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11.06.2026 à 12:00

Réinventer le théâtre politique avec Brecht

L’ouvrage s’ouvre sur une question incontournable de notre temps : à quoi bon le théâtre ? Une autre interrogation surgit aussitôt : pourquoi passer par Bertolt Brecht (1898-1956) pour y répondre ? Cette question est aujourd’hui incontournable parce que Brecht a travaillé sous des « temps mauvais » et que nous pratiquons désormais le théâtre confrontés à de nouveaux « mauvais temps ». C’est autour de cette double perspective qu’Olivier Neveux, professeur d’esthétique du théâtre à l’Université Lyon 2 et directeur de la revue ThéâtrEpublic , construit sa réflexion. Si Brecht a déjà posé cette question — notamment dans les années 1950, dans le contexte de l’après-guerre, du communisme et de la division de l’Allemagne —, elle revient aujourd’hui avec une force renouvelée, alors que se multiplient les horizons du fascisme et que le spectacle semble se dissoudre dans l’immédiateté de la distraction. Neveux insiste : il demeure essentiel de débattre des questions formulées par Brecht, et plus généralement de prendre appui sur les auteurs qui nous ont précédés, même si le « théâtre n’est rien à l’échelle des réseaux sociaux, des empires financiers, des intérêts du bloc bourgeois ». La défense du théâtre de service public, violemment remise en cause ces derniers temps, serait-elle vaine ? Difficile pourtant d’en nier les acquis historiques, culturels et politiques : par l’intermédiaire de Giorgio Strehler, Neveux rappelle que c’est grâce au théâtre public que l’événement théâtral a cessé d’être un privilège bourgeois. Reste que le « peuple » auquel on s’adresse alors fréquente peu, ou pas, les salles. L’auteur s’attarde dès lors sur cette question décisive : celle du « non-public », de celles et ceux qui n’ont ni l’envie ni parfois la possibilité de se rendre au théâtre. Or, le théâtre public a accompli une tâche immense : il a troublé les déterminations culturelles, desserré le maillage des destinées sociales, mêlé ce qui ne devait pas se mêler. Le « théâtre politique » Pourquoi, dès lors, passer par Brecht pour poser ces problèmes ? Peut-être parce que c’est précisément par lui qu’ils ont été formulés avec le plus d’acuité. Son rôle dans l’histoire du théâtre politique est une évidence. Pourtant, son œuvre a perdu une partie de sa capacité polarisante. Il est certes toujours possible de rappeler sa réception française — Serreau, Dasté, Planchon et bien d’autres —, l’admiration qu’elle a suscitée et les controverses qui l’ont entourée. Mais Neveux choisit une autre voie. Dès lors qu’il est question de politique au théâtre, on peut faire avec Brecht, on peut aussi faire contre lui, mais il est difficile de faire sans lui. Autrement dit, il demeure impossible d’ignorer cet héritage, même si, comme tout héritage, il peut être dilapidé, détourné ou contourné. L’expression même de « théâtre politique » peut renvoyer à des significations suffisamment vagues pour convenir à tous et ne déranger aucune institution. On peut également l’abandonner à d’interminables discussions sur ce que recouvrent exactement les notions de « théâtre » et de « politique ». Neveux préfère partir directement de Brecht : le théâtre politique naît du désir de faire progresser nos affaires, « de cette façon-là aussi ». Deux conséquences en découlent. Soit l’on définit le théâtre politique par opposition à un théâtre qui ne le serait pas ; soit, dans une perspective marxienne, on s’intéresse aux œuvres qui prennent acte des conflits de leur temps. En réalité, la politique au théâtre ne saurait être localisée en un point unique qui la contiendrait à elle seule, sauf à vouloir étiqueter certaines pratiques comme « expressément politiques ». Avec humour, Neveux passe ainsi en revue les différents « lieux » où l’on prétend parfois la trouver. Par ailleurs, Brecht propose moins un théâtre marxiste, comme on l’a souvent affirmé, qu’une manière de pratiquer le théâtre en marxiste et d’en repenser profondément la fonction. Car, qu’il soit politique ou non, le théâtre ne peut être abstrait des rapports de force de son époque. Ceux-ci exercent sur lui une pression constante, à plus forte raison lorsque le théâtre décide lui-même de répondre aux exigences de son temps. Mais cette inscription historique implique aussi une perpétuelle réinvention, car il ne suffit pas d’assigner une tâche nouvelle à des formes anciennes. Brecht entreprend en quelque sorte une critique politique du théâtre politique lui-même, en mettant notamment en lumière les limites artistiques et les impasses politiques du naturalisme, alors largement dominant. Pour autant, le rapport entre théâtre et politique ne doit pas être pensé de manière extérieure. Neveux le rappelle avec insistance : le théâtre ne peut pas ce qu’une manifestation ou un piquet de grève peuvent accomplir. Cette évidence ne l’empêche cependant pas de mobiliser, ni d’intervenir dans l’espace des conflits. En d’autres termes, s’il n’est pas la politique, le théâtre participe, pour celles et ceux qui le font, à une pratique politique du monde. Les contraintes de la conjoncture Si l’on ne peut se satisfaire des deux propositions opposées mais symétriques selon lesquelles l’art serait une chose et la politique une autre, ou au contraire que l’art et la politique seraient identiques, Brecht nous apprend qu’il est plus fécond de contredire la politique par la politique et le théâtre par le théâtre. En l’occurrence, la conjoncture n’impose-t-elle pas toujours ses contraintes ? Les hypothèses d’action ne dépendent-elles pas d’une appréciation précise de la situation ? Neveux suit ici Brecht à travers les différentes conjonctures qui furent les siennes. C’est toujours à partir d’elles que celui-ci mesure les enjeux du théâtre, en fonction notamment de ses publics, bourgeois ou prolétaires. Encore faut-il ne pas se laisser absorber par l’actualité. Car l’actualité, rappelle Neveux, parle volontiers le langage de l’emphase : chaque moment y devient le plus dramatique de tous, sans profondeur historique ni mise en perspective. Le théâtre doit-il alors se contenter d’exposer la « réalité » telle que l’opinion la perçoit ? Faut-il, à l’inverse, se réfugier dans l’agit-prop ? L’un des grands intérêts de l’ouvrage est précisément de ne pas se limiter à un commentaire de Brecht. À partir de lui, une fois son œuvre exposée, Neveux parcourt les réflexions de nombreux metteurs en scène — Vitez, Ivernel, Jaroszewski, Stein, Müller, entre autres — ainsi que celles de philosophes tels que Benjamin, Althusser, Adorno ou Rancière. Il dessine ainsi un fil conducteur qui permet de défendre l’idée que le rapport de l’art à la politique ne saurait se réduire à l’illustration de cette dernière. Il engage aussi la perspective d’une autre société possible et des chemins susceptibles d’y conduire. Dans cette optique, l’opposition entre théâtre aristotélicien et théâtre non aristotélicien, bien qu’essentielle, ne résume pas l’ensemble des problèmes en jeu. Brecht recourt fréquemment à la parabole. Il lui arrive même d’imaginer un théâtre qui ne soit destiné ni aux lecteurs ni aux spectateurs, mais « exclusivement pour les quelques garçons qui vont s’atteler à l’étudier ». Abstraction faite de cette référence exclusivement masculine — liée au contexte particulier de La Décision et à son tribunal du parti —, l’enjeu demeure de soustraire le théâtre aux lectures moralisantes où le Bien et le Mal s’affrontent de manière symétrique. Réactiver Brecht aujourd’hui L’apport essentiel de cet ouvrage est peut-être de rappeler que l’œuvre de Brecht n’a jamais cessé d’être réveillée et qu’elle demeure susceptible d’être activée dans le présent. Ce qui intéresse fondamentalement Neveux, c’est la possibilité que Brecht — du moins ses écrits et ses pièces — redevienne un problème pour nous. Non pas un monument à célébrer, mais un point d’appui pour inventer de nouveaux commencements du théâtre politique. Une telle perspective suppose de déplacer cette œuvre, de la sortir du tombeau sacré où elle est parfois enfermée. Tout au long de ce parcours, que l’on gagne à lire attentivement, Neveux montre d’ailleurs que de nombreux metteurs en scène ont fini par démontrer non pas ce qu’est ou ce que devrait être un théâtre politique, mais comment la politique peut engendrer des inventions théâtrales, transformer les formes scéniques et renouveler la pratique même du théâtre.
Texte intégral (1560 mots)

L’ouvrage s’ouvre sur une question incontournable de notre temps : à quoi bon le théâtre ? Une autre interrogation surgit aussitôt : pourquoi passer par Bertolt Brecht (1898-1956) pour y répondre ? Cette question est aujourd’hui incontournable parce que Brecht a travaillé sous des « temps mauvais » et que nous pratiquons désormais le théâtre confrontés à de nouveaux « mauvais temps ».

C’est autour de cette double perspective qu’Olivier Neveux, professeur d’esthétique du théâtre à l’Université Lyon 2 et directeur de la revue ThéâtrEpublic, construit sa réflexion. Si Brecht a déjà posé cette question — notamment dans les années 1950, dans le contexte de l’après-guerre, du communisme et de la division de l’Allemagne —, elle revient aujourd’hui avec une force renouvelée, alors que se multiplient les horizons du fascisme et que le spectacle semble se dissoudre dans l’immédiateté de la distraction. Neveux insiste : il demeure essentiel de débattre des questions formulées par Brecht, et plus généralement de prendre appui sur les auteurs qui nous ont précédés, même si le « théâtre n’est rien à l’échelle des réseaux sociaux, des empires financiers, des intérêts du bloc bourgeois ».

La défense du théâtre de service public, violemment remise en cause ces derniers temps, serait-elle vaine ? Difficile pourtant d’en nier les acquis historiques, culturels et politiques : par l’intermédiaire de Giorgio Strehler, Neveux rappelle que c’est grâce au théâtre public que l’événement théâtral a cessé d’être un privilège bourgeois. Reste que le « peuple » auquel on s’adresse alors fréquente peu, ou pas, les salles. L’auteur s’attarde dès lors sur cette question décisive : celle du « non-public », de celles et ceux qui n’ont ni l’envie ni parfois la possibilité de se rendre au théâtre. Or, le théâtre public a accompli une tâche immense : il a troublé les déterminations culturelles, desserré le maillage des destinées sociales, mêlé ce qui ne devait pas se mêler.

Le « théâtre politique »

Pourquoi, dès lors, passer par Brecht pour poser ces problèmes ? Peut-être parce que c’est précisément par lui qu’ils ont été formulés avec le plus d’acuité. Son rôle dans l’histoire du théâtre politique est une évidence. Pourtant, son œuvre a perdu une partie de sa capacité polarisante. Il est certes toujours possible de rappeler sa réception française — Serreau, Dasté, Planchon et bien d’autres —, l’admiration qu’elle a suscitée et les controverses qui l’ont entourée. Mais Neveux choisit une autre voie. Dès lors qu’il est question de politique au théâtre, on peut faire avec Brecht, on peut aussi faire contre lui, mais il est difficile de faire sans lui. Autrement dit, il demeure impossible d’ignorer cet héritage, même si, comme tout héritage, il peut être dilapidé, détourné ou contourné.

L’expression même de « théâtre politique » peut renvoyer à des significations suffisamment vagues pour convenir à tous et ne déranger aucune institution. On peut également l’abandonner à d’interminables discussions sur ce que recouvrent exactement les notions de « théâtre » et de « politique ». Neveux préfère partir directement de Brecht : le théâtre politique naît du désir de faire progresser nos affaires, « de cette façon-là aussi ». Deux conséquences en découlent. Soit l’on définit le théâtre politique par opposition à un théâtre qui ne le serait pas ; soit, dans une perspective marxienne, on s’intéresse aux œuvres qui prennent acte des conflits de leur temps. En réalité, la politique au théâtre ne saurait être localisée en un point unique qui la contiendrait à elle seule, sauf à vouloir étiqueter certaines pratiques comme « expressément politiques ». Avec humour, Neveux passe ainsi en revue les différents « lieux » où l’on prétend parfois la trouver.

Par ailleurs, Brecht propose moins un théâtre marxiste, comme on l’a souvent affirmé, qu’une manière de pratiquer le théâtre en marxiste et d’en repenser profondément la fonction. Car, qu’il soit politique ou non, le théâtre ne peut être abstrait des rapports de force de son époque. Ceux-ci exercent sur lui une pression constante, à plus forte raison lorsque le théâtre décide lui-même de répondre aux exigences de son temps. Mais cette inscription historique implique aussi une perpétuelle réinvention, car il ne suffit pas d’assigner une tâche nouvelle à des formes anciennes. Brecht entreprend en quelque sorte une critique politique du théâtre politique lui-même, en mettant notamment en lumière les limites artistiques et les impasses politiques du naturalisme, alors largement dominant.

Pour autant, le rapport entre théâtre et politique ne doit pas être pensé de manière extérieure. Neveux le rappelle avec insistance : le théâtre ne peut pas ce qu’une manifestation ou un piquet de grève peuvent accomplir. Cette évidence ne l’empêche cependant pas de mobiliser, ni d’intervenir dans l’espace des conflits. En d’autres termes, s’il n’est pas la politique, le théâtre participe, pour celles et ceux qui le font, à une pratique politique du monde.

Les contraintes de la conjoncture

Si l’on ne peut se satisfaire des deux propositions opposées mais symétriques selon lesquelles l’art serait une chose et la politique une autre, ou au contraire que l’art et la politique seraient identiques, Brecht nous apprend qu’il est plus fécond de contredire la politique par la politique et le théâtre par le théâtre.

En l’occurrence, la conjoncture n’impose-t-elle pas toujours ses contraintes ? Les hypothèses d’action ne dépendent-elles pas d’une appréciation précise de la situation ? Neveux suit ici Brecht à travers les différentes conjonctures qui furent les siennes. C’est toujours à partir d’elles que celui-ci mesure les enjeux du théâtre, en fonction notamment de ses publics, bourgeois ou prolétaires.

Encore faut-il ne pas se laisser absorber par l’actualité. Car l’actualité, rappelle Neveux, parle volontiers le langage de l’emphase : chaque moment y devient le plus dramatique de tous, sans profondeur historique ni mise en perspective. Le théâtre doit-il alors se contenter d’exposer la « réalité » telle que l’opinion la perçoit ? Faut-il, à l’inverse, se réfugier dans l’agit-prop ?

L’un des grands intérêts de l’ouvrage est précisément de ne pas se limiter à un commentaire de Brecht. À partir de lui, une fois son œuvre exposée, Neveux parcourt les réflexions de nombreux metteurs en scène — Vitez, Ivernel, Jaroszewski, Stein, Müller, entre autres — ainsi que celles de philosophes tels que Benjamin, Althusser, Adorno ou Rancière. Il dessine ainsi un fil conducteur qui permet de défendre l’idée que le rapport de l’art à la politique ne saurait se réduire à l’illustration de cette dernière. Il engage aussi la perspective d’une autre société possible et des chemins susceptibles d’y conduire.

Dans cette optique, l’opposition entre théâtre aristotélicien et théâtre non aristotélicien, bien qu’essentielle, ne résume pas l’ensemble des problèmes en jeu. Brecht recourt fréquemment à la parabole. Il lui arrive même d’imaginer un théâtre qui ne soit destiné ni aux lecteurs ni aux spectateurs, mais « exclusivement pour les quelques garçons qui vont s’atteler à l’étudier ». Abstraction faite de cette référence exclusivement masculine — liée au contexte particulier de La Décision et à son tribunal du parti —, l’enjeu demeure de soustraire le théâtre aux lectures moralisantes où le Bien et le Mal s’affrontent de manière symétrique.

Réactiver Brecht aujourd’hui

L’apport essentiel de cet ouvrage est peut-être de rappeler que l’œuvre de Brecht n’a jamais cessé d’être réveillée et qu’elle demeure susceptible d’être activée dans le présent. Ce qui intéresse fondamentalement Neveux, c’est la possibilité que Brecht — du moins ses écrits et ses pièces — redevienne un problème pour nous. Non pas un monument à célébrer, mais un point d’appui pour inventer de nouveaux commencements du théâtre politique.

Une telle perspective suppose de déplacer cette œuvre, de la sortir du tombeau sacré où elle est parfois enfermée. Tout au long de ce parcours, que l’on gagne à lire attentivement, Neveux montre d’ailleurs que de nombreux metteurs en scène ont fini par démontrer non pas ce qu’est ou ce que devrait être un théâtre politique, mais comment la politique peut engendrer des inventions théâtrales, transformer les formes scéniques et renouveler la pratique même du théâtre.

10.06.2026 à 09:00

Un peu d’espoir dans ce monde carboné

Magali Reghezza-Zitt, maîtresse de conférences à l’École normale supérieure, connue pour ses travaux sur les risques et la résilience, a été membre du Haut Conseil pour le climat entre 2019 et 2023. Cette même année, elle a publié une Documentation photographique sur L’anthropocène. Dans son nouvel essai intitulé Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone , Magali Reghezza-Zitt se livre à un exercice délicat de « fiction scientifique ». C’est ainsi qu’elle le caractérise, pour se démarquer de la science-fiction. Par bien des aspects, cela s’apparente à de la prospective, dans le sillage de ce que faisait Gaston Berger dans les années 1950 : à quoi ressemblera notre vie future ? On pourrait aussi y voir une forme de géohistoire futuriste : quel sera notre monde en 2055 ? Magali Reghezza-Zitt part du principe que, sans disposer de boule de cristal, l’avenir n’est pas pour autant un parfait inconnu. Le rapport Meadows en 1972, puis les rapports du GIEC régulièrement publiés depuis 1990, ont proposé des scénarios pour l’avenir en fonction de la situation présente, des tendances qui se dessinent au fil des décennies et des hypothèses proposées par des spécialistes. La grande différence entre l’ouvrage publié par Magali Reghezza-Zitt et tous ces rapports tient fondamentalement au ton, très personnel, très incarné, très sensible. C’est un livre rédigé à la première personne, celui d’une femme qui se projette dans trente ans, et qui nous parle du monde dans lequel, grand-mère de 77 ans, elle vit désormais. On est très loin du Que sais-je ? publié par Jean Fourastié en 1953 et intitulé : La civilisation de 1975 , et dont la conclusion débutait ainsi : « La science n’a pas pour objet de décrire ce qui devrait être, mais ce qui est, était et sera. Ainsi, la science économique n’a pas pour objet de décrire ce que les hommes doivent faire ; elle doit étudier l’évolution économique passée et en déduire les probabilités de l’évolution future. La science ne dit pas ce que les Gouvernements doivent faire, mais ce qui, quoi qu’ils fassent, a les plus grandes chances de résulter de leur action. » Une démonstration incarnée La science sert ici de socle pour une réflexion qui la dépasse en embrassant la vie concrète. À la première lecture, on pourrait peut-être reprocher à Magali Reghezza-Zitt une certaine subjectivité, voire une intimité déplacée ou inutile. Pourtant, ce livre, par cette voix à la première personne, cherche précisément à convaincre, concrètement, qu’il faut changer notre mode de vie et qu’il faut le faire, non pas dans cinquante ans ou dans cent ans, mais à l’échelle de notre vie, à l’échelle d’une génération, pour que nos petits-enfants vivent autrement. Ce livre veut donner de l’espoir dans un temps où l’éco-anxiété pourrait nous étouffer et nous paralyser. Il faut donc prendre le titre au sérieux : Bienvenue en 2055 – en tout cas, c’est bien l’intention de Magali Reghezza-Zitt. L’autre force de ce livre est sa clarté. Magali Reghezza-Zitt déploie ses qualités pédagogiques pour rendre accessible l’ensemble des travaux scientifiques sur le sujet. C’est un livre savant sans en avoir l’air. Elle ne fait pas la leçon à son lecteur, mais en se fondant sur ses connaissances, elle cherche à lui redonner les clés d’agir, pour le climat et la société. Quand certains historiens rappellent que le passé contenait d’autres futurs possibles , Magali Reghezza-Zitt souligne que le futur n’est pas écrit et qu’entre utopie et dystopie, il y a peut-être la place pour un avenir non pas radieux, mais meilleur que d’autres. Ni utopie ni dystopie Ainsi, parmi les scénarios présentés par le GIEC, Magali Reghezza-Zitt en retient un, qui n’est d’ailleurs pas le plus pessimiste : celui d’un monde neutre en carbone. Et elle le décrit, elle raconte ce que c’est d’habiter ce monde, à l’aune du territoire de la France hexagonale, même si l’horizon terrestre n’est jamais loin. Cinq chapitres en présentent différentes facettes, le sixième revient sur aujourd’hui. Magali Reghezza-Zitt débute par un tour d’horizon de cette vie décarbonée : l’effondrement de l’exploitation des ressources fossiles, la fin du plastique, la production alimentaire en circuits courts, la baisse de la consommation de viande et de poisson, le rééquilibrage de l’alimentation, la transformation des mobilités, plus collectives, plus douces, la végétalisation des villes et le retour de la nuit, le renouveau des campagnes… Conciliante dans ses propos, elle essaye de rendre cette vie concrète, sans brusquer. Ce n’est pas un livre révolutionnaire, mais la tentative de montrer qu’un changement radical est autant possible que nécessaire. Nécessaire, car en 2055, le climat sera plus chaud : +2° C – cela pourrait être davantage encore si les émissions ne diminuent pas. Il y a la nostalgie des glaciers disparus, mais surtout les dangers de cette chaleur qui pèse sur les plus vulnérables, l’assèchement des stocks d’eau, les difficultés de la végétation à s’adapter aux hivers plus doux, aux sécheresses l’été. Au-delà, ce sont toutes les transformations écosystémiques, à l’échelle du monde, dont la géographe dresse ici le tableau. Au cœur de tout cela, elle ne pouvait faire l’impasse sur la question énergétique, un débat qui cristallise les tensions au sein de l’opinion publique. Si l’abandon des énergies fossiles est la priorité, la solution miracle n’existe pas et Magali Reghezza-Zitt envisage plutôt un mix entre énergies renouvelables, énergie nucléaire et baisse de la consommation. De ce point de vue, elle se rapproche de Jean-Marc Jancovici, qui avait fait le choix de la bande dessinée pour essayer de vulgariser 1 . Le quatrième chapitre approfondit la décarbonation de l’industrie, de l’agriculture et du transport. Le récit repose toutefois sur une ellipse : comment en est-on arrivé là ? On ne le sait pas trop. On aurait aimé en savoir davantage sur la trajectoire, même si le livre n’a pas vocation à être un programme politique pour les trois prochaines décennies. Le cinquième chapitre prend un peu plus de recul avec une réflexion autour de l’idée de sobriété. Magali Reghezza-Zitt revient sur la critique, qu’on voudrait évidente, sur l’idéal de croissance. Il faudrait, selon elle, arrêter d’agiter le chiffon rouge de la décroissance : « le moins n’a jamais été l’ennemi du mieux », rappelle-t-elle. Lutter contre le superflu, le gaspillage, les inégalités peut être un projet de société. Sans le dire, elle a en réalité quitté la géographie. Ce qu’elle décrit n’est pas seulement un mode de vie imposé par la nécessité. Il est porteur de normes, de valeurs qui sont celles de l’autrice, et qu’on peut totalement partager. Vouloir le bien commun n’est pas un programme si banal, car il est des acteurs qui s’opposent manifestement à ces changements. De la nécessité impérieuse de bifurquer, maintenant Le sixième chapitre revient au temps présent : pourquoi ça bloque ? L’irrationalité, le doute, la fabrique du mensonge sont autant de facteurs de l’inaction contemporaine. Il y a une stratégie délibérée d’obstruction de la part d’entreprises dont les intérêts sont menacés par la décarbonation. Elle le dit et son lecteur le sait. Le « rassurisme », le technosolutionnisme, le comportementalisme (« la faute aux gens ») empêchent d’aborder de front le problème et la bifurcation politique qui s’impose. Et c’est peut-être là que le livre de Magali Reghezza-Zitt pourrait sembler atteindre sa limite : comment, politiquement, rendre cette révolution possible ? Elle ne le dit pas. Pas explicitement du moins ; car en réalité, ce livre n’est pas qu’une fiction de géographie futuriste. Le choix de la narration rétrospective, un an avant les élections présidentielles, n’est pas anodin. Tout ce texte est en réalité politique : un choix, à la fois individuel et collectif, existe pour infléchir les décisions politiques vers tel ou tel avenir. La question est : sommes-nous prêts à assumer les conséquences présentes de ce que nous voudrions comme monde futur pour nos petits-enfants ? Derrière les belles illustrations de Marc Bati, il y a un texte qui, doucement, défend une insurrection morale. Notes : 1 - Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, Le monde sans fin, miracle énergétique et dérive climatique , Dargaud, 2021
Texte intégral (1565 mots)

Magali Reghezza-Zitt, maîtresse de conférences à l’École normale supérieure, connue pour ses travaux sur les risques et la résilience, a été membre du Haut Conseil pour le climat entre 2019 et 2023. Cette même année, elle a publié une Documentation photographique sur L’anthropocène. Dans son nouvel essai intitulé Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone, Magali Reghezza-Zitt se livre à un exercice délicat de « fiction scientifique ». C’est ainsi qu’elle le caractérise, pour se démarquer de la science-fiction. Par bien des aspects, cela s’apparente à de la prospective, dans le sillage de ce que faisait Gaston Berger dans les années 1950 : à quoi ressemblera notre vie future ? On pourrait aussi y voir une forme de géohistoire futuriste : quel sera notre monde en 2055 ?

Magali Reghezza-Zitt part du principe que, sans disposer de boule de cristal, l’avenir n’est pas pour autant un parfait inconnu. Le rapport Meadows en 1972, puis les rapports du GIEC régulièrement publiés depuis 1990, ont proposé des scénarios pour l’avenir en fonction de la situation présente, des tendances qui se dessinent au fil des décennies et des hypothèses proposées par des spécialistes. La grande différence entre l’ouvrage publié par Magali Reghezza-Zitt et tous ces rapports tient fondamentalement au ton, très personnel, très incarné, très sensible. C’est un livre rédigé à la première personne, celui d’une femme qui se projette dans trente ans, et qui nous parle du monde dans lequel, grand-mère de 77 ans, elle vit désormais.

On est très loin du Que sais-je ? publié par Jean Fourastié en 1953 et intitulé : La civilisation de 1975, et dont la conclusion débutait ainsi : « La science n’a pas pour objet de décrire ce qui devrait être, mais ce qui est, était et sera. Ainsi, la science économique n’a pas pour objet de décrire ce que les hommes doivent faire ; elle doit étudier l’évolution économique passée et en déduire les probabilités de l’évolution future. La science ne dit pas ce que les Gouvernements doivent faire, mais ce qui, quoi qu’ils fassent, a les plus grandes chances de résulter de leur action. »

Une démonstration incarnée

La science sert ici de socle pour une réflexion qui la dépasse en embrassant la vie concrète. À la première lecture, on pourrait peut-être reprocher à Magali Reghezza-Zitt une certaine subjectivité, voire une intimité déplacée ou inutile. Pourtant, ce livre, par cette voix à la première personne, cherche précisément à convaincre, concrètement, qu’il faut changer notre mode de vie et qu’il faut le faire, non pas dans cinquante ans ou dans cent ans, mais à l’échelle de notre vie, à l’échelle d’une génération, pour que nos petits-enfants vivent autrement. Ce livre veut donner de l’espoir dans un temps où l’éco-anxiété pourrait nous étouffer et nous paralyser. Il faut donc prendre le titre au sérieux : Bienvenue en 2055 – en tout cas, c’est bien l’intention de Magali Reghezza-Zitt.

L’autre force de ce livre est sa clarté. Magali Reghezza-Zitt déploie ses qualités pédagogiques pour rendre accessible l’ensemble des travaux scientifiques sur le sujet. C’est un livre savant sans en avoir l’air. Elle ne fait pas la leçon à son lecteur, mais en se fondant sur ses connaissances, elle cherche à lui redonner les clés d’agir, pour le climat et la société. Quand certains historiens rappellent que le passé contenait d’autres futurs possibles, Magali Reghezza-Zitt souligne que le futur n’est pas écrit et qu’entre utopie et dystopie, il y a peut-être la place pour un avenir non pas radieux, mais meilleur que d’autres.

Ni utopie ni dystopie

Ainsi, parmi les scénarios présentés par le GIEC, Magali Reghezza-Zitt en retient un, qui n’est d’ailleurs pas le plus pessimiste : celui d’un monde neutre en carbone. Et elle le décrit, elle raconte ce que c’est d’habiter ce monde, à l’aune du territoire de la France hexagonale, même si l’horizon terrestre n’est jamais loin. Cinq chapitres en présentent différentes facettes, le sixième revient sur aujourd’hui.

Magali Reghezza-Zitt débute par un tour d’horizon de cette vie décarbonée : l’effondrement de l’exploitation des ressources fossiles, la fin du plastique, la production alimentaire en circuits courts, la baisse de la consommation de viande et de poisson, le rééquilibrage de l’alimentation, la transformation des mobilités, plus collectives, plus douces, la végétalisation des villes et le retour de la nuit, le renouveau des campagnes… Conciliante dans ses propos, elle essaye de rendre cette vie concrète, sans brusquer. Ce n’est pas un livre révolutionnaire, mais la tentative de montrer qu’un changement radical est autant possible que nécessaire.

Nécessaire, car en 2055, le climat sera plus chaud : +2° C – cela pourrait être davantage encore si les émissions ne diminuent pas. Il y a la nostalgie des glaciers disparus, mais surtout les dangers de cette chaleur qui pèse sur les plus vulnérables, l’assèchement des stocks d’eau, les difficultés de la végétation à s’adapter aux hivers plus doux, aux sécheresses l’été. Au-delà, ce sont toutes les transformations écosystémiques, à l’échelle du monde, dont la géographe dresse ici le tableau.

Au cœur de tout cela, elle ne pouvait faire l’impasse sur la question énergétique, un débat qui cristallise les tensions au sein de l’opinion publique. Si l’abandon des énergies fossiles est la priorité, la solution miracle n’existe pas et Magali Reghezza-Zitt envisage plutôt un mix entre énergies renouvelables, énergie nucléaire et baisse de la consommation. De ce point de vue, elle se rapproche de Jean-Marc Jancovici, qui avait fait le choix de la bande dessinée pour essayer de vulgariser1. Le quatrième chapitre approfondit la décarbonation de l’industrie, de l’agriculture et du transport. Le récit repose toutefois sur une ellipse : comment en est-on arrivé là ? On ne le sait pas trop. On aurait aimé en savoir davantage sur la trajectoire, même si le livre n’a pas vocation à être un programme politique pour les trois prochaines décennies.

Le cinquième chapitre prend un peu plus de recul avec une réflexion autour de l’idée de sobriété. Magali Reghezza-Zitt revient sur la critique, qu’on voudrait évidente, sur l’idéal de croissance. Il faudrait, selon elle, arrêter d’agiter le chiffon rouge de la décroissance : « le moins n’a jamais été l’ennemi du mieux », rappelle-t-elle. Lutter contre le superflu, le gaspillage, les inégalités peut être un projet de société. Sans le dire, elle a en réalité quitté la géographie. Ce qu’elle décrit n’est pas seulement un mode de vie imposé par la nécessité. Il est porteur de normes, de valeurs qui sont celles de l’autrice, et qu’on peut totalement partager. Vouloir le bien commun n’est pas un programme si banal, car il est des acteurs qui s’opposent manifestement à ces changements.

De la nécessité impérieuse de bifurquer, maintenant

Le sixième chapitre revient au temps présent : pourquoi ça bloque ? L’irrationalité, le doute, la fabrique du mensonge sont autant de facteurs de l’inaction contemporaine. Il y a une stratégie délibérée d’obstruction de la part d’entreprises dont les intérêts sont menacés par la décarbonation. Elle le dit et son lecteur le sait. Le « rassurisme », le technosolutionnisme, le comportementalisme (« la faute aux gens ») empêchent d’aborder de front le problème et la bifurcation politique qui s’impose. Et c’est peut-être là que le livre de Magali Reghezza-Zitt pourrait sembler atteindre sa limite : comment, politiquement, rendre cette révolution possible ? Elle ne le dit pas. Pas explicitement du moins ; car en réalité, ce livre n’est pas qu’une fiction de géographie futuriste.

Le choix de la narration rétrospective, un an avant les élections présidentielles, n’est pas anodin. Tout ce texte est en réalité politique : un choix, à la fois individuel et collectif, existe pour infléchir les décisions politiques vers tel ou tel avenir. La question est : sommes-nous prêts à assumer les conséquences présentes de ce que nous voudrions comme monde futur pour nos petits-enfants ? Derrière les belles illustrations de Marc Bati, il y a un texte qui, doucement, défend une insurrection morale.


Notes :
1 - Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, Le monde sans fin, miracle énergétique et dérive climatique, Dargaud, 2021

06.06.2026 à 12:00

Écrire les fragments de la mémoire familiale

En quelques bribes et ébauches de souvenirs marquants, dont l’origine lui échappe souvent, le philosophe François-David Sebbah donne à lire quelques fragments autobiographiques. Professeur à l’université Paris-Nanterre, spécialiste de Levinas et de la phénoménologie française, grand lecteur de Derrida, décédé l’été dernier, il présente ces souvenirs en tentant de ne pas les rigidifier, ni de les modifier pour les faire entrer dans le cadre d’un récit intrinsèquement porteur d’un sens un, unique et unifié. Ce sur quoi insistent ces moments vécus, c’est l’étrangeté à soi qu’a constitué, pour lui, durant sa vie, le passé de son père, Juif d’Algérie, de nationalité française, venu en France à la fin des années 1950 et marié à une catholique auvergnate. L’auteur ne cherche ni la précision ni la vérification objective d’éléments que racontent ses « petits récits ». Il ne tente pas non plus de donner, comme de l’extérieur, hiérarchie, ordre ou ordonnancement à ce qui se présente à sa mémoire comme « en éclats ». L’écriture de la mémoire Certaines de ces expériences personnelles, explique l’auteur, peuvent trouver une forme d’expression, de la manière dont elles le peuvent, sans mise en forme préétablie. L’ouvrage tente d’en présenter la restitution la plus fidèle possible, sans méthode a priori ni programme antérieurement élaboré, car il a parfois fallu attendre patiemment que ces expériences se manifestent, parfois au contraire répondre à leur insistance pressante. Comme le dit l’auteur : « Qu’ils soient vestiges, traces indiciaires suintant la perte, ou, pour ainsi dire au contraire, densité d’une présence invisible, ces éclats, de toute manière, ne se ramassent pas aisément au sol de la mémoire comme s’il suffisait de se pencher ; cela dit, l’effort de remémoration ne donne rien : ils "viennent" c’est tout. » L’auteur expose ensuite les difficultés de son projet, qui tiennent à deux causes principales : non seulement les défaillances de la mémoire et la part de reconstruction qui accompagne tout récit autobiographique, mais également le fait qu’une expérience, lorsqu’elle est racontée, tend à prendre la forme d’une histoire, même très brève, fragmentaire ou inachevée. Or, transformer un souvenir intime ou son écho en un texte de l’ordre d’une histoire, même très brève, c’est déjà un travail d’imagination : se représenter soi-même, imaginer les situations vécues et faire résonner sa propre voix avec celles des autres qui l’ont traversée. Car notre voix personnelle n’est jamais totalement solitaire ; elle est habitée par une multitude de voix anonymes, longtemps restées silencieuses, qui racontent elles aussi leur propre histoire et s’entrelacent à la nôtre. Aussi s’agit-il de ciseler une écriture pour rendre compte, autant que faire se peut, « des voix, des vies d’Afrique, comme ce qui a été, n’est plus, est encore à sa manière… au pluriel, en éclats, sans belle cohésion, sans ordre – et pourtant… comme l’évidence d’une présence en son "identité d’unique" si singulière, si étrangement cohésive (malgré tout). Pas là, imaginée ; si là, attestée. Imaginée / attestée. Pas là / là, coïncidence sans dissolution de l’un dans l’autre – comme une espèce d’"imaginattestation" . » Les protagonistes des « petits récits » sont singularisés par leurs initiales. L’auteur justifie ce choix en expliquant que toutes les personnes désignées par leurs seules initiales sont placées sur un même plan : celui de singularités irréductibles, qui existent en deçà de leur identité objective, c’est-à-dire indépendamment des repères habituels qui permettent de les situer dans le monde. Ainsi, on ne leur prête pas des caractéristiques qu’on croit pouvoir déceler à partir de leur nom (origine, classe sociale ou classe d’âge), ni de leur identité lorsqu’elle est celle de quelqu’un de connu. Les protagonistes peuvent donc être identifiés par leur initiale (il est nécessaire dans un récit que l’on comprenne qui fait quoi). Les initiales deviennent ainsi des traces minimales, à la croisée de la biographie et de la réflexion philosophique. Elles désignent moins des personnes identifiables que des fragments d’existence humaine, dont la portée dépasse les circonstances particulières et les rares indices objectifs qui nous restent. Cela permet un accès à une expérience humaine plus universelle. De plus, si les souvenirs ont pu marquer l’auteur, il se rend compte qu’on ne peut pas parler de traumatismes – à la rigueur de « tout petit traumatisme » – par comparaison avec les terribles massacres que d’autres ont vécus. Mais ces souvenirs partagent avec les traumatismes la caractéristique d’être « impartageables », de se dérober à la possibilité d’une expression univoque adéquate. L’être-juif et «  venir après  » Parmi les textes les plus remarquables du livre, on trouve « venir après », qui est belle méditation sur l’impossibilité du désir de retour, de réparation, pour celui qui arrive trop tard. Celui qui connaît l’exil peut espérer le retour, comme peut espérer la cicatrisation celui qui est blessé. Mais celui qui vient après ne vit pas lui-même la perte de ce qui a été quitté ; il hérite plutôt de la mémoire d’une perte qu’il n’a pas connue directement. L’exilé souffre d’avoir perdu un monde ; celui qui vient après éprouve la présence étrange d’un monde perdu qu’il n’a jamais possédé. C’est la mémoire d’une absence plutôt que le souvenir d’un passé vécu. Comme le dit l’auteur : « Être dans une histoire, hériter, transmettre – en deçà de tout acte volontaire de ce type, du seul fait que l’on existe – c’est faire l’expérience qu’on ne commence que dans l’après-coup, que tout commencement est d’après-coup ». L’histoire familiale de l’auteur l’amène à questionner son rapport à sa judéité. En effet, s’il ne présente pas certaines caractéristiques traditionnelles de l’appartenance à la communauté juive (comme le fait que les hommes soient circoncis et nés d’une mère juive), d’autres signes renvoient clairement à cette appartenance, en particulier son nom de famille, qu’il tient de son père, et qui le fait identifier comme juif par les autres, à commencer par les antisémites, et l’aurait exposé au même sort que les autres Juifs sous l’Occupation. Ainsi cet ouvrage, entre phénoménologie du « venir après », méditation sur un temps moins perdu ou retrouvé qu’en un certain sens introuvable, et échos autobiographiques, met-il au jour à la fois la sensibilité discrète d’un penseur exigeant et un chantier de réflexion.
Texte intégral (1234 mots)

En quelques bribes et ébauches de souvenirs marquants, dont l’origine lui échappe souvent, le philosophe François-David Sebbah donne à lire quelques fragments autobiographiques. Professeur à l’université Paris-Nanterre, spécialiste de Levinas et de la phénoménologie française, grand lecteur de Derrida, décédé l’été dernier, il présente ces souvenirs en tentant de ne pas les rigidifier, ni de les modifier pour les faire entrer dans le cadre d’un récit intrinsèquement porteur d’un sens un, unique et unifié.

Ce sur quoi insistent ces moments vécus, c’est l’étrangeté à soi qu’a constitué, pour lui, durant sa vie, le passé de son père, Juif d’Algérie, de nationalité française, venu en France à la fin des années 1950 et marié à une catholique auvergnate. L’auteur ne cherche ni la précision ni la vérification objective d’éléments que racontent ses « petits récits ». Il ne tente pas non plus de donner, comme de l’extérieur, hiérarchie, ordre ou ordonnancement à ce qui se présente à sa mémoire comme « en éclats ».

L’écriture de la mémoire

Certaines de ces expériences personnelles, explique l’auteur, peuvent trouver une forme d’expression, de la manière dont elles le peuvent, sans mise en forme préétablie. L’ouvrage tente d’en présenter la restitution la plus fidèle possible, sans méthode a priori ni programme antérieurement élaboré, car il a parfois fallu attendre patiemment que ces expériences se manifestent, parfois au contraire répondre à leur insistance pressante. Comme le dit l’auteur : « Qu’ils soient vestiges, traces indiciaires suintant la perte, ou, pour ainsi dire au contraire, densité d’une présence invisible, ces éclats, de toute manière, ne se ramassent pas aisément au sol de la mémoire comme s’il suffisait de se pencher ; cela dit, l’effort de remémoration ne donne rien : ils "viennent" c’est tout. »

L’auteur expose ensuite les difficultés de son projet, qui tiennent à deux causes principales : non seulement les défaillances de la mémoire et la part de reconstruction qui accompagne tout récit autobiographique, mais également le fait qu’une expérience, lorsqu’elle est racontée, tend à prendre la forme d’une histoire, même très brève, fragmentaire ou inachevée. Or, transformer un souvenir intime ou son écho en un texte de l’ordre d’une histoire, même très brève, c’est déjà un travail d’imagination : se représenter soi-même, imaginer les situations vécues et faire résonner sa propre voix avec celles des autres qui l’ont traversée. Car notre voix personnelle n’est jamais totalement solitaire ; elle est habitée par une multitude de voix anonymes, longtemps restées silencieuses, qui racontent elles aussi leur propre histoire et s’entrelacent à la nôtre.

Aussi s’agit-il de ciseler une écriture pour rendre compte, autant que faire se peut, « des voix, des vies d’Afrique, comme ce qui a été, n’est plus, est encore à sa manière… au pluriel, en éclats, sans belle cohésion, sans ordre – et pourtant… comme l’évidence d’une présence en son "identité d’unique" si singulière, si étrangement cohésive (malgré tout). Pas là, imaginée ; si là, attestée. Imaginée / attestée. Pas là / là, coïncidence sans dissolution de l’un dans l’autre – comme une espèce d’"imaginattestation". »

Les protagonistes des « petits récits » sont singularisés par leurs initiales. L’auteur justifie ce choix en expliquant que toutes les personnes désignées par leurs seules initiales sont placées sur un même plan : celui de singularités irréductibles, qui existent en deçà de leur identité objective, c’est-à-dire indépendamment des repères habituels qui permettent de les situer dans le monde.

Ainsi, on ne leur prête pas des caractéristiques qu’on croit pouvoir déceler à partir de leur nom (origine, classe sociale ou classe d’âge), ni de leur identité lorsqu’elle est celle de quelqu’un de connu. Les protagonistes peuvent donc être identifiés par leur initiale (il est nécessaire dans un récit que l’on comprenne qui fait quoi). Les initiales deviennent ainsi des traces minimales, à la croisée de la biographie et de la réflexion philosophique. Elles désignent moins des personnes identifiables que des fragments d’existence humaine, dont la portée dépasse les circonstances particulières et les rares indices objectifs qui nous restent. Cela permet un accès à une expérience humaine plus universelle.

De plus, si les souvenirs ont pu marquer l’auteur, il se rend compte qu’on ne peut pas parler de traumatismes – à la rigueur de « tout petit traumatisme » – par comparaison avec les terribles massacres que d’autres ont vécus. Mais ces souvenirs partagent avec les traumatismes la caractéristique d’être « impartageables », de se dérober à la possibilité d’une expression univoque adéquate.

L’être-juif et « venir après »

Parmi les textes les plus remarquables du livre, on trouve « venir après », qui est belle méditation sur l’impossibilité du désir de retour, de réparation, pour celui qui arrive trop tard. Celui qui connaît l’exil peut espérer le retour, comme peut espérer la cicatrisation celui qui est blessé. Mais celui qui vient après ne vit pas lui-même la perte de ce qui a été quitté ; il hérite plutôt de la mémoire d’une perte qu’il n’a pas connue directement. L’exilé souffre d’avoir perdu un monde ; celui qui vient après éprouve la présence étrange d’un monde perdu qu’il n’a jamais possédé. C’est la mémoire d’une absence plutôt que le souvenir d’un passé vécu. Comme le dit l’auteur : « Être dans une histoire, hériter, transmettre – en deçà de tout acte volontaire de ce type, du seul fait que l’on existe – c’est faire l’expérience qu’on ne commence que dans l’après-coup, que tout commencement est d’après-coup ».

L’histoire familiale de l’auteur l’amène à questionner son rapport à sa judéité. En effet, s’il ne présente pas certaines caractéristiques traditionnelles de l’appartenance à la communauté juive (comme le fait que les hommes soient circoncis et nés d’une mère juive), d’autres signes renvoient clairement à cette appartenance, en particulier son nom de famille, qu’il tient de son père, et qui le fait identifier comme juif par les autres, à commencer par les antisémites, et l’aurait exposé au même sort que les autres Juifs sous l’Occupation.

Ainsi cet ouvrage, entre phénoménologie du « venir après », méditation sur un temps moins perdu ou retrouvé qu’en un certain sens introuvable, et échos autobiographiques, met-il au jour à la fois la sensibilité discrète d’un penseur exigeant et un chantier de réflexion.

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