31.05.2026 à 09:00
Redécouvrir le « Nakaz » de Catherine II
Texte intégral (1750 mots)
Supposée « tentative originale du pouvoir suprême de l’Empire russe d’introduire dans la pratique législative certaines idées des Lumières européennes », le Nakaz (ou Instruction, 1767) de Catherine II constitua un authentique « événement » européen. L’historienne dix-huitiémiste Nadezda Plavinskaia vient d’en donner, chez Droz, une édition critique bilingue (le texte russe en regard de sa traduction française) particulièrement documentée.
Genèse du Nakaz
Le préfacier, Georges Dulac, éminent spécialiste des relations culturelles entre France et Russie à l’époque du Nakaz, indique d’emblée la principale qualité de cette publication après « plus d’un siècle de travaux importants » (treize éditions rien qu’en Russie) sur le traité de l’impératrice : c’est qu’elle adopte une perspective génétique tout en suivant avec une grande précision la riche réception du texte. D’un côté, elle prend en compte « l’ensemble très étendu des documents préparatoires » ainsi que les sources (qui ne se limitent pas, comme on le pense souvent, à L’Esprit des Lois, même si Catherine ne manque pas d’en recopier de longs passages, qu’elle censure d’ailleurs, se refusant à reprendre à son compte ce que Montesquieu écrit de la Russie). De l’autre côté, elle étudie « l’énorme masse des traductions dans la plupart des langues d’Europe ».
La première partie du livre, ainsi, est consacrée à la « première ébauche du Nakaz », et l’on observe pour ainsi dire Catherine II lisant Montesquieu en compagnie du jurisconsulte Elie Luzac. La deuxième section, ensuite, se focalise plus spécifiquement sur « le premier jet du chapitre XI, intitulé initialement “De la servitude” » – entendez « Du servage ». On y voit l’impératrice se penchant sur ce qui se passe en Finlande ou en Livonie, et s’interrogeant, même si c’est en creux et dans une perspective à long terme, sur une possible abolition du servage à l’issue d’une série de réformes très progressives. Ce qui nous rappelle d’ailleurs qu’il ne faut pas trop faire confiance aux textes, et qu’on ne doit jamais oublier de les confronter avec les actes, Catherine ayant réintroduit le servage en Ukraine en 1783 – et un servage plus cruel que jamais.
Suit, dans la troisième section, une étude plus large des « sources du Nakaz » qui apporte des « précisions » sur ce que Nadezda Plavinskaia nomme les « coauteurs » du texte. Catherine II n’en faisait pas mystère : elle ne pouvait pas davantage réclamer la maternité exclusive du Nakaz que le « corbeau de la fable » la propriété des « plumes du paon » dont il s’était fait « un habit » (lettre à Frédéric II datée du 17 octobre 1767). Mais, en l’occurrence, ce n’est pas d’un seul paon que l’impératrice a emprunté la parure : à côté de Montesquieu figurent, parmi ceux dont elle a « pillé les idées » (lettre à d’Alembert de 1765), le juriste italien Beccaria ; le « physiocrate français Pierre Paul Lemercier de La Rivière » ; le baron Bielfeld, auteur des Institutions politiques ; Ivan Betskoï, rédacteur d’un rapport « Sur l’éducation de la jeunesse des deux sexes » ; Semion Desnitski, concepteur d’un projet de « législation sur les finances » ; sans oublier bien sûr les encyclopédistes. Nadezda Plavinskaia n’est pas la première à travailler de la sorte sur les origines du Nakaz : mais elle discute à la lumière d’une documentation toujours plus large et plus précise les hypothèses de ses prédécesseurs ; et elle synthétise les résultats de ses recherches dans un très efficace « Index des sources ».
Réception du Nakaz
Avant la cinquième et dernière partie, qui donne « les textes russe et français » du Nakaz « d’après l’édition quadrilingue de 1770 », la quatrième s’intéresse aux « traductions du Nakaz au XVIIIe siècle ». Les « éditions en langue allemande », les « traductions françaises faites en Russie » d’une part, « parues à l’étranger » d’autre part, les « traductions italiennes » et les « traductions en d’autres langues » (id est latin, anglais, néerlandais, polonais, grec, suédois, moldave) y sont analysées ; mais aussi les « échos dans la presse française », ainsi que les Observations sur le « Nakaz » de Diderot.
En « trois décennies », donc, le Nakaz a connu « plus de trente rééditions en dix langues étrangères ». Signe à la fois du « grand intérêt que l’opinion publique portait au […] programme de réformes annoncé au début du règne de Catherine II » ; et de la puissance de l’impératrice, les traductions relevant souvent de « l’initiative de personnes qui cherchaient à attirer l’attention des représentants de la cour de Russie et à en tirer un certain bénéfice ».
Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est en Russie même, sans doute, que la réception du Nakaz a été la plus problématique. « La publication en Russie pendant le règne de Catherine » de plusieurs éditions russes ou plurilingues du texte « suggère qu’elle devait attribuer à son ouvrage des effets bénéfiques sur l’esprit de l’élite », note Georges Dulac. Pourtant, « il semble qu’en réalité la demande du public russe fut très inférieure à l’offre ». Mais l’ambition de Catherine était loin de se limiter à la Russie. De fait, si nombre de traductions se firent sans qu’elle ait à s’en mêler (encore qu’il ne faille pas se montrer trop naïf, les réseaux de l’impérialisme étant plus complexes qu’on ne croit), elle commanda « des versions en allemand et en français » dès la « sortie de la première édition en russe ». Ce afin d’assurer à son texte une véritable « fortune européenne ».
Or il semblerait que, parmi les réactions de tous genres (commentaires, traductions, rééditions) que suscita le Nakaz, l’une de celles qui flatta le plus Catherine fut son interdiction en France en 1769. Pourquoi ? Parce que cela signifiait que « son ouvrage subissait le [même] sort [que les] livres “philosophiques” : la censure française le mettait sur un pied d’égalité avec les œuvres de Montesquieu, de Voltaire et d’autres grands esprits. »
L’œuvre d’un tyran
Pour autant, ces « grands esprits » adhéraient-ils pleinement au programme de Catherine ? On sait ce que furent les relations de Voltaire avec l’impératrice, à qui il écrit le 10 juillet 1771 que son « Instruction sublime et sage » devrait être « celle de tous les rois et tous les tribunaux du monde ». On sait aussi combien Diderot fut enthousiasmé puis déçu par Catherine. Et ses Observations sur le « Nakaz », « rédigées au cours du printemps et de l’été 1774, à La Haye, dans la maison de D. A. Golitsyn, où le philosophe séjournait après son voyage à Saint-Pétersbourg », témoignent combien il sut rester libre malgré la bienveillance que lui avait montrée l’impératrice. C’est au point que son hôte Golitsyn lui-même, « craignant apparemment d’être compromis aux yeux de l’impératrice par les jugements trop “insolents” » de son invité, « forc[era] ses malles » pour lui voler son manuscrit. « L’impératrice de Russie est certainement despote », écrit par exemple Diderot, avant d’ajouter : « Si en lisant ce que je viens d’écrire et en écoutant sa conscience, son cœur tressaillit de joie, elle ne veut plus d’esclaves ; si elle frémit, si son sang se retire, si elle pâlit, elle s’est crue meilleure qu’elle n’était ». Faut-il le dire ? Catherine s’indignera en découvrant ce « babil dans lequel on ne découvre ni connaissance des choses, ni prudence, ni prévoyance » (lettre à Frédéric Melchior Grimm du 23 novembre 1785). Preuve, s’il en fallait une, qu’un despote, même soi-disant éclairé, reste un despote. Surtout quand il est l’héritier de Pierre Ier, dont, tout en rédigeant des traités prétendument philosophiques, il poursuit la politique impérialiste et culturicide, que soit en Ukraine, en Crimée, en Lituanie ou en Biélorussie.
On ne peut donc qu’être reconnaissants à Nadezda Plavinskaia de nous fournir une édition aussi riche de ces Instructions qui constituèrent, de fait, un vrai tournant dans l’histoire de la philosophie politique en Europe. N’oublions pas cependant de lire aussi, face à ce qui demeure l’œuvre d’un authentique tyran sanguinaire, d’autres documents témoignant, eux, d’un puissant esprit républicain. Par exemple la Constitution de Pylyp Orlyk (1710) : en 2010, Iaroslav Lebedynsky a consacré un beau livre1 à ce texte où le hetman des Cosaques et ses collaborateurs établirent les fondements de la vie parlementaire en Ukraine – à commencer par la séparation des pouvoirs.
Car faire connaître les tyrans dans une perspective critique est une chose ; mais il faut lutter aussi contre leur omniprésence dans les discours – et cela passe, dans le champ universitaire, par la traduction, l’édition et l’étude des œuvres de ceux qu’ils réduisirent et réduisent encore au silence.
Notes :
1 - Voir Iaroslav Lebedynsky, La « Constitution » ukrainienne de 1710. La pensée politique des élites cosaques d’Ukraine, Paris, L’Harmattan, 2010.
30.05.2026 à 08:00
Philippe Forest : tout sur Peter Pan
Texte intégral (1521 mots)
Qui connaît le nom de l’auteur de Peter Pan ou le petit garçon qui ne voulait pas grandir ? Ceux qui ont d’ores et déjà pris connaissance de la récente édition Pléiade du texte dirigée par Philippe Forest, sans doute – mais c’est tout, plus ou moins.
Un auteur éclipsé par sa mythique invention
« Lorsque j’ai lu Peter Pan pour la première fois », avoue d’emblée Philippe Forest, « j’étais sur le point de dépasser le milieu du chemin de ma vie, et comme tout le monde ou presque, j’ignorais jusqu’au nom de James Matthew Barrie. »
Né en Écosse en 1860, Barrie est marqué par un drame qui l’atteint dès son enfance : son frère aîné meurt en 1867 d’un accident de patinage. C’était le préféré de sa mère, qui ne s’en remettra jamais : « Ainsi le jeune James est-il voué à demeurer perpétuellement l’ombre de son frère auquel, en l’empêchant de vieillir, la mort aura défendu de grandir. La clef est là, si l’on veut ; obligeamment, trop obligeamment offerte au lecteur par l’auteur lui-même. Les interprètes de son œuvre n’ont pas manqué de s’en emparer et d’en faire bon usage. C’est le cas notamment de Kathleen Kelley-Lainé dans son Peter Pan ou l’Enfant triste (1992) ».
La légende naît également de la rencontre, le 31 décembre 1897, de Barrie avec Sylvia Llewelyn Davies, fille de George Du Maurier, l’auteur de Peter Ibbetson (1891). Elle est accompagnée de son mari, le brillant avocat Arthur Llewelyn Davies. Le jeune couple a alors trois enfants : George, Jack et Peter. Deux autres garçons verront le jour, avant la mort de leur père en 1907, puis de leur mère en 1910, emportés l’un et l’autre par un cancer. Barrie, qui ressemblait à un vieil enfant et mesurait un mètre cinquante-cinq, s’éprit de Sylvia d’un amour platonique et sut gagner l’affection de ses enfants. Les femmes le jugeaient « inoffensif », et son épouse, l’actrice Mary Ansell, rompit son mariage en 1909, déclarant que son union avec lui n’avait jamais été consommée. À la mort de Sylvia, Barrie fut officieusement reconnu par ses cotuteurs comme le père adoptif des petits garçons qu’elle avait laissés orphelins.
« Barrie, au témoignage de tous ceux qui l’ont connu, ravissait les enfants », commente Philippe Forest : « il savait l’art et la manière de leur plaire et de se les attacher. Mais ce verbe, “ravir”, doit s’entendre aussi dans son sens le plus sinistre. Car Peter Pan, avec sa flûte, possède aussi quelque chose du musicien qui enlève à leurs parents les petits garçons et les petites filles de Hamelin et qui les conduit vers les profondeurs obscures de son terrible royaume. Que Barrie ait fait, quelque peu, des enfants qu’il envoûtait ses proies autant que ses protégés, c’est probable. Même si le témoignage de Nico Llewelyn Davies – salutairement recueilli par Andrew Birkin – disculpe définitivement Barrie et réduit à néant tous les soupçons de pédophilie le concernant. »
Peter Pan : plusieurs livres et une pièce à l’origine du mythe
Qui sait que ce personnage mondialement connu a d’abord fait son apparition dans quatre chapitres d’un conte inséré au cœur d’un roman pour adultes, Le Petit Oiseau blanc (1902) ? Philippe Forest, dans sa préface passionnante, retrace toute l’histoire de ce héros ambivalent, de ce petit garçon maléfique, qui peut, comme son nom l’indique, susciter la panique chez les enfants. Dès 1904, le personnage fait avec éclat ses débuts sur les planches, à Londres et à New York, en compagnie de la fée Clochette, du capitaine Crochet et des autres figures d’un pays imaginaire, le Neverland, dont Philippe Forest choisit de ne pas traduire le nom. La pièce s’intitule Peter Pan ou le petit garçon qui ne voulait pas grandir. Deux ans plus tard, les quelques chapitres du roman de 1902 où figure le jeune héros sont repris sous le titre Peter Pan dans les jardins de Kensington en un précieux volume orné de planches du grand illustrateur Arthur Rackham. En 1911, alors que le texte de la pièce est toujours inédit, un nouveau roman, Peter et Wendy, réorganise et complète la matière théâtrale. Ce livre, souvent diffusé sous le titre Peter Pan, n’a pas manqué depuis lors de donner lieu à une multitude d’éditions illustrées, avec un texte volontiers plus ou moins simplifié.
Barrie ne publiera qu’en 1928 sa pièce, dont il aura retouché le texte pendant plus de vingt ans, prenant notamment en compte certaines des modifications apportées aux personnages et à leur histoire lors de la réécriture romanesque. Toujours jouée avec succès sur les scènes anglophones, elle restait jusqu’ici confidentielle en français. Comme Barrie était nourri par le théâtre shakespearien, et notamment par Le Songe d’une nuit d’été, c’est Jean-Michel Déprats, l’éditeur de Shakespeare dans la Pléiade, qui l’a traduite pour ce volume.
Tout cela sans oublier les multiples adaptations de tous ordres qui s’ajoutèrent aux versions dues à Barrie lui-même, parmi lesquelles un film muet dès 1924, la comédie musicale composée par Leonard Bernstein en 1950, et le dessin animé de Walt Disney, qui offrit à Peter Pan sa notoriété planétaire à partir de 1953. Ce très beau volume présente dans des traductions nouvelles les textes participant du mythe de Peter Pan – dont certains étaient restés inédits du vivant de l’auteur – et les accompagne de magnifiques dossiers iconographiques.
Explicitation d’un explicit
En tête de la préface de sa très savante édition, Philippe Forest écrit : « Pour Pauline, sans avoir besoin d’en dire ici davantage. » Cette dédicace se trouve admirablement développée dans Gais, innocents et sans cœur, qu’il fait paraître simultanément, et dont le titre reprend les derniers mots de Peter et Wendy : « Quand Margaret grandira, elle aura une fille qui, à son tour, sera la mère de Peter, et il en ira ainsi aussi longtemps que les enfants seront gais, innocents et sans cœur. » Avant de donner pour titre L’Enfant éternel au roman qu’il commença à écrire après la mort de sa fille unique Pauline, atteinte d’un cancer à quatre ans, et qu’il publia en 1997, Philippe Forest avait d’abord pensé à reprendre l’incipit de Peter et Wendy : « Tous les enfants sauf un [grandissent.] » Ce sera finalement le titre qu’il choisira pour un essai sur le même sujet, dix ans plus tard.
« Je n’aurais jamais lu Peter Pan si je ne l’avais pas lu pour Pauline », note-t-il. Gais, innocents et sans cœur constitue donc une sorte de postface à l’œuvre de Barrie, et un prolongement de l’énorme travail éditorial qu’il lui a consacré : « J’avais la sensation singulière que ma fille, son espiègle et bienveillant petit fantôme, se tenait derrière moi », confie-t-il. L’auteur de Peter Pan devient alors un compagnon secret, celui de son chagrin : « C’est à cela qu’elles servent, les histoires : elles nous font verser sur la vie des larmes de peine ou de plaisir qu’autrement nous n’aurions jamais versées et dont nous ignorerions tout, des larmes dont nous ne savons pas très bien d’où elles viennent, qui nous dévoilent l’immense pathétique de l’existence. »
Dans la qualité de cette écriture, c’est toute une méditation sur la mort inscrite dès le premier jour de la vie qui est proposée au lecteur, avec une mélancolie qui ne pèse pas, mais tisse des liens secrets entre les vivants et les morts, les livres et ce qu’ils contiennent de ceux qui ne sont plus. Ce compagnonnage de tristesse entre Philippe Forest et J. M. Barrie est encore plus pathétique quand on sait que ce dernier a décidé en 1929 de laisser tous les droits de Peter Pan au Great Ormond Street Hospital for Sick Children, à Londres, comme nous l’apprend la très riche chronologie du volume de la Pléiade.
