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22.10.2026 à 13:12

Chère Frustration…

Roger Martelli
La revue Frustration a publié une réponse à la lettre de Pablo Pillaud-Vivien, rédacteur en chef de Regards. Ce dernier y interrogeait la justesse politique de l’usage de la violence. Roger Martelli, historien et directeur de la publication de Regards, fait une réponse à la réponse.
Texte intégral (1165 mots)

La revue Frustration a publié une réponse à la lettre de Pablo Pillaud-Vivien, rédacteur en chef de Regards. Ce dernier y interrogeait la justesse politique de l’usage de la violence. Roger Martelli, historien et directeur de la publication de Regards, fait une réponse à la réponse.

Tu écris une réponse à un texte publié dans Regards. Révolutionnaire conséquent, comme tant d’autres avant toi, tu te gausses des intellectuels de salon qui ne savent rien du peuple, mais qui redoutent ses colères et qui, quand elles adviennent, se réclament de l’ordre, fût-ce au nom même de la révolution.


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Je n’ai pas connu les salons. J’ai enseigné quarante années en banlieue, en majorité dans des zones très populaires. Je suis un enfant de Mai-68. J’étais en grève et dans la rue mais je n’étais pas alors sur les barricades et je ne suis pas passé du col Mao au Rotary club. Depuis cette date, je me dis communiste. J’ai été membre du Parti communiste pendant quarante ans et ne le suis plus, sans cesser pour autant d’être communiste.

Je n’ai bien sûr rien contre le mot de « camarades » (c’est un joli nom, tu sais…), mais je n’en abuse pas et ne l’étends pas à la terre entière. Je n’ai rien contre les poings dressés des prolétaires, mais j’ai toujours été frappé de ce qu’ils ne prouvent rien sauf, hélas, un symbole bien viril. Et puis, tout compte fait, sur les photos du temps du Front populaire, c’était le socialiste Léon Blum qui levait le poing…

Depuis 1968, je suis communiste parce que je ne suis ni socialiste, ni d’extrême gauche. Mais je ne fais pas du « réformiste » et du « gauchiste » des ennemis. Je ne crois pas davantage à l’aménagement du capitalisme qu’à son extinction décrétée. Plus que l’accommodement et l’abolition proclamée, je préfère le dépassement concerté, qui n’oublie ni la finalité de son extinction, ni les contradictions qui freinent son dépassement.

Je n’ignore pas que la violence a été inhérente au développement de l’histoire humaine. Je sais donc qu’elle peut être nécessaire. Mais il faut savoir que, quand on s’y résout, le risque est toujours là de la voir se retourner contre l’idéal pour lequel on s’engage. Le XXème siècle est né en 1914 de la pire des violences. Et la violence extrême qui en est résultée a pesé sur le cours ultérieur de l’histoire humaine, la révolution et la contre-révolution.

Cette violence inaugurale a produit les fascismes et elle a légitimé le stalinisme. Faute d’avoir dès le départ mis les freins nécessaires à son irrépressible extension, les bolcheviks arrivés au pouvoir se sont trouvés pris dans un engrenage dont il est trop facile de rejeter la faute sur le seul Staline. Les bolcheviks ont pensé qu’ils « prenaient » l’État : en fait, ils ont été pris par lui. Même si on la veut prolétarienne et provisoire, la dictature est un processus dont on voit le début, mais dont on ne voit jamais assez tôt les coûts humains de la persistance. Je ne moralise pas la violence en soi, mais je sais trop que la frontière est bien mince entre la violence en soi et la violence pour soi.

Pendant des années, j’ai rejeté avec virulence « les gauchistes », puis j’ai fini par comprendre que la critique nécessaire de leurs outrances faisait oublier ce qui les suscitait. Le PCF avait à mes yeux raison de repousser « le gauchisme », mais il avait tort d’en faire un épouvantail, sans comprendre ce qui le motivait. Les héritiers de Marx avaient sans doute raison de critiquer ceux de Bakounine, mais ils avaient tort d’oublier ce qu’il y avait de prémonitoire dans l’anti-étatisme radical de l’anarchisme historique.

J’ai ainsi fini par penser que la coupure qui avait séparé la famille bolchevique après la mort de Lénine avait été l’un des drames du XXème siècle. Aussi, au milieu des années 1990, je prônais un « pôle de radicalité ». Mais j’ai toujours pensé que la radicalité ne valait que si elle se conjugue avec le souci de la majorité, sans laquelle aucune transformation n’est possible – ni réforme partielle, ni rupture systémique.

Je crois que l’histoire a été celle de la lutte des places et des classes ; mais je me méfie de la métaphore facile qui glisse de la lutte à la guerre, de l’adversaire à l’ennemi. La violence se reproduit elle-même et, même quand on parvient à l’enrayer, elle laisse les traces d’une culture de la guerre, des avant-gardes et des chefs à la tête des armées.

Aujourd’hui, la violence crée la possibilité concrète du pire, que ce soit la violence orchestrée de l’État ou la violence de ceux qui pensent pouvoir l’utiliser contre lui. Rien ne serait pire que de s’accoutumer à ce que les grandes mobilisations soient cannibalisées par des actes qui nourrissent la peur quand il y a avant tout besoin d’espérance.

Le rassemblement pacifique et potentiellement majoritaire, adossé à un projet émancipateur : telle est la seule voie pour freiner la progression de l’extrême droite. Laisser entendre que, dans une situation bloquée, la violence peut être propulsive est une faute. La gauche, qui doit lutter contre la tentation des solutions répressives et de l’autoritarisme, ne peut pas tomber dans ce piège.

22.10.2026 à 12:49

REMONTADA DE LA SEMAINE ?

Pablo Pillaud-Vivien
Présidentielle au Brésil : Lula tente de faire démocratie À trois jours du second tour de la présidentielle brésilienne, Lula joue sa dernière carte face à Flávio Bolsonaro, le fils de l’ancien président d’extrême droite. Distancé au premier tour avec 45 % des voix contre 47 %, le président sortant espère l’emporter en remobilisant les…
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Présidentielle au Brésil : Lula tente de faire démocratie

À trois jours du second tour de la présidentielle brésilienne, Lula joue sa dernière carte face à Flávio Bolsonaro, le fils de l’ancien président d’extrême droite. Distancé au premier tour avec 45 % des voix contre 47 %, le président sortant espère l’emporter en remobilisant les classes populaires, en reconquérant une partie de l’électorat féminin et en réduisant son retard auprès des évangéliques, qui ont massivement voté pour son adversaire. L’inflation et la hausse des prix alimentaires fragilisent son bilan social. Alors que les sondages annoncent un scrutin serré, le débat télévisé de vendredi (le premier avait viré au pugilat) pourrait constituer une ultime occasion pour le président de gauche de renverser la tendance et d’empêcher le retour au pouvoir de la dynastie Bolsonaro.

NB : à 18h30 ce jeudi, une soirée pour la démocratie au Brésil et contre l’extrême droite est organisée à la mairie de Montreuil. Soyons nombreux – Regards y sera ! Pour s’inscrire, c’est par ici !

21.10.2026 à 13:30

Mais qu’est-ce que c’est que cette police ?

Loïc Le Clerc
Des armes de guerre contre des manifestants, contre des lycéens. Des policiers formés à l'arrache. Une doctrine de confrontation, à rebours des autres démocraties. Que devient la France ?
Texte intégral (1327 mots)

Des armes de guerre contre des manifestants, contre des lycéens. Des policiers formés à l’arrache. Une doctrine de confrontation, à rebours des autres démocraties. Que devient la France ?

Près de 12 000 interpellations, 1000 policiers et gendarmes blessés, des centaines de lycéens blessés, des mains et des mâchoires arrachées par des grenades, des yeux rendus aveugles par des tirs en pleine tête et deux manifestants morts. Voilà le bilan provisoire d’un mois de mobilisation.

Quel est ce pays ? Est-ce ainsi qu’une démocratie protège le droit constitutionnel de manifestations ? On se pose des questions.


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Utilise-t-on des armes de guerre contre des lycéens et des manifestants ?

Oui. LBD, pistolet à impulsions électriques, grenade assourdissante, lacrymogène ou de désencerclement… Les forces de l’ordre sont équipées d’armes dites « intermédiaires », que l’on qualifie de « non-létales ». Mais ce sont des armes de guerre. Selon le sociologue spécialiste du maintien de l’ordre Sébastian Roché, « ce sont techniquement des armes à feu dites sublétales. C’est-à-dire qu’elles ne tuent pas à chaque fois. C’est pour ça qu’elles sont considérées comme armes de guerre et qu’il y a des restrictions à l’exportation. » De fait, ces armes sont classées catégorie A2, soit du matériel de guerre.

Le LBD envoie un projectile de 40mm en caoutchouc jusqu’à 40 mètres. Les grenades, lacrymogènes ou de désencerclement peuvent être projetées jusqu’à 200m, avant d’exploser. Rien qu’à Marseille, la journée du 17 octobre, 4000 grenades lacrymogènes ont été tirées. En 2023, le ministère de l’intérieur a dépensé 78 millions d’euros pour l’achat de grenades.

En théorie, ces munitions ne sont pas mortelles tant qu’elles ne sont pas tirées de façon tendue. Mais combien de flash-balls et de grenades ont été propulsés en pleine tête ? Combien ont été envoyés dans les jambes de lycéens, de manifestants, au risque de les mutiler ? Quand ces grenades explosent, par erreur, dans les jambes de CRS, pourtant équipés de protections, l’explosion les fait chuter et les blesse gravement. Les grenades de désencerclement sont interdites dans tous les pays d’Europe. L’usage des LBD par les forces de l’ordre y est très encadré, voire carrément interdit chez la plupart de nos voisins européens.

Pour comprendre les violences policières, il faut aussi se pencher sur la formation des policiers. Certaines recrues ont obtenu 7/20 au concours avant de suivre une formation théorique de 12 mois. Pour être boulanger, il faut obtenir au minimum 10/20 au CAP et la formation dure trois ans. Le prérequis pour manipuler de la farine est plus exigeant que pour manipuler des armes de guerre. 

Est-il plus difficile d’obtenir le concours de boulanger que de policier ?

Pour comprendre les violences policières, il faut aussi se pencher sur la formation des policiers. Les gouvernements successifs recrutent à tout va. Au début des années 2000, le ministre de l’intérieur, puis président, Nicolas Sarkozy, a nettement diminué les effectifs, notamment en supprimant la police de proximité. Depuis 2015, après les vagues d’attentats, on s’est mis à recruter en urgence : durée de la formation et exigences pour le recrutement ont été abaissées. Certaines recrues ont obtenu 7/20 au concours avant de suivre une formation théorique de 12 mois. Pour être boulanger, il faut obtenir au minimum 10/20 au CAP et la formation dure trois ans. Le prérequis pour manipuler de la farine est plus exigeant que pour manipuler des armes de guerre. 

Le résultat est net : ces policiers maîtrisent mal le Code de procédure pénale. Et au terme d’une formation minimale, ils sont lâchés dans des rues qu’ils ne connaissent pas, au contact d’une population qu’ils ne connaissent pas, avec des armes dangereuses qu’ils ne maîtrisent pas.

Comment a évolué la doctrine de « maintien de l’ordre » depuis les années 90?

Dans les années 90, et plus précisément après la mort de Malik Oussekine sous les coups des « voltigeurs » – policiers en moto équipés de matraque –, la France change radicalement de doctrine. Il convient désormais d’éviter à tout prix le contact physique avec les manifestants et d’appliquer une strict proportionnalité dans le recours à la force, quitte à laisser quelques vitrines se faire briser. C’était le « maintien de l’ordre à la française ». Quarante ans plus tard, cette doctrine porte toujours le même nom, mais elle a bien changé. À partir de 2005 et la révolte des banlieues, de nouvelles armes sont utilisées par la police, comme le flash-ball. À partir de 2016 et la loi Travail, la police systématise la pratique de la « nasse » associée aux gaz lacrymogènes. À partir de 2019 et des gilets jaunes, retour des « voltigeurs » – désormais nommés Brav-M – et introduction de véhicules blindés – les Centaures de la gendarmerie. Ces nouvelles pratiques policières inspirent désormais des pays autoritaires : Hong Kong, Bahreïn, Tunisie, Birmanie, etc. 

C’est ainsi que la police française est devenue la plus meurtrière d’Europe : trois morts chaque mois en France entre 2020 et 2022, selon la recension de Basta.

Au 20ème siècle, les polices anglaises et allemandes souffraient d’une sale réputation. Elles sont aujourd’hui citées en exemple. Là-bas, les forces de l’ordre sont très peu armées. Lors des manifestations, elles sont quasiment invisibles, postées dans les rues parallèles, prêtes à intervenir de façon ciblée et rapide, sans lacrymogène ni même matraque ! L’objectif tient en un mot : la « désescalade ».

La France est passée de modèle démocratique à modèle autoritaire. Ces pratiques sont  dénoncées régulièrement par de nombreuses instances nationales et internationales, du Défenseur des droits au Conseil de l’Europe jusqu’aux experts de l’ONU. La honte.

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