23.04.2026 à 19:54
Le prix réel de la guerre en Iran
Dans une étude inédite, Thierry Breton chiffre l'impact de la guerre en Iran sur l'économie mondiale jusqu'à présent : 600 milliards de dollars.
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La guerre en Iran est un choc de structure pour l’économie mondiale. On s’est beaucoup focalisé, à juste titre, sur son effet direct au cœur du système énergétique. On sait que, par le détroit d’Ormuz, transitent environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit près de 20 % du pétrole mondial, dont 80 % à destination de l’Asie, Chine en tête. Dès les premiers jours, le gaz en Europe a bondi de 50 %, le Brent d’environ 12 %, et le CAC 40 a perdu près de 4,7 %.
Dans un contexte où l’inflation semblait enfin refluer, ce choc ravive le spectre de la stagflation : moins de croissance, plus d’inflation. Le FMI s’attend désormais à une croissance mondiale plus modeste et une inflation plus élevée en 2026.
Pour comprendre la portée de ce choc qui reconfigure le système économique planétaire, il faut raisonner en cercles concentriques : au centre, nous avons l’Iran, qui voit son économie déjà exsangue basculer dans l’économie de guerre. Autour, les pays du Golfe, gagnants potentiels sur le plan pétrolier, mais qui demeurent sous perfusion sécuritaire américaine. Plus loin, nous avons les partenaires directs de l’Iran, au premier rang desquels la Chine et le Pakistan. Puis, l’Europe et la France, ainsi que les États-Unis, sont confrontés à un nouvel arbitrage impossible entre pouvoir d’achat, inflation, dette et sécurité. Enfin, l’anneau financier se caractérise par une crise du crédit privé, une recomposition des flux de capitaux et une possible fin du recyclage des pétrodollars dans les conditions que Washington espérait.
L’Iran, au centre du cyclone : une économie de guerre sur fond d’hyperinflation
Avant même le déclenchement de la guerre, l’Iran vivait déjà sous le régime d’une croissance étouffée par les sanctions, avec une inflation chronique et un chômage élevé, notamment chez les jeunes.
L’entrée en guerre a précipité une nouvelle dégradation : l’inflation annuelle a atteint 50,6 % au milieu du mois de mars 2026, en hausse de trois points par rapport au mois précédent, selon le centre officiel de statistiques, relayé par l’agence Irna.
Sur les douze mois qui séparent février 2025 et mars 2026, l’inflation moyenne est également de 50,6 %. Cette flambée des prix se conjugue à plusieurs dynamiques simultanées.
D’une part, soulignons la désorganisation de la production industrielle et des services, liée aux bombardements, à l’insécurité, aux coupures d’Internet et à la rupture de certains flux logistiques. Par ailleurs, une pression budgétaire accrue, entre effort militaire, maintien de subventions énergétiques internes et effritement possible des recettes fiscales, renforce encore ces tensions. Enfin, le risque de destruction durable d’infrastructures clefs (raffineries, terminaux, pipelines) fragilise la capacité exportatrice, même si, à très court terme, la hausse des prix peut doper les recettes en devises sur les volumes qui parviennent à sortir.
L’Iran, déjà largement coupé des marchés financiers internationaux, voit sa dépendance se concentrer sur un partenaire : la Chine, devenue sa bouée de sauvetage économique via des achats de pétrole à prix décotés, souvent payés en yuans ou sous forme de troc de marchandises contre du pétrole. Mais même ce cordon ombilical est fragilisé par la guerre : près de 45 % des importations pétrolières chinoises transitent par Ormuz, et une partie significative du pétrole iranien et du GNL qatari emprunte ce détroit.
L’économie iranienne bascule ainsi dans une forme de statu quo de ruine : le régime se maintient par la coercition interne, des soutiens extérieurs limités et des circuits parallèles, mais au prix d’un appauvrissement prolongé de la population, d’une monnaie en chute libre et d’un système productif qui se délite.
La véritable singularité de ce conflit, vue de loin, est là : il ne s’agit pas seulement d’un choc pétrolier, mais d’un choc de régimes.
Thierry Breton
Les pays du Golfe : rente pétrolière et vertige du risque
Au deuxième cercle, les pays du Golfe sont à la fois bénéficiaires immédiats de la hausse des prix du pétrole et otages de l’instabilité régionale.
L’Arabie saoudite est le premier bénéficiaire mécanique d’un baril plus cher : chaque hausse durable de 10 dollars améliore massivement sa balance courante et lui offre des marges supplémentaires pour financer ses gigantesques projets de diversification — de Neom aux multiples chantiers de la Vision 2030. Mais cette rente est à double tranchant : Riyad reste vulnérable à des frappes sur ses installations pétrolières, déjà visées par le passé, et subit une pression intense de Washington pour mobiliser ses capacités excédentaires au service d’une stabilisation des prix.
Les Émirats arabes unis, et en particulier Dubaï, sont exposés sous un angle différent : en tant que hub logistique et financier régional, ils subissent la volatilité des flux maritimes et des capitaux. La perturbation d’Ormuz menace le rôle de plateforme de transbordement du Golfe, tandis que la montée des tensions peut provoquer des sorties temporaires de capitaux et d’expatriés, notamment parmi une diaspora chinoise estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes. Mais ces mêmes tensions renforcent aussi la rente d’intermédiation de Dubaï pour le négoce, la logistique de contournement et la gestion financière des fortunes locales.
Le Qatar se trouve dans une position encore plus cruciale : il fournit environ 30 % des importations de GNL de la Chine et représente près d’un cinquième de l’offre mondiale de GNL. L’annonce de l’arrêt temporaire de la plus grande installation d’exportation de GNL au monde, à la suite d’une frappe de drone iranien — une première en près de trente ans d’exploitation — illustre le risque systémique du conflit. Chaque interruption renchérit le GNL en Europe et en Asie, accentuant l’effet inflationniste.
Les plus petits producteurs — Koweït, Bahreïn, Oman — partagent une même fragilité : dépendance aux routes maritimes, budgets étroitement corrélés à la rente pétrolière, exposition à la hausse des primes de risque qui renchérit leur endettement et peut retarder des projets d’infrastructures.
Collectivement, les pays du Golfe se retrouvent à la tête d’une rente exceptionnelle dans les scénarios de pétrole durablement cher, mais dans un environnement où le coût du capital augmente, où la demande mondiale peut ralentir, et où leurs décisions sur le recyclage des pétrodollars (vers les États‑Unis ou vers d’autres pôles) acquièrent une dimension profondément politique.
La Chine : première bouée de sauvetage de Téhéran, premier exposé à la fermeture d’Ormuz
La Chine est sans doute le pays non‑belligérant le plus directement impliqué dans ce conflit. Elle est à la fois le premier partenaire commercial de l’Iran, un client essentiel du GNL qatari et la puissance qui a le plus intérêt à la sécurité du détroit d’Ormuz : environ 45 % de ses importations totales de pétrole y transitent.
Pékin a certes pris les devants en constituant des réserves stratégiques considérables, équivalentes à plusieurs mois d’importations, ce qui lui permet de tenir un choc temporaire et de lisser les effets d’une hausse des prix. De fait, malgré la guerre, l’économie chinoise a enregistré une croissance de 5 % au premier trimestre 2026, dépassant les attentes des analystes et démontrant une résilience inattendue face à la flambée des prix de l’énergie.
Cette performance s’explique par plusieurs facteurs.
La dépendance énergétique de la Chine vis-à-vis du Moyen‑Orient est réelle, mais ses sources d’approvisionnement sont diversifiées, notamment en raison des flux russes, qui se sont intensifiés depuis 2022. Notons également sa capacité à négocier des prix préférentiels avec Moscou et Téhéran.
La Chine met en œuvre une politique active de constitution de stocks et de gestion publique des prix, avec la volonté claire d’isoler l’économie domestique des chocs externes pour préserver l’objectif de croissance autour de 5 % en 2026.
Mais cette façade de solidité ne doit pas masquer une vulnérabilité structurelle : la Chine reste largement tributaire de la demande extérieure, et la hausse durable des prix de l’énergie menace avant tout sa performance à l’export. Les premières données de mars montrent déjà un net ralentissement de la croissance des exportations, sur fond de hausse des coûts de transport maritime et de l’énergie, ce qui nourrit les inquiétudes sur la baisse de la demande mondiale.
En coulisses, Pékin mène un jeu d’équilibriste. D’un côté, elle exerce une pression directe sur Téhéran pour préserver la libre circulation à Ormuz : des dirigeants de sociétés gazières publiques indiquent que la Chine a demandé explicitement à l’Iran de ne pas viser les pétroliers et méthaniers, ni les infrastructures du Qatar. De l’autre, elle cherche à transformer la crise en opportunité, afin de renforcer le rôle du yuan dans les échanges énergétiques, en poussant des contrats de pétrole et de gaz libellés en yuan ; d’accélérer le développement de corridors terrestres (via la Russie, l’Asie centrale, le Pakistan) propres à réduire la dépendance aux détroits contrôlés ou surveillés par la marine américaine.
Le scénario de cauchemar pour Pékin n’est pas tant un baril à 90 ou 100 dollars — que ses réserves et sa politique industrielle peuvent encaisser — qu’une destruction durable de la demande en Europe et dans les pays émergents, qui assècherait ses exportations et exacerberait la surcapacité de son appareil productif. C’est ce qui fait dire à certains analystes que la guerre en Iran pose une question existentielle : « Va‑t‑elle casser le modèle chinois ? ».
La guerre en Iran a commencé comme un conflit de plus au Moyen‑Orient ; elle s’impose désormais comme un choc de structure pour l’économie mondiale et un révélateur des fragilités de la mondialisation.
Thierry Breton
Le Pakistan : maillon fragile et corridor convoité
Le Pakistan se situe à la jonction de plusieurs dynamiques : pays à la macroéconomie fragile, fortement dépendant des importations d’énergie, exposé au risque d’instabilité interne, et, en même temps, pièce potentielle de la stratégie de contournement chinoise.
L’espoir d’un gazoduc Iran–Pakistan–Chine, ou d’autres infrastructures énergétiques transfrontalières, est compliqué par la guerre, qui renchérit la facture énergétique, détériore les termes de l’échange et intensifie les tensions politiques internes. Mais, dans le même mouvement, Islamabad peut chercher à monnayer sa position géographique en se présentant comme corridor de substitution pour certains flux énergétiques ou de marchandises chinois, sous réserve de sécurisation de son territoire.
Dans un scénario de conflit prolongé, le Pakistan fait partie de ces économies qui risquent de basculer dans une crise de balance des paiements, voire de solvabilité, si la combinaison énergie chère, dollar fort et resserrement du crédit international, se maintient.
Europe : le retour du spectre de la stagflation
L’Europe est victime de ce choc, alors qu’elle est déjà affaiblie : sortie difficile de la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine, ralentissement industriel, désinflation à peine amorcée, dette publique élevée. Le conflit en Iran vient rouvrir des plaies qui commençaient à se cicatriser.
Sur le front énergétique, les impacts sont immédiats. En quelques jours, le prix du gaz en Europe a bondi de 50 %, et le baril de Brent s’est envolé, mettant fin à la période de relative accalmie des matières premières qui avait permis de faire reculer l’inflation en 2025. Selon des analyses de banques et d’instituts européens, un scénario de pétrole à 100 dollars et de gaz à 60 €/MWh pourrait porter l’inflation moyenne de la zone euro à 2,4 % en 2026, avec un pic au‑delà de 3 % au deuxième trimestre, tandis que la croissance serait ramenée autour de 0,8 %.
La BCE elle-même a revu ses projections : ses services tablent désormais sur une inflation moyenne de 2,6 % en 2026, contre moins auparavant, avec des scénarios défavorables où l’inflation pourrait atteindre 3,5 % et, dans un scénario sévère, 4,4 % si les perturbations à Ormuz sont fortes et durables. Dans le même temps, la croissance du PIB de la zone euro est révisée à la baisse à 0,9 % pour 2026, ce qui correspond presque à une stagnation.
Les marchés financiers ont traduit cette nervosité par une remontée des taux d’intérêt d’environ 30 points de base sur les obligations d’État européennes au pire du premier épisode de tension, et par une correction des indices actions. Cette hausse des taux se répercute sur le coût du crédit privé, au moment même où l’investissement productif et la construction résidentielle sont déjà freinés par la remontée des taux depuis 2022.
La combinaison croissance molle, inflation repartie à la hausse, taux durablement élevés recompose ainsi un paysage de stagflation douce en Europe : pas l’effondrement, mais une érosion lente du pouvoir d’achat et une paralysie des marges de manœuvre budgétaires.
La guerre en Iran agit pour l’Europe comme un révélateur brutal : malgré deux ans de « stratégie de sortie » de la dépendance au gaz russe, l’Union reste exposée à chaque soubresaut du Moyen‑Orient.
Thierry Breton
France : une facture immédiate de 4 à 6 milliards, dont un choc sur la dette
Pour la France, la guerre en Iran n’est pas une abstraction comptable. Elle a déjà une facture chiffrée, assumée publiquement : le ministre de l’Économie, Roland Lescure, et le Premier ministre, Sébastien Lecornu, ont estimé que la crise liée au conflit au Moyen‑Orient avait déjà coûté au moins 6 milliards d’euros à la France pour l’année 2026. Il ne s’agit pas d’une projection théorique en année pleine, mais d’un constat ex ante sur la base des nouvelles conditions de financement, de l’effort militaire et des mesures déjà engagées.
La composante la plus lourde, politiquement et budgétairement, est celle de la dette. Dans un contexte où la France prévoit d’emprunter environ 310 milliards d’euros en 2026, un niveau jamais atteint, chaque dixième de point de hausse des taux pèse très vite des milliards. Or, le choc iranien a contribué à tendre la courbe des taux français : au plus fort de la séquence, les taux longs ont pris de l’ordre de 30 points de base par rapport à la trajectoire anticipée, dans un environnement déjà marqué par la défiance vis-à-vis des comptes publics.
En appliquant, même prudemment, une hausse moyenne de 0,3 point sur les nouvelles émissions et sur le stock qui se renouvelle, on obtient un surcoût annuel de charge d’intérêts de l’ordre de 3 à 4 milliards d’euros. C’est ce que traduit le chiffre de 3,8 milliards, évoqué par l’exécutif : non pas une somme déjà intégralement déboursée, mais une estimation, en année pleine, de ce que la remontée des taux, liée en partie au choc iranien, va coûter à l’État français, si les conditions financières restent à ce niveau. Pour mémoire, la France a déjà vu sa charge d’intérêts augmenter de 19 milliards entre 2020 et 2022 du fait de la hausse des taux et de l’inflation.
À cela s’ajoute le choc énergétique proprement dit. La flambée du pétrole a déjà fait remonter l’inflation française à 1,7 % en mars, contre 0,9 % en février, alors que le pays s’était habitué à une inflation sous 1 % depuis l’automne. L’Insee et la Banque de France soulignent que cette remontée est directement liée à la guerre en Iran : la hausse des prix de l’énergie se diffuse aux carburants, au transport, puis progressivement à d’autres biens.
Ce choc de prix n’est pas neutre socialement. Les Français, déjà éprouvés par la séquence inflationniste de 2022‑2023, perçoivent très clairement cette nouvelle pression : un sondage montre que 90 % estiment que la guerre aura un impact sur leur pouvoir d’achat, 87 % sur la croissance, 81 % sur la Bourse, 80 % sur la dette publique. Sur le terrain, cela se traduit par des prix à la pompe plus élevés, des entreprises qui voient leurs coûts de production grimper, et des industriels énergivores — chimie, engrais, métallurgie — à nouveau pris en étau entre coûts et concurrence internationale.
À ces deux canaux — dette et énergie — s’ajoute un effort militaire non négligeable. Le budget de la Défense pour 2026 atteint 57 milliards d’euros, en nette hausse, et le coût mensuel de l’engagement français dans la région dépasse 135 millions d’euros hors munitions, avec environ 5 000 militaires mobilisés, des frégates et des Rafale dont l’activité représente plusieurs dizaines de millions d’euros par mois. Cette dépense supplémentaire, directement liée au conflit, vient grever des marges budgétaires déjà étroites, alors que la France a déjà du mal à contenir un déficit public élevé.
La Banque de France se veut prudente : dans son scénario central, qui suppose un règlement relativement rapide du conflit et un choc énergétique temporaire, elle ne révise la croissance de 2026 qu’à la baisse de 1,0 % à 0,9 %, estimant que l’impact sur l’activité reste « limité » à ce stade. Mais ce « limité » est trompeur : il masque une érosion plus large du pouvoir d’achat, une dégradation de la trajectoire de dette via la charge d’intérêts, et une montée de l’incertitude qui pèse sur l’investissement.
La facture de 6 milliards évoquée par Lecornu et Lescure est donc à la fois prudente et incomplète : prudente, parce qu’elle ne tient pas encore compte de tous les effets de second tour sur la croissance, l’emploi et les recettes fiscales ; incomplète, parce que le coût d’opportunité — investissements différés, projets reportés, confiance entamée — ne se laisse pas chiffrer aussi facilement. Elle donne néanmoins un ordre de grandeur : en quelques semaines, la guerre en Iran a déjà coûté à la France l’équivalent de 0,15 à 0,25 point de PIB, dont près des deux tiers par le canal de la dette.
Les États‑Unis : puissance énergétique, vulnérabilité politique et financière
Les États-Unis abordent ce choc géopolitique dans une position énergétique très différente de celle de l’Europe : ils sont devenus un grand producteur et exportateur d’hydrocarbures, ce qui atténue leur vulnérabilité directe aux ruptures d’approvisionnement. Ils peuvent mobiliser leurs réserves stratégiques et inciter le secteur privé à augmenter la production de pétrole et de gaz de schiste pour amortir la hausse des prix.
Mais la dimension politique interne est redoutable. La hausse des prix à la pompe est l’un des signaux les plus sensibles pour l’opinion américaine. Une spirale pétrole plus cher/inflation plus tenace/pression sur la Réserve fédérale rebat les cartes de la conjoncture et de la campagne électorale.
S’ajoute un élément financier et géopolitique : la question du recyclage des pétrodollars du Golfe vers les actifs américains. Depuis des décennies, les États‑Unis bénéficient d’un flux massif de capitaux du Moyen‑Orient, sous forme de treasuries, d’investissements directs et d’actifs financiers. Un scénario où les promesses d’investissements — évoquées à hauteur de plusieurs milliers de milliards de dollars — ne sont pas tenues ou sont redirigées vers d’autres pôles (Asie, BRICS, projets domestiques) fragilise la position des États-Unis.
On peut désormais prévoir pour les États-Unis moins de demande captive pour leur dette publique, mais davantage de dépendance à l’épargne domestique ou à d’autres investisseurs, ainsi qu’un espace stratégique accru pour la Chine et d’autres puissances financières.
Le choc iranien est donc pour Washington autant un test de crédibilité stratégique au Moyen‑Orient qu’un stress test de son hégémonie financière.
Le scénario de cauchemar pour Pékin n’est pas tant un baril à 90 ou 100 dollars qu’une destruction durable de la demande en Europe et dans les pays émergents : celle-ci assècherait ses exportations.
Thierry Breton
L’onde de choc financière : crédit privé, marchés et pétrodollars
Au cinquième cercle, la guerre se traduit par un choc de confiance sur les marchés financiers. Une note de recherche évoque qu’une hausse de 10 dollars du baril se traduit, dans les pays développés, par une réduction d’environ 0,2 point de PIB et par une pression haussière sur les taux d’intérêt. Après plus d’une semaine de conflit, les investisseurs se sont mis à intégrer, non plus seulement un accident pétrolier temporaire, mais la possibilité d’un choc durable sur les matières premières, en particulier le pétrole et le gaz.
Les conséquences sont multiples. Les tensions sur les marchés obligataires s’accompagnent d’une hausse des taux souverains et corporate. L’élargissement des spreads de crédit touche particulièrement les entreprises énergivores et les pays émergents, déjà fragiles. On constate également des flux accrus vers les actifs refuges (dette américaine, or), au détriment des actifs risqués. De même, il est à prévoir un durcissement durable des conditions de financement pour le crédit privé, surtout dans les segments à haut rendement et les PME.
Si la situation se prolonge, le risque est celui d’une crise de crédit composite : hausse des défauts dans certains secteurs (transport, chimie, sidérurgie, aérien), difficulté pour les États très endettés à rouler leur dette à un coût soutenable, et montée du risque de crises de balance des paiements dans plusieurs émergents.
À cette dynamique s’ajoute la question centrale du recyclage des pétrodollars. Un conflit prolongé peut inciter les États du Golfe à augmenter leurs dépenses militaires et sécuritaires, mais aussi à redéployer une partie de leurs fonds souverains vers des projets domestiques, plutôt que vers des actifs occidentaux. Ils pourraient également diversifier davantage leurs placements vers l’Asie, notamment vers la Chine, au détriment des États-Unis et de l’Europe.
Ce mouvement réduirait la capacité des économies occidentales à financer à faible coût leurs déficits publics et leurs investissements, au moment même où les besoins pour la défense, la transition énergétique et la réindustrialisation explosent.
Scénarios prospectifs : arrêt, trêve, conflit prolongé
Le futur économique du conflit iranien ne se lit pas seulement sur les cartes militaires, mais aussi dans trois scénarios macroéconomiques.
Dans le scénario d’arrêt rapide de la guerre, avec un cessez‑le‑feu qui tient, les prix du pétrole et du gaz sont appelés à retomber après le pic initial ; l’impact sur la croissance des pays avancés reste limité, de l’ordre de 0,2 à 0,3 point de PIB ; l’inflation se stabilise en zone euro autour de 2 à 2,5 % en 2026, avant un reflux vers l’objectif de la BCE en 2027. Du côté de la Chine, le pays absorbe le choc grâce à ses réserves et au soutien de la demande intérieure. Enfin, la tension sur le crédit privé et les flux de pétrodollars se résorbe progressivement, même si l’épisode laisse des traces dans la perception du risque Moyen‑Orient.
Dans le scénario d’une trêve de dix jours, puis d’une reprise des hostilités, avec une alternance de cessez‑le‑feu et de frappes, il est à prévoir que les marchés vivent au rythme de la volatilité, avec des épisodes de hausse et de baisse brutales des prix de l’énergie. La croissance mondiale en sera plus nettement affectée, avec un coût cumulé qui pourrait atteindre 0,5 point de PIB en 2026. Concernant la zone euro, elle pourrait voir son inflation en moyenne autour de 2,4 %, avec des pics au-delà de 3 %, tandis que la croissance stagnerait autour de 0,8 %. En France, l’Insee intégrant une inflation plus élevée (1,7 % en mars déjà) et un ralentissement de la croissance, les consommateurs subiront un choc prolongé sur le pouvoir d’achat. La Chine souffrira d’un ralentissement plus marqué de ses exportations, malgré des chiffres de croissance encore solides à court terme. Pour ce qui est du crédit privé, il pourrait se renchérir durablement avec une multiplication des défaillances dans certains secteurs, des flux de pétrodollars plus sélectifs, et un biais croissant vers l’Asie.
Dans le scénario de conflit prolongé, avec une fermeture partielle ou récurrente d’Ormuz, le pétrole reste durablement autour ou au-dessus de 100 dollars, tandis que le gaz européen se maintient sur un plateau élevé. L’inflation européenne peut monter vers 3,5 % voire 4,4 % dans les scénarios sévères de la BCE, la croissance rester autour de 0,8–0,9 %, avec un risque ponctuel de récession technique. Il y a un risque que la France s’installe dans un régime de pouvoir d’achat sous pression, avec une inflation annuelle potentiellement proche de 2 % au lieu de 1 %, et des arbitrages budgétaires plus douloureux sur la dépense publique.
L’Iran, de son côté, pourrait s’enfoncer durablement dans l’hyperinflation (au-delà de 50 %), avec une monnaie en chute libre et une économie de guerre. Si les pays du Golfe pourraient continuer d’accumuler des rentes colossales, ce serait dans un environnement de risque extrême, qui les pousserait à reconfigurer leurs alliances et leurs placements. La Chine ferait face à un test historique pour son modèle exportateur, avec une demande mondiale affaiblie, une surcapacité industrielle exaspérée et une pression accrue pour restructurer son économie. Dans ce cadre, les États‑Unis verraient leur rôle d’exportateur d’énergie renforcé, mais au prix d’une inflation plus tenace et de tensions sur le financement de leurs déficits en l’absence d’une partie des pétrodollars promis.
Sur le plan financier, la combinaison inflation élevée, croissance faible, coûts de financement élevés et moindre recyclage des pétrodollars ouvre la porte à une crise de crédit segmentée, susceptible de devenir systémique si un choc supplémentaire survient.
Le choc iranien est pour Washington autant un test de crédibilité stratégique au Moyen‑Orient qu’un stress test de son hégémonie financière.
Thierry Breton
Quels choix pour l’Europe ? De la gestion de crise au changement de modèle
La guerre en Iran agit pour l’Europe comme un révélateur brutal : malgré deux ans de « stratégie de sortie » de la dépendance au gaz russe, l’Union reste exposée à chaque soubresaut du Moyen‑Orient. Le choc iranien n’est donc pas seulement une nouvelle crise à absorber, c’est un test politique : l’Europe va-t-elle se contenter de gérer l’urgence, ou saisir l’occasion d’accélérer une réduction structurelle de sa dépendance aux hydrocarbures importés ?
Trois ensembles de choix se dessinent.
D’abord, faire de la transition énergétique un bouclier de souveraineté et non un luxe vert. Dès le 19 mars, en pleine flambée des prix, le Conseil européen a réaffirmé que la transition restait « la stratégie la plus efficace » pour gagner en autonomie et faire baisser durablement la facture du pétrole et du gaz. Plusieurs analyses convergent : électrifier 50 % de l’économie européenne permettrait de diviser par deux les importations de pétrole d’ici 2040, réduisant d’autant l’exposition aux chocs géopolitiques au Moyen‑Orient.
Concrètement, cela implique d’assumer, et non de retarder, des choix déjà identifiés.
Le premier est d’accélérer le déploiement des renouvelables (éolien, solaire, réseaux), avec des trajectoires chiffrées — par exemple, la France vise un passage de 30,2 GW de solaire fin 2025 à 48 GW en 2030, ce qui suppose de quasiment doubler le rythme d’installation annuel.
Il s’agit par ailleurs de soutenir massivement l’électrification des usages : véhicules électriques, pompes à chaleur, industrie électrifiée.
Il nous faudra également corriger les distorsions fiscales qui entretiennent la dépendance : à l’échelle européenne, le gaz est encore deux fois moins taxé que l’électricité, ce qui décourage le basculement vers l’électrique.
À très court terme, les États membres ne peuvent pas se contenter de discours structurels en vue d’une sortie de crise. Ils doivent protéger le pouvoir d’achat et le tissu productif, sans recréer les erreurs de 2022.
Selon un tracker publié par l’Institut Jacques Delors, 22 États membres sur 27 ont déjà adopté plus de 120 mesures pour juguler les effets du choc iranien, pour un coût budgétaire d’environ 9,2 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 13 milliards de surcoût d’importations fossiles. Il s’agit d’aides ciblées aux ménages et aux entreprises, de baisses temporaires de taxes sur l’énergie, ou de mécanismes de soutien aux secteurs les plus exposés.
La Commission européenne a présenté un ensemble de mesures pour atténuer l’impact de la guerre.
Elle préconise la réduction ciblée des taxes sur l’électricité, afin de rendre le courant moins cher face aux combustibles fossiles.
Une coordination du réapprovisionnement des stocks de gaz, avec un objectif d’au moins 80 % de remplissage avant l’hiver, contre environ 30 % actuellement, permettra d’éviter la course désordonnée aux achats qui alimente la spéculation.
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a appelé à « accélérer la transition vers des énergies propres produites localement », en insistant sur le lien entre énergies propres, indépendance et résilience aux tempêtes géopolitiques.
Il s’agit d’assumer que la sécurité énergétique est aussi une question de défense et d’infrastructures critiques. La guerre en Iran ne pose pas seulement la question du prix de l’énergie, mais celle de la sécurité physique des infrastructures : détroits, terminaux GNL, pipelines, câbles sous-marins.
Pour l’Union, cela signifie que la sécurité énergétique doit être pensée comme une mission de sécurité et de défense européenne : patrouilles navales, protection des pipelines, cybersécurité des réseaux électriques. Les projets de diversification (Norvège, Algérie, Méditerranée orientale, GNL américain) ne peuvent être regardés seulement sous un angle économique, mais aussi en termes de vulnérabilité physique — routes maritimes, redondances, capacités de secours.
Depuis 2025, l’Union s’est fixée des objectifs de diversification des sources précisément pour sortir de la dépendance russe ; aujourd’hui, la même logique doit être appliquée à la dépendance au pétrole et au gaz du Golfe, en tirant les leçons de la fermeture d’Ormuz et des frappes sur Ras Laffan.
Dans une note récente, l’Institut Jacques Delors parle de la guerre en Iran comme de l’« électrochoc tant attendu » pour la transition énergétique européenne. Les chiffres montrent que le coût de l’inaction est lui aussi colossal : déjà 9,2 milliards d’euros de mesures d’urgence adoptées et 13 milliards de surcoût sur les importations fossiles en quelques semaines de guerre ; une inflation qui remonte vers 2,4–3,5 % en zone euro selon les scénarios ; une croissance qui glisse vers 0,8–0,9 % ; des taux plus élevés qui renchérissent la dette.
Face à cela, les choix qui s’ouvrent à l’Europe sont tranchés : soit empiler des rustines à chaque crise énergétique, au prix d’une lente érosion du pouvoir d’achat et d’une montée des populismes ; soit reconstruire sa sécurité énergétique comme un pilier de souveraineté, en assumant un cycle d’investissements massifs dans la transition, la défense des infrastructures et la diversification.
L’économie iranienne a basculé dans une forme de statu quo de ruine : le régime se maintient par la coercition interne, des soutiens extérieurs limités et des circuits parallèles.
Thierry Breton
Conclusion — La guerre en Iran, la facture cachée du monde
La guerre en Iran a commencé comme un conflit de plus au Moyen‑Orient ; elle s’impose désormais comme un choc de structure pour l’économie mondiale et un révélateur des fragilités de la mondialisation.
Elle ne se lit pas seulement en dollars de pétrole ou en points de PIB, mais en modèles économiques bousculés, en dettes renchéries, en pauvreté accrue et en équilibres politiques fragilisés.
Au centre, l’Iran concentre la version la plus brutale de cette facture. L’économie était déjà étranglée par les sanctions ; la guerre l’a fait basculer dans une véritable hyperinflation, avec des prix qui progressent à plus de 50 % l’an, une monnaie qui se délite, des infrastructures énergétiques directement menacées, et une production industrielle désorganisée.
Ce pays n’est plus dans la gestion d’un cycle économique, mais dans une logique d’économie de siège, où la priorité est de survivre — coûte que coûte — grâce à la répression interne, à quelques soutiens extérieurs et à des circuits parallèles. La bouée de sauvetage chinoise (pétrole à prix décotés payé en yuan, troc marchandises‑pétrole) lui évite l’asphyxie totale, mais au prix d’une dépendance accrue et d’une marge de manœuvre quasi nulle. La guerre, ici, se traduit en années de développement perdues.
Dans le deuxième cercle, les monarchies du Golfe incarnent la rente ambivalente de ce conflit.
L’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats voient leurs recettes bondir à mesure que le baril grimpe et que le GNL se renchérit. Mais cette rente est piégée : plus les prix sont élevés, plus les infrastructures deviennent des cibles, plus les primes de risque explosent, plus il devient coûteux de financer les projets phares des visions 2030 et les stratégies de diversification. La question centrale devient : que faire de ces pétrodollars ? Continuer à alimenter le cycle traditionnel — achats de dette américaine, placements à Londres, investissements aux États-Unis — ou redéployer davantage vers l’Asie, la Chine, les BRICS, et vers des projets domestiques de sécurisation et de résilience ? Derrière le pétrole cher, c’est la géographie des capitaux qui se redessine.
Le troisième cercle est celui des partenaires directs de l’Iran, au premier rang desquels la Chine et le Pakistan.
Pékin est à la fois le principal client de Téhéran, un acteur clef du GNL qatari, et le pays dont près de la moitié des importations pétrolières transitent par Ormuz. Elle a préparé le choc en remplissant ses réserves stratégiques et en diversifiant ses approvisionnements, notamment vers la Russie. Elle affiche encore une croissance de 5 % au premier trimestre 2026, mais cette résilience apparente ne doit pas faire oublier l’essentiel : la Chine reste ultra‑dépendante de la demande extérieure. Si la guerre entame durablement le pouvoir d’achat en Europe, en Amérique et dans les émergents, ce sont ses exportations qui seront directement touchées, dans un appareil industriel déjà marqué par la surcapacité.
En parallèle, Pékin tente de transformer le choc en opportunité géopolitique : pression sur Téhéran pour protéger la liberté de navigation et les installations qataries, promotion accélérée du yuan‑pétrole, investissement dans des corridors terrestres (via la Russie, l’Asie centrale, le Pakistan) pour réduire la vulnérabilité aux détroits contrôlés par les flottes occidentales. Mais le paradoxe demeure : la Chine apparaît à la fois comme le pompier (qui achète, stabilise, sécurise ses routes) et comme le grand dépendant d’un système mondial dont la stabilité énergético‑financière n’est plus garantie.
Le Pakistan illustre la face sombre de ce troisième cercle : économie fragile, dépendante des importations d’énergie, finances publiques sous pression, tensions politiques internes. Pour lui, la guerre en Iran, c’est à la fois la perspective d’être un corridor convoité par la Chine, et le risque de sombrer dans une crise de balance des paiements, sous l’effet cumulatif de l’énergie chère, du resserrement du crédit et de la force du dollar. Là aussi, la facture n’est pas un simple agrégat macro, mais une menace de déstabilisation globale.
Dans le quatrième cercle, celui des économies avancées, la guerre agit comme un révélateur de vulnérabilités déjà connues. L’Europe sort tout juste de la crise énergétique liée à l’Ukraine, et la voilà replongée dans un choc pétrolier et gazier venu d’Ormuz. En quelques jours, le gaz européen bondit de 50 %, le Brent s’envole, l’inflation qui semblait enfin maîtrisée repart à la hausse, la BCE relève ses prévisions. La zone euro se dirige vers une combinaison toxique : inflation à 2,5–3 %, croissance autour de 0,8–0,9 %, taux d’intérêt plus élevés. C’est la définition même d’une stagflation molle : pas de crise spectaculaire, mais une érosion continue du pouvoir d’achat, un investissement freiné, des finances publiques tendues.
La France, dans ce tableau, est un cas d’école. Sur le plan social, la remontée de l’inflation à 1,7 % en mars, après des mois sous 1 %, ravive immédiatement le souvenir de 2022‑2023 : prix à la pompe qui remontent, coûts de transport, facture énergétique des entreprises, et, in fine, tensions sur les salaires. Sur le plan budgétaire, le gouvernement reconnaît d’ores et déjà un coût d’au moins 6 milliards d’euros en 2026, dont 3,8 milliards pour la seule charge d’intérêts, en raison des 310 milliards d’euros qu’il faudra emprunter cette année à des taux plus élevés, plus de 1 milliard pour l’effort militaire dans la région, et une multitude de mesures pour amortir le choc sur les ménages et les entreprises. Autrement dit : en quelques semaines, la guerre en Iran a déjà mangé l’équivalent de 0,15 à 0,25 point de PIB français. Et ce n’est qu’un début.
Les États-Unis, eux, disposent de l’atout de leur indépendance énergétique relative : ils produisent et exportent pétrole et gaz, ils peuvent puiser dans leurs réserves, ajuster leur production. Mais le choc financier et budgétaire n’en est pas moins réel. Le coût des opérations militaires se chiffre déjà en dizaines de milliards de dollars, et monte chaque jour. Le choc sur les prix à la pompe alimente des tensions politiques et une pression sur la Réserve fédérale, qui doit arbitrer entre la lutte contre l’inflation et le soutien à l’activité. Surtout, la guerre interroge, au fond, la machinerie financière américaine : que devient un système fondé sur l’absorption de pétrodollars, si les grandes monarchies du Golfe diversifient davantage vers d’autres zones, sous l’effet des tensions avec Washington et de la montée en puissance de la Chine ?
Dans un contexte où l’inflation semblait enfin refluer, le choc iranien ravive le spectre de la stagflation.
Thierry Breton
Reste le cinquième cercle, celui de la facture globale. Aucun organisme ne publie encore un « coût total » de la guerre en Iran pour le monde, mais les chiffres qui circulent donnent une idée de l’ampleur.
On sait que les pays arabes ont perdu autour de 186 à 190 milliards de dollars en un mois, soit environ 6 % de leur PIB, en destructions, pertes d’activité et choc d’investissement. Les États‑Unis ont déjà dépensé près de 28 milliards de dollars en coûts militaires directs. La France assume au moins 6 milliards d’euros de coût pour ses finances publiques. L’Union européenne a engagé plus de 9 milliards d’euros de mesures d’urgence et subi 13 milliards de surcoût d’importations fossiles sur quelques semaines. Sur le plan macroéconomique, la hausse durable des prix de l’énergie pourrait amputer de 0,2 à 0,3 point la croissance mondiale en 2026, soit 200 à 300 milliards de dollars de richesse en moins.
Même sans additionner chaque poste au centime près, un constat s’impose : en quelques mois, la guerre en Iran aura coûté à la planète au moins plusieurs centaines de milliards de dollars — une facture minimale qui pourrait s’approcher, dans un scénario de conflit prolongé, de 1 000 milliards de dollars cumulés, si l’on additionne les pertes régionales, les dépenses militaires, la croissance manquante et les effets de second tour sur la dette, le crédit et l’investissement.
Et pourtant, cette addition financière ne dit pas tout. Il y a, au-delà des chiffres, une autre facture, plus lourde encore : la facture humaine et sociale. Le PNUD estime que le conflit pourrait détruire près de 3,7 millions d’emplois dans la région arabe et faire basculer 4 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté. Ce sont des trajectoires de vie brisées, des systèmes de santé saturés, des États déjà fragiles poussés au bord de la faillite ou de la désagrégation. Là encore, la guerre en Iran ne fait pas que coûter : elle fragilise durablement des sociétés où l’explosion sociale est à portée de main.
La véritable singularité de ce conflit, vue de loin, est là : il ne s’agit pas seulement d’un choc pétrolier, mais d’un choc de régimes. Il teste la capacité de l’Iran à tenir dans une économie de guerre perpétuelle ; la capacité des monarchies du Golfe à concilier rente, sécurité et diversification ; la capacité de la Chine à adapter son modèle exportateur à un monde instable et fragmenté ; la capacité de l’Europe à transformer la transition énergétique en bouclier de souveraineté plutôt qu’en luxe vert, et la capacité des États‑Unis à continuer de financer leur puissance dans un monde où les flux de capitaux deviennent plus incertains.
Plus les semaines passent, plus la facture se déplace : du baril à la balance des paiements, de la balance des paiements à la dette publique, de la dette à la cohésion sociale, de la cohésion sociale à la stabilité politique. La question qui se pose à chacun n’est donc plus seulement : « combien cela nous a coûté ? », mais « quel modèle économique et politique restera tenable après ce choc ? ».
À cette aune, la guerre en Iran n’est pas seulement un coût à absorber ; c’est un moment de vérité. Pour l’Iran, pour le Golfe, pour la Chine, pour l’Europe, pour les États‑Unis, elle oblige à arbitrer entre des illusions de retour au statu quo ante et des choix structurants : sécuriser ses ressources, diversifier ses dépendances, investir dans la résilience plutôt que dans les rustines.
Le jour où les armes se tairont, la facture continuera de tomber : en intérêts de dette, en croissance perdue, en inégalités aggravées, en instabilités politiques. La seule vraie question sera alors de savoir qui aura utilisé ce choc pour se transformer, et qui l’aura seulement subi.
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23.04.2026 à 13:09
L’architecture cachée du cyberdjihad iranien
Dans l’ombre de la stratégie narrative qui permet au régime iranien de gagner la guerre des trolls se dessine une autre réalité : la fabrication d'un cyberdjihad transnational.
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Texte intégral (8730 mots)
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Depuis le 9 mars 2026, dans l’ombre de l’escalade régionale opposant l’Iran au bloc américano‑israélien, l’Europe fait face à une série d’actions qui brouillent les frontières traditionnelles de la menace. Celles‑ci semblent coordonnées par une entité hybride, un collectif en ligne aligné sur Téhéran, se présentant sous le nom de Harakat Ashab al‑Yamin al‑Islamiya (HAYI), littéralement « mouvement des compagnons de la droite islamique [au sens de rédemption et de salut] », qui se spécialise progressivement dans une forme de terrorisme d’influence.
Entre le 9 mars et le 20 avril 2026, HAYI a revendiqué ou laissé entendre son implication, à travers un ensemble de relais actifs intégrés à un écosystème numérique opérant principalement sur X et Telegram, dans un peu plus d’une dizaine d’attentats — on en dénombre seize – principalement aux Pays-Bas, en Belgique, en Angleterre, en Macédoine, en Allemagne et en France. Les informations disponibles suggèrent l’implication de petits groupes de deux à quatre individus, généralement très jeunes, souvent âgés de seize à une vingtaine d’années. Leur recrutement aurait eu lieu en ligne, via les réseaux sociaux et les plateformes qu’ils utilisent quotidiennement pour échanger, jouer en ligne ou interagir avec leurs pairs.
Dans certains cas, comme au Royaume-Uni, les personnes interpellées seraient issues de milieux marqués par des trajectoires migratoires récentes. D’autres semblent davantage animées par une sensibilité diffuse aux conflits internationaux, sans disposer pour autant d’une compréhension structurée des dynamiques à l’œuvre. Il serait plus juste d’évoquer une sensibilité géopolitique façonnée par les grands récits circulant en ligne, largement présents dans les espaces numériques pro-Iran, pro-Irak ou au sein de groupes sunnites hostiles à l’Occident et nourrissant des imaginaires antisémites ou anti-occidentaux. En France, l’hypothèse d’une motivation financière, bien que les sommes constatées soient marginales, a également été évoquée.
Leurs opérations visent des cibles matérielles à forte valeur symbolique, mais leur finalité dépasse, pour l’heure, la destruction elle‑même. Elles cherchent avant tout à produire un effet psychologique, dans une logique que Raymond Aron identifiait déjà comme constitutive de la guerre moderne, c’est-à-dire une violence dont l’objectif premier est de transformer les représentations 42. Cette approche rejoint également la lecture de Thomas Schelling, pour qui la coercition ne repose pas tant sur l’ampleur des dégâts que sur la manière dont ceux‑ci sont mis en scène et perçus 43. Incarnées par des incendies volontaires ou des tentatives d’explosion à faible coût visant des cibles liées à la communauté juive ou à des institutions financières américaines, les actions impulsées par HAYI privilégient l’effet psychologique et médiatique. Jusqu’ici, elles demeurent en deçà du seuil d’une attaque de grande ampleur, dont le franchissement risquerait d’entamer le capital de sympathie dont l’organisation bénéficie auprès de certains publics proches du régime iranien ou présents dans les zones grises du militantisme en ligne anti‑occidental.
Pour certains acteurs sunnites, l’infrastructure numérique associée à l’Iran apparaît désormais moins comme un espace idéologiquement étranger que comme une opportunité tactique.
Héloïse Heuls
Dans les faits, HAYI s’est distingué en quelques semaines par sa capacité à concevoir, coordonner et piloter en ligne des actions ciblées, sans disposer officiellement de structures militantes identifiées en Europe. Avec cette organisation se dessine en filigrane l’émergence de modes d’action terroriste en partie renouvelés, portés par des entités idéologiquement affiliées à des États étrangers et capables de mobiliser en ligne des individus extérieurs à leur vivier militant traditionnel afin de les engager dans des opérations hors ligne en résonance avec les grands conflits internationaux. Ce phénomène met en lumière l’imbrication croissante entre dynamiques géopolitiques et questions de sécurité intérieure.
Plus largement, les procédés impulsés par HAYI interrogent la transformation des stratégies d’influence militante en ligne ainsi que la formation d’alliances numériques d’opportunité entre les espaces liés à Téhéran, ses soutiens irakiens et des groupes qui dépassent le cercle d’influence traditionnel, y compris d’autres organisations djihadistes, au premier rang desquelles Al-Qaïda.
HAYI : un acteur numérique façonné par les réseaux de la muqawama
Au départ, HAYI s’est manifestée au gré de revendications diffusées en ligne, sans organe de communication propre ni existence établie, ce qui rend son origine et la recherche d’informations sur sa genèse particulièrement incertaines.
Le 9 mars, jour du premier attentat revendiqué par HAYI contre une synagogue à Liège, l’organisation apparaît ainsi portée presque exclusivement par sa propagande, comme si celle-ci se constituait au moment même où le groupe émergeait 44. Des canaux officiellement associés à HAYI ne commencent à se structurer qu’à partir de la mi-mars, sous la forme de chaînes Telegram rapidement bannies pour certaines, puis recréées, dans un cycle de disparition et de réapparition qui semble faire partie intégrante de son mode d’action 45.
Cette plasticité des canaux, déjà observée dans les écosystèmes djihadistes sunnites et analysée par Laurence Bindner 46, s’inscrit dans une économie numérique de la volatilité où la survie des messages prime sur la stabilité des structures de diffusion 47. Le public intéressé ou fidèle parvient d’ailleurs à retrouver rapidement ces espaces de circulation, en raison de son ancrage dans un microcosme communautaire en ligne dont il maîtrise les codes et les modes d’existence propres — microcosme qui, dans le cas d’HAYI, est largement constitué des relais virtuels de milices chiites irakiennes 48 telles qu’Asaib Ahl al-Haq 49 ou Ansar Allah al-Awfiya 50.
En premier lieu, le nom même du collectif surprend par sa capacité à fédérer au-delà de son ancrage idéologique immédiat.
Bien que largement commenté par les spécialistes comme par les médias, le choix d’« Ashab al-Yamin » interpelle. L’expression renvoie en effet à un registre religieux qui excède d’emblée la seule exégèse chiite : sans prétendre l’inscrire dans une théologie élaborée, « Ashab al-Yamin » désigne dans le Coran les individus sauvés au Jour du Jugement, les justes qui recevront leur Livre dans la main droite en signe d’approbation divine. Cette catégorie eschatologique ne renvoie ni aux Compagnons du Prophète ni à d’autres figures narratives comme les Gens de la Caverne ; elle constitue un groupe distinct, défini par son statut sotériologique. Ces véridiques s’opposent ainsi aux « Ashab al-Shima », littéralement « les gens de la gauche », c’est-à-dire les damnés 51.
L’expression ne renvoie donc pas spécifiquement à un corpus chiite et apparaît, au gré des recherches, dans des propagandes issues d’autres organisations. De fait, la symbolique de la droite comme signe de salut trouve des échos jusque dans certaines traditions chrétiennes d’Orient, où la répartition droite-gauche structure également l’imaginaire du Jugement dernier 52. Elle relève surtout d’un imaginaire religieux transversal, abondamment commenté sur les réseaux sociaux dans des espaces à visée théologique, puis réinvesti dans une constellation de micro-espaces numériques hétérogènes où prolifèrent des contenus à tonalité eschatologique et s’élaborent des formes contemporaines de sociabilité dévotionnelle. En ce sens, le nom choisi pour (ou par) ce collectif en ligne fonctionne comme un signifiant flottant 53 : suffisamment chargé symboliquement pour résonner dans un large spectre de sociabilités militantes en ligne, mais assez indéterminé pour être approprié par un acteur dont l’identité demeure encore en construction.
Aujourd’hui, les initiatives se réclamant d’un « cyberdjihad mondial » tendent à se présenter non comme concurrentes et opposées, mais comme complémentaires.
Héloïse Heuls
La recherche d’une filiation pour ce collectif a conduit plusieurs observateurs à envisager son inscription dans l’écosystème irakien affilié à la muqawama 54, certains allant jusqu’à supposer une proximité plus ou moins directe avec des acteurs déjà établis. Cette hypothèse repose sur un ensemble d’indices numériques qui, sans constituer une démonstration, dessinent un champ de convergences.
Un premier élément concerne les relais initiaux des revendications sur X et Telegram. Plusieurs comptes ayant diffusé les premiers messages, parfois administrés par les mêmes personnes, appartiennent à des cercles militants en ligne qui soutiennent activement des milices chiites irakiennes. Cette proximité médiatique ne suffit pas à établir un lien organique, mais elle situe l’apparition du groupe dans un environnement discursif familier aux réseaux en ligne de la muqawama.
Un second indice tient à la langue employée dans la propagande attribuée à HAYI. Celle-ci est rédigée en arabe, une pratique qui contraste avec les usages dominants des proxys, affidés et militants pro-régimes iraniens, dont les productions circulent majoritairement en persan sur TikTok, Telegram, Instagram ou X. Les modérateurs supposés des chaînes Telegram associées à HAYI s’expriment également dans un anglais non britannique, marqué par plusieurs maladresses syntaxiques qui rendent plausible le recours à des outils de traduction automatique 55. À cela s’ajoutent quelques erreurs dans la transcription de termes arabes, phénomène courant dans la propagande numérique mais qui, dans ce cas précis, contribue à brouiller davantage les pistes quant à l’appartenance du groupe 56.
Un troisième élément renvoie à l’appellation même de Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiya. Cette dénomination a déjà été utilisée par Harakat Ansar Allah al-Awfiya (HAAA), littéralement « le Mouvement des Fidèles d’Allah », organisation se réclamant de l’axe de la résistance et désignée comme terroriste par les États-Unis en 2024. Des traces de cette ancienne appellation demeurent visibles sur X, notamment dans les publications liées à la mort de certains de ses cadres.
HAAA est une milice irakienne se réclamant de la doctrine de la wilayat al-faqih 57, longtemps liée à la Force al-Qods 58 et active en Irak comme en Syrie. Elle communique largement sur ses activités à travers les comptes personnels de plusieurs de ses figures, parmi lesquelles Haydar Muzhir Malak al-Saidi (Haydar al-Gharawi), désigné comme dirigeant en 2024 59, Ammar al-Lami, l’un de ses commandants militaires, et Adel al-Gharawi, qui en assure le porte-parolat 60. Le groupe revendique des alliances étroites avec plusieurs formations de la muqawama et figure parmi les huit organisations reçues par Ali Khamenei à l’été 2023 dans le cadre des consultations annuelles entre Téhéran et les factions armées de « l’Axe de la Résistance 61 ».
Dans ce contexte, le fait que HAYI reprenne une identité autrefois associée à HAAA a été interprété par certains comme un indice supplémentaire d’une continuité ou d’une proximité. L’émergence du groupe a même été rapprochée de la mort, le 28 février 2026, de plusieurs membres de HAAA lors d’opérations israélo-américaines. Le même jour, un message attribué à Haydar al-Gharawi, diffusé sur X puis relayé sur Telegram, appelait ses partisans à demeurer fidèles à la wilayat al-faqih.
Cette lecture se heurte cependant à un élément déterminant : les attaques revendiquées par HAYI n’ont pas été reprises par les canaux les plus officiels de HAAA, alors même que ces réseaux fonctionnent habituellement selon une logique de solidarité médiatique très structurée. Ce silence entretient l’incertitude. Il suggère moins l’existence d’un lien organique qu’un phénomène de réactivation et de réaffirmation d’une identité déjà présente dans l’imaginaire de l’axe de la résistance en ligne, mobilisée ici pour conférer une légitimité immédiate à un acteur dont la nature exacte demeure encore indéterminée.
Configurations militantes en ligne et économie de la visibilité
Sur le plan communicationnel, comme évoqué plus haut, HAYI apparaît publiquement au début du mois de mars 2026, dans le sillage de l’attentat du 9 mars à Liège. Les revendications diffusées à cette occasion tiennent lieu d’acte fondateur, mais elles ne reposent pas, dans un premier temps, sur une architecture médiatique constituée.
Sur le plan opératoire, les actions attribuées à HAYI semblent pour le moment relever d’une logique de mise en scène davantage que d’une stratégie de confrontation directe. Cette économie de la visibilité, caractéristique de formations émergentes en quête de reconnaissance symbolique, pourrait toutefois évoluer au regard des déclarations publiées par le groupe.
HAYI contribue à brouiller les chaînes de responsabilité en apparaissant moins comme une organisation structurée que comme un collectif capable d’agréger des initiatives dispersées.
Héloïse Heuls
Lorsque les actions d’HAYI ont été menées à terme, elles ont en effet donné lieu à une communication quasi immédiate, ce qui laisse supposer que les participants disposaient de la capacité de transmettre rapidement des images ou des éléments visuels à des intermédiaires chargés de produire les contenus diffusés en ligne. Deux exceptions méritent toutefois d’être mentionnées : en France, l’opération visant un établissement bancaire n’a pas abouti et n’a donc pas été relayée par les canaux du groupe 62 ; en Grèce, un incident qui n’a jamais eu lieu a néanmoins été médiatisé, illustrant la malléabilité du récit construit autour des actions attribuées à HAYI d’une part et le manque de liens continus entre les échelons pensants et agissants d’autre part 63.
À rebours des structures de propagande plus établies, HAYI s’appuie sur des groupes informels et sur des comptes individuels déjà acquis aux récits portés par les Gardiens de la révolution, l’axe de la résistance, le Hezbollah ou certaines milices chiites irakiennes, plutôt que sur des canaux institutionnalisés. La majorité des diffusions se concentrent sur X, tandis que Telegram semble fonctionner comme un espace de déclenchement des contenus 64. Cette articulation entre plateformes cryptées et réseaux sociaux ouverts correspond à une pratique désormais courante, où les premières servent de lieu de coordination interne et les seconds de vecteur de diffusion destiné à atteindre les médias traditionnels.
Le premier texte relayé se distingue par son registre. Il mobilise un lexique religieux emprunté à un imaginaire guerrier largement partagé dans les traditions militantes contemporaines, qu’elles soient sunnites ou chiites, en convoquant des références à des batailles investies d’une forte charge symbolique, notamment Badr, Fath ou Khaybar 65. Le ton, exalté, quasi performatif, s’inscrit quant à lui dans une rhétorique de mobilisation qui puise dans un répertoire transnational sans pour autant renvoyer à une doctrine clairement identifiable. Cette hybridation discursive, mêlant citations coraniques, injonctions à l’action et références historiques, produit un effet d’autorité immédiat tout en demeurant suffisamment indéterminée pour être réinterprétée par des publics variés 66.
Sur le plan visuel, les productions évoluent rapidement. Le premier emblème, sombre, inspiré de l’esthétique utilisée par plusieurs groupes armés irakiens, représente une main surgissant d’un globe et brandissant une arme, tandis que le nom du groupe apparaît à deux reprises, au-dessus et au sein du visuel. À partir du 15 mars 2026, à la suite des événements de Zuidas près d’Amsterdam 67, ce symbole est remplacé par un logotype plus élaboré, composé d’une main armée orientée vers un drapeau rouge et entourée d’une couronne de feuilles. Ce nouveau visuel intègre des termes arabes tels que jihad, thabât et nasr, signifiant respectivement lutte, constance et victoire, ainsi que la shahada calligraphiée selon le modèle des organisations islamistes, absents du premier emblème 68.
Les vidéos diffusées s’accompagnent d’une musique instrumentale caractéristique de la propagande chiite, en rupture avec l’usage des anasheed 69 a cappella privilégiés par les organisations sunnites. Enfin, les montages amateurs associent systématiquement images et communiqués en arabe, en hébreu et en anglais. Ce choix multilingue manifeste la volonté de s’adresser simultanément à plusieurs publics et inscrit directement la communication du groupe dans un espace conflictuel transnational où se superposent des récits concurrents structurés autour d’ennemis communs, en l’occurrence ici Israël, les États-Unis et, plus largement, les États européens perçus comme leurs alliés 70.
Le nom choisi par HAYI fonctionne comme un signifiant flottant : suffisamment chargé symboliquement pour résonner dans un large spectre de sociabilités militantes en ligne.
Héloïse Heuls
L’agrégation transversale comme dilution stratégique dans le cyberespace
L’irruption de HAYI dans l’espace public européen, sur fond de tensions persistantes entre Israël, les États-Unis et l’Iran, constitue un indicateur significatif des recompositions contemporaines des stratégies narratives déployées par des acteurs engagés dans des conflits à forte dimension symbolique et de leur volonté d’étendre leurs combats au-delà de leurs territoires. Elle met en lumière leur volonté d’exister et la manière dont certains discours circulent et se réagencent pour trouver des points d’accroche inattendus dans des environnements sociaux éloignés des terrains de confrontation traditionnels.
Un premier élément frappant de cette recomposition tient à la manière dont les commanditaires semblent intégrer, dans leurs stratégies de diffusion, la vulnérabilité particulière des publics mineurs et jeunes adultes en Europe.
Conscients de leur réceptivité accrue, façonnée par une exposition continue à des contenus polarisés, ils investissent les espaces numériques les plus fréquentés par ces publics afin d’y insérer des récits susceptibles d’activer des biais cognitifs saillants : sensibilité humanitaire, recherche d’héroïsation, intérêt matériel, participation à des causes internationales. Cette prise en compte stratégique de leurs modes d’attention et de leurs pratiques en ligne constitue un levier clef dans la dissémination et l’amplification des contenus.
Les zones grises du Web, qu’il s’agisse de plateformes privées ou d’espaces ouverts, deviennent ainsi des lieux privilégiés où ces récits s’installent, se transforment et s’impriment. À cet égard, il est frappant de constater que le nom HAYI a su toucher des individus situés en dehors des cercles militants habituels. Certaines pratiques observées, notamment en France, rappellent d’ailleurs les modes d’organisation de la petite délinquance qui utilise des applications de messagerie comme Snapchat 71 pour coordonner des activités, identifier des espaces d’action ou recruter de nouveaux participants. Cette proximité fonctionnelle ne renvoie pas à une continuité entre les phénomènes, mais à une même exploitation des affordances techniques des plateformes.
Enfin, et surtout, cette dynamique met en exergue la capacité de « l’axe de la résistance en ligne » et de ses soutiens à mobiliser au-delà des cercles idéologiques initiaux. Celle-ci se construit d’abord à travers les productions d’acteurs propagandistes, puis se trouve relayée, amplifiée et parfois déformée par des militants moins structurés mais très actifs dans les espaces numériques lambdas 72. Ce processus, classique dans le système de la propagande en ligne, contribue à transformer les contours mêmes des cercles militants, en élargissant leur périmètre à des publics qui ne partagent pas nécessairement une doctrine cohérente, mais qui se reconnaissent dans un ensemble d’affects politiques, de représentations simplifiées du conflit et de récits circulant massivement en ligne 73. Parallèlement, la diffusion de vidéos ou de messages sur des chaînes Telegram associées à des acteurs médiatiques proches des Gardiens de la révolution, comme les réseaux Iran Arabi ou Ibrahim al-Fiqar, avant leur reprise par les médias occidentaux, a nourri l’idée d’une connexion narrative directe avec des acteurs situés au Moyen-Orient. En somme, ce phénomène ne permet pas d’inférer un contrôle ou une direction, mais il suggère que certains relais suivent de près la circulation de ces contenus et les intègrent dans des récits plus larges.
Un autre scénario renvoie à l’hypothèse de formes de participation motivées par des incitations matérielles, un phénomène déjà documenté dans d’autres dossiers européens 74. Le cas souvent cité pour illustrer ce fonctionnement est celui du gang Foxtrot en Suède, où des individus étaient sollicités via les réseaux sociaux par un intermédiaire, parfois rencontré physiquement, ou demeuré exclusivement présent en ligne 75. Ce modèle présente un intérêt du point de vue de la sociologie des mobilisations car il permet à un acteur situé à distance de produire des effets dans l’espace public sans pour autant engager directement ses ressortissants ou sa population 76.
Enfin, d’un point de vue analytique, HAYI, bien que précaire dans sa forme, parvient à s’inscrire dans deux dynamiques distinctes. D’une part, il contribue à brouiller les chaînes de responsabilité en apparaissant moins comme une organisation structurée que comme un collectif capable d’agréger des initiatives dispersées. D’autre part, il se situe à l’intersection de plusieurs imaginaires militants, en franchissant les frontières symboliques habituellement établies entre sphères sunnites et chiites, et en se greffant sur des récits articulés autour d’ennemis perçus comme communs 77. Cette porosité contribue à la circulation de récits hybrides susceptibles de toucher des publics très différents et de recomposer les lignes de fracture traditionnelles.
Des interconnexions « pensables » entre les univers numériques sunnites et chiites
Les interactions, même ponctuelles, entre acteurs sunnites et chiites dans les espaces numériques demeurent rares, bien qu’elles ne soient plus inédites. Elles constituent toutefois un angle encore peu exploré dans les analyses européennes, qui continuent souvent de raisonner selon des catégories idéologiques étanches alors même que les dynamiques du cyberespace tendent à en brouiller les frontières. Cette porosité croissante invite à reconsidérer les cadres d’interprétation habituels.
Sur un plan plus concret, plusieurs analyses publiques rappellent que l’Iran accueille depuis plusieurs années des figures associées à Al-Qaïda, dont certaines conservent une valeur stratégique en raison de leur expérience et de leurs réseaux. Parmi elles, Saif al-Adel 78, présenté par de nombreuses sources comme l’un des successeurs possibles d’Ayman al-Zawahiri (mort en 2022 79) apparaît régulièrement dans les discussions. Ses appels à adapter les pratiques militantes « à l’ère de la technologie » témoignent d’une volonté explicite d’inscrire les mobilisations dans un environnement technologique en constante mutation 80.
Les actions impulsées par HAYI privilégient l’effet psychologique et médiatique. Jusqu’ici, elles demeurent en deçà du seuil d’une attaque de grande ampleur.
Héloïse Heuls
Depuis plusieurs années, et plus encore depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023, des formes de rapprochement inattendues semblent émerger dans les espaces numériques. Ainsi, ce qui apparaissait naguère comme un scénario improbable au regard des catégories analytiques classiques se manifeste désormais dans des interactions, des relais et des circulations de contenus qui transcendent les clivages idéologiques traditionnels.
Au-delà du cas d’HAYI, d’autres exemples récents illustrent cette tendance. Le 4 mars 2026, le collectif hacktiviste Cyber Jihad Movement (CJM), apparu en ligne en 2025, a publié un communiqué annonçant son intention de s’inscrire dans les conflits en cours. CJM est connu pour ses attaques par déni de service distribué (DDoS 81), une technique consistant à saturer un serveur de requêtes afin de le rendre temporairement inaccessible 82. Sa déclaration du mois de mars, apposée et diffusée en réponse aux attaques en Iran, marque un tournant dans la manière dont certains collectifs se positionnent dans le cyberespace 83. Elle suggère que des groupes se réclamant d’Al-Qaïda cherchent à tirer parti de l’écosystème cyber associé à l’Iran, non pour s’y aligner idéologiquement, mais pour exploiter un environnement technique leur permettant d’accroître leur marge de manœuvre, de complexifier l’attribution des actions et de renforcer la portée de leurs messages 84.
Cette convergence opportuniste ne présume en rien d’une alliance organique, bien au contraire, mais elle révèle la manière dont des acteurs idéologiquement éloignés peuvent se retrouver ponctuellement alignés autour d’un même horizon narratif, en particulier lorsqu’il s’agit de cibler des adversaires perçus comme communs.
Dans cette configuration, la sélection de cibles, la mutualisation de ressources et la circulation de contenus entre différents espaces militants témoignent d’une forme de coordination informelle. Un exemple marquant est fourni par la diffusion, bien au‑delà des réseaux chiites habituels, d’un message attribué à l’ayatollah Nouri Hamedani 85 appelant à une mobilisation globale des forces en réaction aux événements récents contre Israël, les États-Unis et leurs alliés 86. Relayé massivement au début du mois de mars 2026, ce texte a été repris, commenté ou réinterprété par des acteurs aux profils hétérogènes dans des espaces numériques aussi variés que différents. Cette propagation transversale a contribué à installer un cadre d’interprétation commun, susceptible d’être approprié par des collectifs distincts, qu’il s’agisse de groupes se réclamant d’HAYI, du CJM ou d’autres ensembles militants actifs dans les environnements numériques.
Dans ce contexte exceptionnel, marqué par des formes inédites d’activisme en ligne et par des répercussions encore mal mesurées en Europe, les initiatives se réclamant d’un « cyberdjihad mondial » tendent à se présenter non comme concurrentes et opposées, mais comme complémentaires.
Pour certains acteurs sunnites, l’infrastructure numérique associée à l’Iran apparaît désormais moins comme un espace idéologiquement étranger que comme une opportunité tactique permettant d’inscrire leurs actions dans un récit transnational déjà structuré. Les registres de mobilisation religieuse, bien que distincts, pourraient ainsi en venir à se superposer dans le cyberespace. En ce sens, des acteurs sunnites peuvent répondre à des appels émanant de sphères chiites par des moyens numériques, contribuant à l’émergence d’un espace hybride où se recomposent les frontières symboliques entre univers militants.
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22.04.2026 à 19:44
La stratégie qui acte le réveil militaire de l’Allemagne : texte intégral
Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne formalise une doctrine militaire. Analyse et traduction d’un document clef.
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Texte intégral (10640 mots)
L’Allemagne assume de plus en plus explicitement vouloir jouer un rôle de leader dans l’architecture de sécurité européenne. Aujourd’hui, 22 avril, à Berlin, le ministre de la Défense, Boris Pistorius, a dévoilé une nouvelle stratégie militaire, marquant un tournant.
Si la Russie est désignée comme la « menace immédiate la plus grave » pour l’Allemagne et l’espace euro-atlantique, la stratégie appelle à une augmentation rapide des effectifs, à un renforcement des capacités militaires et à une plus grande autonomie de déploiement au sein de l’Alliance atlantique.
Entre 1969 et 2016 les ministres (ouest-)allemands de la défense avaient l’habitude de dévoiler, à un intervalle plus ou moins fréquent en fonction des changements de majorité et des évolutions géostratégiques, des « livres blancs » sur la politique de défense. En 2023, la coalition en feu tricolore d’Olaf Scholz a publié pour la première fois une stratégie de sécurité nationale (Nationale Sicherheitsstrategie), diffusée y compris en anglais et en français, une pratique qui n’a pas été reproduite cette fois-ci.
Dans ses différents discours de politique étrangère avant et après l’élection du Bundestag en février 2025, Friedrich Merz avait vivement critiqué la stratégie de sécurité nationale de 2023, la jugeant trop longue, ambitieuse et généraliste. Cette fois, la stratégie de sécurité adopte une forme plus concise et opérationnelle.
Intitulé « Gesamtkonzeption der militärischen Verteidigung », Conception générale de la défense militaire, ce texte de 35 pages indique que le gouvernement Merz entend assumer « davantage de responsabilités » au sein de l’OTAN et renforcer dans des délais courts la capacité opérationnelle de la Bundeswehr. Les États-Unis sont nommés sept fois dans le texte, l’Europe et l’Union 48 fois, sans que les partenaires européens ne soient nommés individuellement : ni la France ni le Royaume-Uni ne sont ainsi évoqués.
Longtemps façonnée par une culture de la retenue héritée des traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, cette publication marque un tournant dans l’approche allemande de la défense, face à l’agressivité de la Russie et à la transformation de la relation transatlantique.
La stratégie allemande repose sur trois horizons temporels : le premier est immédiat : il faut pouvoir se battre dès maintenant ; le second est fixé en 2029, date à laquelle la montée en puissance budgétaire, dévoilée à la veille du sommet de l’OTAN à La Haye l’an dernier, sera achevée. Les dépenses militaires de l’Allemagne s’élèveraient alors à 153 milliards d’euros. L’horizon final de la transformation des forces armées est placé en 2039, dans treize ans. La Bundeswehr devrait alors être la force conventionnelle la plus puissante d’Europe.
La stratégie s’inscrit dans une série de signes symboliques du déploiement de la Bundeswehr à l’étranger depuis la Zeitenwende. En février 2024, la frégate allemande Hessen a ainsi été déployée en mer Rouge afin de contribuer à la protection des voies commerciales menacées par les milices houthistes du Yémen. En avril 2025, une brigade blindée de la Bundeswehr a pris ses quartiers de manière permanente en Lituanie, dans le cadre de la présence avancée de l’OTAN. Avec 4 800 hommes et 44 chars de combat Leopard 2, la Brigade Litauen constitue le premier stationnement durable en temps de paix d’une unité de cette taille pour l’armée allemande depuis 80 ans.
Dans un document annexe consacré au plan de croissance des effectifs de la Bundeswehr, l’objectif à terme est fixé à 460 000 soldats (260 000 militaires d’active et 200 000 réservistes). Cela signifierait un retour au volume de forces de la Bundeswehr entre 1955 et 1993 période durant laquelle le pays était en première ligne de la guerre froide et où un service militaire était obligatoire, allégé puis finalement suspendu en 2011. Actuellement, la Bundeswehr ne compte que 184 300 soldats actifs. Depuis le début de l’année 2026, le nombre de candidats pour s’engager dans la Bundeswehr a toutefois augmenté de 20 %. Ce succès pourrait être dû à un réveil patriotique, mais aussi au ralentissement de la première économie du continent.
Cette stratégie souligne également le rôle « essentiel » des États-Unis, tout en notant leur réorientation stratégique croissante au-delà de l’Europe.
À noter : un F-35 apparaît en grand sur la couverture du document, alors que la mission de médiation autour du SCAF a été prolongée aujourd’hui de dix jours. En cas d’échec, La France et l’Allemagne acteraient l’abandon définitif du projet phare annoncé en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel.
Avant-propos
Boris Pistorius La situation internationale en matière de politique de sécurité a radicalement changé en l’espace de quelques années. Les crises et les conflits se multiplient et s’amplifient mutuellement. Cela engendre une nouvelle instabilité et des tensions entre les États, qui n’ont pas seulement des répercussions régionales.
Ces crises ont un impact mondial. Elles ont un impact sur l’Europe. Et elles ont un impact sur l’Allemagne.
Avec la première stratégie militaire de l’histoire de la République fédérale, nous apportons des réponses à la situation en matière de politique de sécurité. Elle sert de boussole aux troupes pour les années à venir. Elle décrit la situation en matière de menaces. Elle définit les priorités et précise comment la Bundeswehr assure la dissuasion au sein de l’Alliance – et surtout : comment elle combat si nécessaire.
Nous faisons de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe. À court terme, nous renforçons notre capacité de défense et de résistance ; à moyen terme, nous visons une augmentation significative de nos capacités ; et à long terme, nous établirons notre supériorité technologique.
Cette voie vers des forces armées technologiquement supérieures ne passe que par un développement innovant des capacités. Le nouveau profil de capacités s’appuie sur les orientations stratégiques de la stratégie militaire. En tant que plan pour les forces armées, le profil de capacités de la Bundeswehr constitue le « Single Set of Forces ». Il guide la structure de la Bundeswehr et fournit une orientation stratégique pour la future gestion de la Bundeswehr.
Il s’agit du document central qui définit les besoins de la Bundeswehr et précise les capacités dont celle-ci doit disposer : de quoi la Bundeswehr a-t-elle besoin pour pouvoir défendre notre pays, ses citoyens et nos alliés ? Les forces armées décrites dans le profil de capacités de la Bundeswehr constituent la base de l’organisation de la défense.
En résumé, cela signifie que la stratégie militaire décrit comment nous agissons, tandis que le profil de capacités décrit avec quels moyens nous agissons.
De manière générale, la politique de sécurité a besoin de fiabilité et de transparence – pour nos soldats, pour nos alliés et pour notre société dans son ensemble. C’est pourquoi nous publions le présent document contenant les informations essentielles sur ces deux textes. Dans le même temps, compte tenu de la situation de menace, il est clair que tout ce qui concerne notre sécurité ne peut pas être rendu public. La stratégie militaire et le profil de capacités resteront donc classifiés.
Le présent document l’affirme clairement : en Europe, la Russie reste, dans un avenir prévisible, la plus grande menace pour notre sécurité. Par son réarmement, elle se prépare à un affrontement militaire avec l’OTAN et considère le recours à la force militaire comme un instrument légitime pour faire valoir ses intérêts. La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine vise l’ordre de paix européen et mondial. Ce faisant, la Russie mise aussi de manière ciblée sur des moyens hybrides. Les menaces qui en découlent ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. L’espionnage, les actes de sabotage, les cyberattaques et les campagnes de désinformation ne sont plus des phénomènes marginaux. Les contrer est devenu une mission permanente.
Les anciennes certitudes sont ébranlées. Les règles internationales sur lesquelles nous nous appuyions sont de plus en plus remises en question et contestées. Notre environnement stratégique au sein de l’Alliance s’en trouve ainsi profondément modifié.
Pour nous, Européens, cela signifie d’autant plus que nous devons assurer nous-mêmes notre sécurité. L’Allemagne, en particulier, est appelée à jouer un rôle à cet égard au sein de l’OTAN et de l’UE. Nous assumerons de manière ciblée davantage de responsabilités stratégiques conventionnelles pour l’Europe. Cela renforce le poids stratégique de l’Allemagne aux yeux de nos alliés.
Nous assumons ce nouveau rôle afin de pouvoir préserver à l’avenir la paix et la liberté pour les citoyens de notre pays. Nous continuons à développer nos capacités militaires et renforçons résolument nos capacités de défense. Nous orientons systématiquement notre Bundeswehr vers sa mission principale : la défense du pays et de l’Alliance. Le profil de capacités décrit la manière dont nous y parvenons.
Les stratégies et les modules de capacités ne suffisent toutefois pas à eux seuls à constituer une capacité de défense. Ce sont les personnes qui agissent au moment crucial qui sont déterminantes. Nos soldats et nos collaborateurs civils assument chaque jour la responsabilité de la sécurité de notre pays et de notre Alliance. Ils ont besoin de conditions-cadres fiables et d’objectifs clairs. La stratégie militaire et le profil de capacités serviront à cet effet de feuille de route pour l’avenir.
Nous avons les moyens, nous avons la volonté politique et nous avons des personnes qui assument leurs responsabilités.
La Bundeswehr de demain ne se construira pas un jour ou l’autre. Elle se construit dès maintenant.
Général Carsten Breuer La guerre est de retour en Europe – et avec elle la prise de conscience que nous devons être préparés. La menace et le recours à la force militaire comme moyens de faire valoir les intérêts nationaux ont refait leur apparition dans la politique internationale. Cela exige une réponse pour protéger notre pays et nos alliés.
Nous ne pouvons relever les défis de notre époque qu’en les replaçant dans leur contexte de politique de sécurité et en agissant de manière cohérente en conséquence – non pas de manière fragmentaire, mais dans une perspective globale, en étroite coordination avec nos alliés et partenaires. Avec les documents présentés ici, nous disposons pour la première fois d’un concept global de défense militaire cohérent.
Nous examinons ainsi les objectifs, les moyens et les méthodes dans une perspective commune. La première stratégie militaire allemande et le profil de capacités de la Bundeswehr sont étroitement liés.
La stratégie militaire repose sur l’idée que l’Allemagne, en tant que première économie européenne, doit et va assumer un rôle de premier plan au sein de l’OTAN, y compris sur le plan militaire, dans un contexte de menaces de plus en plus complexes et aiguës. Elle marque un changement de paradigme et sous-tend notre ambition de jouer un rôle moteur.
Le nouveau profil de capacités de la Bundeswehr rassemble les objectifs de capacités de l’OTAN et nos objectifs de capacités nationaux. Il relie les directives de politique de défense aux conclusions de la stratégie militaire. Sur cette base, il définit ce qui est nécessaire sur le plan militaire pour que la Bundeswehr puisse assumer son rôle accru – aujourd’hui et à l’avenir.
À partir des directives de stratégie militaire et de nos conclusions tirées du tableau de la guerre, nous avons élaboré un plan clair pour nos forces armées, qui trace la voie vers l’avenir plus loin que jamais.
Dans le cadre du renforcement de la Bundeswehr, nous misons, dans la mesure du possible, sur l’innovation – cela vaut aussi bien pour nos systèmes d’armes que pour la formation de nos soldats. Car la force ne s’exprime pas par le nombre de chars, d’avions, de navires ou d’effectifs, mais par la qualité de nos capacités. Cette conception globale en pose les fondements.
1. Introduction
« Le message doit être clair : l’Allemagne va de l’avant – en tant que pionnière parmi les nations européennes. »
Boris Pistorius, ministre fédéral de la Défense, le 7 novembre 2025
La politique ouvertement révisionniste de la Russie vise à renverser l’ordre sécuritaire européen et considère la guerre comme un moyen légitime pour y parvenir. Depuis 2014, l’Ukraine résiste à l’agression russe. La sécurité européenne et allemande est également menacée par la Russie. La Russie crée les conditions d’une guerre contre l’OTAN et mène d’ores et déjà des opérations hybrides contre les États membres de l’Alliance. La Russie d’aujourd’hui représente donc, dans un avenir prévisible, la plus grande menace immédiate pour la paix et la sécurité en Allemagne et dans l’espace euro-atlantique.
La politique allemande de sécurité et de défense n’est concevable qu’en collaboration avec nos alliés et partenaires – la Bundeswehr est une armée au sein de l’Alliance. Ses missions sont les suivantes :
- Mission principale : défense du territoire et de l’Alliance,
- Stabiliser et renforcer la résilience des partenaires afin de contribuer à la gestion internationale des crises,
- La diplomatie de défense comme outil de coopération et de partenariat internationaux,
- Prévention nationale des crises et des risques ainsi que services de soutien.
La mission principale est prioritaire pour la Bundeswehr. La stratégie militaire se concentre donc avant tout sur la menace russe.
La Bundeswehr dispose d’un Single Set of Forces (ensemble unique de forces) pour ces missions. C’est pourquoi l’inspecteur général de la Bundeswehr établit des priorités stratégiques en matière de répartition des forces pour la formation, les exercices et les missions. Il définit le cadre de la conception globale de la défense militaire et pose ainsi les bases de la planification des forces armées, du développement des capacités et des acquisitions.
L’Allemagne redéfinit son nouveau rôle en matière de politique de sécurité. Elle assumera des charges supplémentaires et, ce faisant, assumera de manière ciblée des responsabilités stratégiques conventionnelles pour l’Europe. Cela renforce le poids stratégique de l’Allemagne aux yeux de nos alliés, en particulier des États-Unis.
La Bundeswehr deviendra ainsi l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe.
Reprise d’une promesse effectuée par Olaf Scholz dans son discours de la « Zeitenwende » et récemment réitérée par Friedrich Merz dans son discours à Munich, cette ambition structure l’ensemble de la stratégie, même si la réalité actuelle est encore loin de cette hégémonie.
2. Objectif de la stratégie militaire de la Bundeswehr
La Bundeswehr doit remplir toutes ses missions avec le « Single Set of Forces », en raisonnant et agissant dans différents espaces géostratégiques, en reliant ces espaces et ces dimensions entre eux et en générant des effets stratégiques. Cette approche globale et holistique est l’approche « One-Theatre » ; elle est à la base de la conception globale de la défense militaire.
La stratégie militaire pose les bases du nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr. À cette fin, elle décrit la situation actuelle en matière de menaces et esquisse les grandes lignes du théâtre d’opérations. Sur cette base, elle expose la manière dont la Bundeswehr fera face à cette situation de menace dans le cadre de l’Alliance, afin de dissuader efficacement et, si nécessaire, de se défendre.
La validité des hypothèses de la stratégie militaire et le degré de réalisation des objectifs sont vérifiés en permanence. Les résultats sont pris en compte pour une révision ponctuelle ou, au plus tard, tous les cinq ans.
La stratégie militaire et le profil de capacités de la Bundeswehr se complètent mutuellement. La stratégie militaire fixe des priorités, tandis que le profil de capacités de la Bundeswehr définit le « Single Set of Forces » et décrit ainsi l’objectif de la Bundeswehr.
3. Contexte des menaces
Le contexte stratégique militaire, tant en termes d’actions que de menaces, est marqué par une multipolarité croissante et une rivalité stratégique. Cela met l’ordre international sous pression et engendre volatilité, incertitude et instabilité. Depuis sa création, la République fédérale d’Allemagne est garante d’un ordre pacifique fondé sur le droit international et devra faire face à cette évolution.
L’interconnectivité croissante entre les acteurs et les situations de crise fait en outre que les conflits régionaux peuvent prendre une dimension mondiale. Des acteurs tels que la Russie placent l’Allemagne, ses alliés et ses partenaires face à des dilemmes. C’est pourquoi il convient à tout moment d’examiner les liens entre les événements individuels et d’autres espaces géostratégiques ainsi que d’autres acteurs. L’importance des dimensions cyber, informationnelle et spatiale ne cesse de croître. Les actions défensives et offensives dans les espaces géostratégiques ne sont préparées et rendues possibles que dans ces dimensions. La lutte contre le terrorisme revêt également une importance capitale pour la défense collective de l’OTAN.
Dans ce contexte opérationnel, la gestion des crises internationales change également de nature. La mise en place de partenariats stables et résilients s’inscrira dans un contexte de concurrence. Lorsque les intérêts allemands ou européens l’exigeront, la Bundeswehr continuera d’être sollicitée et d’accomplir ses missions là où d’autres puissances s’emploient à déstabiliser la situation.
Dans sa version classifiée, la stratégie militaire décrit et évalue en détail le contexte international d’action et de menaces et en tire des conclusions pour la Bundeswehr. Elle met l’accent sur la Russie, considérée comme la menace la plus importante et la plus immédiate pour la sécurité allemande, européenne et transatlantique dans un avenir prévisible. Elle représente une menace à l’échelle de l’État et globale sur le plan stratégique militaire : à l’échelle de l’État, car la Russie agit dès aujourd’hui en dessous du seuil de la guerre et mobilise tous les éléments de l’État ; stratégique militaire, car la Russie exploite les conflits à sa périphérie et menace en outre l’Europe de toutes parts avec des moyens d’action de grande portée. L’Occident est fondamentalement considéré comme hostile par la Russie d’aujourd’hui, et l’adhésion d’États démocratiques à l’OTAN après 1989/1991 est présentée comme un encerclement de la Russie.
L’objectif central de Moscou est de renverser cette évolution et de réorganiser l’architecture de sécurité européenne. Pour y parvenir, Moscou mise sur l’affaiblissement de la cohésion de l’Alliance, le découplage stratégique des États-Unis et de l’Europe, et donc sur l’échec de l’OTAN. Du point de vue russe, cela créerait les conditions nécessaires à l’extension de sa propre sphère d’influence vers l’Europe. Cela concernerait aussi bien les États baltes que les anciens États membres du Pacte de Varsovie – et donc les alliés actuels de l’OTAN.
La Russie met en place les conditions nécessaires à une attaque militaire contre les pays de l’OTAN. Elle mène d’ailleurs dès à présent des opérations hybrides contre les États membres de l’Alliance, dont l’Allemagne. L’objectif est de saper la résilience et la confiance dans les institutions de l’État.
Dans la région indo-pacifique également, la flotte russe du Pacifique, appuyée par des forces aériennes et spatiales ainsi que par des troupes de missiles stratégiques, assure les revendications de Moscou. Parallèlement, la Russie s’intéresse à créer un scénario de dilemmes multiples dans cette région et à immobiliser les forces américaines dans l’Indo-Pacifique.
4. La guerre aujourd’hui
La stratégie militaire s’appuie sur les tendances globales, technologiques et sociétales pertinentes. Dans un monde où les cycles technologiques et d’innovation sont de plus en plus rapides et disruptifs, les conflits se déroulent dans un environnement où la maîtrise de l’information, la résilience des systèmes et l’interconnexion déterminent la victoire ou la défaite. Des tendances annoncées de longue date marquent d’ores et déjà chaque champ de bataille.
Seul un développement innovant des capacités permet de doter les forces armées d’une supériorité technologique. Ce développement est orienté à long terme en fonction du théâtre de la guerre et défini dans le profil de capacités comme l’un des domaines clés du développement des capacités à long terme.
4.1. Points clefs de la guerre aujourd’hui
Effacement des frontières de la guerre : l’État, l’économie et la population sont des cibles – la société allemande est menacée dans son ensemble. L’adversaire s’attachera à contourner de manière ciblée la distinction entre le territoire national et le champ de bataille, entre le civil et le militaire, entre la sécurité intérieure et extérieure, entre la guerre et la paix, ainsi qu’entre les combattants et les non-combattants. On ne peut compter sur le respect des principes éthiques et juridiques reconnus.
Guerre multitemporelle : la conduite de la guerre est en pleine mutation ; disruption et continuité coexistent. La dissuasion et la préparation à la guerre s’appuient sur des capacités de pointe – mais la conduite effective de la guerre fait appel à des moyens et des méthodes d’hier, d’aujourd’hui, de demain et d’après-demain. L’utilisation de technologies de pointe telles que l’informatique quantique et la robotique va de pair avec le recours à des moyens peu coûteux disponibles sur le marché ainsi qu’à des moyens de guerre conventionnels. La capacité d’innovation et d’adaptation est donc déterminante pour le succès sur le champ de bataille.
Un champ de bataille transparent : les données deviennent une arme. L’intelligence artificielle complète et étend les capacités cognitives. La disponibilité permanente et mondiale de capteurs interconnectés dans toutes les dimensions conduit à une transparence et une numérisation croissantes du champ de bataille. Aujourd’hui déjà, il est difficile d’échapper à une reconnaissance en temps réel. La supériorité informationnelle, limitée dans le temps et dans l’espace, s’obtient en combattant et permet d’acquérir et de conserver la supériorité en matière de commandement et d’efficacité afin de prendre et de conserver l’initiative.
Effet à distance : les moyens d’action précis à longue portée, quelle que soit la distance, amplifient la menace sur un champ de bataille transparent. Il n’existe plus de zones de repli sûres.
Automatisation et autonomisation : la technicisation omniprésente et croissante de la guerre augmente la vitesse des opérations, réduit l’influence humaine et renforce la vulnérabilité dans ce qu’on appelle la dimension cognitive. L’adversaire utilisera sans restriction l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes sans pilote.
La masse efficace : les systèmes sont produits de plus en plus rapidement et à moindre coût, et déployés de manière multidimensionnelle. La quantité est facile à obtenir et devient une qualité en soi. Le déploiement offensif massif de systèmes faciles à produire et peu coûteux, utilisés en combinaison avec des ressources de haute qualité, génère des avantages significatifs. Les questions relatives à l’économie de la guerre reprennent de l’importance. Pour réussir, il est essentiel de pouvoir maintenir ce déploiement combiné tout au long de la guerre.
Ce paragraphe prend en compte les leçons tirées de la guerre en Ukraine et définit les caractéristiques du nouveau champ de bataille : effacement des frontières entre civil et militaire, transparence et centralité des données, multiplication des dimensions à la fois temporelles et spatiales.
4.2. Conséquences pour la Bundeswehr
Intégration dans la défense globale : la dissuasion passe par la résilience de l’ensemble de la société, y compris face à l’influence russe. La Bundeswehr doit coopérer avec tous les instruments de l’exercice du pouvoir étatique. Toutefois, afin d’éviter de surexploiter ses propres forces en temps de guerre, elle doit se concentrer sur les missions qui doivent impérativement être accomplies par des moyens militaires.
La supériorité grâce à la capacité d’anticiper l’avenir et de s’adapter : les évolutions technologiques déterminent de plus en plus le développement des capacités et des doctrines. La rapidité d’action est déterminante. La Bundeswehr doit accélérer les innovations, les intégrer et les rendre rapidement exploitables pour ses propres opérations militaires. Les nouvelles capacités doivent également apporter un avantage dans la guerre de demain. Dans le jeu d’adaptation et surtout d’innovation, la Bundeswehr doit être plus rapide que l’adversaire. En temps de paix comme en temps de guerre, elle agira de manière tournée vers l’avenir, pragmatique et agile.
Lutte pour l’information et les données : la Bundeswehr doit acquérir la supériorité informationnelle et en priver l’adversaire. Les capacités offensives et défensives doivent être renforcées dans toutes les dimensions. Cela concerne en particulier les dimensions spatiale, cybernétique et informationnelle. La reconnaissance et la guerre électromagnétique constituent un levier pour toutes les autres dimensions. La disponibilité ininterrompue et permanente de ces capacités, ainsi que leur intégrité et leur protection, sont décisives. Le recours à l’intelligence artificielle est en outre indispensable pour rendre gérables les données massives et la grande complexité dans le cadre de la prise de décision militaire. La fiabilité et l’intégrité des données et du traitement des données sont vitales.
Capacité à mener des opérations multidomaines (Multi-Domain Operations) : l’interaction ciblée, coordonnée dans le temps et synchronisée entre les activités militaires et non militaires dans toutes les dimensions est essentielle pour obtenir des effets. Les Multi-Domain Operations dans le cadre de l’Alliance et avec des partenaires sélectionnés doivent pouvoir être mises en œuvre grâce à des capacités interconnectées. La Bundeswehr doit ainsi atteindre une capacité de reconnaissance et d’action multidimensionnelle et adapter ses structures et ses procédures aux nouvelles exigences.
Effet et protection à distance : seule une capacité d’action durable sur toute la profondeur de l’espace adverse permet de garantir la capacité opérationnelle de la Bundeswehr et la meilleure protection possible du personnel déployé. Parallèlement, une défense aérienne performante et durable sur toutes les portées est décisive.
Olaf Scholz avait lancé l’initiative européenne pour un bouclier aérien (European Sky Shield Initiative), qui prévoit une protection anti-aérienne à plusieurs niveaux. La moyenne portée repose sur le système allemand IRIS-T, la longue portée sur le système américain MIM-104 Patriot et la très longue portée sur le missile israélien Arrow 3. La France, qui produit avec l’Italie le système sol-air moyenne portée/terrestre (SAMP/T) — Mamba, a critiqué l’exclusion de cette solution technique européenne de l’initiative allemande.
Accélération du rythme des opérations : l’humain reste au cœur du dispositif, mais le rythme des opérations doit être accéléré grâce à une utilisation responsable de l’automatisation et des capacités autonomes. La capacité simultanée à mener des Multi-Domain Operations et à recourir à l’intelligence artificielle accélère encore davantage le rythme des opérations, voire le rend possible.
Quantité et qualité : afin que l’Allemagne n’épuise pas, en cas de guerre, ses rares systèmes d’armes de haute technologie face à l’utilisation massive et peu coûteuse de l’adversaire, il faut créer un mélange équilibré, fondé sur la menace, de haute technologie, de systèmes existants et de technologies de masse peu coûteuses. La Bundeswehr doit ainsi accroître son efficacité face à des ressources limitées. La capacité de résistance des forces armées doit en outre être garantie en permanence par des forces de soutien de taille appropriée, l’ajustement des niveaux de stockage et des capacités évolutives de l’industrie de la sécurité et de la défense. Les conditions nécessaires à cet effet sont mises en place en collaboration avec nos alliés.
Les leçons opérationnelles et capacitaires tirées des guerres en Ukraine et au Proche-Orient semblent avoir été retenues. La Bundeswehr a ainsi commandé des drones kamikaze à des entreprises telles que Helsing ou encore Rheinmetall, qui a conclu un accord d’environ un milliard d’euros pour la livraison du drone FV-014, une munition rôdeuse d’une portée de 100 kilomètres.
Ces conclusions, tirées des grandes orientations, sont intégrées dans le profil de capacités de la Bundeswehr et stimulent ainsi le développement des forces armées.
5. L’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe
L’Allemagne fait face aux menaces aux côtés de ses alliés. En tant que première économie européenne et allié majeur ne disposant pas de forces nucléaires propres, l’Allemagne assume une responsabilité particulière pour
- Reassurance – rassurer les alliés et leurs sociétés,
- Deterrence – la dissuasion crédible vis-à-vis de la Russie
- Defense – la défense de l’OTAN.
L’Allemagne réfléchit et planifie la dissuasion et la défense au sein de l’Alliance. Une défense crédible de l’Alliance nécessite toutefois un nouveau rôle stratégique pour la Bundeswehr. Ce rôle se développera en étroite collaboration avec les partenaires et alliés de l’Allemagne.
Le premier déploiement permanent d’une brigade de combat de la Bundeswehr hors du territoire allemand, décidé dans le cadre de la Brigade Lituanie, est une manifestation concrète de ce nouveau rôle de l’Allemagne au sein de l’Alliance. L’Allemagne s’appuiera sur cette prise de responsabilité sans précédent dans l’histoire pour l’Europe. L’OTAN doit devenir plus européenne pour rester transatlantique. L’UE soutient à cet égard ses États membres dans leurs efforts pour équiper rapidement leurs forces armées conformément à leurs missions.
Référence au Fonds de défense européen, instrument de la Commission qui vise à soutenir la recherche et le développement dans le domaine de la défense ou à la Stratégie européenne pour l’industrie de défense (EDIS) ou encore au Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP).
5.1. Dissuasion et défense au sein de l’Alliance
L’Allemagne n’exerce sa dissuasion que dans le cadre de l’Alliance. La Bundeswehr mettra donc à disposition des forces opérationnelles pour les plans de défense du Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) et assumera une part croissante des charges au sein de l’Alliance. C’est là que réside la priorité stratégique militaire de la Bundeswehr. Elle continuera à contribuer à la dissuasion nucléaire de l’OTAN dans le cadre de la participation nucléaire.
Le maintien d’une capacité de partage nucléaire pour la Luftwaffe a justifié l’achat en 2022 de 35 avions de combat F-35 pour 286 millions d’euros pièce (soit 119 millions d’euros de plus que le prix payé par la Suisse), en utilisant le premier fonds spécial (Sondervermögen) pour la Bundeswehr. L’avion de Lockheed Martin, homologué pour transporter des bombes nucléaires américaines, doit remplacer le Tornado qui effectuait jusqu’alors cette mission, mais il contraint l’Allemagne à maintenir une dépendance technique aiguë envers le complexe militaro-industriel américain sur le long terme.
La Russie mènera une action hybride tant qu’elle le jugera opportun. L’Allemagne fera face à cette approche en faisant preuve de résilience et en mobilisant l’ensemble de ses capacités d’action. Pour ce faire, elle mettra à profit sa puissance économique, politique et, de plus en plus, militaire. La Bundeswehr apportera son soutien à la défense globale dans le cadre de la prévention nationale des crises et des risques.
La première étape de cette défense globale a été la création, en décembre 2025, d’un centre d’innovation pour lutter contre les drones, à la suite de plusieurs survols inquiétants de zones militaires par des drones d’origine russe. Selon une enquête des journalistes de la NDR et de la WDR, l’effet de cette nouvelle organisation sur les survols serait cependant limité pour le moment.
Si la dissuasion de l’OTAN venait à échouer, l’Allemagne se défendrait dans le cadre d’une approche globale de l’État au sein de l’Alliance. Le SACEUR déploiera les forces de la Bundeswehr déclarées conformément aux plans de défense de l’OTAN. La Bundeswehr assurera en outre la défense territoriale nationale et contribuera au bon fonctionnement de l’Allemagne en tant que base opérationnelle.
5.2. Le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr
Les États-Unis sont essentiels à l’Alliance tant sur le plan politique que par leurs capacités militaires. Ils déclarent toutefois s’orienter de plus en plus, sur le plan stratégique, vers leur hémisphère occidental et la région indo-pacifique.
Au-delà de cette réorientation vers la région indo-pacifique, les États-Unis exigent, dans leur Stratégie de défense nationale 2026, que leurs alliés redoublent d’efforts pour assurer leur propre sécurité. L’Allemagne doit donc devenir un allié militaire encore plus solide des États-Unis et, parallèlement, assumer davantage de responsabilités, aux côtés des alliés, pour la sécurité euro-atlantique commune, afin de pouvoir assurer une dissuasion efficace et continuer à défendre l’Alliance.
Compte tenu du contexte de menaces et d’une guerre en Europe, cette situation exige que l’Allemagne assume des tâches supplémentaires. Ce faisant, l’Allemagne assumera de manière ciblée une responsabilité stratégique conventionnelle en Europe et pour l’Europe. Cela signifie tout d’abord :
- La capacité de défense intrinsèque des forces actuelles de la Bundeswehr revêt une importance stratégique. La mise en place, dans les meilleurs délais, de la capacité opérationnelle organique des forces de toutes dimensions constitue dans un premier temps une priorité stratégique, suivie d’une montée en puissance structurée.
- Ces forces doivent pouvoir se déployer de manière de plus en plus autonome sur le territoire de l’Alliance. Une capacité de projection nationale et européenne renforce la dissuasion et la défense de l’Alliance, soulage les États-Unis et accroît la capacité d’action européenne.
- Dans le cadre du processus de planification de la défense de l’OTAN ainsi qu’au niveau national, la Bundeswehr développera et renforcera de manière ciblée les capacités qui sont essentielles, d’un point de vue stratégique militaire, pour la dissuasion et la défense au sein de l’Alliance. Cela inclut la défense antimissile territoriale et un réseau interarmées de reconnaissance et d’action permettant l’utilisation de moyens de frappe de précision à longue portée (Deep Precision Strike).
Les alliés européens assumeront une part plus importante de la sécurité euro-atlantique. L’Allemagne assumera davantage de responsabilités dans ce domaine. Depuis le cœur de l’Europe, elle renforcera la cohésion entre l’Europe de l’Est, l’Europe centrale et l’Europe occidentale, tout en préservant les liens avec l’Amérique du Nord. Dans ce nouveau rôle stratégique, l’Allemagne deviendra encore davantage un partenaire militaire de référence pour ses alliés européens, afin d’améliorer, avec eux, la capacité d’action de l’Europe. La responsabilité envers l’Europe ne peut être assumée qu’en collaboration avec les alliés et partenaires européens.
La conception de l’Allemagne comme « plaque tournante » logistique et opérationnelle de l’OTAN fait également partie des éléments déjà mentionnés dans le discours de la « Zeitenwende » d’Olaf Scholz. Cependant, se pose le problème de l’utilisation abusive de ces capacités logistiques par l’allié américain dans des conflits extérieurs à l’OTAN, comme celui contre l’Iran.
6. Priorités stratégiques militaires
Les priorités stratégiques militaires suivantes font partie intégrante d’une approche militaire globale au sens de l’approche « One-Theatre » et sont énumérées par ordre d’importance. Les priorités stratégiques militaires servent à la conduite stratégique de l’ensemble des forces armées en matière de formation, d’entraînement et d’engagement, conformément à la stratégie militaire.
La réflexion et l’action dans des espaces géostratégiques exigent une analyse constante des liens, des interactions et des répercussions résultant de ses propres actions ou de celles d’autres acteurs. Cela vaut en particulier dans le cadre d’un conseil militaire. Dans la mesure du possible, l’affectation des forces et des capacités permet de répondre simultanément à plusieurs des priorités suivantes.
Priorité stratégique militaire n° 1 :
Garantir la dissuasion et la capacité de défense dans le cadre de la défense nationale et de l’Alliance
La dissuasion vise à influencer la prise de décision de l’adversaire en agissant sur son raisonnement en termes de rapport coût-bénéfice. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en maintenant des forces opérationnelles prêtes à intervenir et en développant des capacités stratégiques conventionnelles.
Priorité stratégique militaire n° 2 :
Atténuer l’impact des attaques hybrides
Le sabotage et d’autres activités hybrides ne visent pas uniquement les installations liées à la défense. Les infrastructures civiles assurant les services publics de base constituent avant tout la cible des acteurs adverses. La Bundeswehr contribue à atténuer l’impact des activités hybrides. Elle contribue ainsi également à la capacité d’action de l’État dans son ensemble.
L’Office fédéral de la police criminelle (Bundeskriminalamt) a recensé en 2025 320 actes de sabotage présumés sur le sol allemand.
Priorité stratégique militaire n° 3 :
Renforcement de la stabilité de l’Europe et de son voisinage méridional
L’action stratégique militaire dans le voisinage européen, entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest, la région du Sahel ainsi que le Proche et le Moyen-Orient, vise à instaurer une stabilité suffisante. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en renforçant ses partenaires régionaux et en mettant à disposition des capacités pour la gestion internationale des crises, dans le cadre des Nations unies ainsi que de la politique de sécurité et de défense commune de l’UE.
Priorité stratégique militaire n° 4 :
Protection des voies de communication maritimes et des lignes de communication internationales
La liberté des voies de communication maritimes et des lignes de communication dans toutes leurs dimensions est un élément essentiel de l’ordre international fondé sur des règles. La Bundeswehr met en œuvre cette priorité stratégique militaire, entre autres, en affectant les forces nécessaires et en contribuant à la protection des infrastructures essentielles à la défense.
Début janvier 2026, un attentat visant le réseau électrique du quartier berlinois de Lichterfelde a provoqué la plus longue coupure de courant dans la capitale allemande depuis la Seconde Guerre mondiale. La revendication par un groupuscule d’extrême gauche écologiste, dit « Vulkangruppe », n’écarte pas la possibilité d’une forme de guerre hybride menée par des acteurs hostiles et met en lumière la vulnérabilité de l’infrastructure énergétique allemande.
7. Le profil de capacités de la Bundeswehr : plan pour les forces armées
La stratégie militaire décrit ainsi le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr au sein de l’Alliance et en tire les premières conclusions. En tant que plan pour les forces armées, le profil de capacités de la Bundeswehr constitue désormais le « Single Set of Forces ». Il guide la mise en place d’une Bundeswehr capable d’être opérationnelle de ses propres moyens le plus rapidement possible et d’apporter des capacités stratégiques à l’Alliance, et définit en outre les orientations stratégiques pour la future administration de la Bundeswehr.
La Bundeswehr va s’agrandir tout en se modernisant ;
Elle évite de constituer l’armée d’hier pour la guerre de demain.
À cette fin, le profil de capacités de la Bundeswehr définit des lignes directrices pour la planification des forces armées et permet un pilotage descendant pour la hiérarchisation des ressources. Il s’agit du document central de la Bundeswehr qui justifie les besoins – ce qui est nécessaire sur le plan militaire y est défini.
Les forces armées décrites dans le profil de capacités de la Bundeswehr constituent la base de l’organisation de la défense. À cet effet, le profil de capacités définit les exigences militaires en matière de montée en puissance, qui servent de fondement à une opérationnalisation plus poussée.
Le ministère fédéral de la Défense planifie les forces armées en fonction des capacités. Une capacité résulte
- en réunissant les ressources matérielles, organisationnelles, infrastructurelles et opérationnelles nécessaires, ainsi que du personnel formé,
- afin d’accomplir une mission militaire spécifique.
Cela permet de raisonner en termes de cohérence systémique et pose les bases d’une planification globale des forces armées. Un découplage temporaire des ressources peut apporter la flexibilité nécessaire au renforcement des effectifs.
Le profil de capacités de la Bundeswehr rassemble les objectifs allemands de capacités de l’OTAN et les objectifs de capacités nationaux, et décrit la vision d’avenir de la Bundeswehr :
- Objectifs de capacités de l’OTAN : La Bundeswehr est une armée au sein de l’Alliance. L’Allemagne participe à l’élaboration du processus de planification de la défense de l’OTAN et négocie les objectifs qui, conformément aux directives stratégiques militaires, correspondent à son rôle actuel et futur au sein de l’Alliance.
- Objectifs de capacités nationaux : les objectifs de capacités nationaux s’ajoutent aux objectifs de capacités de l’OTAN. Ceux-ci reflètent les missions et les tâches de la Bundeswehr telles qu’elles découlent des lignes directrices de politique de défense et des prescriptions de la stratégie militaire ; ils complètent les objectifs de capacités de l’OTAN, peuvent être intégrés dans l’Alliance et servir de point de départ à la planification de défense multinationale.
Le profil de capacités de la Bundeswehr est mis à jour et actualisé en fonction des besoins, sur instruction de l’inspecteur général de la Bundeswehr. La mise en œuvre ultérieure s’effectue par voie d’instruction ministérielle.
8. Vers l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe
Le développement à long terme de la Bundeswehr s’inscrit dans le contexte de la situation de menace décrite dans la stratégie militaire de la Bundeswehr.
Compte tenu de cette situation de menace aiguë pour l’Alliance, le développement de la Bundeswehr se déroulera en trois phases, chacune axée sur des priorités différentes.
Les forces armées seront renforcées d’ici 2039
- à court terme, par une maximisation rapide de la capacité de défense et de résistance,
- à moyen terme, par une augmentation significative des capacités dans tous les domaines et
- à long terme développées afin de devenir des forces armées innovantes et technologiquement supérieures.
L’objectif de la phase 1 est d’accroître le plus rapidement possible la capacité de dissuasion et de défense des forces armées. À cette fin, l’utilisation ciblée des ressources disponibles permettra de lancer et de mettre en œuvre les mesures qui maximisent intrinsèquement la capacité opérationnelle des forces armées.
Au cours de la phase 2, la Bundeswehr sera développée de manière à pouvoir assumer son nouveau rôle de leader européen au sein de l’Alliance. Elle sera en mesure, conjointement avec ses alliés, d’exercer une dissuasion crédible et, si nécessaire, de défendre l’Alliance.
L’objectif de la phase 3 est de faire de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe grâce à l’utilisation systématique de technologies innovantes, et de consolider ainsi son rôle de leader européen et son importance dans l’architecture de sécurité.
Il est essentiel que les mesures qui produiront leurs effets lors des phases 2 et 3 soient déjà mises en place dès la phase 1. De plus, le recours à des systèmes d’armes de dernière génération est prévu dès le début.
La conception détaillée des phases selon les dimensions (fonctionnelles) – armée de terre, armée de l’air, marine, soutien et forces spéciales – doit rester classée SECRET en raison des informations qu’elle contient et n’est pas présentée ici.
La conception des phases s’effectue selon des directives contraignantes, y compris les priorités pour l’affectation des ressources. À cette fin, des paramètres transversaux de la planification des forces armées sont définis en fonction des priorités stratégiques militaires. Les objectifs de capacités allemands au sein de l’OTAN et les objectifs de capacités nationaux sont ainsi harmonisés conformément aux priorités fixées par l’Inspecteur général de la Bundeswehr pour les forces armées.
Afin de maximiser sans délai la capacité de défense, les missions et les structures d’une armée de temps de paix sont abandonnées. Les ressources existantes sont réorientées et les structures existantes adaptées.
8.1. Principes de conception
8.1.1. Directives pour les forces armées
Mission principale : défense nationale et défense de l’Alliance – le « Single Set of Forces » se concentrera sur cette mission principale. Les forces opérationnelles réservées à cet effet rempliront également leur mission dans le cadre d’autres opérations.
Nouveau rôle au sein de l’Alliance – La Bundeswehr développera des capacités correspondant à son nouveau rôle stratégique conventionnel au sein de l’Alliance, conformément à la stratégie militaire.
Pression en faveur de l’innovation – Le nouveau rôle de la Bundeswehr ne pourra être rempli qu’en tirant parti des innovations dans tous les domaines ; la rapidité de mise en œuvre et l’exploitation des innovations issues des troupes, selon un principe ascendant, sont la clé du succès. Les éléments militaires et les acteurs de l’innovation, de la recherche ainsi que de l’économie civile nationale seront étroitement liés à cette fin. Dans la mesure du possible, les systèmes et plateformes existants seront remplacés dès la phase 1, et les procédures et l’organisation seront adaptées de manière à ce que les effets militaires puissent être obtenus plus efficacement, avec moins de personnel, plus rapidement et à moindre coût.
Une nouvelle responsabilité en tant que partenaire de référence – La Bundeswehr ne pourra remplir ce nouveau rôle qu’en collaboration avec ses alliés. La coopération multinationale n’est toutefois pas une fin en soi : en tant qu’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, la Bundeswehr deviendra opérationnelle de par elle-même et, avec ses alliés, capable de projection. À cette fin, la plus grande interopérabilité possible sera garantie.
Effectifs militaires fixés par la loi – L’effectif militaire cible du Single Set of Forces s’élève à au moins 460 000 militaires d’ici 2035, actifs et non actifs. Cet objectif initial de planification détermine la trajectoire de montée en puissance des forces armées (conformément à l’article 91 de la loi sur la défense) et constitue le cadre de la structure de défense initiale.
En décembre 2025, une loi rétablissant une forme « modernisée » de service militaire a été adoptée. À partir de 2026, tous les jeunes hommes et femmes de 18 ans recevront un questionnaire visant à évaluer leur motivation et leur aptitude à effectuer un service militaire. Les hommes sont tenus de le remplir ; pour les femmes, la participation reste volontaire. Le service militaire volontaire durera au minimum six mois, et pourra être prolongé jusqu’à onze mois. Ils pourront également s’engager pour des périodes plus longues en tant que réservistes. À terme, la Bundeswehr prévoit de recruter jusqu’à 300 000 hommes par tranche d’âge.
Réserve performante – La réserve fait partie intégrante des forces armées et contribue ainsi à renforcer la capacité opérationnelle de la Bundeswehr. À cet effet, des unités liées à la structure ainsi que des unités non liées à la structure (« en miroir ») sont prévues comme réserve. Le renfort des effectifs sur le terrain destiné à accroître la capacité de résistance fait partie de la réserve liée à la structure.
Équipement complet – Toutes les formations et tout le personnel militaire sont entièrement équipés. Une fois l’équipement complet atteint, une réserve logistique spécifique aux systèmes d’armes est constituée en tant que réserve de rotation. Afin d’accroître encore la capacité de résistance matérielle du matériel lourd, une réserve de matériel lourd spécifique aux systèmes d’armes est également prise en compte.
Équipement de la réserve – Les unités non actives sont également entièrement équipées. Par dérogation à cette règle, le personnel de la réserve de terrain ne doit être muni que d’un équipement matériel minimal (équipement personnel et arme de poing) et est rendu mobile à partir du complément de mobilisation matériel. Le personnel de la réserve non liée à la structure ne reçoit que son équipement personnel.
Hiérarchisation des équipements – La hiérarchisation des besoins en effectifs et en équipements matériels des unités actives, semi-actives et inactives, dans le cadre de la vision stratégique de la Bundeswehr, relève de la responsabilité des inspecteurs/commandants.
8.1.2. Mise en œuvre au sein de la Bundeswehr
Organisation de la montée en puissance – La montée en puissance de la Bundeswehr nécessite un cadre organisationnel qui permette le renforcement en termes de matériel, d’infrastructures et de personnel, tout en étant suffisamment flexible. Ce cadre est défini par les directives de conception (classées SECRET) pour les dimensions, en liaison avec les aperçus des capacités, afin que la Bundeswehr puisse évoluer vers la vision cible au fil des phases de renforcement.
Renforcement des effectifs – Le renforcement des effectifs visant à atteindre l’effectif cible du personnel militaire est conçu de manière flexible. Le pilotage ciblé nécessaire à cet effet, en particulier au cours de la phase 1, est également défini par les spécifications du profil de capacités et s’appuie sur une prévision des besoins en personnel. La concrétisation, la mise en œuvre et l’affectation sont assurées par le plan de renforcement des effectifs militaires.
Le renforcement nécessaire du personnel civil dans tous les domaines organisationnels s’effectue en fonction des missions relevant de la défense, conformément au plan de renforcement du personnel civil. Celui-ci inclut également le personnel qui, pour accomplir ses missions, doit avoir le statut de combattant en tant que soldat de la Bundeswehr – par exemple, le personnel concerné de l’administration judiciaire.
Une administration de la Bundeswehr performante – Afin que les forces armées puissent se concentrer sur leur mission principale, l’administration de la Bundeswehr les décharge des tâches qui ne relèvent pas strictement du domaine militaire. Le renforcement progressif des forces armées au fil des phases détermine les besoins et les structures de l’administration de la Bundeswehr. Celle-ci doit apporter un soutien résilient et durable, en phase avec ce renforcement, tout au long du continuum paix, crise, guerre.
Soutien hors d’Allemagne – Le nouveau rôle stratégique de la Bundeswehr exige une présence permanente et une capacité opérationnelle en dehors de la République fédérale. Les prestations devant impérativement être fournies de manière mobile auprès des troupes sont assurées en faisant appel au personnel civil de l’administration de la Bundeswehr (Embedded Support Organisation).
Services de soutien essentiels – La défense civile au niveau fédéral, régional et communal contribue de manière significative au soutien de la Bundeswehr dans le cadre de la défense globale, en particulier dans les domaines des infrastructures, de la logistique et des soins de santé. Dans le cadre du Host Nation Support (soutien de la nation hôte), cela inclut également nos alliés.
Infrastructures pour la montée en puissance – La montée en puissance de la Bundeswehr dépend entièrement des infrastructures. Les conditions-cadres nécessaires sont mises en place à cet effet. Cela comprend un développement prévoyant, adapté aux besoins et opportun, ainsi que l’exploitation résiliente qui s’ensuit et la fourniture de prestations couvrant l’ensemble des missions, y compris un approvisionnement énergétique résilient. À cela s’ajoute la mise à disposition d’infrastructures permettant une montée en puissance évolutive de la Bundeswehr.
8.2. Objectifs de capacités
L’Allemagne développe, avec ses alliés et sur la base d’une évaluation commune des menaces, les capacités de l’Alliance nécessaires à la dissuasion et à la défense de l’espace euro-atlantique. Grâce à la mise en œuvre des capacités allemandes requises à cet effet, la Bundeswehr remplira le rôle qui lui est dévolu dans les plans de défense du SACEUR.
La voie vers les forces armées conventionnelles les plus puissantes d’Europe est en outre traduite, pour la planification des forces armées, en objectifs de capacités nationaux. Il s’agit tout d’abord :
- Effet à distance et défense contre les menaces aériennes – La Bundeswehr renforce ses capacités de frappe précise à longue portée. Parallèlement, elle renforce sa capacité à se défendre contre les armes et les vecteurs à longue portée.
- Lutte pour la supériorité de l’information et augmentation de la vitesse de l’information – Les capacités offensives et défensives visant à acquérir et à conserver la supériorité de l’information sont développées à cet effet dans toutes les dimensions, en recourant à l’intelligence artificielle.
- Interconnexion et numérisation – L’Allemagne jouera un rôle de premier plan dans la mise en place d’une Alliance compatible avec les opérations multi-domaines (MDO Enabled Alliance). À cette fin, les capacités terrestres et spatiales nécessaires seront mises en place et développées : une plateforme informatique cloud de bout en bout et des systèmes de communication résilients et redondants (backbone numérique). La mise en œuvre visera systématiquement à garantir la souveraineté numérique.
- Capacité de commandement nationale – La capacité de planification et de commandement national des opérations doit être garantie au niveau opérationnel. Cela inclut également le commandement des Multi-Domain Operations ainsi que la mission qui en découle de mener des frappes de haute précision (Deep Precision Strikes) de manière interdimensionnelle. Parallèlement, la capacité d’action à l’échelle de l’État est assurée par des points de liaison interministériels.
- Base opérationnelle allemande – La base opérationnelle allemande s’étend au territoire allemand et à ses eaux territoriales, à l’espace aérien national ainsi qu’aux réseaux nationaux de données et de communication. Les capacités militaires indispensables sont mises en place afin de maintenir le bon fonctionnement de la base opérationnelle.
- Prévention nationale des crises et des risques, services de soutien et missions à assurer en permanence – les capacités militaires nécessaires à l’accomplissement de ces missions doivent être prises en compte de manière appropriée. La prévention nationale des crises et des risques ainsi que les services de soutien constituent une mission souveraine interministérielle visant à protéger les ressortissants allemands à l’étranger.
La stratégie militaire et le profil de capacités de la Bundeswehr, présentés ici sous forme d’extraits, fournissent désormais une analyse des besoins militaires adaptée aux menaces, qui justifie le renforcement de la Bundeswehr. Le ministère fédéral de la Défense dispose ainsi d’un concept global qui, à partir de l’évaluation stratégique de la situation de menace, définit un objectif spécifique pour les forces armées.
L’Allemagne assume ses responsabilités envers l’Europe. Cette conception globale trace la voie à suivre pour la Bundeswehr. (L’inspecteur général de la Bundeswehr)
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20.04.2026 à 06:30
La France doit choisir entre ses illusions ou sa puissance
La France s’imagine encore être une puissance globale. La guerre qui menace l'Europe à l’Est exige d’elle autre chose.
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Texte intégral (3090 mots)
En France, les priorités capacitaires du prochain quinquennat devront définir de manière réaliste le rôle que le pays entend jouer dans la sécurité de l’Europe. La France est la puissance militaire la plus ambitieuse du continent. Elle prend également le risque, de manière paradoxale, de rater le rendez-vous stratégique le plus décisif depuis la fin de la guerre froide, non pas par manque de capacités, mais en raison d’une inadéquation croissante entre ses ambitions multiples et les moyens employés.
C’est ce grand écart entre l’ambition proclamée et le positionnement réel qui suscite un scepticisme croissant chez nos partenaires européens.
Alors que la coopération européenne sur le Système de combat aérien du futur (SCAF) semble aujourd’hui très sérieusement compromise, il est intéressant d’examiner la trajectoire de ce programme, emblématique d’un cycle ouvert par le discours de la Sorbonne de septembre 2017, où Emmanuel Macron proposait de ranimer l’Europe de la défense telle que la pouvaient concevoir les Français.
Lancé comme symbole fondateur d’une coopération structurante, le SCAF a achoppé sur les désaccords entre Dassault et Airbus d’une part, puis sur l’incompatibilité des priorités industrielles franco-allemandes et, enfin, sur l’incapacité à partager ce que chacun considère être son cœur de souveraineté.
Mais réduire cet échec à un désaccord industriel serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui s’est fissuré, c’est le fondement même de ces ambitions en matière d’autonomie stratégique, à savoir le postulat d’une Europe stable, qui n’aurait à charge que des crises périphériques. C’est aussi la fin de l’idée d’une France qui serait la principale locomotive d’une Europe de la défense qui vivrait au rythme des choix stratégiques et capacitaires de Paris.
En 2017, on pouvait encore croire que l’Europe de la défense, s’appuyant sur un environnement intérieur sûr, se contenterait d’une projection extérieure. Dans ce monde, la France, puissance de projection et de gestion de crise, pouvait continuer à fixer l’horizon technologique et opérationnel à l’Allemagne, démilitarisée et stratégiquement attentiste. Ce postulat est désormais caduc. Il incombe aujourd’hui à la défense européenne de renforcer principalement la sécurité du continent lui-même, celui-ci étant directement mise en péril.
À ce contexte dégradé s’ajoute un fait nouveau et lourd de conséquences : le désengagement américain, accéléré par le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025. Les nouveaux besoins capacitaires qui en découlent contribuent à la reconfiguration des dynamiques de défense à l’échelle européenne. La réponse financière, industrielle et opérationnelle à cette nouvelle donne définira l’architecture de défense du continent pour les décennies à venir.
L’illusion du grand large : la France est attendue en Europe, mais elle regarde ailleurs
Contre toute attente, la France est en train de laisser l’initiative lui échapper. Elle continue de soutenir un modèle structuré autour de ses propres priorités et rechigne à adapter sa planification capacitaire aux besoins de défense collective clairement exprimés par ses partenaires. C’est là que réside l’insuffisance d’un tel système : sans avoir déjà perdu une bataille industrielle, la France regarde dans la mauvaise direction, au moment précis où se joue le rendez-vous stratégique du siècle.
Aujourd’hui, les pays africains ne sollicitent plus la France. Les États de la région indo-Pacifique ne l’y attendent pas davantage. Un tel contexte géostratégique devrait inciter le pays à concentrer ses efforts de défense là où une demande militaire européenne et française existe. L’unique théâtre où ce besoin se fait sentir de façon urgente et concrète, c’est l’Europe elle-même, d’abord sur son flanc Est, puis sur son flanc Sud.
La question pour l’Europe est désormais clairement posée : il s’agit de regagner la maîtrise de son environnement régional, par des moyens militaires crédibles, une posture de dissuasion cohérente et une défense collective assumée. Pour l’heure, la France participe à cet édifice de manière seulement partielle, comme si elle se réservait le droit de ne pas y être pleinement engagée.
Cet effort à demi-mesure se lit d’abord dans la structure de l’offre française à ses alliés. Paris maintient en effet un modèle d’armée fondé sur l’autonomie nationale (porte-avions de nouvelle génération, cyber, espace, pilier de commandement autonome) et structure ses priorités capacitaires en conséquence. L’offre française se résume, pour l’essentiel, à une européanisation des critical enablers 87, insuffisants en nombre, et à un commandement intégré sous pavillon français.
En 2017, on pouvait encore croire que l’Europe de la défense, s’appuyant sur un environnement intérieur sûr, se contenterait d’une projection extérieure.
Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum
Cette orientation tend à ne pas répondre pleinement aux besoins exprimés par nos alliés européens, alors même que le retrait américain concerne autant les capacités de combat que le commandement ou les capacités liées à l’Intelligence, Surveillance and Reconnaissance (ISR), que les États-Unis ne retireront pas en premier. C’est précisément sur les segments de combat qu’une réponse collective doit être apportée par les alliés européens. Or, c’est dans ce domaine que la France ne semble pas prête à s’investir.
L’incompréhension grandit, et avec elle, une marginalisation silencieuse de la France dans certains formats qui comptent. L’inadéquation n’est plus seulement technique, elle est désormais politique et perçue comme telle.
Les signes du décrochage français
Ce gouffre croissant se lit dans les chiffres des bilans d’aide à l’Ukraine.
Depuis février 2022, le montant des aides fournies à l’Ukraine par la France constitue un problème politique que les communiqués de presse ne parviennent plus à masquer. Selon les données agrégées et compilées par le Kiel Institute for the World Economy, la France figure parmi les contributeurs les plus modestes du groupe des grandes économies occidentales, en proportion du PIB.
La comparaison avec les alliés de référence est sans appel. Le Royaume-Uni a fourni une aide militaire substantielle à l’Ukraine depuis février 2022 ; l’Allemagne post-Zeitenwende, après un démarrage hésitant qui lui a coûté sa propre crédibilité en 2022, a fourni des chars Leopard 1 et 2 ainsi que des systèmes de missiles Patriot. La Pologne, dont le PIB est inférieur d’un tiers à celui de la France, figure parmi les cinq plus grands contributeurs de cette aide en valeur absolue. Depuis le début du conflit, le pays a ainsi fourni plus de 3,5 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine 88.
Autre trait distinctif, que masquent ces données globales, les crédits du programme européen SAFE 89 n’ont pas été mobilisés par la France au profit de capacités fournies à l’Ukraine. La majorité des achats français au titre de cet instrument a été orientée vers les besoins nationaux prévus par la Loi de Programmation Militaire (LPM).
Aujourd’hui, les pays africains ne sollicitent plus la France. Les États de la région indo-Pacifique ne l’y attendent pas davantage. Un tel contexte géostratégique devrait inciter le pays à concentrer ses efforts de défense là où une demande militaire européenne et française existe.
Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum
Plus qu’un vecteur de participation à un front commun, ce mécanisme européen de financement de la défense a été mis par la France au service d’une reconstitution de ses propres stocks. Cette situation, que l’instabilité politique intérieure n’a pas contribué à corriger, risque d’accentuer le retard pris dans la préparation aux défis sécuritaires à venir.
Il y a une couche plus structurelle encore à ce désalignement. La Base industrielle et technologique de défense (BITD) française repose aujourd’hui sur deux piliers que sont les besoins nationaux et le grand export. Cet équilibre, bien que cohérent, laisse peu de place à la coopération industrielle européenne.
Les discours politiques volontaristes n’ont pas permis de contrer cette réalité. Pour que la coopération européenne devienne effective, il faudrait ouvrir la voie à une refonte importante de la BITD, loin d’être engagée. On ne peut que constater l’écart flagrant qui sépare un certain discours présidentiel sur l’Europe de la défense et le modèle industriel réel sur lequel repose aujourd’hui la France.
Paris persiste à investir dans les domaines où son avantage compétitif est déjà établi. Ce faisant, le pays risque de s’auto-exclure des secteurs où se joue le rapport de force de demain. La recomposition en cours de la BITD européenne à l’heure des defense technologies s’organise autour de la masse, de la vitesse de production et des nouvelles technologies de combat.
Depuis février 2022, le montant des aides fournies à l’Ukraine par la France constitue un problème politique que les communiqués de presse ne parviennent plus à masquer.
Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum
Sur ces trois dimensions, la France n’est plus seule dans la course, comme en témoigne l’exemple éloquent des data deals avec l’Ukraine. Le Royaume-Uni et l’Allemagne ont signé des accords de partage de données de combat avec Kiev, accords par lesquels les États partenaires obtiennent un accès aux données opérationnelles ukrainiennes — signatures radar, comportements de drones, frappes de précision — en échange d’un soutien matériel ou financier. Ces accords sont devenus un actif stratégique de premier ordre dans la constitution des bases de données nécessaires aux systèmes d’armes autonomes des prochaines générations. La France a amorcé la dynamique lors de la visite de Catherine Vautrin le 7 février mais doit encore traduire dans les faits ses ambitions pour la coopération bilatérale avec Kiev.
Le prochain débat capacitaire français : un test décisif
La Revue nationale stratégique 90 (RNS), publiée à l’été 2025, place la menace russe au cœur des défis de sécurité et de défense du pays. Toutefois, la politique française ne semble pas avoir renoncé à cet « appel du grand large », qui a longtemps donné toute sa signification au déploiement de nos armées. L’idée que la France sera, tôt ou tard, de nouveau appelée en Afrique, et que son modèle d’armée doit en tenir compte, la détourne des menaces bien palpables. Cet aveuglement, dans lequel il est agréable de se maintenir, permet de se soustraire à ce que la géographie et l’histoire nous imposent de manière simple et crue : la principale menace à court terme pour la sécurité européenne se situe désormais sur le continent.
Jusqu’à récemment encore, l’Europe jouissait d’un environnement régional stable, ce qui constituait un avantage stratégique exceptionnel, presque unique au monde. Cette « rente géopolitique » est aujourd’hui épuisée.
Le modèle d’Armée complet, parfois échantillonnaire, hérité de l’après-guerre froide et pensé pour la projection lointaine, n’est plus adapté à la réalité. Il en résulte que la France doit trancher entre réorienter son modèle vers la défense collective du continent et, au risque de l’impasse, entretenir l’illusion d’une puissance globale, dont la crédibilité s’érode à chaque format dont elle est absente ou marginale.
De même, la Loi de Programmation Militaire en cours d’actualisation reste structurée autour de priorités dont la logique est nationale et la temporalité en décalage par rapport à l’urgence continentale. La prochaine actualisation de la (LPM) et les orientations du prochain quinquennat représentent donc une fenêtre d’opportunité pour trouver une meilleure articulation entre nos priorités souveraines et les besoins continentaux, de manière à rendre notre posture plus lisible pour nos partenaires.
L’histoire des programmations militaires françaises depuis 2013 enseigne que la seconde hypothèse est la plus probable en l’absence de choix politique explicite.
S’aligner sur les besoins de défense de l’Union
On peut gager que l’influence française en Europe, y compris dans les instances communautaires, sera d’autant plus forte que sa contribution militaire effective sera lisible. Les priorités capacitaires de la France contribueront, plus que jamais, à définir directement son rang diplomatique en Europe. Ce lien, invisibilisé au sein de l’Union à la faveur des trente ans de « dividende de la paix », est redevenu une réalité brutale.
On ne peut que constater l’écart flagrant qui sépare un certain discours présidentiel sur l’Europe de la défense et le modèle industriel réel sur lequel repose aujourd’hui la France.
Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum
Or, en ne trouvant pas d’issue au débat sur ses priorités capacitaires, la France prend le risque d’être perçue par ses alliés comme un partenaire indécis. Lors des récentes prises de parole de la diplomatie allemande à Munich, cette perception n’a fait que se renforcer : la France serait aux abonnés absents d’une entreprise de défense collective et, si elle parle volontiers de leadership européen en matière de défense, elle semblerait de facto faire peser sur d’autres les responsabilités les plus lourdes.
La France bénéficie pourtant de l’armée la plus aguerrie, du statut de seule puissance nucléaire de l’Union. Elle demeure le seul membre européen du Conseil de Sécurité permanent. Elle a tous les atouts pour peser de façon décisive dans la réforme de l’architecture de défense européenne. Pour autant, la crédibilité ne se gagne pas à coups de discours sur l’autonomie stratégique : elle se démontre dans les choix capacitaires, à la fois industriels et opérationnels, ainsi que dans l’alignement entre vision politique et modèle réel.
Le prochain débat capacitaire français sera le test décisif.
La France pourrait enfin s’aligner sur les besoins collectifs de ses alliés, au prix d’une révision de ses priorités. Si au contraire elle persistait à définir seule ce dont l’Europe aurait besoin, elle risquerait de prendre le risque d’occuper une place de plus en plus marginale dans une architecture de sécurité européenne qui se construit majoritairement sous l’impulsion de ses partenaires.
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