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25.10.2026 à 09:00

La démocratie est-elle un horizon indépassable ?

« Doit-on vraiment se résigner à subir ça  – Trump, Netanyahou, Bolsonaro, Thatcher, Bush, Orban, Berlusconi, Blair, Sarkozy, Johnson, Meloni, Milei, Macron… ? Est-on condamné à supporter que, parce qu’il a gagné une élection, un groupe de gouvernants puisse imposer un pouvoir réactionnaire, autoritaire ou néofasciste, supprimer les droits des minorités ou des droits sociaux, aggraver la logique de la répression pénale, entreprendre ou soutenir des opérations génocidaires à Gaza… ? » 1 L’essai de Lagasnerie part d’une révolte face au pouvoir réactionnaire et à ses conséquences mortifères, en considérant que son installation au pouvoir ne représente pas une défaillance ponctuelle de l’ordre démocratique, mais en constitue au contraire une émanation structurelle. Un progressisme protéiforme incompatible avec la démocratie Il oppose au pouvoir réactionnaire le progressisme, érigé en valeur suprême, et avec lequel la démocratie serait structurellement incompatible (« je ne crois pas qu’il soit possible d’être progressiste sans entretenir un rapport ambivalent à l’idée démocratique » 2 ). Mais ce progressisme répond à des définitions mouvantes au fil de l’ouvrage : le progressisme serait ainsi vitaliste quand il réduirait la souffrance, augmenterait les libertés et la protection des minorités ou diminuerait la violence de classe 3 . La politique, plus généralement, est définie ponctuellement comme « une pratique animée notamment par le but de protéger les minorités » 4 , sans que cette vision pour le moins singulière soit justifiée. Plus loin, le progressisme aurait « un lien consubstantiel avec la véridiction » 5 . Ailleurs encore, « le progressisme doit affirmer la recherche d’une sorte de perfectionnement moral à travers l’État » 6 . Ces différents angles ne sont pas nécessairement incompatibles, mais ils dessinent une vision aussi floue que manichéenne : le progressisme, ce serait être du côté du bien, quel que soit le sujet, alors que la démocratie, structurellement, ferait obstacle au bien : « Il y a une sorte de négligence et de maltraitance structurelles de la démocratie envers ceux qui auraient le plus besoin de protection . » 7 De l’apologie de la rationalité à l’instauration d’une épistocratie L’autre concept abondamment utilisé par l’auteur, de façon parfois problématique, est celui de rationalité. « Car d’un point de vue progressiste, nous devons insister sur la nécessité de faire émerger des législations qui ne coïncident pas nécessairement avec l’opinion majoritaire au nom d’impératifs de rationalité . » 8 On ne peut s’empêcher ici de penser à la célèbre phrase de David Hume – « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt ». Promouvoir les libertés publiques ou la protection des minorités peut bien être considéré comme une forme de progrès moral, mais qui n’a que peu à voir avec la rationalité, dont aucune définition n’est proposée dans l’ouvrage. Et ce n’est sans doute pas un hasard car au fond, ce que l’auteur entend par rationalité a sans doute davantage à voir avec le rationalisme, en tant que doctrine qui accorde à la raison le pouvoir d’atteindre la vérité, y compris morale et politique. Car face aux défaillances de la démocratie, comprise comme la domination non seulement du plus grand nombre, mais encore des opinions spontanées sur les opinions construites, l’auteur propose de se tourner vers une épistocratie – reprenant en cela les thèses du philosophe américain Jason Brennan. Cette épistocratie pourrait prendre différentes formes, de la généralisation des assemblées délibératives du type conférences de citoyens, comme la Convention citoyenne pour le climat, mise en place en 2019, à une pratique systématique et opposable de véridiction. Le vote, comme le droit à agir politiquement, pourrait ainsi fonctionner un peu comme un permis de conduire : soumis à des tests et des prérequis 9 , et auquel on pourrait retirer des points en cas de mensonge patenté 10 . L’une des principales critiques adressées à la démocratie est qu’elle perpétuerait un cycle de domination : « Quand nous vivons en démocratie et que nous sommes minoritaires, le système politique nous conduit à espérer devenir un jour majoritaires, afin de pouvoir à notre tour imposer notre volonté. Une sensibilité progressiste cherche à interrompre au maximum ce jeu permanent, qui alimente le désir de dominer . » 11  N’est-il pas alors ironique de considérer que l’épistocratie que Lagasnerie appelle de ses vœux reviendrait également à donner plus de pouvoir à « la minorité sachante et pensante » dont il fait partie ? Une œuvre de philosophie politique… appelant de ses vœux la disparition du politique Philosophe et sociologue de formation, Lagasnerie a clairement fait œuvre de philosophe : une longue et belle dissertation brillante, inspirante, provocante… mais convoquant assez peu le réel. Ainsi, il affirme, par exemple : « tout le monde a conscience qu’il y a une impossibilité d’aller au bout d’un raisonnement purement relativiste et donc de ne s’en remettre qu’à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique » 12 , mobilisant ensuite des exemples qui semblent davantage relever de l’exception que de la règle : l’institution de conseils constitutionnels ou de tribunaux internationaux par exemple, « qui ont pour fonction de protéger les droits fondamentaux ou la dignité de la personne humaine contre les gouvernements » 13 . En un mot, le « gouvernement des juges » contre la souveraineté populaire. Si on peut entendre l’argument à propos du référendum de 2008 en Californie visant à supprimer le droit au mariage entre personnes de même sexe (« qu’un unique juge puisse récuser un référendum voté par 52 % des électeurs peut difficilement être décrit comme un geste “démocratique”  » 14 ), il ne paraît pas certain que « tout le monde » voie dans la décision de ce juge californien la preuve qu’« il est impossible de s’en remettre à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique ». Enfin, tout se passe comme si les conflits de valeurs ou de vision étaient réduits à des opinions spontanées ne demandant qu’à être éduquées et déconstruites, tandis que la plus grande partie du champ socio-politique pourrait se ramener à une question technique. Au fond, à partir d’une analyse par ailleurs souvent juste des dysfonctionnements démocratiques, Lagasnerie signe non seulement un manifeste pour sortir de l’illusion démocratique, mais plus largement du fait politique – et c’est sans doute là qu’il est plus difficile de le suivre : « La politique ne devrait pas être vue comme un domaine donné, voire comme ce qu’il faut valoriser, comme une activité noble dont on fait l’éloge, mais comme un reste, un résidu, ce à quoi nous n’avons pu échapper, parfois, par l’élaboration et l’analyse . » 15 Ce fantasme de pouvoir venir à bout des malentendus politiques grâce à la démarche scientifique a constitué le cœur du positivisme logique – auquel l’auteur ne fait pas explicitement référence. Pourtant, il s’appuie bien au fond sur les deux piliers du Cercle de Vienne, développés dans les années 1920 : le rationalisme et l’empirisme, mais sans que jamais cette filiation intellectuelle soit explicitée. Il est cependant intéressant d’observer la multiplicité des références à Kelsen – positiviste juridique, père de la hiérarchie des normes. Kelsen est ainsi notamment convoqué pour le parallèle qu’il dresse entre la dimension procéduraliste de l’attitude démocratique, et la philosophie morale de Kant : toutes deux se concentrent en effet sur la méthode plutôt que sur le contenu. On aurait cependant envie de rétorquer à Lagasnerie que substituer la démarche scientifique au formalisme démocratique, c’est bien remplacer un méthodologisme par un autre – un fétichisme par un autre ? Si le terme de « technocratie » n’apparaît pas dans l’ouvrage, il semble pourtant que ce soit bien à cela, ou à une forme de « mode de gouvernance gestionnaire », pour reprendre les termes d’Albert Ogien, que nous convie l’auteur, sans que la littérature propre à ce projet de société soit convoquée, comme s’il s’agissait d’une idée assez nouvelle ne s’inscrivant pas dans une tradition longuement débattue. En dépit de ces réserves, il convient de retenir de l’ouvrage un appel convaincant au renouvellement de nos imaginaires politiques afin de dépasser la dichotomie simpliste entre démocratie et dictature. En conclusion, Lagasnerie évoque ainsi « un droit fondamental à l’imagination politique » 16 , et c’est bien d’imagination dont on a besoin pour redonner du pouvoir au savoir dans un contexte de post-vérité, sans tomber pour autant dans une oligarchie de sachants. Notes : 1 - p. 12 2 - p. 13 3 - p. 52 4 - p. 62 5 - p. 88 6 - p. 151 7 - p. 133 8 - p. 148 9 - p. 67 10 - p. 79 11 - p. 182 12 - p. 46 13 - p. 47 14 - p. 49 15 - p. 119 16 - p. 185
Texte intégral (1633 mots)

« Doit-on vraiment se résigner à subir ça  – Trump, Netanyahou, Bolsonaro, Thatcher, Bush, Orban, Berlusconi, Blair, Sarkozy, Johnson, Meloni, Milei, Macron… ? Est-on condamné à supporter que, parce qu’il a gagné une élection, un groupe de gouvernants puisse imposer un pouvoir réactionnaire, autoritaire ou néofasciste, supprimer les droits des minorités ou des droits sociaux, aggraver la logique de la répression pénale, entreprendre ou soutenir des opérations génocidaires à Gaza… ? »1

L’essai de Lagasnerie part d’une révolte face au pouvoir réactionnaire et à ses conséquences mortifères, en considérant que son installation au pouvoir ne représente pas une défaillance ponctuelle de l’ordre démocratique, mais en constitue au contraire une émanation structurelle.

Un progressisme protéiforme incompatible avec la démocratie

Il oppose au pouvoir réactionnaire le progressisme, érigé en valeur suprême, et avec lequel la démocratie serait structurellement incompatible (« je ne crois pas qu’il soit possible d’être progressiste sans entretenir un rapport ambivalent à l’idée démocratique »2).

Mais ce progressisme répond à des définitions mouvantes au fil de l’ouvrage : le progressisme serait ainsi vitaliste quand il réduirait la souffrance, augmenterait les libertés et la protection des minorités ou diminuerait la violence de classe3. La politique, plus généralement, est définie ponctuellement comme « une pratique animée notamment par le but de protéger les minorités »4, sans que cette vision pour le moins singulière soit justifiée. Plus loin, le progressisme aurait « un lien consubstantiel avec la véridiction »5. Ailleurs encore, « le progressisme doit affirmer la recherche d’une sorte de perfectionnement moral à travers l’État »6. Ces différents angles ne sont pas nécessairement incompatibles, mais ils dessinent une vision aussi floue que manichéenne : le progressisme, ce serait être du côté du bien, quel que soit le sujet, alors que la démocratie, structurellement, ferait obstacle au bien : « Il y a une sorte de négligence et de maltraitance structurelles de la démocratie envers ceux qui auraient le plus besoin de protection. »7

De l’apologie de la rationalité à l’instauration d’une épistocratie

L’autre concept abondamment utilisé par l’auteur, de façon parfois problématique, est celui de rationalité. « Car d’un point de vue progressiste, nous devons insister sur la nécessité de faire émerger des législations qui ne coïncident pas nécessairement avec l’opinion majoritaire au nom d’impératifs de rationalité. »8

On ne peut s’empêcher ici de penser à la célèbre phrase de David Hume – « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt ». Promouvoir les libertés publiques ou la protection des minorités peut bien être considéré comme une forme de progrès moral, mais qui n’a que peu à voir avec la rationalité, dont aucune définition n’est proposée dans l’ouvrage. Et ce n’est sans doute pas un hasard car au fond, ce que l’auteur entend par rationalité a sans doute davantage à voir avec le rationalisme, en tant que doctrine qui accorde à la raison le pouvoir d’atteindre la vérité, y compris morale et politique.

Car face aux défaillances de la démocratie, comprise comme la domination non seulement du plus grand nombre, mais encore des opinions spontanées sur les opinions construites, l’auteur propose de se tourner vers une épistocratie – reprenant en cela les thèses du philosophe américain Jason Brennan. Cette épistocratie pourrait prendre différentes formes, de la généralisation des assemblées délibératives du type conférences de citoyens, comme la Convention citoyenne pour le climat, mise en place en 2019, à une pratique systématique et opposable de véridiction. Le vote, comme le droit à agir politiquement, pourrait ainsi fonctionner un peu comme un permis de conduire : soumis à des tests et des prérequis9, et auquel on pourrait retirer des points en cas de mensonge patenté10.

L’une des principales critiques adressées à la démocratie est qu’elle perpétuerait un cycle de domination : « Quand nous vivons en démocratie et que nous sommes minoritaires, le système politique nous conduit à espérer devenir un jour majoritaires, afin de pouvoir à notre tour imposer notre volonté. Une sensibilité progressiste cherche à interrompre au maximum ce jeu permanent, qui alimente le désir de dominer. »11 N’est-il pas alors ironique de considérer que l’épistocratie que Lagasnerie appelle de ses vœux reviendrait également à donner plus de pouvoir à « la minorité sachante et pensante » dont il fait partie ?

Une œuvre de philosophie politique… appelant de ses vœux la disparition du politique

Philosophe et sociologue de formation, Lagasnerie a clairement fait œuvre de philosophe : une longue et belle dissertation brillante, inspirante, provocante… mais convoquant assez peu le réel. Ainsi, il affirme, par exemple : « tout le monde a conscience qu’il y a une impossibilité d’aller au bout d’un raisonnement purement relativiste et donc de ne s’en remettre qu’à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique »12, mobilisant ensuite des exemples qui semblent davantage relever de l’exception que de la règle : l’institution de conseils constitutionnels ou de tribunaux internationaux par exemple, « qui ont pour fonction de protéger les droits fondamentaux ou la dignité de la personne humaine contre les gouvernements »13. En un mot, le « gouvernement des juges » contre la souveraineté populaire. Si on peut entendre l’argument à propos du référendum de 2008 en Californie visant à supprimer le droit au mariage entre personnes de même sexe (« qu’un unique juge puisse récuser un référendum voté par 52 % des électeurs peut difficilement être décrit comme un geste “démocratique” »14), il ne paraît pas certain que « tout le monde » voie dans la décision de ce juge californien la preuve qu’« il est impossible de s’en remettre à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique ».

Enfin, tout se passe comme si les conflits de valeurs ou de vision étaient réduits à des opinions spontanées ne demandant qu’à être éduquées et déconstruites, tandis que la plus grande partie du champ socio-politique pourrait se ramener à une question technique. Au fond, à partir d’une analyse par ailleurs souvent juste des dysfonctionnements démocratiques, Lagasnerie signe non seulement un manifeste pour sortir de l’illusion démocratique, mais plus largement du fait politique – et c’est sans doute là qu’il est plus difficile de le suivre : « La politique ne devrait pas être vue comme un domaine donné, voire comme ce qu’il faut valoriser, comme une activité noble dont on fait l’éloge, mais comme un reste, un résidu, ce à quoi nous n’avons pu échapper, parfois, par l’élaboration et l’analyse. »15

Ce fantasme de pouvoir venir à bout des malentendus politiques grâce à la démarche scientifique a constitué le cœur du positivisme logique – auquel l’auteur ne fait pas explicitement référence. Pourtant, il s’appuie bien au fond sur les deux piliers du Cercle de Vienne, développés dans les années 1920 : le rationalisme et l’empirisme, mais sans que jamais cette filiation intellectuelle soit explicitée.

Il est cependant intéressant d’observer la multiplicité des références à Kelsen – positiviste juridique, père de la hiérarchie des normes. Kelsen est ainsi notamment convoqué pour le parallèle qu’il dresse entre la dimension procéduraliste de l’attitude démocratique, et la philosophie morale de Kant : toutes deux se concentrent en effet sur la méthode plutôt que sur le contenu. On aurait cependant envie de rétorquer à Lagasnerie que substituer la démarche scientifique au formalisme démocratique, c’est bien remplacer un méthodologisme par un autre – un fétichisme par un autre ?

Si le terme de « technocratie » n’apparaît pas dans l’ouvrage, il semble pourtant que ce soit bien à cela, ou à une forme de « mode de gouvernance gestionnaire », pour reprendre les termes d’Albert Ogien, que nous convie l’auteur, sans que la littérature propre à ce projet de société soit convoquée, comme s’il s’agissait d’une idée assez nouvelle ne s’inscrivant pas dans une tradition longuement débattue.

En dépit de ces réserves, il convient de retenir de l’ouvrage un appel convaincant au renouvellement de nos imaginaires politiques afin de dépasser la dichotomie simpliste entre démocratie et dictature. En conclusion, Lagasnerie évoque ainsi « un droit fondamental à l’imagination politique »16, et c’est bien d’imagination dont on a besoin pour redonner du pouvoir au savoir dans un contexte de post-vérité, sans tomber pour autant dans une oligarchie de sachants.


Notes :
1 - p. 12
2 - p. 13
3 - p. 52
4 - p. 62
5 - p. 88
6 - p. 151
7 - p. 133
8 - p. 148
9 - p. 67
10 - p. 79
11 - p. 182
12 - p. 46
13 - p. 47
14 - p. 49
15 - p. 119
16 - p. 185

24.10.2026 à 09:00

« Homo urbanus » face aux villes à venir

La question urbaine ne se réduit ni aux formes bâties ni aux choix technologiques : elle engage des rapports sociaux, des droits et des modes de vie. Comme l’a notamment montré l’architecte et urbaniste barcelonais Jordi Borja, récemment disparu, penser la ville, c’est aussi interroger les conditions de l’habiter et les formes de mobilité. Architectes et urbanistes ont, tout au long du XX e siècle, contribué à des travaux décisifs, sans que les responsables politiques en comprennent toujours la portée. C’est cet héritage, mais aussi les possibilités de le prolonger et de le transformer, que Thierry Paquot explore dans Villes à venir. La troisième révolution urbaine . Si l’ouvrage évoque des « villes à venir », ce n’est pas pour dessiner une énième utopie. Philosophe de l’urbain, auteur de nombreux textes consacrés à la ville, Paquot inscrit sa réflexion dans l’histoire, la sociologie et la politique urbaines. Il ne se place pas en dehors du monde existant : il le prend à bras-le-corps pour examiner comment, et par quels moyens, nous pouvons le transformer. Parce que penser la ville suppose aussi de pouvoir en imaginer les métamorphoses, son propos est accompagné de reproductions d’aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère, paysagiste et enseignante à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles. L’ouvrage rassemble ainsi des initiatives, des réalisations, des intentions et des figures, passées et présentes, autour de neuf propositions susceptibles d’inspirer l’action. Leurs combinaisons, leurs hybridations et leurs transformations au fil du temps pourraient contribuer à faire de la Terre une demeure habitable pour les humains. De l’histoire des villes à l’urbanisation généralisée Qu’on considère la ville ancienne avec nostalgie ou que l’on dénonce avec force la ville moderne, c’est à partir du réel qu’il convient de faire surgir de nouvelles réflexions, afin d’envisager les moyens de le transformer, de reconsidérer ce qui nous advient et de définir collectivement de nouveaux horizons. C’est dans cette histoire des transformations urbaines que Thierry Paquot situe la troisième révolution urbaine. Il connaît bien les propositions des historiens et des géographes en matière de périodisation. Depuis les premiers sites urbains, une première révolution urbaine s’est sans doute produite au Néolithique, avec la sédentarisation et la domestication de la terre par les paysannes et les paysans. D’autres mutations ont ensuite profondément transformé les formes urbaines. Au-delà de ces décomptes, que l’auteur résume bien, il importe surtout de saisir ce qui se joue au cœur de notre monde : la généralisation de l’urbain et la formation de ce nouvel environnement quotidien, de cet esprit des villes avec lequel nous devons désormais composer. Nos villes, et plus encore les mégalopoles, débordent de véhicules. Les autoroutes tissent leur toile à l’échelle planétaire, tandis que les motels et la restauration rapide complètent ce paysage des mobilités qui structure les territoires urbanisés. L’urbain ne se limite plus aux villes proprement dites : il s’étend, se diffuse et transforme les espaces qui l’entourent. Nous sommes devenus des homo urbanus . Des promesses de l’Avenir aux villes à venir Tout au long du XX e siècle, nous avons vécu sous le signe des villes de l’Avenir. Avec sa majuscule, l’Avenir promettait le meilleur, jusqu’à faire miroiter un habitat définitif, mesuré à l’aune du bonheur. L’historien Christian Ingrao désigne cette époque comme le « temps des promesses » — formule qui donne son titre à son ouvrage Le Temps des promesses (1905-1990) , paru chez La Découverte en 2026. Le résultat de ces promesses est pour le moins ironique : les mégalopoles sont devenues des marchandises à consommer. Elles constituent des espaces urbanisés qui ne parviennent pas à faire véritablement ville, faute d’urbanité, de diversité et d’altérité. C’est le règne de l’urbain généralisé, que figurent si bien les files de voitures pare-chocs contre pare-chocs, dans Playtime de Jacques Tati comme dans Week-end de Jean-Luc Godard. Paquot résume cette évolution en évoquant un squelette qui « emprunte aux villes et aux campagnes anciennes certains attributs désarticulés de ce qui leur donnait sens ». C’est précisément à cet endroit que prend corps l’idée d’une troisième révolution urbaine. Désormais, l’ homo urbanus habite des non-villes et des non-campagnes, des espaces qui ont perdu les qualités propres à la ville comme à la campagne sans parvenir à inventer une forme d’habitation véritablement nouvelle. Il revient donc à cette troisième révolution urbaine « d’inventer un milieu accueillant d’une plus riche biodiversité dans tous les domaines ». L’ouvrage relève ainsi d’une entreprise de pédagogie : il s’agit d’amener les citoyennes et les citoyens à prendre conscience, non seulement de la réalité qui est la leur, mais aussi des possibilités dont ils disposent pour la transformer. Les aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère prolongent cette réflexion. Par leur trait et leurs compositions ouvertes sur l’ à-venir , elles donnent à voir des formes possibles de la ville et contribuent à en préfigurer les métamorphoses. Pour autant, l’ouvrage ne prétend pas définir les cadres d’un bonheur définitif. Il tire les leçons des expériences passées et demeure modeste dans ses ambitions. Mais cette modestie ne signifie nullement un renoncement. Elle consiste, au contraire, à affronter le monde à venir tel qu’il est, pour construire progressivement, dès aujourd’hui, des lieux habitables. Une question se pose alors : « Les villes à venir auront-elles un ciel encombré par d’innombrables engins volants comme dans Metropolis de Fritz Lang (1927) ou les romans de science-fiction ? » Plutôt que de céder à ces visions futuristes, pourquoi ne pas chercher à rendre nos villes habitables avec les moyens dont nous disposons déjà ? Des villes « vertes, fluides, aux transports collectifs, généralisant la marche et le vélo, économisant l’eau et l’énergie, favorisant le réemploi des déchets, etc . ». Une telle transformation constitue bien une révolution, mais celle-ci doit d’abord être celle des esprits, des mœurs et de nos décisions collectives. Promouvoir la réparation et le recyclage, par exemple, ne suffit pas : encore faut-il que les produits soient conçus dès l’origine pour pouvoir être réparés, réutilisés ou recyclés. Neuf pistes pour rendre les villes habitables Ce qui fait la force de l’ouvrage, c’est que Paquot et Julien-Labruyère ne se contentent pas d’évoquer des pistes : ils en examinent les conditions de réalisation, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Bannir l’automobile au nom de l’écologie, par exemple, n’est envisageable que si les emplois du temps se transforment, si la vie de quartier se maintient, si les services publics demeurent accessibles et adaptent leurs horaires aux besoins des usagers, et si les modes de vie peuvent s’accommoder de la disparition de la voiture. Une politique urbaine ne se décrète pas indépendamment des conditions concrètes de l’existence. Les auteurs nous invitent également à prendre la mesure des risques qui se profilent : une planète formant une seule mégalopole, divisée en quartiers délimités et étanches ; des villes sexistes ; la prolifération des gated communities , ces enclaves résidentielles réservées à certaines catégories de population. Ils savent que ces évolutions ne relèvent pas de simples questions d’aménagement. Elles touchent à l’organisation des relations sociales et politiques, aux représentations collectives et, plus largement, à notre manière d’habiter le monde. C’est cette approche globale qui fait la force de leur démarche. Elle se décline en neuf appels à penser, qui dépassent les préoccupations technologiques souvent invoquées lorsqu’il est question de l’Avenir, et qui ne constituent plus ici l’horizon principal. Ces neuf propositions portent sur les mobilités urbaines — le vélo et les transports collectifs —, le recyclage, la consommation, les jardins, le climat, le numérique, la convivialité, le partage et le rêve. Chacun de ces appels mérite d’être suivi avec attention. Tous invitent à rompre avec le productivisme et le masculinisme qui l’accompagne, pour inventer une autre manière de concevoir et de ménager des espaces urbains offrant une grande habitabilité et une grande « marchabilité » — selon le concept de l’architecte et urbaniste Peter Calthorpe. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre les villes plus fonctionnelles ou plus performantes, mais de créer des lieux où l’on puisse vivre, se déplacer, se rencontrer et entretenir des relations avec le vivant. L’espoir d’une nouvelle manière d’habiter la Terre Au terme du parcours, ces neuf propositions se transforment en un espoir : celui d’une troisième révolution urbaine, à la fois architecturale, paysagère et écologique, attentive à la géohistoire des territoires, à la maîtrise des techniques, au contrôle des ressources et à l’amitié avec le vivant. L’humanisme urbain que défend Paquot se nourrit ainsi de représentations et de fictions, mais il prend appui sur les préoccupations qui sont les nôtres, celles du présent. Il invite à ménager la Terre, et pas seulement à l’aménager, afin de la rendre habitable. La nuance est essentielle : ménager, c’est aussi prendre soin, préserver les équilibres et reconnaître les limites dont dépend la possibilité même d’habiter un lieu. Laissons alors l’auteur conclure par cet appel à « une urbanisation en quête d’habitabilité, soucieuse des équilibres écosystémiques, préoccupée par les réponses à apporter au dérèglement climatique, cherchant à économiser les énergies, à limiter considérablement l’extractivisme, à améliorer la qualité de son agriculture biologique, à favoriser la coopération entre tous les territoires au sein de biorégions urbaines, où les habitants, en amitié avec le vivant, revendiquent le toujours mieux à la place du toujours plus ».
Texte intégral (1792 mots)

La question urbaine ne se réduit ni aux formes bâties ni aux choix technologiques : elle engage des rapports sociaux, des droits et des modes de vie. Comme l’a notamment montré l’architecte et urbaniste barcelonais Jordi Borja, récemment disparu, penser la ville, c’est aussi interroger les conditions de l’habiter et les formes de mobilité. Architectes et urbanistes ont, tout au long du XXe siècle, contribué à des travaux décisifs, sans que les responsables politiques en comprennent toujours la portée.

C’est cet héritage, mais aussi les possibilités de le prolonger et de le transformer, que Thierry Paquot explore dans Villes à venir. La troisième révolution urbaine. Si l’ouvrage évoque des « villes à venir », ce n’est pas pour dessiner une énième utopie. Philosophe de l’urbain, auteur de nombreux textes consacrés à la ville, Paquot inscrit sa réflexion dans l’histoire, la sociologie et la politique urbaines. Il ne se place pas en dehors du monde existant : il le prend à bras-le-corps pour examiner comment, et par quels moyens, nous pouvons le transformer. Parce que penser la ville suppose aussi de pouvoir en imaginer les métamorphoses, son propos est accompagné de reproductions d’aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère, paysagiste et enseignante à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles.

L’ouvrage rassemble ainsi des initiatives, des réalisations, des intentions et des figures, passées et présentes, autour de neuf propositions susceptibles d’inspirer l’action. Leurs combinaisons, leurs hybridations et leurs transformations au fil du temps pourraient contribuer à faire de la Terre une demeure habitable pour les humains.

De l’histoire des villes à l’urbanisation généralisée

Qu’on considère la ville ancienne avec nostalgie ou que l’on dénonce avec force la ville moderne, c’est à partir du réel qu’il convient de faire surgir de nouvelles réflexions, afin d’envisager les moyens de le transformer, de reconsidérer ce qui nous advient et de définir collectivement de nouveaux horizons.

C’est dans cette histoire des transformations urbaines que Thierry Paquot situe la troisième révolution urbaine. Il connaît bien les propositions des historiens et des géographes en matière de périodisation. Depuis les premiers sites urbains, une première révolution urbaine s’est sans doute produite au Néolithique, avec la sédentarisation et la domestication de la terre par les paysannes et les paysans. D’autres mutations ont ensuite profondément transformé les formes urbaines. Au-delà de ces décomptes, que l’auteur résume bien, il importe surtout de saisir ce qui se joue au cœur de notre monde : la généralisation de l’urbain et la formation de ce nouvel environnement quotidien, de cet esprit des villes avec lequel nous devons désormais composer.

Nos villes, et plus encore les mégalopoles, débordent de véhicules. Les autoroutes tissent leur toile à l’échelle planétaire, tandis que les motels et la restauration rapide complètent ce paysage des mobilités qui structure les territoires urbanisés. L’urbain ne se limite plus aux villes proprement dites : il s’étend, se diffuse et transforme les espaces qui l’entourent. Nous sommes devenus des homo urbanus.

Des promesses de l’Avenir aux villes à venir

Tout au long du XXe siècle, nous avons vécu sous le signe des villes de l’Avenir. Avec sa majuscule, l’Avenir promettait le meilleur, jusqu’à faire miroiter un habitat définitif, mesuré à l’aune du bonheur. L’historien Christian Ingrao désigne cette époque comme le « temps des promesses » — formule qui donne son titre à son ouvrage Le Temps des promesses (1905-1990), paru chez La Découverte en 2026. Le résultat de ces promesses est pour le moins ironique : les mégalopoles sont devenues des marchandises à consommer. Elles constituent des espaces urbanisés qui ne parviennent pas à faire véritablement ville, faute d’urbanité, de diversité et d’altérité.

C’est le règne de l’urbain généralisé, que figurent si bien les files de voitures pare-chocs contre pare-chocs, dans Playtime de Jacques Tati comme dans Week-end de Jean-Luc Godard. Paquot résume cette évolution en évoquant un squelette qui « emprunte aux villes et aux campagnes anciennes certains attributs désarticulés de ce qui leur donnait sens ».

C’est précisément à cet endroit que prend corps l’idée d’une troisième révolution urbaine. Désormais, l’homo urbanus habite des non-villes et des non-campagnes, des espaces qui ont perdu les qualités propres à la ville comme à la campagne sans parvenir à inventer une forme d’habitation véritablement nouvelle. Il revient donc à cette troisième révolution urbaine « d’inventer un milieu accueillant d’une plus riche biodiversité dans tous les domaines ».

L’ouvrage relève ainsi d’une entreprise de pédagogie : il s’agit d’amener les citoyennes et les citoyens à prendre conscience, non seulement de la réalité qui est la leur, mais aussi des possibilités dont ils disposent pour la transformer. Les aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère prolongent cette réflexion. Par leur trait et leurs compositions ouvertes sur l’à-venir, elles donnent à voir des formes possibles de la ville et contribuent à en préfigurer les métamorphoses. Pour autant, l’ouvrage ne prétend pas définir les cadres d’un bonheur définitif. Il tire les leçons des expériences passées et demeure modeste dans ses ambitions. Mais cette modestie ne signifie nullement un renoncement. Elle consiste, au contraire, à affronter le monde à venir tel qu’il est, pour construire progressivement, dès aujourd’hui, des lieux habitables.

Une question se pose alors : « Les villes à venir auront-elles un ciel encombré par d’innombrables engins volants comme dans Metropolis de Fritz Lang (1927) ou les romans de science-fiction ? » Plutôt que de céder à ces visions futuristes, pourquoi ne pas chercher à rendre nos villes habitables avec les moyens dont nous disposons déjà ? Des villes « vertes, fluides, aux transports collectifs, généralisant la marche et le vélo, économisant l’eau et l’énergie, favorisant le réemploi des déchets, etc. ». Une telle transformation constitue bien une révolution, mais celle-ci doit d’abord être celle des esprits, des mœurs et de nos décisions collectives. Promouvoir la réparation et le recyclage, par exemple, ne suffit pas : encore faut-il que les produits soient conçus dès l’origine pour pouvoir être réparés, réutilisés ou recyclés.

Neuf pistes pour rendre les villes habitables

Ce qui fait la force de l’ouvrage, c’est que Paquot et Julien-Labruyère ne se contentent pas d’évoquer des pistes : ils en examinent les conditions de réalisation, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Bannir l’automobile au nom de l’écologie, par exemple, n’est envisageable que si les emplois du temps se transforment, si la vie de quartier se maintient, si les services publics demeurent accessibles et adaptent leurs horaires aux besoins des usagers, et si les modes de vie peuvent s’accommoder de la disparition de la voiture. Une politique urbaine ne se décrète pas indépendamment des conditions concrètes de l’existence.

Les auteurs nous invitent également à prendre la mesure des risques qui se profilent : une planète formant une seule mégalopole, divisée en quartiers délimités et étanches ; des villes sexistes ; la prolifération des gated communities, ces enclaves résidentielles réservées à certaines catégories de population. Ils savent que ces évolutions ne relèvent pas de simples questions d’aménagement. Elles touchent à l’organisation des relations sociales et politiques, aux représentations collectives et, plus largement, à notre manière d’habiter le monde.

C’est cette approche globale qui fait la force de leur démarche. Elle se décline en neuf appels à penser, qui dépassent les préoccupations technologiques souvent invoquées lorsqu’il est question de l’Avenir, et qui ne constituent plus ici l’horizon principal. Ces neuf propositions portent sur les mobilités urbaines — le vélo et les transports collectifs —, le recyclage, la consommation, les jardins, le climat, le numérique, la convivialité, le partage et le rêve.

Chacun de ces appels mérite d’être suivi avec attention. Tous invitent à rompre avec le productivisme et le masculinisme qui l’accompagne, pour inventer une autre manière de concevoir et de ménager des espaces urbains offrant une grande habitabilité et une grande « marchabilité » — selon le concept de l’architecte et urbaniste Peter Calthorpe. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre les villes plus fonctionnelles ou plus performantes, mais de créer des lieux où l’on puisse vivre, se déplacer, se rencontrer et entretenir des relations avec le vivant.

L’espoir d’une nouvelle manière d’habiter la Terre

Au terme du parcours, ces neuf propositions se transforment en un espoir : celui d’une troisième révolution urbaine, à la fois architecturale, paysagère et écologique, attentive à la géohistoire des territoires, à la maîtrise des techniques, au contrôle des ressources et à l’amitié avec le vivant. L’humanisme urbain que défend Paquot se nourrit ainsi de représentations et de fictions, mais il prend appui sur les préoccupations qui sont les nôtres, celles du présent. Il invite à ménager la Terre, et pas seulement à l’aménager, afin de la rendre habitable. La nuance est essentielle : ménager, c’est aussi prendre soin, préserver les équilibres et reconnaître les limites dont dépend la possibilité même d’habiter un lieu.

Laissons alors l’auteur conclure par cet appel à « une urbanisation en quête d’habitabilité, soucieuse des équilibres écosystémiques, préoccupée par les réponses à apporter au dérèglement climatique, cherchant à économiser les énergies, à limiter considérablement l’extractivisme, à améliorer la qualité de son agriculture biologique, à favoriser la coopération entre tous les territoires au sein de biorégions urbaines, où les habitants, en amitié avec le vivant, revendiquent le toujours mieux à la place du toujours plus ».

23.10.2026 à 10:00

Stratégies, résistances et mémoires de la Seconde Guerre mondiale

Consacrés à trois théâtres majeurs de la Seconde Guerre mondiale et racontés par deux historiens, anciens officiers de l’armée française, La bataille d’Angleterre de Michaël Bourlet, Front de l’Est : de l’opération Barbarossa à la chute de Berlin du même auteur et La guerre du Pacifique de Frédéric Guelton proposent une lecture à la fois militaire, politique et mémorielle du conflit. Publiés aux éditions Glénat et richement illustrés de photographies d’archives, ces albums mettent en regard des espaces, des stratégies et des expériences très différents, tout en faisant apparaître des dynamiques communes : la surestimation initiale des forces de l’Axe, la capacité d’adaptation des Alliés, le poids décisif des ressources industrielles et logistiques, ainsi que la mobilisation des populations. Leur principal intérêt réside dans cette articulation entre le récit chronologique, l’analyse stratégique et la portée documentaire de l’image, qui permet de saisir comment une succession d’affrontements régionaux a façonné une guerre véritablement mondiale. La bataille d’Angleterre : la résistance britannique après la défaite française Cet album historique, particulièrement bien documenté et richement illustré de photographies en couleur issues des archives britanniques et allemandes, propose un récit dense de la bataille d’Angleterre et du Blitz . À travers ces 176 pages, le lecteur plonge au cœur de la stratégie britannique et de son appareil militaro-industriel, confrontés à une Luftwaffe numériquement supérieure, mais engagée dans une campagne dont les objectifs évoluent au fil des opérations. Plutôt que de réduire l’adversaire allemand à une simple impréparation, l’ouvrage permet de mesurer les hésitations stratégiques du commandement nazi, partagé entre la recherche de la supériorité aérienne, la pression exercée sur les infrastructures militaires britanniques et, progressivement, le recours aux bombardements massifs. La bataille d’Angleterre, née dans les décombres de l’évacuation de Dunkerque, marque un tournant dans le développement de l’aviation militaire. Si la Royal Air Force était numériquement inférieure à la Luftwaffe , elle disposait néanmoins d’appareils de grande qualité. L’auteur fait ainsi découvrir l’industrie militaire britannique, qui tournait à plein régime et produisait 500 avions par mois, sous l’impulsion du ministre de la Production aéronautique, William Maxwell Aitken, et grâce à la planification d’Archibald Henry Macdonald Sinclair, secrétaire d’État à l’Air. Le Hawker Hurricane et le légendaire Spitfire , fierté de l’aviation britannique, ont ainsi pu faire face aux Bf 109 de Messerschmitt et aux Ju 87 , bombardiers en piqué chargés d’appuyer les forces blindées. La bataille d’Angleterre ne peut être dissociée du Blitz , même si les deux séquences répondent à des logiques militaires distinctes. La période du 10 juillet au 31 octobre 1940 correspond d’abord à la tentative allemande d’obtenir la supériorité aérienne nécessaire à une éventuelle invasion de la Grande-Bretagne. Elle est marquée par des choix opérationnels successifs, parfois contradictoires, visant tour à tour les convois, les aérodromes, les installations radar et les capacités de commandement britanniques. L’opération Ambassador et le raid de l’aviation britannique sur Portland rappellent aussi que les initiatives britanniques ne furent pas exemptes d’échecs ni de pertes importantes. Toutefois, l’absence de résultat décisif côté allemand révèle moins une absence totale de stratégie qu’une difficulté à hiérarchiser les objectifs et à adapter durablement la campagne aux capacités de résistance de la Royal Air Force . La seconde période, du 7 septembre 1940 au 16 mai 1941, marque le basculement vers le Blitz . Hitler revient alors sur sa position initiale, qui visait à éviter une attaque massive contre Londres, et ordonne des bombardements répétés de la capitale. Ce revirement répond à la fois à l’obstination britannique, au désir de briser le moral civil et à la volonté de contraindre le gouvernement Churchill à négocier. Cette seconde période est particulièrement bien documentée par les photographies en couleur, montrant des scènes de destruction, des monuments endommagés et des populations à la rue. Malgré ces images de chaos, l’effort de guerre britannique se poursuit : les femmes sont appelées à prendre part à la guerre aussi bien dans les usines que dans les airs, comme le montre le portrait de la pilote Amy Johnson. Cet ouvrage passionnant met également en lumière le rôle de Winston Churchill, qui a su s’entourer de responsables militaires et industriels compétents, comme le montre la série de portraits qui jalonne le récit. Il faut notamment citer Sir Hugh Dowding, chef du Fighter Command , dont les choix stratégiques ont été déterminants pour préserver la Royal Air Force . Appuyée par un réseau de détection radar alors sans équivalent, celle-ci a pu mettre en œuvre des tactiques opérationnelles élaborées. Au milieu des bombardements incessants, le Premier ministre britannique a su manœuvrer avec le soutien de la population, même si ses choix militaires n’ont pas toujours fait l’unanimité. Une photographie prise par Herbert Mason dans la nuit du 29 au 30 décembre 1940 témoigne avec force de cette résistance. Sur une double page, Londres brûle, tandis que la cathédrale Saint-Paul apparaît presque intacte. Pour le Daily Mail , « Saint-Paul est debout, désarmée, au milieu de la ville en feu » ; pour le Berliner Zeitung , cette image montre au contraire l’agonie de la capitale britannique, sur le point de succomber aux flammes. Reproduite en double page (p. 138-139), la photographie nourrit ainsi deux discours de propagande opposés : celui d’une résistance britannique indéfectible et celui de l’hubris allemande. L’ouvrage de Michaël Bourlet se distingue par sa richesse iconographique et sa capacité à articuler les volets militaires, politiques et historiques de cette bataille. La résistance britannique y apparaît d’autant plus nettement qu’elle est confrontée à une stratégie allemande évolutive, marquée par des objectifs successifs, des arbitrages incertains et une difficulté croissante à transformer la supériorité numérique en victoire opérationnelle. C’est dans cette tension entre planification allemande, adaptations britanniques et usages propagandistes de l’image que réside l’un des principaux intérêts de l’album. Le front de l’Est : au cœur de l’affrontement brutal entre l’Union soviétique et l’Allemagne Dans ce récit chronologique enrichi de nombreuses photographies d’archives en couleur, Michaël Bourlet retrace avec efficacité les principales étapes et les déplacements des fronts qui ont opposé l’Allemagne nazie à l’Union soviétique et ses alliés du 22 juin 1941 au 8 mai 1945. La cartographie en double page placée en ouverture de l’ouvrage permet de saisir d’emblée l’immensité du champ de bataille ainsi que l’ampleur des forces humaines mobilisées pour contrôler et maîtriser l’ensemble des fronts. L’opération Barbarossa, lancée par Hitler le 22 juin 1941, constitue avant tout la rupture, par l’Allemagne nazie, du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et vise à anéantir l’Union soviétique. Conçue en 1940, elle entraîne la division des forces allemandes en trois groupes d’armées : le groupe Nord, dirigé vers Leningrad ; le groupe Centre, vers Moscou ; et le groupe Sud, vers Kiev et l’Ukraine. Au plus près des lignes de front, l’armée allemande s’enlise dans l’hiver russe, Hitler et son état-major ayant sous-estimé la capacité de l’Armée rouge, mieux préparée qu’ils ne le pensaient, à se réorganiser et à mobiliser ses ressources matérielles. Les descriptions des différents champs de bataille rendent compte de l’impréparation allemande : sous-évaluation de l’étendue du territoire à conquérir, infrastructures limitées, conditions météorologiques extrêmes, lignes d’approvisionnement trop longues et retards dans l’acheminement du carburant dus à l’état dégradé des routes soviétiques. Par ailleurs, l’opération, qu’Hitler avait conçue comme une guerre éclair, se transforme en un véritable enlisement qui réveille un sentiment patriotique au sein de la population soviétique, comme en témoigne la résistance décrite par l’auteur lors de la bataille de Stalingrad (août 1942-février 1943). Le Front de l’Est est également le récit d’une guerre particulièrement meurtrière, que l’historien qualifie de « front de la mort » : 16 millions de Soviétiques, 6 millions de Polonais et 4 millions d’Allemands y ont trouvé la mort ; 1 700 villes et 70 000 villages ont été totalement ou partiellement détruits. Il s’agit d’une guerre raciale menée par l’Allemagne, qui vise l’anéantissement du communisme et l’extermination des Juifs afin que « s’effondre le régime judéo-bolchévique à Moscou ». La brutalité des exactions commises contre les populations civiles, exacerbée par le désir de vengeance et l’exaltation de la souveraineté nationale, trouve en grande partie son origine dans l’absence de « règles de guerre ». L’ouvrage de Michaël Bourlet propose un récit rigoureux, dense et enrichi d’une iconographie remarquable, qui s’appuie sur des sources historiques solides et de nombreuses photographies d’archives en couleur. Par cette approche documentée et pédagogique, l’historien restitue avec précision les forces en présence, les enjeux militaires et historiques qui ont marqué le front de l’est. Après la guerre, une bataille mémorielle s’est engagée, minimisant l’aide américaine : la Russie a construit un récit national centré sur la résistance patriotique soviétique face à l’Allemagne nazie, tout en occultant le pacte germano-soviétique de 1939 et les exactions de l’Armée rouge contre sa propre population. Cette mémoire sélective est encore aujourd’hui instrumentalisée par Vladimir Poutine pour justifier sa doctrine et son invasion de l’Ukraine, en réactivant les symboles de la « grande guerre patriotique ». La guerre du Pacifique : de Pearl Harbor au basculement en faveur des États-Unis Concentré sur la relance économique des États-Unis après la crise, le président Roosevelt privilégiait l’isolationnisme, malgré la défaite française de 1940. Ni le gouvernement ni la population américaine ne souhaitaient s’engager dans un conflit qui ne concernait pas directement le pays. Comme le rappellent la plupart des livres d’histoire, le bombardement de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, donne au conflit toute sa dimension mondiale en provoquant l’entrée en guerre des États-Unis. En revanche, le grand public connaît moins bien le détail des affrontements et des stratégies militaires mis en œuvre dans le Pacifique jusqu’à la fin de la guerre. C’est l’objet de l’ouvrage de Frédéric Guelton, qui rouvre cette page de la Seconde Guerre mondiale en proposant un récit complet et précis des forces en présence, accompagné de nombreuses photographies d’archives. La reconstitution présentée par l’historien met en lumière, dès le début du récit, les raisons de l’échec japonais : malgré une idéologie guerrière parfaitement alimentée par la propagande gouvernementale, le Japon surestime ses capacités. Galvanisé par son attaque sur Pearl Harbor, il pense pouvoir contrôler les espaces maritimes et terrestres de l’ensemble du Pacifique alors qu’il ne dispose pas de la puissance industrielle et militaire des États-Unis. La cartographie proposée au début de l’ouvrage permet de mesurer l’étendue géographique du champ de bataille, les espaces conquis par les forces en présence et l’ampleur des moyens terrestres, navals et aériens mobilisés pour mener des opérations militaires sur un territoire aussi vaste. Frédéric Guelton montre que la réussite de l’attaque menée contre Pearl Harbor repose avant tout sur une erreur d’appréciation stratégique du gouvernement américain, qui sous-estimait la menace et avait négligé les avertissements de l’amiral Kimmel et du général Short. Ceux-ci estimaient qu’une attaque aérienne inopinée, lancée au lever du jour depuis des porte-avions situés à quelque 500 km de la base, constituerait une « surprise totale », malgré les patrouilles en place. C’est exactement ce qui s’est produit. L’historien reconstitue avec précision les deux heures fatidiques durant lesquelles la base navale américaine fut prise en étau par les forces japonaises. S’ouvre alors la campagne du Pacifique Sud, marquée par deux conquêtes japonaises majeures. Les Philippines sont conquises après cinq mois de combats intenses, qui aboutissent à la capitulation de Bataan et à la chute de Corregidor. Cette étape est marquée par le retrait du général MacArthur, qui rejoint l’Australie en mars 1942 pour organiser la contre-offensive et prononce cette phrase célèbre, adressée tant aux Philippins qu’aux Japonais : « I shall return ». La défaite s’explique par une attaque aérienne parfaitement maîtrisée, mais aussi par une logistique défaillante et par l’impréparation des troupes au sol. La Birmanie est ensuite prise d’assaut par des forces japonaises tactiquement mieux préparées, malgré la résistance des Britanniques et des « Tigres volants » engagés aux côtés des Américains. Ces deux défaites, relatées avec une grande précision chronologique, sont documentées par de nombreuses photographies d’archives montrant notamment des soldats prisonniers et les ruines laissées sur les champs de bataille. La rapidité des offensives et la supériorité tactique des Japonais s’expliquent aussi par le décalage horaire : lorsque Pearl Harbor est attaqué le 7 décembre, l’information ne parvient dans la région que le 8 décembre, laissant peu de temps aux Alliés pour adapter leur stratégie de défense. En sous-estimant les capacités militaires américaines et la résilience d’une population soudée par le choc de l’attaque brutale de Pearl Harbor, l’Empire japonais ouvre la voie à une contre-offensive alliée d’une ampleur considérable, qui le conduit progressivement à la défaite. Si la bataille de la mer de Corail est qualifiée par l’historien de « match nul » sur le plan militaire, elle constitue néanmoins un revers majeur pour les Japonais, qui n’atteignent pas leurs objectifs. La campagne suivante, visant la conquête de l’île de Midway en juin 1942, se solde également par un échec pour l’amiral Yamamoto, confronté à l’amiral Nimitz dans une bataille navale d’envergure. Le Japon y perd quatre porte-avions : selon l’auteur, l’issue de la guerre ne fait dès lors plus guère de doute. Enfin, l’affrontement de Guadalcanal, du 7 août 1942 au 9 février 1943, met fin aux capacités offensives de l’Empire japonais, qui sous-estime une nouvelle fois la ténacité américaine, notamment celle du corps des Marines , comme le montre le récit de la bataille d’ Edson’s Ridge . Le compte rendu chronologique se poursuit avec les campagnes d’Iwo Jima et d’Okinawa, les Alliés exigeant une reddition sans condition. Une nouvelle page s’ouvre alors avec l’emploi de l’arme nucléaire, utilisée pour la première fois le 6 août 1945 sur Hiroshima, puis le 9 août sur Nagasaki. Pris ensemble, La bataille d’Angleterre , Le Front de l’Est et La guerre du Pacifique composent moins une simple chronique des principaux champs de bataille qu’une réflexion sur les conditions de la victoire dans une guerre devenue mondiale. D’un théâtre d’opérations à l’autre, les puissances de l’Axe obtiennent d’abord des succès spectaculaires grâce à l’effet de surprise, à l’audace tactique et à la rapidité de leurs offensives. Pourtant, leur excès de confiance les conduit à sous-estimer trois facteurs décisifs : la capacité de résistance des populations et des gouvernements, l’adaptation des commandements alliés et, surtout, la supériorité industrielle et logistique de leurs adversaires. La richesse iconographique de la collection Glénat donne à voir cette articulation entre stratégies militaires, mobilisation des populations et violence de masse, sans réduire la guerre à une succession de batailles. Les trois ouvrages montrent ainsi que la victoire alliée ne procède pas d’un basculement unique, mais d’une accumulation de ruptures : échec de la Luftwaffe à neutraliser la Royal Air Force , enlisement allemand sur le front soviétique, puis perte de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique. Leur mise en regard permet enfin de mesurer combien ces conflits ont reconfiguré durablement l’ordre mondial, entre affirmation du régime stalinien, montée en puissance des États-Unis et ouverture de l’ère nucléaire. Ces héritages ne relèvent pas seulement du passé : leur sélection, leur mise en récit et leur instrumentalisation continuent d’alimenter les mémoires nationales et de servir de références dans la justification de conflits contemporains.
Texte intégral (3008 mots)

Consacrés à trois théâtres majeurs de la Seconde Guerre mondiale et racontés par deux historiens, anciens officiers de l’armée française, La bataille d’Angleterre de Michaël Bourlet, Front de l’Est : de l’opération Barbarossa à la chute de Berlin du même auteur et La guerre du Pacifique de Frédéric Guelton proposent une lecture à la fois militaire, politique et mémorielle du conflit. Publiés aux éditions Glénat et richement illustrés de photographies d’archives, ces albums mettent en regard des espaces, des stratégies et des expériences très différents, tout en faisant apparaître des dynamiques communes : la surestimation initiale des forces de l’Axe, la capacité d’adaptation des Alliés, le poids décisif des ressources industrielles et logistiques, ainsi que la mobilisation des populations. Leur principal intérêt réside dans cette articulation entre le récit chronologique, l’analyse stratégique et la portée documentaire de l’image, qui permet de saisir comment une succession d’affrontements régionaux a façonné une guerre véritablement mondiale.

La bataille d’Angleterre : la résistance britannique après la défaite française

Cet album historique, particulièrement bien documenté et richement illustré de photographies en couleur issues des archives britanniques et allemandes, propose un récit dense de la bataille d’Angleterre et du Blitz. À travers ces 176 pages, le lecteur plonge au cœur de la stratégie britannique et de son appareil militaro-industriel, confrontés à une Luftwaffe numériquement supérieure, mais engagée dans une campagne dont les objectifs évoluent au fil des opérations. Plutôt que de réduire l’adversaire allemand à une simple impréparation, l’ouvrage permet de mesurer les hésitations stratégiques du commandement nazi, partagé entre la recherche de la supériorité aérienne, la pression exercée sur les infrastructures militaires britanniques et, progressivement, le recours aux bombardements massifs.

La bataille d’Angleterre, née dans les décombres de l’évacuation de Dunkerque, marque un tournant dans le développement de l’aviation militaire. Si la Royal Air Force était numériquement inférieure à la Luftwaffe, elle disposait néanmoins d’appareils de grande qualité. L’auteur fait ainsi découvrir l’industrie militaire britannique, qui tournait à plein régime et produisait 500 avions par mois, sous l’impulsion du ministre de la Production aéronautique, William Maxwell Aitken, et grâce à la planification d’Archibald Henry Macdonald Sinclair, secrétaire d’État à l’Air. Le Hawker Hurricane et le légendaire Spitfire, fierté de l’aviation britannique, ont ainsi pu faire face aux Bf 109 de Messerschmitt et aux Ju 87, bombardiers en piqué chargés d’appuyer les forces blindées.

La bataille d’Angleterre ne peut être dissociée du Blitz, même si les deux séquences répondent à des logiques militaires distinctes. La période du 10 juillet au 31 octobre 1940 correspond d’abord à la tentative allemande d’obtenir la supériorité aérienne nécessaire à une éventuelle invasion de la Grande-Bretagne. Elle est marquée par des choix opérationnels successifs, parfois contradictoires, visant tour à tour les convois, les aérodromes, les installations radar et les capacités de commandement britanniques. L’opération Ambassador et le raid de l’aviation britannique sur Portland rappellent aussi que les initiatives britanniques ne furent pas exemptes d’échecs ni de pertes importantes. Toutefois, l’absence de résultat décisif côté allemand révèle moins une absence totale de stratégie qu’une difficulté à hiérarchiser les objectifs et à adapter durablement la campagne aux capacités de résistance de la Royal Air Force. La seconde période, du 7 septembre 1940 au 16 mai 1941, marque le basculement vers le Blitz. Hitler revient alors sur sa position initiale, qui visait à éviter une attaque massive contre Londres, et ordonne des bombardements répétés de la capitale. Ce revirement répond à la fois à l’obstination britannique, au désir de briser le moral civil et à la volonté de contraindre le gouvernement Churchill à négocier. Cette seconde période est particulièrement bien documentée par les photographies en couleur, montrant des scènes de destruction, des monuments endommagés et des populations à la rue. Malgré ces images de chaos, l’effort de guerre britannique se poursuit : les femmes sont appelées à prendre part à la guerre aussi bien dans les usines que dans les airs, comme le montre le portrait de la pilote Amy Johnson.

Cet ouvrage passionnant met également en lumière le rôle de Winston Churchill, qui a su s’entourer de responsables militaires et industriels compétents, comme le montre la série de portraits qui jalonne le récit. Il faut notamment citer Sir Hugh Dowding, chef du Fighter Command, dont les choix stratégiques ont été déterminants pour préserver la Royal Air Force. Appuyée par un réseau de détection radar alors sans équivalent, celle-ci a pu mettre en œuvre des tactiques opérationnelles élaborées.

Au milieu des bombardements incessants, le Premier ministre britannique a su manœuvrer avec le soutien de la population, même si ses choix militaires n’ont pas toujours fait l’unanimité. Une photographie prise par Herbert Mason dans la nuit du 29 au 30 décembre 1940 témoigne avec force de cette résistance. Sur une double page, Londres brûle, tandis que la cathédrale Saint-Paul apparaît presque intacte. Pour le Daily Mail, « Saint-Paul est debout, désarmée, au milieu de la ville en feu » ; pour le Berliner Zeitung, cette image montre au contraire l’agonie de la capitale britannique, sur le point de succomber aux flammes. Reproduite en double page (p. 138-139), la photographie nourrit ainsi deux discours de propagande opposés : celui d’une résistance britannique indéfectible et celui de l’hubris allemande.

L’ouvrage de Michaël Bourlet se distingue par sa richesse iconographique et sa capacité à articuler les volets militaires, politiques et historiques de cette bataille. La résistance britannique y apparaît d’autant plus nettement qu’elle est confrontée à une stratégie allemande évolutive, marquée par des objectifs successifs, des arbitrages incertains et une difficulté croissante à transformer la supériorité numérique en victoire opérationnelle. C’est dans cette tension entre planification allemande, adaptations britanniques et usages propagandistes de l’image que réside l’un des principaux intérêts de l’album.

Le front de l’Est : au cœur de l’affrontement brutal entre l’Union soviétique et l’Allemagne

Dans ce récit chronologique enrichi de nombreuses photographies d’archives en couleur, Michaël Bourlet retrace avec efficacité les principales étapes et les déplacements des fronts qui ont opposé l’Allemagne nazie à l’Union soviétique et ses alliés du 22 juin 1941 au 8 mai 1945. La cartographie en double page placée en ouverture de l’ouvrage permet de saisir d’emblée l’immensité du champ de bataille ainsi que l’ampleur des forces humaines mobilisées pour contrôler et maîtriser l’ensemble des fronts.

L’opération Barbarossa, lancée par Hitler le 22 juin 1941, constitue avant tout la rupture, par l’Allemagne nazie, du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et vise à anéantir l’Union soviétique. Conçue en 1940, elle entraîne la division des forces allemandes en trois groupes d’armées : le groupe Nord, dirigé vers Leningrad ; le groupe Centre, vers Moscou ; et le groupe Sud, vers Kiev et l’Ukraine. Au plus près des lignes de front, l’armée allemande s’enlise dans l’hiver russe, Hitler et son état-major ayant sous-estimé la capacité de l’Armée rouge, mieux préparée qu’ils ne le pensaient, à se réorganiser et à mobiliser ses ressources matérielles. Les descriptions des différents champs de bataille rendent compte de l’impréparation allemande : sous-évaluation de l’étendue du territoire à conquérir, infrastructures limitées, conditions météorologiques extrêmes, lignes d’approvisionnement trop longues et retards dans l’acheminement du carburant dus à l’état dégradé des routes soviétiques. Par ailleurs, l’opération, qu’Hitler avait conçue comme une guerre éclair, se transforme en un véritable enlisement qui réveille un sentiment patriotique au sein de la population soviétique, comme en témoigne la résistance décrite par l’auteur lors de la bataille de Stalingrad (août 1942-février 1943).

Le Front de l’Est est également le récit d’une guerre particulièrement meurtrière, que l’historien qualifie de « front de la mort » : 16 millions de Soviétiques, 6 millions de Polonais et 4 millions d’Allemands y ont trouvé la mort ; 1 700 villes et 70 000 villages ont été totalement ou partiellement détruits. Il s’agit d’une guerre raciale menée par l’Allemagne, qui vise l’anéantissement du communisme et l’extermination des Juifs afin que « s’effondre le régime judéo-bolchévique à Moscou ». La brutalité des exactions commises contre les populations civiles, exacerbée par le désir de vengeance et l’exaltation de la souveraineté nationale, trouve en grande partie son origine dans l’absence de « règles de guerre ». L’ouvrage de Michaël Bourlet propose un récit rigoureux, dense et enrichi d’une iconographie remarquable, qui s’appuie sur des sources historiques solides et de nombreuses photographies d’archives en couleur.

Par cette approche documentée et pédagogique, l’historien restitue avec précision les forces en présence, les enjeux militaires et historiques qui ont marqué le front de l’est. Après la guerre, une bataille mémorielle s’est engagée, minimisant l’aide américaine : la Russie a construit un récit national centré sur la résistance patriotique soviétique face à l’Allemagne nazie, tout en occultant le pacte germano-soviétique de 1939 et les exactions de l’Armée rouge contre sa propre population.

Cette mémoire sélective est encore aujourd’hui instrumentalisée par Vladimir Poutine pour justifier sa doctrine et son invasion de l’Ukraine, en réactivant les symboles de la « grande guerre patriotique ».

La guerre du Pacifique : de Pearl Harbor au basculement en faveur des États-Unis

Concentré sur la relance économique des États-Unis après la crise, le président Roosevelt privilégiait l’isolationnisme, malgré la défaite française de 1940. Ni le gouvernement ni la population américaine ne souhaitaient s’engager dans un conflit qui ne concernait pas directement le pays. Comme le rappellent la plupart des livres d’histoire, le bombardement de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, donne au conflit toute sa dimension mondiale en provoquant l’entrée en guerre des États-Unis. En revanche, le grand public connaît moins bien le détail des affrontements et des stratégies militaires mis en œuvre dans le Pacifique jusqu’à la fin de la guerre. C’est l’objet de l’ouvrage de Frédéric Guelton, qui rouvre cette page de la Seconde Guerre mondiale en proposant un récit complet et précis des forces en présence, accompagné de nombreuses photographies d’archives.

La reconstitution présentée par l’historien met en lumière, dès le début du récit, les raisons de l’échec japonais : malgré une idéologie guerrière parfaitement alimentée par la propagande gouvernementale, le Japon surestime ses capacités. Galvanisé par son attaque sur Pearl Harbor, il pense pouvoir contrôler les espaces maritimes et terrestres de l’ensemble du Pacifique alors qu’il ne dispose pas de la puissance industrielle et militaire des États-Unis. La cartographie proposée au début de l’ouvrage permet de mesurer l’étendue géographique du champ de bataille, les espaces conquis par les forces en présence et l’ampleur des moyens terrestres, navals et aériens mobilisés pour mener des opérations militaires sur un territoire aussi vaste.

Frédéric Guelton montre que la réussite de l’attaque menée contre Pearl Harbor repose avant tout sur une erreur d’appréciation stratégique du gouvernement américain, qui sous-estimait la menace et avait négligé les avertissements de l’amiral Kimmel et du général Short. Ceux-ci estimaient qu’une attaque aérienne inopinée, lancée au lever du jour depuis des porte-avions situés à quelque 500 km de la base, constituerait une « surprise totale », malgré les patrouilles en place. C’est exactement ce qui s’est produit. L’historien reconstitue avec précision les deux heures fatidiques durant lesquelles la base navale américaine fut prise en étau par les forces japonaises.

S’ouvre alors la campagne du Pacifique Sud, marquée par deux conquêtes japonaises majeures. Les Philippines sont conquises après cinq mois de combats intenses, qui aboutissent à la capitulation de Bataan et à la chute de Corregidor. Cette étape est marquée par le retrait du général MacArthur, qui rejoint l’Australie en mars 1942 pour organiser la contre-offensive et prononce cette phrase célèbre, adressée tant aux Philippins qu’aux Japonais : « I shall return ». La défaite s’explique par une attaque aérienne parfaitement maîtrisée, mais aussi par une logistique défaillante et par l’impréparation des troupes au sol. La Birmanie est ensuite prise d’assaut par des forces japonaises tactiquement mieux préparées, malgré la résistance des Britanniques et des « Tigres volants » engagés aux côtés des Américains.

Ces deux défaites, relatées avec une grande précision chronologique, sont documentées par de nombreuses photographies d’archives montrant notamment des soldats prisonniers et les ruines laissées sur les champs de bataille. La rapidité des offensives et la supériorité tactique des Japonais s’expliquent aussi par le décalage horaire : lorsque Pearl Harbor est attaqué le 7 décembre, l’information ne parvient dans la région que le 8 décembre, laissant peu de temps aux Alliés pour adapter leur stratégie de défense. En sous-estimant les capacités militaires américaines et la résilience d’une population soudée par le choc de l’attaque brutale de Pearl Harbor, l’Empire japonais ouvre la voie à une contre-offensive alliée d’une ampleur considérable, qui le conduit progressivement à la défaite.

Si la bataille de la mer de Corail est qualifiée par l’historien de « match nul » sur le plan militaire, elle constitue néanmoins un revers majeur pour les Japonais, qui n’atteignent pas leurs objectifs. La campagne suivante, visant la conquête de l’île de Midway en juin 1942, se solde également par un échec pour l’amiral Yamamoto, confronté à l’amiral Nimitz dans une bataille navale d’envergure. Le Japon y perd quatre porte-avions : selon l’auteur, l’issue de la guerre ne fait dès lors plus guère de doute. Enfin, l’affrontement de Guadalcanal, du 7 août 1942 au 9 février 1943, met fin aux capacités offensives de l’Empire japonais, qui sous-estime une nouvelle fois la ténacité américaine, notamment celle du corps des Marines, comme le montre le récit de la bataille d’Edson’s Ridge. Le compte rendu chronologique se poursuit avec les campagnes d’Iwo Jima et d’Okinawa, les Alliés exigeant une reddition sans condition. Une nouvelle page s’ouvre alors avec l’emploi de l’arme nucléaire, utilisée pour la première fois le 6 août 1945 sur Hiroshima, puis le 9 août sur Nagasaki.

Pris ensemble, La bataille d’Angleterre, Le Front de l’Est et La guerre du Pacifique composent moins une simple chronique des principaux champs de bataille qu’une réflexion sur les conditions de la victoire dans une guerre devenue mondiale. D’un théâtre d’opérations à l’autre, les puissances de l’Axe obtiennent d’abord des succès spectaculaires grâce à l’effet de surprise, à l’audace tactique et à la rapidité de leurs offensives. Pourtant, leur excès de confiance les conduit à sous-estimer trois facteurs décisifs : la capacité de résistance des populations et des gouvernements, l’adaptation des commandements alliés et, surtout, la supériorité industrielle et logistique de leurs adversaires. La richesse iconographique de la collection Glénat donne à voir cette articulation entre stratégies militaires, mobilisation des populations et violence de masse, sans réduire la guerre à une succession de batailles. Les trois ouvrages montrent ainsi que la victoire alliée ne procède pas d’un basculement unique, mais d’une accumulation de ruptures : échec de la Luftwaffe à neutraliser la Royal Air Force, enlisement allemand sur le front soviétique, puis perte de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique. Leur mise en regard permet enfin de mesurer combien ces conflits ont reconfiguré durablement l’ordre mondial, entre affirmation du régime stalinien, montée en puissance des États-Unis et ouverture de l’ère nucléaire. Ces héritages ne relèvent pas seulement du passé : leur sélection, leur mise en récit et leur instrumentalisation continuent d’alimenter les mémoires nationales et de servir de références dans la justification de conflits contemporains.

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