défaite des forces patriarcales qui, de Washington à Téhéran en passant par Paris, oppriment les femmes : l’État coercitif et despotique, les fondamentalismes religieux et les puissances impérialistes militarisées.
10.09.2026 à 16:11
Evars : l’heure d’un premier bilan
Texte intégral (1208 mots)
Après les manœuvres des mouvements réactionnaires et complotistes pour peser sur la rédaction du programme Evars, on aurait pu s’attendre à un climat scolaire mouvementé depuis son entrée en vigueur officielle en septembre 2025.
Pourtant, « peu de réactions hostiles nous ont été remontées », constate Mélanie Mermoz, administratrice de la Fédération des conseils de parents d’élèves en Seine-Saint-Denis (FCPE93). Sans doute parce que « les agitateurs, Parents vigilants et le reste de la galaxie de l’extrême droite, notamment les partisan⋅nes d’Éric Zemmour, sont peu présents sur notre territoire », reconnaît-elle. Ces derniers mois, au détour de conversations avec des parents d’élèves ou lors d’échanges sur WhatsApp, elle a bien eu vent d’inquiétudes sur le caractère supposément « trop sexualisé » du programme, parfois jugé peu adapté aux élèves de maternelle et d’élémentaire. Alors, pour rassurer ces familles, la FCPE a mis en place des webinaires ouverts à tous·tes : « Ça a été une occasion d’expliquer ce qu’il y avait dans le programme, de discuter. » En particulier dans le contexte des révélations sur les violences sexuelles dans le périscolaire puis de l’affaire Lyhanna, « ça a estompé très fortement les craintes [sur l’enseignement de l’Evars] », se félicite Mélanie Mermoz.
Selon une étude publiée par le Collectif éducation contre les LGBTIphobies en milieu scolaire et universitaire, au niveau national, seulement la moitié des établissements avaient mis en œuvre le programme Evars au printemps 2026. La représentante FCPE93 note que l’Evars reste une matière suspecte, dont les difficultés de mise en place questionnent les rapports entre l’école et les familles : « Nous, parents, ne demandons pas des comptes aux enseignant·es sur la façon dont ils vont enseigner les fractions ou l’histoire des Gaulois, pourquoi cela devrait-il être le cas pour l’Evars ? »
« C’est la loi »
Au sein des écoles, collèges et lycées, c’est parfois l’encadrement qu’il faut convaincre de la nécessité de sensibiliser les élèves aux enjeux relationnels et à la sexualité. Sur ce point, l’arrivée du programme scolaire Evars a changé la donne :
« On avait une hiérarchie très récalcitrante et peureuse sur le sujet, qui nous mettait beaucoup en garde, car elle craignait des réactions comme en Belgique [où certaines écoles ont été incendiées à la suite de campagnes de désinformation] rapporte Valéri, professeur·e d’histoire-géographie dans l’Aisne et membre de l’association Queer Éducation. Cette année, on a pu rappeler à la direction que c’était la loi. » Cette dernière a obtempéré, mais sans assumer totalement : « Dans les emplois du temps, les séances d’Evars ne sont jamais indiquées comme telles. » Une stratégie courante des établissements pour éviter la réprobation de certain·es parents.
Bien au-delà de rares réactions hostiles, le frein majeur au déploiement de l’Evars réside dans le fait que cet enseignement ne dispose d’aucun créneau horaire réservé dans les emplois du temps. L’année dernière, Valeri et ses collègues avaient préparé des séances mais n’ont pu les présenter aux élèves, faute de temps : « Six heures sur une année, c’est énorme lorsqu’on doit prendre sur l’enseignement d’une autre matière. Celles et ceux qui se portent volontaires pour enseigner l’Evars doivent prendre sur leurs heures de cours ou faire des heures supplémentaires qui ne sont pas rémunérées. »
Toujours selon l’étude du Collectif éducation contre les LGBTphobies, seul un tiers des établissements primaires et secondaires comptaient des enseignant·es formé·es à l’Evars en mars 2026. Un chiffre surprenant au regard de l’ambition de l’Éducation nationale d’internaliser l’éducation à la vie affective et à la sexualité.
Seul un tiers des établissements primaires et secondaires comptaient des enseignant·es formé·es à l’Evars en mars 2026
Dans le même temps, des associations expertes, autrefois très sollicitées pour assurer ces séances, sont aujourd’hui écartées des écoles. Le Planning familial de l’Isère a, par exemple, connu une baisse brutale de son activité sur l’année scolaire 2025–2026 : moins 83 % d’interventions par rapport à l’année précédente. En cause, une mention sur le site Éduscol, une plateforme destinée aux professionnel·les de l’Éducation nationale, qui laissait entendre que les associations ne seraient plus autorisées à intervenir dans les écoles primaires. Malgré une mobilisation et un rétropédalage du ministère, le mal est fait : « Aujourd’hui, des inspecteur·ices continuent de dire à des directeur·ices d’école qu’on ne peut pas intervenir, alors que c’est faux », explique Léa Delahaye, une salariée du Planning familial.
« Pas tout à fait prêt⋅es »
Comble de l’ironie, tant que tout le personnel enseignant n’a pas été formé, les associations sont priées de ne pas trop s’éloigner : « En sous-texte, la direction académique nous dit : “Si vous pouviez rester là encore quelques années, parce qu’on n’est pas tout à fait prêt⋅es, ce serait pas mal” », confirme Léa Delahaye, qui regrette que le principe de coconstruction des séances n’ait pas été préservé. Selon elle, « c’est la complémentarité entre équipe éducative et association extérieure qui fait qu’une séance est de qualité ».
Si le ministère est resté muet sur ce bilan et n’a pas annoncé de nouvelles mesures facilitant l’application du programme Evars à la rentrée 2026, il a en revanche fait part de la mise en place d’un questionnaire sur les violences sexuelles à destination de l’ensemble des élèves de France. Une mesure qui pose à nouveau la question des moyens financiers que la rue de Grenelle accepte d’allouer à la prévention aussi bien qu’à la formation des enseignant·es à l’accueil des té