13.07.2026 à 08:00
Les migrations au-delà des idées reçues
Texte intégral (1180 mots)
Dans La logique de la migration. Comment les faits établis réfutent les mythes répandus (Markus Haller, 2026), le sociologue néerlandais Hein de Haas livre une synthèse ambitieuse de plus de trente années de recherches sur les migrations internationales1. Son objectif est clair : dépasser les clivages idéologiques qui dominent le débat public en confrontant les idées reçues aux acquis des sciences sociales. L'ouvrage est construit autour de vingt-deux « mythes » que l'auteur entreprend de déconstruire méthodiquement, qu'ils soient portés par les discours restrictifs ou par les approches les plus favorables à l'immigration.
L'une des principales qualités de l'ouvrage est de montrer que les migrations internationales obéissent à une logique plus complexe que ne le suggèrent les débats publics. De Haas rappelle notamment que la part des migrants internationaux dans la population mondiale est demeurée relativement stable au cours des dernières décennies, que le développement économique des pays d'origine tend d'abord à accroître les départs avant de les réduire et que le durcissement des contrôles aux frontières produit souvent des effets contraires à ceux recherchés, en favorisant l'installation durable plutôt que les migrations circulaires. Ce faisant, l'auteur s'inscrit dans une tradition de recherche qui considère la migration comme un phénomène structurel des sociétés contemporaines, tout en récusant les explications univoques, qu'elles soient économiques, sécuritaires ou humanitaires.
Dépasser les clivages idéologiques
L'un des principaux mérites du livre est de refuser de faire de la migration soit un problème à éradiquer, soit une solution universelle. De Haas critique aussi bien les discours alarmistes qui annoncent une « invasion » que les visions optimistes qui présentent les migrations comme la réponse au vieillissement démographique, aux pénuries de main-d'œuvre ou aux inégalités mondiales. Il propose au contraire une lecture nuancée, attentive aux effets différenciés des migrations selon les contextes économiques, sociaux et institutionnels.
La conclusion prolonge cette démonstration en invitant à un changement de perspective. Pour De Haas, les migrations ne constituent ni une crise permanente ni une anomalie : elles sont une composante durable des sociétés contemporaines. Les États disposent d'une capacité d'action réelle mais limitée. Les politiques migratoires influencent davantage les formes de la mobilité que son ampleur, tandis que les politiques de fermeture produisent fréquemment des effets contre-productifs. Plus largement, l'auteur invite à déplacer le regard : les difficultés économiques et sociales attribuées à l'immigration trouvent souvent leur origine dans les inégalités, les transformations du marché du travail ou les choix de politique publique. L'enjeu n'est donc pas d'imaginer une disparition des migrations, mais de les gouverner de manière réaliste, à partir des connaissances disponibles plutôt que des représentations.
Une somme impressionnante, malgré quelques limites
L'ouvrage impressionne par l'étendue de la littérature mobilisée et par son remarquable effort de vulgarisation. Les démonstrations s'appuient sur une documentation historique, économique et démographique particulièrement riche, présentée dans un langage accessible sans rien céder à la rigueur scientifique.
On pourra toutefois regretter que cette bibliographie très abondante fasse une place relativement limitée aux travaux francophones. Cette relative absence tient sans doute à la faible diffusion internationale d'une littérature encore trop rarement traduite en anglais. Il n'en demeure pas moins qu'une mise en dialogue plus explicite avec certains travaux français aurait enrichi la perspective comparative proposée par l'auteur.
Au-delà de cette remarque bibliographique, on est frappé par la proximité de la posture épistémologique adoptée par Hein de Haas avec celle défendue par François Héran. Tous deux plaident pour une approche fondée sur les connaissances produites par les sciences sociales plutôt que sur les représentations ou les instrumentalisations politiques. Ils insistent également sur le caractère structurel des migrations internationales, sur les limites des politiques de fermeture et sur la nécessité de restituer la complexité des phénomènes migratoires contre les simplifications qui dominent le débat public. Enfin, ils partagent une même conception du rôle du chercheur : éclairer les choix collectifs sans prétendre définir ce que devrait être une « bonne » politique migratoire. Il appartient, selon eux, aux citoyens et à leurs représentants d'arbitrer entre des objectifs souvent concurrents ; la contribution des sciences sociales consiste à rendre ces choix plus informés, non à s'y substituer.
Le choix d'une organisation fondée sur la réfutation de mythes relève par ailleurs d'une démarche désormais classique dans les ouvrages consacrés aux migrations, tant le débat public est saturé de représentations simplificatrices qu'il s'agit de déconstruire. Si ce dispositif possède une réelle efficacité pédagogique, il conduit aussi à des répétitions, particulièrement sensibles dans un volume de plus de 500 pages. Cette architecture privilégie la déconstruction des idées reçues plutôt que la construction progressive d'un cadre théorique unifié. Certains lecteurs pourront également regretter la place relativement modeste accordée aux dimensions plus qualitatives ou subjectives de l'expérience migratoire.
Une référence pour les études migratoires
Ces réserves ne diminuent en rien l'importance de cette entreprise. Par la maîtrise de la littérature internationale, la richesse des données mobilisées et sa capacité à articuler plusieurs décennies de recherches dans une synthèse cohérente, Hein de Haas livre une somme appelée à faire référence. Son principal apport est de contribuer à dépolariser le débat sur les migrations en rappelant qu'elles ne sont ni une menace existentielle ni une solution miracle, mais un phénomène social durable dont l'analyse exige de dépasser les postures idéologiques.
Plus qu'un simple ouvrage de vulgarisation, La logique de la migration constitue une synthèse scientifique d'une rare ampleur, destinée autant aux chercheurs et aux étudiants qu'aux responsables publics. À une époque où les migrations sont devenues l'un des objets les plus polarisés du débat politique, le livre de Hein de Haas rappelle avec force ce que les sciences sociales peuvent apporter à la compréhension d'un phénomène complexe : des faits établis, des comparaisons internationales et une invitation constante à se défier des évidences. En distinguant avec rigueur le registre de la connaissance de celui de la décision politique, il contribue à restaurer une place pour l'expertise scientifique dans un débat trop souvent dominé par les passions. À ce titre, il s'impose d'ores et déjà comme l'une des références majeures de la littérature contemporaine sur les migrations internationales.
Notes :
1 - Le livre est paru en anglais en 2023 et a fait l'objet d'une réception élogieuse.
12.07.2026 à 15:00
Quand la fiction révèle les effets des politiques migratoires
Texte intégral (763 mots)
Peut-on gouverner la France en appliquant un programme de fermeture des frontières et d'expulsion massive des immigrés ? Après avoir imaginé, dans Marine Le Pen Présidente (Les Petits Matins, 2025), les premières années d'un gouvernement du Rassemblement national, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech poursuivent leur démonstration en déplaçant leur regard. Avec leur ouvrage Sans eux (Les Petits Matins, 2026), ils ne s'intéressent plus aux arbitrages d'un nouveau pouvoir, mais aux conséquences concrètes d'une politique de fermeture migratoire sur le fonctionnement de la société.
Un contre-récit politique
Le point de départ relève de l'expérience de pensée. Bruno Retailleau est devenu Premier ministre d'une coalition réunissant la droite et l'extrême droite (l'union des droites a eu lieu). Le gouvernement met en œuvre un programme de fermeture des frontières et d'expulsion des étrangers en situation irrégulière. Que se passe-t-il lorsqu'un pays se prive brutalement d'une partie essentielle de sa main-d'œuvre étrangère ?
Cette hypothèse fait du roman un véritable contre-récit politique. Là où les discours sur la fermeture des frontières promettent le rétablissement de l'ordre, Sans eux imagine les désordres produits par leur application.
Le récit adopte une construction chorale. Une conseillère de Matignon, d'abord convaincue du bien fondé de la politique gouvernementale, découvre progressivement les difficultés qu'elle engendre. Pour maintenir en activité certains secteurs essentiels, elle organise discrètement le recrutement de travailleurs étrangers malgré les interdictions, jusqu'à se retrouver impliquée dans une enquête judiciaire. Autour d'elle gravite une galaxie de personnages, chacun pris dans des histoires différentes.
Une démonstration par la fiction
Le roman cherche moins à imaginer un avenir vraisemblable qu'à rendre visibles les interdépendances qui relient aujourd'hui les politiques migratoires au fonctionnement de l'économie. Chaque intrigue éclaire un secteur particulier – santé, grand âge, restauration, etc. – avant de converger vers une même idée : l'immigration constitue désormais une infrastructure invisible dont la disparition provoque des effets en chaîne.
Les Ehpad figurent parmi les premiers secteurs déstabilisés. Les difficultés de recrutement s'y transforment rapidement en crise de fonctionnement. La restauration fournit un autre terrain d'observation. À travers le personnage de Mamadou Diallo, qui organise les salariés pour obtenir de meilleurs salaires, les auteurs soulignent un paradoxe : en raréfiant la main-d'œuvre, la politique gouvernementale renforce le pouvoir de négociation des travailleurs migrants restants.
L'enquête policière participe de la même démonstration. Partie de trafics de stupéfiants, elle remonte jusqu'à des circuits de blanchiment utilisant les crypto-monnaies, avant de rejoindre l'intrigue principale. Les mêmes réseaux servent désormais à rémunérer des travailleurs étrangers devenus clandestins. La fermeture des frontières ne supprime donc pas les besoins de main-d'œuvre ; elle les déplace vers des circuits illégaux où prospèrent fraude et criminalité.
Les limites d'une fiction démonstrative
Cette efficacité pédagogique constitue aussi la principale limite du livre, pour le lecteur qui voudrait y voir un roman. Les personnages apparaissent parfois davantage comme les supports d'une démonstration que comme des individualités complexes. Certains rebondissements semblent moins répondre aux exigences du roman qu'à celles de l'argumentation. Sans eux relève ainsi davantage de la politique-fiction que du roman réaliste.
Ce parti pris est toutefois assumé. Les auteurs privilégient moins l'épaisseur psychologique des personnages que la mise en scène des chaînes de causalité largement absentes du débat public. La fiction devient ici un instrument de prospective.
Le véritable sujet du livre dépasse ainsi la seule question migratoire. Plus encore que l'immigration, c'est l'écart entre un programme politique et les contraintes de son application qui est interrogé. Les promesses électorales se heurtent moins à des oppositions idéologiques qu'à la résistance du réel.
Par le recours à la fiction, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech proposent une manière originale d'intervenir dans le débat public. Sans eux fait le pari qu'un récit peut parfois rendre sensibles des mécanismes économiques et sociaux qu'une démonstration savante peine à faire percevoir.
10.07.2026 à 12:00
Interpréter la guerre, de l’Iliade à l’Ukraine
Texte intégral (1524 mots)
Les publications consacrées à la question de la guerre se sont multipliées ces dernières années, sans doute en raison de la multiplication des conflits armés dans l’actualité.
Étienne Balibar, philosophe et professeur dans plusieurs institutions, fait paraître à son tour des réflexions « sur la guerre ». L’ouvrage réunit trois contributions : le premier texte revient sur la lecture de l’Iliade d’Homère par Simone Weil ; le deuxième examine la pensée de Carl von Clausewitz et ses reprises chez Marx, Engels, Lénine et Mao ; le troisième commente la situation actuelle et notamment la guerre en Ukraine. En analyste attentif des situations contemporaines, Balibar sait mobiliser sa connaissance des textes marxistes sans jamais les appliquer de manière dogmatique, et parfois même en les utilisant comme un véritable contrepoint critique.
Ces contributions se situent toutefois à distance de ce que l’on attendrait peut-être d’un théoricien. Balibar place d’ailleurs en sous-titre de son ouvrage l’expression « trois interprétations » : le terme « interprétation » est là pour suggérer que la notion de guerre ne renvoie à aucune essence stable et que les trois textes réunis ici constituent un véritable exercice de pensée à son sujet.
On notera également l’élégance de la collection dans laquelle paraît cette réflexion, qui accompagne les textes de très belles illustrations artistiques.
La guerre comme tragédie de la force
Le premier article du recueil a le mérite de nous éloigner des facilités habituelles : celles qui consistent soit à proposer une doctrine définitive de la guerre, soit à réduire l’analyse à une conjoncture particulière. Parmi les nombreux écrits consacrés à la guerre, Balibar choisit de relire le texte de Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la force (1940-1941, publié dans les Cahiers du Sud), consacré à une retraduction du poème grec. Il ne s’agit donc pas ici d’un commentaire des guerres modernes, mais plutôt d’un jeu de rapports particulièrement fécond entre des textes déjà connus.
Balibar souligne un point essentiel : la lecture de Weil récuse toutes les traditions qui font de la guerre une épopée des vertus guerrières et du sacrifice. Ce qui distingue sa retraduction de l’Iliade, notamment par rapport à la traduction littéraire classique de Paul Mazon, est l’importance accordée à la notion de « force ». Celle-ci lui permet certes de célébrer la beauté de la langue homérique, mais aussi de faire de la traduction un véritable enjeu intellectuel, en insistant sur le fait que le poème ne méprise jamais la misère engendrée par la guerre et place tous les êtres humains concernés sous une même condition commune, sans hiérarchie.
Dans cette perspective apparaît également le débat sur les rapports entre la guerre et le politique — sans que Carl von Clausewitz soit encore convoqué. La notion de force vient ainsi compléter une sémantique complexe chez Simone Weil, notamment lorsqu’elle s’en sert pour restituer avec finesse le monologue intérieur d’Hector au moment de son ultime combat contre Achille.
Ce qui intéresse Weil est avant tout la description de la fatalité qu’implique la présomption humaine dans l’usage de la force. La « force » n’est sans doute ni la violence, ni le pouvoir. Elle désigne plutôt la brutalité d’un rapport déséquilibré, la circulation de l’excès et de la présomption entre les adversaires qui les assujettit à un destin désastreux.
C’est en soulignant ce qui, dans la force, relève de l’impolitique — l’excès sous sa double forme subjective et objective, l’hubris des combattants — que Weil établit une interprétation de la guerre directement appuyée sur le début de l’Iliade : « La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose ».
Ainsi, la force a pour fonction de réduire tout autre à l’impuissance : du cadavre à la servitude et à l’esclavage. Mais il n’est pas certain que cette impuissance ne puisse pas se retourner, dès lors que le vainqueur finit lui-même par se perdre dans sa victoire.
Clausewitz : l’articulation de la guerre et de la politique
Si Balibar cherchait, à partir du texte de Simone Weil, à élaborer une forme de phénoménologie de la guerre, il change d’objectif lorsqu’il reprend la lecture d’un théoricien majeur : il s’agit alors d’établir les conditions d’une rationalité de la guerre à partir des exemples de son temps, comme de ceux du passé.
Ce théoricien est Carl von Clausewitz (1780-1831), témoin direct des guerres napoléoniennes et militaire de profession. Il occupe une place centrale depuis que son ouvrage De la guerre (1832, publié après sa mort) a été non seulement édité, mais également largement commenté, notamment dans le monde marxiste par Engels, Marx ou Mao. L’intérêt pour cet ouvrage s’est encore renouvelé au moment de la constitution des puissances nucléaires, face auxquelles il devenait moins évident que la confrontation traditionnelle des armées sur un champ de bataille demeure décisive. De surcroît, les guerres civiles se sont multipliées. En bref, comme le souligne Balibar, il a été nécessaire de relire Clausewitz.
L’analyse de Balibar revient évidemment sur la formule la plus célèbre de Clausewitz : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Suffit-il de comprendre par là que guerre et politique relèvent d’une même rationalité et se définissent en termes d’intérêts et d’objectifs ?
Après avoir montré que le général prussien ne cherche pas à élaborer une théorie réaliste de la guerre juste, comme cela existait dans les traditions antérieures, Balibar met en avant l’axiomatique sur laquelle repose l’ouvrage. Celle-ci peut être résumée en quatre thèses : la guerre comme continuité de la politique par d’autres moyens ; la supériorité stratégique de la défensive sur l’attaque ou l’offensive ; la distinction entre guerre absolue et guerre limitée ; enfin, l’idée que les facteurs moraux doivent, en dernière instance, l’emporter sur les autres pour déterminer l’issue historique des guerres.
Ces thèses permettent de comprendre les enjeux des débats contemporains autour de la guerre, dans la mesure où elles cherchent à dépasser Clausewitz. Soit l’on insiste sur l’idée que la guerre constitue une manière de poursuivre certains objectifs politiques en introduisant de nouveaux moyens — notamment la violence —, parce que la politique pourrait atteindre ses limites sans eux. Soit l’on affirme que la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens, ajoutés aux précédents. Autrement dit, soit la normalité de la politique contient en elle la possibilité de voir surgir une autre forme d’action dans ses propres limites, soit cette possibilité se déploie nécessairement à l’extérieur d’elle. Le propos de Balibar ne consiste pas à trancher cette alternative, car il va plus loin. Il cherche à relire les textes marxistes consacrés à Clausewitz afin d’en déterminer la portée pour notre présent.
L’Ukraine : une guerre mondiale ?
C’est pourquoi il fallait terminer ce volume en insistant sur l’une des guerres actuellement en cours, importante parce qu’il s’agit d’une guerre générale, la première de cette ampleur depuis la fin du nazisme.
Il est question d’une agression contraire au droit international ; d’une guerre totale portant en elle la possibilité d’un affrontement nucléaire ; et d’une guerre dans laquelle notre responsabilité est pleinement engagée.
Le rapport entre les ambitions de Vladimir Poutine et la volonté des citoyens et citoyennes d’Ukraine méritait donc cette dernière « interprétation ». Pour Balibar, cette guerre est leur guerre d’indépendance. C’est par elle qu’ils peuvent poursuivre leur constitution en État. Elle conduit ainsi à formuler une opposition fondamentale : d’un côté, une nation en formation ; de l’autre, un empire totalitaire.
En évoquant également la division Nord-Sud, Balibar élargit son analyse à une dimension planétaire. Il insiste alors sur le fait que les espaces politiques sont de moins en moins séparés ou autonomes les uns par rapport aux autres. La guerre en Ukraine n’est donc pas une guerre locale : elle engage, bien au-delà du seul théâtre ukrainien, l’ensemble des équilibres politiques contemporains.
