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22.10.2026 à 12:00

Hyperpolitique : la politisation sans pouvoir d’agir

Comment expliquer que la politique occupe une place aussi importante dans les conversations, les médias et les mobilisations sans déboucher sur des transformations sociales à la hauteur des attentes ? C’est le paradoxe au cœur d’ Hyperpolitique (La Découverte, 2026), dans lequel Anton Jäger, historien belge de la pensée politique, retrace l’évolution des formes de l’engagement depuis le début du XX e siècle. Selon lui, nous sommes entrés dans une nouvelle période, caractérisée par une politisation intense, mais privée des organisations capables de lui donner un débouché. L’auteur distingue quatre séquences. La première, celle de la politique de masse, correspond au « court XX e siècle », de 1914 à 1989. Elle se caractérise par la puissance des partis, des syndicats et des associations, qui structurent les engagements et les appartenances collectives. Vient ensuite la post-politique des années 1990 et 2000, marquée par le recul des conflits idéologiques et une apparente dépolitisation des sociétés occidentales. La crise financière de 2008 ouvre une troisième période, celle de l’antipolitique : la contestation des élites et des institutions se développe sans trouver de débouché politique à la mesure de son intensité. Depuis la fin des années 2010, enfin, l’hyperpolitique prolonge la précédente, elle désigne une situation dans laquelle la politique est partout, mais peine à s’organiser. Un sourire sans chat Dans le premier chapitre, intitulé « Un sourire sans chat », Jäger reprend l’image du chat du Cheshire, dont le sourire subsiste après la disparition de l’animal. Elle résume sa thèse : l’énergie politique demeure, voire s’intensifie, tandis que les structures collectives qui lui donnaient autrefois une forme s’effacent. Pour caractériser ces différentes périodes l’auteur mobilise des références culturelles : les photographies de Wolfgang Tillmans et des œuvres littéraires telles que Les Années d’Annie Ernaux ou encore les romans de Michel Houellebecq. Ces images et ces textes donnent à saisir les sensibilités propres à chaque période et les transformations qui les relient. Avec l’hyperpolitique, la séparation entre vie privée et vie publique qui caractérisait la période post-politique s’estompe. Les opinions s’expriment dans les conversations ordinaires, les pratiques culturelles et les usages numériques. Mais cette extension du politique ne renforce pas nécessairement la capacité d’agir : la multiplication des prises de position coexiste avec la dispersion des engagements et la difficulté à construire des objectifs communs. Cette périodisation donne une cohérence aux transformations décrites, mais elle reste parfois approximative. Elle rend mal compte de la diversité des situations nationales et tend à sous-estimer certaines mobilisations des années 1990 et 2000, des mouvements altermondialistes aux grandes manifestations contre la guerre en Irak en 2003. La politique n’a pas disparu durant la période dite post-politique : ses formes et ses lieux ont évolué de manière inégale. La disparition des lieux de sociabilité Pour comprendre ce qui distingue l’hyperpolitique de la politique de masse, Jäger s’appuie notamment sur les travaux du politiste américain Robert Putnam. Dans Bowling Alone , paru en 2000, celui-ci décrit le recul de la sociabilité collective aux États-Unis : partis, syndicats, clubs et associations perdent des membres et rassemblent moins efficacement les individus. La politique de masse ne reposait pourtant pas seulement sur des idées ou des programmes. Elle constituait aussi un milieu social. En Europe, le Parti communiste pouvait structurer une part importante de la vie quotidienne de ses militants et de leurs proches, grâce à ses journaux, ses syndicats, ses associations, ses lieux de réunion et ses activités culturelles. Ces organisations reliaient les expériences individuelles, leur donnaient une interprétation collective et permettaient de les convertir en action. L’affaiblissement de ces lieux contribue à expliquer les difficultés des mobilisations contemporaines. Les réseaux sociaux diffusent rapidement des mots d’ordre et permettent de réunir des milliers de personnes, mais ne remplissent pas nécessairement les fonctions de formation, de coordination et de solidarité des organisations traditionnelles. Une mobilisation peut être massive sans parvenir à se structurer dans le temps. Jäger met également en perspective les formes historiques du fascisme et celles de l’extrême droite américaine contemporaine. La comparaison souligne leurs différences : les organisations, les relais et les modes d’encadrement ne sont plus les mêmes. Les mouvements actuels peuvent s’appuyer sur des réseaux et des infrastructures moins traditionnels sans être dépourvus d’organisation. La nature de ces nouveaux dispositifs mériterait toutefois un examen plus approfondi. L’analyse convainc lorsqu’elle souligne le rôle des organisations dans la transformation de la colère en force politique. Elle l’est moins lorsque le recul de la sociabilité collective semble suffire à expliquer l’impuissance contemporaine. Les données sur les adhésions et les pratiques militantes ne permettent pas toujours d’établir un lien causal direct entre désaffiliation et affaiblissement politique. De l’antipolitique à l’hyperpolitique La crise financière de 2008 marque, dans le récit de Jäger, le début d’une vague de contestation dirigée contre les élites et les institutions établies. En Grèce, en Espagne, en Italie ou aux États-Unis, les occupations de places et les manifestations se multiplient, tandis que la critique de l’ordre économique et politique gagne en visibilité. Mais cette effervescence débouche rarement sur une offre politique capable de transformer durablement les rapports de force. Les trajectoires de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne et du Mouvement 5 étoiles en Italie illustrent les difficultés de cette conversion. Ces formations ont capté une partie de la contestation et remporté des succès électoraux, mais se sont heurtées aux contraintes du pouvoir et aux compromis institutionnels. En Grèce, la pression des créanciers européens a notamment limité les marges de manœuvre du gouvernement. Les victoires électorales n’ont donc pas satisfait les attentes de transformation qui avaient nourri les mobilisations. Les expériences de Bernie Sanders aux États-Unis et de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni montrent cependant que la mobilisation peut aussi transformer les partis de l’intérieur. Tous deux ont bénéficié d’un soutien militant dépassant les appareils traditionnels et contesté l’orientation dominante de leur formation. Leurs parcours rappellent que l’articulation entre mobilisation et institutionnalisation ne se résume pas à une alternative entre succès et échec. L’hyperpolitique désigne précisément le décalage entre l’extension de la politisation et la difficulté à construire un pouvoir collectif. Les inquiétudes liées au réchauffement climatique, aux inégalités économiques ou aux tensions géopolitiques nourrissent une conscience diffuse des enjeux planétaires. La séparation entre politique et vie privée s’estompe, tandis que les prises de position se multiplient. Pourtant, cette effervescence ne garantit ni la formation d’organisations structurées ni la capacité à imposer des changements. Comme l’écrit Jäger à propos des États-Unis, « le consentement à l’ordre établi ne peut désormais plus être tenu pour acquis ». Les institutions et les élites ne bénéficient plus de la même légitimité. Mais la défiance ne constitue pas en elle-même un programme politique, pas plus que la contestation ne produit automatiquement les forces capables de lui donner une traduction institutionnelle. La distinction entre antipolitique et hyperpolitique est stimulante, mais les trajectoires nationales et celles des mouvements restent trop peu différenciées. L’analyse gagnerait à préciser les conditions dans lesquelles certaines mobilisations se structurent tandis que d’autres se dispersent. Au-delà du déclin des anciennes organisations, c’est donc la capacité des nouvelles formes d’engagement à se doter de structures durables qui reste à expliquer. Une asymétrie entre la gauche et la droite Jäger souligne l’inégale capacité de la gauche et de la droite à convertir la politisation en force politique. Les transformations économiques, notamment la désindustrialisation et l’affaiblissement des collectifs de travail, ont fragilisé les bases sociales de la gauche. Celle-ci a perdu une partie des organisations qui reliaient les expériences quotidiennes, les intérêts sociaux et l’action politique. La droite radicale semble mieux tirer parti de la nouvelle configuration. Elle exploite la défiance envers les élites, la circulation rapide des messages et la fragmentation de l’espace public. Mais il serait trompeur d’opposer une gauche privée de ses anciennes structures à une droite qui pourrait se passer d’organisation. Réseaux médiatiques, financements, associations, relais militants et infrastructures numériques contribuent eux aussi à sa capacité d’influence. Cette asymétrie mériterait une analyse plus poussée. Jäger décrit les difficultés de la gauche à reconstruire une base collective, mais examine moins précisément les ressources qui permettent à ses adversaires de convertir la mobilisation en pouvoir. Une comparaison plus systématique de leurs organisations et de leurs infrastructures aiderait à comprendre pourquoi l’intensification de la vie politique profite davantage à certains camps. Sorties de secours : reconstruire une capacité d’action collective Dans le dernier chapitre, « Sorties de secours », Jäger cherche des moyens de sortir de cette impasse, principalement à partir du cas américain. Il défend la redistribution des ressources et la mise en place d’un véritable État-providence. Mais ces mesures ne sauraient suffire sans une reconstruction des organisations collectives. Il faudrait ramener les individus vers les syndicats et les partis, ou faire émerger de nouvelles formes d’association. L’enjeu est de réinstitutionnaliser l’engagement sans simplement restaurer les structures du passé. Les organisations doivent redevenir des lieux de participation et de délibération, où les individus peuvent élaborer des objectifs communs et agir ensemble. Le défi reste entier. Les anciennes formes de sociabilité ne peuvent être reproduites à l’identique, et leur affaiblissement ne fait pas surgir spontanément de nouveaux collectifs. Reste à comprendre comment susciter la participation, dépasser les moments de mobilisation et relier les revendications immédiates à des stratégies de transformation. C’est là que se situe à la fois la force et la limite d’ Hyperpolitique . Jäger avance une intuition féconde : la crise contemporaine de la politique tient moins au manque d’engagement qu’à la difficulté de transformer une politisation diffuse en puissance collective. Mais sa périodisation reste parfois trop générale, ses preuves empiriques inégales et son analyse des nouvelles formes d’organisation incomplète. Son diagnostic déplace ainsi la question : il ne suffit ni de constater l’omniprésence de la politique ni de regretter les partis et les syndicats d’autrefois. Il faut comprendre comment des engagements dispersés peuvent se traduire en organisations capables de représenter des intérêts collectifs et d’agir sur les institutions. C’est aussi ce qui rend l’asymétrie entre la gauche et la droite décisive : dans un monde où la défiance se généralise, les acteurs qui disposent des moyens de l’organiser et de la convertir en pouvoir bénéficient d’un avantage déterminant.
Texte intégral (1956 mots)

Comment expliquer que la politique occupe une place aussi importante dans les conversations, les médias et les mobilisations sans déboucher sur des transformations sociales à la hauteur des attentes ? C’est le paradoxe au cœur d’Hyperpolitique (La Découverte, 2026), dans lequel Anton Jäger, historien belge de la pensée politique, retrace l’évolution des formes de l’engagement depuis le début du XXe siècle. Selon lui, nous sommes entrés dans une nouvelle période, caractérisée par une politisation intense, mais privée des organisations capables de lui donner un débouché.

L’auteur distingue quatre séquences. La première, celle de la politique de masse, correspond au « court XXe siècle », de 1914 à 1989. Elle se caractérise par la puissance des partis, des syndicats et des associations, qui structurent les engagements et les appartenances collectives. Vient ensuite la post-politique des années 1990 et 2000, marquée par le recul des conflits idéologiques et une apparente dépolitisation des sociétés occidentales. La crise financière de 2008 ouvre une troisième période, celle de l’antipolitique : la contestation des élites et des institutions se développe sans trouver de débouché politique à la mesure de son intensité. Depuis la fin des années 2010, enfin, l’hyperpolitique prolonge la précédente, elle désigne une situation dans laquelle la politique est partout, mais peine à s’organiser.

Un sourire sans chat

Dans le premier chapitre, intitulé « Un sourire sans chat », Jäger reprend l’image du chat du Cheshire, dont le sourire subsiste après la disparition de l’animal. Elle résume sa thèse : l’énergie politique demeure, voire s’intensifie, tandis que les structures collectives qui lui donnaient autrefois une forme s’effacent. Pour caractériser ces différentes périodes l’auteur mobilise des références culturelles : les photographies de Wolfgang Tillmans et des œuvres littéraires telles que Les Années d’Annie Ernaux ou encore les romans de Michel Houellebecq. Ces images et ces textes donnent à saisir les sensibilités propres à chaque période et les transformations qui les relient.

Avec l’hyperpolitique, la séparation entre vie privée et vie publique qui caractérisait la période post-politique s’estompe. Les opinions s’expriment dans les conversations ordinaires, les pratiques culturelles et les usages numériques. Mais cette extension du politique ne renforce pas nécessairement la capacité d’agir : la multiplication des prises de position coexiste avec la dispersion des engagements et la difficulté à construire des objectifs communs.

Cette périodisation donne une cohérence aux transformations décrites, mais elle reste parfois approximative. Elle rend mal compte de la diversité des situations nationales et tend à sous-estimer certaines mobilisations des années 1990 et 2000, des mouvements altermondialistes aux grandes manifestations contre la guerre en Irak en 2003. La politique n’a pas disparu durant la période dite post-politique : ses formes et ses lieux ont évolué de manière inégale.

La disparition des lieux de sociabilité

Pour comprendre ce qui distingue l’hyperpolitique de la politique de masse, Jäger s’appuie notamment sur les travaux du politiste américain Robert Putnam. Dans Bowling Alone, paru en 2000, celui-ci décrit le recul de la sociabilité collective aux États-Unis : partis, syndicats, clubs et associations perdent des membres et rassemblent moins efficacement les individus.

La politique de masse ne reposait pourtant pas seulement sur des idées ou des programmes. Elle constituait aussi un milieu social. En Europe, le Parti communiste pouvait structurer une part importante de la vie quotidienne de ses militants et de leurs proches, grâce à ses journaux, ses syndicats, ses associations, ses lieux de réunion et ses activités culturelles. Ces organisations reliaient les expériences individuelles, leur donnaient une interprétation collective et permettaient de les convertir en action.

L’affaiblissement de ces lieux contribue à expliquer les difficultés des mobilisations contemporaines. Les réseaux sociaux diffusent rapidement des mots d’ordre et permettent de réunir des milliers de personnes, mais ne remplissent pas nécessairement les fonctions de formation, de coordination et de solidarité des organisations traditionnelles. Une mobilisation peut être massive sans parvenir à se structurer dans le temps.

Jäger met également en perspective les formes historiques du fascisme et celles de l’extrême droite américaine contemporaine. La comparaison souligne leurs différences : les organisations, les relais et les modes d’encadrement ne sont plus les mêmes. Les mouvements actuels peuvent s’appuyer sur des réseaux et des infrastructures moins traditionnels sans être dépourvus d’organisation. La nature de ces nouveaux dispositifs mériterait toutefois un examen plus approfondi.

L’analyse convainc lorsqu’elle souligne le rôle des organisations dans la transformation de la colère en force politique. Elle l’est moins lorsque le recul de la sociabilité collective semble suffire à expliquer l’impuissance contemporaine. Les données sur les adhésions et les pratiques militantes ne permettent pas toujours d’établir un lien causal direct entre désaffiliation et affaiblissement politique.

De l’antipolitique à l’hyperpolitique

La crise financière de 2008 marque, dans le récit de Jäger, le début d’une vague de contestation dirigée contre les élites et les institutions établies. En Grèce, en Espagne, en Italie ou aux États-Unis, les occupations de places et les manifestations se multiplient, tandis que la critique de l’ordre économique et politique gagne en visibilité. Mais cette effervescence débouche rarement sur une offre politique capable de transformer durablement les rapports de force.

Les trajectoires de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne et du Mouvement 5 étoiles en Italie illustrent les difficultés de cette conversion. Ces formations ont capté une partie de la contestation et remporté des succès électoraux, mais se sont heurtées aux contraintes du pouvoir et aux compromis institutionnels. En Grèce, la pression des créanciers européens a notamment limité les marges de manœuvre du gouvernement. Les victoires électorales n’ont donc pas satisfait les attentes de transformation qui avaient nourri les mobilisations.

Les expériences de Bernie Sanders aux États-Unis et de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni montrent cependant que la mobilisation peut aussi transformer les partis de l’intérieur. Tous deux ont bénéficié d’un soutien militant dépassant les appareils traditionnels et contesté l’orientation dominante de leur formation. Leurs parcours rappellent que l’articulation entre mobilisation et institutionnalisation ne se résume pas à une alternative entre succès et échec.

L’hyperpolitique désigne précisément le décalage entre l’extension de la politisation et la difficulté à construire un pouvoir collectif. Les inquiétudes liées au réchauffement climatique, aux inégalités économiques ou aux tensions géopolitiques nourrissent une conscience diffuse des enjeux planétaires. La séparation entre politique et vie privée s’estompe, tandis que les prises de position se multiplient. Pourtant, cette effervescence ne garantit ni la formation d’organisations structurées ni la capacité à imposer des changements.

Comme l’écrit Jäger à propos des États-Unis, « le consentement à l’ordre établi ne peut désormais plus être tenu pour acquis ». Les institutions et les élites ne bénéficient plus de la même légitimité. Mais la défiance ne constitue pas en elle-même un programme politique, pas plus que la contestation ne produit automatiquement les forces capables de lui donner une traduction institutionnelle.

La distinction entre antipolitique et hyperpolitique est stimulante, mais les trajectoires nationales et celles des mouvements restent trop peu différenciées. L’analyse gagnerait à préciser les conditions dans lesquelles certaines mobilisations se structurent tandis que d’autres se dispersent. Au-delà du déclin des anciennes organisations, c’est donc la capacité des nouvelles formes d’engagement à se doter de structures durables qui reste à expliquer.

Une asymétrie entre la gauche et la droite

Jäger souligne l’inégale capacité de la gauche et de la droite à convertir la politisation en force politique. Les transformations économiques, notamment la désindustrialisation et l’affaiblissement des collectifs de travail, ont fragilisé les bases sociales de la gauche. Celle-ci a perdu une partie des organisations qui reliaient les expériences quotidiennes, les intérêts sociaux et l’action politique.

La droite radicale semble mieux tirer parti de la nouvelle configuration. Elle exploite la défiance envers les élites, la circulation rapide des messages et la fragmentation de l’espace public. Mais il serait trompeur d’opposer une gauche privée de ses anciennes structures à une droite qui pourrait se passer d’organisation. Réseaux médiatiques, financements, associations, relais militants et infrastructures numériques contribuent eux aussi à sa capacité d’influence.

Cette asymétrie mériterait une analyse plus poussée. Jäger décrit les difficultés de la gauche à reconstruire une base collective, mais examine moins précisément les ressources qui permettent à ses adversaires de convertir la mobilisation en pouvoir. Une comparaison plus systématique de leurs organisations et de leurs infrastructures aiderait à comprendre pourquoi l’intensification de la vie politique profite davantage à certains camps.

Sorties de secours : reconstruire une capacité d’action collective

Dans le dernier chapitre, « Sorties de secours », Jäger cherche des moyens de sortir de cette impasse, principalement à partir du cas américain. Il défend la redistribution des ressources et la mise en place d’un véritable État-providence. Mais ces mesures ne sauraient suffire sans une reconstruction des organisations collectives.

Il faudrait ramener les individus vers les syndicats et les partis, ou faire émerger de nouvelles formes d’association. L’enjeu est de réinstitutionnaliser l’engagement sans simplement restaurer les structures du passé. Les organisations doivent redevenir des lieux de participation et de délibération, où les individus peuvent élaborer des objectifs communs et agir ensemble.

Le défi reste entier. Les anciennes formes de sociabilité ne peuvent être reproduites à l’identique, et leur affaiblissement ne fait pas surgir spontanément de nouveaux collectifs. Reste à comprendre comment susciter la participation, dépasser les moments de mobilisation et relier les revendications immédiates à des stratégies de transformation.

C’est là que se situe à la fois la force et la limite d’Hyperpolitique. Jäger avance une intuition féconde : la crise contemporaine de la politique tient moins au manque d’engagement qu’à la difficulté de transformer une politisation diffuse en puissance collective. Mais sa périodisation reste parfois trop générale, ses preuves empiriques inégales et son analyse des nouvelles formes d’organisation incomplète.

Son diagnostic déplace ainsi la question : il ne suffit ni de constater l’omniprésence de la politique ni de regretter les partis et les syndicats d’autrefois. Il faut comprendre comment des engagements dispersés peuvent se traduire en organisations capables de représenter des intérêts collectifs et d’agir sur les institutions. C’est aussi ce qui rend l’asymétrie entre la gauche et la droite décisive : dans un monde où la défiance se généralise, les acteurs qui disposent des moyens de l’organiser et de la convertir en pouvoir bénéficient d’un avantage déterminant.

22.10.2026 à 09:00

La critique des « approches critiques » du droit

« Faut-il croire au droit ? ». La question est honnête. Elle est celle à laquelle se proposent de répondre les neuf contributions de qualité (dont l’introduction) de l’ouvrage collectif éponyme, rédigé sous la direction du professeur Antoine Corre-Basset. Est ici dressé un panorama érudit et intriqué des principales théories critiques par lesquelles des femmes et des hommes, pas exclusivement juristes, ont déconstruit les mythes de la loi objective et de la bouche inanimée qui en prononce les paroles : le juge. On y balaie les critiques formulées depuis le XIX e siècle par les juristes sur leur art et, plus généralement, dans les discours tenus sur les dysfonctionnements des lois humaines, dont le contenu matériel est formulé au nom d’un droit « idéal » fixant les règles pour la collectivité tout entière, indépendamment de considérations économiques ou sociales. Ces théories, que l’on a rassemblées sous la qualification d’« approches critiques du droit », ont permis, depuis le marxisme juridique, avec des objets d’étude aussi variés que le genre, le sexe ou la race, de battre en brèche l’idée d’un droit neutre, apolitique et technique. Antoine Corre-Basset nous rappelle d’emblée que le débat sur la nature des règles de droit, très ancien, n’a jamais été dépassionné. Ouvert par Antigone, il évolue en parallèle d’un autre débat, celui-là plus récent, portant sur la manière dont les juristes manient une règle de droit devenue le bras armé d’un système de domination sociale au sens marxiste du terme. Le conflit s’est ensuite cristallisé autour de la dichotomie entre la conception « mécaniste » d’un droit neutre et objectif – qui postule un continuum entre la loi expression de la volonté générale (émanant du Parlement) et son application aux sujets de droit – et le discours partisan et mouvant caractéristique de la politique. Car, « lieu commun de toute une littérature scientifique depuis l’Antiquité », la satire du droit accompagne généralement la remise en cause de l’ordre institutionnel établi. Cet ouvrage collectif nous le rappelle, avec force. Une critique protéiforme La plupart des contributions de l’ouvrage rattachent leur objet d’étude aux courants critiques américains du début du XX e siècle, nés dans les facultés de droit. Ces mouvements intellectuels contestataires ont d’abord pris la forme d’une critique sociale du droit, en mettant en place un travail commun, plus ou moins structuré, de déconstruction du droit institutionnel. On discerne alors la densité des liens tissés entre toutes ces formes de critiques depuis la naissance du Legal realism américain au début du XX e siècle. Les critiques adressées par les principaux représentants de ce courant, savamment décrites par Pierre Brunet, ont en effet largement contribué à nourrir d’autres courants critiques du droit ( Law and Society , Law and Emotions ). Sceptiques à l’égard de la règle juridique, ils estiment que le droit livresque a des années de retard sur la pratique réelle, et que le raisonnement des juges « est fondé sur des éléments initialement considérés comme extra-juridiques » – ce qui rapproche le droit de la décision politique. Si ces critiques furent largement partagées après la Seconde Guerre mondiale, elles avaient en réalité été défendues bien longtemps avant eux, par des historiens du droit à la fin du XIX e siècle. Après le Legal realism , on trouve les Critical Legal Studies ( CLS ), nées à l’université du Wisconsin en 1977, à un moment où les luttes pour les droits civiques aux États-Unis connaissent un revers important. Vincent Réveillère décortique brillamment les grands traits de ce mouvement universitaire à la postérité flamboyante, inspiré du réalisme, du marxisme critique et d’un « assemblage hétéroclite de théories sociales structuralistes et post-structuralistes ». Il se définit comme « une critique ancrée à gauche de l’approche dominante au sein des universités états-uniennes dans les années 1960 et 1970 ». Comme son prédécesseur, ce mouvement intellectuel s’oppose à la culture juridique dominante : le droit serait politique et favoriserait systématiquement les plus puissants – aussi serait-il dangereux de s’en remettre au juge. En rejetant la vision rationnelle et consensuelle du droit et en soulignant son rôle dans la constitution du social (et inversement), les CLS ont profondément marqué l’enseignement et la théorie du droit bien au-delà des États-Unis. Exemptes de démarches empiriques, elles sont menées par des juristes ayant pour souci premier de s’opposer à l’enseignement conservateur des Law Schools aux États-Unis. L’héritage des CLS est important. On en retrouve des déclinaisons dans de nouveaux courants de recherche contemporains, inscrits dans la filiation des CLS mais ayant réussi à s’en émanciper : les approches féministes, la Critical Race Theory ( CRT ), les Legal Consciousness Studies ou encore le courant Law and Literature. Certains de ces courants ont été bien reçus dans les facultés de droit et d’économie françaises. D’autres, à l’instar de la CRT , ont reçu un accueil plutôt tiède puisqu’il faut attendre 2017 pour qu’enfin un livre collectif rende justice aux principaux textes du mouvement, enclenché à la fin des années 1970. De nouveaux champs disciplinaires ont récemment été créés sur les thématiques liées aux études sur les femmes. Remarquablement traitée dans la contribution de Marie-Xavière Catto, l’approche féministe du droit est née de la présence de femmes dans les facultés de droit américaines. Un cycle de conférences important en 1970 et vingt-deux années de rencontres annuelles auront joué un rôle crucial dans la diffusion des stratégies pour défendre les droits des femmes. Baptisée Feminist legal theory durant les années 1980, cette critique, qui reproche à l’enseignement d’être « un système de reproduction des hiérarchies », prend incontestablement appui sur les CLS . Critique politique, critique « scientifique » ? Les critiques sont d’abord résolument politiques. En témoignent les approches marxiste et socialiste. La première manifeste « une méfiance globale » à l’égard du savoir juridique, et prône la révolution. La seconde, acceptant comme point de départ le système juridique existant , « propose de le remettre en cause par une transformation progressive » ; la remise en cause de la science juridique est opérée par les sciences économiques. À l’origine de tous ces mouvements contestataires du droit, on retrouve de grandes figures tutélaires, évoluant dans un contexte hostile. Les mouvements qu’elles créent, essentiellement académiques et souvent nés dans les facultés de droit, se sont rapidement structurés au plan national. Leur ancrage dans les courants politiques (en particulier le socialisme et le marxisme) est incontestable. Le socialisme, devenu l’une des forces politiques majeures en France, est par exemple un grand courant critique du droit et de la législation dès la fin du XIX e siècle. Avec subtilité, Guillaume Richard propose de tirer un bilan des modalités critiques portées par les courants socialistes à partir de cette époque. Le droit y est contesté, intellectuellement et pratiquement, en tant que législation mais également comme « savoir intellectuel incapable de s’adapter aux évolutions sociales ». La critique dépasse alors le droit pour devenir politique. Socialement située, elle conteste l’ordre établi lato sensu et, singulièrement, l’ordre juridique qui y est contenu. Pourtant, elle ne rejette pas l’héritage juridique formel tout entier ; Karl Marx, qui se livre à une critique virulente de la législation de l’État dans une série d’articles de 1842, produit par exemple une « critique (sociale) du droit qui n’exclut pas le droit ». On comprend aisément que le droit est unanimement accusé de servir la domination d’une catégorie de personnes – la bourgeoisie au XIX e siècle, les « élites » au XX e siècle. D’ailleurs, ces dernières ont-elles un « rapport spécifique au droit et aux règlements ? », s’interroge Charles Bosvieux-Onyekwelu dans sa contribution. Reprenant, entre autres, le thème de la fausse universalité des lois qui, selon Foucault, permet aux élites de jouer avec les règles qu’elles imposent aux autres groupes sociaux, le chercheur apporte une réponse positive à cette interrogation, expliquant magistralement comment les classes supérieures ou dominantes (à ne pas toujours confondre avec les « élites ») « s’arrangent » avec le droit. Ce rapport élitaire au droit est, nous explique-t-il, facilité par le fait que l’on trouve généralement cette même élite à l’origine de la définition des règles du jeu, opérée sous l’œil bienveillant d’un Conseil d’État particulièrement coulant, ou en tout cas enclin à juger que la lettre d’une règle pouvait être enfreinte sans que l’esprit n’en soit trahi. Des compléments critiques issus d’autres sciences sociales La critique du droit n’est pas l’apanage du juriste. Des critiques particulièrement opérantes sont alors apportées par d’autres sciences sociales. C’est le cas de l’économie. La critique socialiste du droit est par exemple « une critique externe » ancrée dans la science politique et l’économie, savoirs jugés « plus adaptés » par ses représentants. Les successeurs de Marx, entre autres, ancrent essentiellement leur propos dans l’économie politique. Cette contestation de la science juridique par l’économie, qui interroge évidemment à plusieurs titres, n’est en réalité possible que grâce à l’autonomisation de la seconde vis-à-vis de la première et par le fait que les deux matières ne seraient pas concurrentes mais complémentaires. L’économie recèle d’ailleurs une autre voie de la critique du droit, celle des insuffisances de la science juridique elle-même. C’est également le cas de la sociologie, de la philosophie ou même de l’anthropologie. Afin d’étudier la présence du droit dans la vie sociale (droit du travail et adaptations de ce droit aux évolutions de l’emploi et de l’activité économique), la sociologie durkheimienne s’appuie par exemple sur le droit pris comme symbole de la solidarité sociale. Claude Didry nous explique avec brio comment Durkheim prend le droit comme le matériau de son enquête en distinguant, dans la matière juridique, un droit répressif d’un droit restitutif, dans le but de dépasser la dichotomie entre le droit privé conçu comme le cœur de la discipline juridique et le droit public, centré sur l’État. La raison de cette utilisation critique de la sociologie juridique est évidente : « le droit comme expression d’une régulation sociale se trouve intégré dans les faits sociaux que la sociologie se donne pour objet ». Mais l’une des remises en cause du droit les plus spectaculaires est celle opérée par la science. Puisant dans les sociologies du droit et des sciences, Romain Juston Morival s’interroge avec justesse sur ceux qui coproduisent le droit dans l’ombre, et plus précisément sur le rôle des acteurs experts qui contribuent à la mise en œuvre des décisions judiciaires. L’expertise scientifique et le travail judiciaire dialoguent, en associant des « ingrédients hétérogènes » dans une symétrisation harmonieuse ; ils permettent une alimentation réciproque des deux disciplines, mais également une critique du second par la première, en témoignent trois exemples édifiants d’autopsies au cours desquelles «  le récit raconté par le médecin légiste reprend et modifie l’histoire relatée par les policiers  ». Des critiques de la critique Les approches critiques ont connu une double évolution : la spécialisation d’une part, et la remise en cause d’autre part. La critique a d’abord été de portée générale, principalement à propos de la domination des classes dites supérieures. Elle s’est rapidement spécialisée (femmes, minorités ethniques ou raciales, etc.), portée essentiellement par des personnes touchées avant de devenir de véritables domaines de recherche à part entière. Marie-Xavière Catto insiste par exemple sur le rôle pionnier de certaines avocates françaises qui, après avoir constaté l’infériorité juridique du sexe féminin, ont adopté une perspective féministe sur l’objet droit (par exemple Maria Vérone en 1912, ou Yvonne Netter en 1926). Cette critique, qui revêtait essentiellement un objectif politique, a d’abord pris la forme d’études féministes avant de devenir une véritable méthode de recherche. Appelées « études de genre », elles posent la question des rapports de sexe sans que le point de vue soit uniquement celui des femmes. S’agissant des études raciales, l’émergence de la CRT est portée par des juristes ayant une vision du droit ancrée dans la pratique et dans un vécu de militant des droits civiques. Faisant montre de lucidité, Lionel Zevounou porte le fer dans la plaie. « Comment expliquer », écrit-il, « qu’un système de droit républicain, adossé à une déclaration des droits proclamée antérieurement à la France, ait abouti en pratique à asseoir une domination raciale blanche pendant plusieurs siècles ? ». Une « critique de la critique » s’est, en parallèle, lentement déployée depuis l’avènement des courants socialiste et marxiste. Elle est d’abord matérielle : le droit produit par les dominants peut-il servir autre chose que leurs intérêts propres ? La justice, instrument de classe, et le droit, technique de domination, sont conjointement accusés de favoriser la bourgeoisie ; ils doivent être mis au service de la classe ouvrière. Mais dans cette perspective, quelle peut être la valeur d’une technique — la règle de droit — capable d’être renversée au gré de l’idéologie du moment ? « Celle d’un véhicule pour des principes conformes au socialisme, dès lors que la classe dominant la société sera la classe ouvrière, et non plus la classe bourgeoise – car “les juristes finissent toujours par donner raison au plus fort”  ». Les critiques sont aussi d’ordre méthodologique. Les réalistes sont ainsi accusés de réduire la science juridique à la description du comportement des juges en négligeant la jurisprudence et les techniques essentielles à la compréhension de l’ordre juridique. Ils omettent la dimension normative pour ne se concentrer que sur les méthodes objectives et descriptives. Quant à la CRT , la pratique du storytelling sur laquelle elle est en partie fondée sera accusée de renforcer le communautarisme. Les CLS n’ont pas été exemptes de controverses, elles non plus. Les nombreuses critiques qui leur ont été adressées ont conduit à ce que certaines de ses branches s’émancipent : ainsi des défenseurs de la CRT , ainsi des auteures féministes. Le courant féministe n’a d’ailleurs pas eu d’autre choix que d’évoluer pour intégrer utilement les critiques formulées en son sein. À l’origine, celles-ci visaient notamment l’organisation patriarcale de la société et la négation des droits civils des femmes au XIX e siècle. Une première doctrine, qualifiée de libérale, avait basé son combat sur l’égalité juridique de traitement, ce qui avait permis aux femmes d’accéder à de nombreux espaces qui leur étaient fermés jusqu’alors. En dépit de réelles avancées, ce modus operandi avait été largement critiqué par les représentants du féminisme intersectionnel, queer et post-moderne, pour lesquels l’exclusion des femmes était « moins accidentelle que constitutive du système » ; lorsque le droit a établi un rapport de pouvoir structurellement inégalitaire, il ne suffit pas, pensent-ils, de déclarer l’égalité en droit pour effacer le problème. Autrement dit, les femmes, pour s’émanciper, n’ont pas à ressembler à des hommes « dont le modèle est érigé en unique valeur ». En définitive, le droit – sa règle comme le cadre supposément neutre qu’il fournit – a toujours été présenté comme essentiel à la vie dans la cité ; ce faisant, il semblait indestructible. Il existe pourtant, au cœur même de la sphère juridique comme à ses lisières, de multiples courants critiques dont le regard porte tant sur la matérialité des normes que sur leur mise en œuvre. C’est tout ce foisonnement doctrinal que cet ouvrage collectif met brillamment en lumière.
Texte intégral (2956 mots)

« Faut-il croire au droit ? ». La question est honnête. Elle est celle à laquelle se proposent de répondre les neuf contributions de qualité (dont l’introduction) de l’ouvrage collectif éponyme, rédigé sous la direction du professeur Antoine Corre-Basset. Est ici dressé un panorama érudit et intriqué des principales théories critiques par lesquelles des femmes et des hommes, pas exclusivement juristes, ont déconstruit les mythes de la loi objective et de la bouche inanimée qui en prononce les paroles : le juge. On y balaie les critiques formulées depuis le XIXe siècle par les juristes sur leur art et, plus généralement, dans les discours tenus sur les dysfonctionnements des lois humaines, dont le contenu matériel est formulé au nom d’un droit « idéal » fixant les règles pour la collectivité tout entière, indépendamment de considérations économiques ou sociales. Ces théories, que l’on a rassemblées sous la qualification d’« approches critiques du droit », ont permis, depuis le marxisme juridique, avec des objets d’étude aussi variés que le genre, le sexe ou la race, de battre en brèche l’idée d’un droit neutre, apolitique et technique.

Antoine Corre-Basset nous rappelle d’emblée que le débat sur la nature des règles de droit, très ancien, n’a jamais été dépassionné. Ouvert par Antigone, il évolue en parallèle d’un autre débat, celui-là plus récent, portant sur la manière dont les juristes manient une règle de droit devenue le bras armé d’un système de domination sociale au sens marxiste du terme. Le conflit s’est ensuite cristallisé autour de la dichotomie entre la conception « mécaniste » d’un droit neutre et objectif – qui postule un continuum entre la loi expression de la volonté générale (émanant du Parlement) et son application aux sujets de droit – et le discours partisan et mouvant caractéristique de la politique. Car, « lieu commun de toute une littérature scientifique depuis l’Antiquité », la satire du droit accompagne généralement la remise en cause de l’ordre institutionnel établi. Cet ouvrage collectif nous le rappelle, avec force.

Une critique protéiforme

La plupart des contributions de l’ouvrage rattachent leur objet d’étude aux courants critiques américains du début du XXe siècle, nés dans les facultés de droit. Ces mouvements intellectuels contestataires ont d’abord pris la forme d’une critique sociale du droit, en mettant en place un travail commun, plus ou moins structuré, de déconstruction du droit institutionnel. On discerne alors la densité des liens tissés entre toutes ces formes de critiques depuis la naissance du Legal realism américain au début du XXe siècle. Les critiques adressées par les principaux représentants de ce courant, savamment décrites par Pierre Brunet, ont en effet largement contribué à nourrir d’autres courants critiques du droit (Law and Society, Law and Emotions). Sceptiques à l’égard de la règle juridique, ils estiment que le droit livresque a des années de retard sur la pratique réelle, et que le raisonnement des juges « est fondé sur des éléments initialement considérés comme extra-juridiques » – ce qui rapproche le droit de la décision politique. Si ces critiques furent largement partagées après la Seconde Guerre mondiale, elles avaient en réalité été défendues bien longtemps avant eux, par des historiens du droit à la fin du XIXe siècle.

Après le Legal realism, on trouve les Critical Legal Studies (CLS), nées à l’université du Wisconsin en 1977, à un moment où les luttes pour les droits civiques aux États-Unis connaissent un revers important. Vincent Réveillère décortique brillamment les grands traits de ce mouvement universitaire à la postérité flamboyante, inspiré du réalisme, du marxisme critique et d’un « assemblage hétéroclite de théories sociales structuralistes et post-structuralistes ». Il se définit comme « une critique ancrée à gauche de l’approche dominante au sein des universités états-uniennes dans les années 1960 et 1970 ». Comme son prédécesseur, ce mouvement intellectuel s’oppose à la culture juridique dominante : le droit serait politique et favoriserait systématiquement les plus puissants – aussi serait-il dangereux de s’en remettre au juge. En rejetant la vision rationnelle et consensuelle du droit et en soulignant son rôle dans la constitution du social (et inversement), les CLS ont profondément marqué l’enseignement et la théorie du droit bien au-delà des États-Unis. Exemptes de démarches empiriques, elles sont menées par des juristes ayant pour souci premier de s’opposer à l’enseignement conservateur des Law Schools aux États-Unis.

L’héritage des CLS est important. On en retrouve des déclinaisons dans de nouveaux courants de recherche contemporains, inscrits dans la filiation des CLS mais ayant réussi à s’en émanciper : les approches féministes, la Critical Race Theory (CRT), les Legal Consciousness Studies ou encore le courant Law and Literature. Certains de ces courants ont été bien reçus dans les facultés de droit et d’économie françaises. D’autres, à l’instar de la CRT, ont reçu un accueil plutôt tiède puisqu’il faut attendre 2017 pour qu’enfin un livre collectif rende justice aux principaux textes du mouvement, enclenché à la fin des années 1970. De nouveaux champs disciplinaires ont récemment été créés sur les thématiques liées aux études sur les femmes. Remarquablement traitée dans la contribution de Marie-Xavière Catto, l’approche féministe du droit est née de la présence de femmes dans les facultés de droit américaines. Un cycle de conférences important en 1970 et vingt-deux années de rencontres annuelles auront joué un rôle crucial dans la diffusion des stratégies pour défendre les droits des femmes. Baptisée Feminist legal theory durant les années 1980, cette critique, qui reproche à l’enseignement d’être « un système de reproduction des hiérarchies », prend incontestablement appui sur les CLS.

Critique politique, critique « scientifique » ?

Les critiques sont d’abord résolument politiques. En témoignent les approches marxiste et socialiste. La première manifeste « une méfiance globale » à l’égard du savoir juridique, et prône la révolution. La seconde, acceptant comme point de départ le système juridique existant, « propose de le remettre en cause par une transformation progressive » ; la remise en cause de la science juridique est opérée par les sciences économiques. À l’origine de tous ces mouvements contestataires du droit, on retrouve de grandes figures tutélaires, évoluant dans un contexte hostile. Les mouvements qu’elles créent, essentiellement académiques et souvent nés dans les facultés de droit, se sont rapidement structurés au plan national. Leur ancrage dans les courants politiques (en particulier le socialisme et le marxisme) est incontestable.

Le socialisme, devenu l’une des forces politiques majeures en France, est par exemple un grand courant critique du droit et de la législation dès la fin du XIXe siècle. Avec subtilité, Guillaume Richard propose de tirer un bilan des modalités critiques portées par les courants socialistes à partir de cette époque. Le droit y est contesté, intellectuellement et pratiquement, en tant que législation mais également comme « savoir intellectuel incapable de s’adapter aux évolutions sociales ». La critique dépasse alors le droit pour devenir politique. Socialement située, elle conteste l’ordre établi lato sensu et, singulièrement, l’ordre juridique qui y est contenu. Pourtant, elle ne rejette pas l’héritage juridique formel tout entier ; Karl Marx, qui se livre à une critique virulente de la législation de l’État dans une série d’articles de 1842, produit par exemple une « critique (sociale) du droit qui n’exclut pas le droit ».

On comprend aisément que le droit est unanimement accusé de servir la domination d’une catégorie de personnes – la bourgeoisie au XIXe siècle, les « élites » au XXe siècle. D’ailleurs, ces dernières ont-elles un « rapport spécifique au droit et aux règlements ? », s’interroge Charles Bosvieux-Onyekwelu dans sa contribution. Reprenant, entre autres, le thème de la fausse universalité des lois qui, selon Foucault, permet aux élites de jouer avec les règles qu’elles imposent aux autres groupes sociaux, le chercheur apporte une réponse positive à cette interrogation, expliquant magistralement comment les classes supérieures ou dominantes (à ne pas toujours confondre avec les « élites ») « s’arrangent » avec le droit. Ce rapport élitaire au droit est, nous explique-t-il, facilité par le fait que l’on trouve généralement cette même élite à l’origine de la définition des règles du jeu, opérée sous l’œil bienveillant d’un Conseil d’État particulièrement coulant, ou en tout cas enclin à juger que la lettre d’une règle pouvait être enfreinte sans que l’esprit n’en soit trahi.

Des compléments critiques issus d’autres sciences sociales

La critique du droit n’est pas l’apanage du juriste. Des critiques particulièrement opérantes sont alors apportées par d’autres sciences sociales. C’est le cas de l’économie. La critique socialiste du droit est par exemple « une critique externe » ancrée dans la science politique et l’économie, savoirs jugés « plus adaptés » par ses représentants. Les successeurs de Marx, entre autres, ancrent essentiellement leur propos dans l’économie politique. Cette contestation de la science juridique par l’économie, qui interroge évidemment à plusieurs titres, n’est en réalité possible que grâce à l’autonomisation de la seconde vis-à-vis de la première et par le fait que les deux matières ne seraient pas concurrentes mais complémentaires. L’économie recèle d’ailleurs une autre voie de la critique du droit, celle des insuffisances de la science juridique elle-même.

C’est également le cas de la sociologie, de la philosophie ou même de l’anthropologie. Afin d’étudier la présence du droit dans la vie sociale (droit du travail et adaptations de ce droit aux évolutions de l’emploi et de l’activité économique), la sociologie durkheimienne s’appuie par exemple sur le droit pris comme symbole de la solidarité sociale. Claude Didry nous explique avec brio comment Durkheim prend le droit comme le matériau de son enquête en distinguant, dans la matière juridique, un droit répressif d’un droit restitutif, dans le but de dépasser la dichotomie entre le droit privé conçu comme le cœur de la discipline juridique et le droit public, centré sur l’État. La raison de cette utilisation critique de la sociologie juridique est évidente : « le droit comme expression d’une régulation sociale se trouve intégré dans les faits sociaux que la sociologie se donne pour objet ».

Mais l’une des remises en cause du droit les plus spectaculaires est celle opérée par la science. Puisant dans les sociologies du droit et des sciences, Romain Juston Morival s’interroge avec justesse sur ceux qui coproduisent le droit dans l’ombre, et plus précisément sur le rôle des acteurs experts qui contribuent à la mise en œuvre des décisions judiciaires. L’expertise scientifique et le travail judiciaire dialoguent, en associant des « ingrédients hétérogènes » dans une symétrisation harmonieuse ; ils permettent une alimentation réciproque des deux disciplines, mais également une critique du second par la première, en témoignent trois exemples édifiants d’autopsies au cours desquelles « le récit raconté par le médecin légiste reprend et modifie l’histoire relatée par les policiers ».

Des critiques de la critique

Les approches critiques ont connu une double évolution : la spécialisation d’une part, et la remise en cause d’autre part. La critique a d’abord été de portée générale, principalement à propos de la domination des classes dites supérieures. Elle s’est rapidement spécialisée (femmes, minorités ethniques ou raciales, etc.), portée essentiellement par des personnes touchées avant de devenir de véritables domaines de recherche à part entière. Marie-Xavière Catto insiste par exemple sur le rôle pionnier de certaines avocates françaises qui, après avoir constaté l’infériorité juridique du sexe féminin, ont adopté une perspective féministe sur l’objet droit (par exemple Maria Vérone en 1912, ou Yvonne Netter en 1926). Cette critique, qui revêtait essentiellement un objectif politique, a d’abord pris la forme d’études féministes avant de devenir une véritable méthode de recherche. Appelées « études de genre », elles posent la question des rapports de sexe sans que le point de vue soit uniquement celui des femmes. S’agissant des études raciales, l’émergence de la CRT est portée par des juristes ayant une vision du droit ancrée dans la pratique et dans un vécu de militant des droits civiques. Faisant montre de lucidité, Lionel Zevounou porte le fer dans la plaie. « Comment expliquer », écrit-il, « qu’un système de droit républicain, adossé à une déclaration des droits proclamée antérieurement à la France, ait abouti en pratique à asseoir une domination raciale blanche pendant plusieurs siècles ? ».

Une « critique de la critique » s’est, en parallèle, lentement déployée depuis l’avènement des courants socialiste et marxiste. Elle est d’abord matérielle : le droit produit par les dominants peut-il servir autre chose que leurs intérêts propres ? La justice, instrument de classe, et le droit, technique de domination, sont conjointement accusés de favoriser la bourgeoisie ; ils doivent être mis au service de la classe ouvrière. Mais dans cette perspective, quelle peut être la valeur d’une technique — la règle de droit — capable d’être renversée au gré de l’idéologie du moment ? « Celle d’un véhicule pour des principes conformes au socialisme, dès lors que la classe dominant la société sera la classe ouvrière, et non plus la classe bourgeoise – car “les juristes finissent toujours par donner raison au plus fort” ». Les critiques sont aussi d’ordre méthodologique. Les réalistes sont ainsi accusés de réduire la science juridique à la description du comportement des juges en négligeant la jurisprudence et les techniques essentielles à la compréhension de l’ordre juridique. Ils omettent la dimension normative pour ne se concentrer que sur les méthodes objectives et descriptives. Quant à la CRT, la pratique du storytelling sur laquelle elle est en partie fondée sera accusée de renforcer le communautarisme.

Les CLS n’ont pas été exemptes de controverses, elles non plus. Les nombreuses critiques qui leur ont été adressées ont conduit à ce que certaines de ses branches s’émancipent : ainsi des défenseurs de la CRT, ainsi des auteures féministes. Le courant féministe n’a d’ailleurs pas eu d’autre choix que d’évoluer pour intégrer utilement les critiques formulées en son sein. À l’origine, celles-ci visaient notamment l’organisation patriarcale de la société et la négation des droits civils des femmes au XIXe siècle. Une première doctrine, qualifiée de libérale, avait basé son combat sur l’égalité juridique de traitement, ce qui avait permis aux femmes d’accéder à de nombreux espaces qui leur étaient fermés jusqu’alors. En dépit de réelles avancées, ce modus operandi avait été largement critiqué par les représentants du féminisme intersectionnel, queer et post-moderne, pour lesquels l’exclusion des femmes était « moins accidentelle que constitutive du système » ; lorsque le droit a établi un rapport de pouvoir structurellement inégalitaire, il ne suffit pas, pensent-ils, de déclarer l’égalité en droit pour effacer le problème. Autrement dit, les femmes, pour s’émanciper, n’ont pas à ressembler à des hommes « dont le modèle est érigé en unique valeur ».

En définitive, le droit – sa règle comme le cadre supposément neutre qu’il fournit – a toujours été présenté comme essentiel à la vie dans la cité ; ce faisant, il semblait indestructible. Il existe pourtant, au cœur même de la sphère juridique comme à ses lisières, de multiples courants critiques dont le regard porte tant sur la matérialité des normes que sur leur mise en œuvre. C’est tout ce foisonnement doctrinal que cet ouvrage collectif met brillamment en lumière.

21.10.2026 à 12:00

Tom Cruise derrière Tom Cruise

Dans cet essai, pas de prétention à couvrir de façon exhaustive la carrière de l’acteur Tom Cruise, pas non plus de longues descriptions de scènes pour traquer l'un de ses gestes singuliers récurrents, mais une plume légère, fluide et précise, pour dessiner les contours d’un parcours artistique qui constitue en lui-même une véritable proposition cinématographique. Comment devient-on Tom Cruise ? Sans pour autant suivre une approche chronologique rigoureuse, Olivier Maillart part de l’image du personnage-type incarné par l’acteur dans ses premiers rôles, qu’il définit comme étant celle du « bon connard », figure initiale que Cruise s’emploiera à dépasser à mesure que sa filmographie s’approfondit. L’auteur propose ici une lecture passionnante du motif œdipien qui se dessine en sous-texte durant toute la première partie de la carrière de l’acteur ( La Couleur de l’argent , Martin Scorsese, 1986 ; Des Hommes d’honneur , Rob Reiner, 1992 ; Magnolia , Paul Thomas Anderson, 1999). Mais, plus prudent avec cette lecture que d’autres l’ont été, Maillart remarque que chez Tom Cruise, le début de carrière est scandé de « confrontations avec des modèles plus âgés, selon une logique industrialo-esthétique qui le précède et le dépasse ». Cela revient à souligner des situations conflictuelles avec des personnages représentant, de façon littérale ou symbolique, des figures paternelles. Le cœur de l’analyse tient cependant ailleurs : dans la nécessité, propre à l’œuvre cruisienne, de se détacher d’une certaine idée du réalisme, comme si ce dernier « relevait d’une esthétique ne convenant pas à son art ». Maillart explique ce mouvement par un désir de « fuite dans l’imaginaire », que les choix de carrière ultérieurs de l’acteur corroborent. Trois points essentiels à l’analyse du jeu de l’acteur et de sa persona découlent de cette observation. Premièrement, une distance progressive vis-à-vis des rôles de composition liés à une certaine norme de vraisemblance. Deuxièmement, un « rapport constamment gêné au réel [qui] éclaire sa difficulté à jouer de la contrainte quand on ne lui donne pas les moyens de la surmonter ». Tom Cruise se retrouve ainsi régulièrement dans un ensemble de situations narratives ( Rain Man , Barry Levinson, 1988) ou de structures du jeu (face à Val Kilmer dans Top Gun : Maverick , Joseph Kosinski, 2022) qui viennent restreindre, ralentir ou plafonner sa tendance à la vélocité. Cette remarque est féconde en ce qu’elle fait apparaître une véritable loi du jeu et de l’incarnation propre à l’acteur : celui-ci doit constamment chercher un espace où s’épanouir, à la fois en tant que personnage mais aussi en tant que corps actant le rôle qui lui confié. Troisièmement, un ajustement cinématographique devient alors nécessaire « à mesure que ses rôles se feront de plus en plus abstraits, non réalistes, afin qu’il puisse pleinement déployer son talent ». Maillart distille dans ses trois observations (sans la nommer tout à fait, la clarification se fait plus loin) l’idée d’un jeu cruisien proche du jeu blanc des acteurs burlesques du début du cinéma : moins Tom Cruise joue, plus il joue, résume l’auteur. S’attardant sur le film Oblivion (Joseph Kosinski, 2013), il conclut qu’il fallait que l’acteur réussisse à « se débarrasser d’un certain nombre de tics afin de parvenir à la pureté du trait qui allait devenir sa marque, sorte de ligne claire cinématographique trouvant l’alliance avec la Technique (et la Vitesse) ». Comme tout bon acteur du corps, Tom Cruise est de fait un acteur du mécanique, proche du cinéma des attractions, dont l’identité se dévoile pleinement dans les séquences spectaculaires. Jours de tonnerre (Tony Scott, 1990) semble de ce point de vue le véritable point de départ de l’œuvre cruisienne, en ce qu’il « incarne plus qu’il ne joue » et se constitue en « corps-machine, un corps qui se confond avec ses véhicules pour aller toujours plus vite ». Voilà, nous dit Maillart, comment on devient Tom Cruise. Beauté mécanique Dans le second chapitre, l’auteur s’attarde quelque peu sur les différents usages de la beauté chez l’acteur. Maillart y convoque l’idée d’une filiation « keatonnienne de l’impassibilité » : un visage lisse, une beauté a-érotique, qui sert le dessein d’un corps qui ne vieillit pas et sur lequel peut se fédérer un spectatorat universel et intemporel. À partir de cette observation, l’auteur pondère : « Le risque qu’encourt cependant celui qui porte un tel visage, c’est de glisser lentement mais sûrement hors de l’humaine condition ». Dans un passage convaincant, il écrit : « Le sourire de Cruise sort ce dernier de l’humanité. Il révèle le mécanique plaqué sur le vivant ou plus exactement donne à voir une humanité superficielle trop rapidement badigeonnée sur une structure sans âme, et dont la réalité machinique affleure, ce qui ne peut que provoquer le malaise chez celui qui s’en rend compte ». Prolongeant cette intuition d’un corps mécanique, le sourire sans âme de l’acteur le conditionne à une étrangeté proche de celle de l’automate. Une sorte d’acteur issu d’une uncanny valley du cinéma, pas tout à fait humain, pas tout à fait robot. Par une succession d’exemples qui ne noient jamais le propos, l’auteur affine son intuition et aborde la question du masque comme moyen d’une révélation, plutôt que d’une dissimulation. Le troisième chapitre aborde de manière plus frontale la question du corps exposé, en confrontant les enjeux d’érotisme et de sexualité à la nature du lien que l’acteur entretient avec ces deux dimensions a priori constitutives de toute star de cinéma. Car « Cruise n’est qu’un corps à admirer, non à étreindre ». La méfiance, voire la maladresse, avec laquelle la caméra filme Cruise en situation érotique permet à Maillart de « constater que c’est de toute façon le narcissisme qui domine dans l’aura érotique du comédien à l’écran bien plus que la conquête de l’autre ». Par ailleurs, tout concourt à placer le corps de l’acteur dans des situations burlesques, que l'on pense aux multiples scènes d’escalade prodigieuses ou de courses effrénées (exaltation visuelle récurrente convoquant les souvenirs des cascades d’Harold Lloyd et de Buster Keaton) ou aux scènes de combat (dont il réussit à mêler l’enjeu dramatique avec une maîtrise comique rare), afin de parvenir à l’individualiser rapidement en quelques motifs et mimiques. Une manière, selon Maillart, de rejouer ce que Petr Kral décrivait du slapstick , à savoir un art qui permet de révéler « la propriété de toute chose d’être tout autant elle-même que, analogiquement, un reflet parmi d’autres de la variété universelle » (voir Le Burlesque ou Morale de la tarte à la crème , 1984). Politique de l’acteur Le quatrième chapitre reprend l’idée-maîtresse développée par Luc Moullet dans son ouvrage Politique des acteurs (une idée analytique dont les limites ont depuis été mises en évidence par le développement des études actorales, notamment par Christian Viviani et Christophe Damour, mais qui reste néanmoins essentielle et féconde) : « Parler d’un acteur de cinéma revient donc, d’une manière ou d’une autre, à parler de mise en scène ». Or, chez Tom Cruise, cette mise en scène semble le plus souvent se mouler aux caractéristiques de son jeu. Par ailleurs, « l’homogénéité du corpus cruisien » ouvre la possibilité d’étudier « un mode de jeu » hitchcockien en ce qu’il incarne régulièrement la position « de l’innocent plongé dans un monde coupable ». Cette position conduit l’acteur à développer un jeu « conditionné par la question du regard ». Tom Cruise est un acteur qui scrute, observe et analyse ( Mission : Impossible , 1996-2025 ; Minority Report , Steven Spielberg, 2002 ; Eyes Wide Shut , Stanley Kubrick, 1999), en même temps qu’il est constamment scruté (il disparaît souvent derrière des masques ou, par un jeu de montage, dans un hors-champ ou une coupe de l’image). Olivier Maillart, dans un ensemble d’analyses brèves mais éloquentes, interprète cela comme « autant d’étapes d’une conquête progressive du regard, du montré et du caché, du su et de l’inconnu, du champ et du hors-champ ». Cette tendance dans le jeu vient parfaire l’idée hitchcockienne de la toute-puissante mise en scène, cette fois-ci dévolue à l’acteur et non plus au cinéaste, puisque Cruise parvient à s’ériger en une instance qui « maîtrise non seulement son propre regard au sein du monde où il évolue, mais aussi celui des autres personnages, et même celui des spectateurs par-dessus le marché ! » N’oublions pas ici un élément essentiel, qui peine pourtant à trouver une place dans l’analyse de Maillart, à savoir le fait que l’acteur est très vite devenu producteur de ses films (depuis le premier Mission : Impossible , Brian De Palma, 1996), devenant maître absolu de son image et troublant les frontières entre cinéma et espace médiatique (l’article de Joël Augros, « La star comme entreprise : Tom Cruise », dans l’ouvrage collectif L’Acteur de cinéma : approche plurielles , s’attarde précisément sur le pouvoir économique de l’acteur). À l’issue de cette exploration d’une petite centaine de pages, Maillart réussit à nous convaincre que Tom Cruise est un acteur de cinéma qui incarne une « proposition cinématographique » et qu’il représente même au mieux l’idée d’« une entité qui se confond avec le cinéma lui-même ».
Texte intégral (1784 mots)

Dans cet essai, pas de prétention à couvrir de façon exhaustive la carrière de l’acteur Tom Cruise, pas non plus de longues descriptions de scènes pour traquer l'un de ses gestes singuliers récurrents, mais une plume légère, fluide et précise, pour dessiner les contours d’un parcours artistique qui constitue en lui-même une véritable proposition cinématographique.

Comment devient-on Tom Cruise ?

Sans pour autant suivre une approche chronologique rigoureuse, Olivier Maillart part de l’image du personnage-type incarné par l’acteur dans ses premiers rôles, qu’il définit comme étant celle du « bon connard », figure initiale que Cruise s’emploiera à dépasser à mesure que sa filmographie s’approfondit. L’auteur propose ici une lecture passionnante du motif œdipien qui se dessine en sous-texte durant toute la première partie de la carrière de l’acteur (La Couleur de l’argent, Martin Scorsese, 1986 ; Des Hommes d’honneur, Rob Reiner, 1992 ; Magnolia, Paul Thomas Anderson, 1999). Mais, plus prudent avec cette lecture que d’autres l’ont été, Maillart remarque que chez Tom Cruise, le début de carrière est scandé de « confrontations avec des modèles plus âgés, selon une logique industrialo-esthétique qui le précède et le dépasse ». Cela revient à souligner des situations conflictuelles avec des personnages représentant, de façon littérale ou symbolique, des figures paternelles.

Le cœur de l’analyse tient cependant ailleurs : dans la nécessité, propre à l’œuvre cruisienne, de se détacher d’une certaine idée du réalisme, comme si ce dernier « relevait d’une esthétique ne convenant pas à son art ». Maillart explique ce mouvement par un désir de « fuite dans l’imaginaire », que les choix de carrière ultérieurs de l’acteur corroborent.

Trois points essentiels à l’analyse du jeu de l’acteur et de sa persona découlent de cette observation. Premièrement, une distance progressive vis-à-vis des rôles de composition liés à une certaine norme de vraisemblance. Deuxièmement, un « rapport constamment gêné au réel [qui] éclaire sa difficulté à jouer de la contrainte quand on ne lui donne pas les moyens de la surmonter ». Tom Cruise se retrouve ainsi régulièrement dans un ensemble de situations narratives (Rain Man, Barry Levinson, 1988) ou de structures du jeu (face à Val Kilmer dans Top Gun : Maverick, Joseph Kosinski, 2022) qui viennent restreindre, ralentir ou plafonner sa tendance à la vélocité. Cette remarque est féconde en ce qu’elle fait apparaître une véritable loi du jeu et de l’incarnation propre à l’acteur : celui-ci doit constamment chercher un espace où s’épanouir, à la fois en tant que personnage mais aussi en tant que corps actant le rôle qui lui confié. Troisièmement, un ajustement cinématographique devient alors nécessaire « à mesure que ses rôles se feront de plus en plus abstraits, non réalistes, afin qu’il puisse pleinement déployer son talent ».

Maillart distille dans ses trois observations (sans la nommer tout à fait, la clarification se fait plus loin) l’idée d’un jeu cruisien proche du jeu blanc des acteurs burlesques du début du cinéma : moins Tom Cruise joue, plus il joue, résume l’auteur.

S’attardant sur le film Oblivion (Joseph Kosinski, 2013), il conclut qu’il fallait que l’acteur réussisse à « se débarrasser d’un certain nombre de tics afin de parvenir à la pureté du trait qui allait devenir sa marque, sorte de ligne claire cinématographique trouvant l’alliance avec la Technique (et la Vitesse) ». Comme tout bon acteur du corps, Tom Cruise est de fait un acteur du mécanique, proche du cinéma des attractions, dont l’identité se dévoile pleinement dans les séquences spectaculaires.

Jours de tonnerre (Tony Scott, 1990) semble de ce point de vue le véritable point de départ de l’œuvre cruisienne, en ce qu’il « incarne plus qu’il ne joue » et se constitue en « corps-machine, un corps qui se confond avec ses véhicules pour aller toujours plus vite ». Voilà, nous dit Maillart, comment on devient Tom Cruise.

Beauté mécanique

Dans le second chapitre, l’auteur s’attarde quelque peu sur les différents usages de la beauté chez l’acteur. Maillart y convoque l’idée d’une filiation « keatonnienne de l’impassibilité » : un visage lisse, une beauté a-érotique, qui sert le dessein d’un corps qui ne vieillit pas et sur lequel peut se fédérer un spectatorat universel et intemporel. À partir de cette observation, l’auteur pondère : « Le risque qu’encourt cependant celui qui porte un tel visage, c’est de glisser lentement mais sûrement hors de l’humaine condition ».

Dans un passage convaincant, il écrit : « Le sourire de Cruise sort ce dernier de l’humanité. Il révèle le mécanique plaqué sur le vivant ou plus exactement donne à voir une humanité superficielle trop rapidement badigeonnée sur une structure sans âme, et dont la réalité machinique affleure, ce qui ne peut que provoquer le malaise chez celui qui s’en rend compte ». Prolongeant cette intuition d’un corps mécanique, le sourire sans âme de l’acteur le conditionne à une étrangeté proche de celle de l’automate. Une sorte d’acteur issu d’une uncanny valley du cinéma, pas tout à fait humain, pas tout à fait robot. Par une succession d’exemples qui ne noient jamais le propos, l’auteur affine son intuition et aborde la question du masque comme moyen d’une révélation, plutôt que d’une dissimulation.

Le troisième chapitre aborde de manière plus frontale la question du corps exposé, en confrontant les enjeux d’érotisme et de sexualité à la nature du lien que l’acteur entretient avec ces deux dimensions a priori constitutives de toute star de cinéma. Car « Cruise n’est qu’un corps à admirer, non à étreindre ». La méfiance, voire la maladresse, avec laquelle la caméra filme Cruise en situation érotique permet à Maillart de « constater que c’est de toute façon le narcissisme qui domine dans l’aura érotique du comédien à l’écran bien plus que la conquête de l’autre ».

Par ailleurs, tout concourt à placer le corps de l’acteur dans des situations burlesques, que l'on pense aux multiples scènes d’escalade prodigieuses ou de courses effrénées (exaltation visuelle récurrente convoquant les souvenirs des cascades d’Harold Lloyd et de Buster Keaton) ou aux scènes de combat (dont il réussit à mêler l’enjeu dramatique avec une maîtrise comique rare), afin de parvenir à l’individualiser rapidement en quelques motifs et mimiques. Une manière, selon Maillart, de rejouer ce que Petr Kral décrivait du slapstick, à savoir un art qui permet de révéler « la propriété de toute chose d’être tout autant elle-même que, analogiquement, un reflet parmi d’autres de la variété universelle » (voir Le Burlesque ou Morale de la tarte à la crème, 1984).

Politique de l’acteur

Le quatrième chapitre reprend l’idée-maîtresse développée par Luc Moullet dans son ouvrage Politique des acteurs (une idée analytique dont les limites ont depuis été mises en évidence par le développement des études actorales, notamment par Christian Viviani et Christophe Damour, mais qui reste néanmoins essentielle et féconde) : « Parler d’un acteur de cinéma revient donc, d’une manière ou d’une autre, à parler de mise en scène ». Or, chez Tom Cruise, cette mise en scène semble le plus souvent se mouler aux caractéristiques de son jeu. Par ailleurs, « l’homogénéité du corpus cruisien » ouvre la possibilité d’étudier « un mode de jeu » hitchcockien en ce qu’il incarne régulièrement la position « de l’innocent plongé dans un monde coupable ».

Cette position conduit l’acteur à développer un jeu « conditionné par la question du regard ». Tom Cruise est un acteur qui scrute, observe et analyse (Mission : Impossible, 1996-2025 ; Minority Report, Steven Spielberg, 2002 ; Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick, 1999), en même temps qu’il est constamment scruté (il disparaît souvent derrière des masques ou, par un jeu de montage, dans un hors-champ ou une coupe de l’image). Olivier Maillart, dans un ensemble d’analyses brèves mais éloquentes, interprète cela comme « autant d’étapes d’une conquête progressive du regard, du montré et du caché, du su et de l’inconnu, du champ et du hors-champ ». Cette tendance dans le jeu vient parfaire l’idée hitchcockienne de la toute-puissante mise en scène, cette fois-ci dévolue à l’acteur et non plus au cinéaste, puisque Cruise parvient à s’ériger en une instance qui « maîtrise non seulement son propre regard au sein du monde où il évolue, mais aussi celui des autres personnages, et même celui des spectateurs par-dessus le marché ! »

N’oublions pas ici un élément essentiel, qui peine pourtant à trouver une place dans l’analyse de Maillart, à savoir le fait que l’acteur est très vite devenu producteur de ses films (depuis le premier Mission : Impossible, Brian De Palma, 1996), devenant maître absolu de son image et troublant les frontières entre cinéma et espace médiatique (l’article de Joël Augros, « La star comme entreprise : Tom Cruise », dans l’ouvrage collectif L’Acteur de cinéma : approche plurielles, s’attarde précisément sur le pouvoir économique de l’acteur).

À l’issue de cette exploration d’une petite centaine de pages, Maillart réussit à nous convaincre que Tom Cruise est un acteur de cinéma qui incarne une « proposition cinématographique » et qu’il représente même au mieux l’idée d’« une entité qui se confond avec le cinéma lui-même ».

20.10.2026 à 09:00

La nouvelle croisade contre les livres

Dans On ne peut plus rien lire ! Ce que la censure fait à la démocratie , Ira Wells s’intéresse à un phénomène qui prend de l’ampleur aux États-Unis et au Canada : l’interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires et publiques. Pour en mesurer les effets, l’auteur part d’une expérience personnelle. Critique littéraire, professeur de littérature au Victoria College de l’Université de Toronto et parent d’élèves, il découvre que la directrice de l’école fréquentée par ses enfants demande le retrait de certains ouvrages des rayons de la bibliothèque scolaire. Sa demande finit par concerner 259 écoles du district. Plus encore, les livres en question, jugés « néfastes » ou « woke », ne peuvent même pas être donnés à des organismes de bienfaisance. Certes, nous sommes outre-Atlantique, et l’on pourrait considérer que cela ne nous concerne pas. Il n’empêche : selon certaines estimations, le nombre de titres interdits double chaque année aux États-Unis. Même tendance au Canada, dont l’auteur témoigne directement. Un nouveau consensus autour de la censure des livres semble ainsi s’imposer de ce côté de l’Atlantique, exerçant une forme de violence symbolique à l’encontre de certains auteurs et autrices, ou, du moins, de leurs idées. Le phénomène dépasse le seul domaine littéraire et touche le secteur du livre dans son ensemble. Il se manifeste par des projets, parfois mis à exécution, visant à vider les rayons des bibliothèques publiques ou scolaires, à prendre le contrôle des conseils scolaires pour interdire l’achat de certains ouvrages, à bannir des romans anciens de la lecture des élèves, mais aussi à écarter des classiques au nom de leur racisme supposé ou de leur inscription dans un contexte historique colonial. Une nouvelle offensive La censure des livres connaît donc aujourd’hui un véritable essor. Il s'agit toutefois d’un phénomène contemporain, qui ne se confond pas avec les épisodes anciens de destruction des livres, lorsque des ouvrages étaient jetés au bûcher, notamment au Moyen Âge. Ce qui est en jeu est d’une autre nature. Il s’agit d’abord de savoir comment apprécier les œuvres d’artistes dont on réprouve le comportement. La question suscite des débats depuis longtemps, comme en témoignent les interdictions qui ont frappé Ulysse de James Joyce ou L’Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence. Mais ce qui gagne désormais du terrain, c’est précisément l’absence de débat, comme l’illustrent les controverses autour des œuvres d’Art Spiegelman ou de Toni Morrison. Les motifs d’exclusion invoqués relèvent notamment de l’intolérance, de la condamnation des personnes racisées ou des personnes LGBTQ+. Un tiers des titres interdits traite précisément de la question raciale et du racisme. Autre évolution : les acteurs de la censure ne sont plus seulement étatiques. La nouvelle censure émane à la fois des pouvoirs publics et de groupes de pression actifs au sein des institutions. Elle repose sur une conviction morale : les dangers que « nos ennemis » feraient peser sur le monde seraient si graves qu’il faudrait éradiquer les livres jugés néfastes avant qu’ils n’aient le temps d’avilir nos enfants. De la liberté de dire à la liberté de lire De nombreux rapprochements avec notre propre situation s’imposent. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire l’ouvrage de Thomas Hochmann, On ne peut plus rien dire… (Anamosa, 2025). La complainte de celles et ceux qui dénoncent la « censure » résonne continuellement sur les plateaux de télévision, mais dans un sens inattendu : la réaction semble s’être approprié la liberté d’expression pour mieux la détourner de son sens. Comment en est-on arrivé là ? Comment reconquérir cette liberté fondamentale en démocratie ? Telle est la question au cœur de l’essai incisif d’Ira Wells. L’un des intérêts de son ouvrage tient à ce paradoxe : dans les situations qu'il décrit, on ne parle pas de censure, mais de prévention. Ce vocabulaire permet de dissimuler une forme de paranoïa moralisatrice, voire perverse. Ne révèle-t-il pas, au-delà de ces interdictions, un problème plus profond : l’érosion de la liberté intellectuelle, longtemps considérée comme une valeur commune ? L’auteur montre comment l’extrême droite et ses provocateurs se sont emparés du thème de la liberté d’expression pour proclamer que le féminisme est un cancer ou tourner les minorités en ridicule. Hier, ils se plaignaient de ne plus pouvoir rien dire ; aujourd’hui, ils prétendent restaurer un ordre culturel « traditionnel » au nom même de cette liberté. Des autrices et des intellectuels tels que Margaret Atwood et Noam Chomsky en font notamment les frais. Les justifications morales de l’interdiction Afin d’aider ses lecteurs et lectrices à se méfier de l’orientation que prennent désormais de nombreuses décisions, Ira Wells en examine les justifications. Il s’agirait avant tout de « créer une culture de bien-être chez les élèves » ou de « transformer l’apprentissage dans une perspective de réussite scolaire ». Le lien entre de tels objectifs et la censure des livres, ainsi que les conséquences de celle-ci, reste pour le moins obscur. PEN America, organisation de défense de la liberté d’expression, signale pourtant que 2 532 livres ont été interdits au cours de la période considérée par l’auteur. Parfois, le « public » est lui-même invité à participer aux décisions et à écarter les ouvrages qui « cachent un message idéologique ». Or, l’enquête menée par Wells révèle que nombre de participants — parents d’élèves ou membres de bibliothèques — invoquent une autorité divine pour justifier l’exclusion de certains livres. Ces participants vont jusqu’à se réunir en amont afin de répartir entre eux les arguments à avancer. Un ouvrage de Toni Morrison en fournit un exemple. Parmi les auteurs et autrices dont les livres sont également visés figurent Anne Frank, Agatha Christie, Cormac McCarthy, Stephen King et Margaret Atwood. Au-delà de la surprise, c’est la possibilité même d’une politique de la lecture et de l’enseignement qui se trouve mise en question. Que signifient désormais les notions de « cancel culture » et de littérature « woke », lorsqu’elles servent à justifier l’exclusion d’ouvrages ? Dans bien des cas, les livres condamnés ne le sont d’ailleurs pas en tant qu’œuvres littéraires, mais comme prétendus « documents pornographiques » — ce qui invite à nous interroger sur le sens que l’on donne aujourd’hui à de telles catégories. Bien entendu, il ne s’agit pas de soutenir que les œuvres littéraires seraient dépourvues de toute dimension politique. Mais il importe de distinguer la portée politique des productions culturelles — du roman aux films de Disney, en passant par la comédie musicale — des prises de position politiques de leurs auteurs. Wells rappelle que, si les œuvres possèdent une dimension politique intrinsèque, celle-ci ne se confond avec aucune option partisane. De même, les analyses sociologiques qui montrent comment les productions culturelles peuvent contribuer à légitimer les hiérarchies sociales ne sauraient justifier que l’on condamne certaines œuvres comme intrinsèquement odieuses à l’égard de toutes et tous. Quoi qu’il en soit, rien n’autorise à sanctionner des œuvres au prétexte qu’elles exprimeraient une solidarité avec telle ou telle cause. C’est particulièrement vrai pour des livres comme Des souris et des hommes ou Les Aventures de Huckleberry Finn . Les enfants n’ont-ils pas bon dos ? S’agit-il véritablement de les protéger, ou plutôt de répondre aux inquiétudes de leurs parents ? En réalité, ces manœuvres semblent surtout réaffirmer une hostilité envers les personnes queer, les personnes noires et d’autres minorités, tout en précipitant le retour à un âge d’or fantasmé des rôles sexués traditionnels. Elles contribuent ainsi à unir les membres d’une communauté contre une menace perçue comme telle, sur fond de défiance croissante envers les institutions et leur capacité à représenter la diversité des points de vue. Les bibliothèques à l’épreuve de la liberté intellectuelle Ira Wells a raison d’assortir son propos d’une réflexion sur les fondements philosophiques et juridiques de la liberté d’expression outre-Atlantique. Il rappelle notamment que Benjamin Franklin a fondé la première bibliothèque de prêt aux États-Unis et rassemblé autour de lui de nombreux soutiens. Les bibliothèques ont alors connu un franc succès. Jamais, pourtant, les bibliothécaires n’avaient réduit la littérature à la transmission d’un message, politique ou autre. Cette tendance est récente et s’inscrit dans un mouvement politique plus général. L’opération peut finir par gagner l’opinion publique et rallier une partie de celle-ci à ses objectifs. Certaines bibliothèques ne se contentent d’ailleurs plus de convoquer des conseils chargés de délibérer sur les ouvrages : elles vont jusqu’à désigner un employé dont la mission consiste à expurger les rayonnages. Certes, les livres et les autres publications restent accessibles sous forme numérique. Mais cela n’empêche pas les tentatives de les faire disparaître, y compris sur ces supports. Les bibliothèques sont pourtant, en principe, tenues de défendre la liberté intellectuelle et de soutenir les programmes scolaires. Comment peuvent-elles remplir ces missions si certains points de vue ne doivent plus être représentés ? Ira Wells conclut en rappelant ce qui distingue fondamentalement la littérature de la censure : là où la première ouvre le débat, la seconde le clôt ; là où la littérature soulève des questions, la censure s’obstine à fournir des réponses. Elle cherche à rassurer en imposant des absolus moraux. Si le fait de devenir citoyen d’une démocratie libérale a un sens, c’est bien celui de pouvoir exercer son autonomie intellectuelle. Chacun doit pouvoir se former, choisir la manière dont il ou elle se cultive et déterminer ce qu’il ou elle souhaite dire.
Texte intégral (1816 mots)

Dans On ne peut plus rien lire ! Ce que la censure fait à la démocratie, Ira Wells s’intéresse à un phénomène qui prend de l’ampleur aux États-Unis et au Canada : l’interdiction de livres dans les bibliothèques scolaires et publiques. Pour en mesurer les effets, l’auteur part d’une expérience personnelle. Critique littéraire, professeur de littérature au Victoria College de l’Université de Toronto et parent d’élèves, il découvre que la directrice de l’école fréquentée par ses enfants demande le retrait de certains ouvrages des rayons de la bibliothèque scolaire. Sa demande finit par concerner 259 écoles du district. Plus encore, les livres en question, jugés « néfastes » ou « woke », ne peuvent même pas être donnés à des organismes de bienfaisance.

Certes, nous sommes outre-Atlantique, et l’on pourrait considérer que cela ne nous concerne pas. Il n’empêche : selon certaines estimations, le nombre de titres interdits double chaque année aux États-Unis. Même tendance au Canada, dont l’auteur témoigne directement. Un nouveau consensus autour de la censure des livres semble ainsi s’imposer de ce côté de l’Atlantique, exerçant une forme de violence symbolique à l’encontre de certains auteurs et autrices, ou, du moins, de leurs idées.

Le phénomène dépasse le seul domaine littéraire et touche le secteur du livre dans son ensemble. Il se manifeste par des projets, parfois mis à exécution, visant à vider les rayons des bibliothèques publiques ou scolaires, à prendre le contrôle des conseils scolaires pour interdire l’achat de certains ouvrages, à bannir des romans anciens de la lecture des élèves, mais aussi à écarter des classiques au nom de leur racisme supposé ou de leur inscription dans un contexte historique colonial.

Une nouvelle offensive

La censure des livres connaît donc aujourd’hui un véritable essor. Il s'agit toutefois d’un phénomène contemporain, qui ne se confond pas avec les épisodes anciens de destruction des livres, lorsque des ouvrages étaient jetés au bûcher, notamment au Moyen Âge.

Ce qui est en jeu est d’une autre nature. Il s’agit d’abord de savoir comment apprécier les œuvres d’artistes dont on réprouve le comportement. La question suscite des débats depuis longtemps, comme en témoignent les interdictions qui ont frappé Ulysse de James Joyce ou L’Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence. Mais ce qui gagne désormais du terrain, c’est précisément l’absence de débat, comme l’illustrent les controverses autour des œuvres d’Art Spiegelman ou de Toni Morrison. Les motifs d’exclusion invoqués relèvent notamment de l’intolérance, de la condamnation des personnes racisées ou des personnes LGBTQ+. Un tiers des titres interdits traite précisément de la question raciale et du racisme.

Autre évolution : les acteurs de la censure ne sont plus seulement étatiques. La nouvelle censure émane à la fois des pouvoirs publics et de groupes de pression actifs au sein des institutions. Elle repose sur une conviction morale : les dangers que « nos ennemis » feraient peser sur le monde seraient si graves qu’il faudrait éradiquer les livres jugés néfastes avant qu’ils n’aient le temps d’avilir nos enfants.

De la liberté de dire à la liberté de lire

De nombreux rapprochements avec notre propre situation s’imposent. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire l’ouvrage de Thomas Hochmann, On ne peut plus rien dire… (Anamosa, 2025). La complainte de celles et ceux qui dénoncent la « censure » résonne continuellement sur les plateaux de télévision, mais dans un sens inattendu : la réaction semble s’être approprié la liberté d’expression pour mieux la détourner de son sens. Comment en est-on arrivé là ? Comment reconquérir cette liberté fondamentale en démocratie ? Telle est la question au cœur de l’essai incisif d’Ira Wells.

L’un des intérêts de son ouvrage tient à ce paradoxe : dans les situations qu'il décrit, on ne parle pas de censure, mais de prévention. Ce vocabulaire permet de dissimuler une forme de paranoïa moralisatrice, voire perverse. Ne révèle-t-il pas, au-delà de ces interdictions, un problème plus profond : l’érosion de la liberté intellectuelle, longtemps considérée comme une valeur commune ?

L’auteur montre comment l’extrême droite et ses provocateurs se sont emparés du thème de la liberté d’expression pour proclamer que le féminisme est un cancer ou tourner les minorités en ridicule. Hier, ils se plaignaient de ne plus pouvoir rien dire ; aujourd’hui, ils prétendent restaurer un ordre culturel « traditionnel » au nom même de cette liberté. Des autrices et des intellectuels tels que Margaret Atwood et Noam Chomsky en font notamment les frais.

Les justifications morales de l’interdiction

Afin d’aider ses lecteurs et lectrices à se méfier de l’orientation que prennent désormais de nombreuses décisions, Ira Wells en examine les justifications. Il s’agirait avant tout de « créer une culture de bien-être chez les élèves » ou de « transformer l’apprentissage dans une perspective de réussite scolaire ». Le lien entre de tels objectifs et la censure des livres, ainsi que les conséquences de celle-ci, reste pour le moins obscur. PEN America, organisation de défense de la liberté d’expression, signale pourtant que 2 532 livres ont été interdits au cours de la période considérée par l’auteur.

Parfois, le « public » est lui-même invité à participer aux décisions et à écarter les ouvrages qui « cachent un message idéologique ». Or, l’enquête menée par Wells révèle que nombre de participants — parents d’élèves ou membres de bibliothèques — invoquent une autorité divine pour justifier l’exclusion de certains livres. Ces participants vont jusqu’à se réunir en amont afin de répartir entre eux les arguments à avancer. Un ouvrage de Toni Morrison en fournit un exemple. Parmi les auteurs et autrices dont les livres sont également visés figurent Anne Frank, Agatha Christie, Cormac McCarthy, Stephen King et Margaret Atwood.

Au-delà de la surprise, c’est la possibilité même d’une politique de la lecture et de l’enseignement qui se trouve mise en question. Que signifient désormais les notions de « cancel culture » et de littérature « woke », lorsqu’elles servent à justifier l’exclusion d’ouvrages ? Dans bien des cas, les livres condamnés ne le sont d’ailleurs pas en tant qu’œuvres littéraires, mais comme prétendus « documents pornographiques » — ce qui invite à nous interroger sur le sens que l’on donne aujourd’hui à de telles catégories.

Bien entendu, il ne s’agit pas de soutenir que les œuvres littéraires seraient dépourvues de toute dimension politique. Mais il importe de distinguer la portée politique des productions culturelles — du roman aux films de Disney, en passant par la comédie musicale — des prises de position politiques de leurs auteurs. Wells rappelle que, si les œuvres possèdent une dimension politique intrinsèque, celle-ci ne se confond avec aucune option partisane. De même, les analyses sociologiques qui montrent comment les productions culturelles peuvent contribuer à légitimer les hiérarchies sociales ne sauraient justifier que l’on condamne certaines œuvres comme intrinsèquement odieuses à l’égard de toutes et tous.

Quoi qu’il en soit, rien n’autorise à sanctionner des œuvres au prétexte qu’elles exprimeraient une solidarité avec telle ou telle cause. C’est particulièrement vrai pour des livres comme Des souris et des hommes ou Les Aventures de Huckleberry Finn. Les enfants n’ont-ils pas bon dos ? S’agit-il véritablement de les protéger, ou plutôt de répondre aux inquiétudes de leurs parents ?

En réalité, ces manœuvres semblent surtout réaffirmer une hostilité envers les personnes queer, les personnes noires et d’autres minorités, tout en précipitant le retour à un âge d’or fantasmé des rôles sexués traditionnels. Elles contribuent ainsi à unir les membres d’une communauté contre une menace perçue comme telle, sur fond de défiance croissante envers les institutions et leur capacité à représenter la diversité des points de vue.

Les bibliothèques à l’épreuve de la liberté intellectuelle

Ira Wells a raison d’assortir son propos d’une réflexion sur les fondements philosophiques et juridiques de la liberté d’expression outre-Atlantique. Il rappelle notamment que Benjamin Franklin a fondé la première bibliothèque de prêt aux États-Unis et rassemblé autour de lui de nombreux soutiens. Les bibliothèques ont alors connu un franc succès.

Jamais, pourtant, les bibliothécaires n’avaient réduit la littérature à la transmission d’un message, politique ou autre. Cette tendance est récente et s’inscrit dans un mouvement politique plus général. L’opération peut finir par gagner l’opinion publique et rallier une partie de celle-ci à ses objectifs. Certaines bibliothèques ne se contentent d’ailleurs plus de convoquer des conseils chargés de délibérer sur les ouvrages : elles vont jusqu’à désigner un employé dont la mission consiste à expurger les rayonnages. Certes, les livres et les autres publications restent accessibles sous forme numérique. Mais cela n’empêche pas les tentatives de les faire disparaître, y compris sur ces supports.

Les bibliothèques sont pourtant, en principe, tenues de défendre la liberté intellectuelle et de soutenir les programmes scolaires. Comment peuvent-elles remplir ces missions si certains points de vue ne doivent plus être représentés ?

Ira Wells conclut en rappelant ce qui distingue fondamentalement la littérature de la censure : là où la première ouvre le débat, la seconde le clôt ; là où la littérature soulève des questions, la censure s’obstine à fournir des réponses. Elle cherche à rassurer en imposant des absolus moraux. Si le fait de devenir citoyen d’une démocratie libérale a un sens, c’est bien celui de pouvoir exercer son autonomie intellectuelle. Chacun doit pouvoir se former, choisir la manière dont il ou elle se cultive et déterminer ce qu’il ou elle souhaite dire.

18.10.2026 à 10:00

Lisez Sergueï Dovlatov !

Parmi les nombreux admirateurs du jeune Joseph Brodsky qui déclamait clandestinement ses poèmes dans les caves de Saint-Pétersbourg, au milieu des années 1960, il y avait un grand type basané, lourd et moustachu, qu’on voyait de loin. Il était aussi colossal, brun et plantigrade que Yossif, le poète rouquin était menu et étincelant. Brodsky psalmodiait ses vers, tel un rabbin ses prières. L’adorateur géant, étudiant négligeant totalement ses études, répondait au nom de Sergueï Dovlatov (1941-1990). Il venait de se faire renvoyer de l’Université de philologie des langues finnoises, après avoir échoué pour la quatrième fois à son examen d’allemand. Sergueï, qu’on appelait familièrement Sérioja, buvait plus que de raison, mais il n’est pas sérieux de parler de raison quand il s’agit de Pétersbourg et de poètes, grands buveurs de vodka et de Cognac, considérés par le KGB comme de dangereux provocateurs et parasites. « Parasitisme social » Admirateurs et poètes, tous buvaient en toute circonstance. Mais en période de déprime – par exemple, un chagrin d’amour – ils prenaient de grandioses cuites, qui pouvaient les plonger dans le coaltar pendant plusieurs jours. Dovlatov buvait donc en compagnie de Brodsky et de ses amis poètes : Evgueni Rein, Anatoli Naiman et Andrei Ariev. Ces garçons brillants étaient aussi amateurs de jolies filles, et tous admiraient Anna Akhmatova, qui fut la première à louer les poèmes de Brodsky, arrêté en pleine rue et jugé en 1964 pour « parasitisme social », après avoir subi quelques tortures dans l'un des terrifiants hôpitaux psychiatriques, où le KGB internait les intellectuels ignorant le réalisme socialiste. Dans le prétoire, Brodsky ne se laissa pas impressionner par le juge qui voulait l’intimider : « Tenez-vous droit. Soyez respectueux vis-à-vis du tribunal. » Quand cette dame lui intima l’ordre de révéler « qui l’avait fait poète », et dans quel établissement il avait obtenu un « diplôme de poète », Brodsky lui répondit crânement : « Cela ne s’apprend dans aucune école. Cela vient de Dieu. » Condamné à cinq années de relégation dans une colonie pénitentiaire, située dans l’oblast d’Arkhangelsk, Brodsky fut libéré une année plus tard, puis expulsé d’URSS en 1972. Gardien au goulag Après son renvoi de la faculté de philologie dans la section des langues finnoises, en 1961, Sergueï Dovlatov dut effectuer son service militaire. Il fut incorporé en tant que gardien dans un camp, autrement dit le goulag, dans la République soviétique de Komi, près du Kazakhstan. C’est au sein de cette colonie à régime sévère qu’il commença à écrire son premier récit, La Zone. L’horreur de la vie concentrationnaire, sa violence sanguinaire, lui inspirèrent un récit aussi affreux que paradoxalement désopilant, cruel au-delà de toute expression et d’une drôlerie irrésistible. Le contraste entre l’horreur et la force comique de l’entropie soviétique imprègne d’ailleurs totalement l’œuvre de Dovlatov, faite de courts récits incisifs, absurdes, haletants, qu’on ne peut fermer avant de les avoir achevés. Évidemment impubliables en URSS, ils ne le furent qu’après sa mort. Il est à ce jour un des écrivains les plus lus en Russie. Au goulag, on pensait aussi au sexe, écrit-il, et à n’importe quelle femme aperçue dans le camp : « L’infirmière Raissa était la seule fille dans notre caserne. Elle plaisait à beaucoup d’entre nous, comme n’importe qui à sa place. Sur cent habitants de la caserne, quatre-vingt-seize ne pensaient qu’à coucher avec elle. Les quatre autres se trouvaient à l’hôpital de Koïna. [/] On aurait difficilement pu la qualifier de jolie. Elle avait les chevilles épaisses, les dents petites et jaunes et la peau moite. » Dans le même récit, Dovlatov écrit à New York, le 7 juin 1982 : « Le camp est soviétique dans son esprit même. Dans sa réalité intrinsèque. [/] Le criminel de droit commun est généralement un citoyen soviétique parfaitement loyal. Il est mécontent, bien sûr. Parce que le prix de l’alcool a augmenté, et autres problèmes du même genre. Mais les bases du système sont sacrées. Et Lénine est au-dessus de toute critique. » Les récits de Dovlatov, dont la trame autobiographique tisse ses aventures, sont sans cesse réinventés et remaniés, voire réintroduits dans de nouvelles proses. Aucune parenté avec Soljenitsyne, ainsi qu’il écrit : « Le sujet est clos. Un tel raisonnement ne résiste pas à la critique. Évidemment, je ne suis pas Soljenitsyne. Cette circonstance me prive-t-elle du droit d’exister ? » Une carrière de journaliste et d’écrivain Au bout de deux ans, sa nouvelle affectation militaire le rapproche de Léningrad. Démobilisé en 1965, de retour en ville, il est admis à la faculté de journalisme et épouse Asia Pekurovskaja. Habitué aux amours compliquées, il renoue également avec Elena Ritman, qui donnera naissance à leur fille Katia. La revue L’Étoile publie ses critiques de livres . Dovlatov soumet ses premiers écrits à ses amis Brodsky et Naiman, qui ne sont pas connus pour leur indulgence. Ils le conseillent et l’encouragent. Brodsky qualifie ainsi son style : « Si je regarde maintenant en arrière, il est clair qu’il recherchait ardemment sur le papier le côté laconique, lapidaire du discours poétique, la capacité d’expression maximale. En russe, celui qui veut s’exprimer de la sorte paye toujours très cher ce genre de recherche stylistique. Nous sommes une nation prolixe et polysyllabique ; nous sommes le peuple de la proposition subordonnée, du tournoiement adjectival. » Brodsky voyait donc en Dovlatov un remarquable styliste. Ses récits ironiques, cruels bien que souvent comiques, sont conçus comme des poésies. En 1967, Dovlatov lut, devant un public hilare, sa nouvelle « Tchirkov et Berenderev » à la maison Maïakovski. L’année suivante, il publia quelques courts récits dans la revue Crocodile. Considérés comme des écrits de jeunesse, il en refusa la réédition. La romancière Vera Panova, paralysée après un accident, l’engagea comme secrétaire. Il lui faisait la lecture : Thomas Mann, James Joyce, Dostoïevski. Dovlatov exerça en outre plusieurs métiers, dont celui de guide touristique éphémère au domaine Pouchkine, qui lui inspira un récit caustique. Enfin engagé comme reporter par le grand quotidien de Tallinn, il consacra à cette expérience un nouveau récit très acide, mais empreint de compassion pour la bêtise des journalistes, intitulé Le Compromis. Il sera banni de l’Union des journalistes soviétiques en 1964. Exil américain avec Joseph Brodsky : Sérioja et Iossif Aucun des livres de Dovlatov ne fut édité de son vivant dans sa patrie, qu’il aima pourtant, et refusa de quitter jusqu’à ce que le KGB l’arrêtât en pleine rue le 18 juillet 1978. Après l’avoir gardé quinze jours en prison, le KGB lui proposa de l’aider à quitter l’URSS. Il atterrit à Vienne le 24 août 1978 en compagnie de sa mère. Sa femme était partie une année auparavant. Il est publié par l’importante revue La Pensée Russe, avant même son arrivée à New York. Même en exil américain, Brodsky et Dovlatov gardèrent Saint-Pétersbourg dans leurs rêves. Peter, comme ils l’appelaient encore, est également au cœur de l’œuvre d’André Biely, Vladimir Nabokov et Akhmatova, qui protégea autant qu’elle le put Joseph Brodsky, son « génial rouquin ». Dans sa préface à L’Étrangère de Dovlatov, Brodsky écrit : « Dans sa ville natale, environs compris, la topographie du littérateur était compréhensible et je crois bien que dans nos agendas les trois quarts des adresses et des numéros de téléphone coïncidaient. » Brodsky avait rencontré Dovlatov avant qu’il ne devînt écrivain. Pour lui, il resterait toujours Sérioja. « Il y a trente ans, lorsque nous nous sommes connus, il n’était question ni de couverture ni en général de littérature. Nous étions Sérioja et Iossif ; nous avions, en outre, l’habitude de nous vouvoyer, et ni l’alcool ni les bizarreries du destin n’ont pu modifier cette forme de communication à la fois solennelle et ironique, légèrement distante. » Ils s’étaient retrouvés dans un appartement situé au quatrième étage, près de la gare de Finlande, où vivait un étudiant en lettres de l’Université de Léningrad, qui devint, bien des années plus tard, professeur de littérature dans une petite ville allemande. Brodsky écrit une courte phrase qui peut sembler anodine. Mais elle ne l’est pas le moins du monde : « l’alcool y était abondant. C’était pendant l’hiver 59 ou 60, et nous faisions le siège de la même charmante forteresse aux cheveux courts, installée quelque part dans le quartier des Sablons. » On l’a compris : Iossif et Sériojà partageaient une passion pour Peter , la grande Akhmatova, l’alcool et les jolies filles. Brodsky qui gagnait sa vie en participant à des expéditions géologiques en Asie, constata à son retour deux mois plus tard, que « la forteresse était tombée » dans les bras du géant Dovlatov, qui fascinait Iossif par son « caractère concret ». Les filles l’appelaient « notre Arabe » parce qu’il ressemblait à Omar Sharif. En fait, il était né à Oufa, d’une mère arménienne et d’un père juif. Comme l’écrit Brodsky : « On le [Dovlatov] remarquait toujours de loin, surtout lorsqu’on tient compte des perspectives irréprochables de notre ville natale, et involontairement il se retrouvait au centre de l’attention quel que soit le lieu. » Au bout de trois ans d’armée, Dovlatov revint avec un grand nombre de récits. Ce sont ces admirables proses que publient, loin des tumultes de « la rentrée littéraire », les Éditions de la Baconnière. Les variations malicieuses et désespérées d’un homme qui écrivait au stylo sur de simples cahiers d’écolier. Les chefs-d’œuvre n’ont pas besoin de l’intelligence artificielle. Iossif et Sérioja abusèrent de l’alcool et du tabac. Tous deux moururent, jeunes encore, d’une crise cardiaque à New York.   Les volumes publiés sont les suivants : La Zone, Souvenirs d’un gardien de camp ; Le Livre invisible / Le Journal invisible ; Le Compromis ; Le Domaine Pouchkine ; La Marche des Solitaires ; Les Nôtres ; La Filiale ; La Valise ; L’Étrangère (préface de Joseph Brodsky) ; Mariana Volkova et Sergueï Dovlatov, Pas seulement Brodsky. La Culture russe en portraits et anecdotes.
Texte intégral (1937 mots)

Parmi les nombreux admirateurs du jeune Joseph Brodsky qui déclamait clandestinement ses poèmes dans les caves de Saint-Pétersbourg, au milieu des années 1960, il y avait un grand type basané, lourd et moustachu, qu’on voyait de loin. Il était aussi colossal, brun et plantigrade que Yossif, le poète rouquin était menu et étincelant. Brodsky psalmodiait ses vers, tel un rabbin ses prières. L’adorateur géant, étudiant négligeant totalement ses études, répondait au nom de Sergueï Dovlatov (1941-1990). Il venait de se faire renvoyer de l’Université de philologie des langues finnoises, après avoir échoué pour la quatrième fois à son examen d’allemand. Sergueï, qu’on appelait familièrement Sérioja, buvait plus que de raison, mais il n’est pas sérieux de parler de raison quand il s’agit de Pétersbourg et de poètes, grands buveurs de vodka et de Cognac, considérés par le KGB comme de dangereux provocateurs et parasites.

« Parasitisme social »

Admirateurs et poètes, tous buvaient en toute circonstance. Mais en période de déprime – par exemple, un chagrin d’amour – ils prenaient de grandioses cuites, qui pouvaient les plonger dans le coaltar pendant plusieurs jours.

Dovlatov buvait donc en compagnie de Brodsky et de ses amis poètes : Evgueni Rein, Anatoli Naiman et Andrei Ariev. Ces garçons brillants étaient aussi amateurs de jolies filles, et tous admiraient Anna Akhmatova, qui fut la première à louer les poèmes de Brodsky, arrêté en pleine rue et jugé en 1964 pour « parasitisme social », après avoir subi quelques tortures dans l'un des terrifiants hôpitaux psychiatriques, où le KGB internait les intellectuels ignorant le réalisme socialiste. Dans le prétoire, Brodsky ne se laissa pas impressionner par le juge qui voulait l’intimider : « Tenez-vous droit. Soyez respectueux vis-à-vis du tribunal. » Quand cette dame lui intima l’ordre de révéler « qui l’avait fait poète », et dans quel établissement il avait obtenu un « diplôme de poète », Brodsky lui répondit crânement : « Cela ne s’apprend dans aucune école. Cela vient de Dieu. » Condamné à cinq années de relégation dans une colonie pénitentiaire, située dans l’oblast d’Arkhangelsk, Brodsky fut libéré une année plus tard, puis expulsé d’URSS en 1972.

Gardien au goulag

Après son renvoi de la faculté de philologie dans la section des langues finnoises, en 1961, Sergueï Dovlatov dut effectuer son service militaire. Il fut incorporé en tant que gardien dans un camp, autrement dit le goulag, dans la République soviétique de Komi, près du Kazakhstan. C’est au sein de cette colonie à régime sévère qu’il commença à écrire son premier récit, La Zone. L’horreur de la vie concentrationnaire, sa violence sanguinaire, lui inspirèrent un récit aussi affreux que paradoxalement désopilant, cruel au-delà de toute expression et d’une drôlerie irrésistible. Le contraste entre l’horreur et la force comique de l’entropie soviétique imprègne d’ailleurs totalement l’œuvre de Dovlatov, faite de courts récits incisifs, absurdes, haletants, qu’on ne peut fermer avant de les avoir achevés. Évidemment impubliables en URSS, ils ne le furent qu’après sa mort. Il est à ce jour un des écrivains les plus lus en Russie.

Au goulag, on pensait aussi au sexe, écrit-il, et à n’importe quelle femme aperçue dans le camp : « L’infirmière Raissa était la seule fille dans notre caserne. Elle plaisait à beaucoup d’entre nous, comme n’importe qui à sa place. Sur cent habitants de la caserne, quatre-vingt-seize ne pensaient qu’à coucher avec elle. Les quatre autres se trouvaient à l’hôpital de Koïna. [/] On aurait difficilement pu la qualifier de jolie. Elle avait les chevilles épaisses, les dents petites et jaunes et la peau moite. »

Dans le même récit, Dovlatov écrit à New York, le 7 juin 1982 : « Le camp est soviétique dans son esprit même. Dans sa réalité intrinsèque. [/] Le criminel de droit commun est généralement un citoyen soviétique parfaitement loyal. Il est mécontent, bien sûr. Parce que le prix de l’alcool a augmenté, et autres problèmes du même genre. Mais les bases du système sont sacrées. Et Lénine est au-dessus de toute critique. »

Les récits de Dovlatov, dont la trame autobiographique tisse ses aventures, sont sans cesse réinventés et remaniés, voire réintroduits dans de nouvelles proses. Aucune parenté avec Soljenitsyne, ainsi qu’il écrit : « Le sujet est clos. Un tel raisonnement ne résiste pas à la critique. Évidemment, je ne suis pas Soljenitsyne. Cette circonstance me prive-t-elle du droit d’exister ? »

Une carrière de journaliste et d’écrivain

Au bout de deux ans, sa nouvelle affectation militaire le rapproche de Léningrad. Démobilisé en 1965, de retour en ville, il est admis à la faculté de journalisme et épouse Asia Pekurovskaja. Habitué aux amours compliquées, il renoue également avec Elena Ritman, qui donnera naissance à leur fille Katia. La revue L’Étoile publie ses critiques de livres.

Dovlatov soumet ses premiers écrits à ses amis Brodsky et Naiman, qui ne sont pas connus pour leur indulgence. Ils le conseillent et l’encouragent. Brodsky qualifie ainsi son style : « Si je regarde maintenant en arrière, il est clair qu’il recherchait ardemment sur le papier le côté laconique, lapidaire du discours poétique, la capacité d’expression maximale. En russe, celui qui veut s’exprimer de la sorte paye toujours très cher ce genre de recherche stylistique. Nous sommes une nation prolixe et polysyllabique ; nous sommes le peuple de la proposition subordonnée, du tournoiement adjectival. » Brodsky voyait donc en Dovlatov un remarquable styliste. Ses récits ironiques, cruels bien que souvent comiques, sont conçus comme des poésies.

En 1967, Dovlatov lut, devant un public hilare, sa nouvelle « Tchirkov et Berenderev » à la maison Maïakovski. L’année suivante, il publia quelques courts récits dans la revue Crocodile. Considérés comme des écrits de jeunesse, il en refusa la réédition. La romancière Vera Panova, paralysée après un accident, l’engagea comme secrétaire. Il lui faisait la lecture : Thomas Mann, James Joyce, Dostoïevski.

Dovlatov exerça en outre plusieurs métiers, dont celui de guide touristique éphémère au domaine Pouchkine, qui lui inspira un récit caustique. Enfin engagé comme reporter par le grand quotidien de Tallinn, il consacra à cette expérience un nouveau récit très acide, mais empreint de compassion pour la bêtise des journalistes, intitulé Le Compromis. Il sera banni de l’Union des journalistes soviétiques en 1964.

Exil américain avec Joseph Brodsky : Sérioja et Iossif

Aucun des livres de Dovlatov ne fut édité de son vivant dans sa patrie, qu’il aima pourtant, et refusa de quitter jusqu’à ce que le KGB l’arrêtât en pleine rue le 18 juillet 1978. Après l’avoir gardé quinze jours en prison, le KGB lui proposa de l’aider à quitter l’URSS. Il atterrit à Vienne le 24 août 1978 en compagnie de sa mère. Sa femme était partie une année auparavant. Il est publié par l’importante revue La Pensée Russe, avant même son arrivée à New York.

Même en exil américain, Brodsky et Dovlatov gardèrent Saint-Pétersbourg dans leurs rêves. Peter, comme ils l’appelaient encore, est également au cœur de l’œuvre d’André Biely, Vladimir Nabokov et Akhmatova, qui protégea autant qu’elle le put Joseph Brodsky, son « génial rouquin ».

Dans sa préface à L’Étrangère de Dovlatov, Brodsky écrit : « Dans sa ville natale, environs compris, la topographie du littérateur était compréhensible et je crois bien que dans nos agendas les trois quarts des adresses et des numéros de téléphone coïncidaient. »

Brodsky avait rencontré Dovlatov avant qu’il ne devînt écrivain. Pour lui, il resterait toujours Sérioja. « Il y a trente ans, lorsque nous nous sommes connus, il n’était question ni de couverture ni en général de littérature. Nous étions Sérioja et Iossif ; nous avions, en outre, l’habitude de nous vouvoyer, et ni l’alcool ni les bizarreries du destin n’ont pu modifier cette forme de communication à la fois solennelle et ironique, légèrement distante. »

Ils s’étaient retrouvés dans un appartement situé au quatrième étage, près de la gare de Finlande, où vivait un étudiant en lettres de l’Université de Léningrad, qui devint, bien des années plus tard, professeur de littérature dans une petite ville allemande. Brodsky écrit une courte phrase qui peut sembler anodine. Mais elle ne l’est pas le moins du monde : « l’alcool y était abondant. C’était pendant l’hiver 59 ou 60, et nous faisions le siège de la même charmante forteresse aux cheveux courts, installée quelque part dans le quartier des Sablons. » On l’a compris : Iossif et Sériojà partageaient une passion pour Peter, la grande Akhmatova, l’alcool et les jolies filles. Brodsky qui gagnait sa vie en participant à des expéditions géologiques en Asie, constata à son retour deux mois plus tard, que « la forteresse était tombée » dans les bras du géant Dovlatov, qui fascinait Iossif par son « caractère concret ». Les filles l’appelaient « notre Arabe » parce qu’il ressemblait à Omar Sharif. En fait, il était né à Oufa, d’une mère arménienne et d’un père juif.

Comme l’écrit Brodsky : « On le [Dovlatov] remarquait toujours de loin, surtout lorsqu’on tient compte des perspectives irréprochables de notre ville natale, et involontairement il se retrouvait au centre de l’attention quel que soit le lieu. »

Au bout de trois ans d’armée, Dovlatov revint avec un grand nombre de récits. Ce sont ces admirables proses que publient, loin des tumultes de « la rentrée littéraire », les Éditions de la Baconnière. Les variations malicieuses et désespérées d’un homme qui écrivait au stylo sur de simples cahiers d’écolier. Les chefs-d’œuvre n’ont pas besoin de l’intelligence artificielle. Iossif et Sérioja abusèrent de l’alcool et du tabac. Tous deux moururent, jeunes encore, d’une crise cardiaque à New York.

 

Les volumes publiés sont les suivants : La Zone, Souvenirs d’un gardien de camp ; Le Livre invisible / Le Journal invisible ; Le Compromis ; Le Domaine Pouchkine ; La Marche des Solitaires ; Les Nôtres ; La Filiale ; La Valise ; L’Étrangère (préface de Joseph Brodsky) ; Mariana Volkova et Sergueï Dovlatov, Pas seulement Brodsky. La Culture russe en portraits et anecdotes.

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