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25.10.2026 à 11:00

Ryuichi Sakamoto : une autobiographie musicale et politique

Récemment traduite en anglais, Music Sets You Free rassemble en un seul volume deux textes autobiographiques du compositeur japonais Ryuichi Sakamoto (1952-2023), connu notamment pour ses musiques de films – par exemple Un thé au Sahara de Bertolucci, The Revenant d’Iñárritu ou L’innocence de Kore-Eda. Cette traduction rend accessibles des textes qui n’étaient jusqu’alors disponibles qu’en japonais. Outre un retour chronologique sur son œuvre et le lot d’anecdotes que l’on peut attendre d’un tel ouvrage, Music Sets You Free est aussi un document de premier choix pour saisir les intentions esthétiques et politiques laissées implicites dans ses compositions. De la composition à la protestation La première partie de l’ouvrage, elle aussi intitulée Music Sets You Free , correspond à la compilation de textes parus en feuilleton entre janvier 2007 et mars 2009 dans le magazine japonais Engine. Ils traitent des 57 premières années de la vie de Sakamoto, de 1952 à 2009. Sakamoto raconte comment, alors qu’il était au jardin d’enfants, son institutrice proposa d’inventer une chanson sur le lapin que les enfants gardaient à tour de rôle pendant les vacances d’été. Rétrospectivement, il considère que c’est avec cette expérience que s’est formée sa façon de comprendre la musique. Le « pouvoir de la musique », explique Sakamoto, réside dans la façon dont elle permet de transformer notre expérience en la rendant « musicale ». Cette transformation suppose non seulement que l’on ait quelque chose à exprimer, mais que l’on trouve des façons de le faire que les autres pourront comprendre et s’approprier. « Nos expériences de joie et de douleur doivent devenir impersonnelles, détachées de notre être intérieur. [...] Inévitablement, des éléments se perdent en cours de route. Mais à la place de ce qui est perdu, un canal s'ouvre, permettant à des personnes ailleurs, dans un autre pays ou un autre monde, de se connecter et de comprendre les choses de manière similaire. » Dans ce processus, l’expérience qu’il était question d’exprimer devient quelque chose de tout à fait nouveau. Quand un problème devient musical, explique Sakamoto, « il n'est plus de ce monde », la musique « opère à un autre niveau, totalement indépendant ». Lycéen entre 1967 et 1969, Sakamoto se politise dans un contexte socio-historique particulièrement mouvementé. En 1967, la mort de l’étudiant Hiroaki Yamazaki pendant une manifestation contre la guerre du Vietnam contribue à radicaliser un mouvement étudiant qui se poursuivra, de manière sporadique, pendant plusieurs années. De son côté, Sakamoto participe, en 1969, au blocage de son lycée. Les lycéens revendiquent notamment l’abandon de l’uniforme et des examens. Selon Sakamoto, qui découvre à la même époque la contre-culture, la protestation politique et l'expérimentation esthétique jouent, pour sa génération, un rôle analogue. Toutes deux illustrent la manière dont la jeunesse tente de « démanteler » ( dismantling ) une culture scolaire fortement marquée par des références européennes, qui continue de faire autorité mais que beaucoup de jeunes peinent désormais à s’approprier. « J'ai passé [mes] années de lycée à tenter de démanteler les systèmes, qu'il s'agisse de ceux qui contrôlaient notre école ou notre société, tandis que les compositeurs de l'époque s'efforçaient de déconstruire la musique telle que nous la connaissons. La musique occidentale était dans une impasse. Nos oreilles étaient bouchées par la musique du passé. Nous n'avions d'autre choix que de les ouvrir et d'écouter. » Les expérimentations minimalistes de John Cage, la musique électronique de Xenakis, le rock des Beatles ou encore l’essor du free jazz illustrent les formes que cette contestation esthétique pouvait prendre alors. La suite de cette première partie décrit la professionnalisation éclectique de Sakamoto. Il travaille simultanément pour son groupe Yellow Magic Orchestra , sur ses albums solos et ses musiques de films, en commençant par celle de Furyo de Nagisa Oshima. La carrière du compositeur est retracée méticuleusement jusqu’à la reconnaissance internationale, notamment avec l’Oscar de la meilleure musique de film qu’il obtient pour Le dernier empereur de Bernardo Bertolucci en 1988. En 1990, Sakamoto s’installe à New York. C’est aussi à cette époque que son œuvre prend une dimension politique plus marquée. Plusieurs albums répondent à l’actualité politique de son époque et cherchent à exprimer les sentiments de peur et de colère que lui provoquent les guerres qui se succèdent. Heartbeat (1991) répond à la guerre du Golfe, Discord (1997) à la guerre civile au Rwanda, Chasm (2004) à la guerre d’Irak. La musique reste pour lui un moyen de protestation. Nous n’avons pas, explique-t-il, à prendre parti dans la guerre qui oppose la politique impérialiste des États-Unis aux terroristes. « Dans de telles circonstances, où choisir son camp revient à recourir à la force militaire, la musique me semble un espace de possibilités . » Si la musique libère, comme l’indique le titre de l’ouvrage, c’est qu’elle nous offre la possibilité d’exprimer le dégoût que la guerre nous inspire et le refus de la traiter comme quelque chose d’acceptable. Il ne s’agit pas ici d’une position de neutralité liée au simple refus de choisir son camp, mais bien d’un « troisième choix » pacifiste qui s’engage contre la guerre elle-même et les logiques qui conduisent à la présenter comme une nécessité. Au-delà de Coda , le mono-ha Le deuxième essai, How Many More Times Will I Watch the Full Moon Rise ? reprend là où le premier s’était arrêté et se prolonge jusqu’en 2023, quelques mois avant la mort de Sakamoto. En 2017, un documentaire de Stephen Nomura Schible, Ryuichi Sakamoto : Coda , montre de façon très impressionnante le processus créatif adopté par Sakamoto dans la dernière période de sa carrière. Dans ses derniers albums – Out of Noise (2009), Async (2017) et 12 (2023) – Sakamoto délaisse les sonorités pop pour s’orienter vers une musique plus dépouillée, faite de matériaux électroacoustiques mêlés à des nappes de synthétiseurs et des mélodies minimalistes au piano. Dans son film, Schible laisse entendre que ces dernières œuvres représentent l’expérience lente et mélancolique de la fin des choses que Sakamoto a pu faire en voyant les glaciers fondre au Groenland, en parcourant le silence des ruines de Fukushima mais aussi en étant confronté à son propre cancer. Dans le vocabulaire musical, le terme « coda » désigne d’ailleurs la partie conclusive d’une œuvre. Sakamoto se montre cependant réticent à cette lecture crépusculaire : « personnellement », écrit-il, « je n’aimais pas la façon dont on laissait entendre que ma vie arrivait à sa fin ». On peut lire la deuxième partie de Music Sets You Free comme une réponse indirecte à Coda proposant une autre façon d’appréhender ses dernières œuvres. Selon Sakamoto, le tournant esthétique qui marque son œuvre à partir de la fin des années 2000 correspond à la volonté d’élargir la gamme d’expériences que sa musique tente d’exprimer. Son voyage au Groenland, en 2008, est effectivement identifié comme une expérience décisive. « J'étais [...] submergé par l'immensité de la nature. Par les quantités immenses d'eau et les énormes masses de glace, par cet environnement et ce froid qui les ont créées. » Le changement climatique apparaît ainsi comme l’expérience spectaculaire de l’indifférence de la nature par rapport aux choses humaines. « Quand l'humanité fait peser sur la nature un fardeau qu'elle ne peut plus contrôler, c'est notre problème, pas celui de la nature. » Après ce voyage, qui coïncide aussi avec la période où il commence à faire l’expérience de la vieillesse, du deuil et de la maladie, Sakamoto explique que « maintenant [...] mes préoccupations dépassent le cadre politique pour devenir existentielles ». Son œuvre prend ainsi une dimension plus réflexive, tentant de donner une forme musicale à l’expérience immersive qu’il a pu ressentir au Groenland en travaillant sur des sonorités plus brutes. « M'efforçant de rester en retrait, sans intrigue ni intervention, j'arrange les sons, les laissant être ce qu'ils sont, puis je prends du recul pour observer et écouter ce que je découvre. C'est ainsi que prend forme mon travail actuel. » Sakamoto rapproche cette démarche du mono-ha , mouvement minimaliste japonais apparu à la fin des années 1960, qui valorise la mise en scène de matériaux bruts. Dans ce cadre, le dépouillement esthétique devient un moyen de mettre au jour une présence matérielle qu’un travail de transformation superflu aurait pu occulter. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre Coda , les dernières œuvres de Sakamoto ne représentent pas l’extinction progressive de la vie, mais intensifient l’expérience sonore. Cette nouvelle orientation existentielle ne conduit cependant pas Sakamoto à faire de la musique un art purement contemplatif. Son engagement demeure, comme l’atteste son soutien au mouvement anti-nucléaire après Fukushima, le concert « Playing the Piano for the Isolated », diffusé en ligne pendant la pandémie de Covid-19, ou encore sa « Piece for Illia », écrite en 2022 pour le jeune violoniste ukrainien Illia Bondarenko après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le dernier album de Sakamoto, 12 , paraît le jour de ses 71 ans, le 17 janvier 2023. Il le présente comme un journal intime musical. « Je ne cherchais pas consciemment à créer quelque chose, je voulais simplement m’immerger dans le son. […] Si je jouais du piano ou du synthétiseur, il m’arrivait d’enregistrer une petite esquisse, un peu comme si je tenais un journal intime ». Les douze pistes de 12 sont ainsi nommées par leur date d’enregistrement – 20211201 , 20220123 , etc. La postface de l’ouvrage permet d’éclairer rétrospectivement la démarche de Sakamoto en mettant à notre disposition des extraits du journal intime qu’il tenait à la fin de sa vie. La dernière entrée du journal, datée de deux jours avant sa mort, se réduit à ce qui semble être un relevé de constantes vitales (heure, température, pression artérielle, saturation en oxygène) : « [20230326] 0545 36.7 BP 115 over 80 SPO 97 ». Il est tentant de voir dans ces deux formes de journaux intimes une façon d’appliquer la philosophie du mono-ha à la vie elle-même. Comme si, une fois qu’on a dépouillé l’expression créatrice de tout ce qu’elle comporte de superflu, l’acte expressif apparaissait comme la manifestation brute et primitive de la vie elle-même. La parution de Music Sets You Free invite ainsi à découvrir, ou à redécouvrir, l’œuvre prolifique de Sakamoto. Derrière sa grande diversité apparaît une réflexion continuellement renouvelée sur ce que la musique peut nous apporter. On espère désormais une traduction française qui permettrait de mieux faire connaître cette œuvre.
Texte intégral (2128 mots)

Récemment traduite en anglais, Music Sets You Free rassemble en un seul volume deux textes autobiographiques du compositeur japonais Ryuichi Sakamoto (1952-2023), connu notamment pour ses musiques de films – par exemple Un thé au Sahara de Bertolucci, The Revenant d’Iñárritu ou L’innocence de Kore-Eda. Cette traduction rend accessibles des textes qui n’étaient jusqu’alors disponibles qu’en japonais. Outre un retour chronologique sur son œuvre et le lot d’anecdotes que l’on peut attendre d’un tel ouvrage, Music Sets You Free est aussi un document de premier choix pour saisir les intentions esthétiques et politiques laissées implicites dans ses compositions.

De la composition à la protestation

La première partie de l’ouvrage, elle aussi intitulée Music Sets You Free, correspond à la compilation de textes parus en feuilleton entre janvier 2007 et mars 2009 dans le magazine japonais Engine. Ils traitent des 57 premières années de la vie de Sakamoto, de 1952 à 2009.

Sakamoto raconte comment, alors qu’il était au jardin d’enfants, son institutrice proposa d’inventer une chanson sur le lapin que les enfants gardaient à tour de rôle pendant les vacances d’été. Rétrospectivement, il considère que c’est avec cette expérience que s’est formée sa façon de comprendre la musique. Le « pouvoir de la musique », explique Sakamoto, réside dans la façon dont elle permet de transformer notre expérience en la rendant « musicale ». Cette transformation suppose non seulement que l’on ait quelque chose à exprimer, mais que l’on trouve des façons de le faire que les autres pourront comprendre et s’approprier. « Nos expériences de joie et de douleur doivent devenir impersonnelles, détachées de notre être intérieur. [...] Inévitablement, des éléments se perdent en cours de route. Mais à la place de ce qui est perdu, un canal s'ouvre, permettant à des personnes ailleurs, dans un autre pays ou un autre monde, de se connecter et de comprendre les choses de manière similaire. » Dans ce processus, l’expérience qu’il était question d’exprimer devient quelque chose de tout à fait nouveau. Quand un problème devient musical, explique Sakamoto, « il n'est plus de ce monde », la musique « opère à un autre niveau, totalement indépendant ».

Lycéen entre 1967 et 1969, Sakamoto se politise dans un contexte socio-historique particulièrement mouvementé. En 1967, la mort de l’étudiant Hiroaki Yamazaki pendant une manifestation contre la guerre du Vietnam contribue à radicaliser un mouvement étudiant qui se poursuivra, de manière sporadique, pendant plusieurs années. De son côté, Sakamoto participe, en 1969, au blocage de son lycée. Les lycéens revendiquent notamment l’abandon de l’uniforme et des examens. Selon Sakamoto, qui découvre à la même époque la contre-culture, la protestation politique et l'expérimentation esthétique jouent, pour sa génération, un rôle analogue. Toutes deux illustrent la manière dont la jeunesse tente de « démanteler » (dismantling) une culture scolaire fortement marquée par des références européennes, qui continue de faire autorité mais que beaucoup de jeunes peinent désormais à s’approprier. « J'ai passé [mes] années de lycée à tenter de démanteler les systèmes, qu'il s'agisse de ceux qui contrôlaient notre école ou notre société, tandis que les compositeurs de l'époque s'efforçaient de déconstruire la musique telle que nous la connaissons. La musique occidentale était dans une impasse. Nos oreilles étaient bouchées par la musique du passé. Nous n'avions d'autre choix que de les ouvrir et d'écouter. » Les expérimentations minimalistes de John Cage, la musique électronique de Xenakis, le rock des Beatles ou encore l’essor du free jazz illustrent les formes que cette contestation esthétique pouvait prendre alors.

La suite de cette première partie décrit la professionnalisation éclectique de Sakamoto. Il travaille simultanément pour son groupe Yellow Magic Orchestra, sur ses albums solos et ses musiques de films, en commençant par celle de Furyo de Nagisa Oshima. La carrière du compositeur est retracée méticuleusement jusqu’à la reconnaissance internationale, notamment avec l’Oscar de la meilleure musique de film qu’il obtient pour Le dernier empereur de Bernardo Bertolucci en 1988.

En 1990, Sakamoto s’installe à New York. C’est aussi à cette époque que son œuvre prend une dimension politique plus marquée. Plusieurs albums répondent à l’actualité politique de son époque et cherchent à exprimer les sentiments de peur et de colère que lui provoquent les guerres qui se succèdent. Heartbeat (1991) répond à la guerre du Golfe, Discord (1997) à la guerre civile au Rwanda, Chasm (2004) à la guerre d’Irak. La musique reste pour lui un moyen de protestation. Nous n’avons pas, explique-t-il, à prendre parti dans la guerre qui oppose la politique impérialiste des États-Unis aux terroristes. « Dans de telles circonstances, où choisir son camp revient à recourir à la force militaire, la musique me semble un espace de possibilités. » Si la musique libère, comme l’indique le titre de l’ouvrage, c’est qu’elle nous offre la possibilité d’exprimer le dégoût que la guerre nous inspire et le refus de la traiter comme quelque chose d’acceptable. Il ne s’agit pas ici d’une position de neutralité liée au simple refus de choisir son camp, mais bien d’un « troisième choix » pacifiste qui s’engage contre la guerre elle-même et les logiques qui conduisent à la présenter comme une nécessité.

Au-delà de Coda, le mono-ha

Le deuxième essai, How Many More Times Will I Watch the Full Moon Rise ? reprend là où le premier s’était arrêté et se prolonge jusqu’en 2023, quelques mois avant la mort de Sakamoto. En 2017, un documentaire de Stephen Nomura Schible, Ryuichi Sakamoto : Coda, montre de façon très impressionnante le processus créatif adopté par Sakamoto dans la dernière période de sa carrière. Dans ses derniers albums – Out of Noise (2009), Async (2017) et 12 (2023) – Sakamoto délaisse les sonorités pop pour s’orienter vers une musique plus dépouillée, faite de matériaux électroacoustiques mêlés à des nappes de synthétiseurs et des mélodies minimalistes au piano. Dans son film, Schible laisse entendre que ces dernières œuvres représentent l’expérience lente et mélancolique de la fin des choses que Sakamoto a pu faire en voyant les glaciers fondre au Groenland, en parcourant le silence des ruines de Fukushima mais aussi en étant confronté à son propre cancer. Dans le vocabulaire musical, le terme « coda » désigne d’ailleurs la partie conclusive d’une œuvre. Sakamoto se montre cependant réticent à cette lecture crépusculaire : « personnellement », écrit-il, « je n’aimais pas la façon dont on laissait entendre que ma vie arrivait à sa fin ». On peut lire la deuxième partie de Music Sets You Free comme une réponse indirecte à Coda proposant une autre façon d’appréhender ses dernières œuvres.

Selon Sakamoto, le tournant esthétique qui marque son œuvre à partir de la fin des années 2000 correspond à la volonté d’élargir la gamme d’expériences que sa musique tente d’exprimer. Son voyage au Groenland, en 2008, est effectivement identifié comme une expérience décisive. « J'étais [...] submergé par l'immensité de la nature. Par les quantités immenses d'eau et les énormes masses de glace, par cet environnement et ce froid qui les ont créées. » Le changement climatique apparaît ainsi comme l’expérience spectaculaire de l’indifférence de la nature par rapport aux choses humaines. « Quand l'humanité fait peser sur la nature un fardeau qu'elle ne peut plus contrôler, c'est notre problème, pas celui de la nature. »

Après ce voyage, qui coïncide aussi avec la période où il commence à faire l’expérience de la vieillesse, du deuil et de la maladie, Sakamoto explique que « maintenant [...] mes préoccupations dépassent le cadre politique pour devenir existentielles ». Son œuvre prend ainsi une dimension plus réflexive, tentant de donner une forme musicale à l’expérience immersive qu’il a pu ressentir au Groenland en travaillant sur des sonorités plus brutes. « M'efforçant de rester en retrait, sans intrigue ni intervention, j'arrange les sons, les laissant être ce qu'ils sont, puis je prends du recul pour observer et écouter ce que je découvre. C'est ainsi que prend forme mon travail actuel. » Sakamoto rapproche cette démarche du mono-ha, mouvement minimaliste japonais apparu à la fin des années 1960, qui valorise la mise en scène de matériaux bruts. Dans ce cadre, le dépouillement esthétique devient un moyen de mettre au jour une présence matérielle qu’un travail de transformation superflu aurait pu occulter. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre Coda, les dernières œuvres de Sakamoto ne représentent pas l’extinction progressive de la vie, mais intensifient l’expérience sonore.

Cette nouvelle orientation existentielle ne conduit cependant pas Sakamoto à faire de la musique un art purement contemplatif. Son engagement demeure, comme l’atteste son soutien au mouvement anti-nucléaire après Fukushima, le concert « Playing the Piano for the Isolated », diffusé en ligne pendant la pandémie de Covid-19, ou encore sa « Piece for Illia », écrite en 2022 pour le jeune violoniste ukrainien Illia Bondarenko après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Le dernier album de Sakamoto, 12, paraît le jour de ses 71 ans, le 17 janvier 2023. Il le présente comme un journal intime musical. « Je ne cherchais pas consciemment à créer quelque chose, je voulais simplement m’immerger dans le son. […] Si je jouais du piano ou du synthétiseur, il m’arrivait d’enregistrer une petite esquisse, un peu comme si je tenais un journal intime ». Les douze pistes de 12 sont ainsi nommées par leur date d’enregistrement – 20211201, 20220123, etc. La postface de l’ouvrage permet d’éclairer rétrospectivement la démarche de Sakamoto en mettant à notre disposition des extraits du journal intime qu’il tenait à la fin de sa vie. La dernière entrée du journal, datée de deux jours avant sa mort, se réduit à ce qui semble être un relevé de constantes vitales (heure, température, pression artérielle, saturation en oxygène) : « [20230326] 0545 36.7 BP 115 over 80 SPO 97 ». Il est tentant de voir dans ces deux formes de journaux intimes une façon d’appliquer la philosophie du mono-ha à la vie elle-même. Comme si, une fois qu’on a dépouillé l’expression créatrice de tout ce qu’elle comporte de superflu, l’acte expressif apparaissait comme la manifestation brute et primitive de la vie elle-même.

La parution de Music Sets You Free invite ainsi à découvrir, ou à redécouvrir, l’œuvre prolifique de Sakamoto. Derrière sa grande diversité apparaît une réflexion continuellement renouvelée sur ce que la musique peut nous apporter. On espère désormais une traduction française qui permettrait de mieux faire connaître cette œuvre.

25.10.2026 à 09:00

La démocratie est-elle un horizon indépassable ?

« Doit-on vraiment se résigner à subir ça  – Trump, Netanyahou, Bolsonaro, Thatcher, Bush, Orban, Berlusconi, Blair, Sarkozy, Johnson, Meloni, Milei, Macron… ? Est-on condamné à supporter que, parce qu’il a gagné une élection, un groupe de gouvernants puisse imposer un pouvoir réactionnaire, autoritaire ou néofasciste, supprimer les droits des minorités ou des droits sociaux, aggraver la logique de la répression pénale, entreprendre ou soutenir des opérations génocidaires à Gaza… ? » 1 L’essai de Lagasnerie part d’une révolte face au pouvoir réactionnaire et à ses conséquences mortifères, en considérant que son installation au pouvoir ne représente pas une défaillance ponctuelle de l’ordre démocratique, mais en constitue au contraire une émanation structurelle. Un progressisme protéiforme incompatible avec la démocratie Il oppose au pouvoir réactionnaire le progressisme, érigé en valeur suprême, et avec lequel la démocratie serait structurellement incompatible (« je ne crois pas qu’il soit possible d’être progressiste sans entretenir un rapport ambivalent à l’idée démocratique » 2 ). Mais ce progressisme répond à des définitions mouvantes au fil de l’ouvrage : le progressisme serait ainsi vitaliste quand il réduirait la souffrance, augmenterait les libertés et la protection des minorités ou diminuerait la violence de classe 3 . La politique, plus généralement, est définie ponctuellement comme « une pratique animée notamment par le but de protéger les minorités » 4 , sans que cette vision pour le moins singulière soit justifiée. Plus loin, le progressisme aurait « un lien consubstantiel avec la véridiction » 5 . Ailleurs encore, « le progressisme doit affirmer la recherche d’une sorte de perfectionnement moral à travers l’État » 6 . Ces différents angles ne sont pas nécessairement incompatibles, mais ils dessinent une vision aussi floue que manichéenne : le progressisme, ce serait être du côté du bien, quel que soit le sujet, alors que la démocratie, structurellement, ferait obstacle au bien : « Il y a une sorte de négligence et de maltraitance structurelles de la démocratie envers ceux qui auraient le plus besoin de protection . » 7 De l’apologie de la rationalité à l’instauration d’une épistocratie L’autre concept abondamment utilisé par l’auteur, de façon parfois problématique, est celui de rationalité. « Car d’un point de vue progressiste, nous devons insister sur la nécessité de faire émerger des législations qui ne coïncident pas nécessairement avec l’opinion majoritaire au nom d’impératifs de rationalité . » 8 On ne peut s’empêcher ici de penser à la célèbre phrase de David Hume – « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt ». Promouvoir les libertés publiques ou la protection des minorités peut bien être considéré comme une forme de progrès moral, mais qui n’a que peu à voir avec la rationalité, dont aucune définition n’est proposée dans l’ouvrage. Et ce n’est sans doute pas un hasard car au fond, ce que l’auteur entend par rationalité a sans doute davantage à voir avec le rationalisme, en tant que doctrine qui accorde à la raison le pouvoir d’atteindre la vérité, y compris morale et politique. Car face aux défaillances de la démocratie, comprise comme la domination non seulement du plus grand nombre, mais encore des opinions spontanées sur les opinions construites, l’auteur propose de se tourner vers une épistocratie – reprenant en cela les thèses du philosophe américain Jason Brennan. Cette épistocratie pourrait prendre différentes formes, de la généralisation des assemblées délibératives du type conférences de citoyens, comme la Convention citoyenne pour le climat, mise en place en 2019, à une pratique systématique et opposable de véridiction. Le vote, comme le droit à agir politiquement, pourrait ainsi fonctionner un peu comme un permis de conduire : soumis à des tests et des prérequis 9 , et auquel on pourrait retirer des points en cas de mensonge patenté 10 . L’une des principales critiques adressées à la démocratie est qu’elle perpétuerait un cycle de domination : « Quand nous vivons en démocratie et que nous sommes minoritaires, le système politique nous conduit à espérer devenir un jour majoritaires, afin de pouvoir à notre tour imposer notre volonté. Une sensibilité progressiste cherche à interrompre au maximum ce jeu permanent, qui alimente le désir de dominer . » 11  N’est-il pas alors ironique de considérer que l’épistocratie que Lagasnerie appelle de ses vœux reviendrait également à donner plus de pouvoir à « la minorité sachante et pensante » dont il fait partie ? Une œuvre de philosophie politique… appelant de ses vœux la disparition du politique Philosophe et sociologue de formation, Lagasnerie a clairement fait œuvre de philosophe : une longue et belle dissertation brillante, inspirante, provocante… mais convoquant assez peu le réel. Ainsi, il affirme, par exemple : « tout le monde a conscience qu’il y a une impossibilité d’aller au bout d’un raisonnement purement relativiste et donc de ne s’en remettre qu’à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique » 12 , mobilisant ensuite des exemples qui semblent davantage relever de l’exception que de la règle : l’institution de conseils constitutionnels ou de tribunaux internationaux par exemple, « qui ont pour fonction de protéger les droits fondamentaux ou la dignité de la personne humaine contre les gouvernements » 13 . En un mot, le « gouvernement des juges » contre la souveraineté populaire. Si on peut entendre l’argument à propos du référendum de 2008 en Californie visant à supprimer le droit au mariage entre personnes de même sexe (« qu’un unique juge puisse récuser un référendum voté par 52 % des électeurs peut difficilement être décrit comme un geste “démocratique”  » 14 ), il ne paraît pas certain que « tout le monde » voie dans la décision de ce juge californien la preuve qu’« il est impossible de s’en remettre à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique ». Enfin, tout se passe comme si les conflits de valeurs ou de vision étaient réduits à des opinions spontanées ne demandant qu’à être éduquées et déconstruites, tandis que la plus grande partie du champ socio-politique pourrait se ramener à une question technique. Au fond, à partir d’une analyse par ailleurs souvent juste des dysfonctionnements démocratiques, Lagasnerie signe non seulement un manifeste pour sortir de l’illusion démocratique, mais plus largement du fait politique – et c’est sans doute là qu’il est plus difficile de le suivre : « La politique ne devrait pas être vue comme un domaine donné, voire comme ce qu’il faut valoriser, comme une activité noble dont on fait l’éloge, mais comme un reste, un résidu, ce à quoi nous n’avons pu échapper, parfois, par l’élaboration et l’analyse . » 15 Ce fantasme de pouvoir venir à bout des malentendus politiques grâce à la démarche scientifique a constitué le cœur du positivisme logique – auquel l’auteur ne fait pas explicitement référence. Pourtant, il s’appuie bien au fond sur les deux piliers du Cercle de Vienne, développés dans les années 1920 : le rationalisme et l’empirisme, mais sans que jamais cette filiation intellectuelle soit explicitée. Il est cependant intéressant d’observer la multiplicité des références à Kelsen – positiviste juridique, père de la hiérarchie des normes. Kelsen est ainsi notamment convoqué pour le parallèle qu’il dresse entre la dimension procéduraliste de l’attitude démocratique, et la philosophie morale de Kant : toutes deux se concentrent en effet sur la méthode plutôt que sur le contenu. On aurait cependant envie de rétorquer à Lagasnerie que substituer la démarche scientifique au formalisme démocratique, c’est bien remplacer un méthodologisme par un autre – un fétichisme par un autre ? Si le terme de « technocratie » n’apparaît pas dans l’ouvrage, il semble pourtant que ce soit bien à cela, ou à une forme de « mode de gouvernance gestionnaire », pour reprendre les termes d’Albert Ogien, que nous convie l’auteur, sans que la littérature propre à ce projet de société soit convoquée, comme s’il s’agissait d’une idée assez nouvelle ne s’inscrivant pas dans une tradition longuement débattue. En dépit de ces réserves, il convient de retenir de l’ouvrage un appel convaincant au renouvellement de nos imaginaires politiques afin de dépasser la dichotomie simpliste entre démocratie et dictature. En conclusion, Lagasnerie évoque ainsi « un droit fondamental à l’imagination politique » 16 , et c’est bien d’imagination dont on a besoin pour redonner du pouvoir au savoir dans un contexte de post-vérité, sans tomber pour autant dans une oligarchie de sachants. Notes : 1 - p. 12 2 - p. 13 3 - p. 52 4 - p. 62 5 - p. 88 6 - p. 151 7 - p. 133 8 - p. 148 9 - p. 67 10 - p. 79 11 - p. 182 12 - p. 46 13 - p. 47 14 - p. 49 15 - p. 119 16 - p. 185
Texte intégral (1633 mots)

« Doit-on vraiment se résigner à subir ça  – Trump, Netanyahou, Bolsonaro, Thatcher, Bush, Orban, Berlusconi, Blair, Sarkozy, Johnson, Meloni, Milei, Macron… ? Est-on condamné à supporter que, parce qu’il a gagné une élection, un groupe de gouvernants puisse imposer un pouvoir réactionnaire, autoritaire ou néofasciste, supprimer les droits des minorités ou des droits sociaux, aggraver la logique de la répression pénale, entreprendre ou soutenir des opérations génocidaires à Gaza… ? »1

L’essai de Lagasnerie part d’une révolte face au pouvoir réactionnaire et à ses conséquences mortifères, en considérant que son installation au pouvoir ne représente pas une défaillance ponctuelle de l’ordre démocratique, mais en constitue au contraire une émanation structurelle.

Un progressisme protéiforme incompatible avec la démocratie

Il oppose au pouvoir réactionnaire le progressisme, érigé en valeur suprême, et avec lequel la démocratie serait structurellement incompatible (« je ne crois pas qu’il soit possible d’être progressiste sans entretenir un rapport ambivalent à l’idée démocratique »2).

Mais ce progressisme répond à des définitions mouvantes au fil de l’ouvrage : le progressisme serait ainsi vitaliste quand il réduirait la souffrance, augmenterait les libertés et la protection des minorités ou diminuerait la violence de classe3. La politique, plus généralement, est définie ponctuellement comme « une pratique animée notamment par le but de protéger les minorités »4, sans que cette vision pour le moins singulière soit justifiée. Plus loin, le progressisme aurait « un lien consubstantiel avec la véridiction »5. Ailleurs encore, « le progressisme doit affirmer la recherche d’une sorte de perfectionnement moral à travers l’État »6. Ces différents angles ne sont pas nécessairement incompatibles, mais ils dessinent une vision aussi floue que manichéenne : le progressisme, ce serait être du côté du bien, quel que soit le sujet, alors que la démocratie, structurellement, ferait obstacle au bien : « Il y a une sorte de négligence et de maltraitance structurelles de la démocratie envers ceux qui auraient le plus besoin de protection. »7

De l’apologie de la rationalité à l’instauration d’une épistocratie

L’autre concept abondamment utilisé par l’auteur, de façon parfois problématique, est celui de rationalité. « Car d’un point de vue progressiste, nous devons insister sur la nécessité de faire émerger des législations qui ne coïncident pas nécessairement avec l’opinion majoritaire au nom d’impératifs de rationalité. »8

On ne peut s’empêcher ici de penser à la célèbre phrase de David Hume – « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt ». Promouvoir les libertés publiques ou la protection des minorités peut bien être considéré comme une forme de progrès moral, mais qui n’a que peu à voir avec la rationalité, dont aucune définition n’est proposée dans l’ouvrage. Et ce n’est sans doute pas un hasard car au fond, ce que l’auteur entend par rationalité a sans doute davantage à voir avec le rationalisme, en tant que doctrine qui accorde à la raison le pouvoir d’atteindre la vérité, y compris morale et politique.

Car face aux défaillances de la démocratie, comprise comme la domination non seulement du plus grand nombre, mais encore des opinions spontanées sur les opinions construites, l’auteur propose de se tourner vers une épistocratie – reprenant en cela les thèses du philosophe américain Jason Brennan. Cette épistocratie pourrait prendre différentes formes, de la généralisation des assemblées délibératives du type conférences de citoyens, comme la Convention citoyenne pour le climat, mise en place en 2019, à une pratique systématique et opposable de véridiction. Le vote, comme le droit à agir politiquement, pourrait ainsi fonctionner un peu comme un permis de conduire : soumis à des tests et des prérequis9, et auquel on pourrait retirer des points en cas de mensonge patenté10.

L’une des principales critiques adressées à la démocratie est qu’elle perpétuerait un cycle de domination : « Quand nous vivons en démocratie et que nous sommes minoritaires, le système politique nous conduit à espérer devenir un jour majoritaires, afin de pouvoir à notre tour imposer notre volonté. Une sensibilité progressiste cherche à interrompre au maximum ce jeu permanent, qui alimente le désir de dominer. »11 N’est-il pas alors ironique de considérer que l’épistocratie que Lagasnerie appelle de ses vœux reviendrait également à donner plus de pouvoir à « la minorité sachante et pensante » dont il fait partie ?

Une œuvre de philosophie politique… appelant de ses vœux la disparition du politique

Philosophe et sociologue de formation, Lagasnerie a clairement fait œuvre de philosophe : une longue et belle dissertation brillante, inspirante, provocante… mais convoquant assez peu le réel. Ainsi, il affirme, par exemple : « tout le monde a conscience qu’il y a une impossibilité d’aller au bout d’un raisonnement purement relativiste et donc de ne s’en remettre qu’à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique »12, mobilisant ensuite des exemples qui semblent davantage relever de l’exception que de la règle : l’institution de conseils constitutionnels ou de tribunaux internationaux par exemple, « qui ont pour fonction de protéger les droits fondamentaux ou la dignité de la personne humaine contre les gouvernements »13. En un mot, le « gouvernement des juges » contre la souveraineté populaire. Si on peut entendre l’argument à propos du référendum de 2008 en Californie visant à supprimer le droit au mariage entre personnes de même sexe (« qu’un unique juge puisse récuser un référendum voté par 52 % des électeurs peut difficilement être décrit comme un geste “démocratique” »14), il ne paraît pas certain que « tout le monde » voie dans la décision de ce juge californien la preuve qu’« il est impossible de s’en remettre à des procédures démocratiques pour produire l’ordre politique ».

Enfin, tout se passe comme si les conflits de valeurs ou de vision étaient réduits à des opinions spontanées ne demandant qu’à être éduquées et déconstruites, tandis que la plus grande partie du champ socio-politique pourrait se ramener à une question technique. Au fond, à partir d’une analyse par ailleurs souvent juste des dysfonctionnements démocratiques, Lagasnerie signe non seulement un manifeste pour sortir de l’illusion démocratique, mais plus largement du fait politique – et c’est sans doute là qu’il est plus difficile de le suivre : « La politique ne devrait pas être vue comme un domaine donné, voire comme ce qu’il faut valoriser, comme une activité noble dont on fait l’éloge, mais comme un reste, un résidu, ce à quoi nous n’avons pu échapper, parfois, par l’élaboration et l’analyse. »15

Ce fantasme de pouvoir venir à bout des malentendus politiques grâce à la démarche scientifique a constitué le cœur du positivisme logique – auquel l’auteur ne fait pas explicitement référence. Pourtant, il s’appuie bien au fond sur les deux piliers du Cercle de Vienne, développés dans les années 1920 : le rationalisme et l’empirisme, mais sans que jamais cette filiation intellectuelle soit explicitée.

Il est cependant intéressant d’observer la multiplicité des références à Kelsen – positiviste juridique, père de la hiérarchie des normes. Kelsen est ainsi notamment convoqué pour le parallèle qu’il dresse entre la dimension procéduraliste de l’attitude démocratique, et la philosophie morale de Kant : toutes deux se concentrent en effet sur la méthode plutôt que sur le contenu. On aurait cependant envie de rétorquer à Lagasnerie que substituer la démarche scientifique au formalisme démocratique, c’est bien remplacer un méthodologisme par un autre – un fétichisme par un autre ?

Si le terme de « technocratie » n’apparaît pas dans l’ouvrage, il semble pourtant que ce soit bien à cela, ou à une forme de « mode de gouvernance gestionnaire », pour reprendre les termes d’Albert Ogien, que nous convie l’auteur, sans que la littérature propre à ce projet de société soit convoquée, comme s’il s’agissait d’une idée assez nouvelle ne s’inscrivant pas dans une tradition longuement débattue.

En dépit de ces réserves, il convient de retenir de l’ouvrage un appel convaincant au renouvellement de nos imaginaires politiques afin de dépasser la dichotomie simpliste entre démocratie et dictature. En conclusion, Lagasnerie évoque ainsi « un droit fondamental à l’imagination politique »16, et c’est bien d’imagination dont on a besoin pour redonner du pouvoir au savoir dans un contexte de post-vérité, sans tomber pour autant dans une oligarchie de sachants.


Notes :
1 - p. 12
2 - p. 13
3 - p. 52
4 - p. 62
5 - p. 88
6 - p. 151
7 - p. 133
8 - p. 148
9 - p. 67
10 - p. 79
11 - p. 182
12 - p. 46
13 - p. 47
14 - p. 49
15 - p. 119
16 - p. 185

24.10.2026 à 09:00

« Homo urbanus » face aux villes à venir

La question urbaine ne se réduit ni aux formes bâties ni aux choix technologiques : elle engage des rapports sociaux, des droits et des modes de vie. Comme l’a notamment montré l’architecte et urbaniste barcelonais Jordi Borja, récemment disparu, penser la ville, c’est aussi interroger les conditions de l’habiter et les formes de mobilité. Architectes et urbanistes ont, tout au long du XX e siècle, contribué à des travaux décisifs, sans que les responsables politiques en comprennent toujours la portée. C’est cet héritage, mais aussi les possibilités de le prolonger et de le transformer, que Thierry Paquot explore dans Villes à venir. La troisième révolution urbaine . Si l’ouvrage évoque des « villes à venir », ce n’est pas pour dessiner une énième utopie. Philosophe de l’urbain, auteur de nombreux textes consacrés à la ville, Paquot inscrit sa réflexion dans l’histoire, la sociologie et la politique urbaines. Il ne se place pas en dehors du monde existant : il le prend à bras-le-corps pour examiner comment, et par quels moyens, nous pouvons le transformer. Parce que penser la ville suppose aussi de pouvoir en imaginer les métamorphoses, son propos est accompagné de reproductions d’aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère, paysagiste et enseignante à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles. L’ouvrage rassemble ainsi des initiatives, des réalisations, des intentions et des figures, passées et présentes, autour de neuf propositions susceptibles d’inspirer l’action. Leurs combinaisons, leurs hybridations et leurs transformations au fil du temps pourraient contribuer à faire de la Terre une demeure habitable pour les humains. De l’histoire des villes à l’urbanisation généralisée Qu’on considère la ville ancienne avec nostalgie ou que l’on dénonce avec force la ville moderne, c’est à partir du réel qu’il convient de faire surgir de nouvelles réflexions, afin d’envisager les moyens de le transformer, de reconsidérer ce qui nous advient et de définir collectivement de nouveaux horizons. C’est dans cette histoire des transformations urbaines que Thierry Paquot situe la troisième révolution urbaine. Il connaît bien les propositions des historiens et des géographes en matière de périodisation. Depuis les premiers sites urbains, une première révolution urbaine s’est sans doute produite au Néolithique, avec la sédentarisation et la domestication de la terre par les paysannes et les paysans. D’autres mutations ont ensuite profondément transformé les formes urbaines. Au-delà de ces décomptes, que l’auteur résume bien, il importe surtout de saisir ce qui se joue au cœur de notre monde : la généralisation de l’urbain et la formation de ce nouvel environnement quotidien, de cet esprit des villes avec lequel nous devons désormais composer. Nos villes, et plus encore les mégalopoles, débordent de véhicules. Les autoroutes tissent leur toile à l’échelle planétaire, tandis que les motels et la restauration rapide complètent ce paysage des mobilités qui structure les territoires urbanisés. L’urbain ne se limite plus aux villes proprement dites : il s’étend, se diffuse et transforme les espaces qui l’entourent. Nous sommes devenus des homo urbanus . Des promesses de l’Avenir aux villes à venir Tout au long du XX e siècle, nous avons vécu sous le signe des villes de l’Avenir. Avec sa majuscule, l’Avenir promettait le meilleur, jusqu’à faire miroiter un habitat définitif, mesuré à l’aune du bonheur. L’historien Christian Ingrao désigne cette époque comme le « temps des promesses » — formule qui donne son titre à son ouvrage Le Temps des promesses (1905-1990) , paru chez La Découverte en 2026. Le résultat de ces promesses est pour le moins ironique : les mégalopoles sont devenues des marchandises à consommer. Elles constituent des espaces urbanisés qui ne parviennent pas à faire véritablement ville, faute d’urbanité, de diversité et d’altérité. C’est le règne de l’urbain généralisé, que figurent si bien les files de voitures pare-chocs contre pare-chocs, dans Playtime de Jacques Tati comme dans Week-end de Jean-Luc Godard. Paquot résume cette évolution en évoquant un squelette qui « emprunte aux villes et aux campagnes anciennes certains attributs désarticulés de ce qui leur donnait sens ». C’est précisément à cet endroit que prend corps l’idée d’une troisième révolution urbaine. Désormais, l’ homo urbanus habite des non-villes et des non-campagnes, des espaces qui ont perdu les qualités propres à la ville comme à la campagne sans parvenir à inventer une forme d’habitation véritablement nouvelle. Il revient donc à cette troisième révolution urbaine « d’inventer un milieu accueillant d’une plus riche biodiversité dans tous les domaines ». L’ouvrage relève ainsi d’une entreprise de pédagogie : il s’agit d’amener les citoyennes et les citoyens à prendre conscience, non seulement de la réalité qui est la leur, mais aussi des possibilités dont ils disposent pour la transformer. Les aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère prolongent cette réflexion. Par leur trait et leurs compositions ouvertes sur l’ à-venir , elles donnent à voir des formes possibles de la ville et contribuent à en préfigurer les métamorphoses. Pour autant, l’ouvrage ne prétend pas définir les cadres d’un bonheur définitif. Il tire les leçons des expériences passées et demeure modeste dans ses ambitions. Mais cette modestie ne signifie nullement un renoncement. Elle consiste, au contraire, à affronter le monde à venir tel qu’il est, pour construire progressivement, dès aujourd’hui, des lieux habitables. Une question se pose alors : « Les villes à venir auront-elles un ciel encombré par d’innombrables engins volants comme dans Metropolis de Fritz Lang (1927) ou les romans de science-fiction ? » Plutôt que de céder à ces visions futuristes, pourquoi ne pas chercher à rendre nos villes habitables avec les moyens dont nous disposons déjà ? Des villes « vertes, fluides, aux transports collectifs, généralisant la marche et le vélo, économisant l’eau et l’énergie, favorisant le réemploi des déchets, etc . ». Une telle transformation constitue bien une révolution, mais celle-ci doit d’abord être celle des esprits, des mœurs et de nos décisions collectives. Promouvoir la réparation et le recyclage, par exemple, ne suffit pas : encore faut-il que les produits soient conçus dès l’origine pour pouvoir être réparés, réutilisés ou recyclés. Neuf pistes pour rendre les villes habitables Ce qui fait la force de l’ouvrage, c’est que Paquot et Julien-Labruyère ne se contentent pas d’évoquer des pistes : ils en examinent les conditions de réalisation, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Bannir l’automobile au nom de l’écologie, par exemple, n’est envisageable que si les emplois du temps se transforment, si la vie de quartier se maintient, si les services publics demeurent accessibles et adaptent leurs horaires aux besoins des usagers, et si les modes de vie peuvent s’accommoder de la disparition de la voiture. Une politique urbaine ne se décrète pas indépendamment des conditions concrètes de l’existence. Les auteurs nous invitent également à prendre la mesure des risques qui se profilent : une planète formant une seule mégalopole, divisée en quartiers délimités et étanches ; des villes sexistes ; la prolifération des gated communities , ces enclaves résidentielles réservées à certaines catégories de population. Ils savent que ces évolutions ne relèvent pas de simples questions d’aménagement. Elles touchent à l’organisation des relations sociales et politiques, aux représentations collectives et, plus largement, à notre manière d’habiter le monde. C’est cette approche globale qui fait la force de leur démarche. Elle se décline en neuf appels à penser, qui dépassent les préoccupations technologiques souvent invoquées lorsqu’il est question de l’Avenir, et qui ne constituent plus ici l’horizon principal. Ces neuf propositions portent sur les mobilités urbaines — le vélo et les transports collectifs —, le recyclage, la consommation, les jardins, le climat, le numérique, la convivialité, le partage et le rêve. Chacun de ces appels mérite d’être suivi avec attention. Tous invitent à rompre avec le productivisme et le masculinisme qui l’accompagne, pour inventer une autre manière de concevoir et de ménager des espaces urbains offrant une grande habitabilité et une grande « marchabilité » — selon le concept de l’architecte et urbaniste Peter Calthorpe. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre les villes plus fonctionnelles ou plus performantes, mais de créer des lieux où l’on puisse vivre, se déplacer, se rencontrer et entretenir des relations avec le vivant. L’espoir d’une nouvelle manière d’habiter la Terre Au terme du parcours, ces neuf propositions se transforment en un espoir : celui d’une troisième révolution urbaine, à la fois architecturale, paysagère et écologique, attentive à la géohistoire des territoires, à la maîtrise des techniques, au contrôle des ressources et à l’amitié avec le vivant. L’humanisme urbain que défend Paquot se nourrit ainsi de représentations et de fictions, mais il prend appui sur les préoccupations qui sont les nôtres, celles du présent. Il invite à ménager la Terre, et pas seulement à l’aménager, afin de la rendre habitable. La nuance est essentielle : ménager, c’est aussi prendre soin, préserver les équilibres et reconnaître les limites dont dépend la possibilité même d’habiter un lieu. Laissons alors l’auteur conclure par cet appel à « une urbanisation en quête d’habitabilité, soucieuse des équilibres écosystémiques, préoccupée par les réponses à apporter au dérèglement climatique, cherchant à économiser les énergies, à limiter considérablement l’extractivisme, à améliorer la qualité de son agriculture biologique, à favoriser la coopération entre tous les territoires au sein de biorégions urbaines, où les habitants, en amitié avec le vivant, revendiquent le toujours mieux à la place du toujours plus ».
Texte intégral (1792 mots)

La question urbaine ne se réduit ni aux formes bâties ni aux choix technologiques : elle engage des rapports sociaux, des droits et des modes de vie. Comme l’a notamment montré l’architecte et urbaniste barcelonais Jordi Borja, récemment disparu, penser la ville, c’est aussi interroger les conditions de l’habiter et les formes de mobilité. Architectes et urbanistes ont, tout au long du XXe siècle, contribué à des travaux décisifs, sans que les responsables politiques en comprennent toujours la portée.

C’est cet héritage, mais aussi les possibilités de le prolonger et de le transformer, que Thierry Paquot explore dans Villes à venir. La troisième révolution urbaine. Si l’ouvrage évoque des « villes à venir », ce n’est pas pour dessiner une énième utopie. Philosophe de l’urbain, auteur de nombreux textes consacrés à la ville, Paquot inscrit sa réflexion dans l’histoire, la sociologie et la politique urbaines. Il ne se place pas en dehors du monde existant : il le prend à bras-le-corps pour examiner comment, et par quels moyens, nous pouvons le transformer. Parce que penser la ville suppose aussi de pouvoir en imaginer les métamorphoses, son propos est accompagné de reproductions d’aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère, paysagiste et enseignante à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles.

L’ouvrage rassemble ainsi des initiatives, des réalisations, des intentions et des figures, passées et présentes, autour de neuf propositions susceptibles d’inspirer l’action. Leurs combinaisons, leurs hybridations et leurs transformations au fil du temps pourraient contribuer à faire de la Terre une demeure habitable pour les humains.

De l’histoire des villes à l’urbanisation généralisée

Qu’on considère la ville ancienne avec nostalgie ou que l’on dénonce avec force la ville moderne, c’est à partir du réel qu’il convient de faire surgir de nouvelles réflexions, afin d’envisager les moyens de le transformer, de reconsidérer ce qui nous advient et de définir collectivement de nouveaux horizons.

C’est dans cette histoire des transformations urbaines que Thierry Paquot situe la troisième révolution urbaine. Il connaît bien les propositions des historiens et des géographes en matière de périodisation. Depuis les premiers sites urbains, une première révolution urbaine s’est sans doute produite au Néolithique, avec la sédentarisation et la domestication de la terre par les paysannes et les paysans. D’autres mutations ont ensuite profondément transformé les formes urbaines. Au-delà de ces décomptes, que l’auteur résume bien, il importe surtout de saisir ce qui se joue au cœur de notre monde : la généralisation de l’urbain et la formation de ce nouvel environnement quotidien, de cet esprit des villes avec lequel nous devons désormais composer.

Nos villes, et plus encore les mégalopoles, débordent de véhicules. Les autoroutes tissent leur toile à l’échelle planétaire, tandis que les motels et la restauration rapide complètent ce paysage des mobilités qui structure les territoires urbanisés. L’urbain ne se limite plus aux villes proprement dites : il s’étend, se diffuse et transforme les espaces qui l’entourent. Nous sommes devenus des homo urbanus.

Des promesses de l’Avenir aux villes à venir

Tout au long du XXe siècle, nous avons vécu sous le signe des villes de l’Avenir. Avec sa majuscule, l’Avenir promettait le meilleur, jusqu’à faire miroiter un habitat définitif, mesuré à l’aune du bonheur. L’historien Christian Ingrao désigne cette époque comme le « temps des promesses » — formule qui donne son titre à son ouvrage Le Temps des promesses (1905-1990), paru chez La Découverte en 2026. Le résultat de ces promesses est pour le moins ironique : les mégalopoles sont devenues des marchandises à consommer. Elles constituent des espaces urbanisés qui ne parviennent pas à faire véritablement ville, faute d’urbanité, de diversité et d’altérité.

C’est le règne de l’urbain généralisé, que figurent si bien les files de voitures pare-chocs contre pare-chocs, dans Playtime de Jacques Tati comme dans Week-end de Jean-Luc Godard. Paquot résume cette évolution en évoquant un squelette qui « emprunte aux villes et aux campagnes anciennes certains attributs désarticulés de ce qui leur donnait sens ».

C’est précisément à cet endroit que prend corps l’idée d’une troisième révolution urbaine. Désormais, l’homo urbanus habite des non-villes et des non-campagnes, des espaces qui ont perdu les qualités propres à la ville comme à la campagne sans parvenir à inventer une forme d’habitation véritablement nouvelle. Il revient donc à cette troisième révolution urbaine « d’inventer un milieu accueillant d’une plus riche biodiversité dans tous les domaines ».

L’ouvrage relève ainsi d’une entreprise de pédagogie : il s’agit d’amener les citoyennes et les citoyens à prendre conscience, non seulement de la réalité qui est la leur, mais aussi des possibilités dont ils disposent pour la transformer. Les aquarelles de Béatrice Julien-Labruyère prolongent cette réflexion. Par leur trait et leurs compositions ouvertes sur l’à-venir, elles donnent à voir des formes possibles de la ville et contribuent à en préfigurer les métamorphoses. Pour autant, l’ouvrage ne prétend pas définir les cadres d’un bonheur définitif. Il tire les leçons des expériences passées et demeure modeste dans ses ambitions. Mais cette modestie ne signifie nullement un renoncement. Elle consiste, au contraire, à affronter le monde à venir tel qu’il est, pour construire progressivement, dès aujourd’hui, des lieux habitables.

Une question se pose alors : « Les villes à venir auront-elles un ciel encombré par d’innombrables engins volants comme dans Metropolis de Fritz Lang (1927) ou les romans de science-fiction ? » Plutôt que de céder à ces visions futuristes, pourquoi ne pas chercher à rendre nos villes habitables avec les moyens dont nous disposons déjà ? Des villes « vertes, fluides, aux transports collectifs, généralisant la marche et le vélo, économisant l’eau et l’énergie, favorisant le réemploi des déchets, etc. ». Une telle transformation constitue bien une révolution, mais celle-ci doit d’abord être celle des esprits, des mœurs et de nos décisions collectives. Promouvoir la réparation et le recyclage, par exemple, ne suffit pas : encore faut-il que les produits soient conçus dès l’origine pour pouvoir être réparés, réutilisés ou recyclés.

Neuf pistes pour rendre les villes habitables

Ce qui fait la force de l’ouvrage, c’est que Paquot et Julien-Labruyère ne se contentent pas d’évoquer des pistes : ils en examinent les conditions de réalisation, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Bannir l’automobile au nom de l’écologie, par exemple, n’est envisageable que si les emplois du temps se transforment, si la vie de quartier se maintient, si les services publics demeurent accessibles et adaptent leurs horaires aux besoins des usagers, et si les modes de vie peuvent s’accommoder de la disparition de la voiture. Une politique urbaine ne se décrète pas indépendamment des conditions concrètes de l’existence.

Les auteurs nous invitent également à prendre la mesure des risques qui se profilent : une planète formant une seule mégalopole, divisée en quartiers délimités et étanches ; des villes sexistes ; la prolifération des gated communities, ces enclaves résidentielles réservées à certaines catégories de population. Ils savent que ces évolutions ne relèvent pas de simples questions d’aménagement. Elles touchent à l’organisation des relations sociales et politiques, aux représentations collectives et, plus largement, à notre manière d’habiter le monde.

C’est cette approche globale qui fait la force de leur démarche. Elle se décline en neuf appels à penser, qui dépassent les préoccupations technologiques souvent invoquées lorsqu’il est question de l’Avenir, et qui ne constituent plus ici l’horizon principal. Ces neuf propositions portent sur les mobilités urbaines — le vélo et les transports collectifs —, le recyclage, la consommation, les jardins, le climat, le numérique, la convivialité, le partage et le rêve.

Chacun de ces appels mérite d’être suivi avec attention. Tous invitent à rompre avec le productivisme et le masculinisme qui l’accompagne, pour inventer une autre manière de concevoir et de ménager des espaces urbains offrant une grande habitabilité et une grande « marchabilité » — selon le concept de l’architecte et urbaniste Peter Calthorpe. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre les villes plus fonctionnelles ou plus performantes, mais de créer des lieux où l’on puisse vivre, se déplacer, se rencontrer et entretenir des relations avec le vivant.

L’espoir d’une nouvelle manière d’habiter la Terre

Au terme du parcours, ces neuf propositions se transforment en un espoir : celui d’une troisième révolution urbaine, à la fois architecturale, paysagère et écologique, attentive à la géohistoire des territoires, à la maîtrise des techniques, au contrôle des ressources et à l’amitié avec le vivant. L’humanisme urbain que défend Paquot se nourrit ainsi de représentations et de fictions, mais il prend appui sur les préoccupations qui sont les nôtres, celles du présent. Il invite à ménager la Terre, et pas seulement à l’aménager, afin de la rendre habitable. La nuance est essentielle : ménager, c’est aussi prendre soin, préserver les équilibres et reconnaître les limites dont dépend la possibilité même d’habiter un lieu.

Laissons alors l’auteur conclure par cet appel à « une urbanisation en quête d’habitabilité, soucieuse des équilibres écosystémiques, préoccupée par les réponses à apporter au dérèglement climatique, cherchant à économiser les énergies, à limiter considérablement l’extractivisme, à améliorer la qualité de son agriculture biologique, à favoriser la coopération entre tous les territoires au sein de biorégions urbaines, où les habitants, en amitié avec le vivant, revendiquent le toujours mieux à la place du toujours plus ».

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