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23.10.2026 à 10:00

Stratégies, résistances et mémoires de la Seconde Guerre mondiale

Consacrés à trois théâtres majeurs de la Seconde Guerre mondiale et racontés par deux historiens, anciens officiers de l’armée française, La bataille d’Angleterre de Michaël Bourlet, Front de l’Est : de l’opération Barbarossa à la chute de Berlin du même auteur et La guerre du Pacifique de Frédéric Guelton proposent une lecture à la fois militaire, politique et mémorielle du conflit. Publiés aux éditions Glénat et richement illustrés de photographies d’archives, ces albums mettent en regard des espaces, des stratégies et des expériences très différents, tout en faisant apparaître des dynamiques communes : la surestimation initiale des forces de l’Axe, la capacité d’adaptation des Alliés, le poids décisif des ressources industrielles et logistiques, ainsi que la mobilisation des populations. Leur principal intérêt réside dans cette articulation entre le récit chronologique, l’analyse stratégique et la portée documentaire de l’image, qui permet de saisir comment une succession d’affrontements régionaux a façonné une guerre véritablement mondiale. La bataille d’Angleterre : la résistance britannique après la défaite française Cet album historique, particulièrement bien documenté et richement illustré de photographies en couleur issues des archives britanniques et allemandes, propose un récit dense de la bataille d’Angleterre et du Blitz . À travers ces 176 pages, le lecteur plonge au cœur de la stratégie britannique et de son appareil militaro-industriel, confrontés à une Luftwaffe numériquement supérieure, mais engagée dans une campagne dont les objectifs évoluent au fil des opérations. Plutôt que de réduire l’adversaire allemand à une simple impréparation, l’ouvrage permet de mesurer les hésitations stratégiques du commandement nazi, partagé entre la recherche de la supériorité aérienne, la pression exercée sur les infrastructures militaires britanniques et, progressivement, le recours aux bombardements massifs. La bataille d’Angleterre, née dans les décombres de l’évacuation de Dunkerque, marque un tournant dans le développement de l’aviation militaire. Si la Royal Air Force était numériquement inférieure à la Luftwaffe , elle disposait néanmoins d’appareils de grande qualité. L’auteur fait ainsi découvrir l’industrie militaire britannique, qui tournait à plein régime et produisait 500 avions par mois, sous l’impulsion du ministre de la Production aéronautique, William Maxwell Aitken, et grâce à la planification d’Archibald Henry Macdonald Sinclair, secrétaire d’État à l’Air. Le Hawker Hurricane et le légendaire Spitfire , fierté de l’aviation britannique, ont ainsi pu faire face aux Bf 109 de Messerschmitt et aux Ju 87 , bombardiers en piqué chargés d’appuyer les forces blindées. La bataille d’Angleterre ne peut être dissociée du Blitz , même si les deux séquences répondent à des logiques militaires distinctes. La période du 10 juillet au 31 octobre 1940 correspond d’abord à la tentative allemande d’obtenir la supériorité aérienne nécessaire à une éventuelle invasion de la Grande-Bretagne. Elle est marquée par des choix opérationnels successifs, parfois contradictoires, visant tour à tour les convois, les aérodromes, les installations radar et les capacités de commandement britanniques. L’opération Ambassador et le raid de l’aviation britannique sur Portland rappellent aussi que les initiatives britanniques ne furent pas exemptes d’échecs ni de pertes importantes. Toutefois, l’absence de résultat décisif côté allemand révèle moins une absence totale de stratégie qu’une difficulté à hiérarchiser les objectifs et à adapter durablement la campagne aux capacités de résistance de la Royal Air Force . La seconde période, du 7 septembre 1940 au 16 mai 1941, marque le basculement vers le Blitz . Hitler revient alors sur sa position initiale, qui visait à éviter une attaque massive contre Londres, et ordonne des bombardements répétés de la capitale. Ce revirement répond à la fois à l’obstination britannique, au désir de briser le moral civil et à la volonté de contraindre le gouvernement Churchill à négocier. Cette seconde période est particulièrement bien documentée par les photographies en couleur, montrant des scènes de destruction, des monuments endommagés et des populations à la rue. Malgré ces images de chaos, l’effort de guerre britannique se poursuit : les femmes sont appelées à prendre part à la guerre aussi bien dans les usines que dans les airs, comme le montre le portrait de la pilote Amy Johnson. Cet ouvrage passionnant met également en lumière le rôle de Winston Churchill, qui a su s’entourer de responsables militaires et industriels compétents, comme le montre la série de portraits qui jalonne le récit. Il faut notamment citer Sir Hugh Dowding, chef du Fighter Command , dont les choix stratégiques ont été déterminants pour préserver la Royal Air Force . Appuyée par un réseau de détection radar alors sans équivalent, celle-ci a pu mettre en œuvre des tactiques opérationnelles élaborées. Au milieu des bombardements incessants, le Premier ministre britannique a su manœuvrer avec le soutien de la population, même si ses choix militaires n’ont pas toujours fait l’unanimité. Une photographie prise par Herbert Mason dans la nuit du 29 au 30 décembre 1940 témoigne avec force de cette résistance. Sur une double page, Londres brûle, tandis que la cathédrale Saint-Paul apparaît presque intacte. Pour le Daily Mail , « Saint-Paul est debout, désarmée, au milieu de la ville en feu » ; pour le Berliner Zeitung , cette image montre au contraire l’agonie de la capitale britannique, sur le point de succomber aux flammes. Reproduite en double page (p. 138-139), la photographie nourrit ainsi deux discours de propagande opposés : celui d’une résistance britannique indéfectible et celui de l’hubris allemande. L’ouvrage de Michaël Bourlet se distingue par sa richesse iconographique et sa capacité à articuler les volets militaires, politiques et historiques de cette bataille. La résistance britannique y apparaît d’autant plus nettement qu’elle est confrontée à une stratégie allemande évolutive, marquée par des objectifs successifs, des arbitrages incertains et une difficulté croissante à transformer la supériorité numérique en victoire opérationnelle. C’est dans cette tension entre planification allemande, adaptations britanniques et usages propagandistes de l’image que réside l’un des principaux intérêts de l’album. Le front de l’Est : au cœur de l’affrontement brutal entre l’Union soviétique et l’Allemagne Dans ce récit chronologique enrichi de nombreuses photographies d’archives en couleur, Michaël Bourlet retrace avec efficacité les principales étapes et les déplacements des fronts qui ont opposé l’Allemagne nazie à l’Union soviétique et ses alliés du 22 juin 1941 au 8 mai 1945. La cartographie en double page placée en ouverture de l’ouvrage permet de saisir d’emblée l’immensité du champ de bataille ainsi que l’ampleur des forces humaines mobilisées pour contrôler et maîtriser l’ensemble des fronts. L’opération Barbarossa, lancée par Hitler le 22 juin 1941, constitue avant tout la rupture, par l’Allemagne nazie, du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et vise à anéantir l’Union soviétique. Conçue en 1940, elle entraîne la division des forces allemandes en trois groupes d’armées : le groupe Nord, dirigé vers Leningrad ; le groupe Centre, vers Moscou ; et le groupe Sud, vers Kiev et l’Ukraine. Au plus près des lignes de front, l’armée allemande s’enlise dans l’hiver russe, Hitler et son état-major ayant sous-estimé la capacité de l’Armée rouge, mieux préparée qu’ils ne le pensaient, à se réorganiser et à mobiliser ses ressources matérielles. Les descriptions des différents champs de bataille rendent compte de l’impréparation allemande : sous-évaluation de l’étendue du territoire à conquérir, infrastructures limitées, conditions météorologiques extrêmes, lignes d’approvisionnement trop longues et retards dans l’acheminement du carburant dus à l’état dégradé des routes soviétiques. Par ailleurs, l’opération, qu’Hitler avait conçue comme une guerre éclair, se transforme en un véritable enlisement qui réveille un sentiment patriotique au sein de la population soviétique, comme en témoigne la résistance décrite par l’auteur lors de la bataille de Stalingrad (août 1942-février 1943). Le Front de l’Est est également le récit d’une guerre particulièrement meurtrière, que l’historien qualifie de « front de la mort » : 16 millions de Soviétiques, 6 millions de Polonais et 4 millions d’Allemands y ont trouvé la mort ; 1 700 villes et 70 000 villages ont été totalement ou partiellement détruits. Il s’agit d’une guerre raciale menée par l’Allemagne, qui vise l’anéantissement du communisme et l’extermination des Juifs afin que « s’effondre le régime judéo-bolchévique à Moscou ». La brutalité des exactions commises contre les populations civiles, exacerbée par le désir de vengeance et l’exaltation de la souveraineté nationale, trouve en grande partie son origine dans l’absence de « règles de guerre ». L’ouvrage de Michaël Bourlet propose un récit rigoureux, dense et enrichi d’une iconographie remarquable, qui s’appuie sur des sources historiques solides et de nombreuses photographies d’archives en couleur. Par cette approche documentée et pédagogique, l’historien restitue avec précision les forces en présence, les enjeux militaires et historiques qui ont marqué le front de l’est. Après la guerre, une bataille mémorielle s’est engagée, minimisant l’aide américaine : la Russie a construit un récit national centré sur la résistance patriotique soviétique face à l’Allemagne nazie, tout en occultant le pacte germano-soviétique de 1939 et les exactions de l’Armée rouge contre sa propre population. Cette mémoire sélective est encore aujourd’hui instrumentalisée par Vladimir Poutine pour justifier sa doctrine et son invasion de l’Ukraine, en réactivant les symboles de la « grande guerre patriotique ». La guerre du Pacifique : de Pearl Harbor au basculement en faveur des États-Unis Concentré sur la relance économique des États-Unis après la crise, le président Roosevelt privilégiait l’isolationnisme, malgré la défaite française de 1940. Ni le gouvernement ni la population américaine ne souhaitaient s’engager dans un conflit qui ne concernait pas directement le pays. Comme le rappellent la plupart des livres d’histoire, le bombardement de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, donne au conflit toute sa dimension mondiale en provoquant l’entrée en guerre des États-Unis. En revanche, le grand public connaît moins bien le détail des affrontements et des stratégies militaires mis en œuvre dans le Pacifique jusqu’à la fin de la guerre. C’est l’objet de l’ouvrage de Frédéric Guelton, qui rouvre cette page de la Seconde Guerre mondiale en proposant un récit complet et précis des forces en présence, accompagné de nombreuses photographies d’archives. La reconstitution présentée par l’historien met en lumière, dès le début du récit, les raisons de l’échec japonais : malgré une idéologie guerrière parfaitement alimentée par la propagande gouvernementale, le Japon surestime ses capacités. Galvanisé par son attaque sur Pearl Harbor, il pense pouvoir contrôler les espaces maritimes et terrestres de l’ensemble du Pacifique alors qu’il ne dispose pas de la puissance industrielle et militaire des États-Unis. La cartographie proposée au début de l’ouvrage permet de mesurer l’étendue géographique du champ de bataille, les espaces conquis par les forces en présence et l’ampleur des moyens terrestres, navals et aériens mobilisés pour mener des opérations militaires sur un territoire aussi vaste. Frédéric Guelton montre que la réussite de l’attaque menée contre Pearl Harbor repose avant tout sur une erreur d’appréciation stratégique du gouvernement américain, qui sous-estimait la menace et avait négligé les avertissements de l’amiral Kimmel et du général Short. Ceux-ci estimaient qu’une attaque aérienne inopinée, lancée au lever du jour depuis des porte-avions situés à quelque 500 km de la base, constituerait une « surprise totale », malgré les patrouilles en place. C’est exactement ce qui s’est produit. L’historien reconstitue avec précision les deux heures fatidiques durant lesquelles la base navale américaine fut prise en étau par les forces japonaises. S’ouvre alors la campagne du Pacifique Sud, marquée par deux conquêtes japonaises majeures. Les Philippines sont conquises après cinq mois de combats intenses, qui aboutissent à la capitulation de Bataan et à la chute de Corregidor. Cette étape est marquée par le retrait du général MacArthur, qui rejoint l’Australie en mars 1942 pour organiser la contre-offensive et prononce cette phrase célèbre, adressée tant aux Philippins qu’aux Japonais : « I shall return ». La défaite s’explique par une attaque aérienne parfaitement maîtrisée, mais aussi par une logistique défaillante et par l’impréparation des troupes au sol. La Birmanie est ensuite prise d’assaut par des forces japonaises tactiquement mieux préparées, malgré la résistance des Britanniques et des « Tigres volants » engagés aux côtés des Américains. Ces deux défaites, relatées avec une grande précision chronologique, sont documentées par de nombreuses photographies d’archives montrant notamment des soldats prisonniers et les ruines laissées sur les champs de bataille. La rapidité des offensives et la supériorité tactique des Japonais s’expliquent aussi par le décalage horaire : lorsque Pearl Harbor est attaqué le 7 décembre, l’information ne parvient dans la région que le 8 décembre, laissant peu de temps aux Alliés pour adapter leur stratégie de défense. En sous-estimant les capacités militaires américaines et la résilience d’une population soudée par le choc de l’attaque brutale de Pearl Harbor, l’Empire japonais ouvre la voie à une contre-offensive alliée d’une ampleur considérable, qui le conduit progressivement à la défaite. Si la bataille de la mer de Corail est qualifiée par l’historien de « match nul » sur le plan militaire, elle constitue néanmoins un revers majeur pour les Japonais, qui n’atteignent pas leurs objectifs. La campagne suivante, visant la conquête de l’île de Midway en juin 1942, se solde également par un échec pour l’amiral Yamamoto, confronté à l’amiral Nimitz dans une bataille navale d’envergure. Le Japon y perd quatre porte-avions : selon l’auteur, l’issue de la guerre ne fait dès lors plus guère de doute. Enfin, l’affrontement de Guadalcanal, du 7 août 1942 au 9 février 1943, met fin aux capacités offensives de l’Empire japonais, qui sous-estime une nouvelle fois la ténacité américaine, notamment celle du corps des Marines , comme le montre le récit de la bataille d’ Edson’s Ridge . Le compte rendu chronologique se poursuit avec les campagnes d’Iwo Jima et d’Okinawa, les Alliés exigeant une reddition sans condition. Une nouvelle page s’ouvre alors avec l’emploi de l’arme nucléaire, utilisée pour la première fois le 6 août 1945 sur Hiroshima, puis le 9 août sur Nagasaki. Pris ensemble, La bataille d’Angleterre , Le Front de l’Est et La guerre du Pacifique composent moins une simple chronique des principaux champs de bataille qu’une réflexion sur les conditions de la victoire dans une guerre devenue mondiale. D’un théâtre d’opérations à l’autre, les puissances de l’Axe obtiennent d’abord des succès spectaculaires grâce à l’effet de surprise, à l’audace tactique et à la rapidité de leurs offensives. Pourtant, leur excès de confiance les conduit à sous-estimer trois facteurs décisifs : la capacité de résistance des populations et des gouvernements, l’adaptation des commandements alliés et, surtout, la supériorité industrielle et logistique de leurs adversaires. La richesse iconographique de la collection Glénat donne à voir cette articulation entre stratégies militaires, mobilisation des populations et violence de masse, sans réduire la guerre à une succession de batailles. Les trois ouvrages montrent ainsi que la victoire alliée ne procède pas d’un basculement unique, mais d’une accumulation de ruptures : échec de la Luftwaffe à neutraliser la Royal Air Force , enlisement allemand sur le front soviétique, puis perte de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique. Leur mise en regard permet enfin de mesurer combien ces conflits ont reconfiguré durablement l’ordre mondial, entre affirmation du régime stalinien, montée en puissance des États-Unis et ouverture de l’ère nucléaire. Ces héritages ne relèvent pas seulement du passé : leur sélection, leur mise en récit et leur instrumentalisation continuent d’alimenter les mémoires nationales et de servir de références dans la justification de conflits contemporains.
Texte intégral (3008 mots)

Consacrés à trois théâtres majeurs de la Seconde Guerre mondiale et racontés par deux historiens, anciens officiers de l’armée française, La bataille d’Angleterre de Michaël Bourlet, Front de l’Est : de l’opération Barbarossa à la chute de Berlin du même auteur et La guerre du Pacifique de Frédéric Guelton proposent une lecture à la fois militaire, politique et mémorielle du conflit. Publiés aux éditions Glénat et richement illustrés de photographies d’archives, ces albums mettent en regard des espaces, des stratégies et des expériences très différents, tout en faisant apparaître des dynamiques communes : la surestimation initiale des forces de l’Axe, la capacité d’adaptation des Alliés, le poids décisif des ressources industrielles et logistiques, ainsi que la mobilisation des populations. Leur principal intérêt réside dans cette articulation entre le récit chronologique, l’analyse stratégique et la portée documentaire de l’image, qui permet de saisir comment une succession d’affrontements régionaux a façonné une guerre véritablement mondiale.

La bataille d’Angleterre : la résistance britannique après la défaite française

Cet album historique, particulièrement bien documenté et richement illustré de photographies en couleur issues des archives britanniques et allemandes, propose un récit dense de la bataille d’Angleterre et du Blitz. À travers ces 176 pages, le lecteur plonge au cœur de la stratégie britannique et de son appareil militaro-industriel, confrontés à une Luftwaffe numériquement supérieure, mais engagée dans une campagne dont les objectifs évoluent au fil des opérations. Plutôt que de réduire l’adversaire allemand à une simple impréparation, l’ouvrage permet de mesurer les hésitations stratégiques du commandement nazi, partagé entre la recherche de la supériorité aérienne, la pression exercée sur les infrastructures militaires britanniques et, progressivement, le recours aux bombardements massifs.

La bataille d’Angleterre, née dans les décombres de l’évacuation de Dunkerque, marque un tournant dans le développement de l’aviation militaire. Si la Royal Air Force était numériquement inférieure à la Luftwaffe, elle disposait néanmoins d’appareils de grande qualité. L’auteur fait ainsi découvrir l’industrie militaire britannique, qui tournait à plein régime et produisait 500 avions par mois, sous l’impulsion du ministre de la Production aéronautique, William Maxwell Aitken, et grâce à la planification d’Archibald Henry Macdonald Sinclair, secrétaire d’État à l’Air. Le Hawker Hurricane et le légendaire Spitfire, fierté de l’aviation britannique, ont ainsi pu faire face aux Bf 109 de Messerschmitt et aux Ju 87, bombardiers en piqué chargés d’appuyer les forces blindées.

La bataille d’Angleterre ne peut être dissociée du Blitz, même si les deux séquences répondent à des logiques militaires distinctes. La période du 10 juillet au 31 octobre 1940 correspond d’abord à la tentative allemande d’obtenir la supériorité aérienne nécessaire à une éventuelle invasion de la Grande-Bretagne. Elle est marquée par des choix opérationnels successifs, parfois contradictoires, visant tour à tour les convois, les aérodromes, les installations radar et les capacités de commandement britanniques. L’opération Ambassador et le raid de l’aviation britannique sur Portland rappellent aussi que les initiatives britanniques ne furent pas exemptes d’échecs ni de pertes importantes. Toutefois, l’absence de résultat décisif côté allemand révèle moins une absence totale de stratégie qu’une difficulté à hiérarchiser les objectifs et à adapter durablement la campagne aux capacités de résistance de la Royal Air Force. La seconde période, du 7 septembre 1940 au 16 mai 1941, marque le basculement vers le Blitz. Hitler revient alors sur sa position initiale, qui visait à éviter une attaque massive contre Londres, et ordonne des bombardements répétés de la capitale. Ce revirement répond à la fois à l’obstination britannique, au désir de briser le moral civil et à la volonté de contraindre le gouvernement Churchill à négocier. Cette seconde période est particulièrement bien documentée par les photographies en couleur, montrant des scènes de destruction, des monuments endommagés et des populations à la rue. Malgré ces images de chaos, l’effort de guerre britannique se poursuit : les femmes sont appelées à prendre part à la guerre aussi bien dans les usines que dans les airs, comme le montre le portrait de la pilote Amy Johnson.

Cet ouvrage passionnant met également en lumière le rôle de Winston Churchill, qui a su s’entourer de responsables militaires et industriels compétents, comme le montre la série de portraits qui jalonne le récit. Il faut notamment citer Sir Hugh Dowding, chef du Fighter Command, dont les choix stratégiques ont été déterminants pour préserver la Royal Air Force. Appuyée par un réseau de détection radar alors sans équivalent, celle-ci a pu mettre en œuvre des tactiques opérationnelles élaborées.

Au milieu des bombardements incessants, le Premier ministre britannique a su manœuvrer avec le soutien de la population, même si ses choix militaires n’ont pas toujours fait l’unanimité. Une photographie prise par Herbert Mason dans la nuit du 29 au 30 décembre 1940 témoigne avec force de cette résistance. Sur une double page, Londres brûle, tandis que la cathédrale Saint-Paul apparaît presque intacte. Pour le Daily Mail, « Saint-Paul est debout, désarmée, au milieu de la ville en feu » ; pour le Berliner Zeitung, cette image montre au contraire l’agonie de la capitale britannique, sur le point de succomber aux flammes. Reproduite en double page (p. 138-139), la photographie nourrit ainsi deux discours de propagande opposés : celui d’une résistance britannique indéfectible et celui de l’hubris allemande.

L’ouvrage de Michaël Bourlet se distingue par sa richesse iconographique et sa capacité à articuler les volets militaires, politiques et historiques de cette bataille. La résistance britannique y apparaît d’autant plus nettement qu’elle est confrontée à une stratégie allemande évolutive, marquée par des objectifs successifs, des arbitrages incertains et une difficulté croissante à transformer la supériorité numérique en victoire opérationnelle. C’est dans cette tension entre planification allemande, adaptations britanniques et usages propagandistes de l’image que réside l’un des principaux intérêts de l’album.

Le front de l’Est : au cœur de l’affrontement brutal entre l’Union soviétique et l’Allemagne

Dans ce récit chronologique enrichi de nombreuses photographies d’archives en couleur, Michaël Bourlet retrace avec efficacité les principales étapes et les déplacements des fronts qui ont opposé l’Allemagne nazie à l’Union soviétique et ses alliés du 22 juin 1941 au 8 mai 1945. La cartographie en double page placée en ouverture de l’ouvrage permet de saisir d’emblée l’immensité du champ de bataille ainsi que l’ampleur des forces humaines mobilisées pour contrôler et maîtriser l’ensemble des fronts.

L’opération Barbarossa, lancée par Hitler le 22 juin 1941, constitue avant tout la rupture, par l’Allemagne nazie, du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 et vise à anéantir l’Union soviétique. Conçue en 1940, elle entraîne la division des forces allemandes en trois groupes d’armées : le groupe Nord, dirigé vers Leningrad ; le groupe Centre, vers Moscou ; et le groupe Sud, vers Kiev et l’Ukraine. Au plus près des lignes de front, l’armée allemande s’enlise dans l’hiver russe, Hitler et son état-major ayant sous-estimé la capacité de l’Armée rouge, mieux préparée qu’ils ne le pensaient, à se réorganiser et à mobiliser ses ressources matérielles. Les descriptions des différents champs de bataille rendent compte de l’impréparation allemande : sous-évaluation de l’étendue du territoire à conquérir, infrastructures limitées, conditions météorologiques extrêmes, lignes d’approvisionnement trop longues et retards dans l’acheminement du carburant dus à l’état dégradé des routes soviétiques. Par ailleurs, l’opération, qu’Hitler avait conçue comme une guerre éclair, se transforme en un véritable enlisement qui réveille un sentiment patriotique au sein de la population soviétique, comme en témoigne la résistance décrite par l’auteur lors de la bataille de Stalingrad (août 1942-février 1943).

Le Front de l’Est est également le récit d’une guerre particulièrement meurtrière, que l’historien qualifie de « front de la mort » : 16 millions de Soviétiques, 6 millions de Polonais et 4 millions d’Allemands y ont trouvé la mort ; 1 700 villes et 70 000 villages ont été totalement ou partiellement détruits. Il s’agit d’une guerre raciale menée par l’Allemagne, qui vise l’anéantissement du communisme et l’extermination des Juifs afin que « s’effondre le régime judéo-bolchévique à Moscou ». La brutalité des exactions commises contre les populations civiles, exacerbée par le désir de vengeance et l’exaltation de la souveraineté nationale, trouve en grande partie son origine dans l’absence de « règles de guerre ». L’ouvrage de Michaël Bourlet propose un récit rigoureux, dense et enrichi d’une iconographie remarquable, qui s’appuie sur des sources historiques solides et de nombreuses photographies d’archives en couleur.

Par cette approche documentée et pédagogique, l’historien restitue avec précision les forces en présence, les enjeux militaires et historiques qui ont marqué le front de l’est. Après la guerre, une bataille mémorielle s’est engagée, minimisant l’aide américaine : la Russie a construit un récit national centré sur la résistance patriotique soviétique face à l’Allemagne nazie, tout en occultant le pacte germano-soviétique de 1939 et les exactions de l’Armée rouge contre sa propre population.

Cette mémoire sélective est encore aujourd’hui instrumentalisée par Vladimir Poutine pour justifier sa doctrine et son invasion de l’Ukraine, en réactivant les symboles de la « grande guerre patriotique ».

La guerre du Pacifique : de Pearl Harbor au basculement en faveur des États-Unis

Concentré sur la relance économique des États-Unis après la crise, le président Roosevelt privilégiait l’isolationnisme, malgré la défaite française de 1940. Ni le gouvernement ni la population américaine ne souhaitaient s’engager dans un conflit qui ne concernait pas directement le pays. Comme le rappellent la plupart des livres d’histoire, le bombardement de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, donne au conflit toute sa dimension mondiale en provoquant l’entrée en guerre des États-Unis. En revanche, le grand public connaît moins bien le détail des affrontements et des stratégies militaires mis en œuvre dans le Pacifique jusqu’à la fin de la guerre. C’est l’objet de l’ouvrage de Frédéric Guelton, qui rouvre cette page de la Seconde Guerre mondiale en proposant un récit complet et précis des forces en présence, accompagné de nombreuses photographies d’archives.

La reconstitution présentée par l’historien met en lumière, dès le début du récit, les raisons de l’échec japonais : malgré une idéologie guerrière parfaitement alimentée par la propagande gouvernementale, le Japon surestime ses capacités. Galvanisé par son attaque sur Pearl Harbor, il pense pouvoir contrôler les espaces maritimes et terrestres de l’ensemble du Pacifique alors qu’il ne dispose pas de la puissance industrielle et militaire des États-Unis. La cartographie proposée au début de l’ouvrage permet de mesurer l’étendue géographique du champ de bataille, les espaces conquis par les forces en présence et l’ampleur des moyens terrestres, navals et aériens mobilisés pour mener des opérations militaires sur un territoire aussi vaste.

Frédéric Guelton montre que la réussite de l’attaque menée contre Pearl Harbor repose avant tout sur une erreur d’appréciation stratégique du gouvernement américain, qui sous-estimait la menace et avait négligé les avertissements de l’amiral Kimmel et du général Short. Ceux-ci estimaient qu’une attaque aérienne inopinée, lancée au lever du jour depuis des porte-avions situés à quelque 500 km de la base, constituerait une « surprise totale », malgré les patrouilles en place. C’est exactement ce qui s’est produit. L’historien reconstitue avec précision les deux heures fatidiques durant lesquelles la base navale américaine fut prise en étau par les forces japonaises.

S’ouvre alors la campagne du Pacifique Sud, marquée par deux conquêtes japonaises majeures. Les Philippines sont conquises après cinq mois de combats intenses, qui aboutissent à la capitulation de Bataan et à la chute de Corregidor. Cette étape est marquée par le retrait du général MacArthur, qui rejoint l’Australie en mars 1942 pour organiser la contre-offensive et prononce cette phrase célèbre, adressée tant aux Philippins qu’aux Japonais : « I shall return ». La défaite s’explique par une attaque aérienne parfaitement maîtrisée, mais aussi par une logistique défaillante et par l’impréparation des troupes au sol. La Birmanie est ensuite prise d’assaut par des forces japonaises tactiquement mieux préparées, malgré la résistance des Britanniques et des « Tigres volants » engagés aux côtés des Américains.

Ces deux défaites, relatées avec une grande précision chronologique, sont documentées par de nombreuses photographies d’archives montrant notamment des soldats prisonniers et les ruines laissées sur les champs de bataille. La rapidité des offensives et la supériorité tactique des Japonais s’expliquent aussi par le décalage horaire : lorsque Pearl Harbor est attaqué le 7 décembre, l’information ne parvient dans la région que le 8 décembre, laissant peu de temps aux Alliés pour adapter leur stratégie de défense. En sous-estimant les capacités militaires américaines et la résilience d’une population soudée par le choc de l’attaque brutale de Pearl Harbor, l’Empire japonais ouvre la voie à une contre-offensive alliée d’une ampleur considérable, qui le conduit progressivement à la défaite.

Si la bataille de la mer de Corail est qualifiée par l’historien de « match nul » sur le plan militaire, elle constitue néanmoins un revers majeur pour les Japonais, qui n’atteignent pas leurs objectifs. La campagne suivante, visant la conquête de l’île de Midway en juin 1942, se solde également par un échec pour l’amiral Yamamoto, confronté à l’amiral Nimitz dans une bataille navale d’envergure. Le Japon y perd quatre porte-avions : selon l’auteur, l’issue de la guerre ne fait dès lors plus guère de doute. Enfin, l’affrontement de Guadalcanal, du 7 août 1942 au 9 février 1943, met fin aux capacités offensives de l’Empire japonais, qui sous-estime une nouvelle fois la ténacité américaine, notamment celle du corps des Marines, comme le montre le récit de la bataille d’Edson’s Ridge. Le compte rendu chronologique se poursuit avec les campagnes d’Iwo Jima et d’Okinawa, les Alliés exigeant une reddition sans condition. Une nouvelle page s’ouvre alors avec l’emploi de l’arme nucléaire, utilisée pour la première fois le 6 août 1945 sur Hiroshima, puis le 9 août sur Nagasaki.

Pris ensemble, La bataille d’Angleterre, Le Front de l’Est et La guerre du Pacifique composent moins une simple chronique des principaux champs de bataille qu’une réflexion sur les conditions de la victoire dans une guerre devenue mondiale. D’un théâtre d’opérations à l’autre, les puissances de l’Axe obtiennent d’abord des succès spectaculaires grâce à l’effet de surprise, à l’audace tactique et à la rapidité de leurs offensives. Pourtant, leur excès de confiance les conduit à sous-estimer trois facteurs décisifs : la capacité de résistance des populations et des gouvernements, l’adaptation des commandements alliés et, surtout, la supériorité industrielle et logistique de leurs adversaires. La richesse iconographique de la collection Glénat donne à voir cette articulation entre stratégies militaires, mobilisation des populations et violence de masse, sans réduire la guerre à une succession de batailles. Les trois ouvrages montrent ainsi que la victoire alliée ne procède pas d’un basculement unique, mais d’une accumulation de ruptures : échec de la Luftwaffe à neutraliser la Royal Air Force, enlisement allemand sur le front soviétique, puis perte de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique. Leur mise en regard permet enfin de mesurer combien ces conflits ont reconfiguré durablement l’ordre mondial, entre affirmation du régime stalinien, montée en puissance des États-Unis et ouverture de l’ère nucléaire. Ces héritages ne relèvent pas seulement du passé : leur sélection, leur mise en récit et leur instrumentalisation continuent d’alimenter les mémoires nationales et de servir de références dans la justification de conflits contemporains.

22.10.2026 à 12:00

Hyperpolitique : la politisation sans pouvoir d’agir

Comment expliquer que la politique occupe une place aussi importante dans les conversations, les médias et les mobilisations sans déboucher sur des transformations sociales à la hauteur des attentes ? C’est le paradoxe au cœur d’ Hyperpolitique (La Découverte, 2026), dans lequel Anton Jäger, historien belge de la pensée politique, retrace l’évolution des formes de l’engagement depuis le début du XX e siècle. Selon lui, nous sommes entrés dans une nouvelle période, caractérisée par une politisation intense, mais privée des organisations capables de lui donner un débouché. L’auteur distingue quatre séquences. La première, celle de la politique de masse, correspond au « court XX e siècle », de 1914 à 1989. Elle se caractérise par la puissance des partis, des syndicats et des associations, qui structurent les engagements et les appartenances collectives. Vient ensuite la post-politique des années 1990 et 2000, marquée par le recul des conflits idéologiques et une apparente dépolitisation des sociétés occidentales. La crise financière de 2008 ouvre une troisième période, celle de l’antipolitique : la contestation des élites et des institutions se développe sans trouver de débouché politique à la mesure de son intensité. Depuis la fin des années 2010, enfin, l’hyperpolitique prolonge la précédente, elle désigne une situation dans laquelle la politique est partout, mais peine à s’organiser. Un sourire sans chat Dans le premier chapitre, intitulé « Un sourire sans chat », Jäger reprend l’image du chat du Cheshire, dont le sourire subsiste après la disparition de l’animal. Elle résume sa thèse : l’énergie politique demeure, voire s’intensifie, tandis que les structures collectives qui lui donnaient autrefois une forme s’effacent. Pour caractériser ces différentes périodes l’auteur mobilise des références culturelles : les photographies de Wolfgang Tillmans et des œuvres littéraires telles que Les Années d’Annie Ernaux ou encore les romans de Michel Houellebecq. Ces images et ces textes donnent à saisir les sensibilités propres à chaque période et les transformations qui les relient. Avec l’hyperpolitique, la séparation entre vie privée et vie publique qui caractérisait la période post-politique s’estompe. Les opinions s’expriment dans les conversations ordinaires, les pratiques culturelles et les usages numériques. Mais cette extension du politique ne renforce pas nécessairement la capacité d’agir : la multiplication des prises de position coexiste avec la dispersion des engagements et la difficulté à construire des objectifs communs. Cette périodisation donne une cohérence aux transformations décrites, mais elle reste parfois approximative. Elle rend mal compte de la diversité des situations nationales et tend à sous-estimer certaines mobilisations des années 1990 et 2000, des mouvements altermondialistes aux grandes manifestations contre la guerre en Irak en 2003. La politique n’a pas disparu durant la période dite post-politique : ses formes et ses lieux ont évolué de manière inégale. La disparition des lieux de sociabilité Pour comprendre ce qui distingue l’hyperpolitique de la politique de masse, Jäger s’appuie notamment sur les travaux du politiste américain Robert Putnam. Dans Bowling Alone , paru en 2000, celui-ci décrit le recul de la sociabilité collective aux États-Unis : partis, syndicats, clubs et associations perdent des membres et rassemblent moins efficacement les individus. La politique de masse ne reposait pourtant pas seulement sur des idées ou des programmes. Elle constituait aussi un milieu social. En Europe, le Parti communiste pouvait structurer une part importante de la vie quotidienne de ses militants et de leurs proches, grâce à ses journaux, ses syndicats, ses associations, ses lieux de réunion et ses activités culturelles. Ces organisations reliaient les expériences individuelles, leur donnaient une interprétation collective et permettaient de les convertir en action. L’affaiblissement de ces lieux contribue à expliquer les difficultés des mobilisations contemporaines. Les réseaux sociaux diffusent rapidement des mots d’ordre et permettent de réunir des milliers de personnes, mais ne remplissent pas nécessairement les fonctions de formation, de coordination et de solidarité des organisations traditionnelles. Une mobilisation peut être massive sans parvenir à se structurer dans le temps. Jäger met également en perspective les formes historiques du fascisme et celles de l’extrême droite américaine contemporaine. La comparaison souligne leurs différences : les organisations, les relais et les modes d’encadrement ne sont plus les mêmes. Les mouvements actuels peuvent s’appuyer sur des réseaux et des infrastructures moins traditionnels sans être dépourvus d’organisation. La nature de ces nouveaux dispositifs mériterait toutefois un examen plus approfondi. L’analyse convainc lorsqu’elle souligne le rôle des organisations dans la transformation de la colère en force politique. Elle l’est moins lorsque le recul de la sociabilité collective semble suffire à expliquer l’impuissance contemporaine. Les données sur les adhésions et les pratiques militantes ne permettent pas toujours d’établir un lien causal direct entre désaffiliation et affaiblissement politique. De l’antipolitique à l’hyperpolitique La crise financière de 2008 marque, dans le récit de Jäger, le début d’une vague de contestation dirigée contre les élites et les institutions établies. En Grèce, en Espagne, en Italie ou aux États-Unis, les occupations de places et les manifestations se multiplient, tandis que la critique de l’ordre économique et politique gagne en visibilité. Mais cette effervescence débouche rarement sur une offre politique capable de transformer durablement les rapports de force. Les trajectoires de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne et du Mouvement 5 étoiles en Italie illustrent les difficultés de cette conversion. Ces formations ont capté une partie de la contestation et remporté des succès électoraux, mais se sont heurtées aux contraintes du pouvoir et aux compromis institutionnels. En Grèce, la pression des créanciers européens a notamment limité les marges de manœuvre du gouvernement. Les victoires électorales n’ont donc pas satisfait les attentes de transformation qui avaient nourri les mobilisations. Les expériences de Bernie Sanders aux États-Unis et de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni montrent cependant que la mobilisation peut aussi transformer les partis de l’intérieur. Tous deux ont bénéficié d’un soutien militant dépassant les appareils traditionnels et contesté l’orientation dominante de leur formation. Leurs parcours rappellent que l’articulation entre mobilisation et institutionnalisation ne se résume pas à une alternative entre succès et échec. L’hyperpolitique désigne précisément le décalage entre l’extension de la politisation et la difficulté à construire un pouvoir collectif. Les inquiétudes liées au réchauffement climatique, aux inégalités économiques ou aux tensions géopolitiques nourrissent une conscience diffuse des enjeux planétaires. La séparation entre politique et vie privée s’estompe, tandis que les prises de position se multiplient. Pourtant, cette effervescence ne garantit ni la formation d’organisations structurées ni la capacité à imposer des changements. Comme l’écrit Jäger à propos des États-Unis, « le consentement à l’ordre établi ne peut désormais plus être tenu pour acquis ». Les institutions et les élites ne bénéficient plus de la même légitimité. Mais la défiance ne constitue pas en elle-même un programme politique, pas plus que la contestation ne produit automatiquement les forces capables de lui donner une traduction institutionnelle. La distinction entre antipolitique et hyperpolitique est stimulante, mais les trajectoires nationales et celles des mouvements restent trop peu différenciées. L’analyse gagnerait à préciser les conditions dans lesquelles certaines mobilisations se structurent tandis que d’autres se dispersent. Au-delà du déclin des anciennes organisations, c’est donc la capacité des nouvelles formes d’engagement à se doter de structures durables qui reste à expliquer. Une asymétrie entre la gauche et la droite Jäger souligne l’inégale capacité de la gauche et de la droite à convertir la politisation en force politique. Les transformations économiques, notamment la désindustrialisation et l’affaiblissement des collectifs de travail, ont fragilisé les bases sociales de la gauche. Celle-ci a perdu une partie des organisations qui reliaient les expériences quotidiennes, les intérêts sociaux et l’action politique. La droite radicale semble mieux tirer parti de la nouvelle configuration. Elle exploite la défiance envers les élites, la circulation rapide des messages et la fragmentation de l’espace public. Mais il serait trompeur d’opposer une gauche privée de ses anciennes structures à une droite qui pourrait se passer d’organisation. Réseaux médiatiques, financements, associations, relais militants et infrastructures numériques contribuent eux aussi à sa capacité d’influence. Cette asymétrie mériterait une analyse plus poussée. Jäger décrit les difficultés de la gauche à reconstruire une base collective, mais examine moins précisément les ressources qui permettent à ses adversaires de convertir la mobilisation en pouvoir. Une comparaison plus systématique de leurs organisations et de leurs infrastructures aiderait à comprendre pourquoi l’intensification de la vie politique profite davantage à certains camps. Sorties de secours : reconstruire une capacité d’action collective Dans le dernier chapitre, « Sorties de secours », Jäger cherche des moyens de sortir de cette impasse, principalement à partir du cas américain. Il défend la redistribution des ressources et la mise en place d’un véritable État-providence. Mais ces mesures ne sauraient suffire sans une reconstruction des organisations collectives. Il faudrait ramener les individus vers les syndicats et les partis, ou faire émerger de nouvelles formes d’association. L’enjeu est de réinstitutionnaliser l’engagement sans simplement restaurer les structures du passé. Les organisations doivent redevenir des lieux de participation et de délibération, où les individus peuvent élaborer des objectifs communs et agir ensemble. Le défi reste entier. Les anciennes formes de sociabilité ne peuvent être reproduites à l’identique, et leur affaiblissement ne fait pas surgir spontanément de nouveaux collectifs. Reste à comprendre comment susciter la participation, dépasser les moments de mobilisation et relier les revendications immédiates à des stratégies de transformation. C’est là que se situe à la fois la force et la limite d’ Hyperpolitique . Jäger avance une intuition féconde : la crise contemporaine de la politique tient moins au manque d’engagement qu’à la difficulté de transformer une politisation diffuse en puissance collective. Mais sa périodisation reste parfois trop générale, ses preuves empiriques inégales et son analyse des nouvelles formes d’organisation incomplète. Son diagnostic déplace ainsi la question : il ne suffit ni de constater l’omniprésence de la politique ni de regretter les partis et les syndicats d’autrefois. Il faut comprendre comment des engagements dispersés peuvent se traduire en organisations capables de représenter des intérêts collectifs et d’agir sur les institutions. C’est aussi ce qui rend l’asymétrie entre la gauche et la droite décisive : dans un monde où la défiance se généralise, les acteurs qui disposent des moyens de l’organiser et de la convertir en pouvoir bénéficient d’un avantage déterminant.
Texte intégral (1956 mots)

Comment expliquer que la politique occupe une place aussi importante dans les conversations, les médias et les mobilisations sans déboucher sur des transformations sociales à la hauteur des attentes ? C’est le paradoxe au cœur d’Hyperpolitique (La Découverte, 2026), dans lequel Anton Jäger, historien belge de la pensée politique, retrace l’évolution des formes de l’engagement depuis le début du XXe siècle. Selon lui, nous sommes entrés dans une nouvelle période, caractérisée par une politisation intense, mais privée des organisations capables de lui donner un débouché.

L’auteur distingue quatre séquences. La première, celle de la politique de masse, correspond au « court XXe siècle », de 1914 à 1989. Elle se caractérise par la puissance des partis, des syndicats et des associations, qui structurent les engagements et les appartenances collectives. Vient ensuite la post-politique des années 1990 et 2000, marquée par le recul des conflits idéologiques et une apparente dépolitisation des sociétés occidentales. La crise financière de 2008 ouvre une troisième période, celle de l’antipolitique : la contestation des élites et des institutions se développe sans trouver de débouché politique à la mesure de son intensité. Depuis la fin des années 2010, enfin, l’hyperpolitique prolonge la précédente, elle désigne une situation dans laquelle la politique est partout, mais peine à s’organiser.

Un sourire sans chat

Dans le premier chapitre, intitulé « Un sourire sans chat », Jäger reprend l’image du chat du Cheshire, dont le sourire subsiste après la disparition de l’animal. Elle résume sa thèse : l’énergie politique demeure, voire s’intensifie, tandis que les structures collectives qui lui donnaient autrefois une forme s’effacent. Pour caractériser ces différentes périodes l’auteur mobilise des références culturelles : les photographies de Wolfgang Tillmans et des œuvres littéraires telles que Les Années d’Annie Ernaux ou encore les romans de Michel Houellebecq. Ces images et ces textes donnent à saisir les sensibilités propres à chaque période et les transformations qui les relient.

Avec l’hyperpolitique, la séparation entre vie privée et vie publique qui caractérisait la période post-politique s’estompe. Les opinions s’expriment dans les conversations ordinaires, les pratiques culturelles et les usages numériques. Mais cette extension du politique ne renforce pas nécessairement la capacité d’agir : la multiplication des prises de position coexiste avec la dispersion des engagements et la difficulté à construire des objectifs communs.

Cette périodisation donne une cohérence aux transformations décrites, mais elle reste parfois approximative. Elle rend mal compte de la diversité des situations nationales et tend à sous-estimer certaines mobilisations des années 1990 et 2000, des mouvements altermondialistes aux grandes manifestations contre la guerre en Irak en 2003. La politique n’a pas disparu durant la période dite post-politique : ses formes et ses lieux ont évolué de manière inégale.

La disparition des lieux de sociabilité

Pour comprendre ce qui distingue l’hyperpolitique de la politique de masse, Jäger s’appuie notamment sur les travaux du politiste américain Robert Putnam. Dans Bowling Alone, paru en 2000, celui-ci décrit le recul de la sociabilité collective aux États-Unis : partis, syndicats, clubs et associations perdent des membres et rassemblent moins efficacement les individus.

La politique de masse ne reposait pourtant pas seulement sur des idées ou des programmes. Elle constituait aussi un milieu social. En Europe, le Parti communiste pouvait structurer une part importante de la vie quotidienne de ses militants et de leurs proches, grâce à ses journaux, ses syndicats, ses associations, ses lieux de réunion et ses activités culturelles. Ces organisations reliaient les expériences individuelles, leur donnaient une interprétation collective et permettaient de les convertir en action.

L’affaiblissement de ces lieux contribue à expliquer les difficultés des mobilisations contemporaines. Les réseaux sociaux diffusent rapidement des mots d’ordre et permettent de réunir des milliers de personnes, mais ne remplissent pas nécessairement les fonctions de formation, de coordination et de solidarité des organisations traditionnelles. Une mobilisation peut être massive sans parvenir à se structurer dans le temps.

Jäger met également en perspective les formes historiques du fascisme et celles de l’extrême droite américaine contemporaine. La comparaison souligne leurs différences : les organisations, les relais et les modes d’encadrement ne sont plus les mêmes. Les mouvements actuels peuvent s’appuyer sur des réseaux et des infrastructures moins traditionnels sans être dépourvus d’organisation. La nature de ces nouveaux dispositifs mériterait toutefois un examen plus approfondi.

L’analyse convainc lorsqu’elle souligne le rôle des organisations dans la transformation de la colère en force politique. Elle l’est moins lorsque le recul de la sociabilité collective semble suffire à expliquer l’impuissance contemporaine. Les données sur les adhésions et les pratiques militantes ne permettent pas toujours d’établir un lien causal direct entre désaffiliation et affaiblissement politique.

De l’antipolitique à l’hyperpolitique

La crise financière de 2008 marque, dans le récit de Jäger, le début d’une vague de contestation dirigée contre les élites et les institutions établies. En Grèce, en Espagne, en Italie ou aux États-Unis, les occupations de places et les manifestations se multiplient, tandis que la critique de l’ordre économique et politique gagne en visibilité. Mais cette effervescence débouche rarement sur une offre politique capable de transformer durablement les rapports de force.

Les trajectoires de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne et du Mouvement 5 étoiles en Italie illustrent les difficultés de cette conversion. Ces formations ont capté une partie de la contestation et remporté des succès électoraux, mais se sont heurtées aux contraintes du pouvoir et aux compromis institutionnels. En Grèce, la pression des créanciers européens a notamment limité les marges de manœuvre du gouvernement. Les victoires électorales n’ont donc pas satisfait les attentes de transformation qui avaient nourri les mobilisations.

Les expériences de Bernie Sanders aux États-Unis et de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni montrent cependant que la mobilisation peut aussi transformer les partis de l’intérieur. Tous deux ont bénéficié d’un soutien militant dépassant les appareils traditionnels et contesté l’orientation dominante de leur formation. Leurs parcours rappellent que l’articulation entre mobilisation et institutionnalisation ne se résume pas à une alternative entre succès et échec.

L’hyperpolitique désigne précisément le décalage entre l’extension de la politisation et la difficulté à construire un pouvoir collectif. Les inquiétudes liées au réchauffement climatique, aux inégalités économiques ou aux tensions géopolitiques nourrissent une conscience diffuse des enjeux planétaires. La séparation entre politique et vie privée s’estompe, tandis que les prises de position se multiplient. Pourtant, cette effervescence ne garantit ni la formation d’organisations structurées ni la capacité à imposer des changements.

Comme l’écrit Jäger à propos des États-Unis, « le consentement à l’ordre établi ne peut désormais plus être tenu pour acquis ». Les institutions et les élites ne bénéficient plus de la même légitimité. Mais la défiance ne constitue pas en elle-même un programme politique, pas plus que la contestation ne produit automatiquement les forces capables de lui donner une traduction institutionnelle.

La distinction entre antipolitique et hyperpolitique est stimulante, mais les trajectoires nationales et celles des mouvements restent trop peu différenciées. L’analyse gagnerait à préciser les conditions dans lesquelles certaines mobilisations se structurent tandis que d’autres se dispersent. Au-delà du déclin des anciennes organisations, c’est donc la capacité des nouvelles formes d’engagement à se doter de structures durables qui reste à expliquer.

Une asymétrie entre la gauche et la droite

Jäger souligne l’inégale capacité de la gauche et de la droite à convertir la politisation en force politique. Les transformations économiques, notamment la désindustrialisation et l’affaiblissement des collectifs de travail, ont fragilisé les bases sociales de la gauche. Celle-ci a perdu une partie des organisations qui reliaient les expériences quotidiennes, les intérêts sociaux et l’action politique.

La droite radicale semble mieux tirer parti de la nouvelle configuration. Elle exploite la défiance envers les élites, la circulation rapide des messages et la fragmentation de l’espace public. Mais il serait trompeur d’opposer une gauche privée de ses anciennes structures à une droite qui pourrait se passer d’organisation. Réseaux médiatiques, financements, associations, relais militants et infrastructures numériques contribuent eux aussi à sa capacité d’influence.

Cette asymétrie mériterait une analyse plus poussée. Jäger décrit les difficultés de la gauche à reconstruire une base collective, mais examine moins précisément les ressources qui permettent à ses adversaires de convertir la mobilisation en pouvoir. Une comparaison plus systématique de leurs organisations et de leurs infrastructures aiderait à comprendre pourquoi l’intensification de la vie politique profite davantage à certains camps.

Sorties de secours : reconstruire une capacité d’action collective

Dans le dernier chapitre, « Sorties de secours », Jäger cherche des moyens de sortir de cette impasse, principalement à partir du cas américain. Il défend la redistribution des ressources et la mise en place d’un véritable État-providence. Mais ces mesures ne sauraient suffire sans une reconstruction des organisations collectives.

Il faudrait ramener les individus vers les syndicats et les partis, ou faire émerger de nouvelles formes d’association. L’enjeu est de réinstitutionnaliser l’engagement sans simplement restaurer les structures du passé. Les organisations doivent redevenir des lieux de participation et de délibération, où les individus peuvent élaborer des objectifs communs et agir ensemble.

Le défi reste entier. Les anciennes formes de sociabilité ne peuvent être reproduites à l’identique, et leur affaiblissement ne fait pas surgir spontanément de nouveaux collectifs. Reste à comprendre comment susciter la participation, dépasser les moments de mobilisation et relier les revendications immédiates à des stratégies de transformation.

C’est là que se situe à la fois la force et la limite d’Hyperpolitique. Jäger avance une intuition féconde : la crise contemporaine de la politique tient moins au manque d’engagement qu’à la difficulté de transformer une politisation diffuse en puissance collective. Mais sa périodisation reste parfois trop générale, ses preuves empiriques inégales et son analyse des nouvelles formes d’organisation incomplète.

Son diagnostic déplace ainsi la question : il ne suffit ni de constater l’omniprésence de la politique ni de regretter les partis et les syndicats d’autrefois. Il faut comprendre comment des engagements dispersés peuvent se traduire en organisations capables de représenter des intérêts collectifs et d’agir sur les institutions. C’est aussi ce qui rend l’asymétrie entre la gauche et la droite décisive : dans un monde où la défiance se généralise, les acteurs qui disposent des moyens de l’organiser et de la convertir en pouvoir bénéficient d’un avantage déterminant.

22.10.2026 à 09:00

La critique des « approches critiques » du droit

« Faut-il croire au droit ? ». La question est honnête. Elle est celle à laquelle se proposent de répondre les neuf contributions de qualité (dont l’introduction) de l’ouvrage collectif éponyme, rédigé sous la direction du professeur Antoine Corre-Basset. Est ici dressé un panorama érudit et intriqué des principales théories critiques par lesquelles des femmes et des hommes, pas exclusivement juristes, ont déconstruit les mythes de la loi objective et de la bouche inanimée qui en prononce les paroles : le juge. On y balaie les critiques formulées depuis le XIX e siècle par les juristes sur leur art et, plus généralement, dans les discours tenus sur les dysfonctionnements des lois humaines, dont le contenu matériel est formulé au nom d’un droit « idéal » fixant les règles pour la collectivité tout entière, indépendamment de considérations économiques ou sociales. Ces théories, que l’on a rassemblées sous la qualification d’« approches critiques du droit », ont permis, depuis le marxisme juridique, avec des objets d’étude aussi variés que le genre, le sexe ou la race, de battre en brèche l’idée d’un droit neutre, apolitique et technique. Antoine Corre-Basset nous rappelle d’emblée que le débat sur la nature des règles de droit, très ancien, n’a jamais été dépassionné. Ouvert par Antigone, il évolue en parallèle d’un autre débat, celui-là plus récent, portant sur la manière dont les juristes manient une règle de droit devenue le bras armé d’un système de domination sociale au sens marxiste du terme. Le conflit s’est ensuite cristallisé autour de la dichotomie entre la conception « mécaniste » d’un droit neutre et objectif – qui postule un continuum entre la loi expression de la volonté générale (émanant du Parlement) et son application aux sujets de droit – et le discours partisan et mouvant caractéristique de la politique. Car, « lieu commun de toute une littérature scientifique depuis l’Antiquité », la satire du droit accompagne généralement la remise en cause de l’ordre institutionnel établi. Cet ouvrage collectif nous le rappelle, avec force. Une critique protéiforme La plupart des contributions de l’ouvrage rattachent leur objet d’étude aux courants critiques américains du début du XX e siècle, nés dans les facultés de droit. Ces mouvements intellectuels contestataires ont d’abord pris la forme d’une critique sociale du droit, en mettant en place un travail commun, plus ou moins structuré, de déconstruction du droit institutionnel. On discerne alors la densité des liens tissés entre toutes ces formes de critiques depuis la naissance du Legal realism américain au début du XX e siècle. Les critiques adressées par les principaux représentants de ce courant, savamment décrites par Pierre Brunet, ont en effet largement contribué à nourrir d’autres courants critiques du droit ( Law and Society , Law and Emotions ). Sceptiques à l’égard de la règle juridique, ils estiment que le droit livresque a des années de retard sur la pratique réelle, et que le raisonnement des juges « est fondé sur des éléments initialement considérés comme extra-juridiques » – ce qui rapproche le droit de la décision politique. Si ces critiques furent largement partagées après la Seconde Guerre mondiale, elles avaient en réalité été défendues bien longtemps avant eux, par des historiens du droit à la fin du XIX e siècle. Après le Legal realism , on trouve les Critical Legal Studies ( CLS ), nées à l’université du Wisconsin en 1977, à un moment où les luttes pour les droits civiques aux États-Unis connaissent un revers important. Vincent Réveillère décortique brillamment les grands traits de ce mouvement universitaire à la postérité flamboyante, inspiré du réalisme, du marxisme critique et d’un « assemblage hétéroclite de théories sociales structuralistes et post-structuralistes ». Il se définit comme « une critique ancrée à gauche de l’approche dominante au sein des universités états-uniennes dans les années 1960 et 1970 ». Comme son prédécesseur, ce mouvement intellectuel s’oppose à la culture juridique dominante : le droit serait politique et favoriserait systématiquement les plus puissants – aussi serait-il dangereux de s’en remettre au juge. En rejetant la vision rationnelle et consensuelle du droit et en soulignant son rôle dans la constitution du social (et inversement), les CLS ont profondément marqué l’enseignement et la théorie du droit bien au-delà des États-Unis. Exemptes de démarches empiriques, elles sont menées par des juristes ayant pour souci premier de s’opposer à l’enseignement conservateur des Law Schools aux États-Unis. L’héritage des CLS est important. On en retrouve des déclinaisons dans de nouveaux courants de recherche contemporains, inscrits dans la filiation des CLS mais ayant réussi à s’en émanciper : les approches féministes, la Critical Race Theory ( CRT ), les Legal Consciousness Studies ou encore le courant Law and Literature. Certains de ces courants ont été bien reçus dans les facultés de droit et d’économie françaises. D’autres, à l’instar de la CRT , ont reçu un accueil plutôt tiède puisqu’il faut attendre 2017 pour qu’enfin un livre collectif rende justice aux principaux textes du mouvement, enclenché à la fin des années 1970. De nouveaux champs disciplinaires ont récemment été créés sur les thématiques liées aux études sur les femmes. Remarquablement traitée dans la contribution de Marie-Xavière Catto, l’approche féministe du droit est née de la présence de femmes dans les facultés de droit américaines. Un cycle de conférences important en 1970 et vingt-deux années de rencontres annuelles auront joué un rôle crucial dans la diffusion des stratégies pour défendre les droits des femmes. Baptisée Feminist legal theory durant les années 1980, cette critique, qui reproche à l’enseignement d’être « un système de reproduction des hiérarchies », prend incontestablement appui sur les CLS . Critique politique, critique « scientifique » ? Les critiques sont d’abord résolument politiques. En témoignent les approches marxiste et socialiste. La première manifeste « une méfiance globale » à l’égard du savoir juridique, et prône la révolution. La seconde, acceptant comme point de départ le système juridique existant , « propose de le remettre en cause par une transformation progressive » ; la remise en cause de la science juridique est opérée par les sciences économiques. À l’origine de tous ces mouvements contestataires du droit, on retrouve de grandes figures tutélaires, évoluant dans un contexte hostile. Les mouvements qu’elles créent, essentiellement académiques et souvent nés dans les facultés de droit, se sont rapidement structurés au plan national. Leur ancrage dans les courants politiques (en particulier le socialisme et le marxisme) est incontestable. Le socialisme, devenu l’une des forces politiques majeures en France, est par exemple un grand courant critique du droit et de la législation dès la fin du XIX e siècle. Avec subtilité, Guillaume Richard propose de tirer un bilan des modalités critiques portées par les courants socialistes à partir de cette époque. Le droit y est contesté, intellectuellement et pratiquement, en tant que législation mais également comme « savoir intellectuel incapable de s’adapter aux évolutions sociales ». La critique dépasse alors le droit pour devenir politique. Socialement située, elle conteste l’ordre établi lato sensu et, singulièrement, l’ordre juridique qui y est contenu. Pourtant, elle ne rejette pas l’héritage juridique formel tout entier ; Karl Marx, qui se livre à une critique virulente de la législation de l’État dans une série d’articles de 1842, produit par exemple une « critique (sociale) du droit qui n’exclut pas le droit ». On comprend aisément que le droit est unanimement accusé de servir la domination d’une catégorie de personnes – la bourgeoisie au XIX e siècle, les « élites » au XX e siècle. D’ailleurs, ces dernières ont-elles un « rapport spécifique au droit et aux règlements ? », s’interroge Charles Bosvieux-Onyekwelu dans sa contribution. Reprenant, entre autres, le thème de la fausse universalité des lois qui, selon Foucault, permet aux élites de jouer avec les règles qu’elles imposent aux autres groupes sociaux, le chercheur apporte une réponse positive à cette interrogation, expliquant magistralement comment les classes supérieures ou dominantes (à ne pas toujours confondre avec les « élites ») « s’arrangent » avec le droit. Ce rapport élitaire au droit est, nous explique-t-il, facilité par le fait que l’on trouve généralement cette même élite à l’origine de la définition des règles du jeu, opérée sous l’œil bienveillant d’un Conseil d’État particulièrement coulant, ou en tout cas enclin à juger que la lettre d’une règle pouvait être enfreinte sans que l’esprit n’en soit trahi. Des compléments critiques issus d’autres sciences sociales La critique du droit n’est pas l’apanage du juriste. Des critiques particulièrement opérantes sont alors apportées par d’autres sciences sociales. C’est le cas de l’économie. La critique socialiste du droit est par exemple « une critique externe » ancrée dans la science politique et l’économie, savoirs jugés « plus adaptés » par ses représentants. Les successeurs de Marx, entre autres, ancrent essentiellement leur propos dans l’économie politique. Cette contestation de la science juridique par l’économie, qui interroge évidemment à plusieurs titres, n’est en réalité possible que grâce à l’autonomisation de la seconde vis-à-vis de la première et par le fait que les deux matières ne seraient pas concurrentes mais complémentaires. L’économie recèle d’ailleurs une autre voie de la critique du droit, celle des insuffisances de la science juridique elle-même. C’est également le cas de la sociologie, de la philosophie ou même de l’anthropologie. Afin d’étudier la présence du droit dans la vie sociale (droit du travail et adaptations de ce droit aux évolutions de l’emploi et de l’activité économique), la sociologie durkheimienne s’appuie par exemple sur le droit pris comme symbole de la solidarité sociale. Claude Didry nous explique avec brio comment Durkheim prend le droit comme le matériau de son enquête en distinguant, dans la matière juridique, un droit répressif d’un droit restitutif, dans le but de dépasser la dichotomie entre le droit privé conçu comme le cœur de la discipline juridique et le droit public, centré sur l’État. La raison de cette utilisation critique de la sociologie juridique est évidente : « le droit comme expression d’une régulation sociale se trouve intégré dans les faits sociaux que la sociologie se donne pour objet ». Mais l’une des remises en cause du droit les plus spectaculaires est celle opérée par la science. Puisant dans les sociologies du droit et des sciences, Romain Juston Morival s’interroge avec justesse sur ceux qui coproduisent le droit dans l’ombre, et plus précisément sur le rôle des acteurs experts qui contribuent à la mise en œuvre des décisions judiciaires. L’expertise scientifique et le travail judiciaire dialoguent, en associant des « ingrédients hétérogènes » dans une symétrisation harmonieuse ; ils permettent une alimentation réciproque des deux disciplines, mais également une critique du second par la première, en témoignent trois exemples édifiants d’autopsies au cours desquelles «  le récit raconté par le médecin légiste reprend et modifie l’histoire relatée par les policiers  ». Des critiques de la critique Les approches critiques ont connu une double évolution : la spécialisation d’une part, et la remise en cause d’autre part. La critique a d’abord été de portée générale, principalement à propos de la domination des classes dites supérieures. Elle s’est rapidement spécialisée (femmes, minorités ethniques ou raciales, etc.), portée essentiellement par des personnes touchées avant de devenir de véritables domaines de recherche à part entière. Marie-Xavière Catto insiste par exemple sur le rôle pionnier de certaines avocates françaises qui, après avoir constaté l’infériorité juridique du sexe féminin, ont adopté une perspective féministe sur l’objet droit (par exemple Maria Vérone en 1912, ou Yvonne Netter en 1926). Cette critique, qui revêtait essentiellement un objectif politique, a d’abord pris la forme d’études féministes avant de devenir une véritable méthode de recherche. Appelées « études de genre », elles posent la question des rapports de sexe sans que le point de vue soit uniquement celui des femmes. S’agissant des études raciales, l’émergence de la CRT est portée par des juristes ayant une vision du droit ancrée dans la pratique et dans un vécu de militant des droits civiques. Faisant montre de lucidité, Lionel Zevounou porte le fer dans la plaie. « Comment expliquer », écrit-il, « qu’un système de droit républicain, adossé à une déclaration des droits proclamée antérieurement à la France, ait abouti en pratique à asseoir une domination raciale blanche pendant plusieurs siècles ? ». Une « critique de la critique » s’est, en parallèle, lentement déployée depuis l’avènement des courants socialiste et marxiste. Elle est d’abord matérielle : le droit produit par les dominants peut-il servir autre chose que leurs intérêts propres ? La justice, instrument de classe, et le droit, technique de domination, sont conjointement accusés de favoriser la bourgeoisie ; ils doivent être mis au service de la classe ouvrière. Mais dans cette perspective, quelle peut être la valeur d’une technique — la règle de droit — capable d’être renversée au gré de l’idéologie du moment ? « Celle d’un véhicule pour des principes conformes au socialisme, dès lors que la classe dominant la société sera la classe ouvrière, et non plus la classe bourgeoise – car “les juristes finissent toujours par donner raison au plus fort”  ». Les critiques sont aussi d’ordre méthodologique. Les réalistes sont ainsi accusés de réduire la science juridique à la description du comportement des juges en négligeant la jurisprudence et les techniques essentielles à la compréhension de l’ordre juridique. Ils omettent la dimension normative pour ne se concentrer que sur les méthodes objectives et descriptives. Quant à la CRT , la pratique du storytelling sur laquelle elle est en partie fondée sera accusée de renforcer le communautarisme. Les CLS n’ont pas été exemptes de controverses, elles non plus. Les nombreuses critiques qui leur ont été adressées ont conduit à ce que certaines de ses branches s’émancipent : ainsi des défenseurs de la CRT , ainsi des auteures féministes. Le courant féministe n’a d’ailleurs pas eu d’autre choix que d’évoluer pour intégrer utilement les critiques formulées en son sein. À l’origine, celles-ci visaient notamment l’organisation patriarcale de la société et la négation des droits civils des femmes au XIX e siècle. Une première doctrine, qualifiée de libérale, avait basé son combat sur l’égalité juridique de traitement, ce qui avait permis aux femmes d’accéder à de nombreux espaces qui leur étaient fermés jusqu’alors. En dépit de réelles avancées, ce modus operandi avait été largement critiqué par les représentants du féminisme intersectionnel, queer et post-moderne, pour lesquels l’exclusion des femmes était « moins accidentelle que constitutive du système » ; lorsque le droit a établi un rapport de pouvoir structurellement inégalitaire, il ne suffit pas, pensent-ils, de déclarer l’égalité en droit pour effacer le problème. Autrement dit, les femmes, pour s’émanciper, n’ont pas à ressembler à des hommes « dont le modèle est érigé en unique valeur ». En définitive, le droit – sa règle comme le cadre supposément neutre qu’il fournit – a toujours été présenté comme essentiel à la vie dans la cité ; ce faisant, il semblait indestructible. Il existe pourtant, au cœur même de la sphère juridique comme à ses lisières, de multiples courants critiques dont le regard porte tant sur la matérialité des normes que sur leur mise en œuvre. C’est tout ce foisonnement doctrinal que cet ouvrage collectif met brillamment en lumière.
Texte intégral (2956 mots)

« Faut-il croire au droit ? ». La question est honnête. Elle est celle à laquelle se proposent de répondre les neuf contributions de qualité (dont l’introduction) de l’ouvrage collectif éponyme, rédigé sous la direction du professeur Antoine Corre-Basset. Est ici dressé un panorama érudit et intriqué des principales théories critiques par lesquelles des femmes et des hommes, pas exclusivement juristes, ont déconstruit les mythes de la loi objective et de la bouche inanimée qui en prononce les paroles : le juge. On y balaie les critiques formulées depuis le XIXe siècle par les juristes sur leur art et, plus généralement, dans les discours tenus sur les dysfonctionnements des lois humaines, dont le contenu matériel est formulé au nom d’un droit « idéal » fixant les règles pour la collectivité tout entière, indépendamment de considérations économiques ou sociales. Ces théories, que l’on a rassemblées sous la qualification d’« approches critiques du droit », ont permis, depuis le marxisme juridique, avec des objets d’étude aussi variés que le genre, le sexe ou la race, de battre en brèche l’idée d’un droit neutre, apolitique et technique.

Antoine Corre-Basset nous rappelle d’emblée que le débat sur la nature des règles de droit, très ancien, n’a jamais été dépassionné. Ouvert par Antigone, il évolue en parallèle d’un autre débat, celui-là plus récent, portant sur la manière dont les juristes manient une règle de droit devenue le bras armé d’un système de domination sociale au sens marxiste du terme. Le conflit s’est ensuite cristallisé autour de la dichotomie entre la conception « mécaniste » d’un droit neutre et objectif – qui postule un continuum entre la loi expression de la volonté générale (émanant du Parlement) et son application aux sujets de droit – et le discours partisan et mouvant caractéristique de la politique. Car, « lieu commun de toute une littérature scientifique depuis l’Antiquité », la satire du droit accompagne généralement la remise en cause de l’ordre institutionnel établi. Cet ouvrage collectif nous le rappelle, avec force.

Une critique protéiforme

La plupart des contributions de l’ouvrage rattachent leur objet d’étude aux courants critiques américains du début du XXe siècle, nés dans les facultés de droit. Ces mouvements intellectuels contestataires ont d’abord pris la forme d’une critique sociale du droit, en mettant en place un travail commun, plus ou moins structuré, de déconstruction du droit institutionnel. On discerne alors la densité des liens tissés entre toutes ces formes de critiques depuis la naissance du Legal realism américain au début du XXe siècle. Les critiques adressées par les principaux représentants de ce courant, savamment décrites par Pierre Brunet, ont en effet largement contribué à nourrir d’autres courants critiques du droit (Law and Society, Law and Emotions). Sceptiques à l’égard de la règle juridique, ils estiment que le droit livresque a des années de retard sur la pratique réelle, et que le raisonnement des juges « est fondé sur des éléments initialement considérés comme extra-juridiques » – ce qui rapproche le droit de la décision politique. Si ces critiques furent largement partagées après la Seconde Guerre mondiale, elles avaient en réalité été défendues bien longtemps avant eux, par des historiens du droit à la fin du XIXe siècle.

Après le Legal realism, on trouve les Critical Legal Studies (CLS), nées à l’université du Wisconsin en 1977, à un moment où les luttes pour les droits civiques aux États-Unis connaissent un revers important. Vincent Réveillère décortique brillamment les grands traits de ce mouvement universitaire à la postérité flamboyante, inspiré du réalisme, du marxisme critique et d’un « assemblage hétéroclite de théories sociales structuralistes et post-structuralistes ». Il se définit comme « une critique ancrée à gauche de l’approche dominante au sein des universités états-uniennes dans les années 1960 et 1970 ». Comme son prédécesseur, ce mouvement intellectuel s’oppose à la culture juridique dominante : le droit serait politique et favoriserait systématiquement les plus puissants – aussi serait-il dangereux de s’en remettre au juge. En rejetant la vision rationnelle et consensuelle du droit et en soulignant son rôle dans la constitution du social (et inversement), les CLS ont profondément marqué l’enseignement et la théorie du droit bien au-delà des États-Unis. Exemptes de démarches empiriques, elles sont menées par des juristes ayant pour souci premier de s’opposer à l’enseignement conservateur des Law Schools aux États-Unis.

L’héritage des CLS est important. On en retrouve des déclinaisons dans de nouveaux courants de recherche contemporains, inscrits dans la filiation des CLS mais ayant réussi à s’en émanciper : les approches féministes, la Critical Race Theory (CRT), les Legal Consciousness Studies ou encore le courant Law and Literature. Certains de ces courants ont été bien reçus dans les facultés de droit et d’économie françaises. D’autres, à l’instar de la CRT, ont reçu un accueil plutôt tiède puisqu’il faut attendre 2017 pour qu’enfin un livre collectif rende justice aux principaux textes du mouvement, enclenché à la fin des années 1970. De nouveaux champs disciplinaires ont récemment été créés sur les thématiques liées aux études sur les femmes. Remarquablement traitée dans la contribution de Marie-Xavière Catto, l’approche féministe du droit est née de la présence de femmes dans les facultés de droit américaines. Un cycle de conférences important en 1970 et vingt-deux années de rencontres annuelles auront joué un rôle crucial dans la diffusion des stratégies pour défendre les droits des femmes. Baptisée Feminist legal theory durant les années 1980, cette critique, qui reproche à l’enseignement d’être « un système de reproduction des hiérarchies », prend incontestablement appui sur les CLS.

Critique politique, critique « scientifique » ?

Les critiques sont d’abord résolument politiques. En témoignent les approches marxiste et socialiste. La première manifeste « une méfiance globale » à l’égard du savoir juridique, et prône la révolution. La seconde, acceptant comme point de départ le système juridique existant, « propose de le remettre en cause par une transformation progressive » ; la remise en cause de la science juridique est opérée par les sciences économiques. À l’origine de tous ces mouvements contestataires du droit, on retrouve de grandes figures tutélaires, évoluant dans un contexte hostile. Les mouvements qu’elles créent, essentiellement académiques et souvent nés dans les facultés de droit, se sont rapidement structurés au plan national. Leur ancrage dans les courants politiques (en particulier le socialisme et le marxisme) est incontestable.

Le socialisme, devenu l’une des forces politiques majeures en France, est par exemple un grand courant critique du droit et de la législation dès la fin du XIXe siècle. Avec subtilité, Guillaume Richard propose de tirer un bilan des modalités critiques portées par les courants socialistes à partir de cette époque. Le droit y est contesté, intellectuellement et pratiquement, en tant que législation mais également comme « savoir intellectuel incapable de s’adapter aux évolutions sociales ». La critique dépasse alors le droit pour devenir politique. Socialement située, elle conteste l’ordre établi lato sensu et, singulièrement, l’ordre juridique qui y est contenu. Pourtant, elle ne rejette pas l’héritage juridique formel tout entier ; Karl Marx, qui se livre à une critique virulente de la législation de l’État dans une série d’articles de 1842, produit par exemple une « critique (sociale) du droit qui n’exclut pas le droit ».

On comprend aisément que le droit est unanimement accusé de servir la domination d’une catégorie de personnes – la bourgeoisie au XIXe siècle, les « élites » au XXe siècle. D’ailleurs, ces dernières ont-elles un « rapport spécifique au droit et aux règlements ? », s’interroge Charles Bosvieux-Onyekwelu dans sa contribution. Reprenant, entre autres, le thème de la fausse universalité des lois qui, selon Foucault, permet aux élites de jouer avec les règles qu’elles imposent aux autres groupes sociaux, le chercheur apporte une réponse positive à cette interrogation, expliquant magistralement comment les classes supérieures ou dominantes (à ne pas toujours confondre avec les « élites ») « s’arrangent » avec le droit. Ce rapport élitaire au droit est, nous explique-t-il, facilité par le fait que l’on trouve généralement cette même élite à l’origine de la définition des règles du jeu, opérée sous l’œil bienveillant d’un Conseil d’État particulièrement coulant, ou en tout cas enclin à juger que la lettre d’une règle pouvait être enfreinte sans que l’esprit n’en soit trahi.

Des compléments critiques issus d’autres sciences sociales

La critique du droit n’est pas l’apanage du juriste. Des critiques particulièrement opérantes sont alors apportées par d’autres sciences sociales. C’est le cas de l’économie. La critique socialiste du droit est par exemple « une critique externe » ancrée dans la science politique et l’économie, savoirs jugés « plus adaptés » par ses représentants. Les successeurs de Marx, entre autres, ancrent essentiellement leur propos dans l’économie politique. Cette contestation de la science juridique par l’économie, qui interroge évidemment à plusieurs titres, n’est en réalité possible que grâce à l’autonomisation de la seconde vis-à-vis de la première et par le fait que les deux matières ne seraient pas concurrentes mais complémentaires. L’économie recèle d’ailleurs une autre voie de la critique du droit, celle des insuffisances de la science juridique elle-même.

C’est également le cas de la sociologie, de la philosophie ou même de l’anthropologie. Afin d’étudier la présence du droit dans la vie sociale (droit du travail et adaptations de ce droit aux évolutions de l’emploi et de l’activité économique), la sociologie durkheimienne s’appuie par exemple sur le droit pris comme symbole de la solidarité sociale. Claude Didry nous explique avec brio comment Durkheim prend le droit comme le matériau de son enquête en distinguant, dans la matière juridique, un droit répressif d’un droit restitutif, dans le but de dépasser la dichotomie entre le droit privé conçu comme le cœur de la discipline juridique et le droit public, centré sur l’État. La raison de cette utilisation critique de la sociologie juridique est évidente : « le droit comme expression d’une régulation sociale se trouve intégré dans les faits sociaux que la sociologie se donne pour objet ».

Mais l’une des remises en cause du droit les plus spectaculaires est celle opérée par la science. Puisant dans les sociologies du droit et des sciences, Romain Juston Morival s’interroge avec justesse sur ceux qui coproduisent le droit dans l’ombre, et plus précisément sur le rôle des acteurs experts qui contribuent à la mise en œuvre des décisions judiciaires. L’expertise scientifique et le travail judiciaire dialoguent, en associant des « ingrédients hétérogènes » dans une symétrisation harmonieuse ; ils permettent une alimentation réciproque des deux disciplines, mais également une critique du second par la première, en témoignent trois exemples édifiants d’autopsies au cours desquelles « le récit raconté par le médecin légiste reprend et modifie l’histoire relatée par les policiers ».

Des critiques de la critique

Les approches critiques ont connu une double évolution : la spécialisation d’une part, et la remise en cause d’autre part. La critique a d’abord été de portée générale, principalement à propos de la domination des classes dites supérieures. Elle s’est rapidement spécialisée (femmes, minorités ethniques ou raciales, etc.), portée essentiellement par des personnes touchées avant de devenir de véritables domaines de recherche à part entière. Marie-Xavière Catto insiste par exemple sur le rôle pionnier de certaines avocates françaises qui, après avoir constaté l’infériorité juridique du sexe féminin, ont adopté une perspective féministe sur l’objet droit (par exemple Maria Vérone en 1912, ou Yvonne Netter en 1926). Cette critique, qui revêtait essentiellement un objectif politique, a d’abord pris la forme d’études féministes avant de devenir une véritable méthode de recherche. Appelées « études de genre », elles posent la question des rapports de sexe sans que le point de vue soit uniquement celui des femmes. S’agissant des études raciales, l’émergence de la CRT est portée par des juristes ayant une vision du droit ancrée dans la pratique et dans un vécu de militant des droits civiques. Faisant montre de lucidité, Lionel Zevounou porte le fer dans la plaie. « Comment expliquer », écrit-il, « qu’un système de droit républicain, adossé à une déclaration des droits proclamée antérieurement à la France, ait abouti en pratique à asseoir une domination raciale blanche pendant plusieurs siècles ? ».

Une « critique de la critique » s’est, en parallèle, lentement déployée depuis l’avènement des courants socialiste et marxiste. Elle est d’abord matérielle : le droit produit par les dominants peut-il servir autre chose que leurs intérêts propres ? La justice, instrument de classe, et le droit, technique de domination, sont conjointement accusés de favoriser la bourgeoisie ; ils doivent être mis au service de la classe ouvrière. Mais dans cette perspective, quelle peut être la valeur d’une technique — la règle de droit — capable d’être renversée au gré de l’idéologie du moment ? « Celle d’un véhicule pour des principes conformes au socialisme, dès lors que la classe dominant la société sera la classe ouvrière, et non plus la classe bourgeoise – car “les juristes finissent toujours par donner raison au plus fort” ». Les critiques sont aussi d’ordre méthodologique. Les réalistes sont ainsi accusés de réduire la science juridique à la description du comportement des juges en négligeant la jurisprudence et les techniques essentielles à la compréhension de l’ordre juridique. Ils omettent la dimension normative pour ne se concentrer que sur les méthodes objectives et descriptives. Quant à la CRT, la pratique du storytelling sur laquelle elle est en partie fondée sera accusée de renforcer le communautarisme.

Les CLS n’ont pas été exemptes de controverses, elles non plus. Les nombreuses critiques qui leur ont été adressées ont conduit à ce que certaines de ses branches s’émancipent : ainsi des défenseurs de la CRT, ainsi des auteures féministes. Le courant féministe n’a d’ailleurs pas eu d’autre choix que d’évoluer pour intégrer utilement les critiques formulées en son sein. À l’origine, celles-ci visaient notamment l’organisation patriarcale de la société et la négation des droits civils des femmes au XIXe siècle. Une première doctrine, qualifiée de libérale, avait basé son combat sur l’égalité juridique de traitement, ce qui avait permis aux femmes d’accéder à de nombreux espaces qui leur étaient fermés jusqu’alors. En dépit de réelles avancées, ce modus operandi avait été largement critiqué par les représentants du féminisme intersectionnel, queer et post-moderne, pour lesquels l’exclusion des femmes était « moins accidentelle que constitutive du système » ; lorsque le droit a établi un rapport de pouvoir structurellement inégalitaire, il ne suffit pas, pensent-ils, de déclarer l’égalité en droit pour effacer le problème. Autrement dit, les femmes, pour s’émanciper, n’ont pas à ressembler à des hommes « dont le modèle est érigé en unique valeur ».

En définitive, le droit – sa règle comme le cadre supposément neutre qu’il fournit – a toujours été présenté comme essentiel à la vie dans la cité ; ce faisant, il semblait indestructible. Il existe pourtant, au cœur même de la sphère juridique comme à ses lisières, de multiples courants critiques dont le regard porte tant sur la matérialité des normes que sur leur mise en œuvre. C’est tout ce foisonnement doctrinal que cet ouvrage collectif met brillamment en lumière.

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