06.11.2026 à 11:48
Le gendre de Trump annonce une tentative de changement de régime en Europe
La Maison-Blanche veut négocier une « nouvelle architecture de sécurité européenne » avec Poutine sans les Européens
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Texte intégral (2926 mots)
Dans la nuit du 5 novembre, le gendre de Donald Trump, l’homme d’affaires Jared Kushner, a publié au nom de la Maison-Blanche et de l’envoyé spécial pour les missions de paix, Steve Witkoff, un texte de 423 mots reprenant une déclaration de Donald Trump dans le Bureau ovale afin de fixer les objectifs américains pour l’après-guerre en Ukraine.
Cette publication fait suite à un entretien à la Maison-Blanche entre Donald Trump et Kirill Dmitriev, émissaire de Vladimir Poutine aux États-Unis, et précède de cinq jours les discussions trilatérales d’Abou Dhabi des 10 et 11 novembre.
Lors de ces premières négociations directes depuis février, Kushner et Witkoff conduiront la délégation américaine face à Vladimir Medinski, représentant la Russie. Selon l’annonce américaine, et en réponse à une demande russe, les Européens, l’OTAN et l’Union européenne ne seront pas à la table. L’Allemagne, la France et le Royaume-Unis seront « consultés » dans le format dit de Shell Bay — du nom d’un club de golf de Floride —, puis reçus « en marge ». Leur participation directe des Européens n’est envisagée que « si des progrès sont réalisés ».
Le contenu du texte, que nous traduisons et analysons ici, marque une écrasante victoire russe sur les plans du discours et du positionnement américains.
La Maison-Blanche reprend l’expression même que Moscou réclame depuis la proposition de Dmitri Medvedev en 2008 et les ultimatums de décembre 2021, une « nouvelle architecture de sécurité européenne ». L’objet de la négociation cesse alors d’être l’Ukraine pour devenir l’ordre du continent.
Dans la définition de ces équilibres, Kushner place l’Europe et la Russie sur un pied d’égalité – « depuis plus de trente ans, l’Europe et la Russie s’efforcent de mettre en place un cadre de sécurité durable » –, évoque à des « préoccupations de sécurité concurrentes », sans mentionner l’invasion de l’Ukraine par le régime poutinien.
Il en découle cinq objectifs qui relèvent davantage des mesures de confiance que de la dissuasion (consultations continues, communication de crise, transparence militaire et réciprocité). Or, comme le fait remarquer l’analyste Mujtaba Rahman, « l’ordre de sécurité européen n’a pas échoué par manque de mécanismes de dialogue ou de transparence ; il a échoué parce que Vladimir Poutine a choisi de le détruire. Aucun nouveau cadre, en particulier s’il est conçu de manière descendante par l’équipe Trump, ne pourra remplacer une dissuasion crédible à l’échelle du continent et le soutien à l’Ukraine. »
À noter également que Kushner affirme que « l’OTAN restera centrale pour la défense collective européenne », sans rien dire de l’engagement américain qui rendrait cette centralité crédible. La Maison-Blanche parle désormais systématiquement de l’Alliance comme d’une structure étrangère dont il pourrait se contenter de constater la solidité de l’extérieur.
En cristallisant une impressionnante victoire poutinienne sur le discours de l’administration Trump, ce texte paraît pourtant dans un moment où trois variables évoluent défavorablement pour cette convergence.
La situation militaire reste sombre pour la Russie. Dimanche dernier, l’état-major ukrainien a fait état de 2 500 pertes russes en vingt-quatre heures, soit un homme hors de combat toutes les trente-cinq secondes, et de 54 400 sur le mois d’octobre, le pire bilan mensuel de la guerre pour quelques kilomètres gagnés. Ces chiffres émanent d’une partie belligérante et recouvrent morts et blessés, mais la tendance rejoint toutes les estimations sérieuses qui notent que la Russie est en train de s’user sans obtenir de victoire décisive sur le front.
Le contexte politique américain est ensuite particulièrement défavorable à Trump. Les élections de mi-mandat ont donné aux démocrates le contrôle des deux chambres, y compris dans des États républicains de longue date. La veille de la publication de ce texte, plusieurs médias rapportaient que Marco Rubio envisageait de quitter le département d’État.
La troisième variable est liée à la Chine. De retour de Pékin, le président allemand Frank-Walter Steinmeier a rapporté que, contrairement à ce que l’administration Trump a pu affirmer, Xi Jinping ne souhaitait pas organiser de sommet tripartite avec Washington et Moscou concernant l’Ukraine. Il a également semblé surpris par cette proposition. Une rencontre avec Trump et Poutine aura sans doute lieu en marge du sommet de l’APEC à Shenzhen, mais l’Ukraine n’y figurera pas à l’ordre du jour. Selon Steinmeier, Xi « a été clair : il s’agit d’un conflit européen et les Européens doivent aussi être à la table des négociations ». Ce refus, provenant pourtant d’une puissance profondément alignée sur la Russie, pourrait s’expliquer de deux manières. D’une part, un tel sommet consacrerait le rang de grande puissance que Moscou cherche à se voir reconnaître, alors même qu’elle est de plus en plus vassalisée par Pékin. D’autre part, il engagerait la Chine dans un règlement dont elle ne veut pas porter la responsabilité sur le plan régional et dans son positionnement international.
La fuite en avant dont ce document diplomatique fait état émane donc d’un pouvoir affaibli sur le plan intérieur, dont la diplomatie vacille, et qui cherche à se rapprocher d’un autre système empêtré dans un contexte difficile, une accélération qui pourrait traduire une certaine forme de fébrilité.
Dans un discours prononcé à Atlanta le 17 octobre, Jon Ossoff, largement réélu sénateur de Géorgie et engagé dans une trajectoire présidentielle a visé nommément les deux signataires de ce texte et le contexte dans lequel il s’inscrit.
Il convient de le lire :
« Vous vous souvenez tous de Jared Kushner ? Oui. Le gendre du président, ce soi-disant “envoyé spécial” chargé des relations diplomatiques avec la Russie et le Moyen-Orient ? Et de l’autre envoyé spécial, Steve Witkoff, qui a cofondé World Liberty, l’entreprise de cryptomonnaie douteuse du président ? Bon. Alors suivez-moi bien. Jared et Steve négocient actuellement avec Poutine pour vendre des champs pétroliers, des raffineries et des stations-service russes d’une valeur de plusieurs milliards aux amis du président. Il y a d’abord le cheikh Tahnoun, le chef des services secrets émiratis, qui a versé 500 millions de dollars à l’entreprise de cryptomonnaie de Trump et Witkoff. Il y a aussi les frères Al-Khayyat, deux Syriens qui financent le projet de complexe touristique albanais de plusieurs milliards de dollars de Jared et Ivanka. Et enfin, il y a le troisième partenaire : un milliardaire qui a versé une somme colossale à la campagne de Trump. Oh, et le gouvernement américain prendrait une participation de 15 %, soit dit en passant. Vous voyez le tableau ? En pleine crise énergétique mondiale, le gendre et le partenaire commercial du président négocient la vente de gisements de pétrole russes à des amis de la « première famille ». Ces mêmes amis qui ont injecté des centaines de millions de dollars dans les entreprises de la famille Trump. Eh quoi ! Mais voici l’essentiel. Si vous êtes impliqué de près ou de loin dans toutes ces manœuvres, l’année prochaine, vous vous trouverez dans une situation très simple : vous lèverez la main droite et vous jurerez de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, avec l’aide de Dieu, devant le Congrès des États-Unis. »
Le président Trump a fait avancer aujourd’hui une discussion importante avec plusieurs dirigeants européens sur la nécessité d’une architecture de sécurité européenne élargie, capable de contribuer à établir les conditions d’une paix durable.
Le texte adopte d’emblée une position russe. L’appel à une « nouvelle architecture de sécurité européenne » est un thème récurrent de la diplomatie russe. Il figure dans le projet de traité sur la sécurité européenne proposé par Dmitri Medvedev en juin 2008, quelques semaines avant la guerre en Géorgie, puis à nouveau dans les deux projets de traité envoyés à Washington et à l’OTAN à la veille de l’invasion de l’Ukraine en 2021. Dans les deux cas, l’objectif était d’engager des négociations rhétoriques visant à faire reconnaître par les États-Unis le statut de grande puissance de la Russie, en proposant ainsi un accord et un partage de l’ordre sécuritaire du continent sur le modèle de Yalta, tout en contournant la question de la souveraineté et en s’assurant un droit de regard sur les alliances des voisins de la Russie.
Prolongeant son action et le travail de fond mené cette semaine à Bruxelles avec l’Ukraine, l’OTAN et nos partenaires européens, l’envoyé spécial Steve Witkoff et moi-même souhaitions partager certains des objectifs qui guident nos discussions en cours.
Le texte a été publié sur X par le président et cosigné par l’envoyé spécial pour les missions de paix, Steve Witkoff, un ancien ami et associé de Donald Trump. Alors que Marco Rubio laisse planer la possibilité d’une démission, ce document montre le contournement du département d’État et de la diplomatie américaine, ainsi que l’absence implicite d’intérêt du chef de la diplomatie à assumer les conséquences politiques, et potentiellement juridiques, de cette négociation.
Depuis plus de trente ans, l’Europe et la Russie peinent à établir un cadre de sécurité soutenable. Des décennies de méfiance, des préoccupations de sécurité concurrentes et les conséquences dévastatrices de cette guerre rendent ce défi extraordinairement difficile, mais il est essentiel à une paix durable.
Une nouvelle fois, la position américaine reprend mot pour mot la position russe. Les États-Unis se présentent comme un arbitre rationnel et objectif, tandis que « l’Europe et la Russie » sont mises dos à dos. En suggérant un dilemme de sécurité, c’est-à-dire une spirale de méfiance réciproque dans laquelle personne n’a vraiment tort, la Maison-Blanche considère en réalité qu’il n’y a pas de stratégie débridée d’agression territoriale et de guerre politique de la part de la Russie. Comme l’a noté Olivier Schmitt, la Russie suit une trajectoire d’hostilité depuis longtemps et « depuis le début de la guerre à grande échelle en 2022, le régime s’est radicalisé… Tant que Vladimir Poutine est au pouvoir, aucune ‘normalisation’ n’est à attendre de la part de Moscou ».
Notre objectif est d’élaborer des arrangements pratiques qui répondent aux préoccupations de sécurité de toutes les parties, réduisent le risque de conflits futurs et créent un environnement de sécurité plus stable et prévisible.
Nous explorons cinq objectifs principaux : des consultations de sécurité permanentes, des communications de crise fiables, une plus grande transparence militaire, des mesures réciproques de réduction des risques d’escalade, et un cadre durable pour la sécurité et la stabilité européennes à long terme.
Chacun de ces cinq objectifs relève des mesures de confiance et non de la dissuasion. Aucun point ne porte sur des garanties permettant d’éloigner le risque principal, à savoir non pas une nouvelle invasion massive de la Russie, mais une prise de gage territorial dans un État membre de l’OTAN destinée à tester l’article 5 et à provoquer l’effondrement politique de l’Alliance, scénario que ne permettrait d’éviter aucun mécanisme de consultation.
Tout arrangement doit pleinement respecter la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de décision de chaque nation. Chaque pays conservera l’autorité sur sa propre sécurité et ses propres alliances, et aucun pays n’aurait de droit de veto sur les choix souverains d’un autre. L’OTAN restera centrale pour la défense collective européenne, et cette initiative s’appuierait sur les institutions et engagements existants.
Ce paragraphe adopte une série de précautions rhétoriques, sans jamais affronter les questions substantielles. Yarsolav Trofimov a sarcastiquement commenté : « J’attends avec impatience que Kushner et Witkoff négocient le retour de la Crimée ». S’il est nécessaire de préciser qu’aucun pays n’aura de droit de veto sur les alliances d’un autre, c’est que, en réalité, la question est bien posée. Le Kremlin exige depuis quatre ans que l’Ukraine renonce à son positionnement vis-à-vis de l’OTAN. Quant à l’affirmation selon laquelle « l’OTAN restera centrale », elle ne dit rien de l’engagement américain qui la rendrait crédible.
Nous poursuivrons les consultations dans le format Shell Bay avec l’Ukraine, l’OTAN, l’Union européenne et nos partenaires européens, en élargissant les échanges pour que toutes les perspectives et idées pertinentes soient prises en compte. Nous engagerons également la Russie dans le cadre des négociations de paix.
Le format Shell Bay, du nom du club de golf de Floride (sic) où Steve Witkoff a réuni fin octobre les représentants américains, ukrainiens et pour l’Europe Royaume-Uni, Allemagne et France, désigne le cadre de consultation qui associe l’Ukraine, l’OTAN, l’Union européenne et les partenaires européens, parallèlement aux négociations menées avec la Russie. Notons que les Européens, l’OTAN et l’Union sont « consultés », tandis que la Russie est « engagée dans les négociations » et que les États-Unis parlent de l’OTAN sur le même plan que l’Union alors même qu’ils sont une partie fondamentale de l’alliance atlantique.
La semaine prochaine à Abou Dhabi, les États-Unis réuniront les premières discussions de paix trilatérales avec l’Ukraine et la Russie depuis février. Toutes les parties restent intensément engagées dans la préparation de négociations substantielles et productives. Nous consulterons étroitement nos partenaires européens en marge et, si des progrès sont réalisés, viserons à passer à un format multilatéral élargi avec leur participation directe.
Dans un scénario de pure vassalisation, la participation européenne directe est conditionnée à l’avancement d’une négociation à laquelle les Européens ne participent pas.
Ces idées continuent d’évoluer, et nous accueillons favorablement les contributions réfléchies. Créer la bonne structure sera déterminant pour mettre fin à cette guerre et passer du conflit à des conditions rendant possible une paix durable.
C’est un travail difficile et minutieux. Il n’existe pas de solution facile. Mais l’occasion de contribuer à mettre fin à cette guerre dévastatrice et de bâtir les fondations d’une Europe plus pacifique, plus sûre et plus prospère pour les générations à venir en fait un défi qui vaut d’être relevé.
Un cessez-le-feu sans dissuasion ou garantie de sécurité libérerait la Russie de la contrainte d’attrition et lui rendrait l’initiative. Volodymyr Zelensky exige des garanties « inébranlables » et exclut toute discussion sur la limitation de son armée ou sur la neutralité de son pays. Vladimir Poutine refuse toujours de le rencontrer et même Marco Rubio doute qu’un accord négocié soit possible.
Nous verrons comment ces discussions évoluent et continuerons de travailler intensivement avec toutes les parties en vue de l’objectif du président Trump : une paix globale et durable.
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06.11.2026 à 06:00
Pour se défendre de la Chine, Taïwan prépare la guerre des drones
Taipei a transformé sa doctrine militaire, en regardant vers l’Ukraine
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Texte intégral (5594 mots)
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En novembre 2025, alors qu’il visitait un centre de formation aux drones de l’armée, le ministre taïwanais de la Défense, Wellington Koo, a cité l’exemple de l’Ukraine pour montrer qu’une armée désavantagée en termes d’effectifs et de moyens peut obtenir un avantage asymétrique en faisant « un usage innovant et généralisé de plateformes sans pilote ». La leçon à en tirer va bien au-delà de la simple acquisition de matériel : il s’agit d’adapter la doctrine, la formation, le commandement et le contrôle (C2), ainsi que l’intégration entre les unités de première ligne et les fabricants, à l’usage de ces plateformes en temps de guerre. Le rythme de production et la capacité d’adaptation aux contre-mesures ennemies, qui évoluent rapidement, sont également essentiels pour l’emporter sur l’adversaire.
Pour Taïwan, où l’on oppose les capacités de défense conventionnelles et asymétriques, l’Ukraine constitue un exemple qui se joue en temps réel. Il ne s’agit pas de soutenir que les drones doivent remplacer les armes conventionnelles, mais que les uns et les autres doivent être employés en fonction des besoins opérationnels. Les drones permettent d’élargir le champ de reconnaissance, d’identifier et de suivre des cibles, de corriger les tirs d’artillerie et d’évaluer les dégâts. Les missiles, l’artillerie et les autres systèmes conventionnels constituent une puissance de feu complémentaire. La question que Taïwan doit se poser est la suivante : comment associer au mieux ces capacités, compte tenu des ressources et des stocks limités, et de la nécessité de maintenir des opérations à long terme ?
En même temps, Taïwan doit tenir compte de son propre environnement opérationnel. Le conflit ukrainien est principalement terrestre, alors que Taïwan est confronté à des menaces dans les airs, sur terre et en mer. Qui plus est, l’activité aérienne et navale permanente de l’Armée populaire de libération (APL), ainsi que la pression grandissante dans la « zone grise » maritime, brouillent la frontière entre coercition en temps de paix et opérations militaires, ce qui peut réduire les délais d’alerte et de réaction. C’est pourquoi les UAV (véhicules aériens sans pilote) doivent prendre en charge davantage de missions, notamment le renseignement, la surveillance et la reconnaissance maritime (ISR), le ciblage, les frappes, les relais de communications, la logistique et la guerre électronique.
Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, le ministère taïwanais de la Défense suit de près ce théâtre d’opérations pour revoir ses priorités en matière de drones. Des changements ont eu lieu dès 2025-2026 dans quatre domaines : la doctrine de la défense, l’acquisition de matériel, l’organisation des forces ainsi que la formation et les exercices opérationnels. Le pays est passé de l’acquisition de drones à l’intégration de systèmes sans pilote pour renforcer ses capacités de reconnaissance et de frappe.
Deux défis se détachent. Premièrement, comment maintenir sa capacité à construire, réparer, remplacer et moderniser les drones alors que la guerre crée de nouveaux besoins ? Deuxièmement, dans quelle mesure des systèmes provenant de différents fournisseurs peuvent-ils communiquer au sein de réseaux de commandement interopérables ? Pour Taïwan, il est essentiel d’y répondre, car il s’agit de savoir si l’augmentation de sa flotte de drones lui garantira une puissance de combat.
Intégrer des drones dans les opérations de défense
Désormais, la doctrine de défense de Taïwan met l’accent sur la complémentarité entre les capacités conventionnelles et les capacités asymétriques. La Revue quadriennale de défense (QDR) de 2021 avait jeté les bases de cette approche. Quatre ans plus tard, celle de 2025 intègre encore plus explicitement les systèmes sans équipage dans le développement des forces et la planification opérationnelle.
La planification du ministère de la Défense nationale (MND) s’appuie sur ces systèmes, qu’il s’agisse du niveau interarmées, de la tactique ou du combat. Du point de vue interarmées, les systèmes à longue portée garantissent une couverture ISR permanente, ainsi que le guidage de frappes autour de l’île. Du point de vue tactique, les drones permettent de suivre les forces navales et amphibies, et contribuent aux opérations anti-débarquement. Au contact, les engins moins volumineux facilitent la reconnaissance en temps réel, la désignation de cibles et l’appui-feu destiné aux unités de la ligne de front.
La QDR 2025 comprend toujours une mission de préparation qualifiée de « défense résolue et dissuasion multi-niveaux » (防衛固守、重層嚇阻), mais elle introduit un concept opérationnel : le « déni multidomaine et défense résiliente » (多域拒止、韌性防衛). Elle distingue plusieurs phases de défense : la préparation au combat, la lutte interarmées contre les débarquements, la bataille littorale et côtière, la défense en profondeur et les opérations de longue durée. À chaque phase, le MND met l’accent sur l’intégration de l’ISR, du C2, des frappes de précision, de l’IA et des aéronefs sans équipage.
Il distingue trois catégories de drones en fonction de leur portée, de leurs capacités et des missions qui leur sont assignées : interarmées, tactiques et de combat. Les drones à longue endurance sont affectés aux opérations interarmées : surveillance et appui de la désignation des cibles. Les drones tactiques permettent de suivre les formations navales et amphibies et de renforcer les opérations de contre-débarquement. Enfin, les engins plus petits, à portée réduite sont réservés aux unités tactiques chargées de la reconnaissance en temps réel, de l’acquisition de cibles et des frappes organiques en première ligne.
Le déploiement de ces dispositifs évolue selon les phases du conflit. En cas de mise en condition opérationnelle, les drones à longue endurance surveillent les activités de l’APL autour de Taïwan de façon à donner l’alerte le plus tôt possible et à ne rater aucune menace. Si les forces de l’APL traversent le détroit de Taïwan, les drones ISR sont chargés d’identifier et traquer les formations amphibies, puis de transmettre des informations de ciblage aux missiles antinavires basés à terre et à d’autres armes de précision. Les drones d’attaque complètent ces tirs en ciblant les éléments vulnérables des navires ennemis, perturbant ainsi leur rythme d’opérations.
Plus les combats se rapprocheraient de la côte taïwanaise, puis pénétreraient dans les terres, plus les drones de reconnaissance et d’attaque de portée plus courte seraient utiles à l’artillerie, aux manoeuvres terrestres et aux engagements directs. En cas d’opérations prolongées, les drones plus petits, notamment ceux pilotés en immersion (First-Person View, FPV), fourniraient aux unités dispersées des capacités de reconnaissance localisée et de frappe tactique. Des plateformes spécialisées pourraient en outre assurer les relais de communication et le ravitaillement.
Cette répartition correspond au « Rapport sur la défense nationale 2025 » qui met l’accent sur l’ISR interarmées, les tirs de précision, les opérations décentralisées et la durabilité de la résistance. Mais il est encore plus important de relier ces capacités entre elles. La QDR 2025 évoque une « toile de destruction » (Kill Web) réactive qui connecte entre eux les capteurs, les images opérationnelles communes, les systèmes de commandement et les forces de première ligne. Le MND insiste aussi pour que les outils ISR soient reliés aux armes de précision à longue portée afin de frapper les centres névralgiques des opérations de débarquement de l’APL. Le déploiement dispersé, le commandement de mission et la redondance des communications sont censés garantir l’efficacité du combat au cas où des plateformes individuelles ou des liaisons réseau seraient atteintes.
L’intégration est donc au cœur de la planification des forces. Le but est d’intégrer les drones, les navires de surface sans équipage (Uncrewed Surface Vessels, USV), les mines navales et les missiles antinavires basés à terre pour la défense littorale, ainsi que les drones d’attaque associés aux HIMARS (High Mobility Artillery Rocket Systems), à l’artillerie automotrice et aux missiles antichars pour les opérations terrestres. Autrement dit, les drones sont conçus davantage comme des engins intégrés aux dispositifs de reconnaissance et d’appui-feu déjà existants, que comme des armes distinctes.
Ce changement de doctrine ne se limite pas à élargir le rôle des drones en passant de la reconnaissance à la frappe. Il s’agit de placer ces appareils au cœur de l’architecture reconnaissance-frappe, ce qui multiplie les capteurs, d’informations de ciblage et d’options d’engagement pour les différentes phases de la défense. L’efficacité au combat dépend de la résilience des réseaux de commandement et de contrôle, de la rapidité du partage des informations entre les unités et les différents services, et de l’aptitude à poursuivre les opérations en cas de dégradation ou de destruction des communications et des engins individuels.
Politique d’achat de drones : ampleur, capacités de frappe et production intérieure
La nouvelle stratégie de Taïwan se traduit par une politique d’achat plus ambitieuse, en volume comme en qualité. Avant l’invasion de l’Ukraine en 2022, le pays comptait essentiellement sur l’achat de plateformes avancées aux États-Unis, et sur les engins taïwanais produits par l’Institut national des sciences et technologies Chung-Shan (NCSIST).
Les plateformes américaines comprennent à la fois des systèmes ISR à longue endurance et des munitions vagabondes. À ce jour, Taïwan a acheté quatre MQ-9B SkyGuardian (équipés de charges utiles ISR maritimes), et commandé 685 Switchblade 300, ainsi que 291 ALTIUS-600M (dont la livraison a eu lieu). Il existe en outre un projet d’achat de 478 drones de reconnaissance ALTIUS-600ISR, et 1 554 ; munitions vagabondes antichars ALTIUS-700M.
De son côté, le NCSIST a conçu et fabriqué plusieurs systèmes taïwanais. Les séries Albatross, Teng Yun et Cardinal proposent différents niveaux de capacités de reconnaissance, alors que les séries Chien Hsiang et Mighty Hornet (I–IV) sont destinées aux missions de frappe. La Marine a également prévu d’investir 16,8 milliards de NT$ (465 millions d’euros) pour s’équiper de 32 Albatross II : le but est d’avoir une plateforme modulaire qui associe les fonctions de reconnaissance et de frappe.
Cela étant, la guerre en Ukraine montre qu’il est risqué de compter exclusivement sur l’acquisition de plateformes sophistiquées et spécialisées. Les taux d’attrition élevés imposent de remplacer sans cesse les aéronefs et les pièces détachées. La technologie de guerre électronique, des communications, de la navigation et des logiciels progresse si rapidement que l’équipement est très vite obsolète. Mais ce n’est pas tout. Taïwan est une île, si bien qu’en cas de blocus ou de conflit prolongé, ses approvisionnements étrangers seraient bloqués, et son accès à des pièces essentielles, limité. Les stocks ne suffiraient pas, à moins que Taïwan ne puisse réparer les systèmes endommagés, compenser les pertes et déployer des modèles améliorés en temps réel.
D’où la création d’une troisième filière : des drones commerciaux prêts à l’emploi (Commercial-Off-The-Shelf, COTS), fabriqués par des entreprises taïwanaises. Ce sont essentiellement des engins des catégories 1 et 2 dont la production est plus rapide et plus abondante que celle des drones spécialisés, plus volumineux. Cette stratégie repose sur trois principes : achat en masse, commandes prévisibles et itération. En effet, la prévisibilité des commandes incite à investir dans la production et l’innovation, et la production par lots permet d’introduire des modifications techniques au fil des séries.
Le premier programme d’achat de drones commerciaux, lancé en 2022 et financé en 2024, comprenait 3 422 engins répartis en six catégories, pour un total de 6,9 milliards de NT$ (190 millions d’euros). En juillet 2025, un second programme a porté sur 48 750 drones répartis en cinq catégories, mais le changement n’était pas seulement quantitatif. Le premier programme privilégiait les ISR, alors que quatre des cinq catégories du second privilégient les frappes. Ce qui montre que le ministère de la Défense nationale envisage les drones commerciaux comme des engins de reconnaissance mais aussi comme des moyens de frappe quasiment jetables. En août 2026, une nouvelle législation a prévu d’augmenter les achats d’aéronefs sans équipage. Une liste de 1 446 drones de surveillance côtière, 208 200 drones d’attaque côtière et 1 320 petits véhicules sous-marins d’attaque à usage unique a été établie par le ministère qui a prévu de se les procurer d’ici 2031.
Le programme de drones de Taïwan repose désormais sur trois filières. La filière américaine et celle du NCSIST continuent de fournir des systèmes sophistiqués, conçus pour des tâches spécifiques, alors que l’industrie nationale garantit une production plus massive qui permet des mises à jour techniques et des remplacements de pièces plus rapides. L’augmentation du nombre de plateformes capables de frappes témoigne aussi de cette transition vers une force diversifiée et multi-tâches.
Les normes techniques, les délais de production, les contraintes opérationnelles et les protocoles d’entretien varient selon les filières. Si la diversification de la chaîne d’approvisionnement réduit la dépendance à un unique fournisseur, elle pose de vrais problèmes d’intégration. L’élargissement du parc ne produira pas de gains d’efficacité au combat tant que les réseaux de communication, le format des données et l’exploitation de systèmes disparates ne seront pas compatibles. Il risque même de compliquer la logistique et l’organisation de l’ensemble.
Institutionnaliser les capacités des drones au sein des forces armées
D’un côté, Taïwan possède de plus en plus de drones, de l’autre, ses forces armées réorganisent leurs unités et modernisent leurs formations pour s’adapter à l’usage de plus en plus fréquent de ces drones dans les opérations quotidiennes. Chaque armée a créé une unité spécifique et un centre de formation afin d’intégrer ces appareils au cœur de la structure militaire.
L’armée de Terre a mis en place des bataillons de drones qui relèvent des commandements de théâtre du nord (3e), du centre (5e) et du sud (4e), ainsi que des usines de drones dans le district de Guandu, qui protège les abords de la capitale Taipei, et dans les îles de Penghu, un site stratégique du détroit de Taïwan. Les bataillons sont rattachés aux commandements d’artillerie que les drones peuvent seconder pour l’acquisition de cibles, la correction de tir et l’évaluation des dégâts lors de tirs conventionnels.
Le Corps des Marines évolue aussi. Le dernier projet de restructuration des forces du MND montre que la 66e Brigade des Marines est en train de transformer ses bataillons de chars et d’artillerie en bataillons de drones et d’appui-feu. Le but est de renforcer les capacités organiques de reconnaissance et de frappe de cette unité afin qu’elle puisse opérer de manière plus dispersée.
En juillet 2026, la Marine a créé un Commandement de combat littoral, qui regroupe les unités côtières de missiles antinavires, les outils de surveillance maritime et les forces de reconnaissance par drones. Trois ensembles ont été intégré : le groupe de missiles côtiers Hai Feng, restructuré en trois bataillons de combat littoral ; les unités de radars côtiers qui dépendaient du Commandement de surveillance maritime ; le bataillon de reconnaissance tactique maritime, qui exploite des drones Albatross. Leur regroupement sous un même commandement est censé améliorer la coordination entre la surveillance maritime, le ciblage et les tirs antinavires lancés depuis la côte, ce qui devrait réduire les délais entre la détection et le tir.
L’armée de l’Air s’appuie sur l’entrée en service de drones mis en réseau pour réorganiser son aviation, sa défense aérienne et sa gestion des combats. En 2026, deux des quatre MQ-9B ont été livrés à Taïwan ; ils ont fait l’objet d’essais sur la base aérienne de Hualien en septembre. La livraison des deux autres doit avoir lieu en 2027. Ces aéronefs à longue endurance sont censés étendre la couverture IRS du détroit de Taïwan et des eaux environnantes, afin de fournir une capacité d’alerte plus rapide et d’améliorer le partage de renseignements avec les commandements opérationnels et les réseaux de défense aérienne déjà existants.
La formation a également bénéficié de changements. Depuis 2025, les conscrits ont un module de 8 heures qui comprend des cours théoriques, des simulations et des exercices de pilotage de drones. En effet, il est indispensable que les membres des forces armées soient plus nombreux à maîtriser ces outils. Par ailleurs, c’est une façon de sélectionner les meilleurs candidats pour des formations spécialisées. Chaque armée est en train de revoir sa formation. La Marine a ouvert une unité spécifique au sein de son Centre de formation spécialisée en avril 2026. L’armée de Terre a créé un centre de formation en janvier 2025, élevé au rang de Commandement de l’entraînement aux systèmes sans pilote (無人系統訓練指揮部) en avril 2026. Ce Commandement supervise la formation des opérateurs et des instructeurs, le développement tactique, les essais, et il établit les normes d’évaluation et d’appréciation.
Ces réformes visent à compléter la politique d’achat qui, à elle seule, est insuffisante. Déployer des drones à grande échelle suppose que l’on ait des équipes formées, des procédures claires pour la planification des missions et le partage du renseignement, des contrats d’entretien sûrs, ainsi qu’une coordination satisfaisante avec les tirs conventionnels. Les centres de formation doivent suivre de très près les opérations pour en faire des tactiques et des critères d’évaluation, lesquels doivent être mis à jour en fonction de l’évolution des plateformes et du terrain.
Chaque composante adopte l’emploi des drones à ses missions. L’armée de Terre et le Corps des Marines se concentrent sur la reconnaissance tactique et l’appui aux frappes. La Marine est responsable de la surveillance maritime et des frappes côtières. L’armée de l’Air est chargée des missions IRS de longue endurance, et de l’intégration de la défense aérienne. Une fois l’organisation mise en place, tout dépend de la coordination entre les armes et de la souplesse de la formation et de la doctrine qui doivent s’adapter aux nouvelles technologies et aux contraintes opérationnelles.
Tester l’intégration des drones au cours d’exercices interarmées
En 2026, l’armée taïwanaise a mené plusieurs exercices qui montrent qu’elle intègre désormais les drones dans ses plans d’opérations. Les démonstrations antérieures avaient tendance à se limiter aux plateformes individuelles, alors que les manoeuvres plus récentes visent à coordonner au mieux les capacités de reconnaissance et de frappe des drones avec les armes conventionnelles des différentes unités.
En janvier 2026, la Marine a organisé un exercice de préparation au combat qui intégrait des drones de surveillance pour assurer le ciblage des missiles antinavires Hsiung Feng ; elle a également eu recours à un Mighty Hornet I, fabriqué à Taïwan, contre des cibles maritimes. En avril, au cours d’un exercice de l’armée de l’Air baptisé Tianlong, des munitions vagabondes Chien Hsiang ont contribué à une simulation de contre-blocus avec des frappes aériennes et maritimes coordonnées. En juin, le bataillon de drones du 21e Commandement d’artillerie de l’armée de terre (3e Commandement de théâtre) a mené un exercice d’engagement maritime à tir réel à l’aide de l’ALTIUS-600M afin de s’entraîner au vol stationnaire, à la recherche et à l’identification de cibles. C’est la première fois qu’un exercice était médiatisé. On a également vu des drones tactiques renforcer des formations interarmes au cours d’exercices d’alerte immédiate au combat.
Enfin, en août, l’exercice Han Kuang 42 a été l’occasion de tester l’usage des drones dans plusieurs armées, sur différents terrains et différentes phases du conflit. Trois nouveautés méritent d’être signalées.
Premièrement, l’usage des drones n’est plus réservé aux unités spécialisées. Les formations terrestres et de réserve ont recours à des drones tactiques pour la reconnaissance et le compte rendu de situation. De leur côté, l’observation avancée et l’acquisition de cibles relèvent de plateformes plus petites. Les réservistes mobilisés avaient été formés pour l’exercice, preuve que les forces armées cherchent à améliorer les compétences de leurs opérateurs.
Deuxièmement, la manœuvre veillait essentiellement à ce que les drones soient intégrés aux tirs conventionnels. Le 8 août, la Marine a organisé un exercice de frappe littorale à Kaohsiung : des radars mobiles ont d’abord permis de détecter les cibles, puis des drones ISR basés à terre ont permis leur identification et leur suivi en temps réel. Les informations obtenues ont servi à coordonner l’engagement des missiles antinavires basés à terre et des vedettes lance-missiles. Enfin, quand les forces ennemies (simulées) se sont rapprochées de la côte, des drones de reconnaissance et d’attaque à courte portée ont été intégrés.
L’exercice était un parfait exemple de défense maritime multiniveau : le choix des capteurs et des armes dépendait de la localisation des cibles et des contraintes de la manœuvre. Les drones servaient à renforcer la surveillance côtière et la désignation des cibles, tandis que les missiles conventionnels restaient essentiels pour les frappes à longue portée.
Les opérations terrestres reposaient sur la même logique. Au cours d’exercices anti-débarquement à Kinmen, on a vu des drones seconder des missiles Javelin, des roquettes, de l’artillerie, des chars et des véhicules blindés afin que les opérations interarmes intègrent des capacités de reconnaissance aérienne et de frappe. À Matsu, au cours d’une simulation de contre-blocus impliquant les garde-côtes et les forces amphibies, des drones assuraient la surveillance et le suivi maritime tout en transmettant des informations. Dans tous les cas, il s’agissait de faire valoir le rôle des drones pour l’évaluation de la situation maritime locale et la coordination, en particulier à Taïwan, une île dont l’accès et les communications seraient limités en cas de conflit.
Troisièmement, ces exercices ont mis l’accent sur la protection de la force et le soutien logistique. D’un côté, l’armée de l’Air s’est essayée à une défense anti-drones multi-niveaux, de l’autre, elle a eu recours à des drones logistiques dans des scénarios de perturbation des voies de transport. Qui plus est, plusieurs unités de l’armée de Terre ont montré comment fabriquer et réparer des drones grâce à l’impression 3D.
Ces initiatives s’inspiraient largement de l’Ukraine, dont la défense dépend non seulement des capacités de reconnaissance et de frappe, mais aussi de la résistance aux drones ennemis et à la guerre électronique, ou encore, de la capacité à remplacer et à adapter les systèmes à mesure que les menaces évoluent. La réparation et l’entretien sur le terrain permettent de moins dépendre d’installations ad hoc et de raccourcir les délais de remise en service des plateformes endommagées.
L’année 2026 montre que Taïwan est en train de tester l’usage de drones conçus comme un système opérationnel intégré. Mais il est difficile de savoir si ces manœuvres seraient viables en cas de conflit. Nous n’avons pas assez de données pour évaluer leur efficacité, s’il y avait une guerre électronique prolongée, des perturbations des communications récurrentes ou un taux d’attrition élevé des drones, ce qui fragiliserait les structures de commandement, les compétences du personnel, l’entretien et la possibilité de compenser les pertes.
Prochaine étape : maintenir et concentrer la puissance de combat
Taïwan a dépassé la phase où il s’agit de s’interroger sur la valeur militaire des systèmes sans équipage. À présent, il faut qu’elle sache à quel rythme elle pourrait déployer ces engins à grande échelle, les ajuster en cas de nouvelles menaces et les intégrer aux réseaux de combat existants.
La première urgence est de pérenniser l’acquisition de matériel sans sacrifier la flexibilité ni l’adaptabilité technique.
En août 2026, le pays a adopté une loi qui prévoit un financement de six ans consacré aux systèmes sans pilote, mais chaque achat est tributaire du budget annuel. Autrement dit, si l’adoption du budget est repoussée, la passation des marchés, la livraison du matériel, la mise en service des unités et la formation seront aussi retardés. Le ministère de la Défense nationale a fait savoir que cela pourrait bloquer les achats et entraver le développement des forces, alors que l’armée mise sur les drones et la création de nouvelles unités opérationnelles.
Et encore. La guerre en Ukraine montre que la technique des drones, ainsi que les contre-mesures qu’il faut pour les combattre, évolue très vite. Ces systèmes d’armes ne sont utiles que s’ils intègrent les technologies et les configurations les plus récentes sans bousculer l’industrie de la défense dont les cycles d’acquisition sont plus longs. Les acquisitions à venir doivent considérer les retours de terrain et les mises à jour, tout en évitant les commandes trop importantes, qui risquent d’être obsolètes avant d’être livrées.
Les tests sont aussi importants. Prenons l’exemple des unités militaires et des fabricants : ils ont besoin d’avoir accès au spectre radioélectrique, de faire des essais qui vont au-delà de la ligne de vue, d’avoir un espace aérien adapté et un environnement de guerre électronique crédible. La moindre limitation les empêche d’évaluer les nouveaux systèmes dans des conditions réalistes. En bref, la flexibilité de l’approvisionnement et la possibilité de faire des essais doivent aller de pair.
Deuxième problème : comment relier les différents parcs de drones dans un réseau opérationnel, compte tenu de leur diversité ?
Les États-Unis vendent des drones à Taïwan. Le NCSIST en fabrique sur place. Des entreprises nationales vendent des modèles commerciaux à Taïwan. Certes, ces trois filières garantissent une production régulière, mais elles dépendent de systèmes de communication, d’interfaces, de logiciels et de protocoles d’entretien qui n’ont rien à voir.
Le ministère de la Défense nationale a déjà mis en place des réseaux destinés à faciliter le partage d’informations et la coordination entre les capteurs et les armes, dont le Réseau tactique taïwanais, le Team Awareness Kit, ainsi que des outils d’aide à la décision fondés sur l’IA et des situations opérationnelles communes. Mais il est difficile d’évaluer la compatibilité des systèmes issus de différents fabricants dans un même système de commandement et de contrôle.
L’interopérabilité implique au moins que les informations fournies par les drones arrivent aux unités et aux armes qui en ont besoin, dans un format qu’elles peuvent exploiter. Il existe des formes plus avancées d’interopérabilité qui permettent de partager les données de ciblage, la planification de missions conjointes et la possibilité de poursuivre les opérations en cas de perte ou de mise hors service de plateformes ou de liaisons de communication.
Le partage de données n’est pas tout. Chaque flotte risque d’avoir besoin de procédures opérationnelles, de postes de contrôle, de pièces de rechange, de mises à jour logicielles et d’un entretien spécifique, ce qui alourdirait la charge pesant sur l’unité et compliquerait le maintien des opérations à grande échelle. Dans la mesure où les drones sont répartis entre différentes filières et différentes formations opérationnelles, ces contraintes pèsent de plus en plus.
Multiplier les drones suffit-il à dissuader ?
Depuis 2022, le programme de drones taïwanais progresse à un rythme qui prouve que le pays entend renforcer sa dissuasion par le déni. Son objectif est clair : atomiser ses réseaux de reconnaissance et de frappe pour que l’APL ne puisse pas neutraliser sa défense en se contentant de quelques cibles stratégiques. Pour ce faire, il lui faut consolider sa défense asymétrique et son autonomie défensive.
La défense asymétrique vise à infliger des pertes à un adversaire plus puissant en usant de capacités sciemment fragmentées, résistantes et peu coûteuses, tout en veillant à ce que ces capacités se partagent les informations et forment un tandem. L’autonomie défensive fait référence à la mise en place de ce système pour pallier l’interruption de l’approvisionnement fourni par des alliés. Si le taux d’attrition est important, ou si un embargo empêche de se fournir à l’extérieur, il est essentiel de pouvoir construire, réparer, modifier et remplacer le matériel soi-même.
Non seulement ces deux stratégies de défense sont liées, mais le gouvernement taïwanais y veille. Le budget des achats augmente, les drones sont devenus un des piliers de l’organisation militaire, et les derniers exercices font valoir une coordination plus satisfaisante avec les tirs conventionnels et les opérations interarmées. Ceci étant dit, il y a encore des failles. Les fluctuations budgétaires annuelles risquent de compromettre les projets d’achat. Le cycle des acquisitions et des essais doit être assoupli et adapté aux changements techniques. Enfin, rien ne prouve à ce jour qu’une flotte de drones aussi disparate soit interopérable à grande échelle.
Reste une incertitude majeure : combien de temps le dispositif taiwanais tiendrait en cas de guerre ? Même si le pays a élargi l’éventail de ses essais, peu d’éléments montrent que les drones ont été éprouvés dans des scénarios de guerre électronique intense, de communications perturbées, de taux d’attrition élevé ou de ravitaillement limité. En soi, la quantité de drones que possède Taïwan n’est pas dissuasive. Ce qui compte, c’est de pouvoir utiliser, remplacer et adapter ces engins à n’importe quel moment du conflit.
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23.10.2026 à 06:00
En Ukraine, le piège du cessez-le-feu trumpiste
Pourquoi une trêve en Ukraine, sans dissuasion européenne, préparerait la prochaine guerre
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La possibilité d’un cessez-le-feu en Ukraine avec gel des positions est de nouveau évoquée. Au-delà de l’espoir que suscite toujours la perspective d’un arrêt des combats, il faut toutefois rester prudent. Une telle possibilité n’est pas forcément synonyme de paix à long terme, mais souvent de complications et de nouvelles violences. Les négociations, manifestement poussées par une Maison-Blanche en quête de succès diplomatiques avant les élections de mi-mandat, pourraient progresser rapidement si la partie russe s’y montre intéressée. En effet, rappelons qu’il y a longtemps que l’Ukraine se dit prête à un cessez-le-feu préalable à des négociations de paix, alors que Moscou refusait le principe d’un arrêt des combats avant d’avoir obtenu satisfaction à ses exigences.
Les deux prochains mois, avant l’entrée en fonction du nouveau Congrès américain, pourraient s’avérer particulièrement difficiles pour l’Ukraine : deux semaines après les élections de mi-mandat, Donald Trump s’envolera pour l’Asie où il participera au sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique à Shenzhen. Il s’est dit ouvert à une rencontre trilatérale proposée par le Kremlin entre lui, Poutine et Xi Jinping. Puis, le 20 décembre, l’administration accueillera à Miami le sommet du G20, qui, selon plusieurs sources diplomatiques, sera le moment où Trump espère un accord sur l’Ukraine. Il a déjà exprimé son désir de voir Poutine participer à la réunion, même si ce dernier n’a pas encore confirmé sa présence.
Un cessez-le-feu en Ukraine ne devrait pas nous bercer d’illusions.
Stéphane Audrand
Admettons que Vladimir Poutine consente à ce scénario : un arrêt des combats et un « gel » des positions actuelles des deux camps. Les rumeurs diplomatiques entourant les négociations actuelles évoquent également la possibilité d’une zone démilitarisée et l’engagement des Européens à fournir des « garanties de sécurité ». On parle aussi d’un moratoire sur l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN et du paiement des coûts de reconstruction par les Européens, qui semblent avoir vocation à payer une guerre qu’ils n’ont pas initiée et des dommages qu’ils n’ont pas causés. Et, bien entendu, comme l’URSS en 1991, la Russie de 2026 ne serait à nouveau comptable d’aucune de ses agressions ni de ses crimes, et tout pourrait « continuer comme si de rien était ».
Donald Trump est certainement prêt à aller très loin en termes de concessions ukrainiennes et européennes, à condition qu’il puisse prétendre avoir arrêté la guerre sans risquer la vie d’un seul soldat américain ni dépenser un seul dollar. Il tentera également de faire main basse sur les ressources minières et agricoles de l’Ukraine.
Où s’arrête la Russie ?
Un cessez-le-feu n’est que ce qu’il est : l’arrêt des combats sur la base des positions tenues par les deux camps au moment de sa conclusion. Une notion qui était raisonnablement claire au XXe siècle, lorsque les lignes de front étaient la norme et qu’on savait approximativement où finissaient les positions d’un camp et où commençaient celles de l’autre. Même si, déjà, les choses étaient plus compliquées en ville, comme on a pu le constater de Beyrouth à Sarajevo.
En 2026, en Ukraine, le problème est qu’il n’y a plus de « ligne de front », mais une zone de contact diffuse, imbriquée et contestée où les positions des belligérants coexistent. Cette zone grise s’étend sur 10 à 50 kilomètres selon les secteurs. Premier problème donc : « où se trouve la ligne de cessez-le-feu » ? Il y a fort à parier que Moscou considérera que le soldat russe le plus avancé, même isolé et sans autres moyens que ceux qu’il emporte, définit le « contrôle russe », même s’il n’est pas effectif.
Les cessez-le-feu sont très souvent violés. Du Liban au Donbass en passant par le Haut-Karabagh, c’est malheureusement fréquent lorsque les belligérants cessent le combat non par volonté, mais par contrainte. Tirs d’artillerie et attaques de patrouilles deviennent alors la norme, que les différentes forces d’observation ne peuvent souvent que déplorer, quand elles n’en sont pas elles-mêmes victimes. Violer le cessez-le-feu sera d’autant plus facile pour l’agresseur russe, à l’heure des drones, que personne n’est capable d’avoir une vision transparente et en temps réel de la situation dans cet imbroglio, malgré les progrès des capteurs et des logiciels. Et tout mouvement de soldats sera prétexte à des dénonciations de « violation ». Rappelons que cette situation a déjà existé en Donbass en 2015 : la Russie, pourtant massivement présente, se présentait alors comme une tierce partie, prétendant que l’affaire se jouait entre « séparatistes et Ukrainiens ». Et Moscou empêchait les observateurs de l’OSCE de pouvoir attribuer les violations du cessez-le-feu, officieusement imputées en grande majorité à la Russie et à ses alliés.
75 000 km² de no man’s land
La suite logique d’un cessez-le-feu durable est la zone démilitarisée, ou « DMZ » en anglais. Il s’agit d’une zone neutralisée, où plus personne n’entre, afin de limiter les « incidents ». On sait que cela peut fonctionner à condition d’être étanche, sans corridor civil et avec un nombre très limité de points de traversée. En Corée, c’est cette situation qui prévaut depuis 1953. Pas la paix, pas tout à fait la guerre, mais une situation figée le long du 38e parallèle, au point qu’on a l’impression qu’il y a « toujours » eu deux Corées. La DMZ en Corée, c’est environ 4 kilomètres de terrain abondamment miné, clos de barbelés et surveillé par des capteurs, depuis les yeux des sentinelles jusqu’aux satellites en passant par des radars et des capteurs acoustiques. Et derrière la DMZ, les deux Corées maintiennent des armées sur le pied de guerre, abondamment pourvues en artillerie pour écraser toute tentative de franchissement. Sur 250 km, cela représente tout de même plus de 1 000 km2 de terrain « sacrifié ». À l’ère des drones, la logique voudrait qu’une DMZ entre l’Ukraine et la Russie soit plus profonde. De combien ? Idéalement, 50 km, afin d’empêcher la traversée par la plupart des drones FPV et de se situer au-delà de la portée de la plupart des pièces d’artillerie courantes. Il faudrait donc sacrifier entre 4 et 50 km le long des 1 500 km de ligne de contact. Jusqu’à 75 000 km2 de territoire, soit environ 12 fois la superficie combinée de Gaza et de la Cisjordanie, que la Russie avait par trois fois reconnu comme ukrainien. Pour peut-être un siècle. Ce scénario de DMZ est d’autant moins propice qu’il faudrait que chaque partie abandonne une partie de ses positions actuelles. Ce qui pourrait imposer à l’Ukraine de céder encore du terrain et d’abandonner ses positions fortifiées dans le Donbass. Il s’agit d’ailleurs sans doute d’une des limites qui pourrait faire échouer un accord : si Vladimir Poutine exige que l’agglomération de Sloviansk-Kramatorsk lui soit remise avant la trêve, l’Ukraine pourrait refuser tout cessez-le-feu.
Donald Trump est certainement prêt à aller très loin en termes de concessions ukrainiennes et européennes.
Stéphane Audrand
Mais si un cessez-le-feu est déclaré, comment faire pour que la Russie respecte l’Ukraine et son intégrité territoriale à l’avenir ? La question des garanties de sécurité se pose inévitablement dès que les panneaux de la DMZ sont installés. Il faut quelqu’un pour garantir, sinon la paix, du moins l’absence de conflit.
En Corée, depuis 1953, les deux « sponsors » de la guerre ne veulent plus se battre, mais surveillent la situation. La Chine est présente d’un côté de la frontière et les États-Unis sont déployés en nombre en Corée du Sud pour éviter le désastre du début de la guerre, en 1950, lorsque la Corée du Nord est passée tout près de réussir l’unification par la force. Mais en Ukraine, il n’y aura pas deux « sponsors » qui ne veulent pas se battre. Il y aura la Russie, l’agresseur qui a tout son temps, et l’Ukraine qui espère des garanties que les États-Unis ne veulent pas lui donner. On comprend d’ailleurs que les Ukrainiens soient circonspects. Le mémorandum de Budapest de 1994, par lequel le Royaume-Uni, la Russie et les États-Unis « réaffirmaient leur engagement […] à respecter les frontières existantes (de l’Ukraine) », en échange du renoncement aux armes nucléaires soviétiques restées sur son sol, a laissé un goût amer.
Une coalition au mandat flou
Garantir la sécurité d’un pays est en réalité très simple : il suffit d’être prêt à se battre pour lui en cas d’attaque. Le principe est facile à comprendre, mais sa mise en œuvre est plus complexe. Depuis 1949, les Européens doutent souvent de la sincérité de la promesse américaine, pourtant explicitement inscrite dans le traité de l’Atlantique Nord et matérialisée par les forces américaines en Europe. S’agissant de l’Ukraine, il semble que, dans l’esprit américain, ce sera la « coalition des volontaires » qui entrera sur le territoire ukrainien pour… « garantir » quelque chose. Mais quoi, et avec quel mandat ? On ne le sait pas exactement. Mais on devine les réserves de la Maison-Blanche, qui spécifiera qu’une attaque de la Russie contre les forces européennes en Ukraine ne saurait justifier l’invocation de l’article 5 de l’OTAN par les pays européens engagés. La Russie paralysant tout mandat au Conseil de sécurité, on échappera aux « casques bleus », qui seraient au mieux inefficaces et au pire un désastre. Et on n’aura jamais aucune résolution prise sous le chapitre VII qui serait favorable à l’Ukraine.
En outre, une force européenne en Ukraine : jusqu’aux dernières nouvelles, la Russie n’en voulait pas, évoquant parfois la présence de Chinois ou de Pakistanais. S’il est possible que certaines nations émergentes soient tentées de venir y prendre pied, il est peu probable que Pékin vienne se fourrer dans ce guêpier.
La Russie veut la fin de l’OTAN, le retrait des États-Unis à la frontière d’avant 1989, l’abandon de toute souveraineté réelle et de toute alliance par les anciens membres du Pacte de Varsovie.
Stéphane Audrand
Admettons toutefois que la Russie consente à l’entrée d’Européens en Ukraine. C’est ce à quoi la Coalition des volontaires, portée par la France et le Royaume-Uni, est censée être préparée sur le plan opérationnel. Et les États-Unis, en coulisse, fournissent leur aide, notamment pour la surveillance future du cessez-le-feu, et pourraient continuer depuis leurs bases en Allemagne. Mais l’Ukraine est un grand pays. Même en maintenant une armée ukrainienne sur le pied de guerre sur le long terme, ce qui sera coûteux, il faudrait au moins l’équivalent de 4 ou 5 brigades européennes en permanence sur place. Rappelons que l’Armée française en a aujourd’hui six. On voit mal la France en engager plus d’une. Il en faudrait donc au moins une allemande, une britannique, une scandinave et deux autres à trouver sur le continent. Ce qui pourrait s’avérer compliqué. Ces brigades auraient surtout pour mission d’assurer une « présence », sous la couverture de batteries antiaériennes et de chasseurs qu’il faudrait déployer sous un commandement séparé. Et tous ces moyens manqueraient bien entendu au dispositif existant de l’OTAN. Pour longtemps, car ce scénario pourrait durer aussi longtemps que la situation en Corée, comme on l’a dit.
Dissuader sans attendre
Il y a des actes que nous pourrions poser dès maintenant pour commencer à dissuader la Russie. Des actes qui serviraient nos intérêts directs, mettraient les Européens au centre des négociations et obligeraient Moscou comme Washington à prendre en compte nos demandes. Nous pourrions par exemple déclarer que nous protègerons les réacteurs nucléaires ukrainiens encore en activité de tout bombardement, compte tenu du risque que ferait peser sur nous un bombardement russe, volontaire ou non, qui les frapperait. Face au nombre croissant d’incursions de drones dans l’espace européen, nous pourrions aussi décréter une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine et abattre tout ce qui volerait à l’ouest de Lviv et se dirigerait vers l’Europe. Ce ne seraient pas des actions « escalatoires » qui feraient de nous des « co-belligérants », mais elles montreraient que nous avons, nous aussi, des intérêts à défendre.
On l’aura compris, un cessez-le-feu en Ukraine est un scénario assez compliqué, pour ne pas dire cauchemardesque. Certes, il est sans doute « moins pire » qu’une poursuite des combats sur le plan humanitaire. Mais il ne devrait pas nous bercer d’illusions. Or, il le fera. Il nous bercera. Une partie de l’opinion publique européenne, et surtout de la classe politique, n’aspire qu’à un arrêt de cette guerre qui les dérange, car c’est un conflit existentiel sur le sol européen qu’il faudrait traiter sous l’angle de nos intérêts de sécurité, ce que la classe politique ne sait plus faire. La classe politique européenne est surtout spécialiste pour transformer tout enjeu de politique étrangère en posture et enjeu électoral, sans plus se livrer à un calcul d’intérêts. Si c’était le cas, l’union sacrée face à la Russie serait en place depuis 2022, voire 2014. En effet, de façon parfaitement égoïste, soutenir l’Ukraine est dans notre intérêt face à une Russie expansionniste et révisionniste.
Un après-guerre sous tension
En Russie comme en Ukraine, un cessez-le-feu posera également de grands défis. L’Ukraine devra organiser des élections, ce qui pourrait donner lieu à des tentatives d’ingérence massive de la part de la Russie. L’union sacrée pourrait tenir quelques temps, mais elle pourrait se fissurer à l’occasion de la déclaration des différents candidats à la succession du président Zelensky. La politisation d’une partie de l’armée est un fait indéniable qui aura un grand poids. La société civile ukrainienne a démontré une forte capacité à se mobiliser pour maintenir la trajectoire démocratique et européenne, ce qui est une source d’optimisme. L’Ukraine est sans doute promise au même phénomène de « chambre Bleu horizon » que l’Assemblée nationale de 1919, qui avait vu de nombreux vétérans devenir parlementaires. Dans les deux pays, et surtout en Russie, le retour de centaines de milliers de vétérans dans leurs foyers sera très difficile et les tensions sociales seront énormes. On observe déjà en Russie une hausse des actes criminels violents et des trafics d’armes, bien plus qu’en Ukraine. On voit aussi émerger à Moscou de nouvelles élites, « formées sur le champ de bataille », qui réclameront leur part de pouvoir et de richesse dans le régime kleptocratique. Elles seront sans doute plus brutales et moins formées au ballet diplomatico-militaire que leurs prédécesseurs ayant connu la guerre froide. Les difficultés économiques de la Russie et l’instabilité de son économie conduiront Moscou à faire pression pour une levée rapide des sanctions, ce qui sera approuvé, soyons-en sûrs, par de nombreux industriels européens, pressés de renouer avec le gaz russe. Une pause peut donc tenter les élites russes, mais elle sera suffisamment courte pour ne pas faire retomber la surchauffe de l’économie de guerre ni démobiliser trop de soldats. Cette pause leur permettrait d’obtenir la levée de certaines sanctions, d’attendre des alternances politiques favorables en Europe, de mieux préparer leur prochaine agression et d’espérer réussir le prochain « coup de Kiev » dans six mois à deux ans, en ayant refait leurs stocks et en laissant les Européens renoncer à une partie de leur réarmement, par confort autant que myopie.
Violer le cessez-le-feu sera d’autant plus facile pour l’agresseur russe, à l’heure des drones, que personne n’est capable d’avoir une vision transparente et en temps réel de la situation dans cet imbroglio.
Stéphane Audrand
Pour soulager les souffrances du peuple ukrainien, il faut espérer que les combats cessent. Mais méfions-nous des fausses joies. Tout arrêt des combats n’est pas synonyme de paix juste et équitable. L’histoire montre au contraire que le gel des conflits ne résout souvent rien et n’est qu’un prélude à une reprise de la violence. L’essentiel est que l’Ukraine puisse choisir son destin en toute liberté. Il est également important pour nous de réaliser que discuter avec Moscou ne « suffit pas » pour que le régime russe change. L’hostilité des élites russes envers les démocraties européennes est structurelle. Leur projet avait été présenté avec une certaine candeur fin 2021 dans le cadre du double projet de traité. La Russie veut la fin de l’OTAN, le retrait des États-Unis à la frontière d’avant 1989, l’abandon de toute souveraineté réelle et de toute alliance par les anciens membres du Pacte de Varsovie, qui seraient alors soumis à son influence, à ses ingérences et à des menaces armées, et ce, tout en reconstituant l’URSS par l’annexion des anciennes républiques soviétiques. Le programme n’a pas varié. Tout répit sera mis à profit pour préparer une prochaine agression, tout en continuant de déstabiliser nos sociétés. Espérer la paix est légitime. Mais être myope devant un mauvais cessez-le-feu serait dangereux. La paix ne pourra qu’être armée et courageuse.
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19.10.2026 à 17:18
La guerre des centres de données : l’Ukraine frappe le « cœur de fer » de l’Internet russe
Depuis 2014, le Kremlin a mis en place une infrastructure web de repli. Les frappes contre Yandex montrent les limites de ce modèle
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Les téléphones et les applications que nous utilisons tous les jours sont devenus l’un des champs de bataille inattendus des guerres de cette décennie et, avec eux, les infrastructures qui leur permettent de fonctionner. C’est particulièrement vrai dans un régime autoritaire comme celui de la Russie, où l’ingérence de l’État dans la vie numérique des citoyens est de plus en plus flagrante et a été amplifiée par le retrait des compagnies occidentales. Justifiées au nom de la lutte contre les drones ukrainiens, les coupures d’accès à Internet depuis les téléphones portables sont par exemple régulièrement pratiquées par le Kremlin.
Quand des levées de restriction offrent des cibles
Cependant, devant les inconvénients posés par cette pratique, les autorités russes ont, depuis l’automne 2025, progressivement établi des « listes blanches » de sites et d’applications épargnés par ces restrictions. On y trouve Gosuslugi, le portail des services publics, VK (dont MAX, la messagerie en ligne promue par l’État), la plateforme vidéo Rutube, les places de marché Ozon et Wildberries 1, mais également l’ensemble des services d’une entreprise devenue centrale dans l’Internet russe, à savoir Yandex (Яндекс). C’est précisément cet Internet insularisé que Kiev prend désormais pour cible.
Les faits, tout d’abord. Dans la nuit du 7 au 8 octobre 2026, des drones ukrainiens frappent Sasovo, dans la région de Riazan, à quelque 300 kilomètres au sud-est de Moscou. La cible n’est ni une raffinerie ni un dépôt d’armes ni un centre de triage, mais un bâtiment de Yandex abritant des dizaines de milliers de serveurs permettant de stocker et de traiter les données nécessaires au fonctionnement des applications utilisées au quotidien par les citoyens russes. L’installation est entièrement arrêtée. Dès le lendemain, un deuxième centre de données de l’entreprise est frappé à Kalouga et plusieurs modules sont mis hors service. Le 11 octobre, c’est au tour du site de Vladimir d’être frappé et de connaître une panne générale. En quatre jours, trois des cinq grands centres de données de Yandex ont donc été atteints 2. Le choix de cette cible ne doit rien au hasard.
Moscou a aussi préparé la guerre sur ce terrain : le pouvoir a patiemment mis en place un environnement numérique destiné à contrôler l’usage que les citoyens russes font de leurs smartphones et d’Internet 3. Des services nationaux performants, hébergés en Russie et adossés à un système de paiement national, ont été substitués un à un aux plateformes occidentales à mesure que celles-ci étaient bloquées. Mais ce que le régime concentre pour mieux le contrôler, l’Ukraine peut désormais le frapper. En visant les serveurs de Yandex, elle produit un double effet : elle perturbe la vie numérique des Russes et rend ainsi la guerre visible dans leur quotidien, mais elle fragilise surtout le contrat autocratique que Vladimir Poutine a noué progressivement avec la société – à savoir, moins de libertés contre une prospérité relative, et une stabilité et une grandeur retrouvées.
L’Ukraine touche ainsi deux fonctions distinctes d’une même infrastructure. Les premières sont internes : elle éprouve l’arrière russe dans sa vie quotidienne, en perturbant des services liés au travail, aux déplacements, aux paiements ou à la consommation. Elle atteint aussi, plus indirectement, l’environnement numérique façonné par le pouvoir pour organiser ce que les citoyens russes perçoivent du réel.
Les secondes sont externes : ces mêmes infrastructures participent au substrat matériel des opérations informationnelles par lesquelles la Russie cherche à affaiblir de l’intérieur les sociétés adverses, ce que nous appelons la puissance de corrosion. Sans pouvoir détruire les appareils qui conduisent ces opérations, l’Ukraine peut affecter les conditions matérielles.
Le « cœur de fer » de l’Internet insularisé russe
Yandex a lui-même trouvé une formule parlante pour ses installations, les désignant comme le « cœur de fer » de l’entreprise. En effet, si le numérique donne volontiers l’impression d’un monde immatériel, fait de requêtes, de cartes, de messages et de modèles d’intelligence artificielle, l’image rappelle qu’il repose sur des bâtiments concrets, des lignes électriques, des systèmes de refroidissement, des fibres optiques et des grappes de processeurs extrêmement coûteux. En frappant des data centers avec des drones, l’Ukraine cible précisément cette assise matérielle 4. De même que le « Sea Power » de l’amiral Mahan reposait sur tout un réseau d’installations terrestres assurant la puissance de projection des navires 5, le « Digital Power » ou « puissance numérique », d’un État contemporain suppose des infrastructures électroniques et matérielles tangibles, que missiles et drones peuvent détruire.
Cette séquence n’est donc pas une simple extension des « frappes en profondeur » ukrainiennes. Après les infrastructures ferroviaires, les raffineries ou le commerce en ligne, Kiev s’en prend désormais à des équipements qui soutiennent à la fois l’économie ordinaire, la souveraineté technologique et une partie de l’environnement informationnel russe. Jusqu’alors placées à distance respectable du front, ces infrastructures avaient été épargnées. Mais la situation a changé avec l’entrée en service de drones et de missiles conçus et fabriqués en Ukraine, comme le drone FP-1 ou le missile de croisière FP-5 Flamingo : ils ont donné une allonge de 1 500 à 3 000 kilomètres à l’Ukraine et affranchi Kiev des restrictions qui encadrent l’emploi des armes européennes et américaines contre le territoire russe. Dans la campagne des « sanctions à longue portée » lancée par Volodymyr Zelensky, les serveurs de Yandex constituent ainsi une cible à forte centralité fonctionnelle, en raison du nombre d’activités, de services et de capacités qui dépendent de ce nœud d’infrastructure numérique.
Un écosystème intégré à la chinoise plutôt qu’un « Google russe »
Profitant de l’arrêt ou de l’interdiction des grandes plateformes occidentales en Russie, Yandex remplit, pour les particuliers, des fonctions comparables à celles de Google, Waze, Uber et Netflix réunis. Yandex détient près de 70 % du marché russe de la recherche en ligne. Son application Yandex Go réunit taxis, livraisons et autopartage, et rassemble plus de 58 millions d’utilisateurs. Son abonnement Yandex Plus qui donne accès aux films et séries en ligne, à la musique en streaming et à des avantages sur les autres services du groupe, compte de son côté près de 45 millions d’abonnés 6. Pour les entreprises, Yandex tient à la fois de Gmail et d’OVHcloud. Yandex Cloud totalisait 64 000 clients à l’été 2026, des grands groupes aux PME. Regroupant des services de messagerie, de stockage et de travail collaboratif, Yandex 360 revendiquait pour sa part plus de 117 millions d’utilisateurs et 185 000 entreprises clientes, notamment dans l’informatique, le commerce, la construction, l’industrie et les services 7. Pour l’État enfin, Yandex constitue l’un des piliers d’une souveraineté numérique mise à mal par les sanctions. Ces trois niveaux de dépendance ont peu à peu fait de Yandex une infrastructure centrale de la vie numérique russe.
Yandex sait donc ce que les Russes cherchent, mais aussi où ils vont, ce qu’ils regardent et ce qu’ils ont envie de manger. Depuis peu, ces données nourrissent une intelligence artificielle, Alice AI, intégrée au moteur de recherche, à l’instar des réponses générées par les AI Overviews de Google 8.
Mais la comparaison avec Google s’arrête là. Yandex ressemble davantage à un écosystème intégré à la chinoise, comme Tencent ou Alibaba. L’ensemble repose sur un identifiant unique (Yandex ID), un abonnement (Yandex Plus), un moyen de paiement (Yandex Pay), qui donne accès à des dizaines de services renvoyant les uns aux autres – d’une simple recherche Internet à la commande d’un taxi, de la livraison de repas au cinéma en ligne. Wildberries réunissait déjà l’équivalent d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Crédit Agricole. Yandex concentre à lui seul des fonctions qu’aucune entreprise occidentale ne réunit. C’est cette intégration qui fait sa force commerciale, chaque service conduisant l’usager vers les autres.
Mais cette centralité fait aussi sa fragilité stratégique. La concentration des infrastructures accroit sa vulnérabilité et va à rebours de l’une des logiques fondatrices d’Internet – conçu comme un réseau distribué précisément pour éviter qu’en cas d’attaque, la destruction d’un petit nombre de nœuds centraux ne compromette l’ensemble du système. Autrement dit, plus l’écosystème est intégré, plus la panne d’un nœud se propage. Cette centralité a encore été renforcée par la rupture de 2024 avec l’ancienne société mère néerlandaise, Yandex N.V. Celle-ci a dû céder ses activités à un consortium d’investisseurs coopté par Moscou chargé de « russifier » ses actifs, pour 5,4 milliards de dollars et avec une décote d’au moins 50 %. Les activités internationales de l’ancienne société mère ont depuis pris le nom de Nebius 9.
Quel intérêt le Kremlin trouvait-il à cette « russification » ? Dans une économie sous sanctions, une telle infrastructure assure une fonction de souveraineté numérique. La valeur stratégique des acteurs nationaux croît en effet à mesure que le pays se coupe des fournisseurs occidentaux. Loin d’être de simples marchés, la recherche, le cloud, les services cartographiques ou encore l’intelligence artificielle sont ainsi des capacités indispensables à la Russie, pour ne dépendre d’aucun acteur extérieur. Sous sanctions et soucieuse de préserver sa liberté d’action stratégique, la Russie ne pouvait faire reposer son architecture numérique critique sur San Francisco ou Shenzhen. Yandex est ainsi devenu le pilier de cet Internet de repli largement souverainisé.
Trois frappes en quatre jours
La première attaque, à Sasovo, est la plus spectaculaire. Dans la nuit du 7 au 8 octobre, des drones provoquent un incendie sur le site, situé à plus de 500 kilomètres du front ukrainien. Rapidement, Yandex annonce que le centre de données a été « sérieusement endommagé » et entièrement arrêté. Aucun salarié n’est blessé. Reuters rapporte que le site héberge des dizaines de milliers de serveurs et deux des trois supercalculateurs de Yandex, qui permettent de faire tourner une intelligence artificielle maison, utilisée dans l’ensemble des logiciels et applications de l’entreprise. Dans les heures qui suivent, les perturbations gagnent des services tiers, jusqu’à une compagnie publique d’autobus de la région de Moscou qui suspend temporairement sa billetterie en ligne. Detector404, un service de suivi des pannes numériques, enregistre plus de 58 000 signalements en vingt-quatre heures. L’action Yandex recule d’environ 3 % à la Bourse de Moscou 10.
Sous sanctions et soucieuse de préserver sa liberté d’action stratégique, la Russie ne pouvait faire reposer son architecture numérique critique sur San Francisco ou Shenzhen.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Le 9 octobre, une seconde frappe a lieu à Kalouga, à quelque 160 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Yandex confirme qu’une partie de l’infrastructure est hors service. Le fabricant ukrainien Fire Point affirme que l’attaque a été menée avec des drones FP-1. Volodymyr Zelensky a explicitement présenté ces frappes comme une riposte aux attaques russes contre les infrastructures numériques ukrainiennes 11. En la matière, la protection de l’Ukraine est partielle. Le 17 février 2022, soit une semaine avant l’invasion à grande échelle, une loi a autorisé l’hébergement de données publiques hors du territoire national. Des clouds situés à l’étranger – notamment Amazon Web Services et Microsoft – avaient ainsi copié, dès les premiers jours de la guerre, une grande partie des registres de l’État (population, cadastre, fiscalité, banques, éducation) 12. Les services de certains opérateurs ont pu être maintenus grâce à des sites de secours. C’est par exemple le cas de Datagroup, l’un des principaux opérateurs ukrainiens de télécommunications et de services numériques, qui a assuré que tous ses services continuaient de fonctionner depuis ses sites de sauvegarde, après la frappe russe du 25 septembre 2026 contre son centre de données de Kiev 13. Ces sauvegardes réduisent le risque qu’un serveur détruit entraîne la perte définitive des données – un risque auquel la Russie pourrait donc être davantage exposée. Cette « tactique » est aussi employée sur les plans industriel et financier : une partie de la profondeur stratégique ukrainienne se situe désormais hors du territoire national, dans l’espace européen, et échappe ainsi aux missiles et drones russes.
Ces frappes ukrainiennes sur Yandex montrent ainsi les limites de la stratégie de concentration des infrastructures opérée par la Russie. Les effets sur les entreprises clientes deviennent cette fois visibles. Yandex conclut des accords avec d’autres fournisseurs de cloud pour transférer certaines charges de travail en urgence, tandis qu’une petite entreprise citée par Reuters ne peut plus accéder ni à son service principal ni à sa sauvegarde, tous deux hébergés dans Yandex Cloud. L’action Yandex perd plus de 4 % en séance 14. Le 11 octobre, enfin, Yandex annonce que son centre de données de Vladimir, à environ 180 kilomètres à l’est de Moscou, est à son tour endommagé par des drones et entièrement arrêté. Aucun blessé n’est signalé, mais certains services deviennent indisponibles 15.
De la guerre des entrepôts à la guerre des data centers
Les frappes contre Yandex prolongent en réalité un déplacement stratégique amorcé quelques mois plus tôt. Ce sont d’abord les entrepôts de Wildberries, premier acteur russe du commerce en ligne, qui avaient été ciblés par l’Ukraine, à partir du 18 juillet 2026. Ces frappes contre des infrastructures civiles à forte centralité fonctionnelle témoignaient d’un élargissement du ciblage ukrainien, capable d’affecter l’économie russe, bien au-delà du site frappé 16.
Fin juillet, selon les déclarations de Wildberries, sept entrepôts auraient été endommagés, soit environ 10 % de sa capacité déclarée de stockage. L’entreprise cherche alors des lieux de repli au Kazakhstan. Des pertes et des retards ont touché des dizaines de milliers de petits commerçants dépendants de la plateforme 17. Mi-août, la campagne a changé d’échelle : selon le ministère ukrainien de la Défense et l’Institute for the Study of War, sept des dix plus grands centres de logistique du groupe avaient été mis hors service – comme le complexe de Koledino dans la région de Moscou. Quelques jours plus tard, le 22 août, Kiev revendiquait avoir frappé les quinze plus grands hubs de Wildberries. En cinq semaines, plus de vingt entrepôts ont été touchés 18. Le même jour, le deuxième acteur du secteur, Ozon, est lui aussi visé – perdant ainsi près de 30 % à la Bourse de Moscou deux jours plus tard 19. Les pertes des vendeurs de Wildberries sont estimées entre 215 et 280 milliards de roubles. Selon ces derniers, seuls 5 à 7 % des pertes seraient couvertes par des versements de « soutien » consentis par la plateforme. L’État a donc dû prendre le relais par un décret du 25 août organisant le report des impôts et des cotisations des vendeurs sinistrés 20.
Cette répartition des pertes offre un autre point de comparaison entre Wildberries et Yandex. Le 7 juillet, avant même la première frappe, Wildberries avait modifié son contrat de partenariat pour s’exonérer de toute responsabilité en cas de dommages causés par des drones ou des missiles. Le 10 octobre, au lendemain de la frappe sur Kalouga, Yandex a ajouté à son tour les attaques de drones et de missiles aux cas de force majeure au sein de son accord d’utilisation, tout en assurant que ces changements n’avaient qu’un caractère de « clarification » 21. Yandex comme Wildberries font ainsi supporter les coûts de la guerre à ceux qui ont le moins de prise sur elle : les vendeurs, les entreprises clientes et les usagers.
Autre trait commun entre les deux firmes : si un « entrepôt » de commerce électronique et un « datacenter » n’ont pas la même fonction, tous deux concentrent en quelques lieux des services dont une multitude d’acteurs dépendent en aval. Ainsi, la destruction d’un entrepôt peut perturber des flux de marchandises, tandis que la mise hors service d’un centre de données peut affecter les capacités de stockage, de calcul, des bases de données, des applications, des systèmes de recommandation, des services d’intelligence artificielle, et par effet ricochet, toutes les entreprises utilisatrices de ces derniers services. La portée des frappes contre Yandex est toutefois bien plus profonde que pour Wildberries. En effet, si Wildberries appartient à la chaîne de distribution, Yandex participe quant à lui, plus en amont, à une infrastructure transversale dont dépendent aussi bien des activités économiques ordinaires que des capacités de puissance de l’État russe. Ce n’est donc plus un flux spécifique qui est atteint, mais un nœud clef où usages civils, administratifs et stratégiques s’entrecroisent. Après le système circulatoire de la consommation russe, l’Ukraine vise son système nerveux.
Des infrastructures numériques à la « puissance de corrosion »
L’infrastructure Yandex ne soutient pas seulement la vie numérique des Russes, elle est aussi une composante cruciale pour la Russie, dans le développement de ses capacités à agir au-delà de ses frontières, notamment sur le terrain cognitif. Lorsqu’un acteur, en particulier étatique, cherche à infléchir la volonté d’un adversaire, il peut agir sur lui de plusieurs manières.
Parmi les formes de la puissance externe régissant les relations entre États, mais aussi entre États et sociétés adverses, on peut distinguer trois modes fondamentaux : la coercition, l’attraction et la corrosion 22. La coercition consiste à modifier la conduite d’un adversaire soit par la force, soit par la menace d’en faire usage. À l’inverse, par l’attraction, on cherche l’alignement volontaire des acteurs autour de valeurs, d’institutions ou de formes de vie rendues désirables. Enfin, la corrosion ne cherche ni à contraindre ni à séduire, mais à affaiblir de l’intérieur une société adverse et ses capacités de cohésion, de jugement et d’action collective. L’identification de problèmes communs et l’organisation de réponses collectives sont rendues plus difficiles, car la corrosion participe à un brouillage des perceptions et à l’amplification de la discorde, et exploite des fractures déjà présentes.
Après le système circulatoire de la consommation russe, l’Ukraine vise son système nerveux.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Une même campagne peut combiner ces divers modes, mais chacun se définit par le mécanisme à l’œuvre. Dans le cas ukrainien, l’emploi de drones relève d’abord de l’action militaire, sans obéir pour autant systématiquement à une logique coercitive. Lorsque les frappes cherchent ou parviennent à dégrader les conditions internes de l’adversaire, elles prennent une dimension corrosive. Sont alors atteints la normalité sociale, la confiance envers la performance du régime, les capacités matérielles et, plus indirectement, les conditions de mobilisation. L’objectif n’est pas nécessairement d’obtenir du Kremlin une concession sur un point précis, mais plutôt d’augmenter le coût de la reproduction de sa puissance et du compromis social qui la soutient. Il y a d’ailleurs réciprocité dans l’usage de la corrosion comme mode d’action : depuis 2022, la Russie frappe de manière répétée le réseau électrique ukrainien ; à l’automne 2026, elle a aussi frappé à plusieurs reprises des centres de données. Ces dernières attaques ont été présentées par le Kremlin comme une « détox numérique obligatoire » imposée aux Ukrainiens 23. À ces frappes, Kiev dit aujourd’hui répondre.
Ce type d’action extérieure est depuis longtemps maîtrisé par la Russie, grâce au développement d’instruments spécialisés – médias, services de renseignement, relais politiques et numériques, faux comptes, campagnes coordonnées, opérations clandestines ou automatisées. Mais ce vaste appareil coordonné par le Kremlin ne se confond pas pour autant avec Yandex et rien ne garantit que ces trois data centers ciblés par l’Ukraine abritent des fermes à trolls, des réseaux clandestins ou des centres opérationnels des campagnes russes d’influence.
La confusion apparue après les attaques montre que cette distinction est nécessaire : des graphiques montrant l’effondrement de certains flux automatisés issus de Yandex ont circulé comme preuve de la neutralisation d’une partie des « bots russes ». En réalité, la plupart de ces flux n’étaient pas liés à des réseaux politiques clandestins, mais provenaient de robots d’indexation et d’autres services techniques de Yandex 24. Il serait donc faux de réduire la portée de ces frappes à la destruction supposée de « fermes à trolls », et plus encore, cela conduirait à occulter un phénomène stratégiquement plus profond.
Yandex repose sur du calcul, du stockage, des modèles, des outils d’analyse, des moteurs de recherche, des systèmes de recommandation et des plateformes capables de faire circuler les contenus. Toutes ces ressources sont nécessaires pour mener une opération d’influence, et ne sont pas destinées par nature à la corrosion, puisqu’elles sont également mobilisées à des fins économiques, administratives, militaires ou simplement dans les usages numériques du quotidien. Cependant, au sein d’une stratégie visant à infléchir les perceptions et les comportements des sociétés adverses, ces dernières deviennent le substrat technique nécessaire pour la mener à bien. Si les frappes contre Yandex n’ont pas pour cible directe un dispositif de corrosion, elles peuvent produire un effet anticorrosif. En dégradant les capacités générales de calcul, d’hébergement, de stockage ou de diffusion, elles peuvent désorganiser certains instruments d’influence sans détruire l’appareil qui les met en œuvre. La polémique qui a suivi les frappes a confondu ces deux niveaux ; elle fait malgré tout apparaître une dépendance bien réelle et redonne une matérialité aux opérations de « guerre hybride » – les plus immatérielles en apparence –, rendues soudainement tangibles par l’image des data centers en flammes.
La campagne peut ainsi produire deux effets distincts : un premier, potentiellement corrosif en Russie, si elle entame peu à peu la matière politique sur laquelle repose la normalité sociale du régime ; et un second, potentiellement anticorrosif à l’extérieur, si elle affaiblit les moyens par lesquels la Russie cherche à corroder celle des sociétés adverses.
Le contrat autocratique : un effet de ciseaux
Compte tenu de la forte imbrication des services de Yandex dans la vie quotidienne du pays, leur perturbation oblige à dépasser la seule question de ses usages stratégiques. Elle en soulève une autre, politique : que se passe-t-il lorsque la guerre, longtemps tenue matériellement à distance d’une grande partie de la population, commence à affecter ses conditions ordinaires ?
Dans les régimes autoritaires contemporains, chaque affirmation officielle ne doit pas nécessairement être crue par chaque citoyen. D’après Sergei Guriev et Daniel Treisman, les « autocrates informationnels » veulent surtout maintenir une réputation de compétence 25. Ils contiennent donc les informations défavorables, entretiennent un récit de performance et, surtout, dissimulent les signes d’échec.
Il existe donc un ensemble de médiations qui sélectionnent, hiérarchisent et rendent plus ou moins présents certains fragments du réel, jusqu’à infléchir ce qui paraît spontanément vraisemblable, et ce, avant même qu’une opinion explicite ne se forme. On peut parler de « régime du plausible ». Dans la Russie contemporaine, la réalité sociale n’est évidemment pas fabriquée par les médias contrôlés, les plateformes numériques, les moteurs de recherche ou les dispositifs de recommandation. Ces derniers contribuent en revanche à organiser ce qui devient collectivement perceptible, en accentuant ou en relayant certains faits, et en favorisant certains cadres d’interprétation plutôt que d’autres. Faire croire à ses propres énoncés, n’est donc pas le seul enjeu du pouvoir, il s’agit plus largement de préserver un environnement perceptif dans lequel les faits rendus disponibles continuent de se prêter spontanément à des lectures qui lui restent favorables.
Le maintien de cet environnement a longtemps été facilité par l’éloignement matériel du conflit.
Le front demeurait lointain. La violence de la guerre et ses coûts humains et budgétaires épargnaient une grande partie de la population russe : les transports fonctionnaient, les services numériques étaient disponibles, les commerces livraient et, pour certaines catégories, leurs revenus étaient en hausse. Si la guerre pouvait être omniprésente dans le discours public, elle ne s’imposait pas avec la même intensité dans l’expérience ordinaire.
Ce sentiment de normalité préservé en temps de guerre est une ressource politique. Il prolonge l’un des fondements anciens du compromis noué entre le pouvoir poutinien et une partie de la société russe : une restriction des libertés acceptée en échange d’une prospérité et d’une stabilité retrouvées. Aleksei Makarkin et Peter Oppenheimer décrivaient dès 2011 un « contrat social » dans lequel une part importante de la population acceptait un pouvoir relativement autoritaire tant qu’il garantissait stabilité économique et amélioration des conditions de vie 26, tandis qu’Igor Logvinenko montrait le rôle de la politique sociale et de la redistribution dans la stabilité du régime 27.
Depuis 2022, ce contrat a changé sans disparaître. Des ressources ont été déplacées vers l’industrie militaire et certains salaires soutenus par l’économie de guerre. Mais cette dernière a aussi causé une inflation, des pénuries de main-d’œuvre, des taux d’intérêt élevés et des déséquilibres croissants entre secteurs militaire et civil 28.
L’évolution conjointe des deux clauses de ce compromis donne aux frappes d’octobre leur portée politique. La première clause, celle des libertés, est rognée par le pouvoir lui-même, patiemment depuis 2014, brutalement depuis 2022, au nom de la guerre. La seconde, celle du confort, est désormais atteinte par les drones. Moins de libertés et moins de confort : le contrat autocratique subit potentiellement un effet de ciseaux.
Yandex incarne cette seconde clause mieux qu’aucun autre acteur. Les classes moyennes des grandes villes – qui constituaient l’un des principaux foyers des mobilisations de 2011 et 2012 – étaient les premières bénéficiaires de la modernité numérique : taxis commandés d’un geste, repas et courses livrés en quelques minutes, démarches accomplies en ligne. L’une des contreparties les plus tangibles du contrat autocratique poutinien se trouve donc visée par les frappes contre Yandex, qui mettent à mal la continuité des services utilisés par une population urbaine et connectée.
La clause des libertés, rognée par le pouvoir
Cette autonomisation progressive de la vie numérique russe accompagne la rupture engagée par le Kremlin avec l’Occident. Kevin Limonier a pu parler à ce propos d’un « empire déconnecté » 29. Le mouvement commence en 2014. En juillet, quelques mois après l’annexion de la Crimée, une loi impose de stocker en Russie les données personnelles des citoyens russes. La même année, Visa et Mastercard ayant cessé de servir plusieurs banques sanctionnées, l’État crée son propre système de cartes de paiement, dont les premières, baptisées Mir, sont émises fin 2015 30. Puis, en 2016, une loi rend les agrégateurs d’actualités responsables des informations qu’ils relaient. Yandex réserve dès lors ses « actualités principales » aux médias enregistrés auprès de Roskomnadzor, le régulateur des communications 31.
En 2019, la loi sur l’« Internet souverain » oblige les opérateurs à installer des équipements d’inspection du trafic contrôlés par l’État. Une autre loi impose quant à elle la préinstallation d’applications russes sur les smartphones vendus dans le pays. Yandex, enfin, accepte de soumettre certaines de ses décisions stratégiques (cessions de données personnelles ou de droits de propriété intellectuelle, prises de participation importantes) au veto d’une « fondation d’intérêt public » où siègent des proches du pouvoir 32. Chacune de ces mesures paraît technique. Mais prises ensemble, elles dessinent un Internet national que l’on peut isoler, surveiller et, le moment venu, réduire à l’essentiel.
Moins de libertés et moins de confort : le contrat autocratique subit potentiellement un effet de ciseaux.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
L’invasion de l’Ukraine a accéléré le mouvement. Facebook et Instagram sont bloqués dès mars 2022. La même année, Yandex cède à VK, groupe contrôlé par des actionnaires proches de l’État, son agrégateur d’actualités et sa plateforme de contenus, baptisée Zen. YouTube est peu à peu ralenti jusqu’à devenir pratiquement inaccessible en 2024. En 2025, une loi crée une messagerie nationale, MAX, développée par VK et préinstallée sur tous les smartphones vendus en Russie depuis le 1er septembre. En février 2026, Roskomnadzor ralentit Telegram, puis bloque WhatsApp, utilisé par plus de 100 millions de Russes 33. À chaque disparition d’un service étranger, un service national prend sa place. Par ces substitutions, le pouvoir a ainsi pu restreindre progressivement l’espace numérique, tout en garantissant les usages auxquels la population était habituée.
Les coupures de l’Internet mobile, généralisées depuis mai 2025, parachèvent ce dispositif. Justifiées par la lutte contre les drones ukrainiens, qui utiliseraient les antennes de téléphonie mobile pour se guider, elles touchent inégalement les différentes régions de la Fédération. Certaines, comme celle d’Oulianovsk, en sont privées indéfiniment 34 ; d’autres, comme Moscou, ont longtemps été épargnées. Dans la capitale pourtant, les coupures de mars 2026 ont perturbé, pendant plus d’une semaine, l’accès à de nombreuses applications. La perte estimée par Kommersant se situe entre 3 et 5 milliards de roubles en cinq jours ; selon le Kremlin, la sécurité face aux drones suffisait à la justifier 35.
La clause du confort mise à mal par les drones ukrainiens
Les frappes ukrainiennes dans la profondeur ajoutent à ces tensions un élément nouveau. En perturbant la routine numérique des usagers ordinaires, elles tendent à réduire la distance matérielle qui séparait encore une partie de la société du conflit. Leur portée ne se mesure donc pas seulement à la valeur des installations détruites, mais au niveau de désagrément provoqué dans la vie quotidienne des citoyens. Une raffinerie atteinte finit par peser sur le prix du carburant. Un entrepôt détruit retarde les commandes. Un centre de données arrêté rend une application indisponible, perturbe le travail et interrompt les services. À mesure que ces effets s’additionnent, la guerre cesse d’apparaître uniquement comme un combat se déroulant dans un Ailleurs lointain.
Avec Yandex, la panne est à elle seule le message. L’usager ne reçoit pas la frappe comme une information lointaine, il l’éprouve concrètement, lorsque son taxi n’arrive pas, que son paiement échoue ou que sa sauvegarde sur le cloud devient inaccessible. Ces déconvenues sont certes plus modestes que celles subies par les petits entrepreneurs stockant leur production dans les entrepôts de Wildberries et Ozon, mais elles touchent cette fois des dizaines de millions d’usagers. Pour reprendre l’intuition centrale de McLuhan, si les médias prolongent nos sens et nos capacités d’action, et reconfigurent ainsi ce qu’il appelle le sensorium, leur interruption se ressent désormais, avec la numérisation du quotidien, dans les gestes les plus ordinaires 36. La guerre n’a alors plus besoin d’images pour être perceptible.
Cette accumulation déborde d’ailleurs largement les seules frappes contre Yandex. Fin août, selon le Centre Levada, 65 % des Russes déclaraient avoir été touchés au cours du mois précédent par une pénurie d’essence ou des stations fermées ; 68 %, par des difficultés d’accès à l’Internet mobile ; et 63 %, par le blocage de messageries 37. Les effets de l’action ukrainienne ne sont évidemment pas à eux seuls à l’origine de cette baisse de la qualité de vie en Russie. La dégradation de la vie numérique est même d’abord le fait de coupures décidées par le pouvoir, et parce que ces perturbations s’additionnent sans origine unique, leur imputation devient un enjeu politique en soi.
La bataille de l’imputation
La question est donc moins de savoir si les Russes vont se révolter parce que Yandex a été largement endommagé, que de déterminer jusqu’où l’extension progressive de la guerre à l’arrière peut alourdir et dégrader la vie quotidienne de groupes sociaux longtemps tenus matériellement à distance d’un engagement militaire hautement létal, officiellement euphémisé en « opération militaire spéciale ».
Pour apprécier ce que cette pression peut produire, il faut alors distinguer deux centres de gravité du régime. Le premier est martial : l’appareil de domination qui protège le centre exécutif – notamment l’armée, la police, les services de sécurité et la Garde nationale. Son asymétrie de puissance explique qu’un régime autoritaire ne se défasse pas simplement parce que le mécontentement social augmente. Il faudrait qu’une fracture s’ouvre dans cet appareil et qu’une fraction fasse défection sans être aussitôt isolée, neutralisée puis purgée.
Rien n’indique que l’Ukraine soit aujourd’hui en mesure de provoquer une telle rupture, mais elle peut peser sur le régime par une voie plus indirecte, par la détérioration des conditions sociales. Celles-ci permettent au pouvoir de ne mobiliser qu’à la marge son appareil coercitif contre sa propre population. Apparaît ici le second centre de gravité, social.
Des attentes beaucoup plus diffuses en dépendent : pouvoir travailler, gagner sa vie, se déplacer, consommer, élever ses enfants, conserver un minimum de sécurité et de prévisibilité, sans avoir à entrer soi-même dans la politique. L’adhésion envers l’exécutif reste élevée tant que le pouvoir satisfait ces attentes. Les termes du compromis autoritaire peuvent ainsi être mis à mal par leur dégradation durable.
Il ne faut pas attendre d’une accumulation de pannes ou de pénuries un soulèvement automatique. Il s’agit plutôt de rendre la reproduction du contrat social autoritaire plus coûteuse : le pouvoir doit toujours préserver la normalité économique, mais il est alors également contraint de financer l’effort de guerre.
Il n’y a toutefois pas de traduction politique automatique à chacun de ces effets. Une population frappée peut aussi se rallier au pouvoir ; chaque panne peut être attribuée par le Kremlin à l’agression ukrainienne, et devient ainsi une preuve supplémentaire du siège dont la Russie serait victime. Des interprétations politiques opposées peuvent donc être nourries par une même perturbation matérielle. À chaque coupure, l’usager peine à savoir si la cause en est un drone ukrainien ou Roskomnadzor, d’autant que le régime impute souvent ses propres coupures à la menace ukrainienne. Reste pour la population russe une question : est-ce la guerre voulue et prolongée par le Kremlin qui coûte de plus en plus cher, ou l’ennemi extérieur qui s’en prend à la vie ordinaire des Russes ?
Intérêt stratégique et licéité des cibles : deux questions distinctes
Lire la campagne comme une guerre corrosive appelle toutefois une distinction décisive : une vulnérabilité stratégiquement exploitable n’est pas pour autant une cible licite.
Qu’un centre de données soit important pour l’économie ou pour la puissance générale d’un pays ne suffit pas à en faire un objectif militaire licite. Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle que les centres de données utilisés exclusivement à des fins civiles restent des biens civils protégés. Un centre, ou une partie identifiable de celui-ci, ne peut devenir un objectif militaire que s’il apporte une contribution effective à l’action militaire et si sa neutralisation procure, dans les circonstances du moment, un avantage militaire précis. Les règles de proportionnalité et de précaution continuent de s’appliquer, y compris pour les effets indirects sur les civils qui dépendent des services hébergés 38.
Nous ne disposons pas, à ce stade, d’informations publiques suffisantes pour trancher la qualification juridique de chacun des trois sites Yandex frappés. Montrer leur importance stratégique ne revient donc nullement à conclure que chacune de ces attaques était juridiquement licite.
La distinction devient particulièrement importante dès lors que l’on s’intéresse aux effets sociaux recherchés ou produits par une campagne de frappes. C’est le cas ici, puisque la stratégie ukrainienne peut avoir pour effet de corroder le consentement de la société russe à la guerre. Une stratégie peut viser à renchérir la poursuite de la guerre, à multiplier les fonctions qu’un État doit protéger ou à perturber la normalité de son arrière. Le droit international humanitaire n’autorise pas pour autant à prendre directement pour cible la population civile ou les biens civils en tant que tels 39. Le but politique d’une campagne ne qualifie aucune cible. C’est site par site que s’apprécient la contribution effective à l’action militaire et l’avantage militaire précis ; et la doctrine dominante ne range pas l’usure du moral d’une population parmi les avantages admis. La réciprocité invoquée par Kiev ne fournit pas davantage de titre juridique, le premier Protocole additionnel interdisant les représailles contre les biens de caractère civil. L’élargissement du ciblage ne saurait donc emporter mécaniquement un élargissement équivalent du champ des objectifs militaires licites.
Qui paie la résilience adaptative ?
Le cas Yandex oblige à revenir sur une notion ancienne de la stratégie : la profondeur. Pour la Russie, cet atout défensif a même un nom légendaire, celui du « Général Hiver ». Celui-ci reposait surtout sur la géographie et l’immensité du territoire, permettant aux troupes de reculer et de se déplacer, et à une partie des infrastructures d’être protégées des coups de l’ennemi. Cet avantage territorial est désormais érodé par les capacités de longue portée des armes ukrainiennes : la distance ne protège plus nécessairement une installation située à 700 ou 1 000 kilomètres du front. Il ne suffit plus d’empêcher, par la détection, le brouillage ou la défense aérienne, qu’elle soit atteinte : il faut aussi prévoir ce qui se passera si elle l’est. Yandex va par exemple disperser ses centres de données et les nœuds de son réseau, en prévision, pour que d’autres puissent prendre le relais si l’un d’eux est détruit. La distance n’est donc plus le seul paramètre de la profondeur. Cette stratégie repose aussi sur la capacité à organiser les infrastructures pour qu’une perte localisée affecte le moins possible l’ensemble du système.
Propriété de l’espace autant que du réseau, la profondeur est qualifiée de réticulaire, lorsqu’elle repose sur la duplication des capacités, l’existence de solutions de repli et la possibilité de redistribuer rapidement les fonctions d’un site atteint. À l’inverse, un système perd en profondeur effective lorsqu’un nœud concentre davantage de dépendances sans substitut immédiat. Ainsi, deux logiques se superposent désormais : front → distance → protection d’un côté, nœud → dépendances → propagation fonctionnelle de l’autre.
Sasovo en offre le cas d’école. Le site abritait Chervonenkis et Lyapunov, deux des supercalculateurs de Yandex destinés à l’apprentissage automatique. Le troisième, Galushkin, était installé à Vladimir. Les deux sites ont été frappés entre le 8 et le 11 octobre ; leur état matériel exact reste à ce jour inconnu 40. Chacun de ces systèmes rassemble plus d’un millier de processeurs graphiques Nvidia A100 ; en 2021, tous figuraient parmi les quarante supercalculateurs les plus puissants au monde 41. Si cette concentration de puissance de calcul permet une plus grande efficacité en temps de paix, celle-ci devient au contraire un point de défaillance critique dans un climat de guerre où un drone peut atteindre le bâtiment.
Difficiles à remplacer, ces processeurs rendent cette ambivalence d’autant plus aiguë. Yandex a certes pu conserver ses usagers après la scission de 2024, mais doit se priver des processeurs les plus avancés du fait des sanctions. L’ancienne branche internationale Nebius est quant à elle devenue un important fournisseur de calcul pour l’intelligence artificielle hors de Russie – en 2025, elle a signé un contrat de 17,4 milliards de dollars avec Microsoft 42. La concentration des capacités de calcul à Sasovo matérialise ainsi l’un des effets de la « russification ».
En janvier 2025, Vladimir Poutine demandait au gouvernement et au directeur général de Sberbank, German Gref, de renforcer la coopération avec la Chine dans ce domaine ; Gref reconnaissait que les processeurs graphiques étaient difficiles à remplacer par des équivalents disponibles en Russie 43. Selon Kommersant, le remplacement des équipements endommagés devrait prendre environ six mois, alors que les prix du matériel informatique sont à leur plus haut niveau depuis plusieurs années. Ce renchérissement devrait se répercuter sur les tarifs du cloud 44.
Plus qu’une vulnérabilité, les frappes contre Yandex mettent en évidence la question de l’adaptation – à savoir, la possibilité de conserver les mêmes fonctions lorsque les infrastructures qui les concentrent deviennent atteignables. Disperser davantage et organiser la résilience des infrastructures numériques par leur redondance réticulaire apparaît comme la réponse la plus évidente.
Yandex connaissait d’ailleurs depuis longtemps ce principe. Dès 2007, lors de l’ouverture d’un nouveau centre de données, un responsable de l’entreprise expliquait que les sites devaient être « autonomes, interchangeables et géographiquement séparés » afin d’augmenter leur résistance aux perturbations extérieures 45. Il s’agit là du principe même de la profondeur réticulaire : une fonction ne doit pas pâtir de la perte d’un nœud qui l’assure.
Toutes les fonctions ne se prêtent toutefois pas aussi facilement à la distribution. Données et services ordinaires peuvent être dupliqués entre plusieurs centres, et les traitements redistribués d’un site à l’autre, au prix d’une baisse temporaire de performance. Après les attaques, des fournisseurs partenaires ont d’ailleurs servi d’appui à Yandex pour aider certains clients 46.
La dispersion coûte plus cher pour le supercalcul. La performance des grands entraînements d’intelligence artificielle exige une étroite synchronisation de milliers de processeurs.
La Russie se heurte à une contrainte supplémentaire. Élargir la répartition de la puissance de calcul sur un nombre plus grand de sites demande de multiplier les liaisons et les dispositifs de redondance, et d’augmenter bien souvent le nombre de processeurs. Or, les sanctions rendent l’acquisition et le remplacement de ces composants avancés plus difficiles. Déplacer des serveurs ne suffit pas à contrecarrer les frappes ukrainiennes. La Russie doit également se procurer des ressources que la guerre économique contribue précisément à raréfier. En ce sens, la guerre des drones rejoint directement celle des sanctions.
Le succès ukrainien ne se mesure donc pas seulement en serveurs détruits ou en heures d’indisponibilité, mais aussi au coût supplémentaire auquel la Russie doit consentir pour maintenir, protéger ou restaurer la fonction atteinte par une frappe. Au-delà des investissements civils, ce coût pèse aussi sur l’allocation des moyens militaires. En effet, pour mieux défendre ses data centers, ses raffineries, ses entrepôts, ses centrales ou d’autres sites économiques, la Russie doit répartir davantage de moyens de défense aérienne. La protection des infrastructures met donc en concurrence chaque nouvelle catégorie d’infrastructure avec celles nécessaires à la détection, au brouillage et à l’interception.
Dès août 2026, avant même la séquence Yandex, le gouvernement russe avait obtenu des pouvoirs renforcés pour reprendre le contrôle d’infrastructures critiques jugées insuffisamment protégées – signe que la question était déjà devenue politique 47. Après les frappes, le ministère du Développement numérique a engagé des discussions avec le ministère de la Défense sur la protection des centres de données, tandis qu’à la Douma, on rappelait que cette protection incombait aux entreprises elles-mêmes 48.
La question devient alors aussi distributive : qui doit payer cette résilience supplémentaire ? Avec un déficit fédéral désormais estimé à 7 300 milliards de roubles pour 2026, soit 3,2 % du PIB, l’État est incité à transférer une partie de la charge vers les opérateurs privés, lesquels peuvent à leur tour la répercuter sur leurs clients 49. Le coût stratégique d’une frappe se diffuse ainsi bien au-delà du site atteint. En rangeant les attaques de drones parmi les cas de force majeure, Yandex a d’ailleurs déjà indiqué sur qui ce coût retombera : l’usager paie deux fois, par la panne puis par la facture.
Les frappes d’octobre ne disent toutefois pas encore si cette stratégie réussira. Il faudra connaître l’état réel des trois supercalculateurs et d’autres frappes pourront s’ajouter aux premières. Ces dégâts immédiats ne fourniront qu’une partie de la réponse. Il faudra surtout observer ce que la Russie fera ensuite : nouveaux centres, duplication des capacités, protection anti-drones, redistribution des charges et nouvelle géographie du calcul.
C’est dans ces adaptations que se mesurera l’effet stratégique durable de la campagne. Si Yandex restaure ses sites sans changement majeur, les frappes auront produit un dommage ponctuel. Si l’entreprise et l’État russe modifient durablement l’architecture de leurs infrastructures numériques, les frappes auront contraint la Russie à consacrer davantage de ressources au maintien des capacités qu’elle possédait déjà.
Rouille sur le « cœur de fer »
Yandex appelle ses centres de données son « cœur de fer ». L’image est plus juste qu’il n’y paraît, car le fer a un ennemi plus patient que le choc : la rouille. La guerre corrosive ne brise pas, elle ronge. Elle ne vise pas l’effondrement de l’adversaire, mais l’oblige à dépenser toujours davantage pour conserver les mêmes fonctions, jusqu’à ce que l’entretien du métal coûte plus cher que ce qu’il rapporte.
La campagne d’octobre agit ainsi sur trois couches à la fois. Matérielle d’abord : le surcoût de résilience détourne vers la protection, la duplication et la reconstruction des ressources que les sanctions raréfient. Sociale ensuite : le contrat autocratique subit l’effet de ciseaux entre des libertés rognées et un confort qui se dégrade, la seconde clause ne compensant plus la première. Cognitive enfin : chaque panne fait entrer la guerre dans l’expérience ordinaire et met à l’épreuve le « régime du plausible » poutinien en faisant de l’imputation de ses causes un enjeu politique. Aucune de ces couches ne cède d’un coup. Toutes s’oxydent ensemble.
L’usager paie deux fois, par la panne puis par la facture.
Antony Dabila, Alexandre Escudier, Jean-François Marti
Les drones ukrainiens qui ont atteint Sasovo, Kalouga et Vladimir ont donc fait plus que pénétrer loin dans l’espace russe. Ils ont atteint l’Internet que le régime avait choisi de garder, c’est-à-dire des infrastructures à travers lesquelles la guerre peut se propager bien au-delà du lieu frappé, dans l’économie, les services, l’allocation des ressources et, plus indirectement, l’expérience sociale du conflit.
La leçon dépasse la Russie. Dans la nuit du 9 au 10 mars 2021, l’incendie d’un centre de données d’OVHcloud à Strasbourg a mis hors ligne quelque 3,6 millions de sites, dont la plateforme des achats de l’État français. Certains clients y ont perdu à la fois leurs serveurs et leurs sauvegardes, stockés par l’hébergeur dans le même bâtiment, ce qui lui a valu une condamnation en 2023 50. Comme le révèle cet incident, la vie numérique d’une société tient parfois dans quelques bâtiments. Les États européens, qui ont eux aussi concentré leurs données, leurs moyens de paiement et leurs services publics dans un petit nombre d’infrastructures numériques, feraient bien de dresser l’inventaire des vulnérabilités qui en résultent, avant qu’un adversaire ne le fasse à leur place. La rouille progresse à bas bruit et ne s’arrête jamais d’elle-même.
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18.10.2026 à 13:42
La rencontre oubliée de Foucault et la géopolitique
Le témoignage inédit sur ce jour de 1975 où Yves Lacoste amena l’auteur des Mots et les Choses à repenser les liens entre espace et pouvoir
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Texte intégral (3086 mots)
L’année 2026 marque le centième anniversaire de la naissance de Michel Foucault, mais aussi les cinquante ans de la création de la revue Hérodote, dont le premier numéro s’ouvrait sur un long entretien accordé par le philosophe au géographe Yves Lacoste. Alors élève de ce dernier, la géographe Béatrice Giblin, actuelle rédactrice en chef d’Hérodote, a assisté à l’unique rencontre de ces deux intellectuels marquants du XXe siècle. À l’occasion de la journée d’étude sur Michel Foucault et la géopolitique, organisée le 13 octobre 2026 par l’Institut géopolitique d’études avancées, elle est revenue sur cet épisode marquant dans un témoignage dont nous publions la retranscription.
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N’étant nullement philosophe et n’ayant des œuvres de Foucault qu’une connaissance très relative pour avoir lu en leur temps Les Mots et les choses, L’Archéologie du savoir et Surveiller et punir, je ne peux que donner le témoignage personnel de la rencontre entre ces deux personnalités, Michel Foucault et Yves Lacoste, auquel le second m’avait demandé de l’accompagner. Cette rencontre a pris la forme d’un entretien, qui s’est tenu en novembre 1975 et a été publié en 1976 dans le premier numéro de la revue Hérodote.
Je voudrais d’abord revenir sur le contexte qui a conduit à cette rencontre.
Il faut tout d’abord rappeler l’existence du Centre expérimental de Vincennes, créé à la suite de Mai 68 et où enseignaient Lacoste et Foucault. Ce dernier était le fondateur du département de philosophie pour lequel il avait recruté Gilles Deleuze, Alain Badiou, Étienne Balibar, Jacques Rancière et François Châtelet.
Michel Foucault n’a enseigné à Vincennes qu’une seule année, puisqu’il a rejoint dès 1970 le Collège de France, établissement autrement plus prestigieux et qui plus est situé au centre de Paris. Yves Lacoste, lui, a choisi de rester à Vincennes jusqu’à la fin de sa carrière universitaire, y compris après le déménagement de l’université à Saint-Denis en 1980.
En vérité, Lacoste et Foucault ne se sont jamais rencontrés à Vincennes, même si le département de philosophie était voisin de celui de la géographie et que l’organisation des études, pensée sur le modèle des universités américaines, favorisait les échanges entre disciplines. Les contacts avec le département de philosophie étaient donc faciles. De plus, Lacoste portait un grand intérêt aux questions philosophiques en particulier à l’épistémologie des savoirs, au premier rang desquels, bien sûr, la géographie.
C’est en fait avec François Châtelet qu’il a établi une relation intellectuelle et amicale. Il a d’ailleurs écrit le chapitre sur la géographie dans l’ouvrage sur La Philosophie des sciences sociales : de 1860 à nos jours dirigé par François Châtelet et publié en 1973 51.
Intéressé par l’épistémologie, Lacoste avait lu L’archéologie du savoir publié en 1969 et c’est sans doute ce livre, plus que Surveiller et Punir, qui est à l’origine de son souhait de rencontrer Foucault. En effet, je pense que Lacoste avait été très intéressé par son analyse des discours vus comme un ensemble de règles qui déterminent ce qui peut être dit à un moment donné. Or étudier l’histoire de la géographie avec cette approche se révélait fécond. Les discours de la géographie universitaire mise en place à la fin du XIXème siècle, étaient bien un ensemble de règles qui déterminaient ce qui pouvait être dit à un moment donné. Ainsi, parmi les règles de la géographie universitaire, il y avait l’exclusion du champ politique. Il s’agissait donc bien d’une rupture avec la géographie qui l’avait précédée, et qui, dès son origine, s’était montrée utile et même indispensable aux acteurs politiques et économiques.
Autre élément de contexte qui explique cette demande d’entretien : la place du marxisme dans les analyses des sciences humaines. Lacoste était intéressé par le regard de Foucault sur la faiblesse des références à l’espace dans les textes de Marx comparées aux multiples références au temps. Non pas que Lacoste ait été un marxiste forcené mais pour avoir réfléchi au sous-développement, qui était selon lui loin de pouvoir n’être expliqué que par une analyse marxiste comme le faisait la majorité des économistes, il souhaitait avoir l’avis d’un philosophe tel que Foucault sur les raisons de la faible place de l’espace dans les textes marxistes qui pourrait expliquer les limites des analyses des économistes.
Dans mon souvenir, c’est par l’intermédiaire de François Châtelet que Lacoste obtient un rendez-vous avec Michel Foucault. Il a lieu au domicile du philosophe, rue de Vaugirard. Je l’ai accompagnée, impressionnée d’assister à cette rencontre entre deux grands intellectuels.
Je revois la pièce très allongée, étroite et longue, lumineuse, assez froide.
Les débuts de l’entretien furent plutôt difficiles, visiblement Foucault se demandait ce que Lacoste lui voulait, la géographie n’ayant jamais été clairement dans ses préoccupations. Sans doute, comme tout un chacun, avait-il l’image classique d’une discipline scolaire sans grand intérêt. Cependant, en homme courtois, Foucault écoutait aimablement, avec une pointe d’ennui. Face à lui Lacoste, assuré de la pertinence de ses questions, ne se laissait pas démonter par l’intérêt distant du philosophe. D’entrée de jeu il lui demande pourquoi dans ses travaux il ne s’intéresse pas à la géographie, au point même quand il lui arrive très rarement d’y faire référence, de la classer dans les sciences naturelles et ainsi de séparer ce qui fait le fondement même de la géographie, à savoir l’association dans un raisonnement des sciences de la nature et des sciences humaines. Et il lui demande : quelle place pourrait avoir la géographie dans son archéologie du savoir ?
Foucault répond que cette question posée de cette façon ne l’intéresse pas. Il n’a nullement le projet de faire l’archéologie de toutes les sciences, mais il veut « faire une histoire qui ait un sens, une utilisation, une efficacité politique » et qu’« on ne peut la faire correctement qu’à condition qu’on soit lié d’une manière ou d’une autre, aux combats qui se déroulent dans ce domaine ».
Un peu plus loin dans l’entretien il dit aussi : « On peut très bien ne pas parler de quelque chose simplement parce qu’on ne le connaît pas », preuve de sa méconnaissance de la géographie ou de son désintérêt pour elle.
Lacoste revient à la charge en lui disant que le désintérêt des philosophes pour la géographie tient peut-être au fait qu’on n’y perçoit pas de lignes de force, de tensions, de points d’affrontements, à la différence de ce que Foucault avait perçu en psychiatrie ce qui l’avait conduit à en faire la généalogie. Réponse vive de Foucault : « ne me demandez pas de faire votre travail sur l’archéologie de la géographie. (…) C’est à vous qui êtes liés directement à ce qui se passe en géographie, qui êtes confrontés à tous ces affrontements de pouvoir qui passent par la géographie, c’est à vous de les affronter, de vous donner les instruments qui vous permettraient de combattre là. Si un ou deux “trucs” (approche ou méthode) que j’ai pu utiliser dans la psychiatrie, dans la pénalité, dans l’histoire naturelle peuvent vous servir, j’en suis ravi. »
Mais Lacoste ne lâche et revient sur l’importance du facteur temps dans ses travaux et sur son souci rigoureux de périodisation tandis que dans les localisations il en va tout autrement, c’est le flou, les espaces cités ne sont pas justifiés ou précisés. Lacoste parle d’une spatialisation incertaine chez Foucault. En fait, Lacoste est très intéressé par la méthode foucaldienne de la périodisation qu’il pense pouvoir être utilisée à propos de l’espace.
« Chaque périodisation découpe dans l’histoire un certain niveau d’évènements, et inversement, chaque couche d’événements appelle sa propre périodisation, puisque selon le niveau qu’on choisit, on devra délimiter des périodisations différentes, et que selon la périodisation qu’on se donne, on atteindra des niveaux différents. On accède ainsi à la méthodologie complexe de la discontinuité ». Lacoste explique alors à Foucault qu’il faut concevoir et construire une méthodologie de la discontinuité à propos de l’espace et des échelles spatiales et être aussi rigoureux que pour la périodisation.
Foucault se justifie sur cette spatialisation incertaine en disant qu’elle s’explique par le fait que c’est le travail d’un homme seul et que pour une spatialisation plus précise ce serait un travail à faire à plusieurs, mais, je perçois, que ce n’est pas ce qui l’intéresse.
Lacoste continue sur la question de la spatialisation, cette fois en signalant la profusion des métaphores spatiales : position, déplacement, lieu, champ et même celle des métaphores géographiques : territoire, domaine, sol, horizon, archipel, géopolitique (cité pour la première fois dans Hérodote), région, paysage.
À ce moment-là, du moins dans mon souvenir, Foucault s’anime.
« Eh bien reprenons-les un peu ces métaphores géographiques », et il les passe en revue pour dire qu’elles ne sont pas précisément géographiques, si ce n’est archipel carcéral qui fait référence à l’archipel du Goulag de Soljénitsyne ;
Et il interpelle Lacoste : « Êtes-vous bien sûr que j’emprunte ces notions à la géographie et pas ce à quoi la géographie précisément les a empruntées ? »
Lacoste précise que ces métaphores spatiales sont autant géographiques que stratégiques, car la géographie s’est développée à l’ombre de l’armée. Et l’entretien classique avec question et réponse change alors de nature et devient un réel échange.
Foucault remarque : « On m’a assez reproché ces obsessions spatiales, et elles m’ont en effet obsédé. Mais, à travers elles, je crois avoir découvert ce qu’au fond je cherchais : les rapports qu’il peut y avoir entre pouvoir et savoir. »
« Déchiffrer les transformations du discours à travers des métaphores spatiales, stratégiques, permet de saisir précisément les points sur lesquels les discours se transforment, dans, à travers et à partir des rapports de pouvoir. »
Le rapprochement entre la pensée de Foucault et celle de Lacoste s’amorce.
C’est en effet alors que la réflexion sur Surveiller et Punir s’engage sur l’appareil d’État et la dissémination des micropouvoirs, réseau d’appareils dispersés, le pouvoir n’étant pas exclusivement localisé dans l’appareil d’État, le pouvoir dans son exercice allant beaucoup plus loin, passant par des canaux plus fins et il est aussi « beaucoup plus ambigu, car chacun est au fond, titulaire d’un certain pouvoir », ce que Elisée Reclus avait défini comme la hiérarchie des pouvoirs qui s’exerce et ruisselle du plus dominant jusqu’aux plus dominés et Lacoste de citer alors la conclusion de Surveiller et Punir dans laquelle Foucault parle de la « géopolitique imaginaire » de la ville carcérale.
Pour le dire franchement, je ne suis pas certaine que tant Lacoste que Foucault aient eu alors une idée précise de ce qu’ils mettaient derrière le terme de géopolitique.
Puis, par analogie avec les exemples du savoir psychiatrique qui portait en lui la clôture de l’asile, du savoir disciplinaire qui portait en lui le modèle de la prison, de la médecine de Bichat, porteuse de l’enceinte de l’hôpital et de l’économie politique porteuse de l’enceinte de l’usine, Lacoste se demande, autant comme une boutade qu’à titre d’hypothèse, si le savoir géographique ne porte pas en lui le cercle de la frontière qu’elle soit nationale, départementale, cantonale : « aux figures d’enfermement du fou, du délinquant, du malade, du prolétaire, ne faut-il pas ajouter celle du citoyen-soldat ? L’espace de l’enfermement serait alors infiniment plus vaste et moins étanche. »
« C’est fort séduisant, dit alors Foucault », ajoutant : « et selon vous, ce serait l’homme des nationalités ? Car ce discours géographique qui justifie les frontières, c’est le discours du nationalisme. »
Puis l’échange s’oriente sur les trois techniques distinguées par Foucault, la mesure chez les Grecs, l’enquête au Moyen-Âge, l’examen au XVIIIe siècle et comment ces trois techniques se sont influencées les unes les autres, et surtout, comment enquête et examen se sont croisés, ont interféré, les sciences de la nature et les sciences de l’homme ont donc entrecroisé leurs concepts, leurs méthodes, leurs résultats pour en arriver à cette conclusion de Foucault : « Je crois que dans la géographie, on aurait un bel exemple d’une discipline qui utilise systématiquement enquête, mesure et examen ».
Ils se rejoignent sur l’importance des informations collectées par les voyageurs, les marchands, les explorateurs, les géographes, les stratèges, véritables agents de renseignement au service des appareils de pouvoir.
Lacoste à la fin de l’entretien revient sur l’absence de polémique en géographie qu’il impute à la faible influence de Marx sur les géographes, affirmant qu’il n’y a pas de géographie marxiste, car les géographes qui se réclament du marxisme bifurquent en fait vers l’économie ou la sociologie et privilégient les échelles planétaire et moyenne. En privilégiant le facteur temps dans les écrits économiques, comme Le Capital, la spatialisation a sans doute été négligée. Tous deux s’accordent à dire qu’il y a pourtant des pans entiers de l’œuvre de Marx qui dénotent une sensibilité spatiale.
Pour clore ce témoignage, je citerai la fin de cet échange, dans laquelle Michel Foucault dit tout le profit qu’il a tiré de cet échange avec Yves Lacoste : « J’ai bien aimé cet entretien avec vous, parce que j’ai changé d’avis entre le début et la fin. Il est vrai qu’au début je croyais que vous revendiquiez la place de la géographie comme les professeurs qui protestent quand on leur propose une réforme de l’enseignement : « Vous avez diminué l’horaire de sciences naturelles ou de la musique… » Alors je me suis dit : « Ils sont gentils de vouloir qu’on leur fasse leur archéologie, mais après tout, qu’ils la fassent eux-mêmes. » Je n’avais pas du tout perçu le sens de votre objection. Je me rends compte que les problèmes que vous posez à propos de la géographie sont essentiels pour moi. Entre un certain nombre de choses que j’ai mises en rapport, il y avait la géographie, qui était le support, la condition de possibilité du passage de l’un à l’autre. J’ai laissé des choses en suspens ou j’ai fait des rapports arbitraires.
Plus je vais, plus il me semble que la formation des discours et la généalogie du savoir ont à être analysées à partir non des types de conscience, des modalités de perception ou des formes d’idéologies, mais des tactiques et stratégies de pouvoir. Tactiques et stratégies qui se déploient à travers des implantations, des distributions, des découpages, des contrôles de territoires, des organisations de domaines qui pourraient bien constituer une sorte de géopolitique, par où mes préoccupations rejoindraient vos méthodes. Il y a un thème que je voudrais étudier dans les années qui viennent : l’armée comme matrice d’organisation et de savoir — la nécessité d’étudier la forteresse, la « campagne », le « mouvement », la colonie, le territoire. La géographie doit bien être au cœur de ce dont je m’occupe ».
Foucault dit bien la géographie et non la géopolitique, il est utile de s’en souvenir quand on raisonne sur une situation géopolitique.
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17.10.2026 à 07:28
Portraits de la génération sacrifiée du Donbass
Quand la photographie garde trace d’une jeunesse traversée par la guerre
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Texte intégral (5648 mots)
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En Occident, l’invasion russe de 2022 a eu un effet que ni Maïdan, ni la guerre du Donbass n’avaient suffi à produire : faire connaître l’Ukraine et la placer au centre de l’attention internationale. À cette date, les régions de l’Est du pays sortaient pourtant de huit ans d’un conflit de basse intensité qui a bouleversé l’existence de ses habitants, à commencer par ceux des territoires occupés.
Depuis février 2016, la photojournaliste Marion Péhée travaille sur les conséquences de ce conflit sur les populations civiles à travers un angle inédit : la trajectoire d’un groupe d’adolescents de Chtchastia suivis pendant dix ans de part et d’autre des frontières politiques, sociales et culturelles. Depuis l’occupation de cette ville du Donbass par l’armée russe, la bande autrefois soudée s’est dispersée entre l’Ukraine, les territoires occupés, la Russie et l’étranger : certains sont devenus soldats dans l’armée ukrainienne, d’autres dans l’armée russe ; plusieurs ont trouvé la mort.
Après avoir reçu le prix de l’Union des Photographes Professionnels en 2022 et été nominée la même année pour le prix « Courage in Journalism » de The Economist, ce travail sur le Donbass a valu à Marion Péhée de remporter la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste en 2025. Nous revenons avec elle sur les drames et les paradoxes de cette génération façonnée par la guerre.
Comment vous est venue, à l’origine, l’idée de ce premier projet en terre ukrainiennne ? S’inscrivait-elle dans une recherche ou un questionnement plus large ?
Marion PéhéeMon arrivée à Chtchastia en avril 2016 s’est faite un peu par hasard. Il se trouve que j’étais en Ukraine pour rendre visite à une amie qui travaillait à l’Institut français de Kiev. Et c’est dans ce cadre que j’ai commencé à m’intéresser à une organisation, l’association Vostok SOS, qui venait en aide aux déplacés internes. Ses membres réalisaient des missions dans le Donbass et m’ont proposé de les accompagner. C’est un souci de logistique sur la route qui nous a contraints à nous arrêter dans l’oblast de Louhansk, précisément à Chtchastia – une ville dont le nom signifie ironiquement « bonheur » en ukrainien et en russe.
On m’a déposée chez un professeur d’histoire, qui enseignait justement au lycée de la ville, un endroit dans lequel j’allais bientôt passer de longues heures dans le cadre de mes entretiens. En discutant avec moi, il a rapidement évoqué des jeunes de la ville qui s’étaient engagés dans un bataillon de volontaires deux ans plus tôt, alors qu’ils n’avaient que quatorze ans. Cette histoire m’a semblé incroyable, j’ai aussitôt voulu en savoir davantage. Peu à peu, l’idée de raconter leur histoire à travers la photographie s’est imposée à moi. Toutefois, je crois avoir débuté assez maladroitement. À l’époque, je sortais d’un master de photographie et d’art contemporain et travaillais au musée Jacquemart-André. Je n’avais donc aucun rapport avec le photojournalisme. J’étais arrivée sur le terrain sans projet déterminé, et encore moins avec l’idée d’y travailler pendant les dix prochaines années de ma vie.
Dans le cadre de cette entrée sur le terrain improvisée, comment se sont opérées vos premières rencontres avec les jeunes ?
Finalement, je suis restée plus longtemps que prévu, hébergée par le professeur d’histoire en question. Il m’a raconté l’histoire de la ville, mais aussi sa propre arrestation par les séparatistes pro-russes en 2014, avec un passage en prison durant plusieurs mois. Il m’a également parlé de ses deux filles qui prêtaient main-forte dans l’armée, en tant que volontaires dans le bataillon Aidar. Sur le coup, je ne saisissais pas exactement ce qui les avait amenées à s’engager.
Plus tard, des jeunes de Chtchastia m’ont expliqué que l’armée était très présente dans cette ville qui avait fait l’objet d’intenses combats en 2014. À leurs yeux, il y avait quelque chose d’excitant, et même de « cool », à fréquenter les militaires, à se montrer à leurs côtés. Ces adolescents n’étaient guère mus par des sentiments patriotiques. Pour eux, l’essentiel était surtout de se donner un statut, en « traînant » avec les figures les plus populaires de la ville. L’un d’eux se vantait même d’être monté sur un char lorsqu’il était âgé de quatorze ans et d’avoir reçu des bonbons ainsi que des douilles vides.
Intriguée par ces rencontres et ces découvertes, j’ai décidé de revenir plus longuement à Chtchastia quelques mois plus tard, au milieu de l’été, pour tâcher de mieux comprendre les dynamiques locales. Que signifiait le fait d’avoir quinze ou vingt ans dans cette ville ? Quelle vie y menait-on, quels désirs d’avenir pouvait-on s’autoriser ?
Kharkiv, Ukraine, mars 2026
Sveta marche dans les rues de Kharkiv. Derrière elle, se dresse le bâtiment de l’administration régionale, situé sur la place de la Liberté et lourdement bombardé en mars 2022. Toutes les fenêtres ont été soufflées et les plafonds gravement endommagés, voire entièrement détruits par endroit. « En 2014, j’avais 13 ans, j’ai commencé à comprendre qu’il se passait quelque chose quand l’armée ukrainienne est arrivée dans la ville pour libérer Chtchastia. Les bombardements étaient très intenses, le bruit était tellement surprenant pour moi, j’ai eu très peur. Je me souviens de deux frappes : la première, j’ai saigné du nez de peur ; et la seconde, j’étais sous des couvertures, les vitres ont explosé. Et le lendemain, l’armée ukrainienne est rentrée dans la ville. »
Sveta vit seule à Kharkiv et cumule deux emplois : elle travaille comme vendeuse dans une bijouterie et gère une boutique en ligne d’électronique. Elle a fait ses études supérieures pour être assistante sociale à Kharkiv. « Je me sens bien ici, je suis tranquille. J’aime énormément cette ville : elle est agréable et propre, les gens sont super, il n’y a pas de discrimination et il y a beaucoup de déplacés internes ».
Je ne parlais ni russe, ni ukrainien. Les adolescents de la ville ne parlaient eux-mêmes ni anglais, ni français. Par un nouveau hasard, j’ai été aidée par l’un d’eux, sorti de nulle part, qui parlait espagnol. Je bricolais comme je le pouvais. J’errais dans la ville en lançant des regards et des sourires à tous les jeunes pour tâcher de créer du lien. Valya a été l’une des premières à s’amuser de ma présence. Elle m’a embarquée dans son groupe d’amis où j’ai fait la rencontre de Vova, puis d’une série d’autres jeunes. Ils ne comprenaient pas bien ce qui m’avait amenée à Chtchastia – et j’avais moi-même du mal à le formuler –, mais ils prenaient plaisir à se faire photographier. C’est ainsi que j’ai réalisé plusieurs voyages en 2016 et 2017, pour revenir périodiquement leur rendre visite.
Comment percevaient-ils les enjeux brûlants du moment, les questions liées à la défense du territoire et au contrôle économique et politique de la région ?
Difficile à dire : ils n’évoquaient ni Maïdan, ni la Crimée. Ils avaient alors entre 16 et 18 ans. Toutes ces questions n’étaient pas immédiatement présentes pour eux. Beaucoup me disaient même qu’ils se sentaient davantage « à côté de la guerre » qu’au milieu de celle-ci. Il y avait presque quelque chose de ludique dans tous ces événements : une jeune fille m’a raconté que les jeunes de la ville s’amusaient à crier tantôt « Gloire à l’Ukraine », tantôt « Gloire aux séparatistes ». L’un d’eux a même essayé d’arracher un drapeau de l’Ukraine.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Valya, Vova, Sergueï, Dasha, Kostia et Nina (de gauche à droite) discutent sur un banc. Après l’invasion à grande échelle, les jeunes de Chtchastia se souviennent : « Aucun d’entre nous n’avait vraiment de parents, aucun n’avait d’argent. On était avec les grands-parents, qui ne voulaient pas quitter leur maison et n’avaient nulle part où aller. Eux survivaient dans la peur. Nous on vivait ! […] On jouait à choisir son camp ! On buvait en criant “Gloire à l’Ukraine”, “Gloire aux séparatistes”, et on riait. L’un d’entre nous a voulu arracher le drapeau ukrainien et hisser le drapeau de Louhansk en plein jour. C’étaient des jeux que l’on croyait sans conséquences. »
En somme, ils s’amusaient, faisaient les quatre cents coups, sans percevoir tout à fait la portée de la guerre à leurs portes. En 2014, certains écoutaient des chansons qui glorifiaient la Novorossija, les Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk. Pour eux, c’était tout simplement les tubes du moment. Tout cela leur semblait très loin ; ils vivaient ce quotidien de manière légère, comme une sorte de jeu sans conséquences, à la manière de n’importe quelle personne de leur âge en Europe de l’Ouest – à cela près qu’ils étaient en Ukraine. Depuis, les choses ont bien changé, cette insouciance a disparu. À l’époque, certains jeunes avaient été payés une poignée de hryvnia par les séparatistes pour désamorcer des pièges posés par l’armée ukrainienne ; aujourd’hui, l’un d’entre eux sert dans cette même armée. Il faut dire que beaucoup de ces adolescents étaient livrés à eux-mêmes, parfois sans parents, souvent déscolarisés.
Existait-il, à l’inverse, un encadrement institutionnel qui les rattachait plus étroitement à l’Ukraine ?
Tout ce qui précède ne retire rien à leur attachement au territoire. La plupart manifestaient leur intention de rester dans cette ville, qui n’offrait pourtant pas de réelles perspectives. Vivre à Chtchastia, cela signifiait, soit travailler à la centrale électrique, soit entrer dans l’armée. J’avais le sentiment que certains habitaient la ville un peu comme un devoir, du fait de la présence russe à quelques kilomètres de distance. Il y avait donc une forme d’ambiguïté, qui se retrouvait aussi dans leurs tatouages aux armoiries de l’Ukraine ou dans leurs bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien. Si la politisation ne ressortait pas clairement, puisqu’elle se mâtinait de jeux et d’insouciance, elle transparaissait tout de même dans certains signaux.
En passant du temps dans leur lycée, j’ai découvert un cours intitulé « Défense de la Mère Patrie », qui consistait essentiellement à monter et démonter des kalachnikovs le plus vite possible. Sur les murs du lycée, on trouvait aussi des affiches avec le visage de Poutine au milieu d’une cible. Mais, à nouveau, il y avait un décalage entre le discours qu’on attendait d’eux et leur rapport personnel à toutes ces réalités.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, novembre 2016
Portrait de Viktor dans sa chambre d’internat du lycée Taras Chevtchenko. À l’époque, cet élève souhaitait quitter la ville pour aller vivre à Kharkiv. Aujourd’hui marié, il vit à Odessa où il reste cloîtré chez lui, craignant d’être recruté par l’armée ukrainienne. « C’est difficile d’être un homme de 26 ans aujourd’hui en Ukraine ».
Dix ans plus tard, qu’est-ce qui vous a amené à reprendre cette enquête ? Dans quelles conditions s’est fait ce retour sur le terrain ?
La situation n’avait plus rien à voir. Naturellement, je ne pouvais plus me rendre à Chtchastia, désormais occupée par l’armée russe. Les enjeux de sécurité étaient sans commune mesure. Il faut dire qu’en 2016-2017, j’étais, moi aussi, habitée par une forme d’insouciance. Aujourd’hui, au-delà même de l’intégrité physique dans un pays en guerre, la diffusion de mes photos d’archives, celles d’avant 2022, est devenue une source de risque pour certains jeunes qui résident encore dans les territoires occupés ou qui y ont de la famille et des amis. Il m’est devenu impossible de raconter certaines histoires, de montrer certaines personnes. Jusqu’à l’invasion à grande échelle, les choses étaient beaucoup plus fluides.
Plus largement, lorsque j’ai rouvert ce dossier il y a plus de quatre ans, début 2022, mon travail a d’emblée pris la forme d’une véritable enquête. Sur ce terrain que j’avais inauguré de manière assez improvisée, il fallait cette fois-ci que je procède avec méthode pour retrouver la trace de mes contacts. Le point de départ a été une jeune fille, à l’époque la seule à figurer parmi mes contacts Instagram. Elle m’a appris que son amie Valya avait été arrêtée par l’armée russe. Les soldats étaient arrivés à Chtchastia avec des listes d’activistes et d’anciens militaires de la ville. Valya, qui avait fait partie de l’armée ukrainienne, avait été arrêtée dans les premières heures de l’invasion. J’ai su par la suite qu’elle avait passé dix jours en prison avant d’être relâchée, mais que sa libération avait été suivie d’une série de nouvelles arrestations. J’ai commencé à regrouper des contacts grâce à cette personne, puis sur les réseaux sociaux, par téléphone, pendant des mois et des mois, jusqu’à ce que ma recherche se retrouve dans une impasse. Tous mes contacts m’avaient livré les informations dont ils disposaient, je faisais du surplace. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec une personne spécialisée dans l’OSINT, qui m’a aidée à collecter de nombreux renseignements précieux. Bientôt, j’ai appris que Valya avait été tuée par l’armée russe. On avait retrouvé son corps torturé dans une forêt de Chtchastia. C’est aussi ce qui a motivé mon travail : la volonté de savoir, de documenter ces crimes de guerre, mais aussi de transmettre l’histoire et la mémoire de celles et ceux que j’ai photographiés.
Ukraine, mai 2026
Une photo de Valya faite prisonnière sur un groupe Telegram intitulé : « Tu reconnais les Ukrainiens à leur coiffure ». Ce groupe de discussion diffuse quotidiennement des images de soldats ukrainiens faits prisonniers, accompagnées de contenus à caractère humiliant. La légende de la photo indique : « Il est réjouissant de constater que ce ne sont pas seulement les militaires ukrainiens masculins qui ont fait le choix conscient de se rendre, mais aussi les femmes. La question reste ouverte : pourquoi sont-elles allées là-bas ? Néanmoins, certaines d’entre elles déposent les armes à temps et lèvent les mains. L’instinct de vie l’emporte sur l’instinct de mort. N°1748 Valentina Konstantinovna Davronova, 22 ans. »
Après dix jours de captivité, Valya est relâchée mais fréquemment contrôlée. Elle fréquente de temps en temps les soldats de Chtchastia. C’est ainsi qu’elle passe la soirée du 13 janvier 2023 avec eux au café Raduga (arc-en-ciel, en russe). Cette nuit-là, elle disparaît. Le 22 février 2023, sa mère reçoit un appel d’un enquêteur de la fédération de Russie qui lui annonce que Valya a été retrouvée dans la forêt. « Il m’a dit de faire sa reconnaissance par photo sinon je n’allais pas y survivre. Elle avait le corps déchiqueté au couteau et la tête explosée par une grenade. Elle était seulement en culotte. »
Le 7 mars 2025, le tribunal militaire de Rostov reconnaît deux hommes coupables de son meurtre et les condamne à 12 et 18 ans de prison. Ils ont fait appel. L’enquête a établi qu’au moins neuf autres militaires avaient entendu et vu Valya se faire torturer, sans intervenir.
Quelles trajectoires avaient suivi les autres jeunes que vous aviez rencontrés quelques années plus tôt ?
J’ai d’abord retrouvé Vova, l’un de mes premiers contacts parmi la bande de Valya. Nos retrouvailles ont été particulièrement touchantes. Pour eux, j’étais quelqu’un de familier, mais aussi une personne dépositaire de leurs photographies d’enfance et de jeunesse, donc d’un matériau d’autant plus précieux désormais qu’il n’existe plus rien – ni cette ville, ni cette vie.
La dernière fois que j’avais photographié Vova, c’était à l’occasion de la fête de ses dix-huit ans avec ses amis. La même année, il s’est engagé dans l’armée ukrainienne, et a passé huit ans dans les tranchées.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Vova fête ses 18 ans avec ses amis. « C’était la belle vie, à boire, fumer, faire la fête. La vie libre. Ma belle vie s’est terminée l’année de mes dix-huit ans ». Ce soir-là, ils sont une dizaine d’amis à boire, rire, fumer, s’enlacer, se chercher et s’embrasser. Quinze jours plus tard, Vova s’est engagé dans l’armée, il est parti au combat dans la région de Donetsk après un mois de formation. En 2025, il dit sa frustration d’être mobilisé dans cette région, plutôt que de défendre sa ville et sa région.
En 2023, après une blessure qui lui a fait perdre deux doigts, il est devenu formateur à Zaporijjia. En le retrouvant en 2022, j’ai bien sûr rencontré quelqu’un de très changé. À l’époque, il était marié et j’ai profité d’une permission pour le prendre en photo avec sa femme, à leur domicile. Le lendemain matin, je l’ai accompagné jusqu’au bus qui le ramenait dans le Donbass. Je ne l’ai revu qu’un an plus tard, à l’hôpital militaire de Dnipro, blessé et détruit – sa femme l’avait quitté entre-temps. Il me disait : « La guerre m’a même pris cela. » Il était très seul, et a tâché de revenir à la vie civile. Mais ce tournant était difficile pour quelqu’un qui avait grandi et qui s’était construit dans les tranchées. Il était devenu incapable de trouver le sommeil dans le silence, après des années passées à s’endormir sous les frappes.
Dnipro, Ukraine, février 2024
Lors d’une consultation avec un médecin pour le changement de son pansement. « Personne ne faisait attention à mon âge. On me lançait : “Tu es du Donbass ? En avant !” »
Vova regarde sa main blessée. Après huit années passées dans l’armée, il se retrouve seul et désorienté à Dnipro. Il a grandi dans les tranchées – une vie de guerre qui, aujourd’hui encore, reste son seul repère. Pour la préserver, pour ne pas l’inquiéter, Vova n’a jamais avoué à sa mère qu’il avait rejoint l’armée – ni qu’il est désormais invalide. « Moins on sait, mieux on dort. Une mère n’a pas envie d’imaginer son fils à la guerre ».
Plus largement, chez ceux que j’ai retrouvés en Ukraine, on peut distinguer deux profils : ceux qui ont intégré l’armée ukrainienne, comme Vova, et ceux qui craignent d’être mobilisés, vivent terrés chez eux, et passent leurs journées sur Telegram à scruter les mouvements des recruteurs. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait donc d’une réalité dure, très dure. J’ai aussi contacté certaines personnes dans les territoires occupés, notamment à Chtchastia. Pour ces derniers, la communication était rendue particulièrement difficile par les blocages numériques : même Telegram était coupé. Lors de nos premières rencontres, les choses étaient beaucoup moins cloisonnées. Désormais, tous sont très prudents sur les informations qu’ils me transmettent. Certaines personnes m’ont littéralement raccroché au nez parce que je touchais à des questions sensibles : je pouvais moi-même représenter un danger pour elles.
Malgré tout, certains osent aujourd’hui encore s’exprimer, dire à quel point la vie est devenue compliquée, combien la liberté dont ils jouissaient en Ukraine leur manque, à commencer par la liberté d’expression, depuis qu’ils vivent dans ce climat de peur.
Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016
Tatouage des armoiries de l’Ukraine dans le cou, bracelet aux couleurs du drapeau ukrainien, Valya se baigne avec ses amis dans un étang. La jeune fille souhaitait rester vivre dans sa ville, elle a été assassinée par l’armée russe en janvier 2023. Sa mère Tetyana qui vit toujours à Chtchastia raconte : « Lorsque l’on vit très modestement, il faut entretenir de bonnes relations avec ceux qui vous dirigent. J’ai eu de bonnes relations avec les Russes, puis de bonnes relations avec l’armée ukrainienne qui a repris Chtchastia, et enfin de bonnes relations avec les Russes qui sont revenus en 2022. »
Une amie de Valya raconte : « Il n y a plus de liberté d’expression là-bas, ça me paraît être un des motifs pour lequel Valya a été tuée, elle ne tenait pas sa langue dans sa poche, elle pouvait dire les choses franchement et elle a sans doute dit des choses qu’il ne fallait pas. »
J’ai également retrouvé quelques personnes qui vivent maintenant en Russie, par exemple une jeune fille dont le petit ami originaire de Donetsk, a trouvé du travail là-bas. Elle a décidé de le suivre, mais elle-même ne travaille pas ; elle passe son temps chez elle et supporte mal le climat ambiant. Le point commun est que tous reviennent avec nostalgie sur l’époque où je les ai photographiés. Une époque qui, rétrospectivement, à l’aune de tout ce qui est arrivé depuis, leur paraît d’autant plus heureuse – même s’ils habitaient alors à vingt kilomètres de la ligne de front.
Ces trajectoires sont donc plus imbriquées culturellement, voire militairement, qu’on pourrait le penser en observant simplement une ligne de front séparant deux aplats de couleur ?
L’ambition de ce projet était précisément de montrer la complexité de ces trajectoires, qui peuvent parfois sembler irréelles.
Il y a une expression que je ne comprenais pas au début de mes recherches : comme je ne parle pas russe, je faisais des traductions automatiques sur mon téléphone, et, à chaque fois, revenait l’expression « changer de chaussures », ce qui signifie « changer radicalement d’opinion ou de comportement ». On dirait en français « retourner sa veste ». J’ai rapidement compris que beaucoup avaient dû « changer de chaussures » pour s’adapter, pour survivre.
Je pense par exemple à un adolescent très pro-ukrainien, Evguéni, qui passait son temps en compagnie des soldats, et portait une petite enseigne aux couleurs de l’Ukraine. Quelqu’un de très fier, qui bénéficiait en même temps d’une sorte d’aura, avec d’autres jeunes gens qui gravitaient en permanence autour de lui. Or, j’ai appris au cours de mes recherches qu’il avait intégré l’armée russe. Je n’en revenais pas que quelqu’un d’aussi patriote puisse être rentré dans l’armée russe. Puis, j’ai eu sa mère au téléphone. Elle ne vivait pas à Chtchastia, mais en Géorgie, elle était persuadée que son fils avait été enrôlé de force dans l’armée russe, qu’il ne l’aurait jamais intégrée délibérément. Pourtant, en poursuivant mes recherches, j’ai trouvé son compte TikTok et découvert des vidéos à la gloire de la Russie, de ses « frères et sœurs d’armes ». Bref, un compte totalement pro-russe. J’ai fini par comprendre que cette mère avait dû elle-même se construire une histoire, parce qu’il lui était trop difficile d’affronter la réalité brute. Lorsque j’ai contacté la petite amie de ce soldat à Chtchastia, elle m’a carrément affirmé qu’ils avaient toujours été Russes, qu’Evguéni était russe, et que rien de tout cela n’était surprenant. C’est ce type de trajectoires non linéaires, qui racontent la guerre de façon inattendue, que j’avais l’intention de raconter.
À l’inverse, certaines attaches culturelles ont été durcies par la guerre. On sait que la question de la langue a acquis une signification particulière depuis que la propagande russe assure vouloir « libérer » les russophones que le « régime de Kiev » aurait privés de leur langue. À ce propos, je me suis longuement entretenue avec un jeune que je suis parvenue à retrouver. Il m’a alors fait le récit suivant : « J’ai toujours parlé russe à Chtchastia, sans que cela pose le moindre problème. J’avais tout : un travail, une petite amie, ma famille. J’aimais cette ville plus que tout, je parlais russe, et ça n’était pas une question. Un jour, les Russes sont arrivés, et ils m’ont tout pris. Ils sont entrés dans ma maison, et ils m’ont tout pris. Aujourd’hui, je ne peux plus parler russe. C’est devenu impossible pour moi de prononcer un mot dans cette langue. » De fait, beaucoup de jeunes que j’ai rencontrés se sont réapproprié la langue ukrainienne, même sur le tard. Certains préfèrent parler mal ukrainien que parler russe, même si cette maîtrise incomplète leur inspire de la gêne, voire de la honte.
C’est donc la complexité de ces biographies et de ces manières d’être en guerre que je voulais montrer. Au début de l’invasion, mon retour sur le terrain avait été suscité par un sentiment d’alerte : cette guerre me semblait tout simplement inconcevable. Par la suite, le projet s’est précisé. Au-delà des cartes, des chiffres, des décisions politiques et militaires, je voulais raconter ces parcours individuels, ces souvenirs et ces attentes déçues, je voulais montrer l’état du Donbass, l’expérience vécue et le ressenti de ces jeunes, dans toute leur complexité. Proposer une sorte de portrait collectif, en somme. Celui d’une génération sacrifiée.
Bila Tserkva, oblast de Kiev, Ukraine, février 2026
Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, tué en mission à Bakhmout en septembre 2022. Elle vient ici deux à trois fois par semaine, dépose quelques gâteaux sur la sépulture, et allume une cigarette pour lui. « C’est tellement calme ici – c’est le moment où je viens, je m’assoie je pleure un peu. » Serhiy s’engage dans l’armée ukrainienne en 2014, à la suite de la révolution Maïdan, à laquelle il a participé. Au moment de l’invasion à grande échelle, il rejoint une brigade de défense territoriale, et passe plusieurs mois dans sa ville natale de Bila Tserkva. Il est ensuite envoyé dans l’Est du pays, près de Bakhmout, le 14 septembre 2022. Serhiy est tué huit jours plus tard lors d’une frappe d’artillerie, qui coûte également la vie aux sept soldats présents avec lui.
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08.10.2026 à 13:00
La défense européenne face au complexe bureaucratique-industriel national
Le réarmement du continent bute sur un verrou qui nous empêche de transformer nos dépenses en puissance
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Texte intégral (6509 mots)
Le Grand Continent et le CEPR 52 lancent un nouveau projet : articuler des propositions concrètes pour l’Europe de 2050.
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Depuis 2020, l’Europe a été affectée à maintes reprises : d’abord par une pandémie qui a fermé les frontières du jour au lendemain, puis par la perturbation des chaînes d’approvisionnement, ensuite par une crise énergétique qui a mis en évidence le coût de la dépendance stratégique, et enfin par le retour de la guerre sur le continent.
Ces vulnérabilités se manifestent désormais dans un contexte international qui est ouvertement hostile. Les nouvelles relations internationales se caractérisent par l’affirmation de puissances oligarchiques, autoritaires et illibérales, constituées autour des orbites américaine, chinoise et russe, et qui convergent dans l’attaque contre ce que l’Union incarne 53. Celle-ci subit, en dehors de la menace russe, une stratégie américaine qui consiste aujourd’hui tantôt à remettre en cause l’OTAN, tantôt à s’en servir comme d’un levier dans une forme de chantage sécuritaire. Récemment, les États-Unis ont ainsi érigé en critère la « loyauté idéologique » des membres de l’OTAN envers les politiques de Trump, dans le cadre de la réévaluation en cours du dispositif des troupes américaines stationnées en Europe. En réalité, il ne s’agit pas simplement d’un « test de loyauté », mais de ce qu’il convient d’appeler un « test de souveraineté ». La situation critique de vulnérabilité et d’isolement dans laquelle se trouve l’Union amène cependant une clarification des objectifs, qui s’observe dans le langage, avec une convergence du discours des élites : le terme « indépendance » a récemment été utilisé par des personnalités aussi différentes que le chancelier allemand Friedrich Merz et la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde. C’est dans le domaine de la défense que ce glissement s’opère le plus concrètement.
Ainsi, depuis 2022, les États européens ont augmenté leurs dépenses militaires de plus de 45 %, l’industrie de la défense a fortement accru ses capacités de production, et l’Union s’est vue conférer un rôle de « facilitateur stratégique ». La Commission européenne a créé plusieurs instruments budgétaires — ASAP, EDIRPA, SAFE, EDIP, AGILE — pour soutenir les acquisitions et l’industrie de défense. Les chefs d’État et de gouvernement sont parvenus, malgré leurs différences politiques, à maintenir une unité au sein du Conseil, à travers leur soutien à l’Ukraine et les sanctions imposées à la Russie.
Mais le verrou bureaucratico-industriel national freine et affaiblit cet agenda. Une décision politique peut être prise au niveau européen, mais elle doit ensuite être traduite en budgets nationaux, en procédures administratives, en contrats d’armement, en choix industriels, et c’est à ce moment-là que les réflexes nationaux ressurgissent. Cette situation tient à un paradoxe : l’agenda politique du réarmement européen et les moyens mobilisés pour répondre aux questions géoéconomiques actuelles s’inscrivent dans un temps de guerre, mais leur mise en œuvre à l’échelle nationale n’a pas été adaptée et continue de fonctionner selon des pratiques largement héritées du temps de paix. Or, c’est bien de la mise en œuvre de cet agenda que dépend l’avenir stratégique du continent. Si les acteurs politiques ne parviennent pas à faire sauter ce verrou administratif national, il est peu probable que les États européens parviennent à « être prêts » dès 2030, c’est-à-dire à disposer de capacités militaro-industrielles suffisantes pour dissuader la Russie d’agir.
L’ « archipélisation » politique et industrielle du réarmement européen
La guerre en Ukraine a transformé les priorités stratégiques des États européens : elle a européanisé la menace russe et fait basculer l’investissement budgétaire — donc politique — vers la défense. Mais l’ampleur des évolutions en matière d’agenda, de décisions et d’instruments ne s’est pas accompagnée d’un changement équivalent dans leur mise en œuvre à l’échelle nationale. Trois caractéristiques institutionnelles pré-2022 continuent de structurer le réarmement de l’Europe.
Une dépendance transatlantique persistante
Malgré l’objectif de renforcer le rôle stratégique de l’Europe au sein de l’Alliance atlantique, près d’un euro sur deux consacré aux acquisitions de défense bénéficie encore à des fournisseurs extra-européens, dont environ un tiers sont américains 54.
Dans les faits, pour de nombreux États, la garantie de sécurité offerte par l’OTAN continue de se traduire par un accès aux capacités et aux équipements américains, qu’il s’agisse de systèmes de haute intensité ou de fonctions de soutien critiques. Cette dépendance transatlantique a été renforcée par l’initiative PURL (liste des besoins priorisés de l’Ukraine) conclue entre l’OTAN et les États-Unis en juillet 2025 55.
Cette situation crée une tension structurelle : l’Europe cherche à affirmer sa crédibilité stratégique vis-à-vis des États-Unis, tout en externalisant une part significative de son effort de défense auprès de l’industrie de défense américaine.
La prééminence des logiques nationales
Le réarmement — entendu ici comme l’augmentation des budgets de défense — reste largement conduit à l’échelle nationale, selon des priorités domestiques encore faiblement coordonnées.
On assiste ainsi à un réarmement des États européens en Europe, mais en partie au détriment de la coopération européenne, en somme à un « réarmement des États contre l’Europe » 56. Cela se traduit par une intensification de la concurrence entre industries nationales, une duplication des programmes et des lacunes persistantes en matière d’interopérabilité. Les exemples ne manquent pas, y compris ces derniers mois, après plus de quatre ans de guerre à grande échelle. Les divergences industrielles entre Dassault Aviation et Airbus sur le segment avion du programme d’armement SCAF sont préoccupantes. En outre, le programme d’Eurodrone n’est pas parvenu à l’étape où il serait possible d’affirmer qu’il est too big to fail. De plus, l’Allemagne a annoncé, en mars 2026, son retrait du projet européen de réseau de satellites Iris².
Ces dynamiques sont renforcées par une tendance structurelle à privilégier les retours industriels nationaux au détriment de l’efficacité collective, qui pourrait encore s’accentuer dans un contexte politique plus fragmenté, avec la tenue d’élections en Espagne, en France, en Italie et en Pologne d’ici fin 2027.
Une coopération européenne structurellement limitée
Dans ce contexte, l’échelle européenne demeure secondaire en pratique 57. Moins de 20 % des équipements de défense en Europe sont acquis dans le cadre de coopérations entre États, une proportion qui n’a pas significativement évolué depuis le début de la guerre en Ukraine. Ainsi, alors que la coopération est largement reconnue comme nécessaire pour atteindre des objectifs tels que la préparation opérationnelle, la crédibilité stratégique ou une plus grande autonomie, elle reste marginale.
Pris ensemble, ces éléments conduisent à un constat clair : l’Europe dispose d’une base industrielle de défense en croissance, mais elle n’est pas encore organisée pour produire une efficacité collective à l’échelle requise.
Cette situation peut être analysée comme une forme d’« archipélisation » du réarmement en Europe : un ensemble d’acteurs partageant des intérêts et des objectifs communs, mais évoluant de manière largement autonome, sans coordination suffisante pour produire des effets collectifs à l’échelle requise. Il ne s’agit donc pas seulement d’accroître les capacités, mais de recréer des formes d’interdépendance organisées entre ces différents pôles nationaux.
Dès lors, la question clef tient à l’exécution : pourquoi l’échelon national continue-t-il de l’emporter, alors même que l’intérêt collectif commande l’inverse ?
L’interventionnisme politique européen bloqué par le verrou bureaucratico-industriel national
Au niveau des mécanismes budgétaires, de marché, administratifs et humains, c’est à chaque fois le mauvais échelon qui l’emporte.
Le budget reste national
Le premier mécanisme est budgétaire et agit comme un frein plutôt que comme une incitation à la coopération : sans correction, les dépenses de défense sont susceptibles de rester organisées à l’échelle nationale plutôt que de manière collective, avec toute l’inefficacité stratégique, opérationnelle et économique que cela implique 58. À mesure que les budgets nationaux de défense augmentent, chaque État se persuade davantage qu’il peut agir, acquérir et produire seul, et qu’il peut améliorer sa position en affaiblissant les autres plutôt qu’en les renforçant : une logique à somme nulle dans laquelle la hausse des dépenses nationales évince, plutôt qu’elle n’encourage, la coordination européenne.
Or, même le budget de défense de l’Allemagne, qui dépasse désormais 100 milliards d’euros par an, ne suffit pas à lui seul à soutenir une production et des acquisitions couvrant l’ensemble du spectre de l’armement, un constat que la littérature établit explicitement 59. On peut résumer cette conséquence dans la formule suivante : dépenser plus est nécessaire mais non suffisant ; dépenser mieux et ensemble constitue la condition déterminante.
La logique économique sous-jacente est claire : le coût de l’autarcie stratégique ne se limite pas au développement et à la production, mais se répète à chaque étape ultérieure — l’acquisition, le déploiement opérationnel (où les pertes d’interopérabilité sont les plus élevées, une leçon apprise par l’Europe à ses dépens dès le Conseil supérieur de guerre interallié de 1917 60), et le maintien en condition sur toute la durée de vie des équipements —, ce qui signifie que les pertes d’efficacité liées à la fragmentation nationale des acquisitions s’accumulent au lieu de se résorber avec le temps. Cette même fragmentation entraîne un coût macroéconomique qu’une comptabilité purement militaire ignore : des dépenses dispersées entre de petits programmes nationaux non coordonnés génèrent un multiplicateur budgétaire plus faible, et un effet correspondant plus faible sur la productivité et la croissance potentielle, que le même euro dépensé au travers de programmes européens intégrés. Cette fragmentation restreint en outre la marge de manœuvre budgétaire disponible pour soutenir l’effort de réarmement dans la durée.
Le marché reste fragmenté
Le deuxième mécanisme est une défaillance de marché que la politique européenne a diagnostiquée sans la corriger. Le marché européen de la défense fonctionne de plus en plus, dans les faits, comme « un marché de guerre » dont les logiques d’auto-renforcement poussent vers l’échelle nationale plutôt qu’européenne 61, alors même que les réseaux de production deviennent plus authentiquement transnationaux au niveau des composants et des chaînes d’approvisionnement 62. L’ambition affichée par l’Union d’une « préférence européenne » dans les acquisitions de défense est structurellement incompatible avec la persistance de marchés nationaux fragmentés : sans défragmentation pas de masse critique ; sans masse critique, les entreprises restent dépendantes des marchés étrangères et sous-investies sur leur propre marché — une trajectoire que le virage géopolitique plus large de la politique industrielle européenne n’est, à ce jour, pas parvenu à inverser 63.
Les grands industriels n’ont qu’un intérêt limité à se consolider volontairement, la fragmentation nationale protégeant actuellement les rentes des acteurs en place. Le parallèle historique pertinent n’est pas européen mais américain : la consolidation du socle industriel de défense dans les années 1990 (la « Dernière Cène ») a été imposée par le gouvernement fédéral, non initiée par l’industrie. Une politique industrielle de défense européenne crédible suppose donc une capacité publique à imposer une consolidation — un rôle que les États européens ont déjà exercé avec succès dans l’aéronautique civile, à travers Airbus.
Les administrations restent déconnectées
Le troisième mécanisme est un déficit de confiance interétatique que la pratique administrative reproduit activement. Le président Macron a eu raison de diagnostiquer le besoin, pour l’Europe, d’une « intimité stratégique » comme fondement d’une culture stratégique commune — mais les instruments permettant de la construire ont fait défaut 64. L’erreur à éviter est de supposer que la mise en œuvre suivra mécaniquement l’accord politique : les administrations nationales conservent une large marge d’appréciation et peuvent s’approprier le processus décisionnel, si bien que les négociations sont vécues comme un jeu à somme nulle — « on a toujours le sentiment d’être perdants », disent souvent les représentants des États membres — précisément parce que les repères et les pratiques administratives restent nationaux 65.
Ce n’est pas une affirmation abstraite. Le bilan diplomatique français depuis 2019 en fournit des illustrations concrètes : l’OTAN dite « en état de mort cérébrale » ; les mises en garde contre « l’humiliation de la Russie » ; un appel à une « Europe unie » lancé en novembre 2024, en français uniquement, sans mentionner ni la Pologne, ni l’Italie, ni l’Union, ni l’OTAN. Le même réflexe national se retrouve dans la formation des élites : les dirigeants industriels français sont formés très majoritairement à Polytechnique, à Sciences Po et à l’INSP, leurs homologues britanniques à Oxford et Cambridge ; seuls 5 % d’une classe d’âge européenne effectuent un séjour Erasmus.
Les intérêts restent divergents
Le quatrième mécanisme n’est pas institutionnel mais humain : c’est une affaire d’intérêts. Il explique pourquoi les trois précédents persistent malgré des discours qui, eux, convergent. Trois types d’acteurs s’affrontent 66 67. Les « gardiens de la souveraineté » — dirigeants politiques, élites militaires, industriels en place — ont tout intérêt à protéger les bases industrielles nationales, quelle que soit la logique économique. Les « clients de l’hégémon » parient que la loyauté affichée à Washington reste, pour leur sécurité, le choix le plus sûr. Seuls les « promoteurs de l’Europe », disséminés dans les administrations, la diplomatie et l’industrie, ont intérêt au changement que ce texte recommande.
L’enjeu dépasse l’économie : une Union dont l’ambition fondatrice était de rendre la guerre entre ses membres « matériellement impossible » 68 ne peut rester indifférente à un réarmement qui demeure national et non intégré — donc réversible, si des coalitions nationalistes gagnaient du terrain dans un ou plusieurs États membres.
Cinq leviers pour faire sauter le verrou
Cinq leviers, mobilisables dès aujourd’hui, permettent d’agir précisément aux points où les quatre mécanismes qui précèdent produisent leurs effets — le budget, le marché, les administrations, les coalitions d’intérêts.
Les cinq recommandations qui suivent s’organisent autour d’un principe unique. Parce que ce verrou opère avant tout au niveau des administrations nationales et des cycles budgétaires nationaux, plutôt qu’à celui de l’architecture institutionnelle de l’Union, les interventions les plus efficaces sont celles qui rendent l’échelon européen payant pour les États et les entreprises qui, aujourd’hui, se replient par défaut sur le niveau national — plutôt que celles qui créent avant tout de nouveaux organismes européens. Deux sont budgétaires, une est politique, une est administrative, et une est industrielle. Chacune est réalisable dans le cadre de l’actuel cycle de négociation du cadre financier pluriannuel (CFP, 2028-2034), que nous considérons comme le test de crédibilité politique le plus déterminant à court terme. Ensemble, elles combinent la logique de la « carotte et du bâton » qui structure de plus en plus la posture géoéconomique de l’Union 69 : des mesures qui rendent la coopération plus attractive, et des mesures qui rendent la fragmentation persistante plus visible et plus coûteuse.
R1 — Plus d’argent européen : faire du CFP le test de crédibilité budgétaire
La proposition de la Commission de juillet 2025 alloue 131 milliards d’euros au portefeuille défense et espace, dont environ 60 à 70 milliards d’euros spécifiquement fléchés vers la défense — soit un quintuplement par rapport au CFP 2021-2027 70. Cette ambition est déjà sous pression : le chancelier Merz a réagi de façon critique dès les semaines suivant sa publication, et la France et l’Italie, entre autres, devraient faire pression pour des réductions, inquiètes de la tension sur les finances publiques nationales et des fonds susceptibles d’échapper à leurs propres industries de défense. Le problème n’est pas que l’Union manque d’instruments pertinents pour la défense — l’EDIP, le FED et AGILE sont raisonnablement bien conçus —, mais que chacun demeure sous-financé au regard de son mandat : le budget du FED a été réduit de 13 à 8 milliards d’euros lors de la dernière négociation du CFP, un précédent qui ne devrait pas se répéter.
Ce niveau d’ambition devrait être défendu, a minima, tout au long des négociations du CFP. Il ne s’agit pas simplement de dépenser plus, mais de dépenser européen : des financements partagés, mis en commun, pluriannuels, sur lesquels les entreprises peuvent fonder leur planification de production.
R2 — Acheter européen : flécher les budgets nationaux vers la coopération européenne
L’argent reste très majoritairement national. Les lignes budgétaires de l’Union consacrées à la défense s’élèvent à environ 2 milliards d’euros par an ; la France et l’Allemagne, à elles seules, dépensent plus de 150 milliards d’euros, soit près de 40 % des dépenses militaires totales de l’Union. Le seul budget du programme 146 « Équipement des forces » français dépasse 20 milliards d’euros par an, soit dix fois le budget annuel total de la Commission pour ce secteur. Un objectif d’acquisitions coopératives de 35 %, relevé à 40 % dans le cadre de la Stratégie industrielle européenne de défense, existe depuis 2014 ; le niveau réel n’est passé que de 18 à 24 % entre 2024 et 2025. Une seule mesure est recommandée : flécher une part nettement plus importante des budgets nationaux d’acquisition de défense vers des équipements produits par coopération européenne ou par achats croisés entre États membres. Ce n’est pas une hypothèse d’école — l’achat par la France, en décembre 2025, du GlobalEye de Saab, et celui, par la Suède en mai 2026, des frégates FDI de Naval Group montrent déjà ce que cela représente à grande échelle. Ce levier avait été proposé début 2025 71 et a depuis été repris, sous une forme voisine, par le Haut-Commissariat au Plan. Le « 1 % européen » va ainsi dans la bonne direction, mais reste trop lent pour atteindre l’objectif d’acquisitions coopératives de 2030 ainsi que l’objectif de 5 % de l’OTAN d’ici 2035 72.
R3 — Des rencontres « Arsenal Europe » : institutionnaliser un pilotage politique de haut niveau des programmes phares
Les grands programmes d’armement continuent de s’enliser, non pour des raisons de faisabilité technique 73 mais faute d’une attention politique soutenue. Ce sont les États membres, non l’Union, qui investissent, qui acquièrent, et qui restent en dernier ressort responsables devant leurs citoyens ; c’est leur direction politique, non celle de la Commission, qui doit maintenir ces programmes en mouvement. Le nombre de crises imprévues qui se disputent cette attention ne cessant de croître, cela ne peut être laissé à la seule bonne volonté.
Le basculement d’une approche essentiellement nationale vers une stratégie véritablement commune exige une forte impulsion politique. L’histoire des avancées de l’intégration européenne suggère qu’un petit nombre d’États — en particulier la France et l’Allemagne — doivent d’abord pouvoir s’accorder sur les grandes lignes d’une ambition partagée, tout en laissant aux autres États la possibilité d’en discuter et d’y participer. L’impulsion politique de cette initiative doit venir du plus haut niveau, c’est-à-dire des chefs d’État et de gouvernement.
Des rencontres trimestrielles « Arsenal Europe » sont recommandées : un point d’étape politique récurrent sur les négociations des programmes phares, tenu au plus haut niveau que permet le format, avec un plancher ministériel. Les dirigeants politiques doivent traiter les résultats comme relevant de leur propre responsabilité, plutôt que de supposer, comme cela arrive trop souvent, que « l’intendance suivra ». Pour éviter de surcharger les agendas ministériels, ces rencontres pourraient se tenir en marge des Conseils des ministres existants, sous des formats différenciés adaptés aux programmes en négociation — franco-allemand, triangle de Weimar, ou autres selon les besoins.
Parallèlement à ces rencontres ministérielles, un processus de type « Track 1.5 » est recommandé : un petit groupe permanent de personnalités respectées dans l’ensemble des États membres, agissant à titre personnel, mais quasi officiel, conduit par une figure de premier plan, doté de sa propre structure de décision, de moyens administratifs et d’un mandat clair pour éclairer les délibérations ministérielles. Un processus « Track 2 » réunissant chercheurs et think tanks en dehors de tout mandat officiel, devrait se déployer en parallèle pour construire la convergence technique et d’expertise sur laquelle les négociateurs formels pourront ensuite s’appuyer.
R4 — Mettre en œuvre l’intimité stratégique : européaniser les administrations qui exécutent, pas seulement les budgets qui financent
Ce verrou est, au fond, administratif : la volonté politique se négocie au sein du Conseil, mais elle est exécutée — ou diluée — par des fonctionnaires nationaux dont les carrières, la formation et les réflexes professionnels demeurent presque entièrement nationaux. Faire passer l’Europe du « par défaut » au « par dessein » relève moins de la création de nouvelles institutions que du changement du mode opératoire des agents qui font fonctionner celles qui existent déjà. L’« intimité stratégique » doit être construite délibérément, en adaptant les administrations nationales appelées à la porter dans la durée.
Trois mesures sont recommandées. Premièrement, créer nettement plus de postes d’échange entre capitales nationales, concentrés là où se joue la mise en œuvre : les ministères de la Défense et leurs agences d’acquisition — la DGA en France, le BAAINBw en Allemagne — ainsi que les ministères des Affaires étrangères et des Affaires européennes. Deuxièmement, européaniser les filières de formation les plus prestigieuses du continent, en augmentant le nombre de places réservées à d’autres Européens dans des institutions comme l’Institut des hautes études de défense nationale en France. Troisièmement, mettre en commun des fonctions, puis à terme des services, en suivant le même chemin d’intégration progressive qui a permis de bâtir l’unique champion industriel européen incontesté : Airbus. L’Ukraine devrait être intégrée à cette circulation à mesure qu’elle s’approfondit.
R5 — Défragmenter l’industrie par le bas : en faire une priorité politique, non un résultat spontané du marché
Une consolidation du socle industriel de défense européen à la manière de la « Dernière Cène », comme celle imposée par les États-Unis à leur propre industrie dans les années 1990, est peu probable à court ou moyen terme : Washington disposait d’une autorité fédérale unique capable de l’imposer ; l’Union n’en a aucune. La défragmentation de l’offre n’en demeure pas moins indispensable — c’est le moyen le plus réaliste de faire baisser les coûts de production et d’accélérer la production industrielle. Or, les efforts d’intégration du marché menés par la Commission, même soutenus par le Parlement européen, continuent de se heurter aux résistances des États membres soucieux de protéger leurs bases industrielles nationales.
Le levier le plus réaliste, à court terme, consiste à créer les conditions d’une défragmentation par le bas : des conditions favorables aux biens duaux, aux entreprises de la « nouvelle défense », aux PME et aux start-up, afin que des pôles transnationaux innovants et compétitifs se forment autour d’elles plutôt qu’autour de grands maîtres d’œuvre ancrés nationalement, qui ont le moins d’intérêt à se consolider volontairement. Ces incitations devraient s’étendre à l’Ukraine : approfondir la proximité industrielle qui se développe déjà entre entreprises de défense ukrainiennes et européennes est en soi une forme de défragmentation, qu’il faut encourager plutôt que de traiter comme un simple effet secondaire de la guerre 74.
Du déclaratoire à l’exécution
Ces cinq recommandations sont délibérément ciblées dans ce qu’elles demandent aux institutions de l’Union comme aux États membres : aucune ne nécessite un nouveau traité, une nouvelle configuration du Conseil, ou un niveau de consensus politique allant au-delà de celui qui existe déjà — plus de 80 % des citoyens européens soutiennent déjà une défense européenne renforcée selon l’Eurobaromètre. Ce qu’elles exigent, en revanche, c’est une exécution soutenue au niveau où, comme ce texte l’a montré tout au long de son propos, la mise en œuvre échoue aujourd’hui : les lignes budgétaires nationales, les administrations nationales, et l’attention politique des États membres dans l’intervalle entre les sommets du Conseil. C’est là que réside, en réalité, le verrou — et le lever est la condition préalable à tout ce que l’horizon 2050 de cette initiative pourrait exiger de plus ambitieux.
Un CFP crédible donnerait à l’Europe les ressources ; des budgets nationaux européanisés mettraient ces ressources au travail ; les rencontres Arsenal Europe maintiendraient l’engagement politique entre les sommets ; des administrations européanisées transformeraient la volonté politique en pratique opérationnelle ; et une politique industrielle « par le bas », ancrée dans les nouvelles entreprises de défense et en Ukraine, produirait la défragmentation qu’une consolidation « par le haut » ne peut pas encore obtenir.
Sans progrès sur ces cinq fronts pris ensemble, la volonté politique de l’Europe risque de demeurer largement déclaratoire. La clef du verrou est donc entre des mains européennes.
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06.10.2026 à 08:21
L’ère de la guerre politique
Pour comprendre ce que Poutine et Trump font déjà sur le continent, la notion de « guerre hybride » est devenue inadéquate
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Texte intégral (13998 mots)
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Depuis plusieurs années, la terminologie de la « guerre hybride » s’est installée dans le débat public européen avec une force telle qu’elle joue un rôle majeur dans la prochaine élection présidentielle française. Plusieurs candidats putatifs ont déjà été visés par des opérations d’ingérence en provenance de la Russie 75, tandis que la directrice de la Direction générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) a récemment alerté sur une probable recrudescence d’actions hybrides « plus directes et violentes » d’ici à avril 2027 76. « L’’hybridité » est donc sur toutes les lèvres, au point qu’elle risque fort de constituer l’un de ces concepts qui définissent une époque et un imaginaire et sur lesquels les historiens de demain se pencheront.
Apparu dans les années 2000 77 pour désigner la combinaison de modes de combat réguliers et irréguliers (notamment par le Hezbollah), le terme de guerre hybride s’est ensuite transformé à la faveur de la révolution numérique pour désigner les nouveaux moyens de subversion permis par la numérisation des sociétés ouvertes. Il a fini par englober tout ce qui résulte de l’exploitation des failles de cette mise en réseau du monde : hacking et ingérences informationnelles bien sûr, mais aussi pratiques juridiques agressives (lawfare) ou sabotages d’infrastructures physiques permettant la circulation des flux dans une société où la prospérité repose plus que jamais sur le mouvement des biens et des personnes. Dans un monde aussi interconnecté que le nôtre, l’hybridité a rapidement fini par désigner à peu près tout moyen de coercition, de subversion ou d’agression situé sous le seuil susceptible de provoquer un conflit armé. De la même manière, si le terme se voulait à l’origine universel, il désigne désormais quasi exclusivement les opérations de déstabilisation conduites par la Russie sur le continent européen, tandis qu’il n’est presque jamais utilisé pour désigner les agressions commises par d’autres États. Autrement dit, la terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle est à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu’elle introduit plus de confusion qu’elle n’en dissipe. Ce ne serait pas nécessairement un problème si elle n’était pas aujourd’hui massivement utilisée par l’Union européenne et l’OTAN dans leur communication politique comme dans leurs réflexions doctrinales 78, jouant par là un rôle important dans la définition des politiques publiques de protection des citoyens.
Le problème ne relève donc pas de la simple querelle terminologique, puisque la « guerre hybride » participe à vider la question des ingérences de sa substance politique. Elle la réduit à un face-à-face entre techniciens de la subversion, du sabotage ou du renseignement, qu’ils soient européens ou russes, défenseurs ou agresseurs. Dans son sens communément admis, elle réduit l’horizon des menaces qui peuvent être envisagées et anticipées, aussi bien en termes de vecteurs que d’acteurs capables de les mobiliser. En témoigne par exemple la surreprésentation des études, par ailleurs nécessaires à la bonne information du public, qui se focalisent sur les effets et les pratiques plutôt que sur les causes et les objectifs des ingérences. On en sait beaucoup aujourd’hui sur l’identité des acteurs qui les organisent, sur leurs moyens, sur les idées qu’ils entendent propager dans nos espaces publics. En revanche, peu de recherches tentent de replacer ces opérations et les acteurs qui en sont responsables dans leurs contextes sociologiques, géographiques et historiques, afin de mieux comprendre leurs représentations du monde et, in fine, leurs objectifs. Au lieu de cela, nous voyons proliférer les matrices quantitatives et autres typologies techniques qui, au lieu d’élargir notre champ de vision, le restreignent. La guerre hybride, tout comme la question des ingérences étrangères, apparaît alors comme un problème essentiellement technique, devant être géré par des techniciens. Cette vision nous condamne à une réponse champ par champ (cyber vs. cyber, désinformation vs. influence, etc.), technique, dépolitisée et globalement inefficace. En témoigne le foisonnement d’outils informatiques promettant de lutter contre les ingérences, ou encore la banalisation d’un vocabulaire issu de la médecine et de l’épidémiologie pour les décrire : certains parlent ainsi « d’infodémies » et proposent même de développer des « vaccins informationnels » 79.
La terminologie de l’hybridité dans son acception actuelle est à la fois hyper-extensive et hyper-restrictive, si bien qu’elle introduit plus de confusion qu’elle n’en dissipe.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Ainsi, avec la terminologie de la « guerre hybride », nous, Européens, nous auto-limitons dans la perception que nous avons des menaces bien réelles qui pèsent sur nos systèmes politiques, sociaux et économiques. Elle nous empêche de voir que les adversaires de l’Europe ne cherchent pas uniquement à déstabiliser des États et des administrations, mais bien à subvertir des systèmes politiques ainsi que les valeurs sur lesquelles ils sont fondés – ce qui est beaucoup plus grave. Autrement dit, la guerre hybride et son jargon expert occultent, par une technicisation à outrance, la dimension fondamentalement politique de ce à quoi nous sommes collectivement confrontés. Elle nous condamne en outre à être perpétuellement surpris : nos décideurs et nos opinions publiques se trouvent régulièrement dans un état de sidération face à des opérations qui n’avaient pas été anticipées parce que le logiciel prospectif dans lequel nous nous enfermons ne le permet tout simplement pas.
La question du dépassement de la terminologie de l’hybridité n’est pas une lubie conceptuelle, mais une nécessité stratégique à laquelle nous entendons contribuer en proposant de revenir à une autre approche : celle de la guerre politique.
Il ne s’agit pas d’opérer un simple changement d’étiquette. Là où l’hybridité se définit par des moyens qui ont tendance à s’étendre et à se diversifier indéfiniment, la guerre politique se définit par une intention et une décision : celle prise par un État de chercher la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Dans cette optique, les moyens mobilisés (désinformation, sabotage, financement occulte ou influence économique) ne sont jamais que des outils au service de cette fin. Ce n’est donc pas un état latent des relations internationales, mais un choix, une décision qui peut être combattue et arrêtée. C’est précisément ce déplacement, des moyens vers l’intention, qui permet d’englober dans une même catégorie d’analyse des acteurs que l’hybridité, de par sa focale technique, a toujours tenus séparés : la Russie bien sûr, mais aussi les États-Unis de Donald Trump, et peut-être demain la Chine.
La guerre politique au prisme de la convergence russo-américaine
Pour discerner les contours de cette guerre politique, il est nécessaire de se situer au niveau de la téléologie des opérations d’ingérence, c’est-à-dire de questionner leurs fins plutôt que leurs moyens. Nous savons, par exemple, que les tentatives d’ingérences actuelles, et plus largement les opérations de déstabilisation commises par la Russie en Europe depuis 2022, ont pour objectif principal d’amoindrir par tous les moyens la volonté des Européens à aider l’Ukraine 80, et donc d’influencer les choix stratégiques que nous ferons pour garantir notre sécurité dans les décennies à venir.
Cet objectif, qui n’est que la déclinaison conjoncturelle depuis 2022 d’une guerre politique engagée par Moscou dès 2011-2012, s’insère dans celui, plus vaste et plus ancien, qui consiste pour la Russie à rechercher un affaiblissement des systèmes démocratiques européens en favorisant l’érosion de la confiance des citoyens dans leurs institutions. Nous savons également que les partis politiques qui sont en défaveur d’une aide massive de l’Europe à l’Ukraine sont aussi, pour une large part, ceux qui sont les plus hostiles au libéralisme politique qui caractérise la philosophie sur laquelle s’est bâti le projet européen depuis plus d’un demi-siècle 81. Or, ces partis et ces mouvements, que Marlène Laruelle qualifie d’illibéraux 82, ne sont pas uniquement soutenus par la Russie : ils le sont également de plus en plus clairement par l’administration Trump et une partie de l’extrême droite nationaliste américaine, si bien que l’on commence à voir apparaître de véritables convergences russo-américaines. Un exemple est celui des élections hongroises d’avril 2026 83, au cours desquelles l’ancien Premier ministre Viktor Orbán, finalement sorti perdant, a reçu le soutien du dispositif d’influence de la Russie, mais aussi celui, explicite, des responsables américains, soutien qui s’est notamment manifesté par une visite du vice-président J.D. Vance à Budapest.
Là où l’hybridité se définit par des moyens qui ont tendance à s’étendre et à se diversifier indéfiniment, la guerre politique se définit par une intention et une décision.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Certains lecteurs ou lectrices pourront considérer que mettre sur le même plan la Russie de Vladimir Poutine et les États-Unis de Donald Trump relève de la provocation. Après tout, la Russie se livre depuis 2014 à une politique expansionniste et impérialiste profondément déstabilisatrice, quand les États-Unis restent, pour l’heure, un allié historique des États européens avec lesquels ils partagent des intérêts et des valeurs. Malgré la dérive trumpienne et l’érosion du système politique traditionnel actuellement à l’œuvre, les États-Unis demeurent une grande démocratie où de nombreux contre-pouvoirs fonctionnent, quand la Russie a sombré depuis longtemps dans un autoritarisme si prononcé qu’il a interdit au seul parti d’opposition hors-système, Yabloko, de présenter des candidats aux élections législatives de septembre 2026 84.
Notre but n’est pas de mettre sur le même plan la Russie et les États-Unis en tant qu’États, car il est évident que leurs relations avec l’Europe sont historiquement fondées sur des structures, des valeurs et des dynamiques fort différentes. Ceci étant dit, nous constatons une convergence grandissante de vues et de pratiques, qui conduit responsables russes et ultraconservateurs américains à soutenir les mêmes mouvements politiques, avec des méthodes parfois similaires.
L’administration Trump, encouragée en cela par les milliardaires de la Silicon Valley, ne fait ainsi aucun mystère de son hostilité à toute forme de régulation du numérique, de protection de l’environnement, de redistribution des richesses ou encore de défense des minorités ethniques ou de genre. Le Département d’État a même récemment ouvert des financements à des organisations européennes sur la base de leurs orientations politiques pro-MAGA : le think-tank Western Arc (France) y a candidaté 85, tandis qu’une subvention de cinq millions de dollars était envisagée (et depuis retirée) pour la Free Speech Union (Royaume-Uni) 86. Dans les années 2010, la Russie avait fait exactement la même chose. Par exemple, l’Institut de la Démocratie et la Coopération (IDC) 87 avait pour objectif de soutenir des initiatives qui, déjà, se caractérisaient par une ligne « souverainiste » ( c’est-à-dire anti-européenne), extractiviste, et, même si l’on ne le disait pas encore à l’époque, illibérale. Aujourd’hui, on assiste même à des formes de coordination entre la base militante du trumpisme et les acteurs russes de l’ingérence. Citons ici un exemple qui a concerné personnellement l’un des auteurs du présent travail : après une enquête de terrain en Moldavie au moment des élections législatives de septembre 2025, deux chercheurs français ont été accusés par plusieurs blogs, sites et comptes de réseaux sociaux à la fois russes et MAGA d’être des agents de déstabilisation à la solde de l’Élysée. Les éléments de langage, en tous points similaires entre les comptes russes et américains, montraient une coordination évidente.
Au fond, la Russie et l’administration Trump poursuivent un objectif commun : celui de la finlandisation de l’Europe, une expression réactivée en 2022 par l’écrivaine estono-finlandaise Sofi Oksanen. Elle entendait par là expliquer que la Russie cherchait à faire à l’Europe ce que l’URSS et les États-Unis avaient imposé à son pays durant la guerre froide : le fait d’être une non-puissance, ou plutôt un non-sujet des rapports de forces internationaux, faisant des Finlandais les spectateurs de leur propre destin. Dans son article 88, Sofi Oksanen accusait bien entendu la Russie de rechercher un tel objectif. Aujourd’hui, il semblerait que l’administration Trump, engagée dans de nombreux bras de fer avec Bruxelles, méprisant ouvertement les institutions européennes et préférant le dialogue bilatéral, poursuive la même ambition : celle de limiter au maximum la capacité des Européens à s’organiser collectivement pour prendre en main leur destin et peser dans la marche du monde.
Malgré cette téléologie commune, il serait inexact de dire que les objectifs stratégiques des deux pays à l’égard de l’Europe convergent strictement. Alors que Moscou cherche à briser un projet d’unité et de cohésion pour exercer de nouveau une domination territoriale sur ce qu’elle considère comme ses marges géographiques, Washington veut réaligner l’Europe sur son agenda stratégique. Le premier casse et divise pour retrouver une marge de manœuvre et d’action devant lui permettre de réaffirmer son idéologie et son rôle régional, alors que le deuxième contraint et influence pour modeler son environnement stratégique en façonnant des alliés qui lui ressemblent. Ce remodelage passe par des actions qui ressemblent parfois furieusement aux ingérences dont Moscou est coupable, comme l’ont montré le soutien affiché par Elon Musk à l’AfD allemande 89, les campagnes d’influence MAGA en ligne ou les opérations d’influence au Groenland 90. Mis en perspective avec les actions russes sur le continent, nous voyons apparaître des intérêts partagés pour des mêmes acteurs, que ce soit en Hongrie, en Allemagne, au Royaume-Uni ou ailleurs. Autrement dit, il existe une certaine convergence des luttes qui permet d’affirmer que l’Europe est menacée par la tenaille illibérale que lui imposent la Russie, l’administration Trump et ses alliés de l’extrême droite américaine, plutôt que par des actions « hybrides » dont la définition échappe à tout le monde.
Ce n’est donc pas un état latent des relations internationales, mais un choix, une décision qui peut être combattue et arrêtée.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
On pourra nous objecter que tout ceci n’est pas nouveau, et qu’il a été largement démontré que le mouvement MAGA entretient depuis près de dix ans une véritable porosité avec les acteurs de l’ingérence russe, qui ont cherché à en favoriser l’essor 91. En revanche, le fait que cette administration Trump, contrairement à la précédente, cherche à déclencher une guerre politique en déployant une large panoplie de moyens, notamment fédéraux, pour parvenir à ses fins idéologiques, constitue une nouveauté. Si nous pouvons espérer qu’elle ne soit que passagère, cette décision s’inscrit dans une parenté entre Moscou et Washington qui n’a rien de circonstanciel. En effet, les États-Unis et la Russie partagent une généalogie doctrinale de la guerre politique héritée d’un siècle de rivalité soviéto-américaine, qui, combinée à d’autres facteurs, a conduit dans un cas comme dans l’autre à une privatisation des dispositifs d’ingérence. Ces derniers se concentrent désormais sur les mêmes leviers pour déstabiliser l’Europe : l’exploitation des dépendances stratégiques à l’ère numérique d’une part, et l’instrumentalisation de la colère sociale d’autre part.
La guerre politique, un produit de la rivalité soviéto-américaine
La situation à laquelle l’Europe fait face aujourd’hui n’est en effet pas nouvelle. Les pratiques contemporaines d’ingérence sont le produit d’une longue confrontation entre Moscou et Washington, au cours de laquelle chacun a observé, imité et perfectionné les méthodes de l’autre. C’est de ce « dialogue » conflictuel que procède le répertoire d’actions que nous connaissons et que nous désignons souvent sous le vocable de « guerre hybride ». La nouveauté tient à ce que ses deux artisans se retrouvent désormais, face à l’Europe, du même côté.
Le premier acte du dialogue conflictuel ayant donné naissance à la guerre politique se déroule dans la Russie bolchevique des années 1920. Le 11 janvier 1923, Unszlicht, directeur adjoint de la GPU (l’ancêtre du KGB), crée le premier bureau en charge de la dezinformatsiya. Ses activités débutent par une vaste campagne de désinformation auprès des exilés monarchistes russes et des services de renseignement européens dans le but de les inciter à ne pas intervenir militairement contre l’URSS, notamment lors de l’opération Trust, menée par Artouzov 92, chef du contre-espionnage. Confiants du fait de leurs premiers succès, les services de renseignement bolchéviques puis soviétiques multiplient les opérations d’influence et de désinformation jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, développant ainsi une expérience considérable et pionnière dans ce domaine.
Côté américain, la réponse à cet activisme des Soviétiques dans le champ de la déstabilisation des démocraties d’Europe de l’Ouest est élaborée par George Kennan après la Seconde Guerre mondiale. Directeur de la planification politique et conseiller du département d’État sous le président Truman, considéré comme l’un des pionniers de la lutte contre la « menace communiste », celui-ci cherche la stratégie qui permettra aux États-Unis de riposter sans risquer le déclenchement d’un conflit mondial, a fortiori à l’ère nucléaire. Il avance ainsi en 1947 le concept de political warfare (guerre politique), s’inspirant explicitement des enseignements de Clausewitz et de Lénine selon lesquels il est possible d’utiliser d’autres moyens que ceux de la guerre conventionnelle pour lutter contre un adversaire. Dans un mémo classifié de fin avril 1948 qui lance officiellement la guerre politique américaine, intitulé « Inauguration de la guerre politique organisée », il indique que « Lénine a si bien synthétisé les enseignements de Marx et de Clausewitz que la conduite de la guerre politique par le Kremlin est devenue la plus aboutie et la plus efficace de toute l’histoire » 93. Le concept de guerre politique tranche avec le passé en ce qu’il ne distingue plus un temps de paix et un temps de guerre, mais laisse entrevoir l’éventualité d’une guerre menée contre un ennemi désigné et son système idéologique.
La guerre politique est rapidement traduite en directive officielle et comporte deux dimensions : ouverte et clandestine. La dimension ouverte cherche à mobiliser des moyens financiers, politiques et diplomatiques pour éviter que des pays étrangers ne deviennent communistes et basculent sous le contrôle de Moscou. Elle inclut par exemple la propagande politique ouverte, dite « blanche », qui correspond peu ou prou à la communication stratégique d’aujourd’hui. La dimension clandestine cherche à mobiliser des moyens secrets pour éviter ces basculements, allant de l’ingérence politique et électorale au soutien à des groupes armés irréguliers ou à de la propagande, dite « noire », cherchant à influencer les perceptions des opinions publiques ciblées par de la mésinformation, de la désinformation ou de la compromission. George Kennan devient ainsi un ardent promoteur des opérations clandestines de la CIA, tout juste créée en 1947 et bras armé de cette guerre politique.
L’Europe est menacée par la tenaille illibérale que lui imposent la Russie, l’administration Trump et ses alliés de l’extrême droite américaine.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Pendant la guerre froide, de nombreuses opérations américaines ont relevé de cette guerre politique actée par le président Truman et par plusieurs de ses successeurs contre l’URSS et l’expansion du communisme international : soutien économique, subversion (coup d’État de 1953 en Iran), ingérences électorales (financement de partis démocrates chrétiens en Italie et en France), financement de groupes armés (réseaux Stay-Behind en Europe occidentale ; Contras au Nicaragua), etc.
Côté soviétique, la doctrine américaine de la guerre politique a constitué une source d’inspiration majeure pour le KGB, qui se l’est appropriée sous le nom de lutte contre la « subversion idéologique » tout au long des années 1960. En effet, bien que les services soviétiques soient les dépositaires de l’héritage tchékiste, le moment historique que vit l’URSS après la mort de Staline nécessite la création de nouveaux outils de lutte contre l’adversaire américain. Le XXe Congrès du PCUS en 1956, en ouvrant la voie à la déstalinisation de la société, inaugure une ère qu’Alexandre Zinoviev a qualifiée de « libérale », avec des répressions moindres et une ouverture du pays un peu plus importante qu’auparavant. Il en a résulté l’émergence de mouvements intellectuels, politiques et civiques que le KGB a rapidement identifiés comme des tentatives de déstabilisations orchestrées par les Américains dans le cadre de leur guerre politique. C’est notamment le cas de la dissidence. Né après que des prisonniers politiques amnistiés ont raconté l’extrême barbarie du goulag, ce mouvement protéiforme est rapidement vu par les autorités soviétiques comme une opération américaine de déstabilisation directement inspirée de la doctrine Kennan 94. Le KGB voit même la main de l’adversaire dans la révolte ouvrière de Novotcherkassk de juin 1962, pourtant provoquée par une hausse des prix et réprimée dans le sang. On va même jusqu’à affirmer que L’Archipel du Goulag, le monument littéraire de Soljenitsyne, est une œuvre commandée par la CIA pour décrédibiliser le régime soviétique et pour entamer la confiance que les partis communistes occidentaux pouvaient avoir en l’URSS. En juillet 1967, une 5e direction du KGB est même créée à l’initiative de Iouri Andropov 95 afin de lutter contre cette « subversion idéologique » toujours vue comme une ingérence étrangère plutôt que comme une conséquence des problèmes économiques, politiques et sociaux auxquels le pays était alors confronté. Autrement dit, les services et le gouvernement soviétiques faisaient une lecture conspirationniste du monde et des crises internes que connaissait alors l’URSS.
Cette lecture conspirationniste n’a pas disparu avec la chute de l’Union soviétique, bien au contraire. La Russie contemporaine est largement héritière de cette représentation paranoïaque des relations internationales, qui considère la disparition de l’URSS comme le succès d’une opération occidentale de déstabilisation, bien plus que comme l’échec d’un système politique et économique incapable de se réformer. C’est cette vision conspirationniste de l’histoire qui est aujourd’hui défendue par Vladimir Poutine et son entourage, qui ont interprété de la même manière les révolutions de couleur, les printemps arabes, ou encore la révolution de Maidan à Kiev. En 2011-2012, lorsque des dizaines de milliers de Russes sont descendus dans les rues pour réclamer l’alternance démocratique et refuser le 3e mandat présidentiel de Vladimir Poutine, c’est encore une fois la main de la guerre politique et de la subversion idéologique qui a été dénoncée 96. Or, cette fois-ci, le Kremlin a considéré qu’il s’agissait d’une menace directe à la survie physique du régime et de ses membres. Aussi la décision a-t-elle été prise de retourner l’arme de l’adversaire contre lui : les premières usines à troll et les premières tentatives de soutien à des partis populistes occidentaux sont apparues immédiatement après cette vague de manifestations inédites par leur ampleur. Depuis, le mouvement est allé crescendo : décrédibilisation de la révolution ukrainienne de 2014, soutien à la guerre civile dans le Donbass, ingérences massives dans les élections américaines de 2016 et tentatives d’influence lors de plusieurs référendums européens (Brexit, Catalogne, etc) … La liste des opérations menées par la Russie depuis lors est extrêmement longue et se diversifie de jour en jour, avec une préférence notable mais non exclusive pour les mouvements souverainistes de gauche, de droite et d’extrême droite. In fine, la Russie a adopté une forme de « contre-diversion idéologique », elle-même héritée de la guerre politique américaine, comme logiciel d’action offensive depuis près de 15 ans.
La guerre politique en sous-traitance : Moscou et Washington en miroir
Si la Russie a relancé la guerre politique en 2011-2012, les États-Unis ont quant à eux renoué avec cette pratique stratégique en 2025, comme l’énonce la Stratégie de sécurité nationale 97. Les anciens modes opératoires ont été réactivés, mais une méthode relativement nouvelle est apparue : la coopération accrue entre acteurs publics du renseignement et opérateurs privés poursuivant des buts économiques ou politiques. Autrement dit, la guerre politique repose désormais, à Washington comme à Moscou, sur une privatisation du dispositif sécuritaire, qui se met aussi au service d’une compétition politique et économique interne.
Les pratiques de la guerre politique américaine sont multiples et variées, raison pour laquelle il convient de prendre de la hauteur pour caractériser cette stratégie : diplomatie coercitive ; soutien politique et financier à des partis ou des figures politiques ; ingérence dans les processus électoraux ; mise en place clandestine de médias, partis ou syndicats diffusant ses idées ; conférences organisées pour diffuser ses idées ; forges de faux documents ; recrutement d’agents d’influence et de journalistes ; désinformation et propagande ; agit-prop et troubles à l’ordre public ; soutien à des groupes armés irréguliers ; sabotage, etc. La multiplicité des pratiques impose donc de regarder l’acteur initial et son intention politique, plutôt que de se perdre dans l’analyse fine de toutes les tactiques. Le National Security Council sert de lieu de coordination depuis 1947, ce qui lui confère un rôle central dans la construction d’ une vision globale de la guerre politique menée dans les domaines ouvert et clandestin. Le degré d’intensité de cette guerre politique pourra ainsi se mesurer à l’aune de la mobilisation ou non des acteurs institutionnels clandestins pour la mener.
S’il ne reste que deux ans et demi de mandat au président Trump, il reste plusieurs décennies d’avenir politique à J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Pour remplir ses objectifs, la Maison-Blanche peut s’appuyer sur des acteurs dédiés aux stratégies ouvertes pour les uns, et aux stratégies clandestines pour les autres. Dans le domaine ouvert, le Département d’État est l’entité privilégiée. Durant la guerre froide, celui-ci chapeautait et finançait de nombreuses entités pour accroître l’influence américaine et contester le communisme, telles qu’USAID, pour l’aide au développement, des programmes d’assistance, tels que le Plan Marshall, des programmes d’influence, tels que la bourse académique Fulbright ou l’International Visitor Leadership Program (IVLP). Dans les années 1990 et 2000, si le soft power est resté une dimension centrale de sa pratique, il ne s’inscrivait pas expressément dans une perspective de guerre politique car il ne cherchait plus la subversion agressive d’un système idéologique adverse. Avec le retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025, le DoS a été mis à genoux par le Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), puis placé sous la responsabilité de Marco Rubio, devenu Secrétaire d’État et Conseiller à la sécurité nationale. Il convient de noter qu’une telle double responsabilité est inédite depuis Henry Kissinger et qu’elle illustre bien le retour de la convergence entre l’outil diplomatique et la sécurité nationale, caractéristique de la guerre politique. Le Département d’État a désormais retrouvé un rôle politique actif en s’impliquant officiellement dans les affaires politiques internes des Européens, comme l’illustre la démarche, en mai 2025, de deux conseillers du Département d’État auprès d’une magistrate française, pour recueillir des arguments contre la condamnation de Marine Le Pen 98.
Dans le domaine secret ou clandestin, deux entités en particulier peuvent être mobilisées : la CIA, pour les opérations de guerre politique, et le Commandement des opérations spéciales des États-Unis (SOCOM), pour les opérations d’influence militaire. Selon l’Executive Order 12333 la CIA est la seule à pouvoir mener des opérations clandestines. Or, si depuis le début des années 2000, la CIA construit un arsenal cyber et mène des opérations clandestines ponctuelles, notamment à des fins d’influence, ce n’est que depuis le premier mandat de Trump qu’elle a repris les opérations de propagande de masse 99, et c’est seulement depuis le second mandat qu’elle se place dans une perspective de guerre politique : elle a, par exemple, été missionnée pour identifier les forces et responsables politiques groenlandais favorables à une intégration aux États-Unis 100. Ainsi, si la CIA est davantage connue pour avoir formé des groupes armés irréguliers en Afghanistan ou en Syrie dans une perspective de contre-terrorisme, elle détient une expérience considérable de la guerre politique via des entités telles que des partis politiques, des médias, des associations, des syndicats, etc. Le livre White Malice de Susan Williams 101 qui retrace les opérations de subversion politique au Congo et au Ghana nouvellement décolonisés, illustre parfaitement ces modes opératoires. Notons qu’ils sont assez peu partagés par les services de renseignement européens plutôt habitués à renseigner et à entraver des menaces sécuritaires qu’à réaliser des opérations politiques d’influence et de subversion politique.
Une caractéristique de ce renouveau de la guerre politique est aussi la mobilisation d’acteurs privés, soutenus politiquement et/ou financièrement, parfois de manière ouverte mais le plus souvent de manière clandestine. Par leur nature indépendantes ou distinctes des structures étatiques, ces derniers sont plus convaincants et permettent de brouiller les lignes en offrant un déni plausible : les influenceurs et les partis sont toujours plus efficaces si leur lien avec un État n’est pas connu, et les hommes d’affaires deviennent ainsi des relais et des vecteurs de confiance plus discrets et moins engageants sur le plan diplomatique.
Ces réseaux interpersonnels sont désormais devenus centraux dans la guerre politique américaine. En effet, l’existence d’une base politique structurée, dite MAGA, qui dispose déjà de modes opératoires d’influence rodés et efficaces, pouvant servir de chambre d’écho aux opérations politiques américaines, se combine avec la structuration de réseaux politiques et affairistes trumpistes qui n’hésitent pas à se mobiliser, d’initiative ou sur demande, pour influencer des acteurs étrangers. À ce titre, la mobilisation au Groenland de plusieurs réseaux d’entrepreneurs proches de Trump et ayant, pour certains, été membres de l’administration lors du premier mandat, est révélatrice. Cette action d’ingérence a d’ailleurs été qualifiée par les services de renseignement danois d’opération clandestine 102. La nomination du gouverneur de Louisiane, Jeff Landry, comme envoyé spécial pour le Groenland 103, ou les rencontres répétées de responsables du Département d’État avec les indépendantistes de l’Alberta Prosperity Project au Canada en 2025, en sont d’autres illustrations 104. Ceux-ci obtiennent ainsi des rétributions politiques et économiques contre leur engagement personnel, les objectifs de la guerre politique actuelle ayant une dimension fondamentalement économique dans les domaines du numérique, des métaux critiques et de l’énergie.
On retrouve en Russie une dynamique similaire où services de l’État et entrepreneurs agissent sur un pied d’égalité, le tout dans un système où les prérogatives régaliennes sont largement ouvertes au privé. Ainsi, l’un des principaux artisans de la guerre politique russe contemporaine n’est ni un service spécial ou de renseignement, mais bien un entrepreneur – Evgueni Prigojine. Disparu à l’été 2023 dans un accident d’avion suspect, celui que l’on surnommait le Cuisinier de Poutine avait inventé un véritable modèle économique de la guerre politique russe. Son empire, ou plutôt la galaxie d’entreprises qu’il détenait et dirigeait, ont fourni à l’État russe une bonne partie de ses capacités en la matière entre 2014 et 2023. Il incarnait ainsi la figure de l’entrepreneur d’influence 105, c’est-à-dire de l’acteur privé faisant fructifier un capital le plus souvent économique en accompagnant le « retour » géopolitique de la Russie dans de nombreuses régions du monde où l’URSS avait eu une présence affirmée. Dans de très nombreux cas, ce « retour » a pris la forme d’opérations plus ou moins vastes de déstabilisation afin de favoriser un changement de régime ou de majorité politique. Ce fut le cas dans plusieurs pays d’Afrique, mais aussi en Europe, où de nombreux partis nationalistes, réactionnaires, néo-conservateurs et souverainistes, ont fait l’objet de soutiens appuyés, et aux États-Unis, où d’importantes ingérences russes dans le processus électoral des présidentielles de 2016 ont été documentées par l’enquête du procureur spécial Robert Mueller et par le Sénat américain 106. Si elles ont permis d’appuyer Donald Trump dans une proportion qui reste difficile à définir, ces ingérences ont surtout créé un alignement idéologique et des liens solides entre la sphère MAGA et les acteurs russes de l’ingérence – liens qui continuent de prospérer aujourd’hui.
Depuis la mort de Prigojine en 2023, l’écosystème sur lequel s’appuie l’État russe pour mener sa guerre politique est davantage contrôlé par les organes officiels, plus spécifiquement les services de renseignement. Il est d’ailleurs fort probable que l’explosion en plein vol du jet privé qui transportait l’entrepreneur ait été provoquée par les services de sécurité russes afin de briser le quasi monopole qu’il exerçait sur de nombreuses capacités d’ingérence et de guerre politique. Souvenons-nous que deux mois avant sa mort, il prenait les armes avec ses troupes et organisait dans le sud de la Russie une mutinerie qui aurait poussé Vladimir Poutine à fuir préemptivement Moscou.
Cet écosystème administratif et financier a donc été repensé afin d’éviter que ne se reproduise une telle situation de monopole. Les entrepreneurs d’influence et autres politekhnolog (spin doctors en bon français) 107 sont ainsi mis en concurrence les uns avec les autres, soumis à un système de distribution de financements qui s’est considérablement bureaucratisé. L’État russe a ainsi créé plusieurs opérateurs chargés de distribuer l’argent public à tout un ensemble de start-up et de sociétés de conseil en communication qui se sont spécialisées dans les ingérences 108. Ce système, s’il a pour objectif d’éviter que ne se recréent des oligopoles, facilite également la coordination avec les services de renseignement, au premier rang desquels la Direction générale des renseignements (GRU). Selon une série de documents ayant fuité du Kremlin et de plusieurs entreprises spécialisées dans les ingérences, la « tour de contrôle » de tout ce système se situerait au Kremlin, dans les bureaux du premier chef adjoint de l’administration présidentielle, Sergueï Kirienko. D’après de nombreux documents qui ont été étudiés par divers collectifs de journalistes 109 ainsi que par l’un des auteurs du présent article 110, les services de Kirienko jouent le rôle de courroie de transmission entre l’écosystème des entreprises spécialisées dans les ingérences et les services de sécurité russe. Par exemple, dans les documents internes de la Social Design Agency, l’entreprise russe qui organise notamment l’opération Doppelgänger dans plusieurs pays européens dont la France, la nécessité d’en référer « au patron » ( c’est-à-dire à Kirienko) apparaît régulièrement dans les minutes des réunions dès qu’une idée originale est émise.
Il s’agit là d’une bureaucratie néolibérale typique, où les prérogatives régaliennes sont diluées et distribuées à une myriade d’acteurs privés qui poursuivent chacun leurs objectifs particuliers. La conséquence principale d’un tel système est le développement, ou plutôt, dans le cas de la Russie, le maintien, d’une corruption endémique qui structure les rapports de pouvoir et oriente les stratégies de l’État. C’est une des raisons pour lesquelles les acteurs russes se livrant à des ingérences en France continuent malgré tout à organiser des opérations qui, sur le papier, ont tout pour échouer – à l’instar des rumeurs visant les candidats putatifs à l’élection présidentielle de 2027. Nonobstant l’échec manifeste de ces opérations à avoir le moindre impact (hormis sur les médias français qui relaient ces contenus en boucle et leur donnent une visibilité inespérée), il s’agit pour les sous-traitants de l’ingérence russe de maintenir un marché public qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative. Côté américain, il ne serait pas étonnant de voir des mécanismes similaires se mettre en place, sur fond de clientélisme assumé par l’administration Trump.
Câbles, satellites, plateformes et « guérilla cybernétique » : l’arsenalisation des dépendances numériques
Au-delà d’une histoire partagée et de mécanismes souvent ressemblants, les guerres politiques américaine et russe contre l’Europe partagent un autre point commun : elles instrumentalisent les nombreuses dépendances stratégiques dans lesquelles l’Europe s’est enferrée depuis trois décennies, notamment à la faveur de la mondialisation et de la révolution numérique. Autrement dit, la guerre politique à l’ère numérique consiste pour beaucoup à maîtriser et/ou subvertir la circulation des flux de données et d’informations sur le réseau de l’adversaire dans l’objectif de gagner la bataille idéologique sur laquelle repose la téléologie réactionnaire.
Du point de vue des États-Unis, le rôle démesuré qu’ont acquis en Europe les plateformes d’intermédiation américaines et maintenant des systèmes d’intelligence artificielle grand public constitue un levier stratégique considérable, d’où un vieux débat bien connu ayant motivé la recherche européenne d’une souveraineté numérique et d’une autonomie stratégique. Jusque récemment, ce débat était bordé par une forme de consensus sur la nécessité de réguler le cyberespace au nom de valeurs humanistes et libérales partagées par les patrons et les régulateurs des deux côtés de l’Atlantique. Cependant, depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, ce statu quo idéologique a volé en éclats à la faveur de l’émergence de patrons ouvertement réactionnaires, à l’instar d’Elon Musk ou de Peter Thiel. Il en résulte un phénomène nouveau pour l’Europe : celui de l’arsenalisation de ses interdépendances numériques au bénéfice non plus d’une compétition économique, mais d’une guerre politique trumpiste qui cherche à faire triompher ses idées politiques en Europe. Parmi d’innombrables exemples, notons le bras de fer qui oppose Elon Musk et la Commission européenne sur la question de la régulation des réseaux sociaux 111, ou la bataille pour intégrer ou retirer les logiciels de la société Palantir 112, dont le cofondateur Peter Thiel affirmait dès 2009 ne plus croire « que la liberté et la démocratie soient compatibles » 113.
Ces épisodes relèvent d’une forme de combat politique où deux visions du cyberespace, et plus largement du monde, s’affrontent. Plus largement, l’émergence d’hyperscalers aux mains de milliardaires réactionnaires a comme conséquence de réduire la résilience du continent européen au niveau de la connectivité numérique 114. Historiquement au centre de la toile distribuée que constitue l’Internet mondial depuis les années 1990, l’Europe subit en effet de plein fouet un phénomène que les spécialistes appellent « l’aplatissement de l’Internet » 115 – c’est-à-dire la concentration de tous les moyens de communication, du câble sous-marin à l’algorithme en passant par la plateforme, entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs aux politiques de plus en plus opaques.
Jusqu’à il y a peu, les acteurs qui s’occupaient des infrastructures physiques du cyberespace étaient distincts des opérateurs de plateformes, ce qui garantissait l’application du principe de neutralité du Net, à savoir la non-hiérarchisation de l’accès aux contenus sur le réseau. Aujourd’hui, cette ère est révolue : Meta construit ses propres câbles sous-marins 116 tandis que Musk entretient son propre réseau satellitaire, Starlink 117. Concrètement, cela signifie que les entreprises qui aplatissent l’Internet privilégient l’accès à leur réseau, à leurs contenus, et donc à la représentation du monde et au régime de vérité que leurs dirigeants veulent diffuser. Si l’Europe résiste mieux qu’ailleurs sur le segment des infrastructures télécoms, le risque est grand de voir des constellations comme Starlink devenir des leviers de la guerre politique : en favorisant l’accès aux services de Musk, cette constellation pourrait privilégier l’utilisation par ses clients d’algorithmes d’IA, dont plusieurs travaux suggèrent 118 qu’ils s’inscrivent dans un agenda réactionnaire assumé et aligné sur celui de l’administration Trump. La pression contre l’Ukraine dans une tentative à peine voilée de favoriser la Russie était un premier coup de semonce 119. Or, ces dépendances dictent directement les paramètres de la guerre politique. L’achat à pure perte de Twitter par Elon Musk pour visibiliser les prises de position d’acteurs réactionnaires est avéré : il instrumentalise ouvertement la plateforme pour prendre position en faveur de responsables nationalistes en Europe, notamment au Royaume-Uni, en Allemagne ou en France.
Côté russe, la dimension numérique de la guerre politique faite à l’Europe est symétriquement inverse de celle des États-Unis : là où Washington peut compter sur sa suprématie, Moscou ne bénéficie d’aucun accès privilégié au réseau européen – bien au contraire. Depuis 2022, le pays est même un paria dans le cyberespace européen : ses médias ont été bloqués en Europe 120, ses plateformes sont combattues, ses entrepreneurs sont pour beaucoup sous le coup de sanctions.
Il s’agit pour les sous-traitants de l’ingérence russe de maintenir un marché public qui enfle d’année en année jusqu’à ressembler à une bulle spéculative.
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
Pourtant, les acteurs russes parviennent toujours à pénétrer l’espace européen via un recours croissant à des méthodes clandestines et en coopérant avec des cybermafias. Prenons ici l’exemple de l’opération Doppelgänger, qui continue à viser les opinions publiques européennes en s’appuyant sur des infrastructures pirates appelées bulletproof hosters, qui permettent de contourner les garde-fous que les Européens ont installé aux frontières de l’Union afin d’empêcher les opérations d’ingérence russes. Il s’agit là d’une véritable stratégie de guérilla qui consiste, avec des moyens très limités, à exploiter au maximum ce qu’on pourrait appeler l’organisation du paysage cybernétique européen ; c’est-à-dire la manière dont notre espace numérique est construit, avec ses forces et surtout ses faiblesses – au nombre desquelles on retrouve évidemment la dépendance aux acteurs américains. Celle-ci est largement exploitée par la Russie sur les couches informationnelles du cyberespace, à travers l’utilisation et la manipulation des algorithmes de réseaux sociaux pour la plupart américains ou chinois. Par exemple, le succès fulgurant qu’a connu le média en ligne Sputnik à la fin de la décennie 2010 dans l’espace informationnel francophone (en Europe et en Afrique de l’Ouest) fut permis en grande partie par une stratégie pionnière de communication hyper-offensive consistant à générer le plus de clics possibles 121. Aujourd’hui, de nombreuses affaires de manipulation d’algorithmes non maîtrisés par des acteurs européens continuent de se produire dans le cadre de la guerre politique, comme par exemple les vastes opérations conduites sur le réseau TikTok lors des élections présidentielles roumaines de novembre 2024, qui ont finalement été annulées par la Cour constitutionnelle 122. Autrement dit, là où les États-Unis arsenalisent leur suprématie sur le réseau européen en l’attaquant « par le haut », la Russie se livre à une véritable guérilla numérique en donnant l’assaut « par le bas ». Dans les deux cas, il s’agit du même problème : celui de la difficulté des Européens à garantir leur sécurité et leur souveraineté dans un espace numérique qui constitue désormais un véritable prolongement du territoire au sens classique du terme.
La colère sociale comme terreau de la guerre politique
Passer en revue les doctrines, les acteurs et les moyens de la guerre politique permet de prendre la mesure de l’immensité du problème auquel nous, Européens, sommes confrontés. Cependant, tout ceci laisse dans l’ombre une question fondamentale : celle des raisons qui font que cette guerre politique fonctionne, ou qui, du moins, font que ceux qui s’y adonnent croient en son efficacité. Cette question rejoint celle de l’impact des opérations d’ingérence, et plus largement de la vulnérabilité des opinions publiques européennes aux visées de la guerre politique.
Côté russe, l’un des principaux paris qui est fait par les entrepreneurs d’influence ainsi que par les services de sécurité depuis le mitan des années 2010 est que les démocraties occidentales comportent en leur sein des faiblesses qu’il s’agit d’exploiter. Ces faiblesses sont principalement d’ordre socio-économique, et ont trait au sentiment d’exclusion ou de marginalisation qui traverse des pans de plus en plus importants des populations européennes. Comme l’ont montré de nombreux travaux 123, les médias russes en français ont d’abord connu le succès parce qu’ils ont su fidéliser autour d’eux un lectorat en apparence très hétérogène, mais en réalité traversé par un même sentiment : celui de se sentir exclu du champ politique et de plus en plus éloigné des centres de richesse et de pouvoir.
Par leur ton, par leur engagement éditorial (on pense ici par exemple au slogan de Sputnik : « dire ce que les autres taisent », ou telling the untold), les médias russes ont cherché à capter l’attention de personnes souhaitant se réapproprier la politique, dont ils estiment qu’elle leur échappe. C’est ce que montrent par exemple les travaux de Gulnara Zakharova sur les publics de RT France 124 : en couvrant les affaires internationales de manière extensive, tout en développant une ligne éditoriale frontalement hostile aux « médias mainstream », les médias russes en français ont voulu donner à leur lecteur le sentiment qu’ils se rapprochaient de la marche du monde.
Cette stratégie permet d’ailleurs de comprendre pourquoi, dans certains cas, des collectifs de Gilets jaunes ont accueilli chaleureusement les caméras des médias russes alors qu’ils interdisaient aux chaînes françaises d’information en continu de les approcher. Cet arsenalisation du sentiment de marginalité est une constante de la guerre politique russe 125, et pas seulement en Europe : en Afrique de l’Ouest, Harouna Drabo a pu montrer combien le retour géopolitique de la Russie dans la région s’appuyait sur l’exploitation de « géographies de la colère », c’est-à-dire des frustrations de populations subissant des formes d’exclusion socio-spatiale remontant parfois à l’époque coloniale 126.
Côté américain, l’idéologie MAGA a précisément émergé sur ce sentiment de marginalisation de segments entiers de l’électorat, directement victimes des conséquences de la mondialisation, sentiment déjà identifié par son ancêtre, le Tea Party 127 : désindustrialisation, chômage, problèmes de santé, concentration des richesses, guerres longues, etc. Ces sujets sont au cœur des préoccupations d’un électorat hétérogène mais prêt à accepter la désignation de boucs-émissaires parmi les plus vulnérables (immigrés, femmes, etc.). Un récit idéologique s’est ainsi construit, susceptible de séduire des électorats similaires en Europe.
Cette stratégie de propagande politique orientée sur la mobilisation des marges se décline aussi dans d’autres contextes : au Groenland, par exemple, l’administration Trump exploite les tensions entre Copenhague et les Groenlandais, ces derniers se sentant légitimement exclus de leur propre destinée mais aussi des dividendes de leurs ressources économiques. En Irlande, Trump a bien compris qu’en se disant favorable à la réunification 128, et en s’appuyant ainsi sur une population marginalisée à l’échelle du royaume, il accroît la pression sur Londres. Ces mécaniques sécessionnistes expliquent aussi pourquoi les réseaux MAGA se montraient si favorables au Brexit et militent aujourd’hui pour le démantèlement de l’Europe.
Là où les États-Unis arsenalisent leur suprématie sur le réseau européen en l’attaquant « par le haut », la Russie se livre à une véritable guérilla numérique en donnant l’assaut « par le bas ».
Jonathan Guiffard, Kevin Limonier
En résulte une urgence : celle de concevoir les ingérences non pas uniquement comme un problème de sécurité ou de défense, mais bien comme une question de politique publique, et notamment de politique sociale. Car, en fin de compte, les adversaires de l’Europe utilisent leurs moyens convergents pour exploiter la même vulnérabilité, qui est aussi celle sur laquelle prospère l’extrême droite : l’échec des politiques de redistribution des richesses et de lutte contre les inégalités à réduire le sentiment d’injustice, réel ou non, qui habite une partie de la population.
Sortir de « l’étrange défaite »
De ce constat, nous pouvons déduire trois éléments fondamentaux : (a) la guerre politique est une intention politique et une décision bureaucratique, pas un état latent des relations internationales. Elle peut donc être combattue et arrêtée ; (b) la guerre politique cherche la subversion politique et idéologique d’un système adverse. Les tactiques, que l’on regroupe à tort sous le vocable de « guerre hybride », ne sont que les moyens de cette subversion. La désinformation ou le sabotage ne sont ainsi pas des fins en soi, mais des outils parmi d’autres. Il faut donc placer l’enjeu au niveau politique et idéologique ; © la guerre politique est née au sein des services de renseignement, elle possède une dimension fortement clandestine et elle connaît un phénomène d’hybridation, incarnée par les entrepreneurs d’influence, ce qui implique de l’analyser aussi à travers ce prisme. Ce constat explique notre difficulté à appréhender finement ce qui nous arrive, car la dimension secrète gêne volontairement notre compréhension et notre réponse. Il convient donc de caractériser avec précision ce qui relève ou non de la guerre politique, sa temporalité, son espace de déploiement et les acteurs impliqués, pour proposer des politiques publiques ciblées et efficaces.
En appelant à privilégier l’approche de la guerre politique aux dépens de celle de la guerre hybride, nous proposons de repolitiser la lecture des événements : le système démocratique, ses fondations libérales et les valeurs progressistes sont expressément ciblées par une double-machine. Il apparaît donc nécessaire de défendre un modèle politique et des valeurs, tout en nous prémunissant de la guerre politique, mais aussi de chercher à fragiliser les systèmes adverses pour influencer leur cadre idéologique. L’équation stratégique et politique des adversaires doit changer pour que l’Europe sorte victorieuse de ces agressions.
Ainsi, pour contraindre la Russie à mettre fin à sa guerre politique, il convient probablement de travailler à la subversion du système politique russe. Seul un changement de paradigme politique en Russie est susceptible de favoriser une nouvelle cohabitation, apaisée et motivée par la coopération. Le cas américain diffère en ce sens que la démocratie américaine est loin d’avoir déposé les armes. En revanche, il est clair que les futurs représentants du trumpisme dureront dans l’espace politique américain et qu’ils poursuivront une stratégie de long-terme. S’il ne reste que deux ans et demi de mandat au président Trump, il reste plusieurs décennies d’avenir politique à J.D. Vance, Marco Rubio et Elon Musk. Les défaites probables de l’administration aux élections de mi-mandat et à celles de 2028 ne marqueront ni la disparition des dynamiques politico-économiques à l’œuvre aux États-Unis, ni un retour au statu quo ex ante avec l’Europe.
Il incombe donc à l’Europe de réduire ses vulnérabilités (à commencer par ses dépendances numériques) et d’accroître sa coordination avec les forces politiques démocratiques et progressistes américaines pour renforcer leur légitimité, sans entrer dans une perspective de guerre politique contre les États-Unis. Les responsables européens doivent éviter de favoriser la guerre politique par un déni de la situation sociale et une focalisation sur des sujets de diversion comme l’ont fait trop souvent les gouvernements successifs au cours des vingt-cinq dernières années. Le débat politique national et européen doit rester vif, mais prémuni des ingérences extérieures : de cette ligne rouge dépend notre souveraineté commune.
Reprendre l’analyse avec la perspective de la guerre politique peut produire des savoirs utiles à la mobilisation des Européens et à la construction de leurs propres récits géopolitiques, pour sortir de notre « étrange défaite », faire face aux agressions, requalifier les menaces et soutenir les forces politiques démocratiques qui cherchent à retrouver cause commune avec l’Europe.
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24.09.2026 à 06:00
En Iran, Khamenei est-il en train de gagner la guerre ?
Trump et Netanyahou voulaient renverser le régime, ils pourraient avoir consacré la doctrine du guide assassiné
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Texte intégral (6525 mots)
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Sept mois après le début de la guerre, où en sont les pourparlers entre l’Iran et les États-Unis ?
Il y a eu des discussions en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, mais à mon sens il n’y a pas de véritables pourparlers en cours. Les échanges menés par Oman, surtout avec les pays de la région, concernent exclusivement le détroit d’Ormuz. Le Pakistan espère susciter des négociations, mais elles n’ont guère de chances d’aboutir, car elles ne peuvent pas résoudre le dilemme des États-Unis.
De quel dilemme s’agit-il ?
L’Iran considère qu’il a gagné la guerre au cours des quarante premiers jours et qu’il en est sorti nettement renforcé. Il a pris le contrôle du détroit d’Ormuz et a ainsi pu exercer une pression considérable sur les marchés mondiaux de l’énergie. Les États-Unis n’ont pas pu régler ce problème par la voie militaire et, comme Donald Trump l’a reconnu à Évian, ils étaient sur le point d’épuiser leurs réserves stratégiques. Il redoutait de passer pour le président qui avait provoqué une récession. Les Iraniens estiment donc avoir contraint Washington à conclure un protocole d’accord au Pakistan en juin qui leur était très favorable.
Et dans les faits, ils ont raison : le protocole d’accord était favorable à l’Iran, du moins dans sa formulation. Le problème de Téhéran, sur le dossier nucléaire comme dans ces négociations, c’est qu’il parvient à obtenir l’accord des Occidentaux sur certaines mesures, mais pas à les faire appliquer. L’administration américaine peut signer n’importe quoi, elle ne le mettra pas nécessairement en œuvre.
Washington n’était donc pas satisfait de ce protocole ?
Non, c’est désormais très clair. Les États-Unis n’avaient pas atteint leurs objectifs militaires et ils avaient dû faire beaucoup de concessions pour obtenir la réouverture du détroit. Donald Trump a essuyé de vives critiques dans son propre camp, chez les républicains comme chez les tenants de la ligne traditionnelle du Parti démocrate en matière de politique étrangère. À la première occasion, c’est-à-dire la première fois que les Iraniens ont violé le protocole, il est reparti en guerre, en s’en servant comme prétexte pour modifier l’équilibre. Cela n’ayant pas abouti, il s’est tourné vers la pression économique : davantage de sanctions et un blocus.
On se retrouve donc dans une situation où le régime iranien veut préserver le protocole d’accord et répète que les États-Unis doivent y revenir et l’appliquer. Le secrétaire du Conseil de sécurité nationale, Mohsen Rezaï, comme le négociateur en chef et président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, tiennent le même discours. C’est le message qu’ils ont transmis aux Pakistanais et aux Qataris. Les États-Unis, eux, veulent autre chose : pas nécessairement la capitulation totale de l’Iran, mais en tout cas pas le protocole initial.
Que veulent les États-Unis ?
La victoire, ou du moins que le président Trump puisse la revendiquer. Or aucune négociation ne le lui permet pour l’instant. Il n’existe aucun scénario dans lequel on s’assoit à la table avec les Iraniens, on obtient l’ouverture du détroit d’Ormuz, et le président en retire quelque chose.
Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.
Comment la guerre peut-elle se terminer dans ce cas ?
Elle devra se terminer autour d’une table de négociations, mais nous n’en sommes pas encore là. Le président Trump pense pouvoir modifier le calcul de l’Iran, en accentuant la pression économique ou en reprenant les hostilités. Et les Iraniens pensent eux aussi pouvoir le forcer à admettre que la situation ne s’améliorera pas et qu’il doit signer le protocole. C’est ce qui explique l’attaque contre l’oléoduc saoudien, les manœuvres des Houthis vers le détroit de Bab-el-Mandeb, ainsi que l’attaque directe de l’Iran contre des navires de guerre américains. Même si elle a manqué sa cible, le message est clair : ils sont prêts à recommencer et à intensifier les hostilités.
Vous indiquez que les principaux acteurs du processus – le président, le négociateur en chef et le conseiller à la sécurité nationale – défendent tous le protocole d’accord. Comment expliquer cette cohésion ?
En Occident, et en particulier aux États-Unis, on insiste beaucoup sur les divisions internes de l’Iran. Quand Massoud Pezechkian évoque les souffrances économiques de la population, on pourrait croire qu’il adopte une position très différente de celle des Gardiens de la Révolution. Mais Mohammad Ghalibaf et Massoud Pezechkian sont des élus, au Parlement et à la présidence : ils sont censés refléter la position du peuple et parler de ce que vit la population. Les Gardiens de la Révolution sont des combattants : ils ne sont pas responsables de l’économie, mais de la guerre.
La véritable division en Iran oppose plutôt ceux qui veulent négocier avec les États-Unis et ceux qui jugent inutile de dialoguer, au motif que les Américains trahiraient toujours leurs interlocuteurs.
Sur quoi repose cette méfiance ?
Les Américains ont signé le JCPOA en 2015 puis, dès qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils s’en sont retirés et ont accentué la pression économique. Depuis 2025, à deux reprises, l’Iran a engagé des pourparlers avec Washington, d’abord à Mascate, puis à Genève, et les États-Unis ont déclenché la guerre alors que les discussions étaient en cours. Des représentants iraniens se sont rendus à Islamabad et ont même proposé d’ouvrir le détroit d’Ormuz : la réponse a été un blocus. Puis ils ont signé le protocole d’accord et, à la première occasion, les États-Unis sont retournés à la guerre. Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.
Le verre est à moitié vide pour Donald Trump et à moitié plein pour l’Iran.
Vali Nasr
D’autres estiment qu’il faut continuer à discuter ; Ghalibaf parle de « se battre et discuter en même temps ». Mais en réalité, il n’y a aujourd’hui en Iran aucun accord sur la table qui susciterait un véritable débat. Lorsque Pezechkian dit qu’il faut envisager un infléchissement de la position iranienne, on lui répond : « Mais sur quel accord ? Êtes-vous en train de dire qu’il faut capituler ? » Et il répond : « Non, je ne parle pas de capitulation. »
Quand il y avait un accord sérieux sur la table, comme le protocole du printemps, le débat a eu lieu. Au Conseil suprême de sécurité nationale, le vote s’est soldé par douze voix pour et une contre. On ne sait pas qui a voté contre, mais on sait que tous les commandants des Gardiens de la Révolution ont voté pour. Cet accord a ensuite échoué et l’Iran n’en a tiré aucun bénéfice. Du point de vue du régime, la question n’est donc pas d’être pour la guerre ou pour la diplomatie, mais de savoir si l’on peut faire confiance aux États-Unis et s’il existe un accord auquel on pourrait réellement donner suite.
C’est la perception de la menace qui soude le régime ?
Oui. Tout le monde partage la même lecture de l’objectif américain : Washington cherche à briser le pays, militairement ou par la pression économique. Il n’y a alors que deux réponses possibles : capituler, c’est-à-dire faire ce que dit Trump, devenir comme le Venezuela ou la Syrie et accepter ses conditions ; ou se battre dans l’espoir de faire évoluer son calcul. Aucun homme politique iranien n’accepterait de capituler. Ils ne se considèrent pas dans la situation de Tokyo ou de Berlin en 1945. La seule option qui reste, c’est la lutte.
Il n’y a donc aucun débat ?
Si débat il y en a, il concerne certainement ce qu’il faut exactement demander aux États-Unis. J’ai été intrigué par l’information selon laquelle l’Iran aurait présenté sept points aux Qataris comme conditions pour mettre fin à la guerre. Cinq ont été révélés : la fin de la guerre contre l’Iran, la levée du blocus et des sanctions, le déblocage des fonds iraniens… Tout cela figurait déjà dans le protocole d’accord. En revanche, le mot « Liban » n’apparaît pas. Je ne sais pas s’il figure dans les deux points restants, mais c’est peut-être la raison pour laquelle les Iraniens parlent de « sept » : sur le plan intérieur, cela permet de prétendre avoir abordé la question du Liban alors que ce n’est pas le cas.
Certains disent qu’il ne faut pas perdre de temps avec les Qataris, d’autres qu’il faut leur présenter les conditions et voir s’ils obtiennent des résultats. Ces sept points ont d’ailleurs été transmis par Mohsen Rezaï, et non par Pezechkian. Ceux qui prônent de ne pas discuter du tout ne sont pas directement représentés dans l’appareil décisionnel.
Dans votre livre Iran’s Grand Strategy. A Political History, vous liez cette approche de la résistance d’Ali Khamenei à son éducation, à l’histoire et à son identité de combattant du tiers-monde, à l’instar de Hô Chi Minh. Cette idée lui survit-elle, même sans Guide suprême véritablement actif aujourd’hui ?
Oui. La révolution iranienne est l’une des trois grandes révolutions du XXe siècle, avec les révolutions chinoise et soviétique. Si l’on remonte plus loin, la quatrième par son ampleur serait évidemment la Révolution française.
Toutes ces révolutions connaissent une phase initiale marquée par l’idéologie et l’extrémisme : c’est de la lave qui jaillit d’un volcan. Lors de la révolution d’Octobre comme lors de la prise de Pékin par Mao, l’anti-impérialisme, et très tôt l’anti-américanisme, a constitué une part centrale de l’idéologie.
Pour cette partie du régime iranien, chaque fois que Washington dit vouloir discuter, c’est qu’il s’apprête à entrer en guerre.
Vali Nasr
En Iran, il y avait la religion, la lutte des classes et l’anti-impérialisme. Étonnamment, l’Occident ne s’est focalisé que sur l’aspect religieux : pendant longtemps, tout s’expliquait par le fait qu’il s’agissait d’un gouvernement de mollahs, d’une théocratie du VIIe siècle transposée dans le monde contemporain. Mais il y a une autre facette, très moderne, qui rapproche l’Iran des révolutions chinoise et soviétique. La lutte des classes n’est plus d’actualité ; l’anti-impérialisme, lui, demeure.
L’Iran aurait pourtant pu prendre une autre voie après la mort de Khomeini et la fin de la guerre Iran-Irak.
Une faction très puissante voulait s’engager sur la voie de ce que les sciences sociales appellent la « routinisation » ou, pour reprendre Crane Brinton, la phase thermidorienne de la révolution : la normaliser. C’est en partie Hachemi Rafsandjani, qui a été président pendant huit ans, de 1989 à 1997, qui a poussé pour donner la priorité au développement économique et à la reconstruction. Face à lui, Ali Khamenei, au départ plus faible, estimait que la mission devait rester l’anti-impérialisme.
Sur quoi repose cette conviction ?
Elle repose sur une certaine lecture de l’histoire, selon laquelle l’Iran a été malmené par l’impérialisme du début du XIXe siècle jusqu’à la révolution. Cela peut sembler exagéré, mais l’Iran du XIXe siècle, comme la Thaïlande, l’Empire ottoman ou l’Égypte, sans être directement colonisé, subissait une pénétration commerciale russe et, dans une certaine mesure, britannique, française et belge. Il a perdu des territoires au profit de la Russie et de la Grande-Bretagne. Et aux yeux des révolutionnaires, la période Pahlavi n’était pas meilleure : Reza Chah aurait été porté au pouvoir par les Britanniques, Mohammad Reza Pahlavi aurait été une marionnette des Américains, et le coup d’État de 1953 aurait été orchestré par Washington et Londres. Je ne partage pas cet avis.
Mais c’était la lecture des révolutionnaires, laïcs de gauche comme religieux ; les marxistes-léninistes, qui pensaient hériter de la révolution, la partageaient. Pour Khomeini, l’une des grandes réalisations de la révolution était d’avoir donné à l’Iran une véritable indépendance. Je crois même qu’à un certain niveau, il pensait que l’Iran devait être islamique parce que seul l’islam pouvait lui garantir cette indépendance. On retrouve ce thème dans l’islam sunnite : le dirigeant du Front islamique du salut en Algérie avait déclaré que le Front de libération nationale n’avait obtenu qu’une indépendance physique et qu’il restait à conquérir l’indépendance culturelle vis-à-vis de la France.
Cette idée reste profondément ancrée. Il y a huit mois, l’ancien ministre des Affaires étrangères Djavad Zarif a déclaré dans Foreign Policy que la République islamique était le premier gouvernement depuis plus de deux cents ans à avoir réellement défendu la souveraineté de l’Iran. En tant qu’historiens, nous pourrions contester cette affirmation. Mais quoi que nous en pensions, c’est leur vérité, c’est ce qui les anime, c’est de là que la République islamique tire sa légitimité. Khamenei a continué jusqu’au bout d’affirmer que la légitimité découlait de l’islam, mais sa légitimité supérieure, à la lumière de l’histoire iranienne, réside selon lui dans le fait d’avoir donné au pays son indépendance.
Comment cette conviction s’est-elle traduite dans la construction de l’État ?
C’est cette indépendance qu’il a tenté de protéger pendant quarante ans. L’Iran devait être islamique, disposer d’une milice, le Basij, des Gardiens de la Révolution, il fallait imposer l’idéologie à la population. Lorsque la société est devenue plus libérale et plus encline à la réconciliation avec l’Occident, il a investi dans des institutions, notamment l’université et le séminaire Haqqani à Qom, pour former un corps de technocrates imprégnés d’idéologie.
Tous ces groupes qui sont ensuite devenus un problème pour lui, à commencer par celui d’Ahmadinejad, il a joué un rôle déterminant dans leur création. Après Rafsandjani, il pensait pouvoir installer son propre président, et il a été stupéfait par l’élection de Khatami en 1997. Il a ensuite propulsé Ahmadinejad, sorti de nulle part, avec l’idée de créer une société conforme à sa vision. Cela a échoué.
La politique intérieure iranienne ne se résume donc pas à l’opposition entre islam et laïcité, ou entre dictature et démocratie. Ce sont des réalités, mais c’est aussi une lutte entre ce que exigeait la conception de la sécurité nationale de Khamenei et ce que voulait le peuple. C’était déjà le cas sous la présidence de Rafsandjani. Khamenei n’était pas opposé au développement, mais il considérait que la tâche prioritaire de l’Iran était la résistance, car le développement signifiait ouvrir les portes à l’Occident et devenir comme la Turquie, l’Argentine ou le Brésil. « Quelle différence y aurait-il alors avec la période d’avant la révolution ? », se demandait-il.
Lors de sa première apparition publique après les massacres de janvier, il a déclaré : « Depuis quarante-sept ans, les États-Unis tentent de vaincre la révolution pour revenir asservir le pays. » À ses yeux, tout le soulèvement de janvier relevait d’une ingérence étrangère, comme Poutine perçoit les révolutions de couleur ou Erdoğan les soulèvements. C’était un nouveau front ouvert par les États-Unis. Les institutions qu’il a créées ont toutes été bâties autour de cette défense de l’Iran : Gardiens de la Révolution, services de renseignement, Basij, fondations. Elles interviennent dans les élections, créent des maisons d’édition, des universités, des institutions d’endoctrinement. Ce sont elles qui, en fin de compte, contrôlent l’Iran.
La guerre a-t-elle renforcé cette logique ?
Les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran à deux reprises, et il y a les déclarations de Donald Trump : ce 22 septembre, à la tribune des Nations unies, il a dit que la question principale pour lui était de savoir quand, ou si, il ferait sauter tout le pays. Nous pouvons y voir une hyperbole, mais pour l’Iranien lambda ou pour les partisans du régime, c’est la preuve que Khamenei avait raison et que les États-Unis et Israël veulent démanteler l’Iran.
Tout le monde n’y croit pas. De nombreux intellectuels et militants pensent qu’il existe une autre voie : devenir comme la Chine ou la Turquie, ne pas être l’esclave de l’Occident sans pour autant s’enfermer dans une résistance permanente. Mais les forces qui contrôlent aujourd’hui l’Iran estiment que tout ce qu’a dit Khamenei s’est vérifié. Et toutes les institutions qu’il a mises en place pour défendre l’Iran contre une invasion américaine sont désormais en action : l’arsenal de missiles, les programmes de drones, l’organisation de l’État et de l’armée. Il s’y préparait depuis très longtemps.
Nous avons cette conversation alors que la guerre fait encore rage et que son issue est incertaine. Mais elle est l’aboutissement de quarante ans de résistance. Une fois terminée, je pense qu’une réflexion s’ouvrira sur ce que pourrait être une « troisième République islamique ». Même si Khamenei avait raison, de nombreuses questions sont désormais sur la table.
Quelle place Ali Khamenei occupe-t-il dans l’histoire iranienne ?
Pour le meilleur ou pour le pire, il est probablement l’un des dirigeants iraniens les plus marquants des deux derniers siècles. C’est d’abord le troisième règne le plus long depuis la période qajare : Nasreddin Shah a régné quarante-neuf ans, Mohammad Reza Pahlavi trente-sept ans, Ali Khamenei trente-six ans en tant que Guide suprême, sans compter sa présidence.
C’est aussi, à mon sens, le plus important des deux dirigeants de la révolution. Khomeini est une figure historique à la manière de Lénine : le leader charismatique qui a rendu la révolution possible, mais pas celui qui a gouverné dans la durée. C’est Ali Khamenei qui a bâti la République islamique. La phase de bureaucratisation de la révolution, qui correspondrait en URSS aux périodes de Staline, Khrouchtchev et jusqu’à Brejnev, s’est déroulée sous lui. Il a organisé la République islamique autour de l’idée de résistance. L’islam compte, bien sûr, mais ce n’était pas la force motrice. La manière dont il a organisé les Gardiens de la révolution et les institutions de l’État s’inscrit dans cette grande bataille contre les États-Unis. Cela a permis de défendre l’idéologie islamique de l’État, mais je ne pense pas que ce soit ce qui l’animait.
J’en donne un exemple dans mon livre. Pendant les manifestations liées à la mort de Mahsa Amini, j’ai écouté une vingtaine de ses discours. Dans aucun d’entre eux il n’a parlé du hijab ni vraiment de l’islam ; le mot n’apparaissait que pour désigner la République islamique. Il parlait sans cesse de la menace pour la sécurité nationale : les États-Unis et Israël se servaient de cette question pour affaiblir l’Iran et en prendre le contrôle. Et lorsque la situation s’est envenimée, le régime a largement laissé tomber le hijab. La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab. Reviendront-ils sur cette question ? J’en doute fortement.
La guerre peut-elle transformer la nature de ce régime ?
Un État construit pendant plus de quarante ans ne peut pas changer du jour au lendemain. Mais cette guerre a été suffisamment lourde de conséquences pour en modifier la nature. Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux. Comment Mojtaba Khamenei entend-il gouverner ensuite ? Nous ne le saurons qu’une fois que nous y serons. Même lui n’a pas toute latitude pour prendre des mesures radicales : c’est un État bien plus sophistiqué que l’État saoudien, par exemple. Or il a fallu à Mohammed ben Salmane une dizaine d’années pour transformer un État saoudien reposant sur de multiples piliers en régime autocratique : écarter les oulémas et les autres princes, centraliser la décision entre ses mains, modifier jusqu’aux systèmes d’allégeance de la famille royale. En Iran aussi, cela prendra du temps.
Cette obsession de l’ingérence étrangère a laissé un angle mort : la situation intérieure, la viabilité du pays en tant que société et en tant qu’économie. Vous avez également coécrit How Sanctions Work. L’effondrement économique n’est-il pas la grande faiblesse de cette stratégie de résistance ?
Les guerres ont un coût, et la question est toujours de savoir quel coût une population est prête à supporter. En pleine guerre, la population ne se pose pas encore les grandes questions, même si nous nous en approchons.
L’un des grands défis de Khamenei a été que, à mesure qu’il construisait un État tourné vers la résistance, et que cette résistance devenait plus conflictuelle et plus coûteuse, il perdait le soutien de la population. La société souhaitait une autre direction : une ouverture progressive à l’Occident et davantage de libertés culturelles et politiques. Elle voulait que la révolution suive la voie de la révolution chinoise. Khamenei poussait dans le sens inverse.
Cette tension a éclaté une première fois lors de la réélection d’Ahmadinejad en 2009. La population avait voté massivement pour Mir-Hossein Moussavi, un révolutionnaire de gauche, radical, socialiste, issu du courant religieux, qui s’était réinventé en porte-parole de l’ouverture, y compris vers l’Occident. L’État profond créé par Khamenei a dû recourir à la fraude, ce qui a provoqué le premier grand soulèvement politique, le Mouvement vert.
La priorité absolue était de défendre l’Iran contre Israël et les États-Unis, pas le hijab.
Vali Nasr
Depuis, la contradiction n’a cessé de s’accentuer entre l’idée qu’il faut une société idéologique pour mener la guerre anti-impérialiste et la direction que prend la société iranienne. Elle a de nouveau explosé avec le soulèvement « Femme, vie, liberté », au cours duquel les jeunes ont en substance déclaré : « Laissez-nous tranquilles, nous ne voulons pas être religieux. » L’État a dû reculer : Khamenei a renoncé à faire du hijab une condition minimale de la guerre anti-impérialiste. Quand une personnalité comme Ali Larijani déclare publiquement qu’il faudrait revenir à l’époque du Shah, où le hijab était facultatif, cela montre que le régime a déjà perdu une partie du soutien populaire.
Khamenei s’est alors appuyé sur les 20 % de la population qui votent encore ou soutiennent fermement le régime, face aux 80 % qui sont apathiques, dans une zone grise ou franchement hostiles. En ce sens, la République islamique telle qu’il la concevait n’est plus viable.
Et sur le plan économique ?
L’érosion économique est d’une autre nature que l’érosion politico-culturelle, et elle n’a cessé de s’aggraver avec le durcissement des sanctions. Au début de son arrivée au pouvoir, les sanctions étaient modérées et le pays pouvait fonctionner. La classe moyenne s’est même considérablement développée : l’existence d’artistes, d’intellectuels, de laïcs désireux de s’occidentaliser en est d’ailleurs une conséquence. Cette classe moyenne, qui a grandi sous Rafsandjani avec l’essor du secteur privé, a voté pour Khatami. Elle a continué à se développer sous Khatami, mais les inégalités ont permis à Ahmadinejad de remporter la présidence. Le mouvement de 2009 était un mouvement de la classe moyenne, et celle-ci a aussi joué un rôle important dans le soulèvement de janvier.
Mais à mesure que la pression économique s’est intensifiée, et surtout après les sanctions de « pression maximale » de 2018, cette classe moyenne s’est réduite. Hassan Rohani estimait que si le JCPOA avait été appliqué pendant dix ans, elle aurait augmenté de 35 % et serait devenue le moteur du changement. Au lieu de cela, entre 2018 et 2020, 20 % de la classe moyenne iranienne est tombée sous le seuil de pauvreté.
La pression économique peut-elle provoquer un soulèvement, comme l’espère Washington ?
Une théorie veut que plus une population s’appauvrit, moins elle est en mesure de se révolter. La révolution de 1979 a d’ailleurs été menée par la classe moyenne : plus les gens s’enrichissent, plus ils ont d’exigences culturelles et politiques, et mieux ils savent s’organiser. Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.
La théorie américaine, formulée par Mike Pompeo, était que l’Iran devrait choisir entre nourrir son peuple et rester tel qu’il est. Le discours de Scott Bessent vise lui aussi un changement de régime par la pression économique : si l’on étrangle suffisamment la population, elle se révoltera. Mais je pense que, même sans cette pression, les Iraniens avaient déjà commencé à s’interroger sur le coût de la résistance. Ce coût, c’est l’isolement : on ne peut pas voyager où l’on veut, on est coupé du monde. Pourquoi ne pas être comme la Turquie ?
Nous voyons le pays devenir plus militarisé, plus intransigeant, plus belliciste, mais aussi plus technocratique et moins religieux.
Vali Nasr
Avec l’intensification de la pression depuis 2018, et maintenant ce nouveau tour de vis, le débat a changé de nature. Ce n’est plus que la résistance a un coût en soi : ce sont les États-Unis qui augmentent le coût de la confrontation avec eux, avec l’Occident, avec Israël. La question n’est plus de savoir si ce coût est bon ou mauvais, mais s’il est supportable, et combien de temps.
Khamenei pensait même que la résistance était bénéfique. L’Iran fabriquait tout lui-même, pas seulement des missiles, mais aussi des médicaments ; il a développé toute une base industrielle. À certains égards, il dispose de chaînes d’approvisionnement bien plus solides que de nombreux pays de la région qui ont joué la carte de la mondialisation. Il pouvait donc défendre l’« économie de résistance ». Cet argument ne tient plus. La question n’est plus de savoir s’il est bon de se passer du commerce avec les États-Unis, mais si les coûts actuels sont tenables.
Trump a en quelque sorte voulu mettre cette politique de résistance au pied du mur. C’est de plus en plus le cœur du débat. Quand Pezechkian dit : « Nous devons payer les salaires, nous manquons d’argent », que dit-il au fond ? « Je ne dis pas qu’il faut capituler, mais il faut peut-être repenser la résistance comme voie à suivre. »
Et Mojtaba Khamenei ?
Il pourrait estimer que ce chemin est encore loin d’être tracé. Veut-il vraiment diriger un pays qui ne cesse de s’appauvrir ? Ce serait son héritage. Mais le problème, après quarante ans, c’est que ce que les États-Unis exigent de l’Iran a aussi un coût très élevé. Il ne s’agit pas seulement d’une capitulation militaire : il faudrait changer de politique étrangère, devenir en somme un al-Charaa. Quand les deux options sont aussi coûteuses, je ne sais pas qui choisira quoi, ni quand.
Venons-en à la stratégie américaine. De nouveaux bombardements restent-ils possibles ? Quels sont aujourd’hui les objectifs de guerre vus de Washington, et quel rôle jouent les midterms ?
Les élections de mi-mandat sont un levier de pression sur Donald Trump, que l’Iran tente d’ailleurs d’exploiter, notamment par le biais des prix de l’essence. Je ne sais pas si cela fonctionnera.
Le problème plus général est que Khamenei a longtemps pensé pouvoir maintenir avec les États-Unis une situation de « ni guerre ni paix » : « Laissez-nous tranquilles, nous voulons être un pays normal à nos conditions, sans faire partie de votre ordre mondial. » Ce n’est plus tenable. Depuis qu’Israël a attaqué l’Iran et que la guerre de février a éclaté, c’est impossible. Certains en Iran souhaitent peut-être un accord qui reviendrait à ce « ni guerre ni paix ». Mais Donald Trump ne raisonne pas ainsi : il pense en termes de victoire américaine. Il l’a déclaré devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Le butin revient au vainqueur ». Même s’il signe un accord et revendique une petite victoire, je ne vois pas les États-Unis laisser désormais l’Iran tranquille.
Il existe pourtant des précédents de normalisation.
Le Vietnam, oui. L’Union soviétique et la Chine le défendaient et l’armaient, mais la question a fini par être réglée, contrairement à Cuba ou au Venezuela. Une dizaine d’années après la chute de Saïgon, le Vietnam a commencé à normaliser ses relations avec les États-Unis, quelles qu’en soient les raisons. Cela n’a pas pris très longtemps. L’Iran souhaiterait sans doute une situation dans laquelle la pression économique serait suffisamment allégée pour qu’il puisse gérer l’État comme il l’entend. Mais je ne pense pas que Washington s’en contente aujourd’hui. Les États-Unis veulent la victoire, et c’est pourquoi le risque d’une nouvelle offensive militaire est bien réel.
Les sanctions ne suffiraient-elles pas ?
La pression économique pourrait briser l’Iran, mais cela pourrait prendre beaucoup de temps, et le calendrier compte. Un pays peut aussi s’appauvrir durablement sans s’effondrer. Prenez le Venezuela : quand Trump est arrivé au pouvoir, environ un quart de la population avait quitté le pays et un autre quart était sur le départ. Les États-Unis ont fini par intervenir pour changer de régime, notamment afin d’endiguer l’exode. Les seules sanctions n’ont pas eu l’effet escompté sur Maduro, pas plus qu’à Cuba. On se rend compte que les sanctions ne fonctionnent que jusqu’à un certain point et qu’au-delà, les États-Unis ne l’emporteront peut-être pas sans reprendre la guerre. Je pense donc qu’il y aura un nouvel épisode militaire avant le retour à la table des négociations.
Quels signaux faut-il surveiller dans les semaines et les mois à venir ?
Il y en a beaucoup. La situation s’est clairement aggravée : les Houthis, l’attaque contre l’oléoduc en Arabie saoudite. Les États-Unis fournissent à Israël des bombes de deux mille livres dont il n’a pas besoin à Gaza ou au Liban : elles sont destinées à l’Iran. Les Iraniens estiment que les mouvements de troupes et de matériel américains autour de leur territoire annoncent une opération d’envergure. Les élections israéliennes et américaines approchent. Et la nervosité est grande dans les pays voisins. Beaucoup disent que l’atmosphère rappelle bien plus celle de février que celle de juin, lors de la signature du protocole. Trump semble lui aussi estimer qu’il ne sert à rien de discuter et qu’il faudra tout détruire ; il est revenu à ce type de menaces. Nous traversons un moment dangereux.
Une percée reste-t-elle possible ?
Cela me rappelle ce qu’a dit le sénateur George Mitchell à propos des négociations de l’accord du Vendredi saint : des jours sombres de découragement, puis, soudain, une percée. On ne peut donc pas l’exclure. Je la crois toutefois peu probable, car les positions sont trop éloignées au regard de ce dont Trump a besoin pour crier victoire. Et un accord temporaire qui ne lui apporte pas cette victoire ne ferait que repousser le problème.
Aujourd’hui, les Iraniens sont en colère et s’appauvrissent, mais ils sont trop accablés pour vraiment manifester.
Vali Nasr
Beaucoup d’indices laissent penser qu’il pourrait être tenté par au moins un nouveau round, plus intense, dans l’espoir que cela suffise. Nous ne savons pas ce qui se dit dans le bureau de Rezaï. Les Iraniens se battraient jusqu’au bout, mais peut-être pensent-ils eux aussi que cette situation n’offre pas d’issue. À ce stade, une percée entre l’Iran et les États-Unis relèverait du « cygne noir ».
Quel rôle joue Israël ?
C’est ce qui distingue ce conflit de bien d’autres. Israël ne s’intéresse pas aux relations entre les États-Unis et l’Iran : il veut que les États-Unis en finissent avec l’Iran. Israël a compris qu’il ne pouvait pas y parvenir seul. Il a essayé en juin 2025, le régime n’est pas tombé ; en 2026 il a agi aux côtés des États-Unis, et le régime n’est toujours pas tombé.
La tendance israélienne, comme on le voit au Liban et à Gaza, n’est pas d’essayer autre chose. Israël conclut plutôt que la force employée n’était pas suffisante et fait donc valoir que les États-Unis ne doivent pas se contenter d’un accord qui apporterait un soulagement économique à l’Iran et donnerait à la République islamique le temps de se reconstruire : « Maintenant que vous en êtes là, finissez le travail. » Ce débat ne se limite donc pas à Trump et à l’Iran. L’opinion israélienne pèse, et c’est elle qui a joué un rôle déterminant pour convaincre Trump, en février, que la guerre serait rapide et décisive.
Voyez-vous des signaux à l’intérieur même de l’Iran ?
De nombreux rapports font état de trafics d’armes vers l’Iran, en particulier vers les zones kurdes. La semaine dernière, plusieurs hauts responsables sunnites ont été assassinés en Iran, par les forces de sécurité, j’insiste sur ce point. Israël et les États-Unis tentent de recréer un scénario de janvier : accentuer la pression économique pour que la population soit aussi en colère qu’alors, mener une opération qui servirait de déclencheur à un nouveau soulèvement de masse, puis bombarder, peut-être plus intensément qu’auparavant. C’est presque la même recette, mais du point de vue israélien, les ingrédients doivent être plus puissants. Je ne sais pas si c’est exact, mais cela fait partie du débat. Et encore une fois, la vente de bombes de deux mille livres à Israël n’a qu’un seul objectif : l’Iran.
Il y a toujours la possibilité d’un « moment japonais », comme après Hiroshima et Nagasaki, quand les Japonais ont dit : « C’est fini. » Ou bien, à l’inverse, les Iraniens causeront d’énormes dégâts dans la région avant d’en arriver là. C’est pourquoi les gouvernements arabes sont si inquiets : les dommages collatéraux pourraient être bien plus importants que tout ce que nous avons vu jusqu’ici.
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23.09.2026 à 06:30
Les clefs de la puissance houthiste
Pourquoi personne n’arrive à vaincre ce mouvement tribal et sa violence théologico-politique
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Texte intégral (6731 mots)
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Par intermittence, et souvent en lien avec leurs victoires sur le terrain militaire, les Houthistes font irruption dans l’espace médiatique européen et américain.
L’opération éclair menée jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb n’est que la dernière d’une série d’actions qui a notamment été marquée en 2014 par leur prise de contrôle de Sanaa, la capitale yéménite, ou encore en 2023 par leurs attaques en mer Rouge, en soutien aux Palestiniens. Pourtant, ce mouvement politico-religieux yéménite semble à chaque fois être (re)découvert.
1 — Une famille : al-Houthi, père et fils
Le mouvement tire son nom de la famille al-Houthi, originaire des environs de Sa’dah, dans l’extrême nord du Yémen. Le terme houthiste désigne donc d’une manière générique les partisans du leader actuel Abd al-Malik al-Houthi, né en 1979. Celui-ci a pris la succession de son père Badr al-Din (1926-2010) qui avait lui-même assuré un intérim après que son fils Hussein, fondateur du mouvement né en 1960, ait été tué en septembre 2004 par l’armée yéménite 129. Par convention, le vocable Houthi fait donc référence à la famille elle-même, et houthiste au mouvement qui dépasse très largement le cercle familial.
Les houthistes s’auto-désignent d’abord à travers le terme de Jeunesse croyante (al-Shabab al-mu’min) et, depuis 2011, par celui de Partisans de Dieu (Ansar Allah), nom qui n’est pas sans rappeler celui du Parti de Dieu libanais, le Hezbollah.
Dans l’environnement tribal traditionnel du Yémen, le prestige de la famille al-Houthi tient à son appartenance à la catégorie des descendants du Prophète Mohammed. Ils appartiennent de ce fait à une forme d’aristocratie qui a pu, dans cet environnement septentrional yéménite où les tribus sont majoritaires et portent les armes, s’arroger une forme de monopole sur le savoir religieux. Ces familles dites hachémites ou désignées comme sayyid (pl. sada) ou ahl al-bayt (gens de la maison), ont aussi accaparé le pouvoir politique, jusqu’à la révolution républicaine de 1962 : l’imam, sorte de monarque, était alors sélectionné parmi les membres de ces familles 130.
2 — Une identité : le renouveau zaydite
Le mouvement houthiste s’inscrit dans le cadre de l’identité zaydite, une branche singulière du chiisme qui n’est aujourd’hui présente qu’au Yémen et à laquelle environ 40 % de la population totale est originellement rattachée. La révolution de 1962, qui a mis fin au régime de l’imamat, a bouleversé le zaydisme et conduit à sa marginalisation politique et religieuse. La perte de sens de cette identité religieuse a donné lieu à une dynamique de renouveau à partir des années 1980, portée notamment par la Jeunesse croyante et influencée par des clercs tels que Badr al-Din al-Houthi.
L’organisation de camps d’apprentissage du Coran, les activités éditoriales et les conférences dans les mosquées ont conduit à l’émergence d’une génération de militants désireux de réinventer leur identité zaydite. Localement, autour de Sa’dah, le déploiement en parallèle d’un mouvement salafi ayant des liens avec l’Arabie saoudite 131, et le rayonnement de l’expérience iranienne postrévolutionnaire ont favorisé une recomposition identitaire.
3 — Un corpus idéologique : Hussein al-Houthi
Au cours des années 1990 et au début des années 2000, la Jeunesse croyante se structure autour des enseignements de Hussein al-Houthi. Ce dernier est élu député entre 1993 et 1997. Il part ensuite poursuivre ses études universitaires à l’université de Khartoum, puis s’engage, à son retour, à travers des prêches et conférences centrées sur l’histoire du zaydisme, la place prépondérante à accorder aux hachémites, descendants du Prophète, ainsi que sur les questions internationales.
Le contexte de la lutte contre Al-Qaïda à partir de septembre 2001 et la guerre en Irak de 2003 favorisent un discours critique du pouvoir yéménite aligné sur les positions des États-Unis chez Hussein al-Houthi. Les interventions du dirigeant de la Jeunesse croyante sont l’occasion pour ses partisans de scander des slogans sans équivoque : « Mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction sur les Juifs, victoire à l’Islam ! » Une visite du président Ali Abdallah Saleh à Sadaa début 2004 au cours de laquelle l’assemblée crie ce slogan justifie la répression étatique. La tentative d’arrestation de Hussein al-Houthi échoue et débouche en juin 2004 sur un conflit armé dont les répercussions se prolongent encore aujourd’hui 132.
Deux mois plus tard, la mort de Hussein al-Houthi alors qu’il était réfugié dans une grotte, fait de lui un martyr, mais ne règle aucunement le conflit avec le pouvoir central. Ses successeurs et soutiens poursuivent le combat et s’appuient sur ses enseignements pour façonner un corpus idéologique qui, ancré dans la tradition zaydite, la réinvente. Les Malazim (notes), tels qu’ils sont nommés, sont rassemblés, largement diffusés et analysés. Ils sont marqués par une rhétorique contestataire et la mise en exergue d’une forme d’infaillibilité de l’interprétation religieuse par les hachémites, participant ainsi à ce qui est décrit comme une « culture coranique » 133. Ce concept est, rétrospectivement, mis au cœur de l’idéologie houthiste et constitue une forme de pendant local à la contribution intellectuelle khomeyniste à la Révolution islamique de 1979, à savoir la doctrine du velayat e-faqih qui offre aux clercs religieux un rôle prépondérant dans la gestion des affaires politiques.
4 — Un mouvement aguerri par les guerres de Sa’dah
Cette idéologie houthiste, marginale du vivant de Hussein, serait sans doute restée cantonnée aux segments très minoritaires des partisans du renouveau zaydite sans son inscription dans une longue guerre civile. L’opération de police contre Hussein a pris une ampleur inattendue et donné lieu à un conflit armé que l’on désigne sous le nom de « guerres de Sa’dah ». Durant six rounds étalés entre 2004 et 2010, le mouvement houthiste et le pouvoir se sont affrontés militairement dans les hautes terres de Sa’dah puis dans les gouvernorats avoisinants. Après son demi-frère, puis son père, Abd al-Malik al-Houthi prend progressivement la tête du mouvement en 2007.
La répression indiscriminée occasionnée par cette guerre asymétrique, accompagnée de bombardements aériens, d’une intervention ponctuelle des Saoudiens mais aussi de milices islamistes sunnites a sans nul doute favorisé l’alignement des populations de ces zones sur les houthistes. Les tribus d’origine zaydite ont contribué à l’effort de guerre houthiste, au même titre que le soutien reçu par la République islamique d’Iran. Dès 2004, le pouvoir yéménite accuse celle-ci (ainsi que le Hezbollah libanais) de chercher à l’affaiblir et d’ouvrir un front sur le flanc sud de l’Arabie saoudite afin de favoriser un affrontement entre sunnites et chiites.
Durant ces années, l’expérience guerrière des houthistes et de leurs combattants renforce leur assise populaire et permet à Abd al-Malik al-Houthi de devenir une figure charismatique d’opposition 134. Ses interventions vidéo, qui utilisent un vocabulaire rappelant la communication de Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, le positionnent au-dessus du débat politicien. Il parvient habilement à s’ériger en tant que défenseur du petit peuple et de la nation yéménite traditionnelle, contre les ingérences saoudiennes et l’impérialisme américain, mais aussi en défenseur de la cause palestinienne.
5 — Une alliance à revers avec l’ancien président Saleh
Début 2011, lorsque survient le soulèvement révolutionnaire du « Printemps yéménite », les houthistes se mobilisent sans surprise en faveur de la chute d’Ali Abdallah Saleh. Ils ont recours à la même rhétorique, pacifiste pour l’essentiel, que les autres groupes contestataires, s’installent sur les sites de manifestations et participent aux débats qui tentent d’inventer un nouveau Yémen 135. Toutefois, leur intégration dans l’opposition ne dure que peu de temps.
En effet, la chute de Saleh en 2012 a provoqué un revirement des houthistes. Le processus de transition, selon eux, offre une place prépondérante à leurs adversaires islamistes sunnites, notamment la branche yéménite des Frères musulmans, le parti al-Islah, ancien allié de Saleh dont il souhaite désormais se venger. Pour ce faire, Saleh passe un accord tacite avec les houthistes, leur offrant le reste de ses capacités financières et militaires pour mettre à mal la transition politique.
Le 21 septembre 2014, les réseaux de l’ancien régime aident les houthistes à mener un coup d’État victorieux, puis à accroître leur territoire, jusqu’à la capture de la ville d’Aden, au sud du pays. Ils prétendent alors vouloir préserver les acquis de la révolution et expriment l’impatience des Yéménites qui souffrent de la crise économique et des promesses non tenues 136.
À l’appel du président Hadi, reconnu par la communauté internationale, l’Arabie saoudite lance le 26 mars 2015 une opération militaire de grande envergure, censée provoquer la chute des houthistes. Mais celle-ci n’obtient que peu de succès en dehors de la libération d’Aden, port devenu capitale provisoire. Le nouveau revirement de Saleh qui, fin 2017 accepte la proposition saoudienne de se retourner contre les houthistes n’a pas davantage d’effet : les houthistes finissent par le tuer lors de sa fuite et ils restent seuls au pouvoir dans les territoires qu’ils contrôlent, soit le tiers occidental du pays où vit plus des deux tiers des 35 millions de Yéménites.
6 — Une ambiguïté : restaurer ou non l’imamat
Si les houthistes appuient leur stratégie politique sur un discours aux accents nationalistes et populistes ; contre « l’agression américano-sioniste et saoudienne » et la corruption, l’idéologie qu’ils portent n’est pas sans équivoque.
Tout d’abord, force est de reconnaître que leur capacité de mobilisation dépasse difficilement les segments d’origine zaydite de la société. L’instrumentalisation de quelques figures salafies ne fait par exemple pas illusion. Ensuite, le cœur de leurs élites appartient directement à la minorité des descendants du Prophète. Enfin, même s’il n’en a pas le titre et que des institutions de façade ont été créées, telles que le Comité révolutionnaire, Abd al-Malik al-Houthi joue de facto le rôle de monarque et d’imam. L’ambiguïté est entretenue et aucun texte publié, pas même les Malazim de Hussein al-Houthi, ne plaide pour la restauration de l’imamat zaydite, disparu en 1962.
Le manque de clarté quant au projet politique concerne également le territoire revendiqué par les houthistes. Les zones peuplées de zaydites ou l’ensemble du Yémen unifié en 1990 ? Viseraient-ils à terme les territoires conquis en 1934 par l’Arabie saoudite, voire La Mecque et Médine ? 137
7 — Un proto-État féroce
Le flou entourant leurs objectifs n’a pas empêché les houthistes de mettre en place, depuis septembre 2014, un proto-État. Bien que non reconnues par la communauté internationale, les institutions qu’ils contrôlent préservent l’illusion d’une continuité. C’est notamment le cas des médias publics, des universités ou du ministère des Affaires étrangères et bien évidemment de l’armée.
Cette illusion est mise à mal par les difficultés financières et le non-paiement des salaires des fonctionnaires. Toutefois, force est de reconnaître qu’en matière de services publics, de sécurité et de stabilité de leur monnaie, ils ne font pas moins bien que les régions où le pouvoir reconnu par la communauté internationale, et pourtant appuyé par les monarchies du Golfe, est en place. Pire encore, ils sont parvenus à développer des capacités militaro-industrielles conséquentes.
Ce semblant d’efficacité est obtenu au prix d’un pouvoir autoritaire voire féroce, qui viole les droits humains et s’attaque en particulier aux femmes. Le niveau élevé de corruption qui ponctionne l’aide humanitaire internationale dont dépendent les trois quarts des Yéménites, offre des ressources au pouvoir en place.
8 — Une alliance avec l’Iran
L’appréhension du mouvement houthiste est parfois réduite à son intégration dans la politique régionale iranienne dont il ne serait qu’une marionnette ou, un proxy. Les liens entre le mouvement yéménite et la République islamique ne sont pas un mystère. Ils s’ancrent dans les origines du mouvement houthiste il y a plus de vingt ans. Mais il convient de ne pas les surévaluer. La circulation d’un savoir-faire militaire, le transfert de composants pour fabriquer des drones ou des missiles de longue portée ainsi que des financements probables font des houthistes un relais efficace, mobilisé à moindre coût par les dirigeants iraniens 138.
Toutefois, leur grille de lecture régionale et leur stratégie s’inscrivent avant tout dans le contexte historique yéménite. Les dirigeants du mouvement ont toujours veillé à justifier leurs actions en fonction de la situation locale et à modifier le rapport de force avec leurs ennemis directs. C’est ainsi qu’il faut comprendre leur retenue sur le détroit de Bab el-Mandeb pendant les premiers mois de la guerre américano-israélienne déclenchée en février 2026. Ils ne souhaitaient en aucun cas apparaître aux yeux de leurs partisans comme agissant au nom des intérêts de l’Iran.
9 — Un double engagement : Palestine et Arabie saoudite
L’ancrage local et le lien avec la politique régionale iranienne guident un engagement constant contre l’Arabie saoudite et Israël, ou plutôt en soutien aux Palestiniens. L’offensive saoudienne contre les houthistes, qui a débuté en 2015, a progressivement donné lieu à des mesures de rétorsion significatives, à mesure que les capacités de projection militaire de ces derniers se sont accrues. Drones puis missiles de longue portée ont, à compter de 2019, placé des villes et des infrastructures saoudiennes à portée de tir. Cet état de fait a favorisé une stratégie de retrait et de négociation avec les Houthistes chez les dirigeants saoudiens, ce qui a conduit au cessez-le-feu de mars 2022, en vigueur sous une forme ou une autre jusqu’en août 2026. Pendant cette période où le conflit semblait gelé, les houthistes ont constamment fait monter les enchères, formulant notamment des exigences financières que les Saoudiens ne pouvaient pas accepter. Au cours de l’été 2026, après que les Houthistes eurent cherché à mettre les Saoudiens devant le fait accompli en autorisant l’arrivée d’un avion en provenance de Téhéran, les Saoudiens ont de nouveau bombardé l’aéroport de Sanaa. En représailles, les houthistes ont annoncé un blocus des navires à destination de l’Arabie saoudite. Cette décision a alors justifié leur offensive contre le détroit de Bab el-Mandeb, marquant le début d’une nouvelle phase de la guerre, avec des attaques ciblant l’aéroport de Riyad et les pipelines saoudiens.
L’engagement des houthistes en faveur de la Palestine est ancien et donne lieu à des manifestations massives qui sont bien davantage qu’une instrumentalisation du conflit israélo-arabe, tant elles servent leur popularité. Suite aux attaques du 7 octobre 2023 et aux bombardements israéliens sur Gaza, les houthistes ont investi un terrain militaire qui semblait longtemps hors de portée de ces combattants venus des montagnes : la mer Rouge. Dès novembre 2023, ils ont annoncé cibler les navires commerciaux liés, même indirectement, à Israël. Cette stratégie a désorganisé le commerce maritime mondial, mais a aussi occasionné des bombardements israéliens et américains. En mai 2025, Donald Trump a fini par signer un accord avec les houthistes, tandis que les Israéliens continuaient de mener des raids aériens en réponse aux envois de drones et de missiles sur Israël et aux attaques contre les navires longeant les côtes yéménites. Bien que les bombardements israéliens aient été significatifs, conduisant notamment à l’assassinat de douze ministres du gouvernement houthiste en août 2025, le mouvement yéménite n’a jamais semblé réellement affaibli 139.
10 — Des ennemis fragmentés
La capacité militaire des houthistes et leur assise politique sont inversement proportionnelles à la division de leurs adversaires. Tant au niveau local qu’au niveau régional, le camp anti-houthiste n’a jamais réussi à former un front uni face aux avancées d’Ansar Allah.
Dès les guerres de Sa’dah au milieu des années 2000, l’offensive contre les houthistes avait été instrumentalisée par les successeurs putatifs du président Saleh pour s’affaiblir mutuellement. À partir de 2015, les tensions entre Frères musulmans et partisans de la sécession sudiste, entre Arabie saoudite et Émirats arabes unis, ou entre milices originaires de l’est et du sud ont grandement grevé les capacités militaires du camp hostile aux houthistes. C’est cette fragmentation même, bien davantage que le soutien iranien, qui explique le succès à Bab el-Mandeb en septembre 2026 et leur capacité à tenir, depuis douze ans, les régions qu’ils contrôlent.
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