06.08.2026 à 06:00
L’Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrepôts ?
Pour mesurer le succès de la stratégie de profondeur de Kyiv, il faut comprendre l'importance de Wildberries dans la Russie de Poutine.
L’article L’Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrepôts ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (9431 mots)
Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue
Depuis le 18 juillet 2026, l’Ukraine a étendu sa campagne de « sanctions à longue portée » et, en plus de frapper des sites de raffineries de pétrole russes, a visé plus d’une douzaine de sites logistiques appartenant à l’entreprise Wildberries. Premier acteur du commerce en ligne russe, Wildberries n’est pas seulement un « Amazon russe », mais remplit le rôle de plusieurs entreprises de premier plan en même temps : il s’agit à la fois d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Crédit Agricole. Sa chute aurait donc des conséquences bien plus importantes qu’une simple perturbation temporaire de la vente de carburant.
Pour comprendre la manœuvre stratégique ukrainienne, il faut analyser cette entreprise très particulière, conçue sur mesure pour répondre aux défis considérables que posent la géographie et l’espace russes.
Une entreprise unique dans le paysage économique russe
Fondée en 2004 par Tatiana Kim, née à Moscou, issue de la minorité coréenne implantée dans les provinces russes du Pacifique et l’une des rares personnes à avoir fait fortune sans bénéficier de la privatisation sauvage des grands monopoles d’État soviétiques, Wildberries fait partie des quelques entreprises réellement productives de l’économie russe qui n’ont bénéficié d’aucune position dominante, d’aucun passe-droit ou de prébendes, et qui ont su répondre de manière inventive aux immenses besoins de la population après la décennie noire des années 1990.
En effet, Wildberries n’est pas uniquement un détaillant assis sur une logistique et un catalogue ultraperformants, à l’instar du groupe de Jeff Bezos. C’est une « place de marché » virtuelle (ou marketplace) qui relie plus d’un million de vendeurs déposant leurs produits dans les entrepôts de l’entreprise à des centaines de millions de consommateurs. Capable de mettre en contact vendeurs et acheteurs d’un bout à l’autre de cet immense pays de 17 millions de km², l’entreprise s’est rapidement rendue indispensable en Russie (mais aussi en Biélorussie, en Arménie, en Géorgie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan), grâce à sa capacité à pallier les lacunes de la logistique traditionnelle héritée de l’Union soviétique.
Grâce à son modèle novateur, la Russie est donc passée, en quelques années, d’un système centralisé inefficace et en ruine à des échanges en ligne généralisés. Ceux-ci permettent aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux « auto-entrepreneurs » locaux de se connecter à l’ensemble du marché national, voire à une grande partie de l’ancien espace soviétique, et de pratiquer des prix compétitifs.
Avec sept millions de commandes quotidiennes, l’entreprise représente aujourd’hui près de la moitié du marché national du commerce en ligne. Son enseigne violette est présente jusque dans les plus petites localités et symbolise la résilience de l’économie et sa capacité à se réinventer sans copier un modèle occidental, qui n’aurait pas été pertinent dans ce contexte.
Le modèle intégré d’Alibaba plutôt que celui d’Amazon
Grâce à ses succès et à sa proximité avec de nombreuses entreprises russes, Wildberries a cherché à étendre son activité. En février 2021, l’entreprise a ainsi acquis la banque Standard-Crédit, un établissement alors modeste, classé 400e par les actifs, et doté de 302 millions de roubles de fonds propres. Depuis, rebaptisée Wildberries Bank, elle a connu une croissance spectaculaire : ses actifs sont passés de 3,1 à 57,1 milliards de roubles en 2024, et son capital de 483 millions à 21 milliards. Une part substantielle de son bilan est constituée de créances sur des entreprises (dont beaucoup vendent leurs produits sur la plateforme en ligne). Contrôlant à la fois la distribution et le crédit, le conglomérat se rapproche ainsi davantage du modèle d’Alibaba ou de JD.com que de celui d’Amazon.
Ce système est simple et repose sur cinq « mouvements ».
Avant toute chose, le groupe vend des produits sur sa plateforme en ligne, qui se distingue dans le paysage russe par sa clarté et son efficacité logistique. Il propose ensuite des crédits à la consommation, qui encouragent à consommer davantage. Grâce à sa position d’hébergeur privilégié, l’entreprise offre également des crédits aux vendeurs pour qu’ils produisent plus de marchandises, stockées dans les entrepôts de la marque. Via sa filiale bancaire, elle collecte des intérêts sur ces prêts, ainsi que des commissions sur les ventes. Elle contrôle ainsi les paiements et retient les fonds des vendeurs dans son propre système bancaire, augmentant ainsi sa taille de bilan. Grâce à ces « incitations », les vendeurs sont encouragés à adopter l’ensemble de ces services et deviennent dépendants de l’environnement numérique, logistique et financier créé pour les accompagner.
Cette intégration s’est encore renforcée au printemps 2026, lorsque VTB, une banque contrôlée par l’État, a annoncé l’acquisition d’une participation minoritaire dans l’ensemble des actifs fintech du groupe, à commencer par 5 % de la Wildberries Bank, par le biais d’une émission d’actions dont la valeur dépasse 540 milliards de roubles 1.
C’est précisément ce qui rend la campagne ukrainienne particulièrement difficile à gérer pour les autorités russes : l’efficacité de l’entreprise l’a placée en position de force sur le marché, en faisant un géant dont les services sont indispensables aux entreprises russes petites et moyennes et qui ne pourraient être remplacés qu’au prix fort, ce qui entraînerait la faillite des moins compétitifs. Sa chute éventuelle provoquerait donc un raz-de-marée dans l’ensemble du pays, touchant très durement les entrepreneurs dont certains ont déjà perdu l’ensemble de leur marchandise stockée dans les entrepôts visés par Kiev. Elle conduirait également mécaniquement à une hausse du coût de la vie pour l’ensemble de la population et des producteurs. C’est précisément la dernière chose dont le Kremlin a besoin alors que la campagne en Ukraine patine depuis le début de l’année 2026.
Une fusion controversée et inégale
Une faillite de Wildberries aurait des retombées politiques d’autant plus lourdes que le Kremlin est directement impliqué : en poussant l’entreprise à fusionner avec Russ, une firme de publicité numérique ciblée proche du Kremlin, il en a fait un rouage du système. Cette opération avait aussitôt été approuvée et encouragée publiquement par Vladimir Poutine, qui y voit un moyen d’encourager les exportations russes.
L’entité résultant de cette fusion, РВБ (ou RWB, pour Russ Wildberries), est désormais valorisée à environ 12,6 milliards de dollars 2. Cette fusion doit néanmoins être analysée sous l’angle politique autant qu’économique.
Officiellement, ce rapprochement devait permettre de proposer un écosystème réunissant une marketplace, de la publicité, des paiements, de la logistique et des services numériques, mais on peut se demander quelle est la plus-value réelle pour une entreprise déjà très performante. En 2023, Wildberries a réalisé un chiffre d’affaires de 538,7 milliards de roubles et un bénéfice net de 18,9 milliards, contre respectivement 27,9 milliards et 4,86 milliards pour le Russ Group. Malgré cette disproportion (19 fois plus de chiffre d’affaires et 4 fois plus de bénéfices nets), la fusion de 2024 a attribué 65 % de la nouvelle entité à Wildberries et 35 % à Russ, ce qui a provoqué des interrogations et des protestations vives.
Les critiques les plus virulentes sont venues de Vladislav Bakalchuk, alors époux de la fondatrice Tatiana Kim et dirigeant de l’entreprise, qui s’est publiquement opposé à l’opération. Dénonçant ce qu’il a qualifié de « prise de contrôle hostile » de Wildberries par des acteurs extérieurs, Bakalchuk a présenté la fusion comme le résultat de pressions politiques plutôt que comme une décision dictée par des considérations économiques. Le conflit s’est rapidement transformé en une affaire à la fois familiale, économique et politique. Ces contestations ont culminé en septembre 2024 avec une altercation armée devant les bureaux de Wildberries à Moscou, qui a fait plusieurs victimes 3.
Cet épisode est plus généralement symptomatique d’une dégradation des droits de propriété, fondamentaux pour tout système capitaliste régulé. Dans le pays de Vladimir Poutine, conserver un actif, même s’il s’agit de l’un des plus performants de l’après-URSS, suppose de se placer sous la protection d’un patron proche du pouvoir. Avec cette fusion, Wildberries est devenu un rouage du système, redevable et dépendant de lui. Surtout, cette immixtion du pouvoir politique dans la vie d’une des entreprises majeures de l’écosystème russe semble avoir créé les faiblesses que les Ukrainiens sont en train d’exploiter.
Une campagne plus efficace que celle contre l’essence ?
L’ampleur des destructions causées par les forces armées ukrainiennes est désormais mesurable. Plus de 800 000 mètres carrés, soit environ 14 % des capacités logistiques du groupe, ont été détruits ou gravement endommagés, pour une valeur de marchandises estimée à environ 250 milliards de roubles 4. Tatiana Kim a évoqué un montant supérieur à 1,3 milliard de dollars et rappelé, dans une prise de parole récente, que les assurances ne couvrent pas les frappes de drones 5.
Les centres d’Elektrostal (360 000 mètres carrés) et de Kotovsk (ouvert en mai 2025 et contenant près de 54 millions d’articles) ont été les premiers à prendre feu, faisant huit morts et près de quatre-vingt-dix blessés. Les entrepôts de Krasnodar et de Nevinnomyssk ont été incendiés dans la nuit du 21 au 22 juillet, ceux de Chouchary et d’Outkina Zavod, près de Saint-Pétersbourg, le 22 juillet, ceux de Simféropol, le 24 juillet, ceux d’Ekaterinbourg, le 25 juillet, ceux de Riazan, le 28 juillet, ceux de Penza et de Sarapoul, dans la nuit du 29 au 30 juillet, ceux de Volgograd et de Zelenodolsk, dans la nuit du 30 au 31 juillet. Le 2 juillet, le hub de Novossemeïkino (178 600 mètres carrés), qui dessert la Volga et le centre de la Russie européenne, a été à son tour incendié. Une quinzaine de sites ont ainsi été touchés en une quinzaine de jours.
Trois caractéristiques distinguent cette séquence d’une simple accumulation de frappes.
- La profondeur d’abord : Ekaterinbourg se situe à plus de 1 700 kilomètres de la frontière, et Novossemïkino à environ 800 kilomètres des positions ukrainiennes les plus avancées.
- La couverture géographique, ensuite, s’étend de l’oblast de Moscou au Caucase du Nord, de la Baltique à l’Oural et à la Volga. C’est toute la Russie d’Europe qui est sous le feu, ce qui provoque un retournement inédit : alors qu’elle constitue habituellement un atout dans les conflits, l’immensité du territoire russe est désormais un handicap, car il est impossible de protéger l’ensemble des sites sensibles avec des moyens de défense anti-drones et anti-missiles.
- Enfin, la propagation à d’autres entreprises : le 31 juillet, Ozon a dû évacuer son centre logistique à Zelenodolsk, en Tatarstan, situé à proximité immédiate de celui de Wildberries. Le site est resté intact et l’origine de l’incendie reste incertaine 6, mais cet événement pourrait présager une extension de la manœuvre à un autre géant de la distribution qui souffre des mêmes faiblesses systémiques, bien que son modèle soit plus décentralisé.
La cible est-elle licite ? Le point aveugle du droit
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky qualifie ces opérations de « sanctions à longue portée ». Ce vocabulaire n’est pas anodin : le gouvernement ukrainien inscrit ainsi délibérément son action dans le registre de la coercition économique, et non dans celui de la lutte armée. Fin juin, le président avait annoncé une opération de quarante jours visant à contraindre Moscou à négocier. Les raffineries ont été visées en premier lieu, provoquant des pénuries de carburant, puis les plateformes logistiques. La campagne contre Wildberries s’inscrit donc dans la continuité d’un dispositif préexistant et ne constitue pas une réorientation radicale de la stratégie ukrainienne.
Par ailleurs, Zelensky affirme que les entrepôts touchés approvisionnaient l’armée russe en composants de drones, en équipements de navigation et en matériel sous sanctions, et que ces frappes sont une réponse aux attaques russes contre les infrastructures civiles ukrainiennes, notamment électriques 7.
Le droit admet qu’un bien civil apportant une contribution effective à l’action militaire puisse faire l’objet d’une attaque proportionnée. Toute la difficulté réside dans l’appréciation de cette contribution. Des analystes ont documenté la présence de gilets pare-balles et de composants de drones sur la plateforme, ainsi que l’utilisation de celle-ci par des groupes de volontaires équipant des unités. Comme dans beaucoup d’autres forces armées, les procédures d’acquisition officielles du ministère russe de la Défense ne couvrent que l’armement, laissant tout le reste transiter par les circuits marchands ordinaires 8. Pour pallier ces insuffisances, les soldats et les citoyens russes ont, pour une bonne part, recours à Wildberries. La plateforme se contente d’héberger, de stocker et d’acheminer, sans qu’il soit possible de déterminer si elle le fait par complaisance ou par simple indifférence commerciale, alors même que cette activité représente un gain non négligeable.
Au regard du modèle complexe dans lequel l’imputabilité est difficile à établir, on constate que le droit actuel, élaboré dans un monde où l’usine d’armement se distinguait nettement de la minoterie, se heurte à une infrastructure dont la fonction militaire n’est ni vraiment voulue ni réellement organisée, mais qui est tout de même substantielle.
La question dépasse le cas russe, car, si l’argument ukrainien est admis, les entrepôts d’Amazon ou d’Alibaba deviendraient, en cas de conflit majeur, des objectifs potentiels. S’il est écarté, l’adversaire disposerait alors d’un sanctuaire logistique. Aucune de ces réponses n’est satisfaisante et, surtout, ne permettrait de réguler l’intensité de la violence dans un conflit futur. Il est donc nécessaire de réfléchir aux catégories les plus pertinentes, permettant d’arriver à une réduction réelle des souffrances causées aux civils. En cela également, les retours d’expérience et l’interprétation à venir des opérations de la guerre d’Ukraine seront primordiaux pour les autres sociétés européennes au lendemain du conflit.
Une manœuvre indirecte sur l’épine dorsale logistique russe ?
Le tripartisme « force, puissance, pouvoir » permet de situer l’objectif avec exactitude. La force désigne l’instrument militaire. La puissance correspond à la capacité d’un ensemble social à produire et à soutenir la force dans la durée. Le pouvoir renvoie à l’aptitude à obtenir l’obéissance sans recourir à la contrainte. Les frappes n’ont pas atteint la force russe : aucune unité n’a été détruite et aucun système d’armes n’a été neutralisé. Elles touchent la puissance par le provisionnement et visent le pouvoir par l’usure du consentement. Enfin, la désignation de ces opérations par l’Ukraine comme des « sanctions » confirme cette lecture d’une manœuvre indirecte, qui met à profit une faille tactique russe pour attaquer un objectif susceptible d’affaiblir les lignes logistiques et de briser l’effort de guerre.
Sur l’échiquier stratégique, la campagne opère un déplacement oblique. Renonçant à la case militaire, où le rapport de force lui est défavorable, Kiev joue une case adjacente mal gardée.
Selon une grille de lecture que j’ai développée dans mes travaux 9, la nouvelle séquence stratégico-tactique est donc une stratégie défensive indirecte, couplée à une tactique offensive directe. Sur le plan stratégique, l’Ukraine reste sur la défensive et évite l’affrontement direct avec les forces ennemies, qu’elle contourne en visant l’économie qui les sous-tend. Au niveau tactique, les frappes de drones sont offensives et directes, portées sans intermédiaire sur l’objectif. Cette combinaison inverse la séquence classique, dans laquelle l’offensive stratégique commande la manœuvre tactique. Il n’est possible que parce que le drone à longue portée permet de dissocier la profondeur de frappe du rapport de force général : on atteint l’arrière adverse sans avoir pris l’initiative sur le front.
Il ne s’agit donc pas d’une escalade verticale, mais d’une nouvelle séquence stratégico-tactique élaborée grâce à « la libre activité de l’esprit », pour reprendre les termes de Clausewitz.
Le transfert du risque : la véritable onde de choc
L’effet le plus lourd ne pèse donc pas sur les bâtiments, mais sur la répartition des pertes. Le 7 juillet, soit avant le début de la campagne, Wildberries a modifié son contrat de partenariat afin de se décharger de toute responsabilité en cas de force majeure résultant de frappes d’artillerie, de drones ou de missiles 10. Face à l’indignation, l’entreprise a annoncé, le 22 juillet, des indemnisations présentées comme volontaires, promettant de soutenir en priorité les plus petits entrepreneurs 11. De nombreux vendeurs déclarent toutefois n’avoir rien perçu, et les premières prises de parole de Tatiana Kim laissent entendre que l’entreprise ne compensera pas les pertes subies dans ses entrepôts. En a-t-elle seulement les moyens ?
Conséquence décisive : la crise n’est pas absorbée par une entreprise capitalisée et politiquement protégée, mais pulvérisée entre des centaines de milliers de micro-entrepreneurs sans filet de sécurité, souvent endettés pour constituer leur stock. Le risque de guerre a été contractuellement déplacé vers le maillon le moins capable de le supporter. Ce transfert constitue le choc le plus puissant pour le tissu économique russe, bien plus que les incendies.
Il détermine également la nature de la crise à venir. Une faillite de cet acteur « too big to fail » (protégé politiquement et systémique, ce qui interdit à l’État de le laisser disparaître) demeure improbable. Le gouvernement examine des mesures de soutien (prêts bonifiés, allègements fiscaux, subventions) 12, et envisage même la nationalisation totale ou partielle comme solution ultime. Cependant, les finances russes, déjà sous tension en raison de la guerre et des sanctions, ne pourraient pas supporter cette nouvelle charge sans difficulté et devront trouver une solution économiquement viable permettant de distribuer des produits de façon compétitive sur le territoire le plus étendu du globe.
La cible bancaire, véritable objectif de la campagne ?
C’est néanmoins cette brèche financière que Kiev cherche désormais à élargir. Le 27 juillet, Denys Chtilerman, dirigeant de l’industrie de défense ukrainienne, a explicité la logique du ciblage prioritaire de l’entreprise. Selon lui, Wildberries serait le premier emprunteur de Russie et son partenariat avec VTB, banque contrôlée par l’État, en ferait un objectif de premier plan, car son effondrement entraînerait celui de plusieurs autres établissements 13. La plateforme n’est pas seulement un objectif, elle est un vecteur vers le système bancaire. C’est donc en toute connaissance de cause que l’Ukraine a cherché à enfoncer le clou. Notons d’ailleurs que le premier grand sinistre subi par le groupe a été accidentel : l’incendie de l’entrepôt de Chouchary, près de Saint-Pétersbourg, en janvier 2024, précisément frappé par un drone le 24 juillet 2026 14. C’est peut-être l’ampleur des pertes annoncées qui a nourri l’imagination stratégique des Ukrainiens.
Quelques signaux confirment l’exposition du secteur bancaire et financier. Sberbank envisage d’augmenter ses provisions et a abaissé sa prévision de croissance russe pour 2026 à 0 ou 0,5 %, contre 0,5 à 1 % précédemment. La banque surveille particulièrement les petites entreprises 15. À la dette du groupe s’ajoutent les prêts contractés par les vendeurs pour financer leur stock ; un défaut simultané de ces prêts constituerait une seconde vague de créances non honorées.
Un troisième aspect mérite également notre attention. Le taux de chômage en Russie se situe actuellement autour de 2,1 %. Les bâtiments peuvent être reconstruits plus facilement que les employés d’entrepôt peuvent être remplacés. Il faudra désormais rémunérer le risque, car les employés les plus compétents de Wildberries, qui ont contribué à la réussite de l’entreprise, pourront facilement retrouver du travail sur un marché très demandeur de savoir-faire, dans des conditions moins exposées.
Propagation numérique et contrat social
Un multiplicateur doit être ajouté à l’analyse matérielle. Des dizaines de vidéos montrant des colonnes de fumée ont circulé sur les réseaux sociaux russes. S’y ajoutent celles, plus redoutables, de vendeurs qui se filment en larmes pour expliquer que l’incendie a détruit leur marchandise, leur activité, et parfois leur unique source de revenu. La numérisation du sensorium 16 fait que l’effet recherché ne réside plus dans le bâtiment, mais dans le regard : la frappe détruit un hangar ; sa diffusion détruit la certitude que la guerre reste lointaine.
Elle touche au point le plus sensible du dispositif intérieur russe. La stabilité du régime repose en effet sur un échange implicite : l’acceptation des restrictions politiques en échange d’un accès à une consommation moderne et en constante amélioration. Ce contrat a survécu à l’entrée en guerre précisément parce que la vie quotidienne des grandes villes n’avait pas été bouleversée. Le commerce de détail avait déjà connu, en 2026, sa première contraction du nombre de points de vente depuis plus de vingt ans 17.
Les petits entrepreneurs ruinés, qui font partie de la classe moyenne émergente du pays, deviendraient une source de ressentiment d’un nouveau type. Entrés tardivement dans la contestation, ils seraient peu suspects d’anti-poutinisme primaire, ce qui pourrait entraîner d’autres catégories de la population dans la grogne.
Ce que cette campagne enseigne
Frapper la logistique de consommation ne vise pas la capacité de l’État à faire la guerre, mais celle de la société à maintenir une vie normale. Cette coercition touche chaque citoyen et est presque indéfendable. Elle a néanmoins un coût pour l’agresseur, en l’occurrence l’Ukraine. Selon des sources ukrainiennes, les frappes du 18 juillet répondaient à la destruction de terminaux de Nova Poshta, le logisticien postal ukrainien 18. La réciprocité est la seule règle qui semble efficace, mais son efficacité est incertaine. Rien n’indique pour l’instant que la dégradation de la consommation se traduise par une inflexion de la position russe, et l’histoire des campagnes de coercition économique incite à la prudence.
Reste l’enseignement le plus général. Les hubs de tri et les plateformes numériques concentrent une valeur stratégique comparable à celle des dépôts de munitions du siècle dernier, avec cette différence décisive qu’ils sont civils, visibles et immobiles. Toute société qui a confié son approvisionnement quotidien à quelques dizaines de bâtiments en tôle a, sans le savoir, construit un centre de gravité d’une grande vulnérabilité. La campagne de juillet 2026 en apporte la preuve en Russie. Ce n’est pas une exception. Si l’Europe veut prendre au sérieux la perspective d’un conflit avec la Russie, elle doit dresser dès maintenant un inventaire rigoureux de ses faiblesses potentielles en matière d’approvisionnement et d’infrastructure financière, afin d’éviter toute mauvaise surprise stratégique.
L’article L’Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrepôts ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
20.07.2026 à 05:30
La Chine a sauvé la junte birmane, et après ?
La Chine a établi un protectorat recalcitrant au Myanmar. Les généraux, ni capables, ni inféodés, rendent ce pari de plus en plus intenable.
L’article La Chine a sauvé la junte birmane, et après ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (8963 mots)
Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue
La porte de l’avion s’ouvre sur un couloir en moquette à la forte odeur de moisissure. La climatisation installée n’est plus alimentée en électricité, l’humidité s’attaque aux halls vides de l’aéroport international de Rangoun. Les passagers en provenance de Bangkok sortent difficilement leurs lourds bagages, la toile et les fermetures éclair prêtes à craquer sous le volume de tout ce qui est désormais en pénurie en Birmanie : dentifrice, tampons, mousse à raser, chocolat, médicaments, pilules contraceptives.
À l’immigration, les guichets pour les étrangers et les Birmans sont séparés. Dans la file des étrangers, il y a principalement des Chinois en provenance des provinces du sud-ouest, des entrepreneurs dans l’import-export ou le textile ; on trouve quelques Indiens aussi. Les rares Occidentaux sont diplomates ou employés humanitaires. Les huit files d’attente pour les « nationaux » sont celles qui avancent le plus lentement. S’installe un silence de peur, la nervosité est palpable. Les citoyens birmans craignent que l’ordinateur des officiers de l’immigration affiche ne révèle qu’ils sont inscrits sur les « listes noires » de l’administration militaire, qui vise à réprimer les dissidents. Sur ces listes peuvent se trouver : les militants pour la démocratie, les membres des familles des résistants, les employés démissionnaires du service public, toute personne ayant publiquement critiqué la junte, et les jeunes hommes appelés pour la conscription militaire.
En avril 2024, la junte au pouvoir a réactivé une loi dormante qui imposait la conscription obligatoire pour les jeunes hommes de 18 à 35 ans et les jeunes femmes de 18 à 27 ans, mais la mesure n’est pour l’instant pas appliquée pour ces dernières. La perspective d’être utilisée comme chair à canon par les généraux qui bombardent les villages, cliniques et écoles, est la seule qui s’offre à la jeunesse birmane dans leur pays. Pour répondre aux quotas de conscrits, les officiers n’hésitent pas à se saisir manu militari des jeunes qu’ils arrêtent aux checkpoints, sur les routes ou dans les aéroports, via les services de l’immigration.
Il n’est pas rare que les passagers, en remettant leur passeport aux agents de l’immigration, y glissent à l’occasion plusieurs billets bleus de 10 000 kyats 19, pour acheter leur passage. Ceux qui en sortent s’estiment heureux. La ville de Rangoun souffre de la pollution et affiche 35 degrés au thermomètre en avril. Des taxis jaunes, sortis d’usines japonaises il y a plus de vingt ans, accueillent les arrivants. Énervés, les conducteurs ont dû faire la queue plusieurs heures avant de pouvoir acheter l’essence rationnée qui ramènera les voyageurs chez eux, dans le Rangoun occupé par la junte birmane.
Au pays où la Chine soutient des élections
Cinq ans après le coup d’État du 1er février 2021, le général Min Aung Hlaing a réussi à organiser des élections entre décembre 2025 et janvier 2026, et à se faire élire président. Le scrutin s’est déroulé alors que la prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi était toujours en détention, et que son parti politique, la Ligue Nationale pour la Démocratie, reste interdit. La population a rechigné à se rendre aux urnes et c’est seulement la menace de la répression en cas d’abstention qui a permis à la propagande 20 du régime d’afficher un taux de participation de 54 %.
Ces élections marquent une victoire pour l’armée birmane, bien au-delà du scrutin. Alors qu’en 2024, la junte semblait sur le point de perdre la guerre civile en cours, le régime a pu organiser le scrutin sans souffrir d’attaques d’envergure de la part des forces révolutionnaires. Ces dernières — divisées en une centaine de groupes, plus ou moins sous l’autorité d’un gouvernement d’unité nationale en exil — sont depuis mi-2025 retranchées dans une position défensive, à court de munitions et dépassées par la puissance de feu des généraux. Un responsable du groupe révolutionnaire des Forces de Défense du Peuple de Mandalay, Ko Phyo déclarait début 2026 que les résistants sont désormais « dans l’impossibilité de rivaliser » avec l’armement et le nombre de combattants déployés par la junte 21.
Ce retournement de situation est dû à l’implication directe de la Chine dans la révolution birmane, depuis 2024. Les élections elles-mêmes ont été soutenues, voire sollicitées par Pékin. L’envoyé spécial chinois pour les affaires asiatiques, Deng Xijun 邓锡军, se félicitait ainsi de la tenue de ce scrutin en décembre 2025 : « La conduite réussie de ces élections reflète les accords et efforts de coopération entre le général Min Aung Hlaing, et le président Xi Jinping » 22. Pékin avait d’ailleurs déjà convié plusieurs partis politiques birmans en Chine, à la faveur de voyages d’étude 23.
Historique des relations Chine-Birmanie
La Chine est initialement restée indécise face au coup d’État de février 2021. Quelques jours après la prise de pouvoir militaire, et alors que les manifestants défilaient devant l’ambassade à Rangoun avec des pancartes accusant Pékin d’avoir directement soutenu le coup d’État, l’ambassadeur Chen Hai 陈海 déclarait dans la presse birmane qu’une telle prise de pouvoir par la force « n’est absolument pas ce que la Chine souhaite voir » 24. En effet, la Chine entretenait des liens étroits de coopération avec le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, entre 2016 et 2020.
La prix Nobel de la Paix s’était rendue plusieurs fois en Chine, comme après son élection en 2016, où elle avait rencontré Xi Jinping 25. Le président chinois lui a retourné la visite en janvier 2020, la première effectuée par un président chinois depuis dix-neuf ans 26.
Le gouvernement de la Ligue Nationale pour la Démocratie tranchait surtout avec le précédent gouvernement constitué d’anciens officiers et mené par le président Thein Sein, ancien général qui avait suspendu le mégaprojet de barrage hydroélectrique Myitsone sur le fleuve Irrawaddy en 2011. Ce projet gigantesque, signé en 2009 sous les yeux même de Xi Jinping (alors vice-président) devait fournir de l’électricité à la Chine, moins de 10 % de la production étant laissée à la Birmanie. Les populations locales Kachin se sont opposées, craignant les perturbations liées au barrage, et exigeant la protection des rivières à la source du fleuve Irrawaddy, véritable ligne de vie du pays qui le traverse du Nord au Sud et qui contribue à fertiliser les plaines centrales rizicoles. Fait rare, les anciens généraux ont écouté les populations locales et ont pris la décision de suspendre ce projet. Cette suspension a été perçue comme un affront par Pékin. A contrario, Aung San Suu Kyi, une fois au gouvernement, a exprimé sa volonté de relancer la coopération sino-birmane. La conseillère pour l’État avait créé une commission spéciale pour les projets Chine-Birmanie qu’elle présidait personnellement 27. Aung San Suu Kyi est même allée jusqu’à suggérer la possibilité de relancer le projet de barrage de Myitsone 28. L’ouverture économique de la Birmanie profitait largement à la Chine et à ses entreprises capables de produire à bas coûts les infrastructures et biens de consommation nécessaires à une économie de pays en développement. Entre 2010 et 2020, le commerce bilatéral est passé de 4 à 19 milliards de dollars. La Chine n’avait effectivement pas intérêt à voir le gouvernement d’Aung San Suu Kyi se faire renverser.
De l’attentisme à l’interventionnisme
À la suite du coup d’État, la Chine a adopté une posture attentiste et n’a pas reconnu formellement le régime militaire du général Min Aung Hlaing, tout en refusant systématiquement tout contact officiel avec le gouvernement révolutionnaire en exil. Ces atermoiements ont duré jusqu’en 2023, lorsque Pékin s’est directement impliqué dans le conflit birman à deux reprises et dans des orientations radicalement différentes.
Le 27 octobre 2023, une coalition de groupes ethniques armés menée par l’Armée de libération nationale Ta’ang, l’Armée d’Arakan et l’Armée de l’Alliance nationale démocratique de Birmanie a lancé une offensive d’ampleur contre la frontière sino-birmane, en prenant pour cible des positions tenues par l’armée et des milices affiliées. L’opération dite « 10/27 » visait officiellement à déloger et arrêter les responsables des centres d’arnaques en ligne installés sur la frontière. Les combats ont été marqués par un important usage de drones par les insurgés, et un haut degré de coopération entre ces groupes dont l’équipement était chinois et des jeunes combattants révolutionnaires en quête d’expérience militaire. L’opération a été un succès retentissant : des dizaines de centres d’arnaques ont été démantelés et les employés chinois impliqués remis à leurs autorités nationales. L’armée birmane qui avait réussi de justesse à exfiltrer les responsables des milices en charge de la zone, les a finalement extradés vers la Chine, qui les a condamnés à mort en 2025. Ainsi, frustré par l’inaction de la junte birmane face aux centres d’arnaque, Pékin a montré qu’il était prêt à user de son influence sur les groupes ethniques armés, pour intervenir directement dans une opération de police à grande échelle en Birmanie.
L’opération « 10/27 » a permis une prise de territoire importante au bénéfice des insurgés, et illustré la faiblesse de l’armée birmane, déclenchant une série d’offensives partout dans le pays : des groupes ethniques et révolutionnaires sont parvenus à se saisir de plusieurs villes. Une seconde opération a été lancée à l’été 2024 par les mêmes acteurs, avec un succès retentissant, les insurgés ayant pris le pouvoir dans six villes et le contrôle d’un des 14 centres de commandement régional birman, une première depuis le coup d’État de 1962. Toutefois, cette seconde opération, menée sans son accord, a effrayé la Chine : la junte a menacé de s’effondrer. Anxieuse quant à la stabilité du pays et la sécurité de ses investissements, Pékin est intervenu en faisant pression sur les insurgés pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu et a contribué à un blocus de la frontière terrestre, en suspendant l’accès à la nourriture et aux équipements. Le régime chinois a également usé de son influence sur la puissante armée des Was, un groupe ethnique autonome, forcée d’arrêter de vendre des munitions et de renoncer à leur passage sur son territoire. Sous pression, les groupes rebelles ont dû accepter le cessez-le-feu et renoncer symboliquement au contrôle de la ville carrefour de Lashio, rendue à l’armée, alors même qu’elle avait été gagnée au prix de nombreuses pertes dans les deux camps. Le cessez-le-feu sous supervision chinoise, effectif depuis janvier 2025, a été suivi de visites du ministre des Affaires étrangères Wang Yi 王毅 et d’invitations du général Min Aung Hlaing en Chine, notamment pour visiter des usines d’armement et de fabrication de drones 29. Cette intervention chinoise et l’instauration d’une politique de conscription expliquent aujourd’hui l’inversion de la dynamique militaire. Les élections de 2025/2026 marquent la conclusion de ce cycle de sauvetage de la junte birmane par Pékin.
Vulnérabilités chinoises
On peut s’interroger sur l’opportunité de ce sauvetage. Le général Min Aung Hlaing a plongé la Birmanie dans le pire cycle de violences internes depuis l’indépendance. Le conflit a déjà fait plus de 100 000 morts 30, notamment sous le feu des bombardements aériens perpétrés par la junte contre des cibles civiles. Le pays, la population et son économie restent ravagés par la guerre civile. Après une chute de 18 % du PIB en 2021, celui-ci n’a toujours pas retrouvé son niveau d’avant la Covid-19, faisant de lui le seul pays de l’ASEAN dans ce cas 31.
Insécurité rampante
La plateforme ACLED classe la Birmanie au rang de second pays le plus conflictuel dans le monde en 2025, après la Palestine 32. L’insécurité est endémique au-delà du cercle restreint de contrôle direct de l’armée exercé à Naypyidaw, Mandalay et Rangoun. L’armée administre réellement les plus grandes villes dans la plaine centrale du pays, mais les groupes révolutionnaires ou ethniques contrôlent la périphérie et les frontières. Les routes qui relient les villes de ces zones sont dangereuses : celle qui mène de Mandalay à Monywa et Kalay est si périlleuse que les habitants privilégient l’avion. Sur l’ensemble du territoire, le nombre de checkpoints a augmenté, créant de longues files d’attente devant des péages formels et informels. L’extorsion peut être le fait de l’armée, de milices soutenues par cette dernière, appelées Pyusawhti, de groupes ethniques armés ou de groupes révolutionnaires. Autour de Mandalay, entre les villes moyennes de Meikthila et de Kyaukse sous contrôle militaire, différents groupes d’hommes armés, avec ou sans uniforme reconnaissable, peuvent arrêter par surprise des véhicules et extorquer de l’argent. La police est cantonnée à un rôle de gardiennage des bâtiments administratifs et de protection des rares convois d’officiels en déplacement. La junte a partiellement légalisé la détention d‘armes à feu en 2023 33, en partie en réponse aux inquiétudes des familles pro-militaires et fortunées du pays face à l’explosion de la violence. Les jeunes hommes n’osent pas sortir dans la rue à Rangoun par peur d’être kidnappés pour la conscription. L’armée est bien le premier facteur d’insécurité dans un pays qui est entré en révolution. Le soutien chinois aux généraux birmans a certes permis de sauver ces derniers et leur prétention au pouvoir, mais cela ne se traduit pas dans un contrôle effectif du pays.
Dilemme de Malacca
La Birmanie présente une importance stratégique pour Pékin, en tant que point d’accès direct à l’océan Indien. Le pays offre en effet la possibilité à la Chine de réduire sa dépendance au détroit de Malacca, par lequel transitent plus de 75 % des importations de pétrole et un quart du commerce maritime international et qui, en cas de conflit ouvert avec les États-Unis, pourrait être bloqué 34. Dès 2003, le président Hu Jintao faisait référence à ce scénario sous le nom de « dilemme de Malacca ». Le lancement du « Corridor Économique Chine-Birmanie » en 2017 par le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, vise à y apporter une solution. La nature des projets regroupés derrière cette entité traduit bien cette conception d’un pays vu avant tout comme un « corridor » : oléoduc, gazoduc, port en eau profonde, ligne de chemin de fer Kunming-Kyaukphyu. La Chine cherche à traverser la Birmanie. Le double pipeline, gazoduc et oléoduc, fonctionnel depuis 2013 pour le gaz et 2017 pour le pétrole, a la capacité de desservir 10 % et 5 % des importations énergétiques chinoises respectives 35. Mais son utilité dépend doublement de la capacité à déployer les infrastructures nécessaires à son exploitation et à garantir leur sécurité.
Plusieurs attaques ont déjà eu lieu le long du pipeline chinois, dont une en mai 2025, qui a consisté en une série de huit attaques coordonnées de la part des troupes révolutionnaires, ayant entraîné une prise de contrôle temporaire de stations de contrôle 36. Début 2026, l’Armée d’Arakan est engagée dans une offensive pour s’emparer de la ville de Kyaukhpyu et de ses alentours, points de départ de l’oléo-gazoduc, ce qui pourrait conférer à cet ennemi juré de la junte un levier de négociation important. D’autres attaques contre le pipeline ne sont pas à exclure de la part des groupes révolutionnaires aujourd’hui menacés dans leur survie par les mesures décrétées par la Chine. Jusqu’en 2026, les attaques n’ont pas intentionnellement visé à endommager l’infrastructure, mais plutôt à s’en saisir pour démontrer une capacité de protection 37. De futures opérations, menées par des acteurs plus désespérés, pourraient être autrement plus destructrices.
Terres rares lourdes
La seconde vulnérabilité chinoise aux chocs birmans se situe dans les sols du nord-est du pays, riches en terres rares lourdes telles que le dysprosium et le terbium. Selon certaines estimations, la Birmanie représente 60 à 80 % des importations de terres rares lourdes en Chine depuis la fin des années 2010 38. Les mines situées côté birman de la frontière sont aujourd’hui placées sous le contrôle de différents groupes ethniques armés. En 2024, l’armée d’Indépendance Kachin s’est emparée d’une zone minière importante précédemment contrôlée par une milice locale qui avait prêté allégeance à l’armée birmane. Grâce à cette prise, les rebelles Kachin ont été capables de forcer la Chine à rouvrir les postes frontières jusqu’alors fermés, illustrant cette nouvelle vulnérabilité de Pékin.
Par l’importance de ses investissements, notamment dans des projets d’infrastructure et l’extraction de matières premières, la Chine est vulnérable aux répercussions du coup d’État de 2021. Le choix de sauver la junte s’explique par ces vulnérabilités. La Chine a cherché à protéger ses intérêts, sur lesquels la chute potentielle du régime pourrait faire planer une menace. La fin de sa neutralité et l’engagement dans le conflit aux côtés de l’armée créent toutefois de nouveaux risques. La question se pose de savoir si l’armée qui a eu besoin d’être sauvée, sera capable de réellement protéger les intérêts chinois, et si les cessez-le-feu imposés de force par Pékin seront durables.
Les généraux birmans sauvés, mais ni capables, ni inféodés
Les élections et victoires militaires récentes de l’armée birmane semblent éloigner la possibilité d’un changement de régime en Birmanie. La fatigue liée à la guerre, perceptible partout dans les villes sous occupation de l’armée, dessine un futur proche de la stabilisation du pouvoir militaire, c’est-à-dire un retour à une Birmanie d’avant 2010. Seulement, à la différence de 2010, où un pouvoir civil avait entamé un processus d’ouverture politique, il n’y a, à l’heure actuelle, aucun signe semblable qui puisse donner espoir.
Jeux de dupes : la difficile « coopération » entre la junte et la Chine
Pour la Chine, les premiers mois du nouveau gouvernement ont été l’occasion d’une célébration de l’amitié sino-birmane, notamment de la part des généraux birmans reconnaissants. Le général Min Aung Hlaing a initié un processus de relance du projet de barrage Myitsone et des consultations publiques ont déjà eu lieu sur place, afin de montrer à quel point ce projet pouvait constituer une véritable opportunité pour les populations locales. Ces visites sont largement mises en scène dans des opérations de propagande, et visent à promouvoir les efforts de coopération des généraux.
L’armée birmane a lancé depuis l’hiver 2025 une campagne de lutte contre les centres d’arnaques, désormais relocalisés sur la frontière thaïlandaise. La junte s’est mise en scène en train de dynamiter divers complexes. Mais ces centres étaient situés sur le territoire de la milice Forces de garde-frontières, un puissant groupe paramilitaire officiellement sous contrôle de la junte. La connivence entre cette milice et les généraux birmans est similaire à celle observée à la frontière sino-birmane, où les responsables des milices locales étaient nommés par l’armée birmane. La campagne intervenait dans le cadre d’un effort régional plus large sous la pression chinoise, comme par ailleurs au Cambodge et au Laos. Le phénomène est en effet particulièrement répandu en Birmanie et au Cambodge, où des mafieux chinois profitent d’accords avec les autorités locales corrompues pour héberger de larges centres d’arnaques en ligne, qui emploient des milliers de jeunes en provenance d’Asie du Sud-Est mais aussi d’Inde et d’Afrique, afin de prendre pour cible des internautes en Amérique du Nord et du Sud, en Europe et en Asie de l’Est. Derrière l’affichage politique, les centres d’arnaques détruits réémergent déjà dans d’autres villes en Birmanie, y compris à Rangoun 39. En mai 2026, la presse birmane affirmait que le général Pyae Son Linn, responsable de la formation des forces armées et ancien commandant militaire de la région de Rangoun, avait été arrêté car il a été révélé qu’il recevait directement les recettes d’un centre d’arnaque, dans un hôtel, en plein centre de la ville 40. La manne financière pour la milice et les officiers locaux, ainsi que la nécessité pour les généraux birmans de préserver leurs relations avec la milice, sans laquelle l’armée ne peut contrôler la frontière thaïlandaise, expliquent la pérennité de ces activités criminelles, malgré la pression chinoise.
La Chine continue toutefois de hausser le ton. En conséquence, la junte birmane a limogé le lieutenant-général Tun Tun Naung, ministre des Affaires intérieures et proche du général Min Aung Hlaing début 2026, après la découverte de preuves montrant l’implication de ce dernier dans la gestion de centres d’arnaques. Selon le journal The Irrawaddy, ces preuves auraient été fournies par la Chine 41. Début mai 2026, l’ambassadrice chinoise en Birmanie s’est rendue à Naypyidaw pour s’informer de l’avancement d’un projet de loi anti-centres d’arnaques prévoyant une condamnation à mort dans certains cas pour les coupables. Mais la coopération ressemble davantage à de la coercition de la part de la Chine.
Dans un scénario similaire, en novembre 2025, l’armée birmane a démantelé une série de laboratoires artisanaux de production de drogue de synthèse. Ces laboratoires auraient été « découverts » à la suite de preuves divulguées par la Chine 42, encore une fois. Impossible de croire que la junte ignorait l’existence de cette usine avant cette « aide » chinoise opportune. Les observateurs notent d’ailleurs que, malgré les saisies, aucun responsable n’a été identifié ou arrêté, la junte suggérant seulement la responsabilité de groupes armés locaux, sans apparaître crédible. La Chine semble déterminée à s’insérer directement dans les affaires birmanes, y compris en enquêtant sur les plus hauts responsables, pour pouvoir exiger l’exécution de ses demandes, notamment en matière de lutte contre le narcotrafic et de lutte contre les centres d’arnaques.
Ces exemples de coopération forcée rappellent la frustration chinoise vis-à-vis des généraux birmans avant l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi. Le sauvetage de l’armée birmane s’est fait au nom de la protection des intérêts chinois. Mais la situation qui a mené à la menace de ces mêmes intérêts est bien le résultat de l’action des généraux birmans. Miser sur les généraux qui ont perdu le contrôle des frontières terrestres du pays depuis 2023 pour protéger les intérêts chinois semble paradoxal.
Impasse birmane, cessez-le-feu imposés, paix impossible
La coopération des généraux birmans au service des intérêts chinois reste inefficace, voire contre-productive. Pour ce qui est de la construction des infrastructures dans le cadre du Corridor Économique Chine-Birmanie, le projet de ligne de chemin de fer Ruili-Kyaukphyu n’a connu aucune concrétisation depuis son lancement théorique en 2011 43, de même que le port en eau profonde dans la région de Rakhine, qui se situe au milieu de la ligne de front. Le Transnational Institute identifiait, en 2020, quarante-et-un projets officiellement annoncés par la Chine dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie, dont seuls neuf avaient été acceptés par la Birmanie en 2020. Lors de sa visite en Birmanie en janvier 2020, Xi Jinping mentionnait trois « piliers » 44 du corridor économique sino-birman : la zone économique spéciale de Kyaukphyu, les zones économiques spéciales sur la frontière chinoise et le projet de Nouvelle-Rangoun. Le projet à Rangoun a complètement disparu des radars à la suite du coup d’État, les zones économiques spéciales sur la frontière terrestre sont désormais sous contrôle rebelle, et la zone économique de Kyaukphyu est en partie occupée par l’Armée d’Arakan. Le pont birman entre la Chine et l’océan Indien semble sous pression, alors même que le conflit entre les États-Unis et l’Iran a eu pour conséquence directe de rappeler le rôle stratégique du détroit de Malacca. Le ministre des Finances indonésien a évoqué publiquement l’opportunité pour son pays d’y taxer la navigation, avant de se rétracter 45. Le corridor birman, qui devait être une assurance pour la Chine, ressemble fortement à une impasse.
En 2026, la Chine, et notamment les autorités provinciales du Yunnan, désireuses de relancer le commerce transfrontalier à l’arrêt depuis 2023, se retrouvent obligées de coopérer avec le groupe ethnique armé de l’Armée de l’Alliance nationale démocratique pour expulser les autres groupes ethniques armés de la route principale 46. En réaction, les autorités birmanes ont refusé, en mai 2026, l’accès à toute marchandise chinoise en direction de Mandalay depuis la frontière, les généraux cherchant certainement à se réapproprier une partie des profits de ce commerce. Alors que les autorités chinoises organisent de périlleuses opérations militaires inter-ethniques pour favoriser la reprise du commerce, la junte birmane initie une campagne de blocus des importations par la même route. Cette manœuvre illustre de manière claire l’incapacité des généraux à accepter le compromis et leurs positions maximalistes qui retardent cette reprise du commerce souhaitée par la Chine.
Concernant les centres d’arnaques, la tolérance, voire la coopération de l’armée birmane avec les réseaux mafieux, qui permet la fraude à échelle internationale, a motivé en 2025 les États-Unis à installer une unité spéciale de lutte contre les centres d’arnaque en Thaïlande 47. Cette initiative, si proche des frontières chinoises, et dans une zone d’influence de Pékin, est une conséquence de la mauvaise gouvernance birmane. Les intérêts de la Chine s’en trouvent directement contrariés.
Enfin, si la junte birmane a été capable de reprendre du terrain sur les six derniers mois, elle a perdu une part de son contrôle sur le territoire national par rapport à 2020, et ne propose aucun processus de paix crédible. La poursuite de brutales opérations de répression par des frappes aériennes contre des écoles et des hôpitaux participe de la prolongation du conflit. L’armée birmane s’est dite ouverte à des négociations de paix en 2026 avec certains groupes, mais sa longue histoire de trahison des engagements pris depuis 1962 ne montre aucun exemple encourageant. Dans les mots du commandant en chef de l’armée d’Arakan, un groupe rebelle ethnique ayant réussi à s’emparer de toute la façade ouest du pays sur la frontière bangladaise, « tant que l’armée continuera à bombarder les civils, cela sera extrêmement difficile pour nous d’envisager un processus politique » 48. La région d’Arakan est soumise à un blocus total, y compris sur les vivres et médicaments, et elle est privée d’Internet depuis plus de trois ans. L’hôpital général de Mrauk-U a été bombardé en décembre 2025, illustrant le degré de cruauté de l’armée birmane, qui considère la population comme son ennemi. Dans ce contexte, la signature d’un cessez-le-feu, du côté des groupes ethniques armés qui ont subi de lourdes pertes militaires et civiles, paraît difficilement envisageable.
L’Armée de l’Alliance nationale démocratique et l’Armée de libération nationale Ta’ang ont sacrifié des centaines voire des milliers de vies pour se saisir des villes du Nord-Est, dont Lashio, désormais restituées à l’armée birmane. La pérennité des accords conclus est questionnable, autant du point de vue des insurgés que de la junte, qui se sent désormais en position de force. Faire confiance à l’armée birmane pour engager un processus de paix durable relève de l’aveuglement historique.
Pékin a-t-il fait le mauvais choix ?
La collaboration chinoise avec l’armée est une prise de risque, qui pourrait avoir un impact par ricochet sur les projets et sur les citoyens chinois en Birmanie.
En octobre 2024, le consulat chinois à Mandalay a ainsi été pris pour cible par une attaque à la grenade 49. L’ambassade chinoise à Rangoun est désormais encerclée au sein d’un périmètre largement interdit à la circulation, pour la sécurité des personnels. Traçant un parallèle illustratif, le journal en exil The Irrawaddy publiait une analyse 50 du chercheur pakistanais Chandu Doddi, expliquant que les attaques contre les projets chinois au Pakistan se sont multipliées en raison de l’impopularité de la Chine. Le sentiment antichinois en Birmanie est palpable, et entretenu par les conditions de travail dans certaines entreprises chinoises, ainsi que par sa coopération avec l’armée. Incapable de faire confiance à la junte, la Chine paye malgré tout le prix de cette coopération.
Lors de sa visite à Naypyidaw en fin avril 2026, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi 王毅, venu pour célébrer l’avènement du nouveau gouvernement, aurait rencontré Aung San Suu Kyi, selon des sources citées par le journal The Irrawaddy 51. La rencontre n’a pas été confirmée, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois déclarant seulement que la « condition » de cette « vieille amie » est toujours « à l’esprit » de Pékin 52. Directement après la visite de Wang Yi 王毅, l’armée a toutefois publié une rare photo d’Aung San Suu Kyi et a annoncé l’avoir transférée, de la prison jusqu’à une résidence surveillée. Selon le parti de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le bureau de liaison international du parti communiste chinois aurait également envoyé ses vœux à Aung San Suu Kyi pour son 81ème anniversaire, passé en détention, le 19 juin 2026. Ironie du parti communiste chinois ayant aidé à organiser des élections dans le contexte d’un coup d’État militaire, et qui, au lendemain du scrutin, réaffirme son attention envers la première prisonnière politique du pays. L’ambiguïté des généraux birmans sauvés, mais ni capables ni inféodés, explique cette diplomatie particulière.
Face à la pression chinoise, les généraux birmans jouent leur partition d’équilibristes en continuant à développer des relations avec la Russie et l’Inde, pays choisi pour la première visite à l’étranger du président nouvellement élu Min Aung Hlaing, fin mai 2026. Après celle-ci, le général birman s’est envolé pour une visite officielle à Pékin, en juin 2026, où Xi Jinping a exprimé son soutien pour que la Birmanie puisse « trouver un modèle de développement adapté à ses caractéristiques nationales et qui soit soutenu par son peuple ». Le communiqué commun de la rencontre appelle encore une fois à « accélérer » les efforts de coopération 53, le même message que lors de la visite de Xi Jinping en Birmanie en 2020, avant le coup d’État. La Chine a sauvé les généraux, mais ces derniers sont-ils vraiment capables de protéger les intérêts chinois ? Et pour combien de temps encore accepteront-ils les ordres de Pékin ?
L’interventionnisme chinois en Birmanie contraste singulièrement avec la posture globale chinoise de neutralité et de non-ingérence dans les affaires internationales. Le cas rappelle à la fois la capacité d’influence de la Chine hors de ses frontières, mais également ses vulnérabilités face aux dynamiques locales d’un pays en révolution.
L’article La Chine a sauvé la junte birmane, et après ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
13.07.2026 à 06:00
Le 14 Juillet qui pourrait changer l’Europe
De la Place Rouge aux Champs-Élysées, les défilés militaires donnent à voir le nouvel ordre mondial. Encore faut-il savoir où regarder.
L’article Le 14 Juillet qui pourrait changer l’Europe est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (12797 mots)
Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue.
Les défilés militaires passent encore pour les reliques d’un monde révolu, où la diplomatie se jouait dans les sommets et les communiqués plutôt que sur les places d’armes et les tribunes. Il faut pourtant les observer de nouveau avec attention, car ils constituent la grammaire du pouvoir la plus lisible qui soit : chaque unité qui défile, chaque dirigeant présent en tribune, chaque absence, chaque hymne joué dit une vérité que les discours dissimulent.
Ces images dessinent les contours d’un ordre international qui n’est plus celui du multilatéralisme né en 1945, ni celui de la mondialisation heureuse des années 2000. Les blocs impériaux se recomposent, la démonstration de force précède désormais le communiqué, et l’iconographie politique est redevenue une arme. Dans ce contexte, les parades ont retrouvé un poids réel.
Cette analyse propose donc une lecture rapprochée des quatre défilés qui, en treize mois, ont redessiné la carte des narratifs impériaux, afin de comprendre pourquoi ce qui se prépare à Paris les 13 et 14 juillet 2026 relève d’un basculement doctrinal et non d’une routine républicaine.
Première scène : à Moscou le 9 mai, Poutine donne à voir son impuissance
Pour le 80e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, le 9 mai 2025, Vladimir Poutine, qui a érigé le défilé du Jour de la Victoire en point d’orgue de son système de propagande, avait besoin d’un coup d’éclat.
Le défilé du 9 mai 2025 devait être la plus ample démonstration de force depuis le début de l’invasion de l’Ukraine et une des plus grandes de l’histoire russe : onze mille soldats, chars T-90, systèmes S-400, missiles Iskander, missiles intercontinentaux Yars et, pour la première fois, les drones Orlan, Lancet et Geran employés quotidiennement contre les villes ukrainiennes.
Xi Jinping, invité d’honneur pour quatre jours, a offert à Poutine l’image de « l’amitié sans limites » proclamée en 2022, que le maître du Kremlin s’est employé à enraciner dans la « fraternité de combat » de la Seconde Guerre mondiale.
Malgré la guerre en Ukraine, vingt-neuf délégations étrangères étaient annoncées. Les dirigeants venus d’Afrique — Burkina Faso, Zimbabwe, Congo, Éthiopie, Guinée équatoriale — donnaient corps à la « la majorité globale » théorisée par Karaganov et reprise par le Kremlin, tandis que Lula, invité de marque, matérialisait le pont vers les BRICS et un discours particulièrement offensif du président russe.
Le Slovaque Robert Fico et le Serbe Aleksandar Vučić, seuls dirigeants européens présents, incarnaient une fissure dans le front européen et « l’Occident collectif ».
Treize contingents étrangers défilaient, les Chinois en position d’honneur devant Xi.
Quatre-vingts ans après 1945, le message était limpide : les « changements comme on n’en a pas vus depuis cent ans » que le président chinois annonçait à Poutine dès 2023 étaient désormais mis en scène sur la place Rouge.
Ces images sont saisissantes, mais elles cachent quelque chose d’essentiel.
D’abord, le défilé du 9 mai 2025 a moins tenu grâce à la défense antiaérienne russe que grâce au bouclier de ses invités. Le président Zelensky avait publiquement retiré ses garanties de sécurité et les drones ukrainiens avaient fermé une douzaine d’aéroports russes dans les jours précédents. Mais l’Ukraine ne pouvait frapper une place Rouge où siégeaient Xi Jinping, Lula et une vingtaine de chefs d’État sans s’exposer à un risque encore plus grave.
Un an plus tard, en mai 2026, ce qui avait été occulté par la mise en scène éclate au grand jour. Le Kremlin annonce dès la fin avril qu’aucun matériel militaire lourd ne défilera sur la place Rouge — une première en près de vingt ans de règne poutinien. Ni chars, ni missiles, ni défense antiaérienne : une infanterie à pied et un survol aérien, en quarante-cinq minutes.
Plus humiliant encore, la parade ne tient que par la permission expresse de l’adversaire : un cessez-le-feu de trois jours négocié par Washington, et un décret de Zelensky déclarant, avec une ironie calculée, la place Rouge « temporairement fermée aux frappes ukrainiennes ». La démonstration de force russe n’existe plus que sur autorisation d’un tiers.
Mis en échec par l’Ukraine, le président russe a dû choisir entre courir le risque de montrer ses forces et protéger son cœur politique. Il a choisi de se cacher.
L’empire n’ose plus défiler. C’est la première leçon de la séquence 2025-2026 : les parades dévoilent aussi ce que les puissances ne peuvent plus faire.
Deuxième scène : à Washington, le 14 juin 2025, Donald Trump s’offre l’armée pour son anniversaire
Trump voulait sa parade depuis 2017, précisément depuis qu’il avait vu Macron descendre les Champs-Élysées un autre 14 Juillet.
Il l’a obtenue en la greffant sur le 250e anniversaire de l’US Army, fondée un 14 juin 1775 : une coïncidence de calendrier qui faisait du jour de ses 79 ans une fête nationale militaire.
Premier défilé à Washington depuis la guerre du Golfe, la parade a mobilisé jusqu’à 45 millions de dollars, 6 700 soldats, 28 chars Abrams et une cinquantaine d’aéronefs.
L’ambition impériale s’affiche dans la mise en scène : faire de la démonstration militaire un rite de pouvoir personnel, confondre l’anniversaire du chef avec celui de l’institution.
Trump a assumé cette dimension néo-royaliste jusqu’à la caricature, en faisant sponsoriser ce « triomphe-anniversaire » par des entreprises liées à son écosystème politique et, pour au moins l’une d’elles au moins, à son patrimoine personnel. Les logos de Palantir, Coinbase et de l’UFC s’affichaient derrière la tribune présidentielle, et le maître de cérémonie remerciait les « sponsors spéciaux » entre deux passages de troupes, comme lors d’un show télévisuel.
Ce que l’on retiendra pourtant, c’est la réaction populaire : le même jour, deux mille rassemblements « No Kings » se tenaient dans les cinquante États, réunissant plusieurs millions de manifestants.
Plusieurs millions de manifestants au total, et à Washington, une foule clairsemée, très en deçà des 250 000 attendus, qui accentuait le kitsch de la mise en scène.
Les chenilles des chars grinçaient dans un silence gêné, et les soldats ne marchaient pas au pas, soit par manque de formation, soit intentionnellement, par « grève du zèle » selon certains observateurs militaires.
Ce défilé a été un anniversaire aux frais du pays, mais sans ses vœux.
Le récit américain est celui d’une puissance qui ne parvient plus à s’unifier autour d’elle-même.
Les prétentions impériales de Donald Trump se sont écrasées contre les barricades de la démocratie américaine. Le président américain voulait le triomphe de César, il n’a obtenu que sa solitude.
C’est la deuxième leçon : une parade n’est un récit que si le corps social la ratifie et le corps social américain a refusé ce récit.
Troisième scène : à Pékin, le 3 septembre 2025, le succès froid de la maîtrise
Trois mois plus tard, sur la place Tian’anmen, Xi Jinping donne une représentation qui paraît inverse.
Pour les quatre-vingts ans de la capitulation japonaise, cinquante mille spectateurs disciplinés assistent à soixante-dix minutes de spectacle chronométré.
Tout au long des séquences publiques, Xi se tient entre Poutine et Kim Jong-un. C’est la première apparition conjointe du trio, et l’image est très soigneusement composée.
La technologie du futur était exhibée sans complexe : missiles hypersoniques, drones sous-marins, « robots-loups » armés.
La séquence finale du spectacle était aussi réglée que le reste.
Là où Moscou montre ce qui reste de la guerre froide, Pékin montre ce qui pourrait la remplacer.
Le message est maîtrisé au mot près.
Dans un discours scripté, Xi prononce la formule qui structure désormais la géopolitique chinoise : « L’humanité est confrontée au choix entre la paix et le conflit, le dialogue et la confrontation, le bénéfice mutuel et le jeu à somme nulle. »
Le peuple chinois « se tient fermement du bon côté de l’histoire ». Autrement dit : nous ne sommes plus la puissance disruptrice, nous sommes l’ordre.
La limite est pourtant visible sur ce que les photos ne contiennent pas.
Les Occidentaux ont boudé Pékin — à l’exception, une fois encore, de Fico et de Vučić — et la Chine a réussi son défilé devant un parterre de satellites et de parias du système international.
Contrairement à la veille à Tianjin, où Xi avait réussi à attirer Modi, le président chinois n’a fait ici que rassembler les convaincus.
C’est déjà beaucoup, ce n’est pas encore une hégémonie.
Quatrième scène : à Ankara, le 7-8 juillet 2026, la césure d’un Sommet
Entre le défilé de Pékin en septembre 2025 et celui de Paris en juillet 2026, une césure intervient et un événement en révèle la forme.
Le sommet de l’OTAN organisé par Erdoğan — qui revendique une nouvelle centralité et assume un apparat néo-ottoman — devait apaiser les tensions avec Trump.
Il a produit l’inverse.
Le président américain y déclare qu’il est « très déçu par l’OTAN » et que sans Erdogan, il ne serait peut-être pas venu.
Il accuse l’Italie, la France et l’Allemagne de l’avoir « laissé tomber » pendant la guerre en Iran, demande à quoi servent des alliés qui ne combattent pas — l’article 5 inversé, en somme —, rappelle ses revendications sur le Groenland et démultiplie les attaques contre ses soutiens les plus fidèles.
Surtout, les Européens et le Canada s’engagent, sans les États-Unis, à fournir 70 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine en 2026, et autant en 2027, dont 30 milliards par an de prêts déjà actés par l’Union.
Zelensky, dont les portes de l’Alliance restent fermées par le veto américain, plaide sa cause en industriel : quel sens y a-t-il à laisser dehors la première force de frappe de drones d’Europe ?
Ankara marque un basculement discret mais sans doute irréversible : l’OTAN comme cadre unique de la sécurité européenne est désormais insuffisante.
Les Européens y viennent encore, mais ils repartent en organisant leur sécurité à côté. C’est précisément dans ce vide et dans cette séquence qu’il faut lire le défilé qui se prépare demain à Paris.
Cinquième scène : à Paris, le 14 juillet 2026, le premier défilé de la Coalition
Que verrons-nous demain ?
Cinq cents soldats des pays de la Coalition des volontaires (Britanniques, Allemands, Polonais, Roumains, Canadiens, Australiens) ouvriront la parade sur les Champs-Élysées, suivis de vingt-cinq militaires ukrainiens.
Selon le protocole communiqué, deux Mirage 2000B copilotés par des officiers ukrainiens formés en France survoleront l’avenue.
Une trentaine de chefs d’État et de gouvernement seront présents en tribune, dont Volodymyr Zelensky et Friedrich Merz, qui parle d’un « honneur personnel ».
Le format est record.
6 800 défilants à pied, 30 % de véhicules et d’aéronefs supplémentaires, ainsi que des appareils porteurs d’armements fictifs et des hélicoptères évoluant au-dessus des chars pour reproduire une situation de champ de bataille, une première assumée par l’Élysée comme « signalement stratégique ».
C’est également le dixième et dernier défilé d’Emmanuel Macron et il faut sans doute y voir un testament doctrinal.
Ce que nous ne verrons pas sera massif. Les États-Unis ne défileront pas.
Ce n’est ni un oubli ni un calcul de dernière minute : cette coalition de volontaires, qui compte désormais 37 pays après l’entrée de la Moldavie et de la Macédoine du Nord, regroupe l’essentiel de l’OTAN, à l’exception des États-Unis, de la Hongrie et de la Slovaquie, ainsi que le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Irlande et l’Ukraine. Il s’agit donc d’une OTAN sans l’Amérique, mais avec l’Indo-Pacifique démocratique.
Cette absence constitue le fait géopolitique principal de cette édition du défilé du 14 juillet, mais elle n’est ni sanctionnée, ni thématisée, ni même mentionnée.
Alors que Trump avait cherché une parade et avait échoué, que Poutine avait dû cacher ses chars mobilisés ailleurs pour éviter une humiliation, et que Xi avait défilé devant son bloc, le président français défile devant une nouvelle alliance qui se constitue.
Nous pourrions la baptiser, car nous assistons sans doute à son acte fondateur, tout simplement « la Coalition ».
Un détail protocolaire vaut manifeste si le dispositif annoncé se confirme.
Mark Rutte, António Costa et Ursula von der Leyen participeront à la réunion des Invalides, le 13 juillet, dans un cadre technique où l’OTAN garde toute sa place. Mais le 14 juillet, sur la tribune, seule von der Leyen représenterait les institutions européennes, aux côtés du général américain Alexus Grynkewich, commandant suprême de l’OTAN en Europe, invité à titre militaire ; le secrétaire général, lui, ne serait pas sur les Champs-Élysées.
Dans un défilé qui met en scène une alliance se substituant à l’OTAN sans jamais le dire, ce silence-là vaudrait tous les discours et la composition de la tribune serait une prise d’acte.
Le thème officiel, « le réarmement de la France et le réveil stratégique européen », n’est pas un simple habillage, mais l’énoncé d’une doctrine.
Un conseiller de l’exécutif parle de donner à la fête nationale « une coloration européenne ».
En effet, ce que la France célèbre ce 14 juillet n’est plus seulement la France, c’est une communauté de sécurité en train de naître, dont Paris est le point d’articulation.
L’ouverture du défilé par les contingents étrangers inverse ainsi la grammaire traditionnelle : ce n’est plus la France qui reçoit ses invités, mais une coalition qui a choisi Paris pour sa première apparition militaire commune.
Les trois premiers défilés que nous avons analysés étaient impériaux. Ils cherchaient à mettre en scène un chef, une armée, un peuple, un ennemi.
Il s’agit d’un défilé différent : c’est la conjugaison d’une nouvelle alliance, qui n’a pas été héritée comme celle dont la fiabilité s’est définitivement effritée à Ankara, mais qui a été construite en dix-huit mois autour d’une cause unique : la sécurité européenne, pensée comme une responsabilité européenne et non comme une sous-traitance.
Une parade ne fonde pas une doctrine. Au bon moment, elle consacre ce que le réel a déjà produit. Poutine cache ses chars, Trump menace et se querelle avec ses alliés, Xi Jinping parle à ses vassaux et Emmanuel Macron ouvre la République à d’autres. Le basculement ne se joue peut-être pas dans les traités, mais dans le premier pas cadencé de cinq cents soldats étrangers, mardi, sur les Champs-Élysées.
Reste qu’une doctrine n’existe que si elle survit à son fondateur. Ce défilé sera jugé sur trois points : la teneur des engagements du 13 juillet, la mise en œuvre opérationnelle des garanties promises à l’Ukraine et la capacité de la coalition à perdurer au-delà du quinquennat qui l’a fondée. Si ces épreuves sont franchies, ce 14 juillet ne sera pas un défilé de plus, mais le premier d’un nouvel ordre européen.
L’article Le 14 Juillet qui pourrait changer l’Europe est apparu en premier sur Le Grand Continent.
12.07.2026 à 15:46
Nous assistons à la fin du monde de Kissinger
Selon l’un des principaux arpenteurs de la géopolitique, la grande bifurcation en cours signifie qu'il y a plus de fil diplomatique qui relie les grandes puissances.
L’article Nous assistons à la fin du monde de Kissinger est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (4759 mots)
Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue
Comme vous le racontez dans vos mémoires, vous avez « arpenté le monde » en long et en large tout au long des bouleversements des dernières décennies 54. Pourtant, malgré cette expérience théorique et pratique, vous êtes convaincu que nous assistons aujourd’hui à une rupture historique sans précédent. Vous l’appelez « la grande bifurcation » 55. De quoi s’agit-il, et pourquoi ce terme plutôt que celui de « transition géopolitique » ?
Parce que ce n’est justement plus une transition.
Un véritable changement d’ère géopolitique s’opère sous nos yeux : le passage radical d’un système international fondé sur des règles, érigé après 1945, à un monde animé par des ambitions de reconnaissance de la part des puissances ascendantes et par des rêves de statut restauré pour les empires contrariés.
Jusqu’alors, la vie internationale était marquée par une conversation permanente entre États souverains où la force n’était pas une fin en soi, car il existait des objectifs particuliers et des cadres communs. Cette conversation, on l’a appelée « diplomatie » et je me demande si l’ère de cette « diplomatie » n’est pas révolue.
Pourtant on négocie beaucoup en ce moment…
Avec un succès mitigé extrêmement mitigé.
Les seules négociations qui concernent des questions internationales et des grandes puissances sont animées, à propos de l’Iran, par le Qatar et le Pakistan, qui interviennent pour des motivations d’abord économiques – réouvrir le détroit d’Ormuz pour le premier – et financières – besoin urgent d’assistance pour le second. Avec l’appui de la Confédération helvétique qui représente les intérêts américains à Téhéran ; les rencontres se déroulent dans un hôtel du Bürgenstock qui appartient au fonds souverain de l’émirat du Qatar.
La démarche américaine entre le Liban et Israël est également très limitée.
Quand Trump menace les Européens de retirer les troupes américaines d’Europe s’ils ne lui vendent pas le Groenland, le lien entre les deux dossiers est fictif ; ce n’est que du chantage infantile, sans effet.
Michel Foucher
Les Européens ne sont acteurs dans aucune des négociations en cours ou envisageables comme en Ukraine. Ils ont été marginalisés par Israël qui entretient le chaos régional et vise à susciter un environnement de régimes faibles alors que c’est l’inverse qui est nécessaire, comme le signale la visite pionnière du Président français à Damas.
Mais l’implication américaine semble jouer à contre-courant du consensus social et politique. Aucun futur secrétaire d’État américain n’effectuera autant de visites à l’étranger qu’Antony Blinken, sous Joe Biden : 424 jours de déplacement, dans 89 pays.
Les marges de manœuvre des États-Unis se sont définitivement réduites et après Trump, la société ne soutiendra pas un réengagement dans les affaires internationales. Le protectionnisme, l’unilatéralisme, le retrait de l’aide internationale et du soutien aux régimes démocratiques font consensus.
Justement, cette rupture est-elle produite ou simplement accélérée par l’exercice du pouvoir de l’administration Trump ?
Le garant ultime de cet ordre, les États-Unis, a commencé à le renier lui-même avec l’invasion désastreuse de l’Irak en 2003. Puis d’autres lui ont emboîté le pas : l’annexion russe de la Crimée et la sécession du Donbass ukrainien dès 2014.
Les marges de manœuvre des États-Unis se sont réduites et après Trump, la société ne soutiendra pas un réengagement dans les affaires internationales.
Michel Foucher
À partir de là, la scène diplomatique devient un leurre qui masque la politique des faits accomplis — du Venezuela au Soudan, du Proche-Orient à l’Asie du Sud —, où un nombre croissant de puissances régionales de second et de troisième ordre entrent dans le jeu. La réécriture des récits historiques, de portée messianique voire civilisationnelle, vient légitimer les révisionnismes.
Ce que vous décrivez n’est-ce pas exactement l’inverse de ce que Metternich avait bâti à Vienne, et que Kissinger admirait : un système où l’on liait les sujets et les échelles les uns aux autres, le fameux « linkage » 56 qui constituait la grammaire commune de la diplomatie ?
Quand Trump menace les Européens de retirer les troupes américaines d’Europe s’ils ne lui vendent pas le Groenland, le lien entre les deux dossiers est fictif ; ce n’est que du chantage infantile, sans effet. La stratégie de la « liaison » diplomatique de Kissinger et de Brzezinski est la marque la plus évidente de la « Realpolitik ». Elle visait en l’occurrence à corréler les sujets politiques et militaires à l’époque de la guerre froide : obtenir de l’Union soviétique un moindre soutien aux mouvements révolutionnaires dans le Tiers Monde (Angola, Mozambique, Éthiopie, Amérique centrale) en échange de concessions dans le domaine du contrôle des armes nucléaires.
Ainsi, Brzezinski avait établi en 1978 une liaison entre les négociations SALT II (Strategic Arms Limitation Talks) et l’implication soviétique dans la Corne de l’Afrique.
Plus près de nous, le soutien déterminé de Kissinger à la junte de Pinochet au Chili visait, en abattant le régime d’Allende en 1973, à adresser un message aux eurocommunistes d’Europe du Sud, moins de deux ans avant la Révolution portugaise des Œillets et la mort de Franco, un peu plus de deux ans plus tard. Il craignait une extension supposée de l’influence soviétique en Europe du Sud, clef d’accès au théâtre moyen-oriental, sans anticiper qu’un Berlinguer allait rompre avec le Kremlin dès 1976.
Le « linkage » suppose quelques acteurs centraux qui acceptent parfois de subordonner leurs gains immédiats à la stabilité d’ensemble du système. Pourquoi les grandes puissances ont-elles renoncé à préserver la stabilité du système, et quel rôle jouent désormais les puissances intermédiaires dans cette perturbation ?
Restons sur l’un des défis de la diplomatie de la liaison : elle impose un carcan sur le nucléaire militaire. Le dernier traité qui était encore en vigueur, le New Start sur les armes de portée intercontinentale, a expiré le 5 février 2026. Pour la première fois depuis 1972, plus aucun accord ne réglemente, ne contrôle ni ne limite sa progression. Les pays dotés sont en train de muscler leurs arsenaux, France comprise. La Chine prend prétexte de son retard sur les États-Unis pour refuser toute négociation. La Russie entend inclure les capacités françaises et britanniques pour élever le seuil avant toute discussion avec Washington.
La fin de la paix américaine interpelle les puissances intermédiaires.
Exemple : l’Arabie saoudite a compris que les bases militaires américaines au Moyen-Orient avaient comme objectif de protéger Israël, pas les pays de la péninsule arabique. D’où un nouvel accord de défense avec le Pakistan, qui comporte une dimension nucléaire. La Turquie a sans doute la deuxième armée de l’OTAN mais ses centres d’intérêt se localisent en Syrie, en Irak et dans la Corne de l’Afrique. En Somalie d’abord, où une base aérospatiale est en édification, alors que Washington vient de décider d’arrêter le financement de la force d’interposition de l’Union africaine (AUSSOM).
Le « linkage » kissingerien consistait à intégrer l’adversaire au système pour le contenir, mais — c’est du moins ce qu’on pense à la Maison-Blanche — en l’y intégrant, on a permis à la Chine de prospérer au point d’être en condition de renverser la table. L’assureur se retirerait parce que son propre modèle économique a fabriqué son rival.
La diplomatie de la liaison concernait au départ, en temps de guerre froide, les interactions entre les seules deux grandes puissances. Or elle a eu deux effets contradictoires. La reconnaissance de la Chine par les États-Unis en 1979, préparée par l’entregent de Kissinger dès 1971, par le canal du Pakistan, déjà, visait à casser un bloc communiste déjà fragilisé ; mais elle aura encouragé le redressement chinois, confirmé par l’entrée dans l’OMC soutenue par Clinton, dans l’espoir qu’une Chine plus développée donnerait naissance à une classe moyenne éprise de démocratie.
On connaît la suite. La croissance chinoise a été spectaculaire. Une rupture unique dans l’histoire de la sortie du sous-développement, en un quart de siècle et elle est au service de la puissance, sous la férule du parti, qui considère que l’État-providence est fait pour les « paresseux », selon la formule de Xi Jinping. Les effets sociaux et politiques de ce bond en avant vont d’ailleurs peser sur la trajectoire du pays.
C’est bien ce qui nourrit le retournement américain : la société autant que les instances politiques mettent fin au cycle de 80 années de « Pax americana », dont les outils — le libre-échange et la liberté des mers, la sécurité collective et les institutions internationales — n’assurent plus la suprématie américaine. Elle est désormais perçue comme une mauvaise affaire dont les rivaux, la Chine au premier chef, ont tiré parti pour s’imposer.
La contention de l’expansion soviétique conduite par Brzezinski a produit, à l’inverse, le résultat recherché : par l’échec afghan, l’effondrement de l’URSS. Le linkage a donc détruit un rival et fabriqué l’autre.
Vous citez souvent cette phrase de Joe Biden, prononcée en 2023 : « Toutes les six ou huit générations, le monde change en très peu de temps. » Sommes-nous en train de vivre l’un de ces moments de bascule ?
Les propos de Biden invitent à rappeler quelques précédents. Les tragédies de la Seconde Guerre mondiale ont conduit les États-Unis à établir les institutions d’un ordre libéral international et, en Europe occidentale, à encourager une communauté démocratique de pays réconciliés.
La défaite de la France et du Royaume-Uni à Suez, en 1956, a scellé la fin de leur domination mondiale. L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 a offert un moment d’unipolarité aux États-Unis, avec ses dérives qui les ont conduits en Irak et aux guerres sans fin au Moyen-Orient.
De ces trois ruptures structurantes, il faut se demander chaque fois ce qui reste. Ce sont des moments où l’ordre se reconfigure. La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si un ordre en sortira, ou seulement un désordre.
Si, comme le pense Adam Posen, les États-Unis sont passés du rôle d’« assureur global » à celui de « racketteur », peut-on s’attendre à ce que la Chine en devienne le nouvel « assureur », ou pourrait-elle le devenir ?
L’ascension de la Chine est spectaculaire : son produit national brut a été multiplié par plus de quinze depuis son entrée dans l’OMC en 2001, sous impulsion américaine. C’est un État ingénieur — la moitié du Comité central sous Hu Jintao avait une formation d’ingénieur — et planificateur, dont les plans sont appliqués.
Mais il est prématuré de diagnostiquer une translatio imperii, un transfert de puissance : il manque à la Chine une monnaie de réserve internationale, un passé d’hégémon de l’ordre international, et une forte attractivité sociale, culturelle et politique.
En quel sens ?
La Chine ne cherche pas à exporter son modèle ni à défendre des valeurs universelles. Elle se présente comme un pôle de stabilité et tire parti des errements de la Maison Blanche. Avec Trump, elle a surtout acquis ce qu’elle convoitait : le statut de puissance de rang égal à celui des États-Unis.
Selon Metternich et Kissinger, l’ordre international repose sur la légitimité, c’est-à-dire sur un accord minimal entre les grandes puissances concernant les règles du jeu. Une Chine qui refuserait de se soumettre à un cadre universel, en se définissant par exemple comme État-civilisation, pourrait-elle faire partie d’un tel accord de légitimité, ou ne pourrait-elle prétendre qu’à un rapport de force ?
Les Chinois, peuple peu messianique, ne sont pas missionnaires. Ils n’exportent que leur modèle de croissance dirigée et planifiée vers les pays émergents. En même temps, ils concurrencent l’Occident, à imiter pour mieux le dépasser. La fascination chinoise pour les États-Unis est notable : comment un pays aussi récent dans l’histoire du monde est-il devenu aussi puissant, s’interrogent-ils ? La Chine veut illustrer que l’on peut se moderniser sans devenir occidental ; ils suivent en cela la trajectoire du Japon depuis l’ère Meiji et celle de Singapour sous la houlette de Lee Kuan Yew, le grand inspirateur de Deng Xiaoping. Ils récusent l’idée de valeurs universelles (démocratie, droits humains, séparation des pouvoirs, liberté de pensée, de parole et d’écriture).
La question de l’articulation entre l’aspiration à une forme d’universalisme et la pluralité de l’expérience humaine est aussi ancienne que la philosophie. Toutes les cultures et toutes les politiques portent la marque d’une aspiration et d’une inspiration à l’universel. On peut avancer, en suivant Pierre Hassner 57, l’idée d’un universalisme pluriel et rappeler que chaque aire culturelle a ses invariants (en Europe, les héritages de la Grèce, de Rome, de la Chrétienté, des Révolutions, les codes civils, la séparation des pouvoirs, etc…).
En Chine, citons l’autorité, le mérite par l’éducation (Confucius et les concours de recrutement des agents impériaux), le primat du collectif (l’ancien mode de production asiatique des sociétés hydrauliques), donc l’obéissance. La différence taïwanaise est donc insupportable pour le régime du PCC, qui lui-même n’est pas monolithique. L’économiste Gao Shanwen, qui vient de décéder d’un cancer à 55 ans, avait eu le toupet de contester le chiffre officiel de la croissance, 5 %, en indiquant, lors d’une conférence au Peterson Institute de Washington, qu’elle ne dépassait pas 2 %, ce que confirment les experts les plus informés. Il avait, en 2024, eu cette formule : « Les anciens sont pleins de vitalité, les jeunes ne vivent pas et la classe d’âge intermédiaire est lassée de la vie », voulant signifier que les anciens avaient profité du boom économique dont les générations suivantes payaient le prix 58. Il serait judicieux d’anticiper des tensions politiques internes à moyen terme.
Venons-en à l’une des questions centrales de votre travail, les frontières. En quoi cette bifurcation les menace-t-elle directement ?
C’est un des traits les plus caractéristiques de la période : la critique, par les trois catégories de puissances — établies, déclinantes et ascendantes —, de la conception westphalienne de la frontière linéaire, au profit d’une vision néo-impériale d’un État « sans limites ».
« L’empire n’a pas de limites », dit-on à Moscou : un centre de pouvoir entouré de pays au destin tributaire, comme ils le furent dans le passé. Comme si la vieille distinction anglo-américaine entre border, la ligne, et frontier, la zone, était réactivée au moyen d’arguments culturels, religieux, civilisationnels. En Chine, on différencie ainsi le jiang (la frontière qui délimite) du yu (l’espace sur lequel s’exerce une autorité), la Thaïlande a toujours refusé les méthodes westphaliennes de délimitation.
La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si un ordre en sortira, ou seulement un désordre.
Michel Foucher
Dès lors que la souveraineté des autres États devient une norme relative, les frontières deviennent des obstacles à transgresser. Quand le président Trump promet au Premier ministre du Canada le sort d’un gouverneur d’État annexé, c’est un exemple marquant de cette rhétorique du « tout est acceptable ». Et cette rhétorique se diffuse : elle est adoptée par des puissances de second et de troisième ordre, dotées de fortes ambitions régionales — l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, au Yémen, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique. Le tabou de l’inviolabilité des frontières internationalement reconnues est de plus en plus remis en cause, et les différends historiques ressurgissent en l’absence de cadre contraignant.
Face à des différends comme celui de la Thaïlande et du Cambodge, vous plaidez pour une reterritorialisation « technique » du problème.
La seule voie de sortie, pour deux pays qui se disputent un tracé, est de considérer les problèmes de frontières comme des questions techniques — tracés, cartographie de référence, accords antérieurs, bonnes pratiques, précédents de règlement — et de les traiter comme tels, avec l’appui d’experts. C’est précisément ce que la bifurcation rend plus difficile : quand le récit civilisationnel prend le pas sur le traité, on ne négocie plus une ligne, on revendique une sphère.
Face aux contentieux frontaliers, deux attitudes sont possibles : soit l’instrumentalisation politique (on peut perdre les élections ou le pouvoir sur ces sujets propices aux élans nationalistes), soit les traiter comme des sujets juridiques (délimitation) et pratiques (démarcation).
Assistons-nous là aussi à une crise de l’ordre international qui semble nous renvoyer au crépuscule du système westphalien ?
Oui, et cette crise s’éclaire précisément à la lumière d’une distinction ancienne au sein du système westphalien : celle des ordres dans la puissance, introduite par Montesquieu et analysée par Luigi Mascilli Migliorini dans son remarquable étude de Metternich.
Ce que cette tradition nous enseigne, c’est qu’un équilibre international ne se construit jamais seulement dans le rapport réciproque entre les puissances majeures, dites de « premier ordre », mais qu’il exige d’intégrer les puissances de second et de troisième ordre.
Or c’est exactement ce que l’ordre actuel a cessé de faire : en marginalisant les puissances secondaires, il a rompu avec cette logique d’équilibre global. Un équilibre qui ignore les puissances secondaires ne peut pas arriver à l’équilibre et c’est bien cette instabilité qui caractérise la crise que nous traversons, comme au crépuscule du système westphalien.
C’est peut-être là que l’on trouve une réponse à une question posée plus tôt. Le « linkage » a-t-il disparu parce que les grands ne parviennent plus à discipliner les seconds ou parce qu’ils ont eux-mêmes adopté leurs méthodes de fait accompli ?
La réponse me paraît être l’une et l’autre, à moins d’inventer une troisième voie, européenne, basée sur la coopération, la codécision et l’instauration d’un cadre collectif.
Que peuvent faire la France et l’Europe dans ce contexte ?
« En temps de crise, on cherche à revenir au monde d’hier alors qu’en période de choc, il faut avancer vers un nouveau monde » 59. Dans le cas de l’Europe instituée, la question de ses limites territoriales et de l’organisation de sa sécurité a été réactivée par la guerre d’Ukraine et la fin programmée du soutien stratégique américain. Il convient donc d’apporter des réponses nouvelles à ces éléments concrets de la grande bifurcation en cours. Il s’agit d’organiser l’Europe instituée – sous forme de l’Union européenne – face aux révisionnismes.
Pour remplacer le lien transatlantique durablement affaibli, il serait judicieux de bâtir une alliance européenne de sécurité et de défense, autour d’un sous-ensemble restreint de pays ayant de réelles capacités militaires. Depuis Charles de Gaulle, les présidents français successifs ont toujours fait allusion à la « dimension européenne » des « intérêts vitaux » de la France couverts par sa force de frappe indépendante. Dans son esprit, il s’agissait d’une frontière de fer, lointaine héritière des fortifications de Vauban. Ceci montre à quel point le monde a changé depuis 2020. Cette alliance de défense serait animée non plus par un seul dirigeant à Washington mais par un directoire. Combiner les aspirations nationales qui sont autant de fragments d’Europe et la formation d’une véritable alliance avec ses partenaires pour peser sur les affaires du monde est le véritable défi de la période qui s’ouvre.
À cet égard, il est essentiel que les efforts nationaux de renforcement des capacités de défense soient encadrés. De même que l’unification allemande s’est insérée dans un cadre européen (adhésion immédiate des anciens Länder orientaux, renoncement par Kohl au Deutsche Mark au profit de l’euro mais avec une Banque centrale sise à Francfort), il importe que le changement d’époque (« Zeitenwende ») clairement énoncé par l’ancien chancelier Olaf Scholz trois jours après le funeste 24 février 2022, jour de l’agression générale russe contre l’Ukraine, soit maîtrisé en coopération.
Or les sujets régaliens sont d’abord de responsabilité nationale. Le risque d’une voie particulière « Sonderweg » est réel, sous la forme du leadership, si l’on en croit Johann Wadephul 60.
L’une des raisons de cette intention de primauté est l’inquiétude croissante de nos amis allemands pour la situation politique et financière de la France, son incapacité de réforme et l’affaiblissement de sa position géoéconomique dans le monde que le fort dynamisme diplomatique du président Emmanuel Macron ne peut pas compenser 61. Comment peser en Europe si l’on n’est pas fort chez soi ?
L’article Nous assistons à la fin du monde de Kissinger est apparu en premier sur Le Grand Continent.
10.07.2026 à 06:30
Ce que pensent vraiment les Ukrainiens de la guerre et de Trump (sondage exclusif)
Une plongée dans les grandes tendances de la société ukrainienne grâce à une série de données inédites.
L’article Ce que pensent vraiment les Ukrainiens de la guerre et de Trump (sondage exclusif) est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (3684 mots)
Points clefs
- 70 % des personnes interrogées se disent très préoccupées par la fatigue de guerre dans la société, contre seulement 4,9 % d’entre elles qui ne le sont pas du tout.
- Une large majorité d’Ukrainiens (65,3 %) affirme ne pas avoir confiance en Donald Trump, tandis que 1,3 % seulement dit lui faire beaucoup confiance.
- 56,8 % des personnes interrogées n’ont aucune confiance dans l’équipe américaine de négociation composée de Jared Kushner et Steve Witkoff, contre 2,5 % qui lui accordent une confiance élevée.
- 36,7 % des personnes interrogées disent avoir beaucoup confiance en Volodymyr Zelensky, contre 13,6 % qui n’ont aucune confiance en lui.
- Deux fois plus d’Ukrainiens considèrent Donald Trump comme un ennemi (35,4 %) que comme un ami (17,0 %).
- En revanche, 73,4 % des personnes interrogées considèrent que les Américains sont des amis de l’Ukraine, tandis que seuls 3,5 % les voient comme des ennemis.
- Enfin, 74,5 % des Ukrainiens disent faire au moins un peu confiance aux dirigeants de l’Union européenne.
- Les dirigeants locaux ukrainiens recueillent 18,9 % de réponses exprimant beaucoup de confiance, mais 22,6 % des personnes interrogées déclarent n’avoir aucune confiance en eux.
- Seuls 7,4 % des Ukrainiens ont un regard positif sur le rôle actuel des États-Unis dans les affaires internationales ; 61,6 % ont des sentiments mitigés et 25,6 % un jugement négatif.
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine dure désormais depuis si longtemps qu’il est facile d’en négliger la brutalité quotidienne 62. Sa violence est devenue routinière. Les frappes de missiles et de drones se succèdent, les civils continuent d’être tués, tandis que le reste du monde se tourne vers d’autres urgences.
Cette banalisation est pourtant trompeuse. La guerre s’intensifie. En mai 2026, le bilan civil a été le plus lourd depuis avril 2022, avec au moins 274 morts et 1 763 blessés 63.
Sur la ligne de front, le bilan humain est d’un tout autre ordre : il ne se compte plus en centaines, mais en milliers de morts et de blessés. Les responsables militaires ukrainiens évoquent une « moisson » de dizaines de milliers de soldats tués ou blessés chaque mois, traqués par des drones bon marché et de plus en plus autonomes. Les commandants russes tiennent un discours symétrique, chacun affirmant prendre l’avantage. Pourtant, derrière cette guerre de récit, une réalité s’impose : les deux camps continuent de sacrifier des vies à un rythme inédit et d’hypothéquer une part de leur avenir démographique.
Ce qui a changé ces derniers mois, c’est que la guerre ne frappe plus seulement l’Ukraine. La Russie est désormais la cible d’une campagne soutenue de drones à moyenne et longue portée visant sa logistique militaire et ses infrastructures énergétiques. Certains analystes ironisent en affirmant que l’armée ukrainienne mériterait un prix pour la quantité d’infrastructures fossiles qu’elle détruit. Mais l’essentiel est ailleurs. Pour la première fois, les conséquences de la guerre deviennent tangibles pour une partie de la population russe. Des incendies, des fumées toxiques et des perturbations affectent désormais des métropoles comme Moscou ou Saint-Pétersbourg. Les Russes ordinaires suffoquent désormais sous le poids des conséquences des décisions de leur gouvernement.
Au-delà des attaques quotidiennes de la Russie, les Ukrainiens ont également dû composer avec les revirements de la politique américaine. Donald Trump avait en effet séduit une partie de l’électorat américain par ses déclarations effrontées, prononcées pas moins de cinquante-trois fois 64, selon lesquelles il aurait résolu la guerre entre la Russie et l’Ukraine en « en vingt-quatre heures ». Pour y parvenir, la stratégie qu’il a progressivement mis en place depuis son retour à la Maison-Blanche a consisté à se ranger de manière effrontée du côté de la Russie, à suspendre l’aide militaire américaine à l’Ukraine (sans toutefois interrompre le partage de renseignements), à reprendre les arguments russes (« C’est l’Ukraine qui a déclenché la guerre ») et à accueillir Poutine à Anchorage pour « conclure un accord ».
Lorsque les intentions de Donald Trump sont devenues évidentes, les dirigeants européens se sont précipités à Washington avec Zelensky pour empêcher la cession forcée de territoires ukrainiens 65. Ils ont parallèlement accéléré leurs efforts pour assumer seuls la charge d’approvisionner l’Ukraine, afin que celle-ci puisse poursuivre sa résistance à la Russie. Les États-Unis n’ont pas totalement interrompu leur aide. Un programme de 400 millions de dollars, approuvé par le Congrès en décembre 2025, demeure bloqué au Pentagone depuis plusieurs mois 66.
Des enquêtes récentes menées aux États-Unis 67 ont mis en lumière l’ampleur de l’hostilité personnelle de Donald Trump envers Volodymyr Zelensky, nourrie par des griefs anciens liés à ce qu’il considère comme le refus de Kyiv de compromettre Joe Biden. En public, toutefois, la relation apparaît bien différente. Lors du sommet de l’OTAN à Ankara, Trump et Zelensky se sont affichés en partenaires, le président américain qualifiant les Ukrainiens de « peuple formidable ». Derrière cette mise en scène qui a montré encore une fois l’opportunisme rhétorique du président américain, la méfiance demeure profonde.
Pour comprendre les résultats de notre enquête 68, il faut également prendre en compte le contexte diplomatique exceptionnel dans lequel elle a été réalisée. Les États-Unis demeurent le médiateur incontournable du conflit, alors même que l’administration Trump s’est progressivement rapprochée des positions russes, laissant l’Europe largement à l’écart des négociations. Après l’échec de sa promesse de mettre fin à la guerre « en vingt-quatre heures », Donald Trump a confié le dossier à deux proches, Jared Kushner et Steve Witkoff, marginalisant les diplomates de carrière et les institutions traditionnelles de la politique étrangère américaine. Depuis l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran, ce canal diplomatique est lui-même passé au second plan. Plus révélateur encore, aucun des principaux négociateurs américains ne s’est rendu en Ukraine, tandis que Steve Witkoff a effectué plusieurs visites au Kremlin et revendique avoir de bonnes relations avec Vladimir Poutine.
Comment mène-t-on une enquête d’opinion dans un pays en guerre ?
Compte tenu du rôle central que jouent ces acteurs dans le futur de l’Ukraine, il est utile de se demander comment les Ukrainiens ordinaires les perçoivent.
Depuis plus d’une décennie, nous réalisons des enquêtes d’opinion en Ukraine. Le déclenchement de la guerre à grande échelle, en février 2022, a considérablement compliqué cet exercice. La Russie occupe aujourd’hui près d’un cinquième du territoire ukrainien reconnu par la communauté internationale. Plus de 3,7 millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays, tandis que plusieurs millions d’autres ont trouvé refuge à l’étranger. En l’absence de recensement national depuis 2001, les données démographiques disponibles reposent sur les meilleures estimations officielles.
La guerre rend les enquêtes en face à face extrêmement difficiles. La plupart des sondages sont donc réalisés par téléphone, selon la méthode CATI 69 qui présente toutefois ses propres limites : peu de personnes acceptent de répondre à un inconnu au téléphone, ou d’y exprimer librement leurs opinions. Les taux de réponse sont donc faibles. En outre, le contexte de guerre peut inciter certains répondants à privilégier des réponses jugées socialement acceptables plutôt que de dire ce qu’ils pensent réellement.
Malgré ces limites, les enquêtes CATI restent le meilleur outil dont nous disposons pour mesurer l’opinion publique. Elles nous permettent de constituer un échantillon globalement représentatif de la population vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement ukrainien, à partir des données démographiques disponibles pour 2025. Il faut également souligner qu’en dépit de la guerre, la société civile ukrainienne demeure remarquablement vivante. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent de participer aux enquêtes et n’hésitent pas à porter un regard critique sur la guerre, sur leurs dirigeants, sur les acteurs internationaux ou sur l’évolution de leur pays. L’accumulation de ces sondages au fil du conflit nous permet de suivre l’évolution des attitudes de la population face aux principales questions auxquelles l’Ukraine est confrontée.
Pour cette enquête, l’Institut international de sociologie de Kiev (KIIS) a interrogé, pour notre compte, 1 801 Ukrainiens vivant dans les territoires contrôlés par le gouvernement entre le 9 et le 26 juin 2026. Les habitants des régions occupées par la Russie, notamment le Donbass oriental et la Crimée, n’y sont donc pas représentés. Pour obtenir ces 1 801 réponses, les enquêteurs du KIIS ont dû passer un très grand nombre d’appels vers des numéros de téléphone mobile générés aléatoirement. Le taux de réponse global est resté inférieur à 7 %. Les entretiens n’étaient réalisés qu’en l’absence d’alerte aérienne et lorsque les enquêteurs estimaient que les conditions de sécurité le permettaient. Avant chaque entretien, les personnes sollicitées étaient également invitées à indiquer si elles se sentaient en sécurité ; en cas de réponse négative, l’entretien n’était pas conduit.
Voici les principaux enseignements qui se dégagent de cette enquête.
1. Les Ukrainiens sont épuisés par la guerre
Il n’est pas surprenant que les Ukrainiens souhaitent voir s’achever une guerre que la Russie leur a imposée. Mais mesurer cette fatigue n’est pas simple. Beaucoup hésitent à reconnaître leur lassitude, de peur qu’elle ne soit perçue comme un manque de loyauté ou comme un signe qu’ils ne soutiennent plus pleinement les objectifs de l’Ukraine : préserver son indépendance, reprendre les territoires occupés et mettre fin au projet impérial russe.
Pour contourner cette difficulté, nous avons utilisé une méthode classique des enquêtes d’opinion : au lieu de demander directement aux personnes interrogées si elles étaient elles-mêmes fatiguées de la guerre, nous leur avons demandé si elles avaient le sentiment que la société ukrainienne l’était.
Les résultats sont très nets. Soixante-dix pour cent des répondants disent être très préoccupés par la fatigue de guerre qu’ils observent autour d’eux, tandis que seulement 5 % déclarent ne pas s’en inquiéter du tout. À l’approche de la cinquième année de guerre, le poids du conflit se fait sentir dans toute la société.
2. Les Ukrainiens font d’abord confiance à leurs propres dirigeants
L’enquête montre ainsi une société profondément fatiguée par la guerre, mais aussi de plus en plus méfiante envers les dirigeants étrangers, en particulier Donald Trump. Les dirigeants européens inspirent davantage de confiance, même si elle reste mesurée.
Parmi les personnalités testées, Volodymyr Zelensky est celui qui inspire le plus de confiance : 37 % des répondants disent lui faire « beaucoup confiance », contre 14 % qui déclarent ne lui faire « aucune confiance ». Les responsables régionaux et locaux arrivent ensuite, avec 19 % de réponses exprimant une forte confiance.
Ces niveaux ne sont pas exceptionnellement élevés, mais ils restent importants pour des dirigeants confrontés à une guerre qui dure depuis plusieurs années. Plus un conflit se prolonge, plus le soutien de l’opinion a tendance à s’éroder.
Même si sa popularité a reculé, Volodymyr Zelensky bénéficie toujours du soutien d’une majorité d’Ukrainiens. La confiance accordée aux responsables locaux est plus variable, reflétant ainsi les disparités entre les différentes régions.
3. Les Ukrainiens font plus de confiance aux dirigeants européens qu’à Donald Trump
Les Ukrainiens portent un jugement nuancé sur les dirigeants européens. Une minorité seulement (12 %) déclare avoir « beaucoup confiance » dans les dirigeants de l’Union, mais une large majorité (62 %) indique leur faire au moins un peu confiance (option intermédiaire choisie par les personnes interrogées).
Bien que les Ukrainiens soient plus nombreux à faire pleinement confiance à leurs dirigeants locaux qu’à ceux de l’Union, la proportion de ceux qui se situent dans les catégories combinées « un peu » et « beaucoup » est en réalité plus élevée pour les dirigeants de l’Union que pour les dirigeants locaux.
D’ailleurs, la proportion de personnes n’ayant aucune confiance en leurs dirigeants locaux est plus élevée (22 %) que celle des personnes n’ayant aucune confiance dans les dirigeants de l’Union (17 %). Cet écart reflète sans doute les différences régionales observées en Ukraine par rapport aux attitudes à l’égard des dirigeants européens, pour lesquels l’incertitude se mêle à un niveau de confiance de base, car ces pays considèrent souvent la Russie comme un ennemi commun.
La situation est très différente pour Donald Trump. Soixante-cinq pour cent des Ukrainiens déclarent ne lui faire « aucune confiance », tandis que seulement 1,3 % disent lui faire « beaucoup confiance ». De toutes les personnalités évaluées, c’est lui qui suscite de loin le plus de méfiance.
Plusieurs éléments peuvent expliquer cette perception : la suppression de l’USAID, très présente en Ukraine, la réduction de l’aide militaire, mais aussi les déclarations favorables à Vladimir Poutine et l’humiliation publique de Volodymyr Zelensky lors de leur rencontre dans le Bureau ovale en mars 2025. Cet épisode a d’ailleurs renforcé le soutien dont bénéficie Zelensky dans le pays. La perception négative de Trump est confirmée par d’autres résultats de l’enquête.
4. Donald Trump est perçu comme un adversaire de l’Ukraine, mais pas les Américains
Nous avons également interrogé les répondants sur Donald Trump, sur son équipe de négociation avec la Russie composée par Jared Kushner et Steve Witkoff ainsi que sur les Américains dans leur ensemble.
Les résultats sont frappants.
Une majorité d’Ukrainiens considère ainsi Donald Trump comme un ennemi de leur pays 70.
Les sondés expriment également très peu de confiance envers Jared Kushner et Steve Witkoff pour conduire des négociations avec Vladimir Poutine.
En revanche, les Américains, dans leur ensemble, continuent d’être perçus comme des amis de l’Ukraine.
Nos résultats montrent également que le soutien à une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN demeure largement majoritaire. Beaucoup d’Ukrainiens acceptent désormais que les territoires occupés ne puissent pas être repris rapidement, mais cela ne signifie pas que leurs objectifs politiques ou stratégiques aient changé. Les Ukrainiens veulent la paix, sans renoncer à leurs aspirations.
L’administration Trump peut penser qu’elle est en mesure de négocier un accord avec Moscou puis de convaincre les Ukrainiens de l’accepter. Nos résultats montrent pourtant qu’elle souffre aujourd’hui d’un profond manque de crédibilité et que seulement une part extrêmement minoritaire a une bonne opinion des États-Unis dans les affaires internationales.
Les dirigeants européens sont mieux perçus, mais la confiance dont ils bénéficient reste limitée. Une chose est néanmoins claire : aucun accord durable ne pourra être trouvé sans l’adhésion de Volodymyr Zelensky et des responsables ukrainiens. Au bout du compte, ce seront les Ukrainiens qui décideront de ce qu’ils sont prêts à accepter et de ce qu’ils refuseront.
L’article Ce que pensent vraiment les Ukrainiens de la guerre et de Trump (sondage exclusif) est apparu en premier sur Le Grand Continent.
06.07.2026 à 20:33
Ce que révèle la mise en scène des funérailles du Khamenei
Pourquoi le régime iranien organise-t-il les plus grandes funérailles du XXIᵉ siècle ?
L’article Ce que révèle la mise en scène des funérailles du Khamenei est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (9576 mots)
Dirigé par Giuliano da Empoli chez Gallimard, le nouveau volume papier du Grand Continent L’ennemi qui nous désigne est désormais disponible. Cliquez ici pour le découvrir — si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez à vous abonner à la revue
Les funérailles du Guide suprême, tué par les États-Unis le 28 février, initialement prévues en mars, sont l’occasion pour un régime à bout de souffle de réactiver l’énergie de sa théologie politique messianique, épuisée par des décennies de cruauté bureaucratique. Entre la scénographie du martyre et l’arithmétique des négociations avec Washington, chaque image diffusée par la télévision d’État ou les photographes du régime est un indice qui mérite d’être analysé et critiqué.
1. Faire masse
Les autorités espèrent entre 15 et 20 millions de participants rien qu’à Téhéran pour les trois jours d’hommage dans la capitale, un chiffre qui dépasserait celui des funérailles de Rouhollah Khomeyni en 1989, reconnues par le Guinness World Records comme ayant réuni « le plus grand pourcentage de la population à avoir assisté à des funérailles », avec environ 10,2 millions de personnes.
Les six jours de commémorations se déploient dans cinq villes d’Iran et d’Irak : après l’exposition du cercueil à la Grande Mosquée Mosalla jusqu’à dimanche soir et la procession de ce lundi dans les rues de la capitale, la dépouille prendra la direction de Qom mardi, puis de Najaf et Kerbala en Irak, avant l’inhumation jeudi à Machhad, au sanctuaire de l’imam Reza, dans la ville natale du défunt.
Le dispositif est celui d’une mobilisation totale.
Le régime a décrété trois jours fériés, fermé les centres commerciaux et mis les entreprises au repos forcé afin de garantir une affluence maximale.
Des immenses périmètres interdits aux voitures, plus de 400 tentes du Croissant-Rouge érigées pour accueillir les Iraniens venus de tout le pays.
La mairie de Téhéran affirmait avoir transporté 2,2 millions de pèlerins en métro dès le premier jour, tandis que des portraits du Guide étaient installés dans la plupart des stations aux côtés d’images de propagande de guerre.
Le régime cherche avant tout à mettre en scène sa résilience face à la guerre, en invitant les dignitaires religieux iraniens à participer aux funérailles.
Les délégations étrangères servent le même récit.
Une trentaine de pays représentés, dont l’ancien président russe Dmitri Medvedev, le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif et, pour la Chine, un haut responsable du Parlement, He Wei, ainsi que des dirigeants du Hamas, dont le chef de son bureau politique Mohammed Darwish, et du Hezbollah.
Deux absences structurent pourtant la scène.
Celle du peuple des grandes villes durement réprimé par le régime ces derniers mois, et celle du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei, 56 ans, officiellement blessé dans les bombardements du 28 février, qui n’est jamais apparu en public et ne s’exprime que par des communiqués qui lui sont attribués. Il n’était pas présent à la grande prière de dimanche, à laquelle assistaient trois fils du défunt Massoud, Mostafa et Meysam.
2. Le précédent
La chorégraphie de juillet 2026 se mesure à un original, se déroulant dans les mêmes lieux et avec une grammaire similaire en juin 1989
Les funérailles de Rouhollah Khomeini avaient été l’une des plus grandes concentrations humaines de l’histoire et l’une des plus incontrôlables.
La première procession avait dû être interrompue : la foule, dans une frénésie de deuil, avait renversé le cercueil pour toucher le corps et déchirer le linceul en reliques, la dépouille tombant à terre avant d’être évacuée par hélicoptère.
Le lendemain, le corps fut acheminé dans un cercueil métallique fermé, sous protection militaire, tandis que des lances à incendie aspergeaient la foule pour la contenir et la rafraîchir.
Les bilans de l’époque firent état de morts et de milliers de blessés. Toutefois ce chaos n’était pas un échec sécuritaire pour le régime, mais la preuve, physique, de la fusion entre le Guide et la communauté des croyants, l’oumma faisant littéralement corps avec son imam.
C’est cette énergie que le régime tente de reconvoquer aujourd’hui.
3. Théologie-politique du martyr
Les images de la mosquée Mosalla obéissent à une grammaire précise, celle du paradigme de Kerbala le martyre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, tué en 680, matrice émotionnelle du chiisme politique résumée par le slogan révolutionnaire : « chaque jour est Achoura, chaque terre est Kerbala ».
Khamenei tué par l’Amérique est immédiatement inscrit dans cette série.
Les médias d’État ont diffusé des images du cercueil recouvert d’un drapeau rouge portant en calligraphie blanche « Ya Hussein », référence directe au martyre du petit-fils du Prophète.
À la Mosalla, le cercueil du Guide, enveloppé dans le drapeau iranien et surmonté de son emblématique turban noir, signe des sayyeds, les descendants du Prophète, est exposé aux côtés de ceux des membres de sa famille tués avec lui le 28 février. Le fait que les cercueils soient enveloppés dans des drapeaux de la République islamique suggère que les funérailles s’inscrivent à la fois dans le cadre théologique du martyre chiite, mais aussi dans une exaltation du nationalisme iranien.
La nouvelle élite au pouvoir s’est affichée en larmes devant le cercueil du Guide. Mohammad Ghalibaf notamment, le président du Parlement et actuel négociateur avec les États-Unis, a été vu en train de sangloter face au cercueil.
Plusieurs éléments visuels sont à lire comme un signe codé.
Les drapeaux rouges brandis par la foule, couleur du sang, de la justice et de la vengeance, évoquent l’étendard hissé sur le dôme de la mosquée de Jamkaran après l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020, promesse de représailles non encore accomplies.
Les hommes se frappent la tête et la poitrine en signe de deuil : c’est le siné-zâni, le rituel d’Achoura transposé au chef de l’État.
Plusieurs femmes portent l’icône du martyr.
Les murs du site sont couverts de portraits géants de l’ayatollah aux différents âges de sa vie, notamment sur le front de la guerre Iran-Irak : la martyrologie murale qui recouvre Téhéran depuis les années 1980 trouve ici son apothéose. C’est en effet au cours de la guerre Iran-Irak que s’est développé et affirmé le culte des martyrs, qui sont devenus à cette occasion une des clefs de voûte du système politique iranien. Rappelons également qu’Ali Khamenei était, de son vivant, handicapé à la suite d’une tentative d’assassinat en 1981.
Même l’agenda participe de cette dramaturgie de la vengeance : les funérailles coïncident avec le 250e anniversaire des États-Unis, des banderoles « #KillTrump » apparaissent dans la foule, et des panneaux montrent Khamenei le poing levé sous le slogan « Nous devons nous lever » ou des détournements du drapeau américain et de la statue de la liberté de l’ancienne ambassade des États-Unis.
À côté du cercueil du Guide, ceux de ses proches tués avec lui le premier jour de la guerre : une fille, un gendre, une belle-fille et une petite-fille de 14 mois — l’innocence sacrifiée, figure obligée du récit de Kerbala.
4. Venger ou négocier
Les funérailles sont surtout un moment de vérité, alors que les tensions sont vives entre les négociateurs et une partie de l’appareil qui dénonce un rapprochement trop rapide avec Washington.
La mesure du soutien populaire pourrait produire deux effets opposés : un sursaut d’hostilité aux négociations, au nom de la vengeance du « martyr » Khamenei. Depuis vendredi, les foules scandent « Mort à l’Amérique » et « Que la malédiction de Dieu s’abatte sur Israël ». Ou, au contraire, une cohésion nationale renforcée derrière les négociateurs pour reconstruire le pays.
Cette ambiguïté stratégique est incarnée par un homme très mis en avant dans la liturgie de ces funérailles : Mohammad Bagher Ghalibaf.
Le président du Parlement et négociateur en chef qui a lui-même appelé à « venger » la mort de Khamenei par une forte participation aux funérailles, une vengeance reconvertie en démographie cérémonielle plutôt qu’en missiles.
Les négociations indirectes ont repris le 1er juillet à Doha, avec la médiation du Qatar et du Pakistan, autour de deux dossiers : la sécurisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz et les modalités de mise en œuvre du cessez-le-feu, après la signature le mois dernier d’un accord-cadre pour mettre fin au conflit.
Les médiateurs ont annoncé qu’une nouvelle réunion aurait lieu immédiatement après la fin des funérailles, sans date précise. Donald Trump a commenté la pause à sa manière : « Nous leur avons donné une semaine de congé pour des funérailles, parce que nous sommes gentils ».
À la veille des cérémonies, Téhéran a averti qu’une attaque pendant les funérailles entraînerait une « riposte sévère », tandis que son ambassadeur à Pékin évoquait des frais imposés aux navires transitant par Ormuz, une idée rejetée par Washington, avec un traitement « spécial » pour les pays « amis ».
Hier, plusieurs navires ont traversé le détroit en empruntant la route indiquée par les États-Unis, le long des côtes d’Oman.
Reste à savoir si les images de cette semaine, marée noire et rouge à Téhéran, escale à Kerbala, tombeau scellé jeudi à Machhad, donneront au régime l’élan d’une revanche ou l’alibi d’une paix.
L’article Ce que révèle la mise en scène des funérailles du Khamenei est apparu en premier sur Le Grand Continent.
06.07.2026 à 07:41
Comment le chef de la Marine prépare la guerre de demain
Pour l'amiral Vaujour, les conflits se jouent désormais sur les mers, les flux et la vitesse d'adaptation.
L’article Comment le chef de la Marine prépare la guerre de demain est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (6605 mots)
L’ennemi qui nous désigne, nouveau volume papier du Grand Continent, est désormais disponible chez Gallimard et dans toutes les bonnes librairies. Cliquez ici pour le découvrir — recevez-le directement et soutenez une rédaction indépendante en vous abonnant à la revue.
Il semble que les grands conflits des années 2020 aient un point commun : ils finissent toujours par se jouer en mer. Du blocage des exportations céréalières ukrainiennes en mer Noire à la fermeture du détroit d’Ormuz consécutive au conflit avec l’Iran, en passant par les attaques des Houthis contre le trafic maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb, les routes maritimes sont devenues des théâtres stratégiques majeurs, comme vous le montrez dans votre livre Les Guerres des mers, paru cette année chez Tallandier. La guerre moderne est-elle devenue une guerre des flux maritimes ?
En effet, tous les conflits récents débordent en mer. Aujourd’hui, nos espaces maritimes sont devenus des espaces de confrontation, dans lesquels s’exerce régulièrement le principe de friction, que ce soit entre des États ou des acteurs non-étatiques, tels les Houthis. La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un atout stratégique. C’est l’économie mondiale dans son ensemble qui s’en trouve gravement perturbée, avec des conséquences dramatiques. Cette faculté de perturbation est un attribut de puissance dans la guerre moderne.
Un des premiers impacts de la guerre en Ukraine a été l‘arrêt du transport du grain et, pour certains pays dépendant des céréales, notamment en Afrique, cela s’est transformé en véritables crises alimentaires.
Les conséquences en cascade de l’attaque du 7 octobre 2023 en Israël, et l’implication des Houthis dans les conflits au Moyen-Orient ont eu pour effet de rendre particulièrement dangereuse la traversée du détroit de Bab-el-Mandeb, au point qu’il a fallu créer une opération de sécurisation européenne, ASPIDES : 60 % du trafic avait été suspendu et s’est vu naturellement dérouté vers le Cap de bonne Espérance, au sud de l’Afrique.
Dans le cas de la guerre en Iran, au printemps 2026, le choc a eu des conséquences immédiates sur l’approvisionnement énergétique depuis le golfe arabo-persique et donc – in fine – sur le prix du carburant. Cette situation impose de trouver des solutions stratégiques et politiques. Car on ne peut pas faire circuler des millions de tonnes de pétrole par la terre, les volumes étant trop importants comparés aux infrastructures existantes. Le temps et le coût de construction d’oléoducs suffisamment robustes, leur dépendance aux alliances, sont bien trop importants.
Par ailleurs, les mers ne sont pas seulement les supports de ces flux, visibles sur la surface de l’océan ou invisibles dans les câbles posés sur les fonds marins : ce sont aussi des stocks. Ils seront l’objet des conflits demain.
C’est-à-dire ?
La remise en cause ou le chantage vis-à-vis de la liberté de navigation par certains acteurs n’est pas le seul aspect des conflits actuels. Les stocks halieutiques, les ressources minières qui se trouvent dans les fonds marins et dont une partie reste inexploitée, font de plus en plus l’objet de convoitises et de prédation, pour ne pas dire d’attaques directes. C’est le cas dans le golfe de Guinée, par exemple, et plus généralement dans l’Atlantique sud. La pêche illégale exerce une pression sur ces réserves halieutiques, au point que certaines économies des rives africaines sont aujourd’hui en danger. Ce sont les capacités souveraines de certains pays africains à garantir une alimentation protéinée à leur population qui se trouvent remises en cause. Il n’y a pas, pour le moment, de régulation suffisamment efficace pour contrer ces actions.
La capacité à déstabiliser les flux maritimes et commerciaux est devenue un attribut de puissance dans la guerre moderne.
Amiral Vaujour
Les terres rares sont également très convoitées. On peut s’attendre à ce qu’un conflit se déclenche pour l’exploration et l’exploitation des fonds marins. Les ressources contenues dans les nodules polymétalliques sont aujourd’hui indispensables à notre économie globalisée. Certains pays, dont la France, souhaitent un moratoire sur leur exploitation, mais d’autres pays n’hésitent pas à faire main basse sur ces ressources.
Qu’en est-il des infrastructures sous-marines ?
Que ce soient les câbles énergétiques, les oléoducs et les gazoducs installés sous l’eau, ou encore les câbles Internet, ces infrastructures font l’objet d’un certain nombre de pressions et d’attaques. Ce sont des actifs stratégiques majeurs. Je rappelle que 30 % de la flotte de câbliers mondiale est opérée par des groupes français. Dans un moment d’ultra-compétition, c’est un atout.
Au-delà des infrastructures sous-marines, les infrastructures littorales sont aussi devenues plus vulnérables. En effet, avec des zones littorales de plus en plus abrasives, le coût du contrôle des mers a fortement augmenté au XXIe siècle. Les sites sensibles à terre sont ciblés par des missiles balistiques de longue portée et des drones aériens avec une bonne précision. Les unités mobiles, à la mer notamment, sont moins exposées mais elles doivent opérer plus loin des côtes, au large, et nécessitent un haut niveau d’autodéfense.
Est-elle le fruit d’une sophistication technologique croissante pour surveiller ce qu’il se passe en mer ?
Les mers sont en effet de plus en plus surveillées. Aujourd’hui, les unités de surface et les porte-avions sont visibles depuis l’espace par les constellations de satellites. La transparence de la kill zone, typique du champ de bataille ukrainien, n’est pas encore la norme dans les espaces littoraux, mais on s’en rapproche. Ce n’est pas le cas de l’espace sous-marin, qui est encore très opaque. Cette nouvelle donne nous oblige à travailler sur la mobilité de nos unités ainsi que sur leur protection et à sans cesse développer l’agilité avec laquelle nous opérons en mer.
De manière concrète, par quoi cette mobilité peut-elle passer ?
La France est une puissance mondiale par sa géographie. Nous sommes sur tous les océans du monde, il ne faut pas l’oublier. Nous sommes une nation riveraine du Pacifique, de l’océan Indien et de l’Atlantique Ouest parce que nous sommes présents à Papeete, à Nouméa, à La Réunion, à Mayotte, en Guyane, aux Antilles. La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique qu’il faut véritablement exploiter.
Quand on parle de mobilité, il s’agit aussi de mobilité entre les théâtres d’opérations : passer un groupe aéronaval du théâtre Baltique/Grand Nord au théâtre océan Indien en quelques semaines, c’est une manœuvre intense et complexe que peu de marines savent mettre en œuvre avec l’escadre logistique.
Et enfin il s’agit de mobilité tactique pour adapter nos modalités d’action au nouveau tempo des opérations. Le « temps tactique » s’est considérablement raccourci.
Revenons à la guerre en Ukraine. C’est précisément par des crises survenues en mer que nous avons commencé à remettre en cause l’idée d’une sécurité garantie par l’interdépendance économique.
En effet, l’Europe avait accueilli la mondialisation comme une solution aux questions de sécurité et de défense du continent : l’interdépendance économique, élargie à l’échelle mondiale, apparaissait non seulement comme le moyen d’une prospérité plus grande, mais également d’une paix de long terme, tant au sein du marché commun qu’au niveau mondial.
Progressivement, depuis le 24 février 2022, à un rythme variable selon les États et les continents, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits. La Russie, par son comportement agressif et son invasion de l’Ukraine, a fait renaître cette conscience européenne du danger.
L’amiral Pierre Vandier disait dans ces pages que la parenthèse enchantée de la mondialisation et de la paix est en train de se refermer, au bénéfice d’un brouhaha de l’histoire dans lequel il va falloir se faire entendre. C’est précisément ce que nous sommes en train de vivre.
Avons-nous déjà basculé dans les « guerres subies », pour reprendre une expression de Thierry Burkhard, ancien chef d’État-Major des Armées, par opposition aux « guerres choisies » ?
C’est également mon constat. Nous avons, en effet, vécu des guerres choisies, au sens où les opérations que menaient la France et les Européens étaient des opérations qu’on appelait « extérieures » — des interventions sur des crises plus ou moins lointaines, mais où l’on choisissait de s’engager, sans obligation. Les choses ont changé, au profit des guerres subies : les conflits que nous n’avons pas choisis, pour lesquels nous avons l’obligation de nous impliquer – sans nécessairement y prendre part, car ils ont désormais des conséquences directes sur les économies et nos pays.
Progressivement, depuis le 24 février 2022, l’illusion collective de la sécurité par l’interdépendance s’est dissipée. La force est devenue un mode de règlement des conflits.
Amiral Vaujour
Le tragique de la guerre entre États fait son retour sur notre continent. C’est une réalité que nous n’imaginions pas et, pourtant, c’est bien ce qui aura marqué ces quatre années de guerre en Ukraine : la prise de conscience par les Européens de l’ensemble des dangers du monde. La guerre « n’est plus une anomalie ni une crise passagère » : elle est appelée à durer, avec peu d’espoir que les choses s’apaisent dans les prochaines années.
L’actuel chef d’État-Major des Armées, le général Fabien Mandon, prévoit un conflit de haute intensité d’ici trois ans. La revue nationale stratégique, elle, a clairement défini la menace à horizon 2030. Les services de renseignement français font le même diagnostic, de concert avec leurs homologues allemands, britanniques, et ceux des pays de l’est de l’Europe. En quoi pourrait consister ce conflit ?
La principale menace qui pèse aujourd’hui sur le continent européen est russe. La Russie a envahi l’Ukraine, un pays souverain. De manière marquée, elle multiplie les comportements agressifs aux frontières de l’Europe. Elle poursuit sans discontinuer son réarmement, avec un outil de production industriel qui s’est très largement renforcé, et se projette dans une économie de guerre à long terme. Il est donc de notre devoir d’anticiper et de réfléchir à l’éventualité d’un choc direct avec cet adversaire particulièrement belliqueux.
Pour ce qui est de la temporalité, fixer un horizon daté permet d’aller bien plus vite dans les étapes préparatoires. Il ne s’agit pas de faire peur, mais d’être pragmatique, de stimuler une énergie positive, de planifier afin d’être prêt à se défendre et à défendre nos alliés. L’un de mes homologues américains avait, dans son bureau, une horloge qui faisait le décompte au 1er janvier 2027 et la montrait à tous ses visiteurs, pour bien faire comprendre que sa marine se préparait avec détermination au prochain choc possible dans l’espace Indopacifique. Mettre une temporalité a des vertus, la première étant la prise de conscience collective.
Nous n’avons pas le droit de regarder ce qui est en train de se dérouler sans se préparer et sans agir.
À l’ère des rapports de force décomplexés, peut-on encore compter sur les institutions internationales pour retarder autant que faire se peut ce moment du choc ?
Pour certains États, la puissance militaire est devenue un levier politique comme un autre pour peser sur les affaires du monde. Cette puissance militaire est dorénavant incontournable à l’ère où l’imprévisibilité s’est transformée en norme et la violence en habitude. Il y a quelques années encore, il était impensable qu’Israël frappe l’Iran ou que l’Iran lance des centaines de missiles sur Israël. Tout cela a commencé en février 2022 en Ukraine, et a pris une ampleur nouvelle à compter du 7 octobre 2023, dans l’attaque contre Israël. Cette augmentation du seuil de violence n’a fait que s’amplifier depuis.
Pendant ce temps, les institutions internationales, comme l’ONU, sont peu entendues. C’est le signe que ces outils de régulation sont malheureusement moins audibles, donc aussi moins crédibles. Fut un temps où le seul déplacement du Secrétaire général de l’ONU dans les pays en guerre mettait fin aux hostilités et permettait d’ouvrir des négociations. Nous avons besoin d’outils de régulation puissants pour faire primer le droit sur la force.
L’appareil militaire français est-il en capacité de soutenir ce conflit de haute intensité que vous anticipez ?
Si nous voulons être respectés et entendus, il faut affirmer notre puissance. C’est le fondement de notre crédibilité. La France en a les moyens, qu’elle a su préserver. Notre base industrielle de défense nous permet de compléter cette souveraineté de manière inégalée en Europe. C’est vrai pour les capacités de combat, comme pour les forces nucléaires.
Les efforts fournis au cours de nombreuses décennies pour établir une dissuasion nucléaire fiable, permanente et crédible payent. Pour la Marine, c’est la composante océanique des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, mais aussi la composante aéroportée de la force aéronavale nucléaire qui se déploie à partir du porte-avions, en complément des forces aériennes stratégiques de l’Armée de l’Air et de l’Espace. La parole de la France sur la scène internationale est fondamentalement crédible, en particulier grâce à la dissuasion.
Quels sont les exercices opérationnels qui permettent à la Marine de se préparer ?
Tous nos exercices ont pour objectif de renforcer la résilience de la Marine, en lien avec les autres armées. Il faut être capable de tester nos vulnérabilités sur la durée, face à différents types de menaces. Par exemple, ces dix dernières années, nos bases navales se sont avant tout préparées à contrer des menaces de type terroriste. Elles se préparent aujourd’hui à une attaque « étatique », avec des moyens plus létaux. Nous progressons très vite, notamment à travers des exercices plus réalistes : c’est un moyen de faire l’autodiagnostic de nos faiblesses.
L’OTAN est particulièrement intéressée par ces entraînements, qui témoignent d’une capacité d’adaptation à l’état de la menace actuelle. Cette façon de tester nos capacités opérationnelles s’appuie sur le principe du free play, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autres règles que celles de la guerre : des équipes jouent le rôle de nos adversaires, sans limites, en reproduisant leurs méthodes de combat, ce qui nous permet, en les affrontant, d’examiner avec lucidité notre propre niveau. Et de tout mettre en place pour que nos systèmes, notre organisation et nos savoir-faire soient adaptés très rapidement au niveau de la menace.
Outre l’aspect tactique, il faut également s’adapter à de nouvelles formes d’armements.
C’est le problème de la massification des menaces, qu’on a pu observer en Ukraine. La résilience de l’armée ukrainienne et de toutes les armées désormais, repose sur la capacité à faire face à la prolifération massive des systèmes d’armements qu’on appelle low cost. Auparavant, on privilégiait un faible nombre d’armements high tech. Désormais, il faut allier les deux : drones et missiles balistiques, tant en termes défensifs qu’offensifs. Les Houthis ont tiré des missiles balistiques sur les bâtiments de la Marine française après la guerre des douze jours. Ils disposent à la fois de ces armes particulièrement sophistiquées et difficiles à se procurer, mais aussi de drones aériens ou de surface à bas coûts. C’est un élargissement du spectre des menaces auquel nous faisons face. Notre objectif est de faire baisser le cost per kill, c’est-à-dire d’employer les armes les plus adaptées – en termes d’efficacité et de coût – contre les différentes menaces.
Il faut donc rendre nos unités plus performantes maintenant, sur le temps très court, en s’adaptant à l’ère des drones. Sur le temps long, on doit développer une vision stratégique qui prend en compte une autre échelle, celle des longs programmes et des infrastructures associées, ou bien l’échelle des ressources humaines. Fabriquer un sous-marin pour la dissuasion, comme le sous-marin Invincible, c’est se projeter jusqu’en 2080. C’est aussi construire les infrastructures qui vont durer au moins 100 ans et qui vont accueillir ces bijoux de technologie, avec une marge suffisante pour permettre des évolutions futures. Cela nécessite dès aujourd’hui de faire de la prospective. Les sous-marins Barracuda, imaginés il y a plus de trente ans, rendent aujourd’hui des services exceptionnels : on ne s’est pas trompés dans leur design, la qualité des infrastructures d’accueil et dans la transmission des savoir-faire entre les deux générations de sous-marins. Il faut continuer à regarder loin et ne jamais cesser d’investir.
Quelles sont aujourd’hui les priorités stratégiques de la Marine ? Vous parliez de l’agilité et de la résilience. Quelles sont les autres ?
La vitesse d’adaptation est la priorité. Avoir de l’hyper technologie, des bateaux en nombre et des équipages bien préparés ne suffit pas. Il faut accélérer les analyses et s’adapter beaucoup plus rapidement. Si l’Ukraine résiste, c’est qu’elle réussit à s’adapter à la menace russe, c’est-à-dire à la contourner. Il en va de même pour les Russes : leurs bateaux sont bien plus rarement touchés par la Marine ukrainienne qu’au début de la guerre, même si près de 30 % de leur flotte a été neutralisée en mer Noire.
La vitesse d’adaptation est la priorité.
Amiral Vaujour
Pour cela, il nous faut impérativement des unités adaptables by design, c’est-à-dire des outils qui ne soient pas numériquement fermés et plus modulaires. Jusqu’à présent, les systèmes étaient produits selon un modèle industriel qu’on ne pouvait pas changer : c’était à la charge de l’entreprise d’assurer son entretien et de faire une mise à jour régulière. Il devient urgent de multiplier les architectures ouvertes afin d’optimiser l’emploi de nos équipements. Nous devons embarquer avec nous les partenaires industriels dans cette nouvelle façon d’agir.
Ce principe d’ouverture a-t-il été appliqué au porte-avions « France libre » ?
Son modèle repose en effet sur une plateforme à la fois rigide (une coque) et parfaitement modulable, dotée d’une architecture numérique ouverte, capable d’évoluer en temps réel. L’artère numérique d’aujourd’hui ne sera peut-être pas celle de dans quinze ans : on la fera évoluer en continu pour s’adapter aux menaces nouvelles. Le France libre accueillera aussi un groupe aérien hybride, composé de drones et d’avions habités, dont la modularité permettra de réaliser les missions ordonnées.
Cette agilité que l’on a dans le domaine capacitaire, il faut également l’avoir dans notre manière de mener les opérations, ce que nous appelons les modes d’action : c’est vrai dans la lutte contre les trafics illicites, comme dans les missions de « haute intensité ».
Comment rendre ce principe d’ouverture, employé dans le domaine numérique, applicable aux modes d’action de la Marine de manière plus générale ?
Prenons l’exemple de la lutte contre la flotte fantôme. Intercepter un cargo n’est pas le plus difficile. La vraie difficulté est d’assurer la continuité entre l’action militaire en mer et l’action judiciaire à terre. Le commandant d’un bâtiment de la Marine nationale a le pouvoir de constater une infraction au droit international en pleine mer. C’est un atout spécifiquement français, dont ne disposent pas d’autres nations, notamment européennes. C’est la force de notre modèle : le préfet maritime est à la fois commandant en chef des forces aéromaritimes dans sa zone de responsabilité, sous l’autorité du chef d’État-Major des Armées, et préfet de la mer sous l’autorité du Premier ministre ; il a donc un lien direct avec le procureur de la République.
Le temps tactique s’est considérablement raccourci.
Amiral Vaujour
Le format de notre Marine est dit complet : dans le bas du spectre d’action, il y a les patrouilleurs ; en haut, vous trouvez, les frégates et le porte-avions. Mais les deux spectres sont interconnectés. Notre Marine de combat bénéficie de tous les savoir-faire développés sur ces petits bateaux qui luttent contre les trafics illicites en tous genres… Ces opérations, qui sont parfois d’une rare violence, servent de socles de compétences pour tous les marins, avant de se projeter sur des navires de combat. Cette cohérence, cette fluidité des rapports entre les différents niveaux du spectre d’action sont indispensables.
Ces efforts en vue d’une plus grande adaptation sont-ils toujours compatibles avec certaines normes en vigueur, par exemple celles de la Commission européenne ?
Cette vitesse d’adaptation va de pair avec une autre faculté, hélas peu courante dans nos sociétés contemporaines : la prise de risques. La non-décision reste la pire des solutions. C’est pourquoi je milite notamment à prendre plus de risques dans le processus d’acquisition des capacités, en lien avec la Direction Générale de l’Armement. Ce que je veux en termes de systèmes, c’est le good enough, c’est-à-dire des outils suffisamment performants pour être opérationnels maintenant et répondre à l’urgence des opérations actuelles. On pourra les industrialiser plus largement dans un deuxième temps.
Qu’en est-il des recrutements ? La Marine cherche-t-elle à recruter davantage ?
Le recrutement est un défi à part entière et permanent, il est particulièrement structurant pour des armées dont la jeunesse et le dynamisme sont des piliers. Notre premier enjeu est la fidélisation de nos marins, dont on constate qu’ils sont attirés assez tôt par rejoindre la vie civile, après avoir acquis des compétences chez nous et qui sont très recherchées. Nous sommes également confrontés aux conséquences de la baisse de la natalité, qui touche les sociétés modernes. Les classes d’âge diminuent drastiquement et une rude concurrence va s’instaurer entre secteurs pour recruter des gens de bon niveau.
La Marine nationale sera directement concernée. Cela impliquera probablement de diversifier nos voies de recrutement et de formation. Pour les officiers, la pérennité de nos recrutements, très largement réalisés dans les filières techniques se pose, nous devrons réfléchir à d’autres cursus académiques. Il est probable que cette contrainte se transforme en opportunité : élargir les viviers de recrutement permettra d’augmenter la résilience de nos forces armées, mais aussi celle de la société entière.
Que voulez-vous dire ?
Les opérations expéditionnaires menées depuis une trentaine d’années ont fait parfois oublier que, bien souvent, la guerre n’est pas seulement une affaire de militaires. La guerre en Ukraine montre qu’elle touche les forces armées, mais également l’industrie, les infrastructures – logistiques et énergétiques notamment -, la cohésion sociale, les opinions publiques. Cela s’explique par le caractère diffus et permanent de cette menace multiforme. Dans le monde cyber, un hacker russe peut attaquer les infrastructures énergétiques d’un pays à des milliers de kilomètres de distance. Des pans multiples de la société sont dès lors très vite concernés par cette guerre totale.
Au-delà de nos forces armées, ce phénomène peut interroger la capacité que nous avons, nous Européens, à résister en tant que nations. C’est cette question de la force morale, agissant comme un liant entre la population et ses armées, qui doit nous concerner. L’Ukraine nous apporte de nombreuses leçons sur ce point essentiel.
Appeler à fortifier notre résilience morale, n’est-ce pas une façon détournée de préparer les esprits à des pertes humaines importantes ?
Il faut prendre conscience de ce qu’implique la guerre pour un pays : dans une guerre, les pertes humaines et matérielles sont très élevées et touchent toute la population. La France doit se préparer à une autre guerre que les conflits lointains dans lesquels nous avons été impliqués au cours de ces trente dernières années. La guerre en Ukraine est une leçon pour les Européens.
La question centrale pour nous réside dans notre capacité à avoir une organisation et les moyens associés, prêts à répondre à un choc. Le chemin de la résilience et du renforcement est pris, notamment à travers l’actualisation de la loi de programmation militaire votée, par le parlement. Je pense aussi que la France a eu une force morale puissante, qu’il faut davantage éveiller.
Cet éveil ne serait-il pas plus efficace avec le concours de forces extérieures ? Je veux parler de nos partenaires et de nos alliés.
Le contexte actuel interroge sur les partenariats. L’OTAN, alliance qui nous lie, est en pleine transformation. Le prochain sommet d’Ankara fera le point sur les objectifs de dépense fixés à 5 % du PIB d’ici 2035, et la capacité des Européens à prendre la charge que les Américains souhaitent dorénavant leur transférer. La leçon qui doit être tirée des prises de position américaines, c’est que le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle. La France dispose aujourd’hui de ces deux atouts et, grâce à eux, se trouve en position de force pour espérer nouer davantage de partenariats à travers le monde.
Qu’en est-il de notre lien avec les États-Unis ?
Les États-Unis ont pleinement conscience des capacités opérationnelles françaises. Dans certains domaines et dans certaines zones du monde, nous travaillons avec les forces armées américaines de manière très synchronisée. C’est le cas dans le Grand Nord, afin de repérer, pister et contrer l’action des sous-marins russes. Nous avons dans ce domaine un niveau d’excellence reconnu et apprécié.
Le simple fait de faire partie d’une alliance ne garantit pas nécessairement son efficacité. Ce qui fait la force d’un partenariat aujourd’hui, c’est la fiabilité de la parole donnée et la crédibilité opérationnelle.
Amiral Vaujour
Aujourd’hui, néanmoins, il y a certains sujets sur lesquels nous ne sommes pas alignés. Cela, mes homologues l’acceptent et le respectent. Pourquoi ? Parce que nous faisons la démonstration de notre crédibilité sur le terrain en déployant nos frégates, nos sous-marins, notre porte-avions, nos moyens aériens et notre dissuasion océanique. La confiance est bâtie sur le long terme avec nos partenaires.
Précisément, le Président de la République a annoncé travailler sur la formation d’une coalition pour aider au déblocage du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Quelle est son actualité et sous quelles modalités la Marine française pourrait-elle conduire cette expédition ?
D’abord, c’est le rôle de la Marine française, aux côtés de nombreux partenaires notamment européens, de se tenir prête à mener des opérations de déminage dans le détroit d’Ormuz lorsque les conditions seront réunies. Aucun élément ne permet de confirmer que la zone n’a pas été minée par les forces iraniennes. Les compagnies maritimes doivent pouvoir traverser le détroit de manière sécurisée et pérenne, c’est essentiel pour nos économies.
La mer n’est pas une périphérie de la France, mais une profondeur stratégique
Amiral Vaujour
Le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle en océan Indien a permis de montrer la détermination de la France à rechercher une sortie de crise commune et a contribué à la désescalade de la violence.
Paradoxalement, la Chine, qui a des intérêts pétroliers immenses dans la région, est restée particulièrement discrète. Quels sont nos rapports avec ce pays dans le domaine maritime ?
La Chine a développé son outil militaire maritime de manière spectaculaire. L’amiral Prazuck, l’un de mes prédécesseurs, disait que les Chinois fabriquaient l’équivalent d’une Marine française tous les quatre ans. Aujourd’hui, c’est plutôt tous les deux ans. Leur objectif est de détenir au moins six porte-avions, soit deux de plus qu’à l’heure actuelle. Ils déploient quotidiennement en mer de Chine pas moins d’une quarantaine de frégates et de destroyers. C’est une démonstration de force.
Comment expliquez-vous ce développement record ?
Il s’agit pour la Chine de se créer une zone d’influence, d’abord jusqu’à la première chaîne d’îles, puis d’étendre progressivement leur espace de manœuvre jusqu’à la deuxième chaîne d’îles. Depuis la presqu’île de Hainan, les Chinois entendent rejoindre sans contrainte les eaux profondes pour y déployer leurs forces sous-marines nucléaires.
L’objectif de la Chine est également de garantir son approvisionnement, notamment en terres rares d’où la construction d’une véritable route de la soie maritime en direction du continent africain.
Taïwan est-il en ligne de mire ?
Taïwan est au centre du rapport de forces. Mais cela ne veut pas dire que l’option militaire est privilégiée par la Chine. Il est très difficile de le savoir ou d’interpréter leur intention, car nous avons très peu d’échanges avec eux. Je dialogue épisodiquement avec mes homologues chinois lors de symposium, par exemple le Western Pacific Naval Symposium que la France va présider en novembre 2026. Tous les deux ans, l’ensemble des marines de l’océan Pacifique se réunissent. La Chine en était le secrétaire lors de la dernière édition et la France a pris la suite à Tahiti. L’amiral Hu Zhongming, mon homologue, viendra à Papeete.
Quelle est la stratégie française et européenne en Indo-Pacifique, alors que l’agressivité de la Chine se fait de plus en plus ressentir ?
Notre rôle est de porter une voix de souveraineté et de responsabilité, mais aussi de dialogue, de partenariat et de respect du droit international. Nous œuvrons pour que les intérêts de chaque pays puissent être entendus. La France est très présente en tant que nation riveraine de l’Indopacifique, nos partenaires le voient et nous font confiance.
L’article Comment le chef de la Marine prépare la guerre de demain est apparu en premier sur Le Grand Continent.
28.06.2026 à 13:00
Le prophète oublié de la guerre du futur
Albert Robida avait imaginé avant les autres la guerre du XXᵉ siècle — il est urgent de le redécouvrir aujourd’hui.
L’article Le prophète oublié de la guerre du futur est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (11972 mots)
Dirigé par Giuliano da Empoli chez Gallimard, le nouveau volume papier du Grand Continent L’ennemi qui nous désigne est désormais disponible. Cliquez ici pour le découvrir — si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez à vous abonner à la revue
Un siècle après sa disparition, Albert Robida (1848-1926) reste souvent relégué au rang de curiosité rétrofuturiste. On le célèbre volontiers pour ses inventions visionnaires, telles que le téléphonoscope, préfiguration de nos outils de visioconférence, le blockhaus roulant, les transports électriques et quelques autres artefacts d’anticipation saisissants ; mais cette reconnaissance, tardive et partielle, tend paradoxalement à réduire la portée intellectuelle de son œuvre. Illustrateur et caricaturiste de génie, salué comme « le plus grand futuriste du monde » par l’historien des techniques et analyste des cultures de l’innovation Edward Tenner 71, il anticipe de manière littéraire et humaniste les usages sociaux et politiques de la technologie. Il le fait d’une manière bien différente d’un Elon Musk, qui fait de la prophétie un outil de pouvoir, ou de l’historien Yuval Noah Harari, dont la deep history retrace le passage d’un animal humain fragile à un démiurge techno-augmenté et anxiogène, au prix sans doute de l’effacement des acteurs et des causalités. Une lecture purement technologique de l’œuvre de Robida en masque pourtant l’essentiel 72. Le « maître de l’anticipation » 73 n’anticipait pas d’abord des objets ; il décryptait des logiques. Attentif aux dynamiques profondes des formes contemporaines de conflictualité, il n’est ni un simple prophète des drones, ni même un visionnaire des guerres futures.
Alors que la guerre s’installe durablement dans l’imaginaire des sociétés européennes, sous des formes multiples et combinées – de l’Ukraine à Gaza, de la mer Rouge à l’Indopacifique – son œuvre, et plus particulièrement son ouvrage La Guerre au XXᵉ siècle, offre un cadre interprétatif décisif pour comprendre les conflits du XXIᵉ siècle, à condition de la lire non pour ses inventions et ses anticipations, mais précisément pour sa compréhension précoce des formes modernes de la guerre, en résonance avec les analyses stratégiques contemporaines. Car, ce que Robida a saisi, et que nos démocraties redécouvrent aujourd’hui avec stupeur, c’est sans doute que la guerre moderne n’est plus un événement exceptionnel qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’histoire, mais un milieu désormais pérenne, au sein duquel s’organise l’existence collective de toute unité politique.
Cette intuition, formulée dans le registre satirique de l’anticipation illustrée, rejoint les préoccupations centrales de la pensée stratégique contemporaine : comment penser une guerre sans seuil d’entrée clairement identifiable ni horizon de clôture, une guerre déformalisée, à la fois multidimensionnelle et cognitive, se soustrayant à toute dramaturgie classique ?
L’oubli relatif de Robida : entre rétrofuturisme et malentendu intellectuel
Une réception longtemps réductrice
Albert Robida occupe dans l’imaginaire français une place singulièrement ambiguë, sauf auprès de quelques fidèles 74. Il est certes reconnu, mais cette reconnaissance confine elle-même au malentendu. On l’a longtemps lu comme un simple illustrateur fantaisiste, un dessinateur virtuose aux visions débridées, voire un chroniqueur amusé des folies technologiques à venir. Cette lecture, aussi flatteuse soit-elle sur le plan graphique, opère en réalité une double réduction. D’une part, elle fait de cet observateur lucide l’auteur d’anticipations techniques naïves, plaisantes par leur candeur supposée mais en décalage avec ce que le XXᵉ siècle allait effectivement produire. D’autre part, elle le relègue, surtout, au rang de curiosité de la Belle Époque, simple témoin pittoresque d’un moment où l’on pouvait encore rêver l’avenir sans l’épreuve tragique des tranchées. On aurait pourtant tort de lui dénier sa place au sein du panthéon des visionnaires du XIXᵉ siècle.
Un auteur mal classé
Le problème du satiriste tient à son caractère fondamentalement inclassable. Il n’est pas romancier scientifique au sens vernien : ses machines ne sont pas des prétextes à l’aventure, mais des vecteurs de commentaire social. Il n’est pas davantage un penseur politique explicite : aucun manifeste, aucune thèse univoque, aucun système théorique qui permettrait de l’annexer à tel ou tel courant de pensée. Cette difficulté à l’inscrire dans des canons disciplinaires a durablement pesé sur sa réception critique, le plaçant dans une forme d’impasse. Les historiens de la littérature ne savaient trop qu’en faire, les historiens des sciences le trouvaient trop littéraire et les théoriciens politiques, insuffisamment sérieux.
L’université, cette grande machine à produire des lignées et des filiations, s’est ainsi longtemps trouvée désarmée face à une œuvre hybride, qui ne sépare jamais le texte de l’image, la satire de l’anticipation, et qui résiste aux classifications habituelles 75. Le natif de Compiègne n’a pas fondé d’école, n’a pas eu de disciples revendiqués, n’a pas laissé de corpus critique suffisant pour justifier sa canonisation académique, d’où sa marginalité durable. Enfin, là où d’autres prophètes de l’apocalypse technologique adoptent le ton de l’avertissement solennel, Robida cultive la distance amusée, le second degré permanent et assumé.
Situer La Guerre au XXᵉ siècle dans l’œuvre de Robida
Une pièce d’un ensemble cohérent
La Guerre au XXᵉ siècle ne surgit pas ex nihilo dans la production de Robida. Elle s’inscrit au sein d’une trilogie qui constitue l’armature de sa réflexion sur la modernité : Le Vingtième Siècle (1883), La Vie électrique (1890) et, enfin, La Guerre au XXᵉ siècle (1887). Ces trois œuvres ne sont pas simplement juxtaposées ; elles forment un système interprétatif cohérent, visant à saisir dans sa globalité le basculement civilisationnel que l’auteur voit se profiler à la fin du XIXe siècle.
Ce qui traverse ces récits, au-delà de leurs différences de ton et de focale, c’est une préoccupation constante pour les effets de la modernité technique sur le tissu social. Robida ne s’intéresse pas à la technique comme spectacle ou comme prouesse ; il l’observe avant tout comme un vecteur de transformation anthropologique. L’électricité, les aéronefs, les communications instantanées ne sont pas chez lui des gadgets futuristes destinés à émerveiller le lecteur. Ils sont les instruments d’une recomposition profonde des rapports sociaux, des rythmes quotidiens et des modes de gouvernement. C’est à ce titre qu’on peut également en faire un précurseur du design fiction comme démarche mobilisant des scénarios et des artefacts de futurs possibles pour interroger le présent 76.
L’accélération constitue le fil rouge de cette trilogie. Avant la plupart de ses contemporains, Robida comprend que la modernité technique ne se contente pas d’ajouter de nouveaux outils à un monde qui resterait fondamentalement inchangé. Elle altère le tempo de l’existence, elle comprime l’espace-temps et crée de nouvelles formes d’urgence et d’immédiateté. C’est dans ce régime d’accélération généralisée 77 que s’inscrit l’intégration de la violence comme donnée durable du paysage moderne.
La Guerre au XXᵉ siècle vient ainsi clore un cycle de réflexion, en explorant la dimension proprement conflictuelle de cette modernité. Là où Le Vingtième Siècle décrivait les transformations du quotidien, et où La Vie électrique explorait les mutations de la vie domestique et professionnelle à l’aune de la fée électricité, La Guerre au XXᵉ siècle examine ce qui se produit lorsque les mêmes logiques de rationalisation technique s’appliquent à l’exercice de la violence collective.
Une anticipation non focalisée sur l’arme
À la lecture de La Guerre au XXᵉ siècle, le peu d’intérêt que Robida manifeste pour la performance technique en soi apparaît comme un trait essentiel de son œuvre. Ainsi, il ne se livre pas à ces descriptions complaisantes d’armements toujours plus puissants, toujours plus destructeurs, qui font les délices de la littérature d’anticipation militaire de son époque. Il identifie en revanche très tôt la domination du ciel (et les combats de voltigeurs aériens) comme espace de supériorité, la technicisation des mers (et les sous-marins), la frappe à distance qui dissocie le fait de tuer de tout contact physique risqué, la communication comme arme (et la manipulation cognitive par médiums interposés), la surveillance continue et la bureaucratisation industrielle du conflit. Sans employer nos concepts, bien sûr, il pressent néanmoins les drones, la guerre hybride, la guerre cognitive et la conflictualité permanente.
L’attention de l’illustrateur se porte ailleurs : sur les usages sociaux de ces technologies, sur les effets qu’elles produisent dans l’organisation de la société en guerre, sur les transformations du quotidien qu’elles entraînent. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la portée d’un canon, mais la manière dont la guerre s’immisce dans l’espace domestique, s’inscrit durablement dans le décor urbain et s’insinue dans les routines journalières. La guerre robidienne n’est pas celle des grandes batailles décisives, mais celle des bombardements routiniers, de la mobilisation permanente et de l’information continue sur le front.
De fait, cette approche révèle une intuition profonde : la modernité militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice, mais en une transformation qualitative du rapport entre guerre et société. Ce n’est plus la guerre qui interrompt le cours normal de la vie civile ; c’est désormais la vie civile qui s’organise autour de la guerre érigée en matrice structurante. Les technologies militaires ne sont pas des instruments exceptionnels réservés à des moments de crise ; elles sont dorénavant des composantes ordinaires de l’environnement social.
Une guerre sans héroïsme
Conséquence logique de cette approche : chez Robida, la guerre n’a pas de héros. On chercherait en vain dans La Guerre au XXᵉ siècle une figure centrale du combattant, un personnage qui incarnerait les vertus martiales ou autour duquel s’organiserait le récit. Cette absence n’est pas un manque, mais un geste esthétique et politique : elle traduit l’idée que la guerre moderne n’est plus l’affaire d’individus, mais celle de systèmes, de machines, de procédures, et, plus encore, d’une division du travail qui redistribue la violence en fonctions spécialisées. Dans un tel monde, la grandeur guerrière ne se concentre plus dans un corps à corps, ni même dans la figure romantique du chef ; elle se dissémine dans des chaînes opératoires, des réglages, des dispositifs et des savoir-faire.
La présence de Fabius Molina ne contredit en rien cette logique ; elle en constitue au contraire un révélateur. Molina n’est pas un héros concret, mais un regard porté sur ce monde nouveau. Reporter de guerre avant l’heure, il traverse les événements sans jamais les dominer. Il observe, décrit, témoigne, mais il ne décide rien, ne transforme rien, ne maîtrise rien. Il n’incarne pas la guerre, du fond de la mêlée ; il en documente les manifestations envahissantes. Sa trajectoire narrative épouse moins celle d’un combattant que celle d’un observateur mobile, transporté d’un dispositif à l’autre, d’un corps spécialisé à l’autre, au fil des innovations techniques et des procédures qui structurent désormais la conduite de la guerre.
La Guerre au XXᵉ siècle est collective, bureaucratique, mécanisée. Elle est surtout technicisée au point de déplacer son centre de gravité vers des spécialistes, des opérateurs et des experts. Le récit est traversé par une procession de corps et de métiers – aérostiers, torpilleurs sous-marins, mitrailleurs « pompistes », chimistes, ingénieurs, médecins, apothicaires, téléphonistes, éclaireurs – qui signalent que l’efficacité guerrière ne repose plus sur l’élan individuel, mais sur des chaînes opératoires, des appareillages et des savoir-faire différenciés. À ce titre, elle ne laisse plus aucune place à l’exploit individuel sur le champ de bataille. Dès lors, les soldats y sont moins des combattants que des opérateurs de machines, des rouages au sein d’une vaste organisation technique et administrative. Le courage même n’y a, en vérité, plus de sens : face à l’artillerie électrique ou aux gaz asphyxiants, la bravoure individuelle ne constitue ni un avantage tactique, ni une garantie de survie, encore moins de gloire. Dans cet univers de dispositifs, la valeur guerrière se déplace : elle tient à la compétence, à l’exécution correcte d’une fonction, à l’intégration dans une chaîne technique et organisationnelle, bien plus qu’à l’audace ou au sacrifice personnel.
Cette dépersonnalisation du conflit va de pair avec sa routinisation. La violence n’est plus vécue comme une épreuve exceptionnelle, un moment de rupture qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’existence. Elle devient un environnement, une condition permanente de la vie quotidienne. On ne va plus à la guerre comme on part à l’aventure ; on vit dans la guerre comme on habite une époque, sans possibilité d’en sortir, ni même d’espérer que cela s’arrête.
Ainsi, cette vision désamorce toute possibilité d’héroïsation du conflit. Au contraire de nombre de ses contemporains, Robida refuse à la guerre sa grandeur tragique, son statut d’événement fondateur, sa capacité à révéler les vertus cachées de l’humanité. Ce qu’il montre, c’est une guerre qui constitue désormais le cours même de l’histoire humaine, et qui, pour cette raison, ne produit plus de récits épiques mais des tombereaux de statistiques, n’exhibe plus que des corps spécialisés – des techniciens de la destruction et de l’urgence sanitaire – et ne distingue plus que de simples survivants là où l’épopée façonnait des héros.
Un diagnostic sur la modernité conflictuelle
La Guerre au XXᵉ siècle est donc moins un récit de guerre qu’un diagnostic de la conflictualité moderne. Ce que Robida décrit, sous couvert d’anticipation, c’est la manière dont les logiques de rationalisation technique, d’accélération temporelle et d’intégration systémique propres à la modernité s’appliquent nécessairement au domaine de la violence organisée. La guerre moderne n’est pas une anomalie dans un monde qui serait par ailleurs pacifié par le progrès ; elle est bien plutôt l’aboutissement logique d’une certaine conception du progrès.
En cela, Robida se distingue radicalement des deux grandes familles d’anticipation militaire de son temps. Il ne partage ni l’optimisme des prophètes du progrès, pour qui les avancées techniques rendraient la guerre si destructrice qu’elle en deviendrait impossible, ni le pessimisme des nostalgiques de la guerre chevaleresque, qui déploraient la mécanisation du combat. Il propose une troisième voie : celle d’une lucidité sans illusion sur la capacité de la modernité à intégrer la violence dans ses structures ordinaires de fonctionnement.
Ce n’est donc pas par hasard si La Guerre au XXᵉ siècle clôt la trilogie commencée avec Le Vingtième Siècle. La guerre n’est pas un accident qui viendrait perturber la marche du progrès ; elle est la vérité révélée de la modernité technique, le moment où ses logiques profondes apparaissent dans leur nudité. Quand la rationalité instrumentale s’applique à tous les domaines de l’existence, pourquoi épargnerait-elle celui de la violence collective ? Quand l’accélération devient la norme de toute activité sociale, pourquoi la guerre échapperait-elle à ce régime temporel ? Quand l’intégration systémique abolit les frontières entre civil et militaire, pourquoi le conflit resterait-il confiné dans un espace séparé ?
À ces questions, Robida ne répond pas par un discours théorique mais par une mise en fiction qui en explore les implications concrètes. Son anticipation n’est pas une prédiction ; c’est une démonstration par l’image et le récit de ce que devient la guerre quand elle est soumise aux mêmes logiques que celles de l’usine, du laboratoire chimique et bactériologique, de l’administration ou des réseaux de communication. Et c’est précisément cette méthode, à la fois fictionnelle, satirique et visuelle, qui a longtemps conduit à sous-estimer la profondeur de son analyse.
Robida, non comme prophète technologique, mais comme analyste des formes de guerre
La guerre comme milieu
La rupture conceptuelle majeure que propose Robida réside dans sa compréhension de la guerre non plus comme un événement localisé mais comme un milieu diffus. Ce déplacement, discret mais radical, transforme entièrement la nature du conflit moderne. Là où la pensée militaire traditionnelle repose sur l’identification d’un front – entendu comme ligne de démarcation claire entre espace pacifié et zone de combat, entre arrière sécurisé et avant exposé –, Robida dessine un monde où cette distinction a perdu toute pertinence.
La disparition du front n’est pas chez lui le résultat d’une percée tactique ou d’une manœuvre d’encerclement ; elle procède de la nature même des technologies qu’il met en scène. Les aéronefs de bombardement, les communications sans fil, les armes à longue portée, les « bombes à miasmes » ou chimiques ne respectent aucune ligne de démarcation. Ils abolissent la géométrie rassurante du champ de bataille clausewitzien, celle qui permettait de déterminer avec certitude où finissait la paix et où commençait la guerre.
Cette extension du champ de bataille à l’ensemble de la société constitue l’intuition centrale de La Guerre au XXᵉ siècle. Robida comprend que la modernité militaire ne se contente pas d’augmenter l’intensité de la violence ; elle en modifie la distribution spatiale. La guerre cesse d’être ce moment exceptionnel où des combattants s’affrontent en un lieu circonscrit. Elle devient une condition générale dans laquelle baigne l’ensemble du corps social. Les civils ne sont plus seulement des victimes collatérales de combats qui se dérouleraient ailleurs ; ils sont partie intégrante du système de guerre, objets légitimes de l’action militaire, ressources à détruire ou à mobiliser.
Et c’est précisément parce que la guerre devient une contrainte de milieu qu’elle peut être compatible avec la vie ordinaire. Robida ne décrit pas une société paralysée par le conflit, figée dans l’attente ou la terreur. Il montre des citadins qui vaquent à leurs occupations sous les bombardements, des commerces qui continuent de fonctionner pendant les alertes, une vie sociale qui s’adapte et se réorganise autour de la violence plutôt que de s’interrompre face à elle. On le voit aujourd’hui à Kiev, par exemple, où la population continue de travailler, d’étudier, de se déplacer, de fréquenter cafés et marchés malgré les alertes aériennes et les frappes ponctuelles. Les habitants descendent dans le métro pour se protéger, puis remontent poursuivre leur journée. Les commerces rouvrent parfois quelques minutes seulement après une explosion. Les transports publics fonctionnent sous la menace. Chez Robida comme à Kiev, la guerre n’est plus un événement exceptionnel qui arrête le pays : elle devient un environnement, un climat, une condition de vie. Et c’est cette normalisation du danger, rendue perceptible dans cette capacité à continuer malgré tout, qui donne à son œuvre une actualité saisissante.
La pluralité des milieux conflictuels
Si la guerre robidienne efface les frontières entre le front et l’arrière, elle brouille également les distinctions entre les différentes dimensions de l’espace conflictuel. La vision qu’il propose n’est pas celle d’une guerre qui se déploierait prioritairement dans un seul milieu (terrestre, comme dans les conflits classiques), mais celle d’une conflictualité qui se joue simultanément sur plusieurs théâtres hétérogènes.
Terre, air, mer, information : ces quatre dimensions ne constituent pas chez Robida des champs de bataille séparés, mais les composantes d’un système intégré. Les aéronefs bombardent les villes pendant que les sous-marins bloquent les ports ; les télégraphes transmettent les ordres pendant que l’artillerie pilonne les positions ennemies. Ce qui frappe, c’est l’absence de hiérarchie claire entre ces dimensions. Robida ne privilégie aucun domaine comme décisif ; il montre au contraire comment la guerre moderne exige une maîtrise simultanée de l’ensemble de ces espaces.
Cette vision multidimensionnelle du conflit anticipe ce que la pensée stratégique contemporaine nommera bien plus tard la « guerre tous azimuts » ou le « combat multi-domaines ». Mais là où les doctrines militaires actuelles pensent cette pluralité en termes d’intégration opérationnelle et de supériorité informationnelle, Robida en explore les implications sociétales. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’avantage tactique que procure la maîtrise combinée de ces différents milieux, mais plutôt la manière dont cette pluralité rend la guerre littéralement indépassable.
Car une guerre qui se déploie simultanément dans le ciel, sur mer, sur terre et dans les réseaux de communication ne laisse aucun espace de retrait possible. Il n’existe plus de lieu où se réfugier, plus de dimension de l’existence qui échapperait à la logique militaire. Cette saturation de l’espace par la conflictualité produit un effet d’enfermement radical : on ne peut plus sortir de la guerre parce qu’elle occupe désormais toutes les positions possibles, investissant toutes les niches écologiques où pourrait se déployer la vie humaine.
La guerre comme système combiné ne désigne donc pas simplement une sophistication tactique, mais la transformation ontologique du rapport entre violence et société. Lorsque l’affrontement entre unités politiques souveraines cesse d’être localisable dans un espace donné pour devenir une condition environnementale généralisée, il change en fait de nature. Il n’est plus un état exceptionnel que l’on traverse avant de revenir à la normale ; il devient la condition historique moderne même, l’horizon ordinaire dans lequel s’inscrit désormais toute forme d’existence collective.
La distance et la dilution morale
Cette reconfiguration spatiale de la guerre s’accompagne chez Robida d’une transformation tout aussi décisive de son économie morale. La guerre à distance qu’il décrit, composée de bombardements aériens (conventionnels ou chimiques), de tirs d’artillerie à longue portée, ou encore de communications instantanées permettant de déclencher des frappes depuis des quartiers généraux éloignés, ne constitue pas seulement une évolution technique. Elle produit ce que l’on peut appeler une abstraction déréalisante de la violence, autrement dit un processus par lequel l’acte de tuer se trouve vidé de son poids existentiel par une myriade de médiations technologiques.
Robida saisit avec une acuité remarquable ce paradoxe : plus les moyens de destruction deviennent puissants, plus la relation entre celui qui tue et celui qui meurt se distend. Le pilote d’aéronef qui largue ses bombes sur une ville ne voit pas les visages de ceux qu’il tue ; l’artilleur qui tire sur des positions ennemies à des kilomètres de distance n’entend pas les cris des blessés ; jusqu’à l’officier contemporain ordonnant une frappe de drone depuis un bureau climatisé, qui n’a aucune expérience sensible de la mort qu’il administre. Cette médiation technique transforme le meurtre en geste abstrait, presque bureaucratique.
La responsabilité s’y trouve par là même fragmentée, diluée dans une chaîne d’actions partielles dont aucune ne peut être identifiée comme le moment propre du crime. Qui endosse véritablement la mort violente infligée au camp d’en face, dans une guerre où le bombardier exécute un ordre, où l’ordre a été donné par un officier qui applique une directive, où la directive découle d’une stratégie élaborée collectivement, où la stratégie répond à des impératifs politiques formulés par des instances civiles ? Cette impossibilité de localiser la responsabilité n’est pas un accident ; elle constitue une propriété structurelle de la guerre moderne telle que Robida l’appréhende et la met en forme, par les ressources conjointes du roman d’anticipation et de l’illustration.
Cette dilution morale ne rend pas la violence plus supportable ; elle la rend au contraire plus aisée à mettre en œuvre, dans la mesure où elle est moins entravée par les scrupules qui pourraient naître d’une confrontation directe avec ses effets. Quand tuer devient un acte technique, déconnecté de toute expérience sensible de la mort infligée, les inhibitions morales ordinaires cessent d’opérer. On peut détruire des villes entières avec la même froideur qu’on traite un dossier administratif, parce que la médiation technologique a évacué tout ce qui, dans l’acte de tuer, pourrait susciter hésitation ou remords.
L’anticipation des formes plutôt que des moyens
Ce que notre technoprophète anticipe, au terme de cette analyse à trois dimensions (guerre comme milieu, guerre à distance, guerre multidimensionnelle – conventionnelle, chimique/bactériologique et cognitive – n’est donc pas seulement un nouveau système d’armes, mais surtout le régime belligène moderne. Il ne prédit pas avec exactitude les technologies militaires du XXᵉ siècle ; certaines de ses inventions (les canons électriques, les sous-marins cuirassés géants) relèvent davantage de l’extrapolation fantaisiste que de la prospective technique. Mais cette inexactitude dans le détail technologique importe peu au regard de la justesse avec laquelle il saisit les structures profondes de la guerre moderne.
Ce qu’il comprend, avant d’autres, c’est que la modernisation militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice (des armes plus puissantes, plus précises, plus rapides), mais en une transformation qualitative du rapport entre violence et société. La guerre moderne n’est pas simplement une guerre plus meurtrière ; c’est une guerre d’une autre nature, qui obéit à une autre logique, et qui produit d’autres effets.
Robida saisit les trois caractéristiques essentielles de cette nouvelle forme de conflictualité : son caractère environnemental (la guerre comme milieu plutôt que comme événement), sa nature systémique (la guerre comme intégration de dimensions hétérogènes plutôt que comme affrontement localisé), et sa dimension abstraite (la guerre comme administration de la mort à distance plutôt que comme confrontation directe). Ces trois traits ne décrivent pas accidentellement la guerre du XXe siècle ; ils en constituent durablement le principe structurant.
Que ces intuitions aient été formulées dans le registre satirique de l’anticipation illustrée plutôt que dans celui du traité de stratégie ou de l’essai politique explique qu’elles aient été si longtemps négligées. Mais c’est précisément ce choix formel, dont la légèreté apparente contraste avec sa profondeur véritable, qui a permis à Robida de penser ce que le discours savant de son époque ne pouvait encore concevoir. La satire offrait un mode d’exploration intellectuelle qui autorisait à imaginer l’impensable sans avoir à le justifier théoriquement, à esquisser les contours d’une forme de guerre que rien, dans l’expérience contemporaine, ne laissait encore entrevoir.
Relire La Guerre au XXᵉ siècle aujourd’hui, ce n’est donc pas constater avec amusement que certaines prédictions techniques se sont réalisées tandis que d’autres ont échoué. C’est reconnaître dans ce texte une analyse structurelle de la modernité conflictuelle dont la validité n’a cessé de se confirmer tout au long du siècle qu’il prétendait anticiper. Robida comprend que la guerre moderne serait nécessairement aérienne, multidimensionnelle, à distance et diffuse. Et cette compréhension vaut infiniment plus que n’importe quelle prédiction technique, parce qu’elle saisit la logique profonde du fait guerrier, plutôt que ses seules manifestations techniques de surface.
Robida en dialogue avec L’Échiquier stratégique
Penser la diversité des guerres
Dans un texte récent publié par Le Grand Continent, Alexandre Escudier rend compte de l’ouvrage d’Antony Dabila, L’Échiquier stratégique 78, qui propose une grammaire générale de la guerre fondée sur le refus d’une définition unique du phénomène guerrier. Dabila s’inscrit dans une tradition de pensée stratégique qui, de Raymond Aron 79 à Jean Baechler 80, insiste sur la pluralité irréductible des formes de conflictualité et sur l’existence d’une conflictualité latente comme condition permanente des relations entre unités politiques souveraines (polities).
Cette approche se distingue radicalement des tentatives de réduction de la guerre à une essence unique, qu’elle soit clausewitzienne, technologique ou normative. Dabila propose au contraire un « échiquier combinatoire de seize modes stratégico-tactiques », déduits de trois couples fondamentaux : offensive/défensive, tactique/stratégique, directe/indirecte. L’insistance sur la combinatoire traduit une compréhension profonde de ce que la pensée stratégique contemporaine nomme l’hybridation : la capacité des belligérants à activer simultanément plusieurs dimensions de l’affrontement (terre, air, mer, information), plusieurs régimes d’action (nucléaire, conventionnel, asymétrique) et plusieurs modalités opératoires.
Ce que Robida apporte à cette grammaire
Confronter Robida à L’Échiquier stratégique révèle une étonnante convergence de préoccupations par-delà le siècle qui les sépare. Car ce que donne à voir La Guerre au XXᵉ siècle, c’est précisément cette guerre combinée dont Dabila dégage la syntaxe et, en arrière-plan, via les « médiums » et les « hypnotiseurs », la guerre de l’information et des représentations travaille les perceptions, désorganise les croyances et prépare à l’action létale. Cette simultanéité des dimensions de l’affrontement constitue le cœur de la vision robidienne.
Pour autant, l’apport de Robida ne se limite pas à cette préfiguration précoce. Il offre quelque chose que la pensée stratégique, même la plus sophistiquée, peine à produire : une compréhension sensible de la normalisation du conflit, voire de ce que Raymond Aron, à l’âge thermo-nucléaire, appelait la « guerre hyperbolique ». Là où Dabila construit une grammaire analytique des modes stratégico-tactiques, Robida montre comment ces modes sont effectivement expérimentés et vécus dans le quotidien des populations. Il ne se contente pas de dire que la guerre devient un environnement dont nul n’échappe ; il donne concrètement à voir ce que devient la condition humaine lorsque la violence organisée constitue l’horizon permanent des existences.
Cette dimension anthropologique éclaire un aspect crucial de la guerre moderne : son caractère médiatique et cognitif. Dabila rappelle que la guerre cesse non lorsqu’un camp est militairement anéanti, mais lorsque l’instance décisionnelle centrale d’un régime politique estime que la poursuite du conflit coûterait davantage que ce qu’il reste à espérer. Cette « équation de paix » repose sur des facteurs perceptifs et psychologiques autant que matériels. Or, Robida comprend intuitivement que la guerre moderne se joue aussi dans la gestion de ces facteurs cognitifs : information en continu, spectacularisation médiatique, banalisation routinière de la violence, qui sature les perceptions et transforme l’exceptionnel en ordinaire. Ses propres dispositifs narratifs et iconographiques en témoignent. Les téléphonoscopes, journaux illustrés instantanés, bulletins télégraphiques et panoramas urbains saturés d’images transforment le conflit en un flux permanent de nouvelles, de rumeurs et de visions fragmentées. Les bombardements deviennent des scènes observées depuis les balcons, commentées dans les cafés, relayées par des écrans domestiques ; les dirigeables en flammes ou les combats navals sont aussitôt convertis en gravures, en spectacles, en objets de consommation visuelle. En d’autres termes, Robida montre ainsi comment les médias, les images et les dispositifs de communication fabriquent une guerre cognitive avant l’heure, moins par l’effondrement du moral que par la mise en spectacle continue de la violence, lorsque l’attention se disperse, la sensibilité à la violence de masse s’émousse et la capacité d’indignation s’érode.
Complémentarité des approches
La confrontation entre Dabila et Robida révèle moins une opposition qu’une complémentarité de méthodes. Antony Dabila propose une grammaire stratégique, une typologie analytique qui permet de classer, comparer et comprendre les configurations de l’affrontement armé. Albert Robida offre une anthropologie implicite de la guerre moderne : il donne à voir ce que devient l’existence humaine quand la guerre s’installe comme condition permanente. Cette différence de méthode correspond à une différence de focale. Le premier s’intéresse à la conduite stratégique, à l’articulation entre finalités politiques, objectifs stratégiques et buts tactiques. Le second porte son attention sur la perception sociale de la guerre : à la manière dont elle est vécue par ceux qui la subissent et comment elle transforme le tissu quotidien de la société.
Mais Antony Dabila insiste sur un point crucial : la stratégie militaire doit toujours être subordonnée à une conduite stratégique plus englobante, expression des finalités politiques définies par la communauté politique. Or, ces finalités, leur légitimité, leur acceptabilité, leur capacité à mobiliser, dépendent précisément de la manière dont la guerre est perçue, vécue, intégrée par la société. La grammaire stratégique ne suffit pas si elle n’intègre pas aussi une anthropologie sociale du conflit.
Robida ne concurrence donc pas la théorie stratégique ; il l’épaissit, à la manière de la série télévisée britannique Black Mirror. Il ne propose pas un modèle, mais un dispositif d’exploration : une fiction qui met en scène les conséquences sociales, psychologiques et politiques de technologies futures. La série britannique ne cherche pas à prédire l’avenir ; elle en déplie les logiques, en pousse les tendances jusqu’à leur point de rupture, en révèle les angles morts. Robida procède de la même manière : il ne démontre pas, il met en situation. Il ne théorise pas la guerre moderne, il immerge le lecteur dans un environnement où la technique reconfigure les comportements, les perceptions et les institutions 81. Il rappelle que la guerre n’est pas seulement un problème de combinatoire tactique mais aussi une épreuve existentielle qui transforme en profondeur les sociétés qui la traversent.
Une actualité renouvelée
Cette complémentarité éclaire d’un jour nouveau la pertinence contemporaine de Robida. Dans un contexte où trois dimensions (guerre nucléaire, conflit conventionnel, lutte asymétrique) tendent à s’empiler et à s’activer simultanément, la capacité à penser ensemble la grammaire formelle des modes stratégico-tactiques et l’anthropologie sociale de la guerre devient cruciale.
Les démocraties libérales contemporaines se trouvent confrontées à un double défi. D’une part, elles doivent élaborer des doctrines stratégiques capables de répondre à des menaces hybrides qui combinent plusieurs registres d’action militaire. D’autre part, elles doivent maintenir le soutien de leurs populations à des engagements militaires dont les modalités (frappes à distance, guerre informationnelle, interventions prolongées) correspondent précisément aux formes que Robida avait anticipées : distantes, diffuses, routinières.
Le risque systémique pour les démocraties est qu’elles échouent à penser la conduite stratégique de leur communauté politique, soit parce qu’elles demeurent paralysées de l’intérieur par une conflictualité structurelle, soit parce qu’elles ne parviennent plus à appréhender leur environnement international autrement qu’à travers les coordonnées de l’humanitarisme moral. Dans ce contexte, relire Robida offre une ressource précieuse : non pas des recettes stratégiques, mais une compréhension de la manière dont les sociétés modernes peuvent ou non intégrer la guerre comme matrice, sans pour autant renoncer à leur identité politique.
Car ce que Robida montre, dans son ironie mélancolique, c’est précisément cette difficile cohabitation : comment maintenir une vie démocratique, des institutions civiles, une sphère publique fonctionnelle dans un environnement de guerre continue ? Cette question, que les penseurs stratégiques contemporains formulent en termes de « double résilience démocratique » 82, Robida l’avait déjà posée il y a plus d’un siècle. Et si ses réponses restent ambiguës, oscillant entre satire et inquiétude, entre fascination technique et angoisse existentielle, c’est peut-être parce que la question elle-même ne comporte pas de solution définitive, seulement des ajustements toujours provisoires et précaires, entre les exigences de la survie collective immédiate et celles de la vie bonne, ordonnée à des fins éthiques et métaphysiques qui donnent leur sens véritable à nos existences physiques et politiques.
Pourquoi Robida nous parle plus aujourd’hui qu’hier
Une guerre sans début clair ni fin nette
L’actualité géopolitique contemporaine offre une confirmation troublante des intuitions robidiennes. En Ukraine, le conflit déclenché en février 2022 s’enlise dans une guerre d’attrition dont nul ne peut prédire exactement l’issue. À Gaza, les cycles de violence se succèdent sans jamais produire de résolution définitive, chaque cessez-le-feu portant en germe la prochaine escalade. En mer Rouge, les attaques houthies contre le trafic maritime international créent un état de belligérance diffuse, sans paix certaine ni guerre déclarée. Dans l’Indopacifique, la tension sino-américaine autour de Taïwan maintient la région dans une situation de quasi-guerre permanente, où chaque exercice militaire, chaque incident naval, chaque déclaration politique peut basculer vers l’affrontement ouvert sans qu’aucun seuil clairement identifiable ne sépare la compétition stratégique du conflit armé.
Ces théâtres contemporains partagent une caractéristique commune qui les distingue radicalement des guerres du XXe siècle : l’impossibilité de les circonscrire dans le temps et dans l’espace selon les catégories classiques du droit international. Quand commence une guerre qui n’a jamais été formellement déclarée ? Quand se termine un conflit qui alterne phases chaudes et périodes de gel sans jamais produire de traité de paix ? Comment qualifier juridiquement et politiquement des situations qui combinent actions militaires conventionnelles, opérations cyber, guerre informationnelle et pression économique dans un continuum où la frontière entre temps de guerre et temps de paix perd toute netteté ?
Cette ambiguïté temporelle s’accompagne d’une fragmentation spatiale qui rend tout aussi difficile la délimitation géographique du conflit. La guerre d’Ukraine se joue certes sur la longue ligne de front, mais aussi dans les réseaux d’approvisionnement énergétique européens, dans les circuits de financement internationaux, dans les flux d’information sur les réseaux sociaux, dans les enceintes diplomatiques où se négocient soutiens et sanctions. Le conflit israélo-palestinien déborde largement des frontières de Gaza pour englober le Liban, la Syrie, l’Iran, et même des théâtres africains où des puissances régionales s’affrontent par proxies interposés.
Cette configuration (conflits durables, ambigus, fragmentés) correspond exactement à ce que Robida avait imaginé : non pas la grande guerre décisive qui viendrait trancher un différend séculaire, mais l’installation de la conflictualité comme état permanent, fluctuant, non sans intensité certes, mais sans aucune perspective de résolution.
Une guerre médiatisée et cognitive
Si les conflits contemporains semblent sortir tout droit des pages de La Guerre au XXᵉ siècle, c’est aussi parce qu’ils confirment l’intuition robidienne concernant la centralité des récits dans la conduite de la guerre moderne. Les affrontements du XXIᵉ siècle ne se jouent pas seulement sur le terrain militaire ; ils se déroulent simultanément dans l’espace médiatique et cognitif, où la bataille des perceptions détermine souvent davantage l’issue du conflit que les rapports de force matériels 83.
L’offensive russe contre l’Ukraine en offre une illustration saisissante. Au-delà des combats terrestres, aériens et navals, la guerre s’est immédiatement doublée d’une confrontation narrative intense, opposant le récit d’une résistance héroïque ukrainienne, présentée comme foncièrement démocratique et inscrite dans une filiation nationale remontant aux Cosaques de la Sitch zaporogue, à celui d’une opération de « dénazification » avancé par la Russie, se réclamant de l’héritage historique de la Rus’ de Kiev et de la « Grande guerre patriotique ». Dès lors, cette dimension cognitive du conflit ne constitue pas un simple complément de la guerre conventionnelle ; elle en forme désormais une composante structurelle. Les drones kamikazes qui frappent des infrastructures ukrainiennes sont immédiatement filmés, commentés et diffusés sur Telegram. Ailleurs, les frappes israéliennes sur Gaza produisent instantanément des torrents d’images qui alimentent des récits antagonistes, chacun mobilisant ses propres codes visuels, ses propres registres émotionnels et ses propres communautés interprétatives. La guerre devient ainsi un spectacle permanent, un flux ininterrompu d’informations et de contre-informations dont nul ne peut plus prétendre maîtriser la circulation.
Cette saturation informationnelle produit des effets contradictoires. D’un côté, elle rend la guerre plus visible, plus présente dans l’espace public, et donc plus difficile à ignorer. De l’autre, elle suscite une forme d’épuisement cognitif, qui induit paradoxalement une désensibilisation : l’accumulation d’images de destruction finit par produire de l’indifférence plutôt que de la mobilisation, tandis que la prolifération d’informations contradictoires engendre le scepticisme généralisé plutôt que la compréhension éclairée.
Robida avait anticipé cette double dimension : la guerre comme spectacle médiatique permanent (sous l’effet d’un flux informationnel effréné, aujourd’hui porté par les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux), et l’accoutumance insidieuse que cette permanence finirait par produire. Dans ses illustrations, les citadins continuent de vaquer à leurs occupations pendant que les journaux affichent les dernières nouvelles du front, que les télégraphes transmettent les dépêches en temps réel, et que le conflit devient un simple arrière-plan familier, plutôt que de demeurer un événement extraordinaire, mobilisateur. Ce dont il pointait la possible émergence, sans disposer encore du vocabulaire conceptuel pour la nommer, c’était la guerre cognitive généralisée telle que nous la connaissons aujourd’hui, lorsque la gestion des perceptions importe autant que le contrôle des moyens létaux de l’engagement armé.
Une guerre sans catharsis
Peut-être la correspondance la plus troublante entre les visions de Robida et notre présent réside-t-elle dans l’absence de catharsis que produisent les conflits contemporains. Les guerres du XXᵉ siècle, aussi terribles fussent-elles, s’achevaient généralement sur des moments de résolution : capitulations, traités de paix, procès des vaincus, reconstruction des ordres politiques. Ces dénouements permettaient aux sociétés belligérantes de marquer une césure, de refermer symboliquement une séquence historique, et de se projeter dans un après-guerre clairement distinct de la période de conflit.
Les guerres contemporaines ne produisent plus cette fonction cathartique. L’Afghanistan illustre ce phénomène de façon exemplaire : vingt ans d’engagement occidental se concluent par un retrait chaotique, qui ne ressemble en rien à une victoire, et le retour au pouvoir des Talibans rend rétroactivement illisible le sens même de l’intervention 84. L’Irak, la Syrie, la Libye : autant de théâtres où les interventions militaires n’ont produit ni vainqueurs clairs ni vaincus définitifs, mais seulement des situations de quasi-guerre gelée, susceptible, à tout moment, de se réactiver.
Cette absence de victoires décisives transforme en profondeur le rapport des sociétés à la guerre. Là où les conflits du XXᵉ siècle (malgré leur horreur) maintenaient une dramaturgie reconnaissable (mobilisation, paroxysme, dénouement), les guerres contemporaines s’étirent dans une temporalité indéfinie, qui érode progressivement la capacité des populations à soutenir durablement l’effort de guerre. La fatigue sociale qui en résulte ne prend pas la forme d’une opposition frontale à l’effort de guerre (comme ce fut le cas pour le Vietnam), mais celle d’une lassitude diffuse, d’une difficulté croissante à accorder de l’attention à des conflits qui semblent appelés à se prolonger sans horizon clair de résolution.
Cette fatigue se double d’un processus de normalisation de l’exception qui correspond exactement à ce que Robida avait décrit. La guerre cesse d’être vécue comme une rupture dans le cours normal de l’histoire pour devenir un élément permanent du paysage géopolitique. On s’habitue aux sirènes anti-aériennes, aux tensions militaires périodiques, aux interventions armées ponctuelles, comme on s’habitue à toute condition environnementale stable. Cette normalisation ne signifie pas acceptation ; elle désigne plutôt une forme d’adaptation résignée à un état de choses perçu comme inaltérable.
Les démocraties libérales découvrent ainsi, avec un siècle de retard, ce que Robida avait intuitivement compris : une guerre sans dramaturgie classique, sans moments décisifs clairement identifiables, sans possibilité de clôture symbolique, produit des effets psychologiques et sociaux radicalement différents des conflits traditionnels. Elle ne mobilise plus les énergies collectives vers un objectif commun, mais tend à disperser l’attention, à fragmenter les engagements, et à éroder progressivement la capacité de la société à penser son propre rapport à la violence organisée de masse.
La pertinence d’un diagnostic structurel
Ce que révèlent ces trois dimensions (temporalité indéfinie, centralité cognitive, absence de catharsis), c’est la pertinence du diagnostic structurel que Robida avait porté sur la guerre moderne. Il n’avait pas prédit les technologies spécifiques du XXIᵉ siècle, mais il avait saisi les logiques profondes appelées à structurer durablement la conflictualité contemporaine : diffusion spatiale, extension temporelle, médiatisation généralisée et normalisation progressive de l’état de guerre.
Le cartographe précoce de la guerre moderne nous parle aujourd’hui plus qu’hier, non pas parce que ses prédictions se seraient miraculeusement réalisées, mais parce que la multiplication des formes de l’engagement armé qu’il avait imaginée correspond de plus en plus précisément à notre expérience contemporaine. À une époque où les théoriciens militaires peinent à qualifier les nouvelles formes de belligérance (guerre hybride, guerre grise sous le seuil létal, conflits de haute intensité), Robida offre un cadre interprétatif qui permet de penser cette indétermination non comme une anomalie provisoire, mais comme la structure même de la conflictualité moderne.
Il aide à comprendre que ce que nous vivons n’est pas une transition désordonnée entre un ancien modèle de guerre (interétatique, déclarée, circonscrite) et un nouveau modèle encore à stabiliser, mais l’installation durable d’un régime de conflictualité qui se caractérise précisément par son refus de toute stabilisation, son caractère fondamentalement fluide, et sa capacité à combiner indéfiniment des registres d’action hétérogènes, sans jamais se fixer en une forme définitive.
Robida, un outil pour penser le présent
Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : il faut sortir définitivement de la lecture technoprophétique de Robida afin de comprendre la portée véritable de son œuvre. Elle réside non pas dans la capacité à anticiper la simple apparence des objets techniques du futur, mais dans l’intelligence de la force de structuration que devaient nécessairement revêtir les différents vecteurs – techniques, cognitifs et sensibles – de la guerre moderne.
Ainsi, Robida doit être lu comme un révélateur des logiques profondes de la modernité militaire, un analyste intuitif des transformations structurelles que l’accélération technique et la rationalisation administrative allaient imposer au phénomène guerrier ; il doit être lu comme un penseur ayant su saisir, sous le voile de la fiction satirique, les traits essentiels de la conflictualité à venir. Cette triple qualification, de révélateur, d’analyste et de penseur, le situe dans un registre intellectuel qui n’est ni celui de la science-fiction ni celui de la prospective technique, mais celui d’une polémologie moderne 85 en forme de sociologie historique d’anticipation.
Comme révélateur, Robida rend visible ce que ses contemporains ne pouvaient ou ne voulaient voir : que la modernité technique ne pacifierait pas le monde mais transformerait radicalement les modalités de la violence collective. Comme analyste intuitif, il décompose les mécanismes par lesquels cette transformation est appelée à s’opérer : extension du champ de bataille, pluralisation des milieux conflictuels, abstraction de la violence et normalisation du conflit. Comme penseur des formes émergentes, il saisit que ce qui change dans la guerre moderne n’est pas seulement quantitatif (plus de morts, plus de destruction), mais d’ordre foncièrement qualitatif : le surgissement d’une autre structure temporelle, d’une autre distribution des espaces de conflictualité, d’une économie morale des conflits de nature dissemblable, et d’une dialectique renouvelée entre organisation sociale et violence de masse organisée.
Cette relecture de l’œuvre soulève une question méthodologique qui dépasse largement le cas particulier de cet auteur. Lire Robida aujourd’hui, ce n’est pas chercher le futur dans le passé (exercice toujours suspect de téléologie rétrospective) mais apprendre à reconnaître les logiques profondes de la guerre contemporaine à travers les formes qu’un observateur aussi perspicace avait su identifier il y a plus d’un siècle. En somme, ce qui importe, c’est de saisir la logique structurelle qui rend possible cette transformation : la manière dont la modernité technique crée les conditions d’une guerre continue et déformalisée, tout en demeurant compatible avec le maintien d’une vie sociale ordinaire.
Par ailleurs, Robida illustre exemplairement la fécondité d’une hybridation disciplinaire croisant fiction, stratégie et sciences sociales pour penser la guerre contemporaine. Parce qu’il combine visualisation (le dessin), narration (le récit), et satire (le commentaire social implicite), il parvient à saisir des dimensions du phénomène guerrier qui échappent trop souvent aux approches purement discursives. Ses illustrations ne sont pas de simples ornements du texte ; elles constituent un mode d’analyse à part entière, qui permet de donner à voir, sous une forme immédiatement sensible, ce que le langage conceptuel peine à formuler et à transmettre. Sa narration n’est pas une simple mise en intrigue ; elle explore les implications concrètes, au niveau du vécu individuel et collectif, de transformations que la théorie stratégique n’exprime le plus souvent qu’en termes abstraits.
Le geste robidien suggère ainsi que, pour penser adéquatement la guerre contemporaine, dans sa complexité multi-vectorielle, son indétermination croissante et sa capacité de structuration sociale, il est nécessaire de mobiliser des outils intellectuels eux aussi pluriels et hybrides. Ni la théorie stratégique prise isolément, ni l’analyse sociologique considérée seule, ni la fiction envisagée comme un genre autonome ne suffisent, chacune pour soi, à en épuiser l’intelligibilité. C’est dans leur articulation maîtrisée, dans leur mise en tension productive, que peut émerger une compréhension véritablement à la hauteur de l’objet. Le cas Robida rappelle en ce sens l’utilité heuristique des œuvres marginales pour éclairer les angles morts du présent. Précisément parce qu’il n’appartient à aucun canon établi, Robida a pu explorer des territoires que les formes consacrées de la pensée savante n’autorisaient pas encore à investir.
Au bout du compte, ce que Robida nous lègue, c’est moins un corpus de prédictions qu’une attitude intellectuelle : une lucidité sans illusion face aux transformations en cours, une capacité à penser le pire sans verser dans le catastrophisme, une aptitude à regarder en face ce que la modernité produit de plus inquiétant sans céder ni à la fascination technophile ni à la nostalgie réactionnaire. À l’heure où les démocraties libérales redécouvrent douloureusement les contraintes géopolitiques qu’elles croyaient avoir définitivement conjurées, où les guerres se multiplient sans que jamais ne se dessine la possibilité d’un ordre pacifié, où la violence organisée s’installe comme horizon permanent de l’existence collective, l’approche robidienne offre un modèle de pensée singulièrement précieux : une manière de refuser aussi bien l’optimisme technologique que le pessimisme fataliste.
C’est peut-être là que réside finalement l’apport le plus précieux de Robida : nous avoir montré qu’il est possible de penser lucidement la guerre moderne sans se laisser paralyser par elle, de reconnaître sa logique profonde sans pour autant la naturaliser, de la décrire dans sa banalité quotidienne sans jamais oublier son inacceptabilité morale. Dans un siècle où la guerre risque de redevenir, comme Robida l’avait anticipé, non plus l’exception mais la règle, cette lucidité sans illusion constitue la seule posture intellectuelle tenable pour ceux qui refusent à la fois l’aveuglement paniqué et les formes plus froides de renoncement que sont l’épuisement, le cynisme ou le défaitisme.
L’article Le prophète oublié de la guerre du futur est apparu en premier sur Le Grand Continent.
22.06.2026 à 06:47
Le régime iranien a-t-il encore besoin de haïr l’Amérique ?
La décapitation de la génération révolutionnaire a ouvert un conflit profond entre une faction qui veut venger ses martyrs et une qui veut reconstruire le pays.
L’article Le régime iranien a-t-il encore besoin de haïr l’Amérique ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (2619 mots)
L’état chaotique des négociations entre l’Iran et les États-Unis — le départ soudain de la délégation menée par Araghchi et Ghalibaf hier, 21 juin, quelques jours après la signature du protocole d’accord par le président américain à Versailles vendredi, puis l’annonce par les médiateurs pakistanais et qatari de progrès, y compris la mise en place d’une « ligne de communication », d’une « cellule de gestion des conflits » et d’une « feuille de route visant à mettre fin définitivement au conflit » — appelle une lecture qui dépasse la chronique diplomatique.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas l’énième variation d’un genre familier, ces innombrables accords de paix dont l’histoire du Moyen-Orient est saturée : quelques paragraphes sur la réouverture du détroit d’Ormuz, la suspension partielle du programme nucléaire, le déblocage d’une fraction des fonds iraniens gelés par Washington.
Sous la surface du texte affleure une question beaucoup plus structurante. Le tabou qui, depuis 1979, fondait l’identité même de la République islamique, le slogan « mort à l’Amérique » 86, s’y trouve, pour la première fois, frontalement remis en question.
La fin d’un tabou fondateur
Ce tabou peut être daté avec précision. Le 4 novembre 1979, un groupe d’étudiants partisans de la ligne de l’Imam 87 occupe l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Le geste, conçu comme une protestation passagère, se mue en pierre angulaire d’un ordre politique.
L’hostilité envers l’Amérique cesse alors d’être l’une des nombreuses dimensions identitaires pour devenir l’un des piliers par lesquels le régime se définit lui-même. La guerre de huit ans contre l’Irak vient cimenter cette hostilité, tandis que, quatre décennies durant, la propagande officielle ne cesse de la réactiver. Au point que la remettre en cause finit par apparaître non pas comme une simple erreur politique, mais comme une remise en cause de l’identité collective.
Ni le fondateur de la République islamique l’ayatollah Rouhollah Khomeini, ni son successeur Ali Khamenei, qui a joui d’une autorité sans rival pendant près de trente ans avant d’être tué par les frappes américaines du 28 février, n’ont pu ouvrir ce dossier. Non pas par incapacité ou manque d’intérêt, mais parce qu’ils savaient que la légitimité même du régime résidait dans cette hostilité fondatrice.
Ce qui distingue cette guerre de toutes les tensions antérieures entre l’Iran et les États-Unis, ce n’est ni son intensité ni sa durée, mais la cible visée par les premières minutes de l’attaque coordonnée du 28 février 2026. Le Guide suprême a été tué, ainsi que des dizaines de hauts responsables, dont Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale.
Les conséquences de cette « décapitation » ne doivent pas être lues métaphoriquement : la génération qui, durant quatre décennies, avait fixé les règles du jeu et contraint chaque rouage du régime à s’y plier, n’a pas simplement disparu, elle a, au sens propre, été rayée de la scène.
Le vide ainsi soudainement créé a permis à Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, de prendre la tête de la délégation chargée de négocier avec Washington, évinçant ainsi la présidence et le gouvernement en exercice. Sans être l’héritier direct du discours anti-américain de la génération fondatrice, il s’est assis face au vice-président des États-Unis à Islamabad. Certaines sources lui prêtent même, au cours de cette rencontre, un échange téléphonique direct avec le président américain. Cette entrevue, qui s’est tenue les 11 et 12 avril 2026, est considérée comme le plus haut niveau de contact direct entre les deux pays depuis la révolution islamique.
De cette rencontre à celle de Genève, le chemin n’a pas été sans heurts : un cessez-le-feu conditionnel le 8 avril 2026, plusieurs semaines de tractations tendues autour du détroit d’Ormuz, puis, le 14 juin 2026, l’annonce et la signature, à distance, d’un protocole d’accord. L’essentiel de ce parcours ne doit pas être lu à partir de sa dimension diplomatique, mais à partir d’une question : pourquoi un tabou que des décennies de sanctions et jusqu’à la menace militaire directe, n’avaient pu briser, s’est-il effondré aussi vite ?
La réponse réside peut-être dans un fait trop souvent négligé. Dans les dernières années, la fidélité à ce tabou reposait sans doute moins sur l’idéologie de la révolution islamique que sur une forme d’allégeance de façade, une soumission devenue nécessaire pour rester proche du centre du pouvoir. Il s’agissait en réalité davantage d’une obéissance dont le prix d’une rupture était élevé que d’une croyance véritable. Or tant que le coût de cette mise en scène restait faible, personne ne la remettait en question. La guerre, et surtout l’élimination d’Ali Khamenei, ont bouleversé ce calcul du jour au lendemain. L’appareil militaire, les réseaux régionaux et l’économie du pays se sont trouvés paralysés à tel point que la poursuite de cette mise en scène est devenue elle-même une menace pour la survie du régime.
C’est pour cette raison que l’effondrement du tabou s’est produit si rapidement ; ce qui s’est écroulé n’était pas une croyance ferme en des idéaux immuables de la révolution islamique, mais une façade que plus personne n’avait la force de maintenir.
Revanche ou reconstruction, le nouveau clivage politique iranien
L’effondrement de ce tabou structurant ne signe en rien l’émergence d’un nouveau consensus au sein du régime ; il ne fait qu’en déplacer le terrain, vers une dispute entre deux lignes de fractures de plus en plus nettes.
D’un côté, le camp de la revanche. Le lundi 15 juin 2026, Esmail Qaani, commandant de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution, est apparu pour la première fois depuis le début de la guerre sur la chaîne d’information de la télévision d’État. Assurant que le Hamas serait bientôt reconstitué, il a soutenu que les composantes de l’« axe de la résistance » étaient restées en première ligne et avaient tenu, « dans les conditions les plus difficiles, face à l’ennemi américano-israélien ». « Nous avons un long chemin à parcourir avec les États-Unis et Israël », a-t-il ajouté, avant de réduire ce que l’on avait vu de la puissance du Hezbollah à la simple « pointe de l’iceberg » et d’évoquer des points stratégiques tels que le détroit de Bab-el-Mandeb 88.
Deux jours plus tard seulement, le mercredi 17 juin 2026, le camp rival, celui de la reconstruction, incarné par le président du Parlement iranien Mohammad Ghalibaf s’est exprimé, en prenant ouvertement la défense de la logique du protocole d’accord avec les États-Unis. Lors d’une rencontre avec le représentant spécial de l’Iran pour les échanges commerciaux avec la Chine, il a affirmé : « Nous devons reprendre la tranchée aux jeunes lanceurs de missiles et libérer la population du poids de la pression économique. » En clair, le chef de la délégation de négociation parle désormais ouvertement de mettre fin à la guerre et d’engager la reconstruction du pays.
Ces deux discours illustrent clairement la nouvelle ligne de fracture entre deux logiques inconciliables au sein d’un même appareil d’État. L’une, désormais fortement minoritaire, cherche encore à ménager la frange partisane de la guerre et de l’Axe de la résistance ; l’autre représente celle de la reconstruction du pays, de la réduction des coûts et de la survie du régime.
Cette fracture ne traverse pas seulement les élites politiques, mais elle gagne également la rue. Depuis plus de cent nuits consécutives, des rassemblements nocturnes de partisans du régime ont lieu dans diverses villes. Ces derniers temps, plutôt que de viser l’ennemi extérieur, leur ton s’est retourné vers l’intérieur, avec des slogans hostiles à l’équipe de négociation, à Ghalibaf et à Abbas Araghchi, le ministre des Affaires étrangères. Pour une partie de ce courant, le protocole d’accord n’est pas la fin de la guerre, mais une poignée de main tendue à l’assassin du « guide martyr » et un piétinement de son sang. De la même manière, le soutien au Hezbollah libanais reste au cœur de leurs slogans, et ils ne réclament pas l’apaisement : ils veulent poursuivre la guerre contre les États-Unis et Israël. Les autorités religieuses utilisent ces mêmes expressions dans leurs prêches. Hossein Mozaffari, l’imam du vendredi de Qazvin, a déclaré lors d’une réunion de l’état-major de soutien à la guerre et à la reconstruction des zones sinistrées de sa province : « Nous savons tous que l’ennemi n’est absolument pas digne de confiance ; même en cas de signature du mémorandum, nous ne devons pas nous sentir rassurés. Nous n’avons aucune paix avec l’ennemi, et cet accord n’est lui aussi qu’une étape de notre combat contre lui. » Selon lui, cette guerre est une guerre existentielle et l’objectif est « l’anéantissement des ennemis », non un compromis. La vengeance du sang du guide martyr, dit-il, ne pourra se réaliser que par « la destruction du front de la mécréance et de l’arrogance, et le retrait complet des forces américaines de la région ».
Vers la seconde République islamique ?
Cette dualité débouchera-t-elle sur un consensus durable ou conduira-t-elle à une rupture encore plus profonde ? L’instabilité diplomatique ne permet pas de trancher, mais deux scénarios semblent possibles.
La première serait une normalisation inachevée : les partisans du courant idéologique prônant la continuation de la guerre ont assez de force au sein du noyau dur des élites, pour ralentir l’application intégrale de l’accord, sans pouvoir l’empêcher. Dans ce cas, le résultat ne serait ni une ouverture économique complète, ni un retour à une tension totale.
La seconde trajectoire, plus risquée et peut-être plus réaliste, serait que cette fracture, au lieu de se résorber avec le temps et de conduire les parties de la lutte interne pour le pouvoir vers un terrain commun, s’intensifie au point d’infliger au régime des dommages structurels. On pourrait alors assister à des purges internes, des assassinats, des coups d’État feutrés, l’élimination du nouveau guide ou son remplacement pur et simple par des généraux : autant d’événements dont le contrôle pourrait totalement échapper aux deux courants, ou qui pourraient même conduire à l’effondrement complet de cette République islamique.
Le protocole d’accord prévoit le déblocage d’une partie des ressources iraniennes gelées et un allègement progressif des sanctions. Or même la pleine application de ce volet laisserait ouverte une question qu’aucune clause diplomatique ne saurait trancher. Les oligarques et les réseaux de forces affiliés aux Gardiens de la révolution, plongés depuis des années dans la rente et la corruption économique, et qui en sont les principaux bénéficiaires, ont-ils seulement la capacité ou la volonté de consacrer ces nouvelles ressources au sauvetage de l’économie nationale ? Ou bien ces mêmes mécanismes qui ont mené l’économie et la politique jusqu’à ce point engloutiront-ils, une fois encore, ces ressources ? Et dans quelle mesure ce capital libéré servira-t-il à renforcer les proxies régionaux de la République islamique ? La réponse à ces questions est sans doute plus importante que le texte de l’accord lui-même.
Quoi qu’il en soit, briser un tabou vieux d’un demi-siècle et entrer dans l’ère de l’après-guerre ne referme pas la question identitaire, bien au contraire. On ne sait toujours pas quelle définition la seconde République islamique proposera à ses partisans comme à ses opposants. En effet, ce ne sont ni un guide charismatique, ni une guerre de huit ans, mais une rivalité, pour l’instant invisible, entre les héritiers de la révolution islamique qui déterminera la forme que prendra cette définition. Pour un monde qui, depuis plus de quatre décennies, s’était organisé autour d’un clivage net entre amis et ennemis, autour de l’hostilité entre l’Iran et les États-Unis, cette absence de certitude sera peut-être plus difficile à vivre que la guerre elle-même.
L’article Le régime iranien a-t-il encore besoin de haïr l’Amérique ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
20.06.2026 à 08:46
À quoi sert la géopolitique ?
Le fondateur de la revue Hérodote retrace l’histoire d’une discipline longtemps marginalisée, aujourd’hui centrale.
L’article À quoi sert la géopolitique ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.
Texte intégral (1429 mots)
Durant mes années étudiantes, je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de géopolitique. C’était un mot absolument honni. L’usage qu’en avaient fait les nazis l’avait rendu suspect, si bien qu’on ne l’employait pas.
Au fond et avant même la Seconde Guerre mondiale, les géographes français étaient de toute façon mal à l’aise avec les questions politiques. Ils se référaient toujours à Vidal de la Blache, dont l’ouvrage majeur, le Tableau géographique de la France (1903), excluait tout à fait les phénomènes politiques. Vidal était l’initiateur d’une géographie rurale et régionale qui, appliquée à la France, n’accordait qu’une place dérisoire à Paris, ce qui contribuait à son désintérêt pour les enjeux politiques.
Pour ma part, bien que formé dans cette atmosphère vidalienne, je me suis très tôt intéressé aux rapports entre géographie et politique. Je me souviens d’ailleurs que, lorsque j’ai passé l’agrégation de géographie, nous avions à travailler une question d’histoire qui portait sur Charles Quint. La plupart de mes camarades géographes trouvaient cela sans intérêt et se demandaient en quoi l’étude de cette question pourrait bien leur être utile. Je m’empressais de les détromper en leur faisant remarquer que Charles Quint était roi d’Espagne et empereur d’Allemagne et prenait donc la France en étau. Aujourd’hui, on dirait que Charles Quint déployait une géopolitique !
L’autre raison de la longue exclusion de la politique du champ des études géographiques tenait au poids longtemps prééminent du communisme. Pour les communistes, ce n’est pas seulement la géopolitique, mais la géographie en général qui était regardée avec suspicion. Dans le monde communiste, la géographie était considérée comme une manière sournoise de faire de la géopolitique. Plus généralement, la géographie était tenue pour une discipline fondamentalement réactionnaire. Les seuls à avoir conservé un enseignement géographique digne de ce nom dans le monde communiste étaient les Polonais.
Mon ami cubain, Juan Pérez de la Riva, dont j’avais fait la connaissance lors du Congrès culturel de La Havane de 1968, m’avait rapporté un témoignage direct de ce discrédit de la géographie en terre communiste. Petit-fils du dernier gouverneur espagnol de Cuba, il avait dû s’exiler en raison de son implication dans une tentative de coup d’État. Il avait finalement atterri à Grenoble où il avait été formé à la géographie par Raoul Blanchard. Revenu à Cuba après 1959, il y enseigna l’histoire et la géographie. Une nuit, alors que nous étions tous les deux dans la Sierra Maestra, il m’a fait part de ses envies de suicide. Il était écœuré d’avoir reçu pour consigne des autorités castristes, elles-mêmes sous influence soviétique, de ne plus enseigner la géographie.
Les choses n’étaient guère différentes en Europe. Je me souviens encore de mon premier cours de géographie dispensé à Vincennes. Alors que l’amphi était plein à craquer, une délégation d’étudiants, pour la plupart des historiens, était venue m’interpeller. Ils exprimaient haut et fort leur refus de faire de la géographie, une discipline qu’ils assimilaient à la « réaction ». Je leur ai répondu qu’ils n’avaient pas tort, que certains discours géographiques étaient tout à fait réactionnaires. Il n’y avait de ma part rien de démagogique à le reconnaître. Mais je leur ai dit que ce n’était ni une généralité ni une fatalité. Et que d’ailleurs, le plus grand des géographes français, Élisée Reclus, avait été condamné à mort pour son engagement communard. La géographie ne se réduisait donc pas à la la version conservatrice dominante héritée de Paul Vidal de la Blache.
Le rapport à la politique de Vidal était d’ailleurs plus complexe que je ne le pensais alors. Un jour, dans une librairie anglophone de Paris, je suis tombé sur un livre en anglais intitulé Un siècle de géographie. Quelle ne fut pas ma surprise d’y voir présenté Vidal de la Blache comme un « géographe politique ». Une affirmation que l’auteur étayait par une référence à un livre de Vidal dont j’ignorais jusqu’alors complètement l’existence : La France de l’Est. J’ai filé derechef à l’Institut de géographie où j’ai découvert que ce livre n’était pas référencé dans le fichier ! Après quelques recherches, la bibliothécaire m’apprit qu’il avait été descendu à la cave, « faute de place ». Elle l’en a finalement exhumé et j’ai immédiatement commencé la lecture de cette étude géographique des conséquences politiques de l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1870. C’était extraordinaire. J’en ai été éberlué. Cela m’a conduit à revenir sur mes critiques à l’encontre de Vidal de la Blache.
Plus récemment, il m’est arrivé la même expérience à propos d’Emmanuel de Martonne, ce grand maître de la géographie physique française, que je tenais, plus encore que Vidal, pour responsable de l’exclusion de la géographie politique. J’ai récemment découvert un gros article de janvier 1914, tiré d’une conférence qu’il a donnée à l’École libre de géographie de Bruxelles. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’il y parle certes de géographie physique, mais aussi, et en des termes positifs, de géographie humaine.
Si, à rebours de la tradition géographique française dominante, je me suis très tôt engagé dans une approche politique de la géographie, ce n’est que vers 1980, que je me suis décidé à utiliser le mot « géopolitique ». Longtemps, cela ne m’était au demeurant pas venu à l’esprit. Et puis la création d’Hérodote avait suscité un tel scandale dans la corporation des géographes que je ne voulais pas en rajouter en utilisant un mot aussi lourdement connoté que celui de « géopolitique ». J’aurais fait trop plaisir à un certain nombre de gens qui m’étaient hostiles en y ayant recours.
Les choses ont commencé à changer au moment de la guerre qui opposa le Vietnam au Cambodge en 1979. Le Monde avait publié un édito pour déplorer ce conflit : que des communistes se fassent la guerre entre eux pour du territoire était incompréhensible à son auteur, qui y voyait une manifestation de la « géopolitique ». Je m’attendais à ce que le recours à cet adjectif dans ce quotidien respecté suscite un tollé général, notamment du côté des communistes. Or à mon grand étonnement, il n’en fut rien. Au contraire, cet article sembla favoriser le retour en grâce du mot « géopolitique ».
Voyant que le mot recommençait à circuler sans susciter de tollé, j’ai finalement décidé de franchir le pas. J’en ai parlé à mon éditeur François Maspero, qui m’a donné son accord. En 1982, nous avons ainsi changé le sous-titre d’Hérodote pour y introduire le mot « géopolitique ». J’en suis ainsi progressivement venu à faire mien ce terme que j’avais longtemps appris à proscrire.
C’est donc pour moi à la fois une surprise et un grand plaisir que d’apprendre qu’un Institut géopolitique d’études avancées puisse voir le jour à l’École normale supérieure, là même où Paul Vidal de la Blache posa les bases de l’École française de géographie qui négligea longtemps cette approche. J’y vois une forme de reconnaissance et de continuation du travail accompli par la revue Hérodote, qui a fêté ses cinquante ans d’existence en 2026.
L’article À quoi sert la géopolitique ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.