28.10.2026 à 11:00
Gaston Chaissac : une œuvre épistolaire
Texte intégral (2062 mots)
1162 pages, une iconographie remarquable, dont les jeux de couleurs sont particulièrement appréciables, et des lettres reproduites au plus près de leur forme originale : l’ouvrage de Gaston Chaissac, Mon Sans-Gêne d’épistolier notoire, édité par Dominique Brunet, donne à lire une part essentielle de l’œuvre de l’artiste. Cette publication posthume fait écho à une formule de Chaissac, qui, dans un conte issu d’une série publiée en 1998, s’adressait ainsi à son « éditeur » : « Ton éditeur, mon petit, il n’est pas encore né, c’est moi qui te le dis ! » L’éditeur qu’il appelait de ses vœux est aujourd’hui au rendez-vous : le volume est splendide.
S’agissant du peintre Gaston Chaissac (1910-1964), une vieille question, des plus académiques, continue de mobiliser le sens commun : dans quel mouvement artistique convient-il de le classer, au regard des nomenclatures qui se sont succédé au cours de sa vie ? Art brut, surréalisme, art naïf, indépendants, art abstrait, cubisme, etc. Pourquoi ne pas profiter de cette publication pour réexaminer plus profondément nos conceptions esthétiques et les catégories qui les organisent ?
L’ouvrage concerne bien sûr l’artiste, cet « original », comme on le qualifiait, qui refusait d’être considéré comme autodidacte. Une lettre de sa femme, datée de 1940 et accompagnée d’une photographie, contribue à éclairer son parcours, souvent rapporté à une éducation et à une santé frileuses, à une existence ascétique et à une activité fébrile, avant son mariage avec une institutrice qui l’aidera à stabiliser sa situation financière. Laissons toutefois ces éléments biographiques de côté, même si une remarquable annexe, en fin de volume, retrace avec précision la vie de l’artiste, ses correspondances, ses expositions, ainsi que ses textes et les livres publiés de son vivant ou à titre posthume.
L’originalité et l’intensité de cet ouvrage tiennent en effet à une tout autre perspective. Comme son titre l’indique, il met au jour une dimension de l’œuvre encore insuffisamment connue : celle de l’épistolier. Dominique Brunet a rassemblé, sélectionné, présenté et annoté 500 lettres, dont 140 inédites, adressées à 139 destinataires sur une période de vingt-sept ans.
L’importance de ce travail est manifeste. Car si le peintre Chaissac est relativement connu — qu’on l’apprécie ou non —, l’épistolier l’est beaucoup moins. Pourtant, l’écriture n’est nullement étrangère à ses intentions ni à l’orientation de sa trajectoire : elle prend même un poids considérable au fil des années. Entre André Lhote, qui voit en lui un « Klee spontané », et Jean Dubuffet, qui émet des réserves sur sa production picturale tout en soulignant l’intérêt de ses écrits, se dessinent les oscillations entre les deux versants de son talent.
Une correspondance au cœur des réseaux artistiques et littéraires
Le premier enseignement que l’on peut tirer de cette correspondance, conservée dans des collections publiques et privées, est d’ordre sociologique. Le « Picasso en sabots » — selon l’expression de Joseph Bonnenfant en 1946, reprise en 1953 à l’occasion d’une exposition à New York —, traverse le champ des arts et des lettres, interpellant ou nouant des relations amicales avec plusieurs de ses figures les plus connues.
Une analyse plus approfondie supposerait de replacer ces échanges dans leur ordre chronologique, puis d’examiner la position des correspondants dans le champ artistique et littéraire : leur pouvoir de décision, leur appartenance à différents réseaux, leur capacité à ouvrir d’autres perspectives, ou encore la volonté de Chaissac de se faire connaître dans l’ensemble de la société. Il faudrait également tenir compte de l’imaginaire d’une époque marquée par des difficultés majeures, notamment la guerre et l’Occupation, qui pouvaient nourrir le rêve d’une situation sociale idéale.
Une place décisive revient à Otto Freundlich, qui parle de Chaissac à Albert Gleizes, Jeanne Kosnick-Kloss et Juliette Roche. Ces premiers contacts comptent parmi les rencontres et les soutiens qui contribuent à son ascension sociale et à sa reconnaissance littéraire. Il convient également de relever, au fil du temps, les noms et les positions de ses correspondants : Dubuffet, Ragon, Charbonnier, Paulhan, Queneau — avec lequel il échange en 1945 au sujet de haricots et d’une éventuelle livraison de farine —, Picasso, entre autres.
L’étude des revues dans lesquelles paraissent les textes de Chaissac serait tout aussi pertinente, tant leur rôle est important dans la diffusion de ses idées. Certains contacts établis dans ce milieu restent sans lendemain. Dans son introduction, Dominique Brunet relève néanmoins que Chaissac figure au sommaire de vingt-six revues, dont certaines sont simplement ronéotypées. D’autres publications accueilleront ses textes après la disparition du peintre-épistolier.
Ces démarches, nécessaires pour constituer et appréhender un corpus, ne sauraient toutefois suffire, surtout lorsqu’elles se limitent à un traitement trop strictement quantitatif. Chaissac lui-même se méfiait de ce type d’approche et souhaitait précisément que ses écrits ne soient pas assortis de notices explicatives et de commentaires. Si l’on cherche, en revanche, un principe commun à sa peinture et à son écriture, il se trouve dans la question de l’adresse : l’adresse au public, comme celle au correspondant.
Une écriture qui interpelle son lecteur
L’un des intérêts majeurs de cette édition est de nous placer dans une situation de lecture qui nous rend presque contemporains des destinataires initiaux. Il s’agit de saisir, au-delà de la graphie, la singularité de l’écriture de Chaissac et la manière dont elle s’adresse à autrui, avec ce que cette démarche peut avoir de paradoxal. On pense notamment au plaisir que la lecture de ses lettres procure à Aimé Maeght en 1944, mais aussi à leur puissance expressive, qui tient parfois du cri artistique.
Il ne s’agit donc pas de s’arrêter à l’orthographe ou à la syntaxe d’un auteur dont l’enthousiasme scripturaire ne se dément jamais. L’éditeur le précise : les lettres sont transcrites au plus près des manuscrits, car c’est avant tout ce que le texte produit qui l’intéresse. La syntaxe, les fautes d’orthographe, les majuscules — y compris dans les noms propres — et la ponctuation sont respectées. Ce parti pris présente plusieurs avantages. Il préserve d’abord les textes tels qu’ils furent adressés à leurs destinataires, connus ou inconnus du lecteur actuel. Il permet ensuite à celui-ci de se rapprocher des conditions de lecture de l’époque. Enfin, il donne à mesurer ce que signifie jouer avec l’écriture et prendre ses distances avec l’académisme.
Les travaux sur l’écriture menés au siècle dernier ont montré combien celle-ci pouvait justement ouvrir un jeu d’écart par rapport aux normes sociales et conventionnelles. Ce qui frappe immédiatement le lecteur, c’est ce trait que relève Henry-Claude Cousseau : il faut voir dans l’écriture de Chaissac une manifestation de l’empressement enjoué avec lequel il s’engage quotidiennement dans la rédaction de ses lettres.
Il est par ailleurs difficile de passer d’une page à l’autre de ce qui tient lieu de recueil sans être saisi par la puissance sonore de son registre linguistique. Cette sonorité, paradoxalement, nous parvient d’abord par les yeux : celle des propos d’un auteur disparu, que nous ne pouvons plus entendre autrement qu’en les lisant, tout en faisant résonner intérieurement leur voix.
Au-delà de cette dimension sonore, il importe de suivre les séries de jeux de mots, les associations d’idées et les néologismes qui se déploient de page en page et qui interdisent, comme Chaissac l’avait senti autour de lui, qu’on le « traite d’insensé ». La correspondance offre ainsi de nombreux exemples des procédés stylistiques mis en évidence par la recherche sur l’écriture. Mais il faut encore dépasser ce premier constat et envisager certains choix lexicaux, apparemment étranges, comme autant de manières de mettre en question la langue ordinaire et celle des métiers, qui enferment les individus dans des catégories.
Qu’est-ce qu’un « étermédiaire », plutôt qu’un intermédiaire ? Peut-on ne pas entendre, dans le « désoeuvrement de la vue sanatoriale », quelque chose de plus que la simple description de l’ennui en sanatorium ? Rien de plus logique, dans cette langue qui invente ses propres règles, que d’écrire « discution », à partir du verbe, plutôt que « discussion ». Quant à « auparavent », comment ne pas y percevoir une précipitation vers ce qui vient ensuite, comme dans un train emporté contre le vent ? Ces formes ne se réduisent pas à des erreurs : elles participent d’une écriture qui déplace les usages et renouvelle les évidences de la langue.
Une iconographie au service de l’œuvre
Pour comprendre la proximité entre les travaux de peinture et d’écriture — ou, plus précisément, entre l’écriture-dessin, les lettres et les contes élaborés au cours de sa vie, qui firent également beaucoup rire André Lhote —, il faut s’attarder sur la diversité des projets de Chaissac. Les tissus imprimés, les marques, les travaux sur bois et sur des souches témoignent d’une pratique dans laquelle la représentation, au sens classique du terme, tend à se dissoudre dans le mouvement même du dessin, fût-il celui d’un arbre. Il faut aussi mentionner ses projets de maisons roulantes destinées aux villes en guerre, afin de faciliter la fuite des habitantes et des habitants.
Chaissac résume lui-même cette attitude : « Je suis trop cérébral pour pouvoir m’astreindre à copier quelque chose ». Mais il ajoute : « j’adore la contemplation des objets d’art et de la nature ». Ces deux propositions, loin de se contredire, éclairent une démarche où l’observation nourrit l’invention sans se confondre avec l’imitation.
L’intérêt de cette édition tient également à la manière dont elle fournit au lecteur des éléments permettant de comprendre certaines références de l’artiste. Des notes, des coupures de journaux et des documents personnels éclairent des détails liés à ses démarches et à son environnement. Dans une lettre adressée à Raymond Queneau, Chaissac précise ainsi sa position : « Et je me sens surtout le spectateur d’une pièce ou tous les hommes et tout ce qui existe sur la terre joue un rôle » (sic). La formule exprime une posture d’observateur qui se tient à distance tout en se sachant partie prenante du monde.
Les annotations permettent parfois de resituer très concrètement les événements évoqués. C’est le cas de l’hôpital de La Musse, dans l’Eure, qui existe encore aujourd’hui, ou de la cité sanitaire Clairvivre, en Dordogne. Elles éclairent également les circonstances dans lesquelles les Haras de La Roche-sur-Yon lui refusent un emploi, le considérant comme un « pauvre être ne jouissant pas de toutes ses facultés mentales ».
Au fil de la lecture, les mentions d’expositions deviennent de plus en plus nombreuses. Henri Bouyer, en 1961, situe fort bien cette évolution. Mais celle-ci rend d’autant plus sensibles les déboires de Chaissac, confronté à l’intérêt grandissant que lui témoignent plusieurs galeries. L’ensemble de ces tensions trouve un écho singulier dans un article de Presse-Océan publié en 1963.
On mesure, au fil des pages, toute la richesse de l’ouvrage. Il faut, pour finir, saluer le travail éditorial de Dominique Brunet, qui rend accessible un corpus considérable tout en préservant la singularité des lettres, et souligner l’apport des propos complémentaires des petits-enfants du peintre, qui viennent enrichir notre compréhension de cette œuvre à la fois picturale, graphique et littéraire.
26.10.2026 à 10:00
Bientôt tous urbains. À quel prix ?
Texte intégral (2377 mots)
« Demain, tous urbains ? », s’interrogeait l’Agence française de développement (AFD) en 2021. La chose semble désormais entendue. En 1850, à peine 10 % de la population mondiale habitait en ville. En 2009, c’est plus de la moitié de l’humanité qui vit en milieu urbain et ce pourcentage continue, inéluctablement, d’augmenter. L’équilibre spatial qui résulte de cette cinétique a complexifié l’organisation urbaine, désormais dépendante de facteurs aussi divers que les trajectoires sectorielles ou les infrastructures de transport, et a engendré inégalités et segmentation socio-spatiale. Des chercheurs se sont alors proposé d’analyser les formes complexes de la ville et ses transformations. Ils ont élaboré, pour ce faire, des cadres théoriques et empiriques flexibles, capables d’intégrer la pluralité des questions qui se posent dans les aires urbaines contemporaines. Ces outils conceptuels sont mobilisés pour « comprendre la localisation des ménages et des firmes, l’organisation des activités productives et des échanges, et la structuration des marchés fonciers en milieu urbain ». C’est ce que l’on nomme aujourd’hui l’« économie urbaine », une discipline neuve à la croisée de la microéconomie, de la géographie économique et de l’analyse spatiale. Michel Dimou et Alexandra Schaffar, professeurs d’économie, se proposent de nous présenter la matière, de façon didactique, dans un opuscule sobrement intitulé Économie urbaine.
Une présentation percutante de la modélisation et des outils analytiques
Les auteurs font une présentation claire et structurée du socle théorique sur lequel repose la matière. Ils présentent d’abord les intuitions fondatrices de l’analyse formalisée de l’espace urbain, puis retracent les premières tentatives de prise en compte de la dimension spatiale de l’activité économique, à travers l’étude du rôle des villes dans l’économie anglaise et l’apologie de la concentration spatiale dès la fin du XVIIe siècle. Ils nous initient ensuite aux premières doctrines (mercantilistes, classiques et doctrine de Marshall), qui permettent à la discipline d’émerger, au tournant du XXe siècle. En pionniers, les premiers économistes urbains ont pensé la structuration des systèmes urbains à travers plusieurs modèles généraux de localisation, présentés sous forme de cadres analytiques. Ils permettent une meilleure compréhension des choix d’implantation des entreprises (proche des fournisseurs, des clients et des concurrents), des activités agricoles, commerciales ou administratives, des ménages (au centre des villes) et des activités industrielles.
La formalisation du modèle dit « monocentrique » permet par exemple d’expliquer certaines des régularités spatiales observées dans les grandes métropoles : concentration des emplois au centre, décroissance des prix immobiliers avec la distance et augmentation progressive de la taille des logements en périphérie. Formalisé d’abord pour l’analyse de la localisation résidentielle, il a été étendu, de façon symétrique, aux entreprises. En dépit de ses faiblesses, ce modèle reste pertinent pour analyser les choix résidentiels dans les métropoles contemporaines. L’apparition de nouvelles données à la suite des transformations sociétales contemporaines a remis en cause ce modèle monocentrique. L’innovation technologique, la concurrence territoriale, la mondialisation des échanges et les enjeux environnementaux sont autant de nouveaux déterminants de localisation, « largement absents des modèles initiaux ». Progressivement, on note une plus grande finesse dans l’analyse du comportement des firmes et des ménages. Mais les modélisations ne sont pertinentes que lorsque, par exemple, certaines variables sont constantes. Par exemple, le « modèle du duopole » de Harold Hotelling, qui montre pourquoi des entreprises concurrentes ont tendance à se regrouper géographiquement, suppose que les deux entreprises fixent le même prix et que la concurrence porte uniquement sur leur localisation.
On perçoit alors, en cheminant avec les deux auteurs à travers les différentes théories, l’adaptation progressive des principaux modèles, qui intègrent aujourd’hui de nouvelles données ou qui, initialement sectorisés, ont été généralisés. S’intéressant de près à la notion de « distance », les deux professeurs notent par exemple qu’elle n’a jamais été une donnée neutre mais que sa place a évolué. Elle était déjà au cœur de l’analyse urbaine dans les modèles fondateurs. Au début du XIXe siècle, les économistes, s’intéressant à l’organisation spatiale des activités agricoles autour d’un centre urbain, avaient en effet introduit une donnée novatrice : la distance au marché. La théorie de la concurrence spatiale de Hotelling, formulée en 1929, confère à la distance un rôle stratégique. Toute variation du coût unitaire de transport était perçue comme entraînant des conséquences importantes sur l’organisation de l’espace ; un siècle plus tard, les spécialistes montrent que toute transformation des conditions et des coûts de transport modifie la géographie de la production et l’intensité de la concurrence spatiale.
L’importance des politiques publiques locales pour structurer les villes
La politique d’aménagement du territoire est un puissant instrument de rationalisation économique et de consolidation de la puissance de l’État. On percevait déjà cette caractéristique avec la dimension spatiale du mercantilisme, courant de pensée économique qui postule la ville comme espace d’accumulation des richesses. Pour prendre l’exemple de Paris, les transformations haussmanniennes prouvent la capacité de l’État à remodeler la morphologie et la composition sociale d’une ville : en deux siècles, le centre de la capitale est « passé d’un espace populaire à un espace bourgeois relativement homogène, tandis que les banlieues ouvrières se sont diversifiées ». Aujourd’hui, par la modulation des coûts d’accès aux opportunités de travail ou aux aménités urbaines qu’elles induisent, les principales politiques publiques (organisation des réseaux de transport, réglementation foncière, politiques du logement, pour ne citer qu’elles) jouent un rôle essentiel dans la structuration de l’urbain. La ville amplifie cependant les inégalités économiques, sociales et environnementales. La principale gageure des décideurs publics locaux est donc de concevoir des politiques capables de concilier efficacité économique, équité spatiale et soutenabilité environnementale.
Michel Dimou et Alexandra Schaffar ont étudié l’impact de la politique des transports dans les villes dites polycentriques. Des chercheurs ont montré, dans les années 1990, que la structure polycentrique des métropoles américaines était « étroitement liée à la généralisation de l’automobile et des autoroutes ». Dans cette configuration polycentrique, plusieurs pôles d’activité coexistent. Lorsque la congestion du centre ou les coûts de transport deviennent trop élevés, des pôles d’emploi périphériques émergent spontanément, formant des centres secondaires. Ce modèle polycentrique a connu des prolongements récents. Selon les nouvelles approches, un centre secondaire apparaît aussi comme le produit de dynamiques locales d’innovation et de spécialisation productive.
De façon plus générale, la mobilité est, depuis l’invention du chemin de fer au XIXe siècle puis l’essor de l’automobile au XXe siècle, au cœur de l’analyse urbaine. Les infrastructures et réseaux de transport ont constitué un levier déterminant de la politique industrielle. Planifiée depuis plusieurs siècles, celle-ci vise à concentrer les activités productives dans des villes stratégiques. Le modèle général de localisation industrielle repose essentiellement sur le principe de minimisation du coût total du transport. Mais les coûts de déplacement conditionnent également les choix de localisation des entreprises et, en raison de l’étalement urbain qu’ils provoquent, déterminent la taille de l’agglomération. La révolution des transports a par ailleurs élargi les possibilités de localisation résidentielle ; la croissance démographique et l’étalement urbain sont « les marqueurs de cette évolution ». Les infrastructures de transport orientent l’expansion urbaine. L’accès aux différents modes de transport affecte la mobilité quotidienne ; l’équipement automobile reste le facteur clé de l’autonomie de la mobilité et on note de fortes disparités dans les comportements de déplacement.
Les transports urbains apparaissent alors comme le champ privilégié de la régulation publique locale. Aujourd’hui, la politique des transports joue un rôle structurant en influençant la localisation des ménages et des activités, la formation de sous-centres et la répartition du bien-être au sein des espaces urbains. Mais les transports sont aussi vecteurs d’inégalités urbaines, lesquelles se mesurent, entre autres, en termes de « temps contraint ». Lorsque le système de transports urbains est déséquilibré du point de vue collectif, la dégradation du bien-être social qui en résulte nécessitera une intervention des pouvoirs publics. Celle-ci prendra la forme soit de la mise en place de nouvelles infrastructures permettant d’accroître la capacité du réseau, soit d’instruments économiques permettant de réduire la demande et de corriger l’inefficience du marché.
La prégnance de la question environnementale
Les auteurs donnent d’intéressantes explications au phénomène très contemporain de l’étalement urbain, qu’ils définissent comme « l’extension spatiale des agglomérations sur des terrains jusque-là non bâtis, généralement en périphérie, ainsi que la diffusion des fonctions [urbaines] au-delà des limites initiales de la ville ». Il ne constituerait pas, a priori, un dysfonctionnement mais « la réponse du marché à une demande croissante d’espace résidentiel ». Ils distinguent l’étalement naturel de l’étalement excessif, l’étalement choisi de l’étalement subi. Les restrictions réglementaires (zonage et planification d’urbanisme) et certains choix politiques locaux électoralistes peuvent l’exacerber en « forçant une consommation de sol par habitant supérieure à l’optimum du marché ». De nouvelles données, telle la généralisation du télétravail, modifient depuis peu la donne, conduisant à un amendement des modèles initiaux ; l’étalement devient un processus institutionnel, où les ménages se répartissent spatialement en fonction du panier d’aménités publiques offert par chaque collectivité.
Comme pour la politique des transports, le phénomène de l’étalement urbain favorise les inégalités par la dissociation qu’il engendre entre les lieux de résidence, d’emploi et d’accès aux services. Il n’est pas non plus sans conséquences sur le plan environnemental. Une controverse est alors née en la matière. En effet, on a longtemps pensé que, pour réduire la consommation d’énergie et les émissions de GES, il fallait « encourager la compacité urbaine, développer les réseaux de transports collectifs performants et limiter la diffusion de l’habitat pavillonnaire périphérique ». Des travaux récents mettent cependant en cause ce modèle de ville compacte, qui ne serait pas l’optimum environnemental universel que l’on veut bien croire. Les modèles évoluent, les idées avec eux.
Une analyse fine des dynamiques urbaines
Les avancées empiriques, et notamment l’accès à des données géolocalisées fines, confirment que « la ville moderne est multiscalaire, caractérisée par une hiérarchie évolutive de centres anciens et émergents ». Les deux spécialistes analysent alors les mécanismes induisant la concentration des activités et des choix de localisation des ménages dans les grandes agglomérations. On note par ailleurs une spécialisation fonctionnelle des quartiers urbains depuis que certaines populations spécifiques, dans une pure logique d’arbitrage utilitariste, trouvent des espaces différenciés adaptés à leurs besoins. Exemple est pris du pouvoir d’attraction des établissements scolaires prestigieux, notamment dans les quartiers centraux parisiens.
Les deux auteurs insistent enfin sur le rôle des marchés fonciers et immobiliers dans le développement des inégalités urbaines. Les dynamiques urbaines contemporaines apportent en effet leur lot d’inégalités socio-spatiales, lesquelles constituent « un trait structurel » du fonctionnement des villes modernes. La hausse durable des prix immobiliers, alimentée par des comportements de spéculation foncière et immobilière, « constitue le déterminant fondamental des inégalités urbaines contemporaines ». Se greffent là-dessus d’autres problématiques, comme le développement des plateformes de type Airbnb, inscrites dans une logique d’investissement / rentabilité, qui a profondément « remodelé les marchés urbains du logement » en provoquant une financiarisation du logement au cours des quinze dernières années. La ville « perd une partie de sa fonction résidentielle favorable à une logique de valorisation marchande à court terme ». La concentration spatiale des populations immigrées ou issues de minorités ethniques est alors, avec les inégalités de revenus et les conditions économiques des ménages, un facteur explicatif de la ségrégation socio-spatiale. Elle résulte d’un tri spatial complexe, qui n’est que difficilement modélisable. Les inégalités urbaines se traduisent enfin par une « exposition asymétrique aux externalités environnementales », les ménages les plus modestes cumulant généralement précarité sociale et externalités négatives écologiques. Leur réduction nécessite une approche politique intégrée, combinant intelligemment « politiques de logement, de transport, d’éducation, de redistribution, tout en tenant compte des dynamiques de marché et des comportements résidentiels ».
Aussi succinct soit-il, l’ouvrage de Michel Dimou et Alexandra Schaffar nous offre un excellent aperçu de l’hétérogénéité des trajectoires urbaines dans les villes contemporaines.
25.10.2026 à 11:00
Ryuichi Sakamoto : une autobiographie musicale et politique
Texte intégral (2128 mots)
Récemment traduite en anglais, Music Sets You Free rassemble en un seul volume deux textes autobiographiques du compositeur japonais Ryuichi Sakamoto (1952-2023), connu notamment pour ses musiques de films – par exemple Un thé au Sahara de Bertolucci, The Revenant d’Iñárritu ou L’innocence de Kore-Eda. Cette traduction rend accessibles des textes qui n’étaient jusqu’alors disponibles qu’en japonais. Outre un retour chronologique sur son œuvre et le lot d’anecdotes que l’on peut attendre d’un tel ouvrage, Music Sets You Free est aussi un document de premier choix pour saisir les intentions esthétiques et politiques laissées implicites dans ses compositions.
De la composition à la protestation
La première partie de l’ouvrage, elle aussi intitulée Music Sets You Free, correspond à la compilation de textes parus en feuilleton entre janvier 2007 et mars 2009 dans le magazine japonais Engine. Ils traitent des 57 premières années de la vie de Sakamoto, de 1952 à 2009.
Sakamoto raconte comment, alors qu’il était au jardin d’enfants, son institutrice proposa d’inventer une chanson sur le lapin que les enfants gardaient à tour de rôle pendant les vacances d’été. Rétrospectivement, il considère que c’est avec cette expérience que s’est formée sa façon de comprendre la musique. Le « pouvoir de la musique », explique Sakamoto, réside dans la façon dont elle permet de transformer notre expérience en la rendant « musicale ». Cette transformation suppose non seulement que l’on ait quelque chose à exprimer, mais que l’on trouve des façons de le faire que les autres pourront comprendre et s’approprier. « Nos expériences de joie et de douleur doivent devenir impersonnelles, détachées de notre être intérieur. [...] Inévitablement, des éléments se perdent en cours de route. Mais à la place de ce qui est perdu, un canal s'ouvre, permettant à des personnes ailleurs, dans un autre pays ou un autre monde, de se connecter et de comprendre les choses de manière similaire. » Dans ce processus, l’expérience qu’il était question d’exprimer devient quelque chose de tout à fait nouveau. Quand un problème devient musical, explique Sakamoto, « il n'est plus de ce monde », la musique « opère à un autre niveau, totalement indépendant ».
Lycéen entre 1967 et 1969, Sakamoto se politise dans un contexte socio-historique particulièrement mouvementé. En 1967, la mort de l’étudiant Hiroaki Yamazaki pendant une manifestation contre la guerre du Vietnam contribue à radicaliser un mouvement étudiant qui se poursuivra, de manière sporadique, pendant plusieurs années. De son côté, Sakamoto participe, en 1969, au blocage de son lycée. Les lycéens revendiquent notamment l’abandon de l’uniforme et des examens. Selon Sakamoto, qui découvre à la même époque la contre-culture, la protestation politique et l'expérimentation esthétique jouent, pour sa génération, un rôle analogue. Toutes deux illustrent la manière dont la jeunesse tente de « démanteler » (dismantling) une culture scolaire fortement marquée par des références européennes, qui continue de faire autorité mais que beaucoup de jeunes peinent désormais à s’approprier. « J'ai passé [mes] années de lycée à tenter de démanteler les systèmes, qu'il s'agisse de ceux qui contrôlaient notre école ou notre société, tandis que les compositeurs de l'époque s'efforçaient de déconstruire la musique telle que nous la connaissons. La musique occidentale était dans une impasse. Nos oreilles étaient bouchées par la musique du passé. Nous n'avions d'autre choix que de les ouvrir et d'écouter. » Les expérimentations minimalistes de John Cage, la musique électronique de Xenakis, le rock des Beatles ou encore l’essor du free jazz illustrent les formes que cette contestation esthétique pouvait prendre alors.
La suite de cette première partie décrit la professionnalisation éclectique de Sakamoto. Il travaille simultanément pour son groupe Yellow Magic Orchestra, sur ses albums solos et ses musiques de films, en commençant par celle de Furyo de Nagisa Oshima. La carrière du compositeur est retracée méticuleusement jusqu’à la reconnaissance internationale, notamment avec l’Oscar de la meilleure musique de film qu’il obtient pour Le dernier empereur de Bernardo Bertolucci en 1988.
En 1990, Sakamoto s’installe à New York. C’est aussi à cette époque que son œuvre prend une dimension politique plus marquée. Plusieurs albums répondent à l’actualité politique de son époque et cherchent à exprimer les sentiments de peur et de colère que lui provoquent les guerres qui se succèdent. Heartbeat (1991) répond à la guerre du Golfe, Discord (1997) à la guerre civile au Rwanda, Chasm (2004) à la guerre d’Irak. La musique reste pour lui un moyen de protestation. Nous n’avons pas, explique-t-il, à prendre parti dans la guerre qui oppose la politique impérialiste des États-Unis aux terroristes. « Dans de telles circonstances, où choisir son camp revient à recourir à la force militaire, la musique me semble un espace de possibilités. » Si la musique libère, comme l’indique le titre de l’ouvrage, c’est qu’elle nous offre la possibilité d’exprimer le dégoût que la guerre nous inspire et le refus de la traiter comme quelque chose d’acceptable. Il ne s’agit pas ici d’une position de neutralité liée au simple refus de choisir son camp, mais bien d’un « troisième choix » pacifiste qui s’engage contre la guerre elle-même et les logiques qui conduisent à la présenter comme une nécessité.
Au-delà de Coda, le mono-ha
Le deuxième essai, How Many More Times Will I Watch the Full Moon Rise ? reprend là où le premier s’était arrêté et se prolonge jusqu’en 2023, quelques mois avant la mort de Sakamoto. En 2017, un documentaire de Stephen Nomura Schible, Ryuichi Sakamoto : Coda, montre de façon très impressionnante le processus créatif adopté par Sakamoto dans la dernière période de sa carrière. Dans ses derniers albums – Out of Noise (2009), Async (2017) et 12 (2023) – Sakamoto délaisse les sonorités pop pour s’orienter vers une musique plus dépouillée, faite de matériaux électroacoustiques mêlés à des nappes de synthétiseurs et des mélodies minimalistes au piano. Dans son film, Schible laisse entendre que ces dernières œuvres représentent l’expérience lente et mélancolique de la fin des choses que Sakamoto a pu faire en voyant les glaciers fondre au Groenland, en parcourant le silence des ruines de Fukushima mais aussi en étant confronté à son propre cancer. Dans le vocabulaire musical, le terme « coda » désigne d’ailleurs la partie conclusive d’une œuvre. Sakamoto se montre cependant réticent à cette lecture crépusculaire : « personnellement », écrit-il, « je n’aimais pas la façon dont on laissait entendre que ma vie arrivait à sa fin ». On peut lire la deuxième partie de Music Sets You Free comme une réponse indirecte à Coda proposant une autre façon d’appréhender ses dernières œuvres.
Selon Sakamoto, le tournant esthétique qui marque son œuvre à partir de la fin des années 2000 correspond à la volonté d’élargir la gamme d’expériences que sa musique tente d’exprimer. Son voyage au Groenland, en 2008, est effectivement identifié comme une expérience décisive. « J'étais [...] submergé par l'immensité de la nature. Par les quantités immenses d'eau et les énormes masses de glace, par cet environnement et ce froid qui les ont créées. » Le changement climatique apparaît ainsi comme l’expérience spectaculaire de l’indifférence de la nature par rapport aux choses humaines. « Quand l'humanité fait peser sur la nature un fardeau qu'elle ne peut plus contrôler, c'est notre problème, pas celui de la nature. »
Après ce voyage, qui coïncide aussi avec la période où il commence à faire l’expérience de la vieillesse, du deuil et de la maladie, Sakamoto explique que « maintenant [...] mes préoccupations dépassent le cadre politique pour devenir existentielles ». Son œuvre prend ainsi une dimension plus réflexive, tentant de donner une forme musicale à l’expérience immersive qu’il a pu ressentir au Groenland en travaillant sur des sonorités plus brutes. « M'efforçant de rester en retrait, sans intrigue ni intervention, j'arrange les sons, les laissant être ce qu'ils sont, puis je prends du recul pour observer et écouter ce que je découvre. C'est ainsi que prend forme mon travail actuel. » Sakamoto rapproche cette démarche du mono-ha, mouvement minimaliste japonais apparu à la fin des années 1960, qui valorise la mise en scène de matériaux bruts. Dans ce cadre, le dépouillement esthétique devient un moyen de mettre au jour une présence matérielle qu’un travail de transformation superflu aurait pu occulter. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre Coda, les dernières œuvres de Sakamoto ne représentent pas l’extinction progressive de la vie, mais intensifient l’expérience sonore.
Cette nouvelle orientation existentielle ne conduit cependant pas Sakamoto à faire de la musique un art purement contemplatif. Son engagement demeure, comme l’atteste son soutien au mouvement anti-nucléaire après Fukushima, le concert « Playing the Piano for the Isolated », diffusé en ligne pendant la pandémie de Covid-19, ou encore sa « Piece for Illia », écrite en 2022 pour le jeune violoniste ukrainien Illia Bondarenko après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Le dernier album de Sakamoto, 12, paraît le jour de ses 71 ans, le 17 janvier 2023. Il le présente comme un journal intime musical. « Je ne cherchais pas consciemment à créer quelque chose, je voulais simplement m’immerger dans le son. […] Si je jouais du piano ou du synthétiseur, il m’arrivait d’enregistrer une petite esquisse, un peu comme si je tenais un journal intime ». Les douze pistes de 12 sont ainsi nommées par leur date d’enregistrement – 20211201, 20220123, etc. La postface de l’ouvrage permet d’éclairer rétrospectivement la démarche de Sakamoto en mettant à notre disposition des extraits du journal intime qu’il tenait à la fin de sa vie. La dernière entrée du journal, datée de deux jours avant sa mort, se réduit à ce qui semble être un relevé de constantes vitales (heure, température, pression artérielle, saturation en oxygène) : « [20230326] 0545 36.7 BP 115 over 80 SPO 97 ». Il est tentant de voir dans ces deux formes de journaux intimes une façon d’appliquer la philosophie du mono-ha à la vie elle-même. Comme si, une fois qu’on a dépouillé l’expression créatrice de tout ce qu’elle comporte de superflu, l’acte expressif apparaissait comme la manifestation brute et primitive de la vie elle-même.
La parution de Music Sets You Free invite ainsi à découvrir, ou à redécouvrir, l’œuvre prolifique de Sakamoto. Derrière sa grande diversité apparaît une réflexion continuellement renouvelée sur ce que la musique peut nous apporter. On espère désormais une traduction française qui permettrait de mieux faire connaître cette œuvre.
25.10.2026 à 09:00
La démocratie est-elle un horizon indépassable ?
Texte intégral (1633 mots)
« Doit-on vraiment se résigner à subir ça – Trump, Netanyahou, Bolsonaro, Thatcher, Bush, Orban, Berlusconi, Blair, Sarkozy, Johnson, Meloni, Milei, Macron… ? Est-on condamné à supporter que, parce qu’il a gagné une élection, un groupe de gouvernants puisse imposer un pouvoir réactionnaire, autoritaire ou néofasciste, supprimer les droits des minorités ou des droits sociaux, aggraver la logique de la répression pénale, entreprendre ou soutenir des opérations génocidaires à Gaza… ? »1
L’essai de Lagasnerie part d’une révolte face au pouvoir réactionnaire et à ses conséquences mortifères, en considérant que son installation au pouvoir ne représente pas une défaillance ponctuelle de l’ordre démocratique, mais en constitue au contraire une émanation structurelle.
Un progressisme protéiforme incompatible avec la démocratie
Il oppose au pouvoir réactionnaire le progressisme, érigé en valeur suprême, et avec lequel la démocratie serait structurellement incompatible (« je ne crois pas qu’il soit possible d’être progressiste sans entretenir un rapport ambivalent à l’idée démocratique »2).
Mais ce progressisme répond à des définitions mouvantes au fil de l’ouvrage : le progressisme serait ainsi vitaliste quand il réduirait la souffrance, augmenterait les libertés et la protection des minorités ou diminuerait la violence de classe3. La politique, plus généralement, est définie ponctuellement comme « une pratique animée notamment par le but de protéger les minorités »4, sans que cette vision pour le moins singulière soit justifiée. Plus loin, le progressisme aurait « un lien consubstantiel avec la véridiction »5. Ailleurs encore, « le progressisme doit affirmer la recherche d’une sorte de perfectionnement moral à travers l’État »6. Ces différents angles ne sont pas nécessairement incompatibles, mais ils dessinent une vision aussi floue que manichéenne : le progressisme, ce serait être du côté du bien, quel que soit le sujet, alors que la démocratie, structurellement, ferait obstacle au bien : « Il y a une sorte de négligence et de maltraitance structurelles de la démocratie envers ceux qui auraient le plus besoin de protection. »7
De l’apologie de la rationalité à l’instauration d’une épistocratie
L’autre concept abondamment utilisé par l’auteur, de façon parfois problématique, est celui de rationalité. « Car d’un point de vue progressiste, nous devons insister sur la nécessité de faire émerger des législations qui ne coïncident pas nécessairement avec l’opinion majoritaire au nom d’impératifs de rationalité. »8
On ne peut s’empêcher ici de penser à la célèbre phrase de David Hume – « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt ». Promouvoir les libertés publiques ou la protection des minorités peut bien être considéré comme une forme de progrès moral, mais qui n’a que peu à voir avec la rationalité, dont aucune définition n’est proposée dans l’ouvrage. Et ce n’est sans doute pas un hasard car au fond, ce que l’auteur entend par rationalité a sans doute davantage à voir avec le rationalisme, en tant que doctrine qui accorde à la raison le pouvoir d’atteindre la vérité, y compris morale et politique.
Car face aux défaillances de la démocratie, comprise comme la domination non seulement du plus grand nombre, mais encore des opinions spontanées sur les opinions construites, l’auteur propose de se tourner vers une épistocratie – reprenant en cela les thèses du philosophe américain Jason Brennan. Cette épistocratie pourrait prendre différentes formes, de la généralisation des assemblées délibératives du type conférences de citoyens, comme la Convention citoyenne pour le climat, mise en place en 2019, à une pratique systématique et opposable de véridiction. Le vote, comme le droit à agir politiquement, pourrait ainsi fonctionner un peu comme un permis de conduire : soumis à des tests et des prérequis9, et auquel on pourrait retirer des points en cas de mensonge patenté10.
L’une des principales critiques adressées à la démocratie est qu’elle perpétuerait un cycle de domination : « Quand nous vivons en démocratie et que nous sommes minoritaires, le système politique nous conduit à espérer devenir un jour majoritaires, afin de pouvoir à notre tour imposer notre volonté. Une sensibilité progressiste cherche à interrompre au maximum ce jeu permanent, qui alimente le désir de dominer. »11 N’est-il pas alors ironique de considérer que l’épistocratie que Lagasnerie appelle de ses vœux reviendrait également à donner plus de pouvoir à « la minorité sachante et pensante » dont il fait partie ?
Une œuvre de philosophie politique… appelant de ses vœux la disparition du politique
Philosophe et sociologue de formation, Lagasnerie a clairement fait œuvre de philosophe : une longue et belle dissertation brillante, inspirante, provocante… mais convoquant assez peu le réel. Ainsi, il affirme, par exemple : « tout le monde a conscience qu’il y a une impossibilité d’aller au bout d’un raisonnement purement relativiste et donc de ne s’en remettre qu’à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique »12, mobilisant ensuite des exemples qui semblent davantage relever de l’exception que de la règle : l’institution de conseils constitutionnels ou de tribunaux internationaux par exemple, « qui ont pour fonction de protéger les droits fondamentaux ou la dignité de la personne humaine contre les gouvernements »13. En un mot, le « gouvernement des juges » contre la souveraineté populaire. Si on peut entendre l’argument à propos du référendum de 2008 en Californie visant à supprimer le droit au mariage entre personnes de même sexe (« qu’un unique juge puisse récuser un référendum voté par 52 % des électeurs peut difficilement être décrit comme un geste “démocratique” »14), il ne paraît pas certain que « tout le monde » voie dans la décision de ce juge californien la preuve qu’« il est impossible de s’en remettre à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique ».
Enfin, tout se passe comme si les conflits de valeurs ou de vision étaient réduits à des opinions spontanées ne demandant qu’à être éduquées et déconstruites, tandis que la plus grande partie du champ socio-politique pourrait se ramener à une question technique. Au fond, à partir d’une analyse par ailleurs souvent juste des dysfonctionnements démocratiques, Lagasnerie signe non seulement un manifeste pour sortir de l’illusion démocratique, mais plus largement du fait politique – et c’est sans doute là qu’il est plus difficile de le suivre : « La politique ne devrait pas être vue comme un domaine donné, voire comme ce qu’il faut valoriser, comme une activité noble dont on fait l’éloge, mais comme un reste, un résidu, ce à quoi nous n’avons pu échapper, parfois, par l’élaboration et l’analyse. »15
Ce fantasme de pouvoir venir à bout des malentendus politiques grâce à la démarche scientifique a constitué le cœur du positivisme logique – auquel l’auteur ne fait pas explicitement référence. Pourtant, il s’appuie bien au fond sur les deux piliers du Cercle de Vienne, développés dans les années 1920 : le rationalisme et l’empirisme, mais sans que jamais cette filiation intellectuelle soit explicitée.
Il est cependant intéressant d’observer la multiplicité des références à Kelsen – positiviste juridique, père de la hiérarchie des normes. Kelsen est ainsi notamment convoqué pour le parallèle qu’il dresse entre la dimension procéduraliste de l’attitude démocratique, et la philosophie morale de Kant : toutes deux se concentrent en effet sur la méthode plutôt que sur le contenu. On aurait cependant envie de rétorquer à Lagasnerie que substituer la démarche scientifique au formalisme démocratique, c’est bien remplacer un méthodologisme par un autre – un fétichisme par un autre ?
Si le terme de « technocratie » n’apparaît pas dans l’ouvrage, il semble pourtant que ce soit bien à cela, ou à une forme de « mode de gouvernance gestionnaire », pour reprendre les termes d’Albert Ogien, que nous convie l’auteur, sans que la littérature propre à ce projet de société soit convoquée, comme s’il s’agissait d’une idée assez nouvelle ne s’inscrivant pas dans une tradition longuement débattue.
En dépit de ces réserves, il convient de retenir de l’ouvrage un appel convaincant au renouvellement de nos imaginaires politiques afin de dépasser la dichotomie simpliste entre démocratie et dictature. En conclusion, Lagasnerie évoque ainsi « un droit fondamental à l’imagination politique »16, et c’est bien d’imagination dont on a besoin pour redonner du pouvoir au savoir dans un contexte de post-vérité, sans tomber pour autant dans une oligarchie de sachants.
Notes :
1 - p. 12
2 - p. 13
3 - p. 52
4 - p. 62
5 - p. 88
6 - p. 151
7 - p. 133
8 - p. 148
9 - p. 67
10 - p. 79
11 - p. 182
12 - p. 46
13 - p. 47
14 - p. 49
15 - p. 119
16 - p. 185
24.10.2026 à 09:00
« Homo urbanus » face aux villes à venir
Texte intégral (1792 mots)
La question urbaine ne se réduit ni aux formes bâties ni aux choix technologiques : elle engage des rapports sociaux, des droits et des modes de vie. Comme l’a notamment montré l’architecte et urbaniste barcelonais Jordi Borja, récemment disparu, penser la ville, c’est aussi interroger les conditions de l’habiter et les formes de mobilité. Architectes et urbanistes ont, tout au long du XXe siècle, contribué à des travaux décisifs, sans que les responsables politiques en comprennent toujours la portée.
C’est cet héritage, mais aussi les possibilités de le prolonger et de le transformer, que Thierry Paquot explore dans Villes à venir. La troisième révolution urbaine. Si l’ouvrage évoque des « villes à venir », ce n’est pas pour dessiner une énième utopie. Philosophe de l’urbain, auteur de nombreux textes consacrés à la ville, Paquot inscrit sa réflexion dans l’histoire, la sociologie et la politique urbaines. Il ne se place pas en dehors du monde existant : il le prend à bras-le-corps pour examiner comment, et par quels moyens, nous pouvons le transformer. Parce que penser la ville suppose aussi de pouvoir en imaginer les métamorphoses, son propos est accompagné de reproductions d’aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère, paysagiste et enseignante à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles.
L’ouvrage rassemble ainsi des initiatives, des réalisations, des intentions et des figures, passées et présentes, autour de neuf propositions susceptibles d’inspirer l’action. Leurs combinaisons, leurs hybridations et leurs transformations au fil du temps pourraient contribuer à faire de la Terre une demeure habitable pour les humains.
De l’histoire des villes à l’urbanisation généralisée
Qu’on considère la ville ancienne avec nostalgie ou que l’on dénonce avec force la ville moderne, c’est à partir du réel qu’il convient de faire surgir de nouvelles réflexions, afin d’envisager les moyens de le transformer, de reconsidérer ce qui nous advient et de définir collectivement de nouveaux horizons.
C’est dans cette histoire des transformations urbaines que Thierry Paquot situe la troisième révolution urbaine. Il connaît bien les propositions des historiens et des géographes en matière de périodisation. Depuis les premiers sites urbains, une première révolution urbaine s’est sans doute produite au Néolithique, avec la sédentarisation et la domestication de la terre par les paysannes et les paysans. D’autres mutations ont ensuite profondément transformé les formes urbaines. Au-delà de ces décomptes, que l’auteur résume bien, il importe surtout de saisir ce qui se joue au cœur de notre monde : la généralisation de l’urbain et la formation de ce nouvel environnement quotidien, de cet esprit des villes avec lequel nous devons désormais composer.
Nos villes, et plus encore les mégalopoles, débordent de véhicules. Les autoroutes tissent leur toile à l’échelle planétaire, tandis que les motels et la restauration rapide complètent ce paysage des mobilités qui structure les territoires urbanisés. L’urbain ne se limite plus aux villes proprement dites : il s’étend, se diffuse et transforme les espaces qui l’entourent. Nous sommes devenus des homo urbanus.
Des promesses de l’Avenir aux villes à venir
Tout au long du XXe siècle, nous avons vécu sous le signe des villes de l’Avenir. Avec sa majuscule, l’Avenir promettait le meilleur, jusqu’à faire miroiter un habitat définitif, mesuré à l’aune du bonheur. L’historien Christian Ingrao désigne cette époque comme le « temps des promesses » — formule qui donne son titre à son ouvrage Le Temps des promesses (1905-1990), paru chez La Découverte en 2026. Le résultat de ces promesses est pour le moins ironique : les mégalopoles sont devenues des marchandises à consommer. Elles constituent des espaces urbanisés qui ne parviennent pas à faire véritablement ville, faute d’urbanité, de diversité et d’altérité.
C’est le règne de l’urbain généralisé, que figurent si bien les files de voitures pare-chocs contre pare-chocs, dans Playtime de Jacques Tati comme dans Week-end de Jean-Luc Godard. Paquot résume cette évolution en évoquant un squelette qui « emprunte aux villes et aux campagnes anciennes certains attributs désarticulés de ce qui leur donnait sens ».
C’est précisément à cet endroit que prend corps l’idée d’une troisième révolution urbaine. Désormais, l’homo urbanus habite des non-villes et des non-campagnes, des espaces qui ont perdu les qualités propres à la ville comme à la campagne sans parvenir à inventer une forme d’habitation véritablement nouvelle. Il revient donc à cette troisième révolution urbaine « d’inventer un milieu accueillant d’une plus riche biodiversité dans tous les domaines ».
L’ouvrage relève ainsi d’une entreprise de pédagogie : il s’agit d’amener les citoyennes et les citoyens à prendre conscience, non seulement de la réalité qui est la leur, mais aussi des possibilités dont ils disposent pour la transformer. Les aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère prolongent cette réflexion. Par leur trait et leurs compositions ouvertes sur l’à-venir, elles donnent à voir des formes possibles de la ville et contribuent à en préfigurer les métamorphoses. Pour autant, l’ouvrage ne prétend pas définir les cadres d’un bonheur définitif. Il tire les leçons des expériences passées et demeure modeste dans ses ambitions. Mais cette modestie ne signifie nullement un renoncement. Elle consiste, au contraire, à affronter le monde à venir tel qu’il est, pour construire progressivement, dès aujourd’hui, des lieux habitables.
Une question se pose alors : « Les villes à venir auront-elles un ciel encombré par d’innombrables engins volants comme dans Metropolis de Fritz Lang (1927) ou les romans de science-fiction ? » Plutôt que de céder à ces visions futuristes, pourquoi ne pas chercher à rendre nos villes habitables avec les moyens dont nous disposons déjà ? Des villes « vertes, fluides, aux transports collectifs, généralisant la marche et le vélo, économisant l’eau et l’énergie, favorisant le réemploi des déchets, etc. ». Une telle transformation constitue bien une révolution, mais celle-ci doit d’abord être celle des esprits, des mœurs et de nos décisions collectives. Promouvoir la réparation et le recyclage, par exemple, ne suffit pas : encore faut-il que les produits soient conçus dès l’origine pour pouvoir être réparés, réutilisés ou recyclés.
Neuf pistes pour rendre les villes habitables
Ce qui fait la force de l’ouvrage, c’est que Paquot et Julien-Labruyère ne se contentent pas d’évoquer des pistes : ils en examinent les conditions de réalisation, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Bannir l’automobile au nom de l’écologie, par exemple, n’est envisageable que si les emplois du temps se transforment, si la vie de quartier se maintient, si les services publics demeurent accessibles et adaptent leurs horaires aux besoins des usagers, et si les modes de vie peuvent s’accommoder de la disparition de la voiture. Une politique urbaine ne se décrète pas indépendamment des conditions concrètes de l’existence.
Les auteurs nous invitent également à prendre la mesure des risques qui se profilent : une planète formant une seule mégalopole, divisée en quartiers délimités et étanches ; des villes sexistes ; la prolifération des gated communities, ces enclaves résidentielles réservées à certaines catégories de population. Ils savent que ces évolutions ne relèvent pas de simples questions d’aménagement. Elles touchent à l’organisation des relations sociales et politiques, aux représentations collectives et, plus largement, à notre manière d’habiter le monde.
C’est cette approche globale qui fait la force de leur démarche. Elle se décline en neuf appels à penser, qui dépassent les préoccupations technologiques souvent invoquées lorsqu’il est question de l’Avenir, et qui ne constituent plus ici l’horizon principal. Ces neuf propositions portent sur les mobilités urbaines — le vélo et les transports collectifs —, le recyclage, la consommation, les jardins, le climat, le numérique, la convivialité, le partage et le rêve.
Chacun de ces appels mérite d’être suivi avec attention. Tous invitent à rompre avec le productivisme et le masculinisme qui l’accompagne, pour inventer une autre manière de concevoir et de ménager des espaces urbains offrant une grande habitabilité et une grande « marchabilité » — selon le concept de l’architecte et urbaniste Peter Calthorpe. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre les villes plus fonctionnelles ou plus performantes, mais de créer des lieux où l’on puisse vivre, se déplacer, se rencontrer et entretenir des relations avec le vivant.
L’espoir d’une nouvelle manière d’habiter la Terre
Au terme du parcours, ces neuf propositions se transforment en un espoir : celui d’une troisième révolution urbaine, à la fois architecturale, paysagère et écologique, attentive à la géohistoire des territoires, à la maîtrise des techniques, au contrôle des ressources et à l’amitié avec le vivant. L’humanisme urbain que défend Paquot se nourrit ainsi de représentations et de fictions, mais il prend appui sur les préoccupations qui sont les nôtres, celles du présent. Il invite à ménager la Terre, et pas seulement à l’aménager, afin de la rendre habitable. La nuance est essentielle : ménager, c’est aussi prendre soin, préserver les équilibres et reconnaître les limites dont dépend la possibilité même d’habiter un lieu.
Laissons alors l’auteur conclure par cet appel à « une urbanisation en quête d’habitabilité, soucieuse des équilibres écosystémiques, préoccupée par les réponses à apporter au dérèglement climatique, cherchant à économiser les énergies, à limiter considérablement l’extractivisme, à améliorer la qualité de son agriculture biologique, à favoriser la coopération entre tous les territoires au sein de biorégions urbaines, où les habitants, en amitié avec le vivant, revendiquent le toujours mieux à la place du toujours plus ».
23.10.2026 à 10:00
Stratégies, résistances et mémoires de la Seconde Guerre mondiale
Texte intégral (3008 mots)
Consacrés à trois théâtres majeurs de la Seconde Guerre mondiale et racontés par deux historiens, anciens officiers de l’armée française, La bataille d’Angleterre de Michaël Bourlet, Front de l’Est : de l’opération Barbarossa à la chute de Berlin du même auteur et La guerre du Pacifique de Frédéric Guelton proposent une lecture à la fois militaire, politique et mémorielle du conflit. Publiés aux éditions Glénat et richement illustrés de photographies d’archives, ces albums mettent en regard des espaces, des stratégies et des expériences très différents, tout en faisant apparaître des dynamiques communes : la surestimation initiale des forces de l’Axe, la capacité d’adaptation des Alliés, le poids décisif des ressources industrielles et logistiques, ainsi que la mobilisation des populations. Leur principal intérêt réside dans cette articulation entre le récit chronologique, l’analyse stratégique et la portée documentaire de l’image, qui permet de saisir comment une succession d’affrontements régionaux a façonné une guerre véritablement mondiale.
La bataille d’Angleterre : la résistance britannique après la défaite française
Cet album historique, particulièrement bien documenté et richement illustré de photographies en couleur issues des archives britanniques et allemandes, propose un récit dense de la bataille d’Angleterre et du Blitz. À travers ces 176 pages, le lecteur plonge au cœur de la stratégie britannique et de son appareil militaro-industriel, confrontés à une Luftwaffe numériquement supérieure, mais engagée dans une campagne dont les objectifs évoluent au fil des opérations. Plutôt que de réduire l’adversaire allemand à une simple impréparation, l’ouvrage permet de mesurer les hésitations stratégiques du commandement nazi, partagé entre la recherche de la supériorité aérienne, la pression exercée sur les infrastructures militaires britanniques et, progressivement, le recours aux bombardements massifs.
La bataille d’Angleterre, née dans les décombres de l’évacuation de Dunkerque, marque un tournant dans le développement de l’aviation militaire. Si la Royal Air Force était numériquement inférieure à la Luftwaffe, elle disposait néanmoins d’appareils de grande qualité. L’auteur fait ainsi découvrir l’industrie militaire britannique, qui tournait à plein régime et produisait 500 avions par mois, sous l’impulsion du ministre de la Production aéronautique, William Maxwell Aitken, et grâce à la planification d’Archibald Henry Macdonald Sinclair, secrétaire d’État à l’Air. Le Hawker Hurricane et le légendaire Spitfire, fierté de l’aviation britannique, ont ainsi pu faire face aux Bf 109 de Messerschmitt et aux Ju 87, bombardiers en piqué chargés d’appuyer les forces blindées.
La bataille d’Angleterre ne peut être dissociée du Blitz, même si les deux séquences répondent à des logiques militaires distinctes. La période du 10 juillet au 31 octobre 1940 correspond d’abord à la tentative allemande d’obtenir la supériorité aérienne nécessaire à une éventuelle invasion de la Grande-Bretagne. Elle est marquée par des choix opérationnels successifs, parfois contradictoires, visant tour à tour les convois, les aérodromes, les installations radar et les capacités de commandement britanniques. L’opération Ambassador et le raid de l’aviation britannique sur Portland rappellent aussi que les initiatives britanniques ne furent pas exemptes d’échecs ni de pertes importantes. Toutefois, l’absence de résultat décisif côté allemand révèle moins une absence totale de stratégie qu’une difficulté à hiérarchiser les objectifs et à adapter durablement la campagne aux capacités de résistance de la Royal Air Force. La seconde période, du 7 septembre 1940 au 16 mai 1941, marque le basculement vers le Blitz. Hitler revient alors sur sa position initiale, qui visait à éviter une attaque massive contre Londres, et ordonne des bombardements répétés de la capitale. Ce revirement répond à la fois à l’obstination britannique, au désir de briser le moral civil et à la volonté de contraindre le gouvernement Churchill à négocier. Cette seconde période est particulièrement bien documentée par les photographies en couleur, montrant des scènes de destruction, des monuments endommagés et des populations à la rue. Malgré ces images de chaos, l’effort de guerre britannique se poursuit : les femmes sont appelées à prendre part à la guerre aussi bien dans les usines que dans les airs, comme le montre le portrait de la pilote Amy Johnson.
Cet ouvrage passionnant met également en lumière le rôle de Winston Churchill, qui a su s’entourer de responsables militaires et industriels compétents, comme le montre la série de portraits qui jalonne le récit. Il faut notamment citer Sir Hugh Dowding, chef du Fighter Command, dont les choix stratégiques ont été déterminants pour préserver la Royal Air Force. Appuyée par un réseau de détection radar alors sans équivalent, celle-ci a pu mettre en œuvre des tactiques opérationnelles élaborées.
Au milieu des bombardements incessants, le Premier ministre britannique a su manœuvrer avec le soutien de la population, même si ses choix militaires n’ont pas toujours fait l’unanimité. Une photographie prise par Herbert Mason dans la nuit du 29 au 30 décembre 1940 témoigne avec force de cette résistance. Sur une double page, Londres brûle, tandis que la cathédrale Saint-Paul apparaît presque intacte. Pour le Daily Mail, « Saint-Paul est debout, désarmée, au milieu de la ville en feu » ; pour le Berliner Zeitung, cette image montre au contraire l’agonie de la capitale britannique, sur le point de succomber aux flammes. Reproduite en double page (p. 138-139), la photographie nourrit ainsi deux discours de propagande opposés : celui d’une résistance britannique indéfectible et celui de l’hubris allemande.
L’ouvrage de Michaël Bourlet se distingue par sa richesse iconographique et sa capacité à articuler les volets militaires, politiques et historiques de cette bataille. La résistance britannique y apparaît d’autant plus nettement qu’elle est confrontée à une stratégie allemande évolutive, marquée par des objectifs successifs, des arbitrages incertains et une difficulté croissante à transformer la supériorité numérique en victoire opérationnelle. C’est dans cette tension entre planification allemande, adaptations britanniques et usages propagandistes de l’image que réside l’un des principaux intérêts de l’album.
Le front de l’Est : au cœur de l’affrontement brutal entre l’Union soviétique et l’Allemagne
Dans ce récit chronologique enrichi de nombreuses photographies d’archives en couleur, Michaël Bourlet retrace avec efficacité les principales étapes et les déplacements des fronts qui ont opposé l’Allemagne nazie à l’Union soviétique et ses alliés du 22 juin 1941 au 8 mai 1945. La cartographie en double page placée en ouverture de l’ouvrage permet de saisir d’emblée l’immensité du champ de bataille ainsi que l’ampleur des forces humaines mobilisées pour contrôler et maîtriser l’ensemble des fronts.
L’opération Barbarossa, lancée par Hitler le 22 juin 1941, constitue avant tout la rupture, par l’Allemagne nazie, du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et vise à anéantir l’Union soviétique. Conçue en 1940, elle entraîne la division des forces allemandes en trois groupes d’armées : le groupe Nord, dirigé vers Leningrad ; le groupe Centre, vers Moscou ; et le groupe Sud, vers Kiev et l’Ukraine. Au plus près des lignes de front, l’armée allemande s’enlise dans l’hiver russe, Hitler et son état-major ayant sous-estimé la capacité de l’Armée rouge, mieux préparée qu’ils ne le pensaient, à se réorganiser et à mobiliser ses ressources matérielles. Les descriptions des différents champs de bataille rendent compte de l’impréparation allemande : sous-évaluation de l’étendue du territoire à conquérir, infrastructures limitées, conditions météorologiques extrêmes, lignes d’approvisionnement trop longues et retards dans l’acheminement du carburant dus à l’état dégradé des routes soviétiques. Par ailleurs, l’opération, qu’Hitler avait conçue comme une guerre éclair, se transforme en un véritable enlisement qui réveille un sentiment patriotique au sein de la population soviétique, comme en témoigne la résistance décrite par l’auteur lors de la bataille de Stalingrad (août 1942-février 1943).
Le Front de l’Est est également le récit d’une guerre particulièrement meurtrière, que l’historien qualifie de « front de la mort » : 16 millions de Soviétiques, 6 millions de Polonais et 4 millions d’Allemands y ont trouvé la mort ; 1 700 villes et 70 000 villages ont été totalement ou partiellement détruits. Il s’agit d’une guerre raciale menée par l’Allemagne, qui vise l’anéantissement du communisme et l’extermination des Juifs afin que « s’effondre le régime judéo-bolchévique à Moscou ». La brutalité des exactions commises contre les populations civiles, exacerbée par le désir de vengeance et l’exaltation de la souveraineté nationale, trouve en grande partie son origine dans l’absence de « règles de guerre ». L’ouvrage de Michaël Bourlet propose un récit rigoureux, dense et enrichi d’une iconographie remarquable, qui s’appuie sur des sources historiques solides et de nombreuses photographies d’archives en couleur.
Par cette approche documentée et pédagogique, l’historien restitue avec précision les forces en présence, les enjeux militaires et historiques qui ont marqué le front de l’est. Après la guerre, une bataille mémorielle s’est engagée, minimisant l’aide américaine : la Russie a construit un récit national centré sur la résistance patriotique soviétique face à l’Allemagne nazie, tout en occultant le pacte germano-soviétique de 1939 et les exactions de l’Armée rouge contre sa propre population.
Cette mémoire sélective est encore aujourd’hui instrumentalisée par Vladimir Poutine pour justifier sa doctrine et son invasion de l’Ukraine, en réactivant les symboles de la « grande guerre patriotique ».
La guerre du Pacifique : de Pearl Harbor au basculement en faveur des États-Unis
Concentré sur la relance économique des États-Unis après la crise, le président Roosevelt privilégiait l’isolationnisme, malgré la défaite française de 1940. Ni le gouvernement ni la population américaine ne souhaitaient s’engager dans un conflit qui ne concernait pas directement le pays. Comme le rappellent la plupart des livres d’histoire, le bombardement de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, donne au conflit toute sa dimension mondiale en provoquant l’entrée en guerre des États-Unis. En revanche, le grand public connaît moins bien le détail des affrontements et des stratégies militaires mis en œuvre dans le Pacifique jusqu’à la fin de la guerre. C’est l’objet de l’ouvrage de Frédéric Guelton, qui rouvre cette page de la Seconde Guerre mondiale en proposant un récit complet et précis des forces en présence, accompagné de nombreuses photographies d’archives.
La reconstitution présentée par l’historien met en lumière, dès le début du récit, les raisons de l’échec japonais : malgré une idéologie guerrière parfaitement alimentée par la propagande gouvernementale, le Japon surestime ses capacités. Galvanisé par son attaque sur Pearl Harbor, il pense pouvoir contrôler les espaces maritimes et terrestres de l’ensemble du Pacifique alors qu’il ne dispose pas de la puissance industrielle et militaire des États-Unis. La cartographie proposée au début de l’ouvrage permet de mesurer l’étendue géographique du champ de bataille, les espaces conquis par les forces en présence et l’ampleur des moyens terrestres, navals et aériens mobilisés pour mener des opérations militaires sur un territoire aussi vaste.
Frédéric Guelton montre que la réussite de l’attaque menée contre Pearl Harbor repose avant tout sur une erreur d’appréciation stratégique du gouvernement américain, qui sous-estimait la menace et avait négligé les avertissements de l’amiral Kimmel et du général Short. Ceux-ci estimaient qu’une attaque aérienne inopinée, lancée au lever du jour depuis des porte-avions situés à quelque 500 km de la base, constituerait une « surprise totale », malgré les patrouilles en place. C’est exactement ce qui s’est produit. L’historien reconstitue avec précision les deux heures fatidiques durant lesquelles la base navale américaine fut prise en étau par les forces japonaises.
S’ouvre alors la campagne du Pacifique Sud, marquée par deux conquêtes japonaises majeures. Les Philippines sont conquises après cinq mois de combats intenses, qui aboutissent à la capitulation de Bataan et à la chute de Corregidor. Cette étape est marquée par le retrait du général MacArthur, qui rejoint l’Australie en mars 1942 pour organiser la contre-offensive et prononce cette phrase célèbre, adressée tant aux Philippins qu’aux Japonais : « I shall return ». La défaite s’explique par une attaque aérienne parfaitement maîtrisée, mais aussi par une logistique défaillante et par l’impréparation des troupes au sol. La Birmanie est ensuite prise d’assaut par des forces japonaises tactiquement mieux préparées, malgré la résistance des Britanniques et des « Tigres volants » engagés aux côtés des Américains.
Ces deux défaites, relatées avec une grande précision chronologique, sont documentées par de nombreuses photographies d’archives montrant notamment des soldats prisonniers et les ruines laissées sur les champs de bataille. La rapidité des offensives et la supériorité tactique des Japonais s’expliquent aussi par le décalage horaire : lorsque Pearl Harbor est attaqué le 7 décembre, l’information ne parvient dans la région que le 8 décembre, laissant peu de temps aux Alliés pour adapter leur stratégie de défense. En sous-estimant les capacités militaires américaines et la résilience d’une population soudée par le choc de l’attaque brutale de Pearl Harbor, l’Empire japonais ouvre la voie à une contre-offensive alliée d’une ampleur considérable, qui le conduit progressivement à la défaite.
Si la bataille de la mer de Corail est qualifiée par l’historien de « match nul » sur le plan militaire, elle constitue néanmoins un revers majeur pour les Japonais, qui n’atteignent pas leurs objectifs. La campagne suivante, visant la conquête de l’île de Midway en juin 1942, se solde également par un échec pour l’amiral Yamamoto, confronté à l’amiral Nimitz dans une bataille navale d’envergure. Le Japon y perd quatre porte-avions : selon l’auteur, l’issue de la guerre ne fait dès lors plus guère de doute. Enfin, l’affrontement de Guadalcanal, du 7 août 1942 au 9 février 1943, met fin aux capacités offensives de l’Empire japonais, qui sous-estime une nouvelle fois la ténacité américaine, notamment celle du corps des Marines, comme le montre le récit de la bataille d’Edson’s Ridge. Le compte rendu chronologique se poursuit avec les campagnes d’Iwo Jima et d’Okinawa, les Alliés exigeant une reddition sans condition. Une nouvelle page s’ouvre alors avec l’emploi de l’arme nucléaire, utilisée pour la première fois le 6 août 1945 sur Hiroshima, puis le 9 août sur Nagasaki.
Pris ensemble, La bataille d’Angleterre, Le Front de l’Est et La guerre du Pacifique composent moins une simple chronique des principaux champs de bataille qu’une réflexion sur les conditions de la victoire dans une guerre devenue mondiale. D’un théâtre d’opérations à l’autre, les puissances de l’Axe obtiennent d’abord des succès spectaculaires grâce à l’effet de surprise, à l’audace tactique et à la rapidité de leurs offensives. Pourtant, leur excès de confiance les conduit à sous-estimer trois facteurs décisifs : la capacité de résistance des populations et des gouvernements, l’adaptation des commandements alliés et, surtout, la supériorité industrielle et logistique de leurs adversaires. La richesse iconographique de la collection Glénat donne à voir cette articulation entre stratégies militaires, mobilisation des populations et violence de masse, sans réduire la guerre à une succession de batailles. Les trois ouvrages montrent ainsi que la victoire alliée ne procède pas d’un basculement unique, mais d’une accumulation de ruptures : échec de la Luftwaffe à neutraliser la Royal Air Force, enlisement allemand sur le front soviétique, puis perte de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique. Leur mise en regard permet enfin de mesurer combien ces conflits ont reconfiguré durablement l’ordre mondial, entre affirmation du régime stalinien, montée en puissance des États-Unis et ouverture de l’ère nucléaire. Ces héritages ne relèvent pas seulement du passé : leur sélection, leur mise en récit et leur instrumentalisation continuent d’alimenter les mémoires nationales et de servir de références dans la justification de conflits contemporains.
22.10.2026 à 12:00
Hyperpolitique : la politisation sans pouvoir d’agir
Texte intégral (1956 mots)
Comment expliquer que la politique occupe une place aussi importante dans les conversations, les médias et les mobilisations sans déboucher sur des transformations sociales à la hauteur des attentes ? C’est le paradoxe au cœur d’Hyperpolitique (La Découverte, 2026), dans lequel Anton Jäger, historien belge de la pensée politique, retrace l’évolution des formes de l’engagement depuis le début du XXe siècle. Selon lui, nous sommes entrés dans une nouvelle période, caractérisée par une politisation intense, mais privée des organisations capables de lui donner un débouché.
L’auteur distingue quatre séquences. La première, celle de la politique de masse, correspond au « court XXe siècle », de 1914 à 1989. Elle se caractérise par la puissance des partis, des syndicats et des associations, qui structurent les engagements et les appartenances collectives. Vient ensuite la post-politique des années 1990 et 2000, marquée par le recul des conflits idéologiques et une apparente dépolitisation des sociétés occidentales. La crise financière de 2008 ouvre une troisième période, celle de l’antipolitique : la contestation des élites et des institutions se développe sans trouver de débouché politique à la mesure de son intensité. Depuis la fin des années 2010, enfin, l’hyperpolitique prolonge la précédente, elle désigne une situation dans laquelle la politique est partout, mais peine à s’organiser.
Un sourire sans chat
Dans le premier chapitre, intitulé « Un sourire sans chat », Jäger reprend l’image du chat du Cheshire, dont le sourire subsiste après la disparition de l’animal. Elle résume sa thèse : l’énergie politique demeure, voire s’intensifie, tandis que les structures collectives qui lui donnaient autrefois une forme s’effacent. Pour caractériser ces différentes périodes l’auteur mobilise des références culturelles : les photographies de Wolfgang Tillmans et des œuvres littéraires telles que Les Années d’Annie Ernaux ou encore les romans de Michel Houellebecq. Ces images et ces textes donnent à saisir les sensibilités propres à chaque période et les transformations qui les relient.
Avec l’hyperpolitique, la séparation entre vie privée et vie publique qui caractérisait la période post-politique s’estompe. Les opinions s’expriment dans les conversations ordinaires, les pratiques culturelles et les usages numériques. Mais cette extension du politique ne renforce pas nécessairement la capacité d’agir : la multiplication des prises de position coexiste avec la dispersion des engagements et la difficulté à construire des objectifs communs.
Cette périodisation donne une cohérence aux transformations décrites, mais elle reste parfois approximative. Elle rend mal compte de la diversité des situations nationales et tend à sous-estimer certaines mobilisations des années 1990 et 2000, des mouvements altermondialistes aux grandes manifestations contre la guerre en Irak en 2003. La politique n’a pas disparu durant la période dite post-politique : ses formes et ses lieux ont évolué de manière inégale.
La disparition des lieux de sociabilité
Pour comprendre ce qui distingue l’hyperpolitique de la politique de masse, Jäger s’appuie notamment sur les travaux du politiste américain Robert Putnam. Dans Bowling Alone, paru en 2000, celui-ci décrit le recul de la sociabilité collective aux États-Unis : partis, syndicats, clubs et associations perdent des membres et rassemblent moins efficacement les individus.
La politique de masse ne reposait pourtant pas seulement sur des idées ou des programmes. Elle constituait aussi un milieu social. En Europe, le Parti communiste pouvait structurer une part importante de la vie quotidienne de ses militants et de leurs proches, grâce à ses journaux, ses syndicats, ses associations, ses lieux de réunion et ses activités culturelles. Ces organisations reliaient les expériences individuelles, leur donnaient une interprétation collective et permettaient de les convertir en action.
L’affaiblissement de ces lieux contribue à expliquer les difficultés des mobilisations contemporaines. Les réseaux sociaux diffusent rapidement des mots d’ordre et permettent de réunir des milliers de personnes, mais ne remplissent pas nécessairement les fonctions de formation, de coordination et de solidarité des organisations traditionnelles. Une mobilisation peut être massive sans parvenir à se structurer dans le temps.
Jäger met également en perspective les formes historiques du fascisme et celles de l’extrême droite américaine contemporaine. La comparaison souligne leurs différences : les organisations, les relais et les modes d’encadrement ne sont plus les mêmes. Les mouvements actuels peuvent s’appuyer sur des réseaux et des infrastructures moins traditionnels sans être dépourvus d’organisation. La nature de ces nouveaux dispositifs mériterait toutefois un examen plus approfondi.
L’analyse convainc lorsqu’elle souligne le rôle des organisations dans la transformation de la colère en force politique. Elle l’est moins lorsque le recul de la sociabilité collective semble suffire à expliquer l’impuissance contemporaine. Les données sur les adhésions et les pratiques militantes ne permettent pas toujours d’établir un lien causal direct entre désaffiliation et affaiblissement politique.
De l’antipolitique à l’hyperpolitique
La crise financière de 2008 marque, dans le récit de Jäger, le début d’une vague de contestation dirigée contre les élites et les institutions établies. En Grèce, en Espagne, en Italie ou aux États-Unis, les occupations de places et les manifestations se multiplient, tandis que la critique de l’ordre économique et politique gagne en visibilité. Mais cette effervescence débouche rarement sur une offre politique capable de transformer durablement les rapports de force.
Les trajectoires de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne et du Mouvement 5 étoiles en Italie illustrent les difficultés de cette conversion. Ces formations ont capté une partie de la contestation et remporté des succès électoraux, mais se sont heurtées aux contraintes du pouvoir et aux compromis institutionnels. En Grèce, la pression des créanciers européens a notamment limité les marges de manœuvre du gouvernement. Les victoires électorales n’ont donc pas satisfait les attentes de transformation qui avaient nourri les mobilisations.
Les expériences de Bernie Sanders aux États-Unis et de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni montrent cependant que la mobilisation peut aussi transformer les partis de l’intérieur. Tous deux ont bénéficié d’un soutien militant dépassant les appareils traditionnels et contesté l’orientation dominante de leur formation. Leurs parcours rappellent que l’articulation entre mobilisation et institutionnalisation ne se résume pas à une alternative entre succès et échec.
L’hyperpolitique désigne précisément le décalage entre l’extension de la politisation et la difficulté à construire un pouvoir collectif. Les inquiétudes liées au réchauffement climatique, aux inégalités économiques ou aux tensions géopolitiques nourrissent une conscience diffuse des enjeux planétaires. La séparation entre politique et vie privée s’estompe, tandis que les prises de position se multiplient. Pourtant, cette effervescence ne garantit ni la formation d’organisations structurées ni la capacité à imposer des changements.
Comme l’écrit Jäger à propos des États-Unis, « le consentement à l’ordre établi ne peut désormais plus être tenu pour acquis ». Les institutions et les élites ne bénéficient plus de la même légitimité. Mais la défiance ne constitue pas en elle-même un programme politique, pas plus que la contestation ne produit automatiquement les forces capables de lui donner une traduction institutionnelle.
La distinction entre antipolitique et hyperpolitique est stimulante, mais les trajectoires nationales et celles des mouvements restent trop peu différenciées. L’analyse gagnerait à préciser les conditions dans lesquelles certaines mobilisations se structurent tandis que d’autres se dispersent. Au-delà du déclin des anciennes organisations, c’est donc la capacité des nouvelles formes d’engagement à se doter de structures durables qui reste à expliquer.
Une asymétrie entre la gauche et la droite
Jäger souligne l’inégale capacité de la gauche et de la droite à convertir la politisation en force politique. Les transformations économiques, notamment la désindustrialisation et l’affaiblissement des collectifs de travail, ont fragilisé les bases sociales de la gauche. Celle-ci a perdu une partie des organisations qui reliaient les expériences quotidiennes, les intérêts sociaux et l’action politique.
La droite radicale semble mieux tirer parti de la nouvelle configuration. Elle exploite la défiance envers les élites, la circulation rapide des messages et la fragmentation de l’espace public. Mais il serait trompeur d’opposer une gauche privée de ses anciennes structures à une droite qui pourrait se passer d’organisation. Réseaux médiatiques, financements, associations, relais militants et infrastructures numériques contribuent eux aussi à sa capacité d’influence.
Cette asymétrie mériterait une analyse plus poussée. Jäger décrit les difficultés de la gauche à reconstruire une base collective, mais examine moins précisément les ressources qui permettent à ses adversaires de convertir la mobilisation en pouvoir. Une comparaison plus systématique de leurs organisations et de leurs infrastructures aiderait à comprendre pourquoi l’intensification de la vie politique profite davantage à certains camps.
Sorties de secours : reconstruire une capacité d’action collective
Dans le dernier chapitre, « Sorties de secours », Jäger cherche des moyens de sortir de cette impasse, principalement à partir du cas américain. Il défend la redistribution des ressources et la mise en place d’un véritable État-providence. Mais ces mesures ne sauraient suffire sans une reconstruction des organisations collectives.
Il faudrait ramener les individus vers les syndicats et les partis, ou faire émerger de nouvelles formes d’association. L’enjeu est de réinstitutionnaliser l’engagement sans simplement restaurer les structures du passé. Les organisations doivent redevenir des lieux de participation et de délibération, où les individus peuvent élaborer des objectifs communs et agir ensemble.
Le défi reste entier. Les anciennes formes de sociabilité ne peuvent être reproduites à l’identique, et leur affaiblissement ne fait pas surgir spontanément de nouveaux collectifs. Reste à comprendre comment susciter la participation, dépasser les moments de mobilisation et relier les revendications immédiates à des stratégies de transformation.
C’est là que se situe à la fois la force et la limite d’Hyperpolitique. Jäger avance une intuition féconde : la crise contemporaine de la politique tient moins au manque d’engagement qu’à la difficulté de transformer une politisation diffuse en puissance collective. Mais sa périodisation reste parfois trop générale, ses preuves empiriques inégales et son analyse des nouvelles formes d’organisation incomplète.
Son diagnostic déplace ainsi la question : il ne suffit ni de constater l’omniprésence de la politique ni de regretter les partis et les syndicats d’autrefois. Il faut comprendre comment des engagements dispersés peuvent se traduire en organisations capables de représenter des intérêts collectifs et d’agir sur les institutions. C’est aussi ce qui rend l’asymétrie entre la gauche et la droite décisive : dans un monde où la défiance se généralise, les acteurs qui disposent des moyens de l’organiser et de la convertir en pouvoir bénéficient d’un avantage déterminant.
22.10.2026 à 09:00
La critique des « approches critiques » du droit
Texte intégral (2956 mots)
« Faut-il croire au droit ? ». La question est honnête. Elle est celle à laquelle se proposent de répondre les neuf contributions de qualité (dont l’introduction) de l’ouvrage collectif éponyme, rédigé sous la direction du professeur Antoine Corre-Basset. Est ici dressé un panorama érudit et intriqué des principales théories critiques par lesquelles des femmes et des hommes, pas exclusivement juristes, ont déconstruit les mythes de la loi objective et de la bouche inanimée qui en prononce les paroles : le juge. On y balaie les critiques formulées depuis le XIXe siècle par les juristes sur leur art et, plus généralement, dans les discours tenus sur les dysfonctionnements des lois humaines, dont le contenu matériel est formulé au nom d’un droit « idéal » fixant les règles pour la collectivité tout entière, indépendamment de considérations économiques ou sociales. Ces théories, que l’on a rassemblées sous la qualification d’« approches critiques du droit », ont permis, depuis le marxisme juridique, avec des objets d’étude aussi variés que le genre, le sexe ou la race, de battre en brèche l’idée d’un droit neutre, apolitique et technique.
Antoine Corre-Basset nous rappelle d’emblée que le débat sur la nature des règles de droit, très ancien, n’a jamais été dépassionné. Ouvert par Antigone, il évolue en parallèle d’un autre débat, celui-là plus récent, portant sur la manière dont les juristes manient une règle de droit devenue le bras armé d’un système de domination sociale au sens marxiste du terme. Le conflit s’est ensuite cristallisé autour de la dichotomie entre la conception « mécaniste » d’un droit neutre et objectif – qui postule un continuum entre la loi expression de la volonté générale (émanant du Parlement) et son application aux sujets de droit – et le discours partisan et mouvant caractéristique de la politique. Car, « lieu commun de toute une littérature scientifique depuis l’Antiquité », la satire du droit accompagne généralement la remise en cause de l’ordre institutionnel établi. Cet ouvrage collectif nous le rappelle, avec force.
Une critique protéiforme
La plupart des contributions de l’ouvrage rattachent leur objet d’étude aux courants critiques américains du début du XXe siècle, nés dans les facultés de droit. Ces mouvements intellectuels contestataires ont d’abord pris la forme d’une critique sociale du droit, en mettant en place un travail commun, plus ou moins structuré, de déconstruction du droit institutionnel. On discerne alors la densité des liens tissés entre toutes ces formes de critiques depuis la naissance du Legal realism américain au début du XXe siècle. Les critiques adressées par les principaux représentants de ce courant, savamment décrites par Pierre Brunet, ont en effet largement contribué à nourrir d’autres courants critiques du droit (Law and Society, Law and Emotions). Sceptiques à l’égard de la règle juridique, ils estiment que le droit livresque a des années de retard sur la pratique réelle, et que le raisonnement des juges « est fondé sur des éléments initialement considérés comme extra-juridiques » – ce qui rapproche le droit de la décision politique. Si ces critiques furent largement partagées après la Seconde Guerre mondiale, elles avaient en réalité été défendues bien longtemps avant eux, par des historiens du droit à la fin du XIXe siècle.
Après le Legal realism, on trouve les Critical Legal Studies (CLS), nées à l’université du Wisconsin en 1977, à un moment où les luttes pour les droits civiques aux États-Unis connaissent un revers important. Vincent Réveillère décortique brillamment les grands traits de ce mouvement universitaire à la postérité flamboyante, inspiré du réalisme, du marxisme critique et d’un « assemblage hétéroclite de théories sociales structuralistes et post-structuralistes ». Il se définit comme « une critique ancrée à gauche de l’approche dominante au sein des universités états-uniennes dans les années 1960 et 1970 ». Comme son prédécesseur, ce mouvement intellectuel s’oppose à la culture juridique dominante : le droit serait politique et favoriserait systématiquement les plus puissants – aussi serait-il dangereux de s’en remettre au juge. En rejetant la vision rationnelle et consensuelle du droit et en soulignant son rôle dans la constitution du social (et inversement), les CLS ont profondément marqué l’enseignement et la théorie du droit bien au-delà des États-Unis. Exemptes de démarches empiriques, elles sont menées par des juristes ayant pour souci premier de s’opposer à l’enseignement conservateur des Law Schools aux États-Unis.
L’héritage des CLS est important. On en retrouve des déclinaisons dans de nouveaux courants de recherche contemporains, inscrits dans la filiation des CLS mais ayant réussi à s’en émanciper : les approches féministes, la Critical Race Theory (CRT), les Legal Consciousness Studies ou encore le courant Law and Literature. Certains de ces courants ont été bien reçus dans les facultés de droit et d’économie françaises. D’autres, à l’instar de la CRT, ont reçu un accueil plutôt tiède puisqu’il faut attendre 2017 pour qu’enfin un livre collectif rende justice aux principaux textes du mouvement, enclenché à la fin des années 1970. De nouveaux champs disciplinaires ont récemment été créés sur les thématiques liées aux études sur les femmes. Remarquablement traitée dans la contribution de Marie-Xavière Catto, l’approche féministe du droit est née de la présence de femmes dans les facultés de droit américaines. Un cycle de conférences important en 1970 et vingt-deux années de rencontres annuelles auront joué un rôle crucial dans la diffusion des stratégies pour défendre les droits des femmes. Baptisée Feminist legal theory durant les années 1980, cette critique, qui reproche à l’enseignement d’être « un système de reproduction des hiérarchies », prend incontestablement appui sur les CLS.
Critique politique, critique « scientifique » ?
Les critiques sont d’abord résolument politiques. En témoignent les approches marxiste et socialiste. La première manifeste « une méfiance globale » à l’égard du savoir juridique, et prône la révolution. La seconde, acceptant comme point de départ le système juridique existant, « propose de le remettre en cause par une transformation progressive » ; la remise en cause de la science juridique est opérée par les sciences économiques. À l’origine de tous ces mouvements contestataires du droit, on retrouve de grandes figures tutélaires, évoluant dans un contexte hostile. Les mouvements qu’elles créent, essentiellement académiques et souvent nés dans les facultés de droit, se sont rapidement structurés au plan national. Leur ancrage dans les courants politiques (en particulier le socialisme et le marxisme) est incontestable.
Le socialisme, devenu l’une des forces politiques majeures en France, est par exemple un grand courant critique du droit et de la législation dès la fin du XIXe siècle. Avec subtilité, Guillaume Richard propose de tirer un bilan des modalités critiques portées par les courants socialistes à partir de cette époque. Le droit y est contesté, intellectuellement et pratiquement, en tant que législation mais également comme « savoir intellectuel incapable de s’adapter aux évolutions sociales ». La critique dépasse alors le droit pour devenir politique. Socialement située, elle conteste l’ordre établi lato sensu et, singulièrement, l’ordre juridique qui y est contenu. Pourtant, elle ne rejette pas l’héritage juridique formel tout entier ; Karl Marx, qui se livre à une critique virulente de la législation de l’État dans une série d’articles de 1842, produit par exemple une « critique (sociale) du droit qui n’exclut pas le droit ».
On comprend aisément que le droit est unanimement accusé de servir la domination d’une catégorie de personnes – la bourgeoisie au XIXe siècle, les « élites » au XXe siècle. D’ailleurs, ces dernières ont-elles un « rapport spécifique au droit et aux règlements ? », s’interroge Charles Bosvieux-Onyekwelu dans sa contribution. Reprenant, entre autres, le thème de la fausse universalité des lois qui, selon Foucault, permet aux élites de jouer avec les règles qu’elles imposent aux autres groupes sociaux, le chercheur apporte une réponse positive à cette interrogation, expliquant magistralement comment les classes supérieures ou dominantes (à ne pas toujours confondre avec les « élites ») « s’arrangent » avec le droit. Ce rapport élitaire au droit est, nous explique-t-il, facilité par le fait que l’on trouve généralement cette même élite à l’origine de la définition des règles du jeu, opérée sous l’œil bienveillant d’un Conseil d’État particulièrement coulant, ou en tout cas enclin à juger que la lettre d’une règle pouvait être enfreinte sans que l’esprit n’en soit trahi.
Des compléments critiques issus d’autres sciences sociales
La critique du droit n’est pas l’apanage du juriste. Des critiques particulièrement opérantes sont alors apportées par d’autres sciences sociales. C’est le cas de l’économie. La critique socialiste du droit est par exemple « une critique externe » ancrée dans la science politique et l’économie, savoirs jugés « plus adaptés » par ses représentants. Les successeurs de Marx, entre autres, ancrent essentiellement leur propos dans l’économie politique. Cette contestation de la science juridique par l’économie, qui interroge évidemment à plusieurs titres, n’est en réalité possible que grâce à l’autonomisation de la seconde vis-à-vis de la première et par le fait que les deux matières ne seraient pas concurrentes mais complémentaires. L’économie recèle d’ailleurs une autre voie de la critique du droit, celle des insuffisances de la science juridique elle-même.
C’est également le cas de la sociologie, de la philosophie ou même de l’anthropologie. Afin d’étudier la présence du droit dans la vie sociale (droit du travail et adaptations de ce droit aux évolutions de l’emploi et de l’activité économique), la sociologie durkheimienne s’appuie par exemple sur le droit pris comme symbole de la solidarité sociale. Claude Didry nous explique avec brio comment Durkheim prend le droit comme le matériau de son enquête en distinguant, dans la matière juridique, un droit répressif d’un droit restitutif, dans le but de dépasser la dichotomie entre le droit privé conçu comme le cœur de la discipline juridique et le droit public, centré sur l’État. La raison de cette utilisation critique de la sociologie juridique est évidente : « le droit comme expression d’une régulation sociale se trouve intégré dans les faits sociaux que la sociologie se donne pour objet ».
Mais l’une des remises en cause du droit les plus spectaculaires est celle opérée par la science. Puisant dans les sociologies du droit et des sciences, Romain Juston Morival s’interroge avec justesse sur ceux qui coproduisent le droit dans l’ombre, et plus précisément sur le rôle des acteurs experts qui contribuent à la mise en œuvre des décisions judiciaires. L’expertise scientifique et le travail judiciaire dialoguent, en associant des « ingrédients hétérogènes » dans une symétrisation harmonieuse ; ils permettent une alimentation réciproque des deux disciplines, mais également une critique du second par la première, en témoignent trois exemples édifiants d’autopsies au cours desquelles « le récit raconté par le médecin légiste reprend et modifie l’histoire relatée par les policiers ».
Des critiques de la critique
Les approches critiques ont connu une double évolution : la spécialisation d’une part, et la remise en cause d’autre part. La critique a d’abord été de portée générale, principalement à propos de la domination des classes dites supérieures. Elle s’est rapidement spécialisée (femmes, minorités ethniques ou raciales, etc.), portée essentiellement par des personnes touchées avant de devenir de véritables domaines de recherche à part entière. Marie-Xavière Catto insiste par exemple sur le rôle pionnier de certaines avocates françaises qui, après avoir constaté l’infériorité juridique du sexe féminin, ont adopté une perspective féministe sur l’objet droit (par exemple Maria Vérone en 1912, ou Yvonne Netter en 1926). Cette critique, qui revêtait essentiellement un objectif politique, a d’abord pris la forme d’études féministes avant de devenir une véritable méthode de recherche. Appelées « études de genre », elles posent la question des rapports de sexe sans que le point de vue soit uniquement celui des femmes. S’agissant des études raciales, l’émergence de la CRT est portée par des juristes ayant une vision du droit ancrée dans la pratique et dans un vécu de militant des droits civiques. Faisant montre de lucidité, Lionel Zevounou porte le fer dans la plaie. « Comment expliquer », écrit-il, « qu’un système de droit républicain, adossé à une déclaration des droits proclamée antérieurement à la France, ait abouti en pratique à asseoir une domination raciale blanche pendant plusieurs siècles ? ».
Une « critique de la critique » s’est, en parallèle, lentement déployée depuis l’avènement des courants socialiste et marxiste. Elle est d’abord matérielle : le droit produit par les dominants peut-il servir autre chose que leurs intérêts propres ? La justice, instrument de classe, et le droit, technique de domination, sont conjointement accusés de favoriser la bourgeoisie ; ils doivent être mis au service de la classe ouvrière. Mais dans cette perspective, quelle peut être la valeur d’une technique — la règle de droit — capable d’être renversée au gré de l’idéologie du moment ? « Celle d’un véhicule pour des principes conformes au socialisme, dès lors que la classe dominant la société sera la classe ouvrière, et non plus la classe bourgeoise – car “les juristes finissent toujours par donner raison au plus fort” ». Les critiques sont aussi d’ordre méthodologique. Les réalistes sont ainsi accusés de réduire la science juridique à la description du comportement des juges en négligeant la jurisprudence et les techniques essentielles à la compréhension de l’ordre juridique. Ils omettent la dimension normative pour ne se concentrer que sur les méthodes objectives et descriptives. Quant à la CRT, la pratique du storytelling sur laquelle elle est en partie fondée sera accusée de renforcer le communautarisme.
Les CLS n’ont pas été exemptes de controverses, elles non plus. Les nombreuses critiques qui leur ont été adressées ont conduit à ce que certaines de ses branches s’émancipent : ainsi des défenseurs de la CRT, ainsi des auteures féministes. Le courant féministe n’a d’ailleurs pas eu d’autre choix que d’évoluer pour intégrer utilement les critiques formulées en son sein. À l’origine, celles-ci visaient notamment l’organisation patriarcale de la société et la négation des droits civils des femmes au XIXe siècle. Une première doctrine, qualifiée de libérale, avait basé son combat sur l’égalité juridique de traitement, ce qui avait permis aux femmes d’accéder à de nombreux espaces qui leur étaient fermés jusqu’alors. En dépit de réelles avancées, ce modus operandi avait été largement critiqué par les représentants du féminisme intersectionnel, queer et post-moderne, pour lesquels l’exclusion des femmes était « moins accidentelle que constitutive du système » ; lorsque le droit a établi un rapport de pouvoir structurellement inégalitaire, il ne suffit pas, pensent-ils, de déclarer l’égalité en droit pour effacer le problème. Autrement dit, les femmes, pour s’émanciper, n’ont pas à ressembler à des hommes « dont le modèle est érigé en unique valeur ».
En définitive, le droit – sa règle comme le cadre supposément neutre qu’il fournit – a toujours été présenté comme essentiel à la vie dans la cité ; ce faisant, il semblait indestructible. Il existe pourtant, au cœur même de la sphère juridique comme à ses lisières, de multiples courants critiques dont le regard porte tant sur la matérialité des normes que sur leur mise en œuvre. C’est tout ce foisonnement doctrinal que cet ouvrage collectif met brillamment en lumière.
21.10.2026 à 12:00
Tom Cruise derrière Tom Cruise
Texte intégral (1784 mots)
Dans cet essai, pas de prétention à couvrir de façon exhaustive la carrière de l’acteur Tom Cruise, pas non plus de longues descriptions de scènes pour traquer l'un de ses gestes singuliers récurrents, mais une plume légère, fluide et précise, pour dessiner les contours d’un parcours artistique qui constitue en lui-même une véritable proposition cinématographique.
Comment devient-on Tom Cruise ?
Sans pour autant suivre une approche chronologique rigoureuse, Olivier Maillart part de l’image du personnage-type incarné par l’acteur dans ses premiers rôles, qu’il définit comme étant celle du « bon connard », figure initiale que Cruise s’emploiera à dépasser à mesure que sa filmographie s’approfondit. L’auteur propose ici une lecture passionnante du motif œdipien qui se dessine en sous-texte durant toute la première partie de la carrière de l’acteur (La Couleur de l’argent, Martin Scorsese, 1986 ; Des Hommes d’honneur, Rob Reiner, 1992 ; Magnolia, Paul Thomas Anderson, 1999). Mais, plus prudent avec cette lecture que d’autres l’ont été, Maillart remarque que chez Tom Cruise, le début de carrière est scandé de « confrontations avec des modèles plus âgés, selon une logique industrialo-esthétique qui le précède et le dépasse ». Cela revient à souligner des situations conflictuelles avec des personnages représentant, de façon littérale ou symbolique, des figures paternelles.
Le cœur de l’analyse tient cependant ailleurs : dans la nécessité, propre à l’œuvre cruisienne, de se détacher d’une certaine idée du réalisme, comme si ce dernier « relevait d’une esthétique ne convenant pas à son art ». Maillart explique ce mouvement par un désir de « fuite dans l’imaginaire », que les choix de carrière ultérieurs de l’acteur corroborent.
Trois points essentiels à l’analyse du jeu de l’acteur et de sa persona découlent de cette observation. Premièrement, une distance progressive vis-à-vis des rôles de composition liés à une certaine norme de vraisemblance. Deuxièmement, un « rapport constamment gêné au réel [qui] éclaire sa difficulté à jouer de la contrainte quand on ne lui donne pas les moyens de la surmonter ». Tom Cruise se retrouve ainsi régulièrement dans un ensemble de situations narratives (Rain Man, Barry Levinson, 1988) ou de structures du jeu (face à Val Kilmer dans Top Gun : Maverick, Joseph Kosinski, 2022) qui viennent restreindre, ralentir ou plafonner sa tendance à la vélocité. Cette remarque est féconde en ce qu’elle fait apparaître une véritable loi du jeu et de l’incarnation propre à l’acteur : celui-ci doit constamment chercher un espace où s’épanouir, à la fois en tant que personnage mais aussi en tant que corps actant le rôle qui lui confié. Troisièmement, un ajustement cinématographique devient alors nécessaire « à mesure que ses rôles se feront de plus en plus abstraits, non réalistes, afin qu’il puisse pleinement déployer son talent ».
Maillart distille dans ses trois observations (sans la nommer tout à fait, la clarification se fait plus loin) l’idée d’un jeu cruisien proche du jeu blanc des acteurs burlesques du début du cinéma : moins Tom Cruise joue, plus il joue, résume l’auteur.
S’attardant sur le film Oblivion (Joseph Kosinski, 2013), il conclut qu’il fallait que l’acteur réussisse à « se débarrasser d’un certain nombre de tics afin de parvenir à la pureté du trait qui allait devenir sa marque, sorte de ligne claire cinématographique trouvant l’alliance avec la Technique (et la Vitesse) ». Comme tout bon acteur du corps, Tom Cruise est de fait un acteur du mécanique, proche du cinéma des attractions, dont l’identité se dévoile pleinement dans les séquences spectaculaires.
Jours de tonnerre (Tony Scott, 1990) semble de ce point de vue le véritable point de départ de l’œuvre cruisienne, en ce qu’il « incarne plus qu’il ne joue » et se constitue en « corps-machine, un corps qui se confond avec ses véhicules pour aller toujours plus vite ». Voilà, nous dit Maillart, comment on devient Tom Cruise.
Beauté mécanique
Dans le second chapitre, l’auteur s’attarde quelque peu sur les différents usages de la beauté chez l’acteur. Maillart y convoque l’idée d’une filiation « keatonnienne de l’impassibilité » : un visage lisse, une beauté a-érotique, qui sert le dessein d’un corps qui ne vieillit pas et sur lequel peut se fédérer un spectatorat universel et intemporel. À partir de cette observation, l’auteur pondère : « Le risque qu’encourt cependant celui qui porte un tel visage, c’est de glisser lentement mais sûrement hors de l’humaine condition ».
Dans un passage convaincant, il écrit : « Le sourire de Cruise sort ce dernier de l’humanité. Il révèle le mécanique plaqué sur le vivant ou plus exactement donne à voir une humanité superficielle trop rapidement badigeonnée sur une structure sans âme, et dont la réalité machinique affleure, ce qui ne peut que provoquer le malaise chez celui qui s’en rend compte ». Prolongeant cette intuition d’un corps mécanique, le sourire sans âme de l’acteur le conditionne à une étrangeté proche de celle de l’automate. Une sorte d’acteur issu d’une uncanny valley du cinéma, pas tout à fait humain, pas tout à fait robot. Par une succession d’exemples qui ne noient jamais le propos, l’auteur affine son intuition et aborde la question du masque comme moyen d’une révélation, plutôt que d’une dissimulation.
Le troisième chapitre aborde de manière plus frontale la question du corps exposé, en confrontant les enjeux d’érotisme et de sexualité à la nature du lien que l’acteur entretient avec ces deux dimensions a priori constitutives de toute star de cinéma. Car « Cruise n’est qu’un corps à admirer, non à étreindre ». La méfiance, voire la maladresse, avec laquelle la caméra filme Cruise en situation érotique permet à Maillart de « constater que c’est de toute façon le narcissisme qui domine dans l’aura érotique du comédien à l’écran bien plus que la conquête de l’autre ».
Par ailleurs, tout concourt à placer le corps de l’acteur dans des situations burlesques, que l'on pense aux multiples scènes d’escalade prodigieuses ou de courses effrénées (exaltation visuelle récurrente convoquant les souvenirs des cascades d’Harold Lloyd et de Buster Keaton) ou aux scènes de combat (dont il réussit à mêler l’enjeu dramatique avec une maîtrise comique rare), afin de parvenir à l’individualiser rapidement en quelques motifs et mimiques. Une manière, selon Maillart, de rejouer ce que Petr Kral décrivait du slapstick, à savoir un art qui permet de révéler « la propriété de toute chose d’être tout autant elle-même que, analogiquement, un reflet parmi d’autres de la variété universelle » (voir Le Burlesque ou Morale de la tarte à la crème, 1984).
Politique de l’acteur
Le quatrième chapitre reprend l’idée-maîtresse développée par Luc Moullet dans son ouvrage Politique des acteurs (une idée analytique dont les limites ont depuis été mises en évidence par le développement des études actorales, notamment par Christian Viviani et Christophe Damour, mais qui reste néanmoins essentielle et féconde) : « Parler d’un acteur de cinéma revient donc, d’une manière ou d’une autre, à parler de mise en scène ». Or, chez Tom Cruise, cette mise en scène semble le plus souvent se mouler aux caractéristiques de son jeu. Par ailleurs, « l’homogénéité du corpus cruisien » ouvre la possibilité d’étudier « un mode de jeu » hitchcockien en ce qu’il incarne régulièrement la position « de l’innocent plongé dans un monde coupable ».
Cette position conduit l’acteur à développer un jeu « conditionné par la question du regard ». Tom Cruise est un acteur qui scrute, observe et analyse (Mission : Impossible, 1996-2025 ; Minority Report, Steven Spielberg, 2002 ; Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick, 1999), en même temps qu’il est constamment scruté (il disparaît souvent derrière des masques ou, par un jeu de montage, dans un hors-champ ou une coupe de l’image). Olivier Maillart, dans un ensemble d’analyses brèves mais éloquentes, interprète cela comme « autant d’étapes d’une conquête progressive du regard, du montré et du caché, du su et de l’inconnu, du champ et du hors-champ ». Cette tendance dans le jeu vient parfaire l’idée hitchcockienne de la toute-puissante mise en scène, cette fois-ci dévolue à l’acteur et non plus au cinéaste, puisque Cruise parvient à s’ériger en une instance qui « maîtrise non seulement son propre regard au sein du monde où il évolue, mais aussi celui des autres personnages, et même celui des spectateurs par-dessus le marché ! »
N’oublions pas ici un élément essentiel, qui peine pourtant à trouver une place dans l’analyse de Maillart, à savoir le fait que l’acteur est très vite devenu producteur de ses films (depuis le premier Mission : Impossible, Brian De Palma, 1996), devenant maître absolu de son image et troublant les frontières entre cinéma et espace médiatique (l’article de Joël Augros, « La star comme entreprise : Tom Cruise », dans l’ouvrage collectif L’Acteur de cinéma : approche plurielles, s’attarde précisément sur le pouvoir économique de l’acteur).
À l’issue de cette exploration d’une petite centaine de pages, Maillart réussit à nous convaincre que Tom Cruise est un acteur de cinéma qui incarne une « proposition cinématographique » et qu’il représente même au mieux l’idée d’« une entité qui se confond avec le cinéma lui-même ».
20.10.2026 à 09:00
La nouvelle croisade contre les livres
Texte intégral (1816 mots)
Dans On ne peut plus rien lire ! Ce que la censure fait à la démocratie, Ira Wells s’intéresse à un phénomène qui prend de l’ampleur aux États-Unis et au Canada : l’interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires et publiques. Pour en mesurer les effets, l’auteur part d’une expérience personnelle. Critique littéraire, professeur de littérature au Victoria College de l’Université de Toronto et parent d’élèves, il découvre que la directrice de l’école fréquentée par ses enfants demande le retrait de certains ouvrages des rayons de la bibliothèque scolaire. Sa demande finit par concerner 259 écoles du district. Plus encore, les livres en question, jugés « néfastes » ou « woke », ne peuvent même pas être donnés à des organismes de bienfaisance.
Certes, nous sommes outre-Atlantique, et l’on pourrait considérer que cela ne nous concerne pas. Il n’empêche : selon certaines estimations, le nombre de titres interdits double chaque année aux États-Unis. Même tendance au Canada, dont l’auteur témoigne directement. Un nouveau consensus autour de la censure des livres semble ainsi s’imposer de ce côté de l’Atlantique, exerçant une forme de violence symbolique à l’encontre de certains auteurs et autrices, ou, du moins, de leurs idées.
Le phénomène dépasse le seul domaine littéraire et touche le secteur du livre dans son ensemble. Il se manifeste par des projets, parfois mis à exécution, visant à vider les rayons des bibliothèques publiques ou scolaires, à prendre le contrôle des conseils scolaires pour interdire l’achat de certains ouvrages, à bannir des romans anciens de la lecture des élèves, mais aussi à écarter des classiques au nom de leur racisme supposé ou de leur inscription dans un contexte historique colonial.
Une nouvelle offensive
La censure des livres connaît donc aujourd’hui un véritable essor. Il s'agit toutefois d’un phénomène contemporain, qui ne se confond pas avec les épisodes anciens de destruction des livres, lorsque des ouvrages étaient jetés au bûcher, notamment au Moyen Âge.
Ce qui est en jeu est d’une autre nature. Il s’agit d’abord de savoir comment apprécier les œuvres d’artistes dont on réprouve le comportement. La question suscite des débats depuis longtemps, comme en témoignent les interdictions qui ont frappé Ulysse de James Joyce ou L’Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence. Mais ce qui gagne désormais du terrain, c’est précisément l’absence de débat, comme l’illustrent les controverses autour des œuvres d’Art Spiegelman ou de Toni Morrison. Les motifs d’exclusion invoqués relèvent notamment de l’intolérance, de la condamnation des personnes racisées ou des personnes LGBTQ+. Un tiers des titres interdits traite précisément de la question raciale et du racisme.
Autre évolution : les acteurs de la censure ne sont plus seulement étatiques. La nouvelle censure émane à la fois des pouvoirs publics et de groupes de pression actifs au sein des institutions. Elle repose sur une conviction morale : les dangers que « nos ennemis » feraient peser sur le monde seraient si graves qu’il faudrait éradiquer les livres jugés néfastes avant qu’ils n’aient le temps d’avilir nos enfants.
De la liberté de dire à la liberté de lire
De nombreux rapprochements avec notre propre situation s’imposent. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire l’ouvrage de Thomas Hochmann, On ne peut plus rien dire… (Anamosa, 2025). La complainte de celles et ceux qui dénoncent la « censure » résonne continuellement sur les plateaux de télévision, mais dans un sens inattendu : la réaction semble s’être approprié la liberté d’expression pour mieux la détourner de son sens. Comment en est-on arrivé là ? Comment reconquérir cette liberté fondamentale en démocratie ? Telle est la question au cœur de l’essai incisif d’Ira Wells.
L’un des intérêts de son ouvrage tient à ce paradoxe : dans les situations qu'il décrit, on ne parle pas de censure, mais de prévention. Ce vocabulaire permet de dissimuler une forme de paranoïa moralisatrice, voire perverse. Ne révèle-t-il pas, au-delà de ces interdictions, un problème plus profond : l’érosion de la liberté intellectuelle, longtemps considérée comme une valeur commune ?
L’auteur montre comment l’extrême droite et ses provocateurs se sont emparés du thème de la liberté d’expression pour proclamer que le féminisme est un cancer ou tourner les minorités en ridicule. Hier, ils se plaignaient de ne plus pouvoir rien dire ; aujourd’hui, ils prétendent restaurer un ordre culturel « traditionnel » au nom même de cette liberté. Des autrices et des intellectuels tels que Margaret Atwood et Noam Chomsky en font notamment les frais.
Les justifications morales de l’interdiction
Afin d’aider ses lecteurs et lectrices à se méfier de l’orientation que prennent désormais de nombreuses décisions, Ira Wells en examine les justifications. Il s’agirait avant tout de « créer une culture de bien-être chez les élèves » ou de « transformer l’apprentissage dans une perspective de réussite scolaire ». Le lien entre de tels objectifs et la censure des livres, ainsi que les conséquences de celle-ci, reste pour le moins obscur. PEN America, organisation de défense de la liberté d’expression, signale pourtant que 2 532 livres ont été interdits au cours de la période considérée par l’auteur.
Parfois, le « public » est lui-même invité à participer aux décisions et à écarter les ouvrages qui « cachent un message idéologique ». Or, l’enquête menée par Wells révèle que nombre de participants — parents d’élèves ou membres de bibliothèques — invoquent une autorité divine pour justifier l’exclusion de certains livres. Ces participants vont jusqu’à se réunir en amont afin de répartir entre eux les arguments à avancer. Un ouvrage de Toni Morrison en fournit un exemple. Parmi les auteurs et autrices dont les livres sont également visés figurent Anne Frank, Agatha Christie, Cormac McCarthy, Stephen King et Margaret Atwood.
Au-delà de la surprise, c’est la possibilité même d’une politique de la lecture et de l’enseignement qui se trouve mise en question. Que signifient désormais les notions de « cancel culture » et de littérature « woke », lorsqu’elles servent à justifier l’exclusion d’ouvrages ? Dans bien des cas, les livres condamnés ne le sont d’ailleurs pas en tant qu’œuvres littéraires, mais comme prétendus « documents pornographiques » — ce qui invite à nous interroger sur le sens que l’on donne aujourd’hui à de telles catégories.
Bien entendu, il ne s’agit pas de soutenir que les œuvres littéraires seraient dépourvues de toute dimension politique. Mais il importe de distinguer la portée politique des productions culturelles — du roman aux films de Disney, en passant par la comédie musicale — des prises de position politiques de leurs auteurs. Wells rappelle que, si les œuvres possèdent une dimension politique intrinsèque, celle-ci ne se confond avec aucune option partisane. De même, les analyses sociologiques qui montrent comment les productions culturelles peuvent contribuer à légitimer les hiérarchies sociales ne sauraient justifier que l’on condamne certaines œuvres comme intrinsèquement odieuses à l’égard de toutes et tous.
Quoi qu’il en soit, rien n’autorise à sanctionner des œuvres au prétexte qu’elles exprimeraient une solidarité avec telle ou telle cause. C’est particulièrement vrai pour des livres comme Des souris et des hommes ou Les Aventures de Huckleberry Finn. Les enfants n’ont-ils pas bon dos ? S’agit-il véritablement de les protéger, ou plutôt de répondre aux inquiétudes de leurs parents ?
En réalité, ces manœuvres semblent surtout réaffirmer une hostilité envers les personnes queer, les personnes noires et d’autres minorités, tout en précipitant le retour à un âge d’or fantasmé des rôles sexués traditionnels. Elles contribuent ainsi à unir les membres d’une communauté contre une menace perçue comme telle, sur fond de défiance croissante envers les institutions et leur capacité à représenter la diversité des points de vue.
Les bibliothèques à l’épreuve de la liberté intellectuelle
Ira Wells a raison d’assortir son propos d’une réflexion sur les fondements philosophiques et juridiques de la liberté d’expression outre-Atlantique. Il rappelle notamment que Benjamin Franklin a fondé la première bibliothèque de prêt aux États-Unis et rassemblé autour de lui de nombreux soutiens. Les bibliothèques ont alors connu un franc succès.
Jamais, pourtant, les bibliothécaires n’avaient réduit la littérature à la transmission d’un message, politique ou autre. Cette tendance est récente et s’inscrit dans un mouvement politique plus général. L’opération peut finir par gagner l’opinion publique et rallier une partie de celle-ci à ses objectifs. Certaines bibliothèques ne se contentent d’ailleurs plus de convoquer des conseils chargés de délibérer sur les ouvrages : elles vont jusqu’à désigner un employé dont la mission consiste à expurger les rayonnages. Certes, les livres et les autres publications restent accessibles sous forme numérique. Mais cela n’empêche pas les tentatives de les faire disparaître, y compris sur ces supports.
Les bibliothèques sont pourtant, en principe, tenues de défendre la liberté intellectuelle et de soutenir les programmes scolaires. Comment peuvent-elles remplir ces missions si certains points de vue ne doivent plus être représentés ?
Ira Wells conclut en rappelant ce qui distingue fondamentalement la littérature de la censure : là où la première ouvre le débat, la seconde le clôt ; là où la littérature soulève des questions, la censure s’obstine à fournir des réponses. Elle cherche à rassurer en imposant des absolus moraux. Si le fait de devenir citoyen d’une démocratie libérale a un sens, c’est bien celui de pouvoir exercer son autonomie intellectuelle. Chacun doit pouvoir se former, choisir la manière dont il ou elle se cultive et déterminer ce qu’il ou elle souhaite dire.
18.10.2026 à 10:00
Lisez Sergueï Dovlatov !
Texte intégral (1937 mots)
Parmi les nombreux admirateurs du jeune Joseph Brodsky qui déclamait clandestinement ses poèmes dans les caves de Saint-Pétersbourg, au milieu des années 1960, il y avait un grand type basané, lourd et moustachu, qu’on voyait de loin. Il était aussi colossal, brun et plantigrade que Yossif, le poète rouquin était menu et étincelant. Brodsky psalmodiait ses vers, tel un rabbin ses prières. L’adorateur géant, étudiant négligeant totalement ses études, répondait au nom de Sergueï Dovlatov (1941-1990). Il venait de se faire renvoyer de l’Université de philologie des langues finnoises, après avoir échoué pour la quatrième fois à son examen d’allemand. Sergueï, qu’on appelait familièrement Sérioja, buvait plus que de raison, mais il n’est pas sérieux de parler de raison quand il s’agit de Pétersbourg et de poètes, grands buveurs de vodka et de Cognac, considérés par le KGB comme de dangereux provocateurs et parasites.
« Parasitisme social »
Admirateurs et poètes, tous buvaient en toute circonstance. Mais en période de déprime – par exemple, un chagrin d’amour – ils prenaient de grandioses cuites, qui pouvaient les plonger dans le coaltar pendant plusieurs jours.
Dovlatov buvait donc en compagnie de Brodsky et de ses amis poètes : Evgueni Rein, Anatoli Naiman et Andrei Ariev. Ces garçons brillants étaient aussi amateurs de jolies filles, et tous admiraient Anna Akhmatova, qui fut la première à louer les poèmes de Brodsky, arrêté en pleine rue et jugé en 1964 pour « parasitisme social », après avoir subi quelques tortures dans l'un des terrifiants hôpitaux psychiatriques, où le KGB internait les intellectuels ignorant le réalisme socialiste. Dans le prétoire, Brodsky ne se laissa pas impressionner par le juge qui voulait l’intimider : « Tenez-vous droit. Soyez respectueux vis-à-vis du tribunal. » Quand cette dame lui intima l’ordre de révéler « qui l’avait fait poète », et dans quel établissement il avait obtenu un « diplôme de poète », Brodsky lui répondit crânement : « Cela ne s’apprend dans aucune école. Cela vient de Dieu. » Condamné à cinq années de relégation dans une colonie pénitentiaire, située dans l’oblast d’Arkhangelsk, Brodsky fut libéré une année plus tard, puis expulsé d’URSS en 1972.
Gardien au goulag
Après son renvoi de la faculté de philologie dans la section des langues finnoises, en 1961, Sergueï Dovlatov dut effectuer son service militaire. Il fut incorporé en tant que gardien dans un camp, autrement dit le goulag, dans la République soviétique de Komi, près du Kazakhstan. C’est au sein de cette colonie à régime sévère qu’il commença à écrire son premier récit, La Zone. L’horreur de la vie concentrationnaire, sa violence sanguinaire, lui inspirèrent un récit aussi affreux que paradoxalement désopilant, cruel au-delà de toute expression et d’une drôlerie irrésistible. Le contraste entre l’horreur et la force comique de l’entropie soviétique imprègne d’ailleurs totalement l’œuvre de Dovlatov, faite de courts récits incisifs, absurdes, haletants, qu’on ne peut fermer avant de les avoir achevés. Évidemment impubliables en URSS, ils ne le furent qu’après sa mort. Il est à ce jour un des écrivains les plus lus en Russie.
Au goulag, on pensait aussi au sexe, écrit-il, et à n’importe quelle femme aperçue dans le camp : « L’infirmière Raissa était la seule fille dans notre caserne. Elle plaisait à beaucoup d’entre nous, comme n’importe qui à sa place. Sur cent habitants de la caserne, quatre-vingt-seize ne pensaient qu’à coucher avec elle. Les quatre autres se trouvaient à l’hôpital de Koïna. [/] On aurait difficilement pu la qualifier de jolie. Elle avait les chevilles épaisses, les dents petites et jaunes et la peau moite. »
Dans le même récit, Dovlatov écrit à New York, le 7 juin 1982 : « Le camp est soviétique dans son esprit même. Dans sa réalité intrinsèque. [/] Le criminel de droit commun est généralement un citoyen soviétique parfaitement loyal. Il est mécontent, bien sûr. Parce que le prix de l’alcool a augmenté, et autres problèmes du même genre. Mais les bases du système sont sacrées. Et Lénine est au-dessus de toute critique. »
Les récits de Dovlatov, dont la trame autobiographique tisse ses aventures, sont sans cesse réinventés et remaniés, voire réintroduits dans de nouvelles proses. Aucune parenté avec Soljenitsyne, ainsi qu’il écrit : « Le sujet est clos. Un tel raisonnement ne résiste pas à la critique. Évidemment, je ne suis pas Soljenitsyne. Cette circonstance me prive-t-elle du droit d’exister ? »
Une carrière de journaliste et d’écrivain
Au bout de deux ans, sa nouvelle affectation militaire le rapproche de Léningrad. Démobilisé en 1965, de retour en ville, il est admis à la faculté de journalisme et épouse Asia Pekurovskaja. Habitué aux amours compliquées, il renoue également avec Elena Ritman, qui donnera naissance à leur fille Katia. La revue L’Étoile publie ses critiques de livres.
Dovlatov soumet ses premiers écrits à ses amis Brodsky et Naiman, qui ne sont pas connus pour leur indulgence. Ils le conseillent et l’encouragent. Brodsky qualifie ainsi son style : « Si je regarde maintenant en arrière, il est clair qu’il recherchait ardemment sur le papier le côté laconique, lapidaire du discours poétique, la capacité d’expression maximale. En russe, celui qui veut s’exprimer de la sorte paye toujours très cher ce genre de recherche stylistique. Nous sommes une nation prolixe et polysyllabique ; nous sommes le peuple de la proposition subordonnée, du tournoiement adjectival. » Brodsky voyait donc en Dovlatov un remarquable styliste. Ses récits ironiques, cruels bien que souvent comiques, sont conçus comme des poésies.
En 1967, Dovlatov lut, devant un public hilare, sa nouvelle « Tchirkov et Berenderev » à la maison Maïakovski. L’année suivante, il publia quelques courts récits dans la revue Crocodile. Considérés comme des écrits de jeunesse, il en refusa la réédition. La romancière Vera Panova, paralysée après un accident, l’engagea comme secrétaire. Il lui faisait la lecture : Thomas Mann, James Joyce, Dostoïevski.
Dovlatov exerça en outre plusieurs métiers, dont celui de guide touristique éphémère au domaine Pouchkine, qui lui inspira un récit caustique. Enfin engagé comme reporter par le grand quotidien de Tallinn, il consacra à cette expérience un nouveau récit très acide, mais empreint de compassion pour la bêtise des journalistes, intitulé Le Compromis. Il sera banni de l’Union des journalistes soviétiques en 1964.
Exil américain avec Joseph Brodsky : Sérioja et Iossif
Aucun des livres de Dovlatov ne fut édité de son vivant dans sa patrie, qu’il aima pourtant, et refusa de quitter jusqu’à ce que le KGB l’arrêtât en pleine rue le 18 juillet 1978. Après l’avoir gardé quinze jours en prison, le KGB lui proposa de l’aider à quitter l’URSS. Il atterrit à Vienne le 24 août 1978 en compagnie de sa mère. Sa femme était partie une année auparavant. Il est publié par l’importante revue La Pensée Russe, avant même son arrivée à New York.
Même en exil américain, Brodsky et Dovlatov gardèrent Saint-Pétersbourg dans leurs rêves. Peter, comme ils l’appelaient encore, est également au cœur de l’œuvre d’André Biely, Vladimir Nabokov et Akhmatova, qui protégea autant qu’elle le put Joseph Brodsky, son « génial rouquin ».
Dans sa préface à L’Étrangère de Dovlatov, Brodsky écrit : « Dans sa ville natale, environs compris, la topographie du littérateur était compréhensible et je crois bien que dans nos agendas les trois quarts des adresses et des numéros de téléphone coïncidaient. »
Brodsky avait rencontré Dovlatov avant qu’il ne devînt écrivain. Pour lui, il resterait toujours Sérioja. « Il y a trente ans, lorsque nous nous sommes connus, il n’était question ni de couverture ni en général de littérature. Nous étions Sérioja et Iossif ; nous avions, en outre, l’habitude de nous vouvoyer, et ni l’alcool ni les bizarreries du destin n’ont pu modifier cette forme de communication à la fois solennelle et ironique, légèrement distante. »
Ils s’étaient retrouvés dans un appartement situé au quatrième étage, près de la gare de Finlande, où vivait un étudiant en lettres de l’Université de Léningrad, qui devint, bien des années plus tard, professeur de littérature dans une petite ville allemande. Brodsky écrit une courte phrase qui peut sembler anodine. Mais elle ne l’est pas le moins du monde : « l’alcool y était abondant. C’était pendant l’hiver 59 ou 60, et nous faisions le siège de la même charmante forteresse aux cheveux courts, installée quelque part dans le quartier des Sablons. » On l’a compris : Iossif et Sériojà partageaient une passion pour Peter, la grande Akhmatova, l’alcool et les jolies filles. Brodsky qui gagnait sa vie en participant à des expéditions géologiques en Asie, constata à son retour deux mois plus tard, que « la forteresse était tombée » dans les bras du géant Dovlatov, qui fascinait Iossif par son « caractère concret ». Les filles l’appelaient « notre Arabe » parce qu’il ressemblait à Omar Sharif. En fait, il était né à Oufa, d’une mère arménienne et d’un père juif.
Comme l’écrit Brodsky : « On le [Dovlatov] remarquait toujours de loin, surtout lorsqu’on tient compte des perspectives irréprochables de notre ville natale, et involontairement il se retrouvait au centre de l’attention quel que soit le lieu. »
Au bout de trois ans d’armée, Dovlatov revint avec un grand nombre de récits. Ce sont ces admirables proses que publient, loin des tumultes de « la rentrée littéraire », les Éditions de la Baconnière. Les variations malicieuses et désespérées d’un homme qui écrivait au stylo sur de simples cahiers d’écolier. Les chefs-d’œuvre n’ont pas besoin de l’intelligence artificielle. Iossif et Sérioja abusèrent de l’alcool et du tabac. Tous deux moururent, jeunes encore, d’une crise cardiaque à New York.
Les volumes publiés sont les suivants : La Zone, Souvenirs d’un gardien de camp ; Le Livre invisible / Le Journal invisible ; Le Compromis ; Le Domaine Pouchkine ; La Marche des Solitaires ; Les Nôtres ; La Filiale ; La Valise ; L’Étrangère (préface de Joseph Brodsky) ; Mariana Volkova et Sergueï Dovlatov, Pas seulement Brodsky. La Culture russe en portraits et anecdotes.
