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06.06.2026 à 11:14

Au-delà de l’attention 3.Ø

Citton Yves
Au-delà de l’attention 3.Ø Nos conceptions de l’attention sont en train de changer. Trente ans après la découverte (critique) de « l’économie de l’attention », c’est l’opposition binaire entre une bonne concentration et une mauvaise distraction qui se voit érodée. Tandis qu’un nouvel activisme attentionnel émerge autour de la notion d’attensité, les résistances à la fracturation attentionnelle pratiquée par le capitalisme de plateforme mettent au cœur de leurs luttes la défense et l’illustration d’une attention délibérative, ainsi que de la curiosité. Beyond Attention 3.Ø Our conceptions of attention are changing. Thirty years after the (critical) discovery of the “attention economy”, it is the binary opposition between good concentration and bad distraction that is being eroded. Whilst a new form of attentional activism is emerging around the notion of “attensity”, resistance to the fragmentation of attention practised by platform capitalism places the defence and illustration of deliberative attention, as well as curiosity, at the heart of its struggles.
Texte intégral (5006 mots)

L’attention 3.Ø

Un spectre hante le vieux monde : la saturation de nos attentions1. On connaît le refrain : une surcharge informationnelle due à l’explosion des technologies médiatiques et un extractivisme féroce pressurisant nos temps d’écran pour en tirer des revenus publicitaires condamnent nos attentions à un état d’épuisement chronique. La multiplication sans limite de contenus synthétiques générés par IA menace d’exacerber encore la disproportion exponentielle entre tout ce qui est donné à voir, entendre, lire, et les très faibles capacités matérielles de réception de ces messages par les consciences humaines.

Poussée à sa limite, cette disproportion tend à faire du public de chaque message un ensemble vide (Ø) : émettez tout ce que vous voudrez, personne ne sera là pour l’écouter à l’autre bout. La nouvelle République des Lettres et des Images Digitales est plus étendue et triomphante que jamais. Mais elle souffre d’une cruelle pénurie de lectrices et de spectateurs (non-distraits). Une parfaite liberté d’expression engendre une parfaite indifférence à tout ce qui peut être mis en circulation. Les machines finissent par ne parler qu’à des machines, pour permettre à des machines de quantifier des gestes consuméristes machinisés.

Les analyses critiques de ces tendances en font généralement porter la faute à une articulation particulière entre innovations technologiques et régime économique. L’internet 1.0 apportait un gain démocratique énorme : il a permis à chacun-chacune de devenir media (potentiellement de masse) en émettant ce qui lui plaît à faible coût et à une échelle planétaire. L’internet 2.0 promettait l’avènement d’un débat ubiquitaire et décentralisé : il a permis à chacun-chacune de répondre librement à ce qui était librement émis. L’internet 3.0 a englouti tous ces rêves de démocratie conversationnelle : il a recentralisé le gros de nos communications sur des plateformes propriétaires dont quelques milliardaires gardent jalousement les clés, pour se remplir les poches en vendant nos attentions aux plus offrants des autres milliardaires et/ou pour diriger nos flux d’affects vers les agendas politiques les plus réactionnaires.

Entre saturation hyperesthésique et capitalisme de plateforme, nous voilà donc dans l’ère de l’attention 3.Ø : jamais nous n’avons autant parlé et débattu, jamais nos espaces publics n’ont autant résonné à vide, jamais nous ne nous sommes sentis aussi seuls en étant ensemble (together alone).

Sortir du modèle concentrationnaire

Et si ce spectre de l’attention 3.Ø relevait autant du fantasme que de la réalité ? C’est la question que pose cette Majeure de Multitudes. Elle vise certes à mieux comprendre les forces qui plombent actuellement nos attentions sous le poids d’un extractivisme écocidaire. Mais elle cherche surtout à repérer des échappées qui permettent dès maintenant d’en contester, d’en subvertir et potentiellement d’en renverser l’emprise. Face à des lamentations qui renforcent souvent les mécanismes de l’attention 3.Ø en restant prisonnières de ses prémisses, ce dossier présente quelques pistes susceptibles d’en percer les contradictions et d’en imploser les contraintes.

L’hypothèse sous-jacente est qu’après un premier round d’analyses plus ou moins critiques de « l’économie de l’attention » (1995-2025), nous entrons dans une nouvelle phase. Celle-ci est plus explicitement politique, ainsi que plus réflexivement critique envers l’opposition binaire réductrice et trompeuse entre concentration et distraction. En surfant sur la vague internationale d’un Manifeste du Mouvement pour la Libération de lAttention2, ce dossier se faufile dans la brèche ouverte par la notion d’attensité, qui offre un contre-modèle aux discours dominants sur l’attention 3.Ø.

Même les critiques apparemment les plus radicales du capitalisme de plateforme restent le plus souvent prisonnières d’une conception « concentrationnaire » de l’attention héritée d’une certaine cybernétique militaro-industrielle. L’emblème de ce concentrationnisme a émergé dans les USA des années 1950 avec un soldat assis devant un écran radar, ayant pour mission de protéger le monde libre contre une potentielle attaque nucléaire soviétique. La fonction de cet opérateur humain était de se concentrer complètement sur son écran pour y traquer l’arrivée possible d’un missile, auquel il fallait répondre immédiatement par une alarme3 et par le déclenchement d’une réponse. Cette conception concentrationnaire de l’attention se caractérise par cinq traits majeurs : l’attention (a) se focalise sur un objet présent dans notre champ sensoriel (souvent un écran), (b) d’une façon individuelle (qui nous isole de notre environnement immédiat), (c) dans le cadre d’une certaine tâche opératoire, (d) qui nous est imposée par un certain régime politico-économique, (e) au sein d’un univers structuré ou perçu comme compétitif.

Implicitement ou explicitement, ce modèle domine la plupart des approches scientifiques de l’attention (psychologie expérimentale, neurosciences, design d’interfaces). En s’efforçant de « capter » nos attentions par une course aux armements captologiques (Computer As Persuasive Technology), les plateformes et autres designers de jeux vidéo en first-person shooter instrumentalisent ce même modèle – que des collectifs comme Lève les yeux ont bien raison de dénoncer4.

Mais n’est-ce pas en réalité cette même conception concentrationnaire qui sous-tend la salle de classe rêvée par la majorité de celles et ceux qui déplorent la distraction généralisée (de la jeunesse) induite par les technologies démoniaques de la Silicon Valley ? L’attention des bons élèves (d’antan) n’a-t-elle pas aussi pour vocation de (a) se focaliser sur un objet présent dans notre champ sensoriel (la parole magistrale), (b) d’une façon individuelle (gare à ceux qui bavardent et à celles qui copient !), (c) dans le cadre d’une certaine tâche opératoire (l’apprentissage d’une leçon), (d) imposée par un certain régime politico-économique (addict à la professionnalisation), (e) au sein d’un univers structuré comme compétitif (le classement de fin d’année ou la course à l’emploi) ?

Aller au-delà de l’attention 3.Ø exige principalement de sortir de ce modèle concentrationnaire, qu’il ait pour horizon la captologie publicitaire, la Fear of Missing Out ou le classement du concours d’entrée à l’ENS. Les Friends of Attention proposent le terme d’attensité pour désigner toutes les formes de « distractions centripètes » qui s’écartent significativement d’un tel modèle concentrationnaire. Quiconque cultive et/ou promeut ces pratiques alternatives contribue à « l’activisme attentionnel » dont ils souhaitent catalyser les coalitions.

De l’économie de l’attention au pluralisme de l’activisme attentionnel

Ce dossier commence par un extrait de leur manifeste, associé à un supplément web qui justifie et définit l’attensité de façon à court-circuiter l’opposition leurrante entre attention et distraction. Les trois contributions suivantes s’attaquent au domaine circonscrit depuis une vingtaine d’année sous la bannière de « l’économie de l’attention ». Enrico Campo déjoue le piège extractiviste qui nous conduit à réduire l’attention au statut de « ressource ». David Pagotto conjugue la philosophie spinozienne et l’analyse du capitalisme de plateforme pour nous faire voir – à l’aide de diagrammes – la structure techno-économico-politique du fracking attentionnel qui prend pour cibles nos globes oculaires. Enfin Benoît van den Steen propose une Taxe sur la Valeur Ajoutée par lImage pour reconfigurer la circulation des flux qui vident actuellement nos esprits pour gonfler les profits de la finance technocapitaliste.

Deux contributions prennent ensuite à bras le corps la question de l’automatisation de nos fonctions attentionnelles dans des dispositifs commercialisés sous le nom d’« Intelligences Artificielles ». Les voitures autopilotées qui circulent dans les rues de nombreuses cités états-uniennes, ou les services de traduction automatique disponibles en ligne, attestent la capacité des systèmes techniques à opérer aussi bien ou mieux que les agents humains dans les tâches nécessitant une certaine concentration mentale pour isoler du bruit de fond ce qui mérite de faire saillance (selon les cinq caractéristiques énumérées plus haut). Dont acte. Ce constat ouvre toutefois plus de questions qu’il n’en résout. Yann Moulier Boutang mobilise les dynamiques de pollinisation pour montrer l’étroitesse des conceptions de l’intelligence et de l’attention qui sous-tendent les projets d’IA générale. Pendant combien de temps pourra-t-on encore prendre comme modèle d’« intelligence » le comportement d’enfants en bas âge, en excluant toute responsabilité éthique de l’attention ainsi reconceptualisée ? Dans un supplément web, Jac Mullen invite à distinguer entre deux types d’appareillages et de fonctions que la référence aux IA génératives tend à confondre : tandis que les « métiers à tisser » (looms) externalisent notre attention au monde, les « tisserands » (weavers) mobilisent la puissance d’une attention récursive qui nous donne l’illusion d’être en relation avec ce que nous avons pris l’habitude de considérer comme des « esprits », avec ici aussi un gros risque éthique d’erreur de catégorisation.

En complément de cet angle mort éthique du déploiement actuel des IA, une troisième section illustre quelques-unes des pratiques de soin dans lesquelles peut s’incarner l’activisme attentionnel. D. Graham Burnett & Eve Mitchell proposent un petit manuel de construction de « sanctuaires attentionnels » susceptibles de protéger nos espaces d’échange et de coopération, à la fois des pressions extérieures du fracking publicitaire et des menaces intérieures d’autoritarisme. Aaron Richmond & Aaron Rotbard nous font redécouvrir les conversations radiophoniques entre les musiciens John Cage et Morton Feldman, pour y trouver une réflexion plus actuelle que jamais sur les besoins et les limites d’une telle sanctuarisation. Yves-Claude Martin décrit l’expérimentation de terrain invitant des enfants du 15e arrondissement parisien à des pratiques de lecture à haute voix capables de modifier durablement leur rapport au livre.

Une quatrième section du dossier rentre dans des questions plus directement politiques. À travers une micro-analyse du travail du care pratiqué par des nounous brésiliennes pour des enfants de classes moyennes et supérieures françaises, Michelle F. Redondo montre la richesse et la complexité des pratiques attentionnelles exigées de ces travailleuses dont les compétences sont cruellement sous-évaluées. Monique Selim observe ce que les magazines et applications dites « féminines » nous disent de l’attention imputée aux femmes censées les lire, tout en indiquant aussi comment lesdites femmes, en particulier lorsqu’elles proviennent de groupes sociaux minorisés, peuvent renverser certains attendus dont elles font l’objet. Enfin, à l’occasion des purges mémorielles déclenchées par l’administration Trump 2, et à partir de la photographie du dos flagellé de Peter Gordon, Patrice Yengo questionne les multiples violences cautionnées par l’inattention systémique qui semble frapper les personnes noires en régime de blanchité.

Enfin, une dernière section analyse les complexités de quelques mouvements attentionnels qui traversent les domaines et les disciplines, pour mettre au jour les façons multiples dont nos corps et nos appareillages techniques s’enchevêtrent dans nos environnements. Silvia Pinto Coelho observe en parallèle les gestes chorégraphiques en contexte de contact improvisation et les tentations de procrastination qui nous tiraillent face à nos écrans, pour trouver dans des événements collectifs organisés par temps de confinement (Covid-19) des formes d’activisme attentionnel à l’écoute des multiples désorientations caractéristiques de notre condition historique. Yves Citton va chercher chez le philosophe bengali Krishnachandra Bhattacharyya la notion d’« attention négative » qui, en interrogeant le rôle et la place de certains sentiments d’absence dans nos perceptions du monde, pourrait servir de levier à des formes d’activisme attentionnel directement politiques, et intrinsèquement écologiques.

Résister au court-circuitage de nos attentions délibératives

L’une des conclusions sur lesquelles débouche ce parcours est que les IA génératives peuvent doublement se lire comme des In-Attentions. Il est évident qu’elles ne sont pas assez attentives à ce qui compte réellement pour nous, en particulier dans le domaine de l’éthique relationnelle. Mais leur force (et leur menace) principale tient à ce qu’elles incorporent dans des systèmes techniques (built-in) les fonctions attentionnelles qui incombaient jadis aux humains – à l’époque où le Pentagone avait besoin de mettre des soldats devant ses écrans radars pointés sur l’URSS.

Cette dimension complète les autres approches de l’attention : à l’attention comme concentration (risquant d’être captée), à l’attention comme souci de la relation (risquant d’être perdue), à l’attention comme définition de ce qui importe (risquant d’être détournée), à l’attention comme contemplation détachée (risquant d’être fonctionnalisée) – voilà que s’ajouterait l’attention-impulsion, qu’Aristote appelait en son temps proairesis. Par-là, il entendait la restriction choisie après l’exploration des possibles, ayant eux-mêmes fait l’objet d’une fixation selon qu’ils étaient en notre pouvoir ou non. Ne faut-il pas s’inquiéter que les IA génératives se substituent à ce travail de délibération (bouleusis), dont le mot oscille entre un sens psychologique (prêter attention à ce qui s’offre à moi en termes de moyens d’arriver à une fin) et un sens politique (l’espace parlementaire où les différents « partis » arrêtent une décision commune)5 ?

On sait comment l’économie (tout court) a progressivement voulu, depuis les travaux de Becker notamment, se définir comme une forme d’anthropologie. Elle considère ainsi l’impulsion à agir de l’humain comme l’effet d’un nœud d’incitations plus ou moins inconscientes plutôt que comme résultant d’un choix délibéré. Loin de préconiser un retour du social pour expliquer l’individu, ces théories impliquent de se doter des fils en mesure de manipuler l’individu-(stéréo)type selon tout un ensemble de techniques, où ne cesse de poindre la stratégie militaire – qu’on se trouve dans le champ du marketing et de sa logique du « ciblage », comme dans le champ institutionnel où la loi devient une arme de guerre6.

Dans ce contexte, l’IA générative tend à se comprendre comme une aide à la décision (décision d’écrire, de penser, de s’orienter, d’agir, d’adhérer à), un copilote attentionné qui pourrait bien se rendre « socialement nécessaire » (pour reprendre cette expression à Marx). Et ce, au fur et à mesure de notre inattention à ces deux traits majeurs de notre être, soit (a) le travail de reproduction7 de notre puissance à prendre soin, et (b) notre souci de prendre le temps de discuter et de rendre raison de nos agissements, loin de l’urgence compétitive et du mépris pour les alternatives et les marges. Voilà bien le danger d’une attention automatisée 3.Ø : celui du court-circuitage du moment fragile de lattention délibérative, désormais déléguée à des systèmes techniques – et réduisant l’espace des possibles à un ensemble vide (Ø).

Au-delà de l’attention 3.Ø : attensités et curiosités

C’est dans ce contexte qu’on peut interpréter la reconfiguration des activismes attentionnels autour de la notion d’attensité comme une réaction créative face à cette situation inédite. Les attensités humaines sont appelées à se réinventer d’une multiplicité de manières, toujours en contraste différentiel par rapport à la focalisation individualiste fixée sur une tâche imposée par une logique compétitive. En ce début 2026, on lit le journal d’éparpillement et de procrastination d’Apolline Guyot, qui se retire à la campagne pour combattre « la tyrannie de l’attention8 ». On voit la revue Poetics Today consacrer son numéro 47(1) à « l’attention littéraire », où des considérations sur la poésie et l’élégie nous en disent davantage que la mesure électronique de nos attention spans. À l’exact opposé de tout court-circuitage machinique, l’activisme attentionnel défendu et illustré par les Friends of Attention prend avant tout la forme de pratiques relationnelles où l’attention conjointe et l’étude mettent la délibération, la conversation, la réflexion, la suspension interrogative et le scrupule éthique au cœur du jeu – de son plaisir comme de sa responsabilité.

C’est peut-être toute la problématique attentionnelle qui est en train de se déplacer et de muter. L’un des coordinateurs de ce dossier fait l’hypothèse que c’est sur le terrain de la curiosité qu’il faut désormais situer les revendications et les luttes9. L’urgence éco-politique n’est plus seulement de nous rendre attentifs au donné. Elle appelle surtout à sortir des ornières du business-as-usual. Cela implique de casser les œillères qui limitent autant nos attentions humaines que nos attentions automatisées. Le conformisme n’est en effet pas le privilège des machines. L’aspiration vers le curieux, l’étrange, l’étranger, l’alien, est au moins aussi importante que l’observation de ce qui est pertinent pour la reproduction de nos modes de vie. Les mouvements pour l’émancipation de l’attention ne trouveront peut-être leur vitesse de libération des tyrannies du Business-über-alles qu’en s’arrimant aux basques de nos curiosités.

1Multitudes remercie l’équipe FabLitt, l’Université Paris 8 et l’Institut universitaire de France, dont le soutien financier a permis la réalisation de ce dossier.

2The Friends of Attention, Attensité ! Manifeste du mouvement pour la libération de lattention, Paris, La Découverte, 2026 (l’original a paru en anglais chez Crown Books/Penguin en janvier 2026).

3Sur les ambivalences de l’alarme et de l’état d’alerte, voir les travaux déjà anciens de Dominique Boullier, « Médiologie des régimes d’attention » in Yves Citton (dir.), Lécologie de lattention : nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La Découverte, 2014, p. 84-107, ainsi que le beau petit livre d’Alice Bennett, Alarm, London, Bloomsbury, 2022.

4Yves Marry & Florent Souillot, La Guerre de lattention. Comment ne pas la perdre, Paris, L’échappée, 2022.

5Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre III, chap. 4 et 5 ; trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 2012.

6Pierre Dardot et al., Le choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme, Montréal, Lux Éditeur, 2021.

7Silvia Federici, Point zéro : propagation de la révolution. Salaire ménager, reproduction sociale, combat féministe, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2016 [2011].

8Apolline Guyot, Hors de soi. Déjouer la tyrannie de lattention, Paris, Philosophie Magazine Éditeur, 2026.

9Yves Citton, Cultiver la curiosité à lère de sa délégation algorithmique, Paris, Éditions de l’Aube, 2026. Voir aussi Perry Zurn & Arjun Shankar (dir.), Curiosity Studies. A New Ecology of Knowledge, University of Minnesota Press, 2020, ainsi que Enrico Campo (dir.), The Politics of Curiosity. Alternatives to the Attention Economy, London, Routledge, 2024.

06.06.2026 à 11:13

Manifeste pour le Mouvement de Libération de l’Attention

multitudes
Manifeste pour le Mouvement de Libération de l’Attention Dans ce manifeste, le collectif The Friends of Attention invite à prendre soin de l’attention pensée comme « attensité ». Soit une méfiance envers ceux qui valorisent la seule capacité de l’esprit à rester concentré et qui stigmatisent, par corollaire, les moments de distraction. À l’inverse, il s’agit de se réjouir et de préserver la diversité des dynamiques attentionnelles, essentiellement multiples, qui ne contrarie que ceux qui cherchent à réduire l’attention à une monoculture uniformisante. Excerpts from the Manifesto for the Attention Liberation Movement In this manifesto, the collective The Friends of Attention calls for us to take care of attention conceived as “attensity”. This entails a skepticism towards those who value only the mind’s capacity to remain focused and who, by extension, mock moments of distraction. Conversely, it is a matter of celebrating and preserving the diversity of attentional dynamics—which are, by their very nature, manifold—a diversity that only upsets those who seek to reduce attention to a homogenizing monoculture.
Texte intégral (6851 mots)

Le texte qui suit est un extrait de louvrage Attensité ! Manifeste du Mouvement pour la Libération de l’attention, paru en anglais en janvier 2026 chez Crown/Penguin et traduit en français aux éditions de La Découverte en mai 2026. La première partie de cet article donne le texte intégral du manifeste lui-même, que le reste du livre développe en commentant chacune de ses phrases. La deuxième partie donne de larges extraits du dernier chapitre de louvrage, qui précise ce quil faut entendre par la notion d« attensité ». Les intertitres ont été ajoutés par Multitudes. Nous remercions les Friends of Attention et les Éditions de La Découverte pour leur gracieuse autorisation à publier ces extraits.

Notre manifeste

Vous avez raison : quelque chose va vraiment mal. Il y va de notre ATTENTION, de notre capacité fondamentale à accorder au monde notre esprit et nos sens. Cette précieuse capacité a été canalisée, capturée, marchandisée par une industrie dotée dun énorme pouvoir technologique et financier.

Comment cela sest-il produit ? Par ce que nous appellerons la « fracturation humaine » (du nom du procédé qui fracture la roche pour en extraire les gaz de schiste).

La fracturation humaine est néfaste pour les individus, ainsi que pour la politique.

Elle réduit nos êtres (et nos relations) à ce qui peut être quantifié, acheté et vendu. Elle fait triompher un mensonge catastrophique quant à notre humanité. La tromperie et lexploitation ne sont jamais inévitables. Pour nous en libérer, nous avons besoin dautre chose que defforts individuels isolés ; nous avons besoin dun mouvement de résistance collective.

Ce mouvement de libération de lattention existe et porte un nom : LACTIVISME ATTENTIONNEL.

Lactivisme attentionnel est un combat pour la justice. Cest un soulèvement émancipateur qui sattaque à notre présent apocalyptique, pour le mettre cul par-dessus tête et créer, à partir du chaos et de la confusion actuelle, de nouvelles perspectives dépanouissement humain.

Lactivisme attentionnel est ancré dans lÉTUDE – il appelle à sengager dans diverses formes denseignement et dapprentissage centrées sur lattention (ce quelle est, ce quelle peut être, ce quelle peut faire).

Lactivisme attentionnel nécessite également la CONSTRUCTION DE COALITIONS – des collaborations et des solidarités entre diverses communautés qui reconnaissent le rôle essentiel de lattention dans lépanouissement humain.

Enfin, lactivisme attentionnel implique la création de SANCTUAIRES – des espaces où les gens peuvent se rassembler, prendre soin les uns des autres, expérimenter différents types dattention, et imaginer des avenirs meilleurs.

Pour prendre la mesure des possibilités révolutionnaires du présent, nous nous tournons vers les artistes, les penseuses et les rêveurs. Pour que sépanouissent ces possibilités, nous comptons sur les innombrables activistes de lattention déjà à lœuvre, en tant quilles conçoivent de nouvelles façons (et révisent danciennes manières) de se donner leur esprit et leurs sens les uns aux autres, ainsi quau monde.

Ces attentionautes et ces attentionistes sinspirent des sagesses de diverses traditions. Sur des terrains encore inexplorés, des pratiques émergentes dattention conjointe ouvrent de nouveaux horizons de partage du pouvoir politique. Non seulement du pouvoir, mais aussi de la beauté, et de la grâce.

Tel est notre mouvement : le libre mouvement de lattention dans toute sa plénitude, librement partagée. Nous appelons cette qualité transformatrice ATTENSITÉ. Rejoignez-nous dans cette gloire exaltée et exaltante – ou laissez-nous vous rejoindre !

De l’écologie à l’attensité

Il a fallu une série de terribles catastrophes environnementales – et le travail visionnaire de leaders d’opinion tels que Rachel Carson (autrice de Printemps silencieux) – pour faire apparaître les enchevêtrements vitaux qui font de l’environnement un bien reconnu comme collectif, et donc politique. Cela s’est produit à la fin du XXe siècle.

Nous sommes maintenant bien avancés dans le XXIe siècle, et un processus comparable d’exploitation-destruction industrialisée est en cours. Seulement, cette fois-ci, ce ne sont pas seulement l’eau ou l’air qui sont gaspillés, mais la matière première intangible de l’esprit humain : notre curiosité, nos espoirs, nos relations, nos désirs, nos aspirations, et jusqu’à nos rêves. Ce sont ces mouvements de l’esprit qui alimentent les turbines de l’économie de l’attention. Nous commençons enfin à considérer ces parties de nous-mêmes, non pas comme des piscines privées (où contempler notre propre image), mais comme un fleuve commun dans lequel puiser l’eau dont nous avons tous et toutes besoin. L’idée déclenchante du mouvement écologiste était que tous les corps sont matériellement connectés et que, par conséquent, notre santé physique l’est aussi. Le mouvement pour l’attention nous enseigne une leçon parallèle : notre attention est connectée. Ce que nous faisons, recevons et recherchons passe par les mêmes systèmes. Nous ne pouvons vivre dans ce monde qu’ensemble. Ce que nous faisons avec nos esprits, notre temps et nos sens est la vraie source de tout ce qui existe vraiment pour nous : l’expérience d’être ici.

Tout cela – l’étoffe immatérielle de notre être, dont le monde dépend littéralement – doit être protégé. Il ne peut l’être que par un mouvement similaire à l’écologie des années 1960 et 1970. Car le meilleur de la conscience se voit aujourd’hui impitoyablement ravagé par une nouvelle industrie qui convertit de manière irresponsable, efficace et subreptice, les soins (les intérêts et les désirs) humains en… ARGENT. Et cette entreprise malsaine nous nuit à toutes et tous.

L’activisme attentionnel dit NON ! Le Mouvement de Libération de l’Attention a pour mission de repousser ces dommages.

Mais nous ne nous contentons pas de « résister » à ces ravages. Nous visons bien davantage que cela ! Nous œuvrons sans relâche, dans ces pages et dans tout ce que nous faisons (à la School of Radical Attention, notre vaisseau-amiral situé à Brooklyn, dans nos alliances, nos coalitions, notre travail de plaidoyer et d’écoute) pour offrir une vision affirmative de quelque chose de MIEUX : un monde reconstitué autour de lémancipation de lattention. Notre devise pour cette campagne audacieuse ? « ATTENSITÉ ! »

Quelques mots sur ce terme et sur le travail que nous espérons accomplir grâce à lui. Nous aimons le mettre en parallèle avec le terme « écologie ». De nos jours, ce dernier terme évoque tout un univers d’aspirations. Il fonctionne comme un raccourci pour désigner rien de moins qu’une vision du monde – une vision qui met l’accent sur les liens entre les espèces, les limites de la planète et la soutenabilité environnementale. Comment ces huit lettres ont-elles pu acquérir une telle charge symbolique ? Après tout, ce mot était pratiquement inconnu (en dehors d’un groupe excentrique de zoologistes) jusqu’en 1960 environ ! Il avait des origines étranges (dans l’Allemagne du XIXe siècle, parmi des personnages assez effrayants) et renvoyait principalement à des idées techniques sur les relations entre prédateurs et proies. Mais en 1970, Ecology NOW ! [« L’ECOLOGIE MAINTENANT ! »] s’est inscrit sur des drapeaux et des t-shirts, devenant le cri de ralliement d’une culture jeune engagée dans une révolution utopique. Le terme était devenu une façon de dire ARRÊTEZ DE DÉTRUIRE LA PLANÈTE ! Il signifiait NOUS VOULONS QUELQUE CHOSE DE MIEUX POUR NOUS-MÊMES ET NOS ENFANTS ! Il trouvait son origine dans la science, mais il s’est imposé comme un slogan pour un renouveau participatif et radical – à travers les domaines très différents entre eux de la nature, de la culture, de la politique et de la vie individuelle.

Contre la monoculture attentionnelle

C’est dans cet esprit que nous appelons à l’ATTENSITÉ ! Tout comme « écologie », notre terme vient des sciences. Au début du XXe siècle, il a été question d’attensité parmi un groupe de psychologues « introspectifs » qui, en travaillant ensemble pour étudier l’expérience de leurs esprits-en-action, pensaient pouvoir apprendre à « voir » la dynamique effective de la cognition humaine. (Il est intéressant de noter que leur chef de file, Edward B. Titchener, a non seulement forgé le terme « attensité », mais a également inventé le mot « empathie » dans le domaine anglophone. Est-ce un hasard ? Peut-être… mais peut-être pas ! Après tout, une véritable attention et une authentique compassion vont de pair.) Ces chercheurs ont accompli un travail magnifique et quelque peu chimérique, mais leur programme a finalement été supplanté par des expérimentateurs plus mécanistes, qui ont décidé que réfléchir sur la réflexion était trop peu fiable pour être considéré comme de la « science » (la nouvelle garde s’en tenait à traiter le cerveau comme un système d’inputoutput). L’« attensité » a donc été abandonnée – un terme orphelin issu d’un monde éphémère dans lequel il semblait possible d’explorer l’attention elle-même, plutôt que ses opérations réduites à des effets de traque et de gâchette.

Nous aimerions remonter le temps, récupérer ce terme et le hisser au rang des fiers étendards d’un nouveau mouvement de révolution utopique. ARRÊTEZ DE DÉTRUIRE NOTRE ATTENTION ! Parce que NOUS VOULONS QUELQUE CHOSE DE MIEUX POUR NOUS-MÊMES ET NOS ENFANTS !

ATTENSITÉ MAINTENANT !

Notre travail présente également de profondes similitudes avec les formes de restauration transformatrice qui ont aidé nos espaces naturels à se remettre d’une exploitation abusive. Par exemple, certains aspects de notre mouvement peuvent être comparés au travail des bio-prospecteurs, des collecteurs de semences et de l’écologie restaurative – qui sont à la recherche d’espèces rares, inhabituelles ou marginalisées, pour les recultiver dans des environnements naturels réparés. Après tout, ce qui est arrivé à l’attention humaine au cours du siècle dernier est exactement ce qui est arrivé aux prairies américaines : une monoculture.

Un botaniste martien, parachuté dans le MidWest états-unien, regarderait probablement autour de lui en disant : « Waouh, quelles quantités de maïs ! Voilà un écosystème bien peu diversifié ! » Et, bien entendu, il aurait raison. Deux cents millions d’hectares de ce pays sont consacrés à de la pure monoculture, une superficie équivalente à six fois celle de l’État de l’Arizona… Ces régions représentent des kilomètres et des kilomètres d’une même denrée, à perte de vue : du soja, du blé ou, principalement, du maïs. Tout cela n’a rien de « naturel ». Ces terres agricoles actuellement en monoculture regorgeaient autrefois de plus d’une centaine d’espèces d’herbes sauvages, de plantes herbacées et de laîches : des prairies à herbes hautes et à herbes courtes si vastes que les premiers explorateurs européens pensaient avoir découvert un véritable océan de prairies, peuplé d’espèces jamais rencontrées auparavant.

Chaque fois que nous pensons à notre attention, nous devrions nous souvenir de ces prairies – et des monocultures qui les ont remplacées. Car le monde attentionnel dans lequel nous évoluons aujourd’hui est fondamentalement monoculturel : on l’a vu, ce que nous avons en tête en parlant d’« attention » n’en est en réalité qu’une espèce très étroite et très particulière (mais aussi, aujourd’hui, totalement dominante). C’est le type d’attention qui a été cultivé par un siècle d’« agrobusiness attentionnel », au point de nous faire oublier toutes les autres modalités qu’il a supplantées. Quelle attention a envahi tout notre paysage ? Le type d’attention mécano-morphe, instrumentalisé en termes de stimulus-réponse, qui est devenu la préoccupation centrale du complexe militaro-industriel tout au long du XXe siècle. Le type d’attention qui se concentrait sur la vigilance à l’écran (essentielle pour les moniteurs radar et le travail monotone de régulation des machines) et l’intégration des êtres humains dans les trappes-à-clics cybernétiques (essentielle pour abattre les avions ennemis ou prendre des décisions chronométrées dans des modèles complexes). C’est le type d’attention qui a été étudié dans les laboratoires, quantifié par les publicitaires, et désormais optimisé par les algorithmes des moteurs de recherche basés sur l’IA. C’est le type d’attention que nous sommes trop nombreuses à essayer de défendre, d’améliorer ou de gérer dans notre vie quotidienne. C’est le type d’attention que surveille notre application Screen Time, et c’est le même qui nous préoccupe lorsque nous déplorons la baisse de nos « capacités d’attention » ou lorsque nous craignons que nos enfants souffrent de TDAH.

L’activisme attentionnel appelle avant tout à cesser de croire que notre paysage d’attention monoculturelle « est » l’attention. Certains commentateurs récents sont même allés jusqu’à invoquer un nécessaire « ré-ensauvagement » de l’attention, et c’est une excellente façon d’envisager les choses. Ce plaisant travail consiste à enfiler ses bottes et à faire une longue promenade à travers les méga-champs d’attention-clonée-au-soja, pour découvrir ici ou là, en marge, un tout petit coin de prairie à l’ancienne – un reste de sauvagerie. Ah ! Regardez ce qui fleurit encore dans les contreforts ! Magnifique ! Quelles merveilleuses espèces rares dattention, qui prospèrent dans quelques micro-écosystèmes pas encore aplanis par les frackeurs !

Par exemple, que dire des cent soixante-dix-neuf membres cotisants de la Phoenix Bonsai Society, qui travaillent tranquillement sur leurs petits arbres et ont récemment célébré leur soixantième anniversaire. C’est une forme d’attention qui n’a pas grand-chose à voir avec l’optimisation des moteurs de recherche. D’une part, les racines peu profondes d’un bonsaï nécessitent un arrosage quotidien, de sorte que l’entretien d’un spécimen digne de trophée demande autant de soins qu’un chat domestique. D’autre part, les arbres poussent si lentement qu’ils n’atteignent leur belle forme sculpturale qu’au bout de plusieurs décennies, ce qui signifie qu’il suffit de quelques coups de ciseaux par an pour les tailler. Quel étrange nexus attentionnel : un entretien presque continu, noué à la vision à très long terme d’une forme qui n’apparaîtra qu’une fois que votre enfant aura terminé ses études universitaires !

Ou que dire de ce mode d’attention très particulier qui consiste simplement à regarder par la fenêtre ? Celui-là même que l’enseignant qualifie chez l’élève de « distraction » ? Voilà bien une espèce rare, qui mérite d’être protégée.

Entre attention et distraction

Elle nous fournit l’occasion de dire quelques mots sur la distraction. À première vue, la distraction est précisément le contraire de « l’attention » – du moins est-ce ainsi que les dénonciations standard présentent les choses. L’attention est bonne, la distraction est mauvaise. Cette opposition manichéenne remonte aux moments clés d’une longue histoire de préoccupations inquiètes autour de la personnalité, de l’ordre social et de la bonne conduite. À la fin du XIXe siècle, les dénonciations patriarcales des femmes de la « bonne société », frivoles et obsédées par la mode, ne manquaient jamais de condamner leur regard baladeur, leur esprit vagabond et leur inconstance générale de « distraites ». Plus grave encore, la distraction a été présentée comme une ruse du diable pour s’emparer de l’âme pendant près d’un millénaire de dévotion chrétienne. Les moines, les prêtres et les fidèles laïcs, convaincus qu’une vie vertueuse exigeait une concentration continue sur Dieu, considéraient la distraction comme un danger permanent pour les normes de la contemplation pieuse. Ainsi, lorsqu’un enseignant du collège s’en prend à un élève « distrait », c’est tout un héritage de discipline anxieuse qui se cache derrière un tel échange.

Établir une distinction claire entre l’attention et la distraction s’avère pourtant philosophiquement délicat. Après tout, lorsque je vous accuse d’être « distrait », que dis-je réellement, si ce n’est que « vous semblez prêter attention à autre chose que ce sur quoi je voudrais que vous vous concentriez » ? Autrement dit, la « distraction » finit par ressembler beaucoup à une attention non autorisée – ou, pour le dire autrement, à une attention qui ne correspond pas aux attentes de la personne porteuse d’autorité.

Est-ce tout ce qu’on peut en dire ? Et si oui, n’y a-t-il vraiment aucune différence entre l’attention et la distraction ? La distinction est-elle purement sociologique ? Une simple question de relations de pouvoir ?

Pas du tout. Il vaut la peine de réfléchir un peu plus à cette énigme, car elle met bien en lumière la nature de la liberté authentique qui est au cœur de l’ATTENSITÉ.

Les activistes de l’attention connaissent la vérité profonde qui a été enfouie par les conglomérats industriels de notre monoculture attentionnelle : l’attention nest pas cette « concentration » étroite, déterminée, de traque et de gâchette, qui facilite l’intégration sans friction des humains et des machines (et qui fait gagner de l’argent aux frackeurs). Elle est bien plus que cela : elle prend beaucoup, beaucoup de formes d’engagement cognitif et de conscience sensorielle ; c’est la foi, l’amour et la vie ! C’est une jungle vaste et diversifiée, et non une monoculture commerciale hautement ingénierée. Émanciper l’attention humaine du joug des frackeurs implique, entre autres choses, d’INSISTER encore et encore sur cette diversité et cette complexité – sur l’étendue et la richesse des formes d’attention. Sinon, nous risquons de « sauver » ou de « protéger » ce qui est, en réalité, le problème lui-même. Qu’y aurait-il de plus ridicule (et tragique) que de créer une « société pour la conservation des graines de soja OGM » ? Elles se portent très bien sans cela, merci ! Si les activistes de l’attention se laissent inconsciemment entraîner à « reconquérir » la forme d’attention superficielle toujours-déjà-instrumentalisée qui est au cœur de l’économie de l’attention, nous aurons complètement raté le coche. Cessez donc de vous inquiéter pour votre « capacité d’attention ».

Pour ce faire, il faudra peut-être passer par quelques détours. Vous devrez sans doute vous laisser distraire par ces autres choses que le monde contient (à part les notifications vibrant dans votre poche). C’est dans ce contexte-là qu’il serait judicieux de réexaminer les valences attentionnelles de la « distraction ». Les activistes de l’attention ont besoin de tous les alliés possibles dans leur combat asymétrique contre les frackeurs – et les agents doubles sont particulièrement utiles ! Paul North, un commentateur brillant sur l’histoire de l’attention, va jusqu’à affirmer que les formes dattention les plus profondes et les plus pures se cachent en réalité derrière le déguisement de ce qu’on appelle la distraction. C’est précisément dans ces moments où nous sommes complètement « débranchées » des schémas et des objets attentionnels attendus – lorsque nous sommes tellement plongées dans une rêverie que, une fois rappelées à la réalité, nous ne pouvons même pas nous souvenir où nous en étions ni comment nous y sommes arrivées – c’est dans ces moments-là (de « distraction ») que se réalisent les expériences les plus extraordinaires de l’attention humaine.

Prendre la mesure de ce qu’il y a de profond et d’activement inspirant dans la provocation paradoxale de North nous fait basculer, une fois de plus, aux limites de ce que le langage peut exprimer. Notre terminologie risque d’obscurcir autant qu’elle révèle, parfois même davantage. Et le vocabulaire dont nous disposons pour parler de nos vies attentionnelles n’est pas particulièrement développé. Il a été systématiquement déformé par un siècle de discours restrictifs sur l’attention. Le travail de l’activisme attentionnel comprend la tâche délicate et fuyante de rester aussi fidèle que possible à la complexité, à la beauté et à la spécificité de nos expériences réelles – ce qui implique de refuser les simplifications aplatissantes d’un vocabulaire inadéquat.

L’attensité comme distraction centripète

L’un des plus grands philosophes de l’attention, le psychologue américain William James, s’est spécialisé sur ce type de pensée audacieuse qui à la fois élargit et approfondit notre horizon. Son travail s’attachait à explorer de façon très vivante la « phénoménologie » réelle de l’attention (l’étude des expériences de la perception, de la cognition et de « l’être » lui-même). Et dans le cadre de ce projet, il a trouvé une belle manière de théoriser la part de « distraction profonde » présente dans un esprit attentif. Selon lui, la concentration ponctuelle fixée de manière statique sur un objet ne peut pas véritablement être qualifiée d’« attention » ! Pour lui, il s’agit plutôt d’une sorte d’abrutissement inerte. Imaginez, par exemple, le regard vide, vitreux et absent, d’un être humain passé à l’état végétatif en scrollant sur son téléphone. Est-ce cela, l’« attention » ?

James était déjà décédé lorsque la télévision a fait son apparition, mais il connaissait ce regard vide, et il savait que, quelle que soit sa durée ou son intensité, ce n’était pas cela qu’il essayait de décrire comme l’opération de sa propre attention élevée à son plus haut degré vital. Tout au contraire, James en était venu à croire que, dans un état sain, l’esprit humain était fondamentalement incapable de « tenir en place » sur un objet discret pendant plus d’un instant. Selon lui, la nature essentielle de la cognition humaine était d’être DYNAMIQUE, toujours en mouvement, constamment emportée dans ce qu’il appelait le « courant » de la conscience. Les alternatives à cette instabilité n’étaient pas la « concentration », ou l’« attention » – mais bien plutôt une sorte de mort spirituelle.

Prenez une pièce de monnaie, tenez-la devant mon visage et demandez-moi de lui accorder toute mon attention. Instantanément, je me demande ce qui va se passer ensuite. Bien sûr, je peux poser mon regard sur la pièce – et même essayer de « remplir tout mon esprit » avec cette pièce. Mais dans la pratique, James estimait qu’il pouvait constater cette instabilité dans le fonctionnement réel de sa propre conscience dans de telles circonstances – à l’instar des inventeurs du terme « attensité », il appelait ce processus « introspection ». Il sentait clairement qu’au moment où il était confronté à une telle tâche, ses pensées s’éloignaient immédiatement et systématiquement de l’objet à considérer. Tandis que vous tenez la pièce sous mon nez, je me demande pourquoi vous m’avez demandé de la regarder ; je soupçonne immédiatement que vous essayez de me jouer un tour, alors j’essaie de deviner ce que la pièce est censée m’empêcher de remarquer dans ce que vous faites ; et puis, franchement, vous devriez quand même vous nettoyer les ongles plus souvent…

Concrètement, c’est exactement de cela qu’il est question quand on parle de « prêter attention au moindre détail ». Et James l’avait clairement signalé. Ayant décidé qu’il s’agissait là d’une caractéristique essentielle de la cognition sensorielle humaine normale – admettant donc que les êtres humains en bonne santé sont incapables d’« attention » au sens d’une « concentration » totale, imperturbable et sans faille – James a proposé une explication vraiment brillante de ce que nous entendons réellement lorsque nous parlons de la beauté que peut incarner l’attention : pour lui, le génie de la véritable attention réside dans la capacité à plier vers lobjet le cheminement de ces pensées constamment en mouvement, de façon à les y ramener encore et encore. En d’autres termes, l’attention authentique, la phénoménologie de l’attention humaine, est une sorte de distraction centripète. Imaginez les jolies boucles d’un spirographe, qui s’épanouissent, puis s’éloignent, avant de revenir vers ce qui se trouve au centre de son tourbillon attentionnel.

Cette puissante vision, c’est celle que nous revendiquons pour l’ATTENSITÉ. On peut l’illustrer par ce schéma florescent :

Pour l’activiste de l’attention, celle-ci sera toujours la question – nous ne nous permettrons jamais de nous reposer sur une seule réponse quand on nous somme de définir ce que l’attention « est » vraiment. Mais c’est précisément dans cette propension à ne jamais tenir en place que nous rendons hommage à notre prédécesseur, William James, qui avait bien compris que prêter attention à l’attention relève en réalité d’une CIRCULARITÉ SANS REPOS.

Et lorsque nous tournons ensemble ? Qu’est-ce que cela ?

CELA incarne précisément la beauté d’une danse, la beauté d’une ronde – ce tourbillon d’un délicieux grand huit qui nous fait tourner la tête, ce pur jeu de joie vertigineuse. Voilà notre mouvement. Alors venez danser avec nous, dans la circularité sans repos de la VRAIE ATTENTION – l’attention qui est libre, et qui est vôtre, et pas seulement vôtre. La véritable liberté d’une attention qui est NÔTRE !

En solidarité,

The Friends of Attention

Traduit de l’anglais (USA) par Yves Citton

06.06.2026 à 11:10

L’attention est davantage qu’une ressource

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L’attention est davantage qu’une ressource L’auteur repart de l’expression « économie de l’attention », en cherchant à interroger l’évidence de la réalité que le mot désignerait. Il s’agit notamment d’expliciter les postulats sous-jacents à cette manière de thématiser les choses, en commençant par le statut qu’il faut donner à l’attention. Alors qu’on la considère le plus souvent comme une ressource, l’auteur propose de l’appréhender à partir des notions de soin et de travail de reproduction. Attention is More than a Resource The author takes as his starting point the expression “attention economy”, seeking to question the self-evident nature of the reality it is meant to denote. In particular, the aim is to spell out the underlying assumptions of this way of framing the issue, beginning with the status that should be accorded to attention. Whilst it is most often regarded as a resource, the author proposes understanding it through the concepts of care and reproductive labor.
Texte intégral (5194 mots)

En une dizaine d’années à peine, l’expression d’« économie de l’attention » est passée dans l’usage courant1. On ne s’étonne plus de la voir employer. On devrait peut-être le faire davantage. Elle enveloppe en effet toute une série de présupposés, qui sont aussi piégeants qu’éclairants. Cet article essaie de repérer certains d’entre eux, dans l’espoir d’aider à nous en délivrer.

Le basculement d’une utopie en dystopie

Relevons d’abord que l’expression d’« économie de l’attention » a été utilisée à la fois pour faire référence aux rêves d’un numérique émancipateur et à leur trahison ultérieure. Il y a un peu plus de vingt ans, elle était utilisée pour décrire un système qui, grâce à une avancée technologique, aurait pu placer l’individu au centre des dispositifs de communication, en le libérant des limites et des résistances de la matière. Dans les premiers récits développés autour de Michael Goldhaber2, le XXIe siècle promettait d’être régi par un système d’échange où les marques d’attention deviendraient hégémoniques par rapport à la circulation monétaire. Un nouvel âge d’or utopique permettrait à tous les individus (connectés) de faire fleurir leurs talents pour s’attirer l’admiration de leurs congénères.

Aujourd’hui, le scénario a complètement basculé de l’utopie dans la dystopie. Cette même expression est inévitablement associée aux dysfonctionnements attribués à la diffusion numérique par les réseaux sociaux : difficultés de concentration, diffusion d’informations infondées, abrutissement collectif, crise de la démocratie ne sont que quelques-uns des maux évoqués par la référence à l’« économie de l’attention ». Ces préoccupations et ces critiques, exprimées tant par divers acteurs sociaux que par la littérature scientifique, sont certes fondées. Mais il importe aussi de mesurer à quel point elles sont insuffisantes et même, dans certains cas, trompeuses. Ces critiques sont en effet typiquement de nature fonctionnelle : on estime que l’économie de l’attention fonctionne mal, c’est-à-dire qu’elle produit systématiquement des externalités négatives qui doivent être atténuées, notamment parce qu’elles érodent les bases de son propre fonctionnement.

En résumé : on reproche à l’économie de l’attention soit de ne pas tenir ses promesses utopiques, soit de tendre à se détruire elle-même. Ce faisant, toutefois, on accepte un schéma de base qui définit une certaine conception économique de l’attention, basée sur trois idées principales, étroitement liées entre elles : a) l’information consomme de l’attention ; b) cette dernière est considérée comme une ressource ; c) la consommation de cette ressource est approchée sur le mode de la compétition. En réalité, si tout cela fait bel et bien sens à l’intérieur d’une certaine perspective qui se trouve être dominante, rien de cela ne va de soi. Examinons un peu plus précisément sur quelles hypothèses reposent de telles évidences.

Cinq prémisses d’un modèle compétitif d’allocation de ressources

Bien que la référence à « l’économie de l’attention » ait été utilisée à des fins parfois opposées et dans des contextes théoriques très différents, on peut lui reconnaître cinq hypothèses épistémologiques et éthiques sous-jacentes, qui méritent d’être brièvement explicitées pour mesurer à la fois leur rationalité et leurs limites.

1. L’attention est une ressource limitée dont la quantité dépend de la durée de vie totale des sujets.

2. De ce premier point découle le principe que l’attention est une ressource souhaitable tant pour les entreprises que pour les personnes dans tous les domaines de la vie. Plus une personne parvient à attirer l’attention des autres, meilleure est sa position au sein du système de référence.

3. Lorsqu’on affirme avec Herbert Simon que l’information consomme de l’attention, on peut l’entendre en plusieurs sens : d’une part, il faut dédier une certaine attention à une information pour pouvoir en prendre connaissance ; d’autre part, il faut servir une certaine (apparence d’) information pour obtenir de l’attention ; mais encore, un excès d’information tend à dégrader l’attention.

4. Les échanges d’attention sont régis par des règles qui concernent à la fois le marché et l’esprit. Ceux qui connaissent ces deux domaines, c’est-à-dire ceux qui maîtrisent les lois commerciales et mentales, ont plus de chances de réussir sur les marchés de l’attention. Il n’existe donc pas un seul marché de l’attention, mais plusieurs, qui sont au moins en partie indépendants. Cependant, ils interagissent entre eux et peuvent entrer en conflit, car ils partagent et cherchent à réguler la même ressource limitée.

5. Bien que ces marchés aient toujours existé, la diffusion du numérique transforme radicalement le scénario. D’une part, elle permet aux managers d’accéder à l’attention des consommateurs et des travailleurs. D’autre part, elle permet – potentiellement à tout le monde, par la grâce d’internet – de devenir des producteurs d’informations (et donc d’entrer sur le marché attentionnel du côté de l’offre). Tout le monde se retrouve donc être à la fois consommateur et producteur d’attention.

Ce nouveau modèle conceptuel s’est imposé au cours des années 2000, en grande partie du fait de l’inadéquation des modèles précédents pour rendre compte de certains processus qui commençaient à intéresser les psychologues cognitifs. Les théories antérieures, qui concevaient l’attention soit comme un filtre, soit comme un faisceau de lumière, n’étaient pas appropriées pour expliquer ni la possibilité d’effectuer plusieurs tâches simultanément, ni la manière dont l’attention peut influencer et améliorer les performances.

L’un des premiers auteurs à s’être penché sur ce problème fut Daniel Kahneman dans son ouvrage Attention and Effort3. Dans l’approche qu’il promeut et formalise, la possibilité d’effectuer plusieurs opérations simultanément est interprétée en relation avec la capacité à répartir différemment une quantité spécifique de ressources attentionnelles entre plusieurs tâches.

Le principe fondamental du modèle suggère que l’esprit utilise une certaine quantité de « ressources » – qui peuvent être conçues comme de l’« énergie » – lesquelles peuvent être « investies » dans l’exécution d’une tâche et, s’il en reste certaines disponibles, éventuellement redistribuées pour en accomplir une autre. L’esprit individuel apparaît comme le théâtre de cette distribution compétitive de ressources.

L’aporie de la valorisation par la mesure

Parmi tous les aspects de ce modèle qui méritent d’être remis en question, commençons par le problème de la relation entre mesure et valeur. Dans les domaines dont on parle ici, il serait pour le moins naïf de penser que les processus de mesure se limitent à traduire, par le biais de la mesure, la valeur (intrinsèque) des choses.

Pour mieux cerner le problème, nous pouvons nous inspirer de la proposition d’Andrea Mubi Brighenti lorsqu’il invite à considérer les mesures en termes environnementaux : elles ne sont pas « simplement des outils entre nos mains, elles sont aussi des environnements dans lesquels nous vivons. Alors que notre attention se porte inévitablement sur les mesures en tant que dispositifs techniques et procédures formelles, dès lors que les mesures deviennent infrastructurelles, elles deviennent également “l’air” que nous respirons, une composante atmosphérique de la société4 ». Par conséquent, même si ces environnements de mesure et de valeur se présentent avec la force d’une objectivité qui appartiendrait au domaine de la nature, ils sont des produits sociaux dont l’histoire peut être reconstituée.

Dans le cas qui nous intéresse ici, le caractère environnemental des systèmes de mesure et de valeur contribue grandement à expliquer pourquoi l’idée de l’attention comme ressource a été acceptée au titre d’une vérité d’évidence. Une fois les procédures de mesure mises en œuvre et stabilisées, leur résultat tend à se présenter comme naturel et objectif. C’est un fait bien connu que les infrastructures génératrices d’une certaine réalité ou d’un certain état du monde tendent à passer au second plan et à être considérées comme acquises, tellement évidentes qu’elles en arrivent à devenir invisibles5. De ce point de vue, donc, même si nous avons tendance à interpréter une mesure comme l’expression neutre de la valeur de quelque chose, cette valeur se situe en réalité de manière ambiguë « avant et après la mesure6 ».

L’économie de l’attention illustre à merveille ce processus tendant à confondre l’entité mesurée avec le résultat des processus de mesure. Comme il y a toujours un écart entre les deux, ce n’est pas ici l’attention humaine qui est une ressource en soi. Elle ne le devient que lorsque certaines activités que l’on pense être en rapport avec elle sont mesurées, suivies et profilées.

Par conséquent, il est incorrect de considérer l’attention comme une quantité fixe et dépendante du temps de vie total disponible, ainsi que le font, généralement implicitement, la plupart des économistes de l’attention. Au contraire, l’attention-ressource disponible augmente ou diminue en fonction de lomniprésence et des limites des infrastructures de mesure, ainsi que de leur efficacité à influencer son allocation.

Sous cet angle, cette économie prétendument « immatérielle » a une dimension fortement matérielle, précisément là où elle semble être la plus volatile. Ce sont les infrastructures numériques qui permettent de convertir l’attention en ressource. Bien que l’économie de l’attention se présente comme un monde fluide et sans friction, elle fait en réalité partie intégrante du « capitalisme des infrastructures » au sens large7.

Au-delà de l’individualisme méthodologique

Dès lors que nous considérons l’économie de l’attention du point de vue des technologies de mesure et de suivi, nous pouvons mieux comprendre à la fois sa matérialité et sa stabilité : dans les économies de l’attention, ce qui est réellement échangé n’est pas « l’attention », mais plutôt ses traces, c’est-à-dire les données que nous produisons, tant dans nos activités en ligne que dans celles qui se déroulent apparemment hors-ligne. Ces données offrent une mesure infiniment plus fiable de l’attention que par le passé, mais en même temps, cette énorme quantité de données, et les infrastructures qui permettent leur collecte, ont une composante très matérielle qui rend la « nouvelle » économie beaucoup plus similaire, en termes de concentration de capitaux et de coûts écologiques, à l’« ancienne » économie de l’époque et de l’échelle industrielles8.

L’action politique devra donc être orientée vers les conditions de possibilité qui font de l’attention une ressource, plutôt que vers des efforts faits pour la « protéger », la « sauvegarder » ou la « sauver » contre les instances ou les dynamiques qui la dégradent. Tout ce vocabulaire – agité par les défenseurs de notre attention contre les assauts du capitalisme de plateforme – nous leurre en ce qu’il renvoie implicitement à un état de pureté et de disponibilité originelles, qui seraient à restaurer.

Dans la caractérisation de l’« économie de l’attention », tous ces termes sont également biaisés en ce qu’ils font appel aux individus en tant que propriétaires légitimes de la ressource attentionnelle. En effet, la métaphore de la ressource tend à cadrer les relations entre les sujets dans le domaine des rapports d’échange et d’investissement9 – comme si, dans le choix de donner ou de recevoir de l’attention, nous procédions à des évaluations des coûts et des avantages dans le but d’en tirer un retour sur investissement avantageux.

En définitive, l’idée de l’attention comme ressource est intimement liée à l’archétype de l’individu moderne souverain de soi, qui agit dans le monde guidé par sa propre volonté et qui serait libre dans la mesure où son action se trouverait affranchie de toute condition matérielle. C’est dans ce cadre d’une économie étroitement individualiste qu’il faut situer les débats relatifs à « l’économie de l’attention », aussi bien lorsqu’ils font part d’une préoccupation sociale pour la perte de concentration que lorsqu’ils expriment une condamnation morale de la distraction10.

Au-delà de la ressource

La critique de l’économie (politique) de l’attention ne s’intéresse pas tant à ce quest l’attention qu’aux types de problèmes qui se trouvent abordés à travers le prisme de cette économie très particulière. On peut relever à cet égard une grande différence entre les récits de « l’économie de l’attention » et ceux de « la société de l’information » : tandis que les seconds peuvent parfois se limiter à concevoir un bon traitement (potentiellement impersonnel) de l’information, les premiers mettent directement au centre de leur propos quelque chose qui est propre à l’humain, nos processus cognitifs incarnés. Ils abordent en ceci (souvent de façon implicite) des questions éminemment éthiques.

Si nous considérons donc l’attention comme un mot-clé et suspendons notre jugement sur ce qu’elle est « en elle-même », derrière le problème apparemment superficiel de la crise de l’attention émergent des questions plus profondes : celles relatives aux processus de subjectivation – les processus par lesquels nous devenons ce que nous sommes – et celles, encore plus complexes, de ce que serait une bonne subjectivation. Lorsqu’on parle d’attention, on parle souvent aussi d’autonomie et d’interdépendance.

Considérer l’attention comme une ressource rare, qui produit de la « valeur » au sens économique et pour laquelle il est nécessaire d’entrer en rivalité compétitive, risque de confiner le discours critique dans un certain projet de subjectivité moderne qui conçoit l’individu autonome comme celui qui exerce son pouvoir sur le monde et sur les autres grâce à la possibilité de disposer librement de ce qu’il possède. Bien qu’il n’existe pas encore de modèle alternatif, de nombreux auteurs issus de disciplines différentes ont souligné la nécessité d’aller au-delà de celui de la ressource11.

Une alternative possible trouve son origine dans un postulat opposé au modèle de la concurrence et invite à considérer la dépendance – matérielle, relationnelle et affective – comme une condition indispensable à la vie au sein d’écosystèmes complexes. Au lieu de postuler des individus appelés à devenir souverains de soi, le problème politique passe donc du principe abstrait de la dépendance (ou de l’indépendance) aux formes de nos dépendances. De ce point de vue, plutôt qu’une ressource – entendue comme une matière première en disponibilité limitée ou comme un facteur de production abstrait – l’attention pourrait être considérée dans le cadre du tissu relationnel dans lequel se trament toutes nos existences. Car contrairement aux présupposés de « l’économie de l’attention », nous donnons et recevons très souvent de l’attention indépendamment de toute évaluation des coûts et des bénéfices – voire en refusant résolument tout calcul de ce type.

Au-delà de l’investissement : l’attention comme soin

Plutôt que d’inscrire le problème de l’attention dans le registre de la production, il serait sans doute plus judicieux de l’inscrire (également) dans celui de la reproduction. De cette manière, la dimension relationnelle de l’attention (également attestée par l’étymologie, de ad-tendere) passerait au premier plan. Un tel changement de perspective permettrait de réexaminer notre objet d’étude, l’attention, en l’alignant non pas sur le point de vue de la finance, mais plutôt sur celui des besoins et des pratiques de soins12.

La pratique du soin se concrétise à travers une forme particulière d’attention qui implique une ouverture vers l’autre, une sensibilité et une vulnérabilité face aux besoins d’autrui. On y voit à l’œuvre une tendance vers l’autre qui nous rend plus exposés. La métaphore de l’échange tend à cadrer les gestes de donner et recevoir en termes quantitatifs, qui ne changent pas les sujets impliqués dans la relation. L’attention comme soin, tout au contraire, ne donne la priorité ni à la passivité ni à l’activité. Elle se joue plutôt dans une dynamique en spirale oscillant entre se laisser toucher et réagir de manière adéquate à une situation concrète.

Ainsi conçue, elle implique une transformation des sujets impliqués. Cette transformation ne peut être réduite à une simple soustraction ou augmentation quantitative des ressources en jeu. Elle implique nécessairement un changement qualitatif des sujets en relation : nous sommes changés par, et nous changeons à notre tour, les personnes et les choses auxquelles nous donnons et dont nous recevons de l’attention.

La métaphore de la ressource fait abstraction des contextes, afin de construire un espace lisse d’équivalence dans lequel les sujets et les objets peuvent être comparés sans reste. Tout au contraire, l’idée de l’attention comme soin ne peut se fonder sur une vision abstraite et universelle de la connaissance et des formes de relation avec le monde. Elle thématise et concrétise la dépendance et l’interdépendance vitales. Le défi qu’elle pose n’est pas celui de revendiquer le contrôle total (individuel) d’une ressource – contrôle que personne n’a jamais eu en réalité. Son défi consiste bien plutôt à interroger notre rapport au monde.

Traduit de l’italien par Yves Citton

1Ce texte est tiré, d’une façon très abrégée, de l’article « Oltre la risorsa. Per una critica radicale dell’economia dell’attenzione », The Labs Quarterly, 2025, XXVII, DOI:10.13131/unipi/5s32-c110.

2Michael Goldhaber, « The Attention Economy and the Net », First Monday. 2 (4), 1997, http://journals.uic.edu/ojs/index.php/fm/article/view/519

3Daniel Kahneman, Attention and Effort, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1973.

4Andrea Mubi Brighenti, « The Social Life of Measures: Conceptualizing Measure-Value Environments », Theory, Culture & Society, 35 (1), 2018, p. 25.

5Geoffrey C. Bowker, « Information mythology. The world of/as information » in L. Bud-Frierman (eds), Information acumen. The understanding and use of knowledge in modern business, London, Routledge, 1994, p. 231-247.

6Brighenti, « The Social Life of Measures », art. cit. p. 25.

7Vando Borghi, « Capitalismo delle infrastrutture e connettività. Proposte per una sociologia critica del “mondo a domicilio” », Rassegna Italiana di Sociologia, no 3, 2021, p. 671-699.

8Matthew Hindman, The Internet Trap: How the Digital Economy Builds Monopolies and Undermines Democracy, Princeton University Press, 2018.

9Emmanuel Kessous, « Méritocratie de l’attention » in N. Grandjean, A. Loute (eds), Valeurs de lattention. Perspectives éthiques, politiques et épistémologiques, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2019, p. 139-54.

10Alessandra Aloisi, La potenza della distrazione, Bologna, il Mulino, 2020.

11Gunter Bombaerts, Tom Hannes, et al., « Beyond the attention economy, towards an ecology of attending. A manifesto », AI&Society, 2025. DOI: 10.1007/s00146-025-02405-8.

12Marie Garrau, Care et attention, Paris, Presses Universitaires de France, 2014.

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