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22.06.2026 à 15:12

Politiques du saut : s'envoler, s'écraser ou atterrir ?

dev
Texte intégral (1019 mots)

Celui qui saute dans le vide ne doit aucune explication à ceux qui restent et regardent.
Jean-Luc Godard

Le cliffjumping ? Si vous ne connaissez pas le mot vous avez certainement vu passer des vidéos impressionnantes de sauts dans le vide du haut d'une falaise dans la mer, un lac, une rivière, un canyon. Une activité à haut risque - un saut d'une hauteur de 10 mètres entraîne un impact à la surface de l'eau à 56 km/h - devenue un sport pour certain.es cliffjumpers.

Né en Norvége il y a plus d'un demi-siècle, le døds ou « plongeon de la mort », commence à s'exporter. Mais le plus spectaculaire reste bien sûr le saut non d'un plongeoir de piscine mais d'une falaise. Un suisse, Laso Schaller, détient depuis 2015 le record du monde avec un saut de 58,8 mètres dans le trou d'une cascade percuté à une vitesse d'impact de... 123 km/h !

Depuis quelque temps les videos de cliffjumpers envahissent les réseaux à tel point que c'en est flippant pour les scrollers acrophobes comme moi. On est loin des vidéos de sauts à l'élastique pépères et cette multiplication de vidbuzz interroge. Sur le sens à donner à cette prolifération , j'ai lâchement fini par questionner Chatgpt. L'essor du clifftjumping sur les réseaux s'expliquerait par la recherche de visibilité dans l'économie de l'attention ; la réactualisation des rites anciens de passage collectifs ; la recherche d'intensité « dans un monde souvent perçu comme sécurisé, administré ou routinier » (pas moins !) ; l'esthétique du dépassement de soi transformant l'exploit du saut en « image de liberté » .

Pour finir, Chatgpt suggère une lecture critique s'appuyant sur notre bon vieux Debord qui « aurait sans doute interprété ces images comme la transformation d'un acte vécu en marchandise visuelle destinée à circuler et à accumuler de l'attention ». Mais cette lecture n'est bien sûr qu'une proposition additive, non définitive. Voici sa vraie conclusion, toute pétrie de bienveillance admirative inspirée par l'individualisme libérale : « Ces vidéos semblent concentrer plusieurs aspirations contemporaines : exister aux yeux des autres, éprouver l'intensité du présent, démontrer sa singularité, et produire une image spectaculaire de soi. Le plongeon depuis une falaise devient alors plus qu'un simple sport : une sorte de métaphore visuelle de l'époque, où l'individu cherche à la fois l'authenticité de l'expérience et sa reconnaissance publique immédiate. »

On le voit : à la question portant sur le pourquoi de la prolifération actuelle de ces vidbuzz , ChatGPT botte en touche et se contente de généralités. « Métaphore visuelle de l'époque » : cette formule passe-partout ramène pourtant au sujet de façon tout à fait juste. Sautons donc dans le vide de cette métaphore pour tenter de lui donner quelque sens. D'un point de vue parfaitement subjectif et partisan, le notre, on propose ainsi de lire dans l'inflation de vidéos de cliffjumping :

  • L'image du techno-fascisme écocidaire conquérant : de même que le Suisse champion du monde ne saute pas en slip mais avec un équipement de haut niveau , une équipe technique et une plateforme dédiée au saut, les Musk et les Bezos, forts de leurs technologies, ont choisi de s'envoyer en l'air pour fixer la vie ou ce qu'il en reste sur Mars et ailleurs. La planète quand tu l'as pourrie, tu la quittes. C'est le grand saut de la conquête spatiale, le saut dans le vide infini de l'interstellaire. Les pieds bien calés sur le bord de la falaise qui s'effrite ils sont prêts à sauter sûrs de leur rebond , ou plutôt de leur envol : l'avenir sera extraterrestre ou ne sera pas, et seulement pour quelques uns. Courage : fuyons !
  • L'image d'une humanité aveugle : malgré tout ce que l'on sait, tout ce qui se documente jour après jour depuis des décennies, malgré les avertissements, les alarmes quant à la chute dramatique de la biodiversité, le réchauffement climatique, les pollutions et les catastrophes en tout genre ,les peuples avancent comme les aveugles de Brueghel sur le bord du vide. Certain.es connaissent l'état du monde et en souffrent, du moins de façon diffuse, et pour les plus conscient.es et/ou les plus concerné.es éprouvent une sourde anxiété. Mais qu'en faire ? Sinon arranger, rafistoler tant bien que mal ce monde qui va si mal. Voter contre la catastrophe, c'est déjà pas mal, pensent-ils. Les plus nombreux continuent d'avancer dans le déni pur et simple et, pour ne pas avoir à renoncer à des biens inutiles, sont prêts à se jeter dans le vide avec au loin dans les cieux l'exemple des Musk et des Bezos à bord de leurs vaisseaux. De toute façon, après moi le déluge, disent les plus vieux.
  • L'image du saut politique : les pieds bien calés sur le bord de la falaise qui s'effrite , certain.es sont prêts au grand saut dans l'inconnu terrestre et désirable. Quelques un.es ont déjà sauté et se projettent dans de nouveaux espaces et configurations de vie qu'ils expérimentent comme ils peuvent, courageusement et avec audace. On démantèle ce qui nuit, on dégage des zones à défendre, à étendre qui nourrissent. On va sauter ou on a sauté persuadé.es avec raison qu'il n'y a pas d'autre alternative. L'un d'eux me dit que s'efforcer de/vouloir vivre sans avoir à se vendre, sans marchandise, sans argent, sans état ce n'est pas sauter dans le vide mais dans un inconnu, et un inconnu vivable ce qui n'est pas rien.

Bernard Chevalier

22.06.2026 à 15:12

Nicolas Demorand ou la sagesse bipolaire

dev

Faire de Si besoin vertu
Jonathan Boismard

- 22 juin / , ,
Texte intégral (2749 mots)

Le podcast de Nicolas Demorand Si besoin marquant son retour, a été salué comme un geste « touchant » de « courage » et de « déstigmatisation », un geste de patient, d'aidant. Mais derrière le récit d'une trajectoire individuelle se dessine peut-être autre chose : une expérience singulière transformée en langage psychiatrique dominant, confirmé. Plus encore, la fabrique d'une figure familière : celle du patient modèle, du malade exemplaire, du porte-parole idéal de la souffrance psychique universalisée et des « malades mentaux » unifiés. Jonathan Boismard est l'auteur deUne vie de fêlé, heurs et malheurs d'un patient ordinaire (ed. lundimatin).

Il est des nôtres, il a pris son Xanax comme les autres ?

Minuit environ, et comme tous les soirs à cette heure-là, je m'apprête à avaler ce petit comprimé qui me permet toutes les nuits de ne pas trop gueuler, de ne pas trop chialer et surtout de ne pas seulement somnoler. Le verre est le même, la cuisine est la même, la plaquette est la même mais cette soirée est différente, j'ai enfin écouté Si besoin et l'énième volonté de son auteur de faire des bipolaires une entité unique, unifiée et distincte. Ce Xanax que je vais m'enfiler est un Si besoin, parmi la panoplie d'antidépresseurs et somnifères existants. Quiconque est passé un tant soit peu, bon gré mal gré par la psychiatrie connaît la chanson, Xanax, Valium, Zopiclone et j'en passe. Ce titre du podcast sonne comme un signe de ralliement, de reconnaissance d'une communauté des malades mentaux unis, mains dans la main, coeur contre coeur. Et pourtant.

Ce qu'omet ce podcast, c'est la ligne de démarcation qu'il trace : entre ceux qui contrôlent leur consommation, s'évaluent, se gèrent, savent en prendre quand il le faut et ceux qui se laissent avaler par la pilule blanche, faisant d'un Si besoin, un Jamais sans. C'est mon cas. J'en suis dépendant. Fortement addictif, Si besoin sait se révéler nécessaire, non plus à la carte, mais vital. Toujours avec, dans mes poches, dans mes sacs, dans mes placards, Xanax à la mer, Xanax à la montagne, Xanax fait ses courses, Xanax prend le bus, je sais où ils sont, j'en ai besoin, partout, tout le temps et toujours plus. Essayer de se sevrer est l'une des expériences les plus difficiles, et je sais de quoi je parle, je suis un très gros fumeur. Tout cela est nié dans le podcast, seule est évoquée sa puissance positive, celle qui confère une certaine « marge de liberté » et le signe qu'à un moment on n'en a plus besoin. En plus de l'HP, mon Si besoin est un nouvel enfermement. Alors, face au verre que je m'apprête à prendre, je m'approche de mon Si besoin, qui m'éloigne progressivement, n'en déplaise aux médias, de Nicolas Demorand. Nous avons bel et bien eu le même Si besoin, mais nous ne serons pourtant jamais les mêmes patients.

Société valide, parole validée

Les sociétés modernes ont leur sagesse automatique. Elles circulent sans auteur et n'ont pas besoin d'être vraies, juste du bon sens. Il suffit qu'elles soient répétées, pourvu que le canal soit important.

« Il faut libérer la parole. », « La santé mentale est l'affaire de tous. », « Faire confiance au soin est essentiel. ». Autant de phrases qui font écho au témoignage de ce journaliste quand elles ne sortent pas, tout simplement, presque littéralement de son micro qui l'attend depuis des mois. Ces formules ne décrivent pas seulement le monde. Elles l'organisent. Si besoin s'inscrit dans cette organisation, non comme exception, mais comme modèle. Une crise, maniaque cette fois-ci, une hospitalisation, à Sainte Anne, quelques semaines, un diagnostic, bipolaire, toujours, puis un retour à l'antenne, France Inter toujours. Le schéma est immédiatement lisible, balisé, simplifié, unifié. Il devient exemplaire.

Le Nouvel Obs parle du « podcast courageux et nécessaire » de Nicolas Demorand, tandis que Télérama salue « un témoignage singulier » et Le Monde met en avant un retour qui vise à « aider, si besoin, ceux qui souffrent de maladie mentale ». On appelle cela témoignage. On appelle cela courage. On appelle cela déstigmatisation. Mais ce sont aussi des opérations de tri. Le récit est autorisé parce qu'il revient dans les cadres. La bipolarité est nommée, le traitement est évoqué, de longues minutes sur la kétamine et ses effets intrigants, risibles, presque glamours, l'hospitalisation est racontée sans véritable interrogation de l'institution qui l'a rendue possible. Le seul moment où Nicolas Demorand a pensé que son hospitalisation sous contrainte était de l'enfermement violent, fut lors de sa phase maniaque, il comprit après, une fois la raison retrouvée que c'était pour son bien. Sa folie est passagère, sa sagesse éternelle. Rien ne déborde durablement, tout est contenu, continue. Dire est encouragé quand il est un miroir dans lequel la psychiatrie peut se complaire admirablement, dedans.

Dans Si besoin, la parole passe par les catégories disponibles, prêtes à penser : trouble bipolaire, crise, soin, stabilisation. Même l'intime devient intelligible à travers le lexique du diagnostic. En ce sens, la parole ne guérit pas, ne se libère pas, elle ne s'arrache pas non plus, mais elle est filtrée, validée. C'est bon, rien à signaler, vous pouvez circuler.

Nicolas revient parmi les siens. L'éternel retour comme preuve.

Sur France Inter, Nicolas Demorand déclare :« Si vous me posiez la question, je dirais que ça va plutôt pas mal. Les tourments sont derrière moi. » « Après six mois de silence, Nicolas Demorand revient apaisé », titrent plusieurs médias dont Télérama. « Nicolas Demorand de retour au micro de France Inter », annonce Gala. « Nicolas Demorand reprend le micro pour revenir sur sa bipolarité », écrit Le Monde. Un homme s'effondre, est pris en charge puis revient à l'antenne. Donc le système fonctionne. Le raisonnement paraît naturel. Il est pourtant circulaire.

Tout ce qui ne revient pas disparaît du champ de vision : les hospitalisations qui s'enchaînent, les patients durablement précarisés par leurs passages en psychiatrie, les trajectoires qui ne retrouvent ni emploi, ni reconnaissance, ni micro de radio. Ce qui ne revient pas ne compte pas. La figure du retour ou bien de la réhabilitation produit alors un effet particulier : elle transforme une expérience individuelle en preuve implicite de l'efficacité du dispositif qui l'a prise en charge. Le podcast de Nicolas Demorand est la preuve que la psychiatrie fonctionne.

La crise devient démonstration. Le retour devient argument. Et ce qui échoue à revenir cesse progressivement d'être racontable, le retour possible est louable, alors l'échec, coupable.

Quand la confiance devient une vertu, la défiance un symptôme

Nicolas Demorand affirme sur France Inter que « Le danger supérieur, c'est d'être malade et dans une relation de défiance avec le soin, les soignants, les médicaments. ». La formule est moralisatrice, révélatrice, c'est elle qui a été la plus retenue. La défiance y apparaît comme un risque supplémentaire, presque comme une erreur. Mais la défiance a une histoire, elle ne flotte pas dans les airs, elle s'enracine, pousse, mûrit.

Elle peut naître d'effets secondaires lourds. J'ai moi même l'impression qu'il s'agit de l'inverse, que certains psychotropes m'ont défié et continuent de me défier encore, moi, mes intestins, mon estomac et en définitive mes toilettes. Elle peut naître d'hospitalisations sous contrainte et ses multiples traumatismes. Et si depuis ma première hospitalisation, je ne peux quasiment plus rester les fenêtres fermées, je préfère malgré tout y être, même sous 2 degrés, qu'être dans une piaule d'HP surchauffée, quand elles le sont. Elle peut naître d'un sentiment de dépossession, de diagnostics vécus comme des identités imposées, de promesses thérapeutiques vaines et de situations sociales complexes. La confiance n'est pas une évidence. Elle est un résultat, située socialement, elle est surtout position.

Faire de la confiance une vertu universelle revient à rendre plus difficile la critique de l'institution qui la réclame. L'expérience de ceux qui se méfient du soin devient alors suspecte avant même d'être entendue. Allez dire à quelqu'un à qui on a sondé son pénis pour cause de rétention d'urine du à un antipsychotique qu'il n'a pas raison de défier les médicaments.

Le langage du soin est le réel

Revenons au podcast. Si besoin est une expression clinique. Une formule d'ordonnance. Une catégorie du soin. Une formule qui appartient déjà au monde psychiatrique avant même que le récit ne commence. Et pourtant c'est sous ce signe que l'expérience va être racontée. Ce podcast est un rendez-vous chez le psychiatre. C'est peut-être là la victoire la plus complète d'une institution : lorsqu'elle n'a plus besoin d'imposer ses catégories parce qu'elles sont devenues spontanées. La crise devient symptôme. La rupture, un trouble. L'effondrement, un épisode. La vie, un parcours de soin. Le sujet parle encore, mais dans une langue qui le précède. Il croit raconter son expérience. Il raconte déjà son dossier. Il est lui même un dossier sur pattes, qu'on ressort, si besoin.

La force du titre est là. Ce n'est pas seulement une référence aux médicaments pris en cas de crise. C'est une manière de dire que la crise elle-même est déjà comprise depuis le point de vue du traitement. L'événement est pensé depuis sa gestion. La rupture depuis sa correction. Le désordre depuis sa normalisation. Tout se passe comme si l'expérience n'avait plus à être interprétée, mais seulement régulée. Comme si la question n'était plus : « Que nous arrive-t-il ? » Mais : « Quel protocole appliquer ? », évidemment, au cas par cas car tout le monde est différent, ultime mantra que la psychiatrie aime répéter pour montrer sa grande humanité.

À partir de là, la psychiatrie cesse d'être simplement une institution parmi d'autres. Elle devient une manière d'organiser le réel. Une manière de décider à l'avance ce qu'est une crise, ce qu'est un sujet, ce qu'est une guérison. Une manière de rendre certaines expériences immédiatement intelligibles et d'autres pratiquement impensables. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai mis dix ans à pouvoir me raconter dans la psychiatrie, le podcast lui a été créé en quelques mois.

La véritable puissance du langage psychiatrique n'est pas de convaincre. C'est d'apparaître comme le simple langage des faits. Je suis malade mentale. Ha bon ? Oui. Ha d'accord. Fin de la discussion.

« Le bon patient, il se soigne, mais c'est un bon patient quoi »

Chaque époque fabrique ses figures exemplaires. La nôtre a produit le patient transparent. Celui qui reconnaît sa maladie. Celui qui accepte son diagnostic. Celui qui raconte sa crise dans les mots du soin. Celui qui remercie. Celui qui revient. On lui demande d'être sincère. Mais pas seulement. On lui demande aussi d'être rassurant et de prouver que les institutions fonctionnent encore, enfin qu'il est possible de tomber sans sortir du monde.

Nicolas Demorand occupe aujourd'hui cette place. Non pas parce qu'il l'aurait choisie. Mais parce que tout concourt à l'y installer. Le journaliste devient patient. Le patient devient témoin. Le témoin devient porte-parole. Et bientôt le porte-parole devient la maladie elle-même. À travers lui, ce n'est plus seulement un homme qui parle mais une certaine manière de raconter la folie qui obtient soudain le monopole de la respectabilité. La bonne folie. La folie diagnostiquée. La folie traitée. La folie réconciliée, adoucie. La folie devenue maladie mentale.

Pendant ce temps, d'autres paroles attendent à la porte. Celles qui parlent de violence psychiatrique. Celles qui refusent les catégories diagnostiques. Celles qui ne remercient personne. Celles qui ne reviennent pas et qui souffrent aussi.

La question n'est donc pas : pourquoi écoute-t-on Nicolas Demorand ? La question est : pourquoi est-ce toujours ce type de patients qui finit par représenter tous les autres ? Dans toute institution, le témoin idéal vient confirmer le fonctionnement de l'institution. La psychiatrie n'échappe pas à cette règle. Si la psychiatrie, symphonie impeccable a trouvé sa majeure, elle créera aussi sa mineure, son ou sa critique attitré(e) qui la renforcera, par ses mots, ses gestes. Ne nous y trompons pas, le patient défiant exemplaire existe aussi. Pour le dire symboliquement, c'est peut-être celui qui a flirté avec la limite du Si besoin, mais pas trop.

Les récits de l'éternel contour

Il existe d'autres histoires. Des hospitalisations vécues comme des violences, comme celles que racontent Treize, dans son livre Charge. Des traitements interrompus en raison de leurs effets, comme ces nombreuses histoires que l'on peut entendre dans des groupes de paroles. Des refus de diagnostic. Des expériences, des entendeurs de voix hors cadre médical, comme le Réseau REV. Des expériences de « délire » comme celle d'H.K dans son livre Barge. Des critiques de la psychiatrie biologique contemporaine, même si ce sont des spécialistes ou psychiatres, comme Joanna Moncrieff ou bien Peter C. Gotzsche. Des personnes qui ne se reconnaissent pas dans le récit du rétablissement et les parcours de soin, comme la Mad Pride. Des critiques plus théoriques mais toujours de l'intérieur comme celles de Léna Dormeau. Et tout ceux encore plus à la marge, qui se murmurent ou s'étouffent entre quatre murs dans un HP.

Mais ces récits demeurent périphériques, ne structurent ni ne forment consensus. Ils ne deviennent pas éditoriaux, documentaires, podcasts événementiels ou grandes séquences médiatiques sur la santé mentale. Ils restent confinés aux marges, là où les institutions aiment rarement regarder ou alors s'en servir comme caution, comme gage d'ouverture, une fois essorés mais c'est tout, il ne faut pas exagérer. La psychiatrie n'a pas besoin que tout le monde soit d'accord, seulement besoin de quelques figures exemplaires, quelques patients capables de transformer leur expérience en preuve, des souffrants capables de devenir ambassadeurs, de voix suffisamment audibles pour parler à la place des autres, des ventriloques de la souffrance généralisée. En définitive, Si besoin raconte une seule histoire, celle des psychiatres, celle de la psychiatrie.

Le succès de Si besoin révèle peut-être quelque chose de plus important encore : le type de malade que notre époque choisit d'écouter. Et, plus discrètement, ceux qu'elle préfère ne pas entendre, dont la parole, la nuit est bien trop étouffée par les Si besoin. Alors face à ce dispositif de libération de la parole totalitaire, à nous de ne pas produire des récits saisissants mais des mots sous forme de gestes, insaisissables. Puisque leurs histoires sont autant de cordons sanitaires, contournons-les éternellement. Et si, Si besoin, entend unir les souffrants, continuons de nous éclater follement.

Jonathan Boismard

22.06.2026 à 15:12

Les derniers jours de l'humanité ?

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Quelques réflexions d'Oreste Scalzone après les propos d'Erri De Luca sur le génocide à Gaza et le sionisme

- 22 juin / , ,
Texte intégral (2859 mots)

Récemment, le célèbre écrivain italien Erri De Luca a suscité la polémique en déclarant dans la presse de droite israélienne que le génocide en cours à Gaza n'en était pas un. Oreste Scalzone, figure incontournable de l'autonomie italienne qui a longtemps lutté aux côtés de M. De Luca [1] propose ici d'approfondir et de préciser le désaccord.

Alors que le massacre de la guerre d'extermination se poursuit à Gaza, il y a quelques jours, en Italie, une guerre des mots a éclaté, surtout sur le web mais pas seulement. L'événement qui l'a déclenchée a été la participation d'Erri De Luca au « Festival international des écrivains » à Jérusalem, et l'interview qu'il a accordée à cette occasion au journal Israel Hayom, proche du Likoud. La pomme de la discorde ont été les mots « antisémitisme » et « sionisme » (ainsi que « génocide ») qui sont souvent utilisés pour démasquer et dénoncer une adhésion cryptique à l'un ou l'autre camp. Or, avant d'être l'objet d'un scandale, les antisémitismes et les sionismes mériteraient un examen de leur nature, de leurs contextes, de leur genèse et de leurs développements ultérieurs, ainsi que de l'état actuel des choses.

Nous aborderons donc ici, bien que de manière sommaire, la guerre à Gaza en tant que question, dans ses répercussions sur les subjectivités des mouvements. Certes, on ne peut prétendre proposer en quelques lignes une « Vérité » absolue sur la genèse, le devenir, les formes des sujets et des processus historiques au cœur de controverses radicales. Mais on peut se limiter (tel est notre propos) à enregistrer la cristallisation des états de conscience autour de nous.

Pour « annoncer la couleur », commençons par dire que Erri a été pour nous, hommes et femmes réfugiés en France et menacés d'extradition, un soutien indéfectible ; pour moi et quelques autres camarades, un frère. De son côté, la multitude pro-Palestine constitue la majorité des membres de la communauté « Compagneria ». Il existe donc des liens, même affectifs, avec des personnes de camps opposés.

Cela a dû coûter cher à Erri d'entrer en collision avec cette réédition de David contre Goliath que constitue le « peuple des flottilles ». Et il s'y est engagé pour défendre une idée erronée. Il s'agit de l'idée selon laquelle le sionisme n'aurait été depuis toujours, que le projet d'un foyer territoriale pour les juifs. Et ce malgré l'énorme massacre en cours. C'est ainsi que l'on nie la construction d'un état colonial s'étant développé depuis 1947-1948, et la lutte de classe à l'intérieur de chaque peuple. Or, je pense que, surtout dans le domaine des idées (nous parlons d'« idées », car nous n'avons pas de prise matérielle sur l'objet de nos propres paroles), avec un frère ou une sœur de cœur, on peut se disputer en public et en privé, même de la manière la plus âpre, mais on ne peut légitimement renier la mémoire et les rayer de notre cœur. Il faut donc parler, même sans espoir d'être écouté ni – je le répète – sans prétendre détenir la quintessence de la vérité.

Le Bund [2], Marek Edelman -dirigeant de l'insurrection du ghetto de Varsovie-, Primo Levi, que nous portons toujours dans nos têtes et dans nos cœurs, ont été – premiers parmi des noms qu'il serait long de citer – résolument étrangers aux sionismes tels qu'ils se sont affirmés après 1947-1948. C'est le cas, en particulier, du Bund, en concurrence avec le sionisme dans ses zones d'influence. Depuis l'origine, donc en amont des différents courants qui s'y réfèrent, une ambivalence est constitutive du sionisme : celle entre la revendication sacro-sainte d'un ubi consistam pour les Juifs (« peuple sans terre ») – renforcée en réponse à l'immense tragédie d'un antijudaïsme européen parvenu à l'opprobre avec la « solution finale » –, et l'autre versant du chiasme (« une terre sans peuple »), factuellement faux, étant donné la présence sur cette terre de Palestiniens non juifs, avec leur culture et leurs institutions, différentes du modèle étatique et incluant des minorités juives, chrétiennes et autres. Or, le sionisme est une idéologie et une praxis politico-militaire moderne, qui ne découle ni de la Torah ni d'autres textes sacralisés par le temps. Il suffit de songer à la politique britannique pendant la période cruciale de l'expiration du mandat, au poids prépondérant qu'a eu le sionisme chrétien d'ascendance évangéliste, ainsi qu'à la politique de l'URSS et de ses satellites, par rapport à cet échiquier. Quoi qu'il en soit, les filiations traditionnelles, à l'exception de rares et maigres poches de résistance, ont été cooptées, hybridées, digérées ou détruites par le capitalisme, sous toutes ses formes et à toutes ses étapes, mais aussi par les États du « socialisme réel », sur la base des préceptes de la conférence de Bakou, en concurrence mimétique avec les politiques impériales de la Grande-Bretagne et de la France.

Aujourd'hui, au moment même où nous parlons, ce sont les Palestiniens qui agonisent ou meurent, par dizaines et dizaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants. Telle est la première réalité de chair et de sang qu'il faut prendre en compte. Au lieu de s'égarer dans les subtilités de la réflexion philologique et juridique sur les limites de l'applicabilité du terme « génocide », ce qui a également soulevé un tollé ici en France, comme s'il existait différents degrés d'inacceptabilité d'un tel massacre, il s'agit de s'opposer à la guerre coloniale d'extermination, qui est une réalité incontestable. Cette opposition résolue, pratiquée aussi par de nombreux Juifs, représente, face à la « cage » du « sionisme réel », quelque chose d'analogue à la critique radicale d'inspiration marxiste face au renversement opéré par le « socialisme réalisé ».

La controverse sur le génocide ou l'occultation du conflit colonisation/décolonisation au profit d'une lecture de la contradiction comme interethnique entre deux peuples ayant leurs racines sur le même territoire a-t-elle eu une quelconque efficacité ?

Quoi qu'il en soit, il ne faut pas oublier que des composantes significatives du judaïsme, surtout de la diaspora, ont parlé des Juifs comme d'un peuple dont les racines sont « dans l'air ». Et il n'est peut-être pas inutile de rappeler, à ce propos, l'avertissement que Walter Benjamin adressait, le 11 août 1916, à son ami Gershom Scholem : « Le sionisme n'est pas pour moi un mouvement national, mais une question religieuse et culturelle. »

Certes, il n'est ni fondé ni légitime, à nos yeux, de traiter, dans les guerres d'opinions, le sionisme dominant actuel comme le seul cas de conduite d'une guerre d'extermination. D'autres nationalismes et super-nationalismes font de même, en pleine crise de l'ordre mondial et dans une impunité à bien des égards scandaleuse.

On ne peut certainement pas passer sous silence ce que racontent aussi les militants des flottilles de la liberté sur ce qui se passe dans les prisons de Netanyahu et sur les trajets pour y parvenir. Spectacle atroce et obscène que celui du ministre de la Sécurité israélien, Ben-Gvir, se rendant en personne dans un centre de détention pour railler et menacer d'anéantissement Marwan Barghouti (réduit à l'état de squelette) et son peuple. Il ne recevra, pour toute réplique qu'une réprimande du bout des lèvres de la part du chef de l'État. La poursuite de la guerre d'extermination semble porter en elle-même un effondrement, une obsolescence de l'espèce humaine.

Les ambivalences, les différentes lignes et phases regroupées sous la définition de « sionisme » ne permettent donc pas une vision univoque du courant dominant au sein de ce mouvement.

Certes, les insurrections, les guérillas, les mouvements de libération et de décolonisation ont toujours eu leurs zones d'ombre et de lumière, et la mythopoïèse propagée par leurs groupes dirigeants et leurs hiérarchies politiques n'est pas acceptable. Et aujourd'hui, la mythopoïèse qui a une portée planétaire est celle d'un Grand Israël qui s'opposerait à un projet de Grande Palestine (de plus en plus réduite à un ectoplasme).

C'est cette matrice que reconnaissent également des historiens israéliens tels qu'Omer Bartov, Ilan Pappé, Tom Segev, Zeev Sternhell (auxquels on peut ajouter, dans le camp palestinien, surtout Edward Said). Dans le contexte actuel, et face aux luttes acharnées entre les courants sionistes, la référence au sionisme des origines devient de plus en plus une idéologie qui masque le caractère colonisateur que l'État d'Israël a fini par revêtir.

Il faut toutefois également réfléchir au fait que le colonialisme israélien a pour spécificité de ne pas avoir de « mère patrie » vers laquelle être refoulé : les instigateurs européens et états-uniens de ce colonialisme se garderaient bien d'accueillir les populations juives de retour…

Nous sommes étrangers aux « campismes », plus ou moins « crypto- » ou déclarés : ceux des « occidentalistes », comme ceux liés au « camp socialiste », considéré comme un allié du mouvement de décolonisation tel qu'il se configurait à l'époque de la conférence de Bandung. À cette époque lointaine, « le gigantesque mouvement de libération des peuples opprimés » ou, en tout cas, sous la tutelle de l'oligarchie néocolonialiste, donnait lieu pour l'essentiel à des régimes qui articulaient de diverses manières le capitalisme d'État et le capitalisme ultra-technologique avec l'hégémonie de la finance sur le monde. Aujourd'hui, une internationale du néofascisme et du néonazisme fait revivre les axes des années 1930-1945 et s'en prend aux Arabes, aux musulmans et aux Palestiniens, ainsi qu'à tous les migrants « de couleur » fuyant le Sud du monde.

Certes, les exterminations passées ne peuvent servir à banaliser celles en cours, tout comme celles-ci ne peuvent ternir la mémoire des premières. En somme, pour le dire de manière simple, voire très simple : il n'est certainement pas nécessaire de se ranger du côté du Hamas, en tant qu'organisation parmi les colonisés, pour combattre Netanyahu et son gouvernement de suprémacistes fascistes, tout comme il n'est pas nécessaire de se ranger du côté des colonisateurs, avec Tsahal, pour résister au Hamas et à son modèle.

Ici, en Occident, se pose le problème de l'autonomie de jugement et d'action : les institutions internationales européennes ou de l'ONU, en appliquant la doctrine de la proportionnalité entre la riposte militaire et les dommages collatéraux, finissent par entériner le statu quo.

Il faudrait également parler des États-Unis – entrés dans le jeu plus tardivement que les Britanniques, les Français et les Soviétiques – qui en sont venus à exercer une hégémonie dans le parrainage d'Israël, surtout sur le plan militaire. C'est dans ce contexte qu'en 2018 est intervenue la transformation de l'État d'Israël en État confessionnel « des Juifs ». Ainsi, les principes fondamentaux de la doctrine du « sionisme révisionniste », concurrent-ennemi sur le plan tactique de ce que Sternell appelle le « courant socialiste national », deviennent la théorie et la pratique des pouvoirs en place.

Pour le dire avec un exemple factuel simple : ceux qui, le 25 avril dernier, à Milan, ont utilisé la Brigade juive comme cheval de Troie pour diffuser des images de propagande de Netanyahu et de sa [géo]politique, et ceux qui se livrent à des délires complotistes voyant le Mossad derrière tout, sont la tombe de toute raison du cerveau et du cœur.

Les mouvements de révolte qui se sont succédé au fil des siècles (les révoltes paysannes ; les luttes métropolitaines des ouvriers – dont Marx voit l'archétype dans la révolte des Ciompi – avec pour armes la grève et le sabotage ; plus généralement, les luttes, résistances, révoltes prolétariennes ; les luttes d'indépendance, en particulier anticoloniales ; les luttes pour l'écologie sociale, au sens de Murray Bookchin ; les luttes de genre n'ont jusqu'à présent pas abouti à des révolutions au sens d'une cohérence irréversible avec les affirmations posées comme postulats. Il est toutefois légitime de se demander ce que serait aujourd'hui l'humanité si ces mouvements n'avaient pas existé…

Quoi qu'il en soit, le paradigme victimaire est porteur du pire. Comme l'écrit Hannah Arendt, « la victime fait des victimes », et souvent sous la forme d'une vengeance transversale. Et lorsque la logique devient celle de la « raison politique », des tactiques diplomatiques et militaires, cela s'impose au-dessus des têtes des humains, comme une fatalité.

Ajoutons une autre réflexion : on ne peut considérer ni le sionisme, ni le Hamas comme de simples conséquences, directes ou indirectes, d'entités étatiques supérieures. Sans certitudes et avec peu d'espoirs, mais comme un pari incontournable, il s'agirait de donner davantage la parole aux acteurs qui, aujourd'hui, agissent selon une logique différente de celle qui construit des scénarios dystopiques que l'on dirait paradigmatiques de l'effondrement de l'espèce humaine.

La lecture de textes et de bibliographies nous informe de la présence d'une myriade d'associations qui cultivent le discours selon lequel, sur une terre à population multiethnique, multiculturelle et multiconfessionnelle, il serait possible d'organiser une fédération d'une nature différente de celle capitaliste et étatique. Pour nous, il n'existe pas d'États « amis » ; l'altérité hostile envers la forme-État est constitutive du fondement de la critique radicale.

De plus en plus, dans le contexte des États, l'antisémitisme se répand sous ses formes les plus agressives et les plus cruelles : haine des musulmans, des Arabes, des Juifs. Alors qu'à la question « Sentinelle, où en est la nuit ? », il semblerait naturel, à l'heure qu'il est, de répondre, avec Victor Serge, qu'il est « Minuit dans le siècle », nous préférons la réponse qu' Erri ne connaît que trop bien : « Le matin vient, et puis la nuit. Si vous voulez interroger, interrogez ; revenez donc, revenez. »

Oreste Scalzone
Juin 2026


[1] Voir notre série d'entretiens avec Oreste Scalzone publiée il y a 11 ans : Oreste contre la montre, dans laquelle il retrace les dates clefs de la décennies insurrectionnelle italienne.

[2] Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie, généralement connue sous le nom de « Der Bund », l'union, la ligue. Fondée à Vilnius en 1897, elle avait pour objectif l'unification de tous les travailleurs juifs de l'Empire russe sous un seul parti socialiste. Mouvement laïc hostile aux courants sionistes et aux traditions de l'orthodoxie juive, le Bund revendiquait une sorte de nationalisme culturel, fondé sur la langue yiddish, l'organisation et l'autodéfense contre les pogroms organisés par l'État tsariste. Comme dans tous les partis socialistes, la révolution d'octobre provoqua une scission entre l'aile social-démocrate et l'aile communiste, qui rejoignit le parti en 1921. Pendant la guerre civile en Russie, des militants du Bund ont rejoint l'Armée rouge. L'orientation fédéraliste et la revendication d'une autonomie culturelle, qui avaient déjà créé des divergences avec Lénine, furent à l'origine de persécutions pendant les années sombres du stalinisme. En 1942, Marek Edelman, représentant du Bund à Varsovie, participa à la fondation de l'Organisation juive de combat qui dirigea le soulèvement du ghetto de Varsovie contre les troupes nazies, se démarquant ainsi de la recherche du compromis à tout prix, typique de certains représentants institutionnels des communautés juives.

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