02.05.2026 à 08:00
La bataille d’Ormuz marque le retour du problème maritime
Que signifie pour l’ordre mondial que les États-Unis ne parviennent pas à ouvrir le détroit ?
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Texte intégral (4914 mots)
Le blocage d’Ormuz et la guerre qui bouleverse actuellement le Moyen-Orient témoignent une nouvelle fois de l’importance cruciale de la mer. Au sein d’une économie globalisée et interconnectée, plus de 90 % du commerce mondial, en poids, s’effectue par voie maritime. Toute perturbation d’un tel système peut donc avoir des répercussions en cascade, qui nous affectent tous 32.
Ainsi, la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran a eu un impact immédiat sur le prix du carburant, tout comme sur le commerce des engrais. Avant la crise, environ 25 % du pétrole et 30 % des engrais échangés à l’échelle mondiale transitaient par ce détroit. Depuis mars, seule une poignée de navires est parvenue à emprunter cette route qui voyait auparavant passer en moyenne 129 navires par jour. L’impact économique et le coût humain engendrés s’annoncent considérables 33.
Cette fermeture était pourtant parfaitement prévisible. Dans le même temps, la marine américaine, force dominante sur les océans depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, n’a pas été capable de débloquer un détroit contrôlé par un adversaire dont la marine et l’armée de l’air sont en grande partie détruites.
Un tel constat interroge.
Certes, les États-Unis ne possèdent plus la marine la plus importante en nombre — cette prééminence revenant désormais à la Chine — mais elle reste la plus puissante du monde et dispose, avec ses onze groupes aéronavals, d’une capacité offensive sans égale 34. Comment se fait-il alors que le détroit ait pu rester fermé d’une manière presque continue depuis le 28 février 2026 ? Comment expliquer que le secrétaire à la Guerre des États-Unis en soit réduit à réprimander ses alliés européens pour leur refus de se mobiliser aux côtés de Washington, alors que cela aurait dû être anticipé avant le déclenchement de la guerre ? Comment Donald Trump peut-il en appeler à la Chine pour qu’elle vienne à la rescousse 35 ?
La crise d’Ormuz illustre parfaitement un vieil adage selon lequel « la stratégie doit précéder l’action » ou plutôt, comme l’articulait Jomini, que « la stratégie décide où l’on doit agir » 36. Mener à bien une opération militaire, c’est d’abord réfléchir à une stratégie à mettre en œuvre. Cette dernière peut se définir comme un processus de planification de haut niveau, visant à aligner les fins, les moyens et les méthodes afin d’atteindre un objectif politique donné.
Sans stratégie, il est impossible de donner un sens à l’usage de la force militaire. Quel serait l’intérêt de tuer des gens et de détruire des cibles si un plan rationnel visant à atteindre des objectifs politiques réalistes n’a jamais été établi ? Les défaites américaines au Vietnam dans les années 1970 et, plus récemment, en Afghanistan, rappellent que, même lorsqu’on domine tactiquement le champ de bataille, on a encore besoin d’un plan.
La marine américaine, force dominante sur les océans, n’a pas été capable de débloquer un détroit contrôlé par un adversaire dont la marine et l’armée de l’air sont en grande partie détruites.
Ian Speller
Le paradigme de la puissance maritime
Il existe une abondante production scientifique consacrée à la stratégie maritime, ce sous-domaine de la stratégie nationale qui traite des principes applicables dans les situations où la mer joue un rôle déterminant. En Occident, la tradition dominante est notamment associée aux travaux d’auteurs tels que l’Américain Alfred Mahan (1840-1914) et l’Anglais Julian Corbett (1854-1922), ainsi que de nombreux autres, comme l’amiral français Raoul Castex (1878-1968) dont l’actualité à la lumière d’Ormuz a déjà été rappelée dans ces pages 37. Si les approches diffèrent selon les commentateurs, il est frappant de constater que tous s’accordent à reconnaître la domination en mer comme un fondement incontournable de la puissance des États au cours de l’histoire. Cela s’explique par sa double fonction : la mer est à la fois un vecteur essentiel du commerce international et un espace où se déplacent les forces militaires dans le cadre de leurs manœuvres.
La capacité à utiliser cet espace — contrôle de la mer — et à en priver l’ennemi — privation de la mer — fait partie intégrante d’une stratégie militaire aboutie depuis des millénaires. Comme Mahan l’a souligné en faisant référence à l’ère de la voile, c’est bien grâce à sa puissance maritime et à sa capacité de projection en direction des côtes d’un pays tiers que la Grande-Bretagne a pu simultanément s’enrichir par le commerce et appauvrir ses adversaires par des blocus. En d’autres termes, la Grande-Bretagne s’emparait de territoires pour en faire ses colonies : ses forces maritimes se lançaient à l’assaut de leurs côtes tout en les empêchant de faire de même.
Mahan s’est concentré sur les avantages à tirer d’une utilisation positive de la mer, et sa pensée demeure encore aujourd’hui influente. C’est le cas en particulier aux États-Unis, où l’on observe une volonté claire de se concentrer sur le potentiel de combat offensif : il s’agit d’assurer son contrôle maritime face au défi émergent posé par Pékin.
S’il est difficile de remettre en cause l’importance des bouleversements maritimes lorsqu’ils se produisent, pour les forces maritimes plus modestes à travers le monde, peu susceptibles de remporter la lutte pour le contrôle des mers, les travaux de Mahan, Corbett et Castex ne sauraient trouver une application concrète. Il est inutile de se lancer dans un bras de fer naval avec un ennemi impossible à vaincre.
Une autre voie s’impose donc. Celle-ci a souvent consisté en des tentatives d’affaiblissement de l’ennemi par le ciblage d’un point faible universel : la dépendance à l’égard du commerce maritime. Des attaques ponctuelles contre la marine marchande faisaient ainsi partie des recommandations de la « Jeune École » française de la fin du XIXe siècle, par exemple 38. Ce fut l’approche privilégiée de la France, des États-Unis puis de l’Allemagne lors de leurs guerres contre la Grande-Bretagne aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Le résultat — généralement une victoire britannique — fait dire aux stratèges maritimes traditionnels qu’il est préférable d’opter pour la solution du blocus. Face à une puissance maritime dominante, ce choix est pourtant hautement irréaliste. D’où le recours à une interruption du commerce maritime, y compris lorsqu’il est pratiqué par des pays neutres et non-belligérants : cette stratégie, employée depuis des siècles, offre un moyen sûr de nuire à l’ennemi.
De manière générale, les pays dotés de forces maritimes faibles ont tendance à se concentrer sur leur défense côtière, afin de tenir les grandes puissances à distance des zones littorales. Cela implique d’associer des éléments propres aux forces navales et des équipements terrestres (artillerie, forts, réserves mobiles). Le développement des mines et des torpilles au XIXe siècle, puis des avions et, plus tard, des missiles antinavires au XXe siècle, a ainsi conféré à ces marines de moindre envergure un pouvoir de nuisance non négligeable, en particulier dans les eaux côtières.
La défense victorieuse du détroit des Dardanelles par les Turcs, en 1915, en est un exemple éloquent. Un système de défense intégré, articulé autour de l’artillerie côtière, des mines marines et de batteries d’obusiers mobiles, a permis de repousser un assaut de la flotte anglo-française, qui souhaitait forcer le passage dans le détroit. Plus récemment, l’Ukraine s’est montrée capable d’infliger des pertes considérables à la flotte russe en mer Noire, au point de la neutraliser en grande partie, grâce à l’utilisation de missiles et de drones guidés par des renseignements de haut niveau. Dans les deux cas, des forces maritimes réputées puissantes ont été vaincues par une riposte de type asymétrique.
La clef de l’innovation dans l’asymétrie
Cette stratégie du déni d’accès maritime nécessite des technologies de pointe pour être efficace. Des missiles de croisière antinavires performants, tels que l’Exocet de fabrication française, existent depuis plusieurs décennies et peuvent être tirés depuis des navires, des avions ou de simples lanceurs terrestres. Les frappes à longue portée nécessitent une surveillance et un ciblage efficaces, ce qui peut s’avérer difficile, mais les attaques à courte portée, telles que celles pouvant se produire dans les eaux côtières ou un détroit étroit, sont moins complexes. Dans ces eaux, même les mines marines de type ancien peuvent causer des perturbations d’envergure, comme l’ont montré les opérations de déminage prolongées menées dans les années 1980 à la suite d’incidents dans le golfe Persique et en mer Rouge. De nos jours, une gamme de mines toujours plus sophistiquées a émergé, contribuant à multiplier les risques.
L’évolution technologique promet d’aggraver encore l’équation. Les nouveaux missiles, tels que le CM-302 de fabrication chinoise, sont plus rapides, plus furtifs et plus difficiles à intercepter que leurs prédécesseurs, et leur portée est plus grande. L’évolution des missiles hypersoniques et des missiles balistiques anti-navires est appelée à rendre obsolètes nos systèmes traditionnels de défense aérienne : elle exigera des systèmes de défense de pointe pour y répondre. Ceux-ci pourraient à leur tour se trouver fragilisés par des attaques de drones en essaim, précisément conçus pour épuiser le nombre limité d’intercepteurs navals, particulièrement coûteux.
Un tel défi a conduit l’ingénierie de défense maritime à s’intéresser aux armes à énergie dirigée, à l’instar des lasers, en guise de contre-mesure pragmatique. En effet, les sous-marins s’avèrent redoutables contre les navires de surface s’ils sont utilisés efficacement et dans de bonnes conditions, comme ont pu le constater les Iraniens lors de la perte de la corvette Dena, touchée par une torpille tirée par le sous-marin USS Los Angeles au large du Sri Lanka, en mars 2026.
De son côté, l’Ukraine a clairement démontré, en mer Noire, sa capacité à utiliser des navires de surface sans équipage pour paralyser le trafic maritime. Il est à cet égard crucial de noter que l’Iran semble également disposer de nombreux navires de ce type. C’est avec de tels outils que, dans les eaux côtières, des mines magnétiques pourraient être posées par des forces spéciales, mettant en difficulté jusqu’à l’artillerie traditionnelle si elle se trouve à portée.
C’est ainsi que les forces terrestres, maritimes et aériennes se combinent et se combineront de plus en plus à l’avenir, à la faveur d’une capacité « anti-accès/déni de zone » élargie : dans ce contexte, c’est la capacité même d’une grande puissance maritime à opérer de manière sécurisée dans une zone donnée qui est remise en cause.
Ces défis sont considérablement exacerbés dans les eaux côtières, où les navires se trouvent à portée de multiples systèmes terrestres et où la configuration géographique des îles et du littoral, associée à l’inévitable « bruit » civil — le trafic maritime légitime — peut servir de couverture à des attaques surprises inattendues. Les attaques des Houthis contre la marine marchande en mer Rouge menées, depuis 2023, à l’aide de missiles, de drones et même d’hélicoptères pour s’emparer de navires non protégés, ont démontré la capacité de forces relativement faibles à menacer la sécurité de la navigation, ce qui, dans ce cas précis, a conduit les États-Unis et l’Europe à déployer des forces navales pour protéger le trafic maritime. Au cours des deux premières années de cette campagne, quatre navires marchands ont été coulés, beaucoup d’autres ont été attaqués et des centaines de navires ont choisi la route plus longue, plus sûre mais plus coûteuse qui contourne l’Afrique — ce qui aurait coûté à l’Égypte environ 800 millions de dollars par mois en pertes de recettes provenant du canal de Suez 39. Dans le cas du détroit d’Ormuz, il n’existe pas de route alternative : les forces iraniennes disposent donc de multiples moyens de s’en prendre à la libre circulation maritime.
Les Iraniens sont donc susceptibles de se replonger dans les préconisations théoriques de Mahan. Il est plus probable qu’ils s’inspirent d’idées similaires à celles de la « Nouvelle École » soviétique des années 1920 et 1930 40, ou des officiers de marine chinois des années 1950 puis 1960 41, qui fondaient leur stratégie sur le développement d’une défense en plusieurs couches : c’est là la clef pour protéger ses côtes contre des marines plus puissantes. Ils exploiteront également la géographie locale, qui leur permet de fermer un détroit stratégique en utilisant un ensemble de moyens militaires maritimes non conventionnels.
Autrement dit, pour les pays dont les forces maritimes sont modestes, le contrôle local des mers est le choix le plus logique lorsqu’ils sont confrontés à des ennemis plus puissants. Et s’ils se trouvent à proximité d’un goulet d’étranglement maritime stratégique, les options sont évidentes. La vulnérabilité du commerce mondial face aux décisions iraniennes dans cette zone peut expliquer la relative réticence des administrations américaines précédentes à s’engager dans des aventures militaires inutiles contre un tel adversaire.
Un blocus américain qui contraindrait l’Iran à partager le poids de la rupture du commerce international pourrait s’avérer gagnant.
Ian Speller
La matrice stratégique du contre-blocus de Trump
C’est dans ce contexte que la stratégie américaine de contre-blocus prend tout son sens. On peut en effet comprendre la réserve des États-Unis à déployer des moyens navals dans le détroit d’Ormuz, alors que des forces hostiles occupent la rive nord. Il est encore plus facile de comprendre la prudence des alliés à intervenir et à faire ce que les États-Unis refusent eux-mêmes de faire. L’option consistant à débarquer des troupes au sol pour sécuriser le côté iranien du détroit est un repoussoir absolu compte tenu de l’ampleur des forces qui seraient nécessaires, de l’opposition probable à terre et de l’aversion affichée du président Trump pour le déclenchement d’une nouvelle « guerre sans fin » au Moyen-Orient.
Dans les années 1980, la réponse à la pose de mines par l’Iran dans cette zone a consisté à mobiliser des navires américains, européens et soviétiques afin d’escorter les navires marchands, et à lancer une vaste opération internationale de déminage, accompagnée de frappes punitives américaines à des fins dissuasives. Si cette approche était adaptée au contexte de l’époque — celui de la « zone grise » — elle l’est beaucoup moins à l’heure d’une guerre ouverte avec l’Iran. Le pays a démontré qu’il avait aujourd’hui peu de raisons de se montrer prudent et ses dirigeants ont prouvé leur détermination à subir les coûts de bombardements aériens massifs. À ce titre, un blocus américain qui contraindrait l’Iran à partager le poids de cette rupture du commerce international pourrait s’avérer gagnant.
Ce choix stratégique permet en effet d’éviter la mise en péril d’actifs majeurs, puisque les navires peuvent être interceptés à n’importe quelle étape de leur trajet vers ou depuis l’Iran. Reste à voir si cette pression sera suffisante pour inciter Téhéran à faire des concessions car les dirigeants iraniens pourraient estimer disposer d’un plus grand pouvoir de négociation vis-à-vis des États-Unis, ce blocus réciproque ayant des répercussions plus larges sur l’économie mondiale.
En somme, les stratèges maritimes d’autrefois ne seraient sans doute guère étonnés par les moyens employés aujourd’hui dans la guerre maritime à laquelle se livrent les États-Unis et l’Iran.
La puissance maritime des États-Unis a favorisé une offensive à grande échelle contre l’Iran et a permis la mise en place d’un blocus qui pourrait bien avoir un véritable impact sur l’économie iranienne dans les semaines et les mois à venir.
Pour autant, et malgré les ravages causés par la campagne aérienne américano-israélienne, il n’en demeure pas moins que la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran était aussi prévisible que puissamment disruptive. Il est donc sidérant que les États-Unis semblent ne pas s’être préparés à cette éventualité. Cet événement a fait de cette campagne militaire un affrontement maritime de premier plan, alors même qu’elle s’articulait plutôt, à ses débuts, autour de frappes aériennes. Cette transformation du conflit a donné à Washington une éprouvante leçon d’humilité. Son incapacité à remporter une victoire rapide a mis en évidence les limites de la puissance américaine et elle laisse aujourd’hui le Pentagone face à un défi non résolu.
*
S’il est encore trop tôt pour présager de l’issue réelle du conflit, on peut d’ores et déjà tirer un certain nombre de leçons.
La première, et la plus évidente, est la nécessité d’une planification appropriée avant l’usage de la force. La suprématie en mer et dans les airs n’a de valeur que si elle permet d’obtenir un avantage durable après la fin des hostilités.
Comme les récents affrontements l’ont démontré, il faut toujours avoir à l’esprit qu’il est tout à fait possible de perdre une guerre en mer même si la flotte ennemie a été détruite au cours d’une campagne très déséquilibrée : cela ne veut pas dire que cet ennemi n’a pas à sa disposition d’autres moyens d’exercer des pressions ni de rendre cette suprématie inopérante. Les Iraniens pourraient donc bien sortir vainqueurs de cette guerre navale.
Enfin, la liberté de navigation en mer reste d’une importance fondamentale pour comprendre la stratégie maritime. Il s’agit d’une liberté qui peut être remise en cause et qui peut nécessiter d’être protégée. La marine continuera donc à jouer un rôle décisif au sein des forces interarmées, mais ces dernières ne seront pleinement efficaces que si elles sont engagées à l’appui d’une stratégie appropriée et réaliste. S’il est fondé sur des hypothèses fragiles, l’aventurisme militaire — même d’une grande puissance — n’est qu’une illusion de la force.
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30.04.2026 à 19:54
Le Golfe ne fait plus bloc
Le retrait des Émirats arabes unis de l'OPEP n’est qu’un signal d’un mouvement beaucoup plus profond.
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Texte intégral (2071 mots)
Le retrait d’Abou Dhabi de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est loin d’être uniquement une question énergétique.
Il témoigne d’une frustration plus générale à l’égard des cadres régionaux et internationaux qui régissent les relations entre les membres de l’organisation, qui ne correspondent plus à la façon dont les Émirats arabes unis perçoivent leur propre rôle, tant dans le Golfe qu’au-delà.
La guerre contre l’Iran a précipité cette réévaluation, non seulement pour Abou Dhabi, mais aussi pour l’ensemble des membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui partagent largement les mêmes perceptions et les mêmes difficultés. Pour comprendre cette décision, il est nécessaire de revenir sur le moment où elle intervient. Annoncée en plein cessez-le-feu, alors que ce dernier demeure fragile et la réouverture du détroit d’Ormuz hypothétique, elle s’inscrit dans un contexte où les systèmes d’approvisionnement vitaux du Golfe sont sous pression : le transport maritime est perturbé, les coûts d’assurance ont grimpé en flèche, les flux énergétiques sont instables, les cargaisons alimentaires ont pris du retard et les réseaux aériens ont été partiellement fermés.
Désormais, et en l’absence d’actions concrètes, les mécanismes de coordination qui reposaient sur la stabilité ont perdu tout leur sens.
Si l’intégration croissante de la région aux marchés mondiaux a été source de puissance et de prospérité, elle s’est aussi transformée en talon d’Achille. Les ports, l’espace aérien, les usines de dessalement, les systèmes financiers et l’ensemble des chaînes d’approvisionnement forment un écosystème unique. Dès qu’une perturbation survient, elle se propage rapidement.
Depuis le début de la guerre contre l’Iran, les responsables émiratis expriment un mécontentement croissant à l’égard des institutions dont leur pays est membre, comme l’OPEP, le Conseil de coopération du Golfe (CCG), la Ligue arabe ou l’Organisation de la coopération islamique. Les griefs sont les mêmes depuis longtemps : ces alliances ne tiennent pas leurs promesses. Cela est d’autant plus insupportable pour les Émirats arabes unis que le pays, tout comme plusieurs autres de la région, aspire à jouer un rôle plus important sur la scène internationale.
Au-delà de l’OPEP : les ambitions énergétiques croissantes des Émirats arabes unis
Concernant l’OPEP, ce mécontentement est plus ancien.
Les Émirats arabes unis tolèrent de moins en moins les contraintes qui ne reflètent ni leurs capacités nationales ni leurs ambitions. Après avoir massivement investi dans la production et les infrastructures, ils ont maintes fois plaidé en faveur d’une augmentation des quotas de production. Depuis 2021, les Émirats arabes unis se font les défenseurs acharnés d’une augmentation inconditionnelle de la production, arguant que les conditions actuelles du marché justifient la mise à disposition d’une offre plus importante. À moyen terme, le pays ambitionne de porter sa capacité de production à cinq millions de barils par jour (mb/j), soit environ 1,5 mb/j de plus que son quota actuel.
Cette volonté revendiquée a eu pour effet de produire une tension structurelle au sein de l’OPEP, qui impose des plafonds de production restrictifs. Ce cadre limite la capacité des Émirats arabes unis à exploiter pleinement leur capacité nationale.
Le retrait d’Abou Dhabi de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est loin d’être uniquement une question énergétique.
Mehran Haghirian, Jessica Obeid
À court terme, la production émiratie est toutefois limitée par des capacités d’exportation réduites, en raison des perturbations dans le détroit d’Ormuz. Cependant, la stratégie des Émirats arabes unis reste résolument tournée vers l’avenir : il s’agit de se positionner rapidement pour conquérir une part plus importante des marchés mondiaux, une fois les contraintes logistiques atténuées et les plafonds de production renégociés.
Lorsque la situation sera stabilisée, les Émirats arabes unis espèrent augmenter leur production — atout redoutable sur un marché qui devrait rester volatil. S’y ajoute une plus grande flexibilité dans le contrôle qu’exerce Abou Dhabi sur ses propres réactions aux fluctuations de la demande et de l’offre. On peut donc s’attendre à l’adoption de contre-mesures de la part d’autres pays producteurs, telle l’Arabie saoudite, ce qui promet d’intensifier encore davantage la concurrence pour le partage des parts de marché.
Rappelons un précédent fameux. Le Qatar a quitté l’OPEP en 2018, lors du blocus imposé par ses partenaires du CCG. Cette décision ne concernait pas seulement la politique énergétique, mais aussi le positionnement politique plus large du pays. Aujourd’hui, les Émirats arabes unis font aujourd’hui quelque chose de similaire, mais dans un contexte bien plus lourd de conséquences. Ce faisant, c’est une crise systémique, dans la région et à l’échelle mondiale, qu’ils tentent de dévoiler au grand jour, afin d’obtenir des réponses ou des répercussions au niveau international.
La guerre a engendré un tel climat d’incertitude que la flexibilité est désormais bien plus prisée que la coordination. Lorsque les flux via le détroit d’Ormuz sont perturbés, que les navires hésitent à transiter et que les coûts d’assurance deviennent prohibitifs, sa capacité à adapter rapidement la production devient plus précieuse que le respect des quotas collectifs. Pour les Émirats arabes unis, il ne s’agit pas seulement d’une contrainte à lever, mais d’une occasion de reconfiguration.
Quand la rupture entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite semble inévitable
Dans ce contexte, il est essentiel de bien comprendre les tensions qui animent les relations entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.
Les divergences entre les deux pays n’ont ni commencé, ni pris fin avec la guerre en Iran. Elles se sont accumulées depuis près d’une décennie et, depuis 2016, ce qui était considéré comme un alignement s’est muée en rivalité. La Vision 2030 de Mohammed ben Salmane et le modèle économique des Émirats arabes unis sont en effet loin d’être complémentaires. Au contraire, ils se recoupent : ils se disputent les mêmes capitaux, le même rôle logistique, les mêmes talents et la même place dans l’économie mondiale.
Au début de l’année 2026, le Yémen a mis ces divergences en évidence. Ce qui avait commencé comme une opération militaire conjointe en 2015 s’est transformé en une chaîne de désaccords sur les objectifs, les partenaires et les résultats au cours de la décennie qui a suivi. Mais il ne s’agit plus seulement de divergences d’ordre tactique, comme souligné par l’intensification du conflit militaire en février dernier. C’est une vision irréconciliable qu’ont chaque pays de l’ordre régional, tout comme de leur propre rôle en son sein.
La guerre a permis de mettre en suspens les différends au cours d’une brève période, sans toutefois les résoudre. La décision des Émirats arabes unis de quitter l’OPEP sans consulter l’Arabie saoudite s’inscrit dans ce faisceau de tensions. Elle témoigne d’une volonté d’agir de manière indépendante sur des questions qui étaient auparavant gérées dans un cadre de coordination. Si ce cadre était déjà fragile avant la guerre, cette décision y a définitivement mis un terme.
La guerre a engendré un tel climat d’incertitude que la flexibilité est désormais bien plus prisée que la coordination.
Mehran Haghirian, Jessica Obeid
Cette nouvelle donne place l’OPEP et l’Arabie saoudite dans une situation délicate. L’OPEP s’est toujours appuyée sur une certaine cohésion entre ses principaux producteurs, et les Émirats arabes unis occupaient la quatrième place parmi les plus grands producteurs du groupe. De même que cette cohésion semble révolue, le départ des Émirats arabes unis écorne sévèrement cette image d’unité et interroge sur la durabilité de la structure actuelle si les pressions devaient se prolonger. À l’heure actuelle, seuls l’Arabie saoudite et le Koweït sont des membres de l’OPEP issus du CCG et se trouvent contraints désormais de travailler plus étroitement avec l’Iran et l’Irak.
Virages stratégiques au sein du Conseil de Coopération du Golfe
Le changement de cap des Émirats arabes unis se limitera-t-il à l’OPEP ?
Abou Dhabi a déjà fait savoir qu’une réévaluation de son positionnement politique au sein de plusieurs organisations était en cours. D’autres États de la région passent également en revue leurs options. La guerre a imposé de repenser le fonctionnement complet, à la fois de ces cadres multilatéraux, des relations bilatérales et des investissements étrangers, dont il paraît peu crédible qu’ils perdurent dans leur forme actuelle.
Il ne s’agit pas là d’une dérive vers l’isolationnisme.
Les Émirats arabes unis ne souhaitent pas faire de l’isolement une option politique, tant leur modèle économique s’est fondé sur le principe d’ouverture. Plaque tournante du commerce, de la logistique, de la finance, de l’aviation et des flux mondiaux, le pays ne changera pas de visage de sitôt. Il en va de même pour les six États du CCG.
Ce qui diffère d’un pays à l’autre, c’est leur manière d’envisager leurs relations avec le reste du monde.
Lorsque la situation sera stabilisée, les Émirats arabes unis espèrent augmenter leur production — atout redoutable sur un marché qui devrait rester volatil.
Mehran Haghirian, Jessica Obeid
Les Émirats arabes unis accordent la primauté au contrôle, à la flexibilité et à la gestion directe de leurs intérêts — et cela vaut au même titre pour leurs partenaires, les institutions et leurs adversaires. En effet, même avec l’Iran, le pays semble déterminé à maintenir une relation d’entente pragmatique à l’issue de la guerre. Là se trouvent les avantages d’une telle méthode politique : entretenir des liens avec un pays ne nécessite pas de confiance particulière. Cela suppose simplement une prise en compte mutuelle de ses intérêts.
Le même schéma s’applique au sein du CCG de manière plus large. Ces États ne tournent pas le dos à la communauté internationale, mais s’orientent vers un engagement plus sélectif. La différenciation s’est substituée à la convergence dans la gestion des pressions diverses.
Pendant des années, le mythe d’un Golfe faisant bloc s’est imposé dans les imaginaires. La guerre et ses conséquences ont révélé à quel point cette vision était depuis longtemps tronquée : chaque État agit selon son propre calcul.
Si les Émirats arabes unis sont les premiers à agir de manière aussi ouverte leur décision de quitter l’OPEP pourrait être le premier jalon d’un processus de réévaluation des options politiques, reflétant ainsi une région qui ne se coordonne plus dans un cadre commun, mais qui s’adapte aux contraintes.
Chaque État, à sa manière, cherche à affirmer son autonomie.
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28.04.2026 à 06:30
La vitesse est la matrice de la nouvelle puissance
Une pièce de doctrine signée par l'amiral Pierre Vandier, Commandant suprême allié Transformation de l'OTAN.
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Texte intégral (3581 mots)
La guerre est de retour. Pas comme une anomalie ou une crise passagère. Elle est revenue, comme la reprise de l’Histoire, que d’aucuns avaient, par excès d’irénisme, cru finie.
Il nous a fallu trente ans pour l’admettre. Trente ans au cours desquels nous avons désarmé, pas seulement en avions, chars ou frégates, mais surtout dans nos esprits. Alors que d’autres se réarmaient à marche forcée, nous nous bercions dans la quiétude d’un temps hors du temps. Nous avons cessé de penser la guerre comme une possibilité réelle, structurante, imminente, face à laquelle il fallait rester vigilant. Cette illusion a un coût. Nous le mesurons depuis le 24 février 2022.
Le réveil n’est pourtant pas complet. Nous sommes encore en semi-somnolence. Réarmer, augmenter les budgets, livrer des munitions : tout cela est nécessaire, mais certainement pas suffisant. Car le problème n’est pas seulement capacitaire. Pendant nos années de léthargie, la guerre a changé de nature. Aujourd’hui, l’affrontement déborde largement le champ militaire. Il vise les systèmes. Il se déroule pour partie à l’intérieur de nos frontières.
L’arrière n’existe plus. L’industrie, l’énergie, les données, la cohésion sociale sont simultanément des facteurs de puissance et les premières cibles. La continuité de toute la société est devenue une dimension centrale : c’est un changement crucial par rapport aux guerres expéditionnaires que nous avons menées depuis la fin de la Guerre froide, tenues loin des yeux et des cœurs des citoyens.
Nous avons basculé dans un monde où l’adaptation marginale ne suffit plus : nous arrivons à la fin des rendements positifs du système actuel. Dissuader, au XXIe siècle, se joue sur une nouvelle variable décisive : apprendre plus vite que l’adversaire. C’est le temps de l’intelligence artificielle. Elle accélère chaque boucle de décision, compresse chaque avantage, fait de chaque lenteur une vulnérabilité. La question n’est plus seulement de savoir si nous disposons des bons équipements. La question est désormais la suivante : apprenons-nous assez vite ? À quelle vitesse nous adaptons-nous ?
C’est à cette question que l’OTAN, et plus particulièrement le Commandement Allié pour la Transformation, doit répondre. Non pas par des déclarations d’intention et des concepts théoriques, mais par des actions concrètes. Soit l’Alliance se transforme en continu, soit elle décroche : il n’y a pas de troisième voie.
Un changement de nature : la guerre devient un environnement
La guerre, aujourd’hui, est devenue un état permanent, diffus. Elle ne s’inscrit pas dans le temps de crise et il n’est plus possible de la circonscrire à un événement ponctuel que l’on déclare et que l’on conclut. Ce n’est pas la guerre qui est hybride, c’est la paix elle-même qui est devenue hybride. Contaminée par le délitement de toutes les règles et limites, intérieures comme extérieures, à la manière d’un réservoir d’eau contaminé par un polluant.
Regardons ce qui s’est passé en Ukraine depuis février 2022. Pas seulement sur le front, mais également à l’arrière : les centrales électriques frappées en premier, les réseaux de télécommunications saturés avant l’assaut, les chaînes logistiques ciblées avant les blindés, les opérations d’influence lancées avant les missiles.
Il serait erroné de penser que nous observons une guerre classique menée avec des moyens modernes : la logique de la guerre a changé en profondeur.
L’objectif n’est plus seulement de détruire des forces armées, mais de désorganiser, saturer, faire décrocher, rompre le soutien de la population, provoquer l’effondrement. L’adversaire cherche à nous priver de notre capacité à fonctionner, à décider, à tenir. La cible, c’est l’ensemble du système. C’est le blitz multidomaine. L’arrière, autrefois facteur de puissance, est devenu une cible : la logistique, l’énergie, les télécommunications, le cloud, la cohésion sociale, etc. Tout cela peut être attaqué. Tout cela doit être défendu. C’est ce que signifie, concrètement, la continuité de toute la société. Il ne faut pas lire cette continuité sociale comme une métaphore, mais comme la réalité opérationnelle que l’Ukraine a vécue et que chaque membre de l’Alliance doit désormais intégrer à sa planification.
Il serait erroné de penser que nous observons une guerre classique menée avec des moyens modernes : la logique de la guerre a changé en profondeur.
Amiral Pierre Vandier
Cependant, le changement de nature de la guerre ne s’arrête pas là. Il touche aussi, fondamentalement, la dimension du temps, et la technologie l’introduit indéniablement comme atout ou faiblesse stratégique.
Le cycle mesure/contre-mesure s’est radicalement accéléré. Un système qui confère un avantage tactique aujourd’hui peut être neutralisé, contourné ou répliqué demain. Nous l’avons vu avec les drones : chaque génération appelle sa contre-mesure, dans une spirale dont le rythme dépasse largement celui de nos cycles d’acquisition traditionnels. Le domaine cyber est un autre exemple.
La supériorité durable se raréfie : le tempo devient une forme de puissance. Celui qui tient le rythme, et donc l’impose, gagne. Celui qui le subit perd, condamné à n’être que réactif, même s’il est technologiquement supérieur à l’instant T. Dans un monde d’avantages temporaires, la puissance n’est plus une position : c’est une capacité de mouvement. Et si la guerre est un environnement, alors moderniser l’outil conçu pour la situation précédente revient à optimiser l’obsolescence.
Sortir d’un piège systémique
L’Europe a effectivement commencé à répondre au problème du retour de la guerre. Elle le fait comme elle en a l’habitude : en augmentant les budgets. Mais l’argent ne fait pas une stratégie, surtout s’il conduit juste à acquérir un peu plus de la même chose, des mêmes armes et systèmes, et à maintenir les mêmes processus pour les concevoir, les produire et les employer. C’est une réponse quantitative appliquée à un problème qui est devenu qualitatif. Moderniser ne signifie pas transformer : c’est là que réside un piège existentiel.
Le premier problème auquel nous sommes confrontés est que la Russie, la Chine, et d’autres acteurs moins visibles ont étudié avec soin nos forces et faiblesses.
Ils ont pris acte des limites de notre modèle, qui a profondément désindustrialisé et fragilisé son indépendance énergétique. Alors, ils le contournent. D’abord par le bas, en utilisant leurs avantages comparatifs : masse abordable, drones low-cost, attaques sous le seuil, continuum entre guerre militaire, trafics, corruption et influence. Un drone à vingt mille dollars, neutralisant un système sol-air à trois millions : voilà l’asymétrie que nous n’avons pas vue venir. Nos adversaires travaillent à rendre notre supériorité inutile. Et ils y parviennent, partiellement, précisément parce que nous continuons à optimiser un modèle qu’ils ont appris à contourner.
Et ils commencent maintenant à le contourner par le haut. La course se fait aussi par le haut, dans l’espace, les biotechnologies, l’IA, la robotique. La recherche et l’innovation ont, pour partie, changé de continent. Huit des dix institutions de recherche globale classées par le magazine Nature sont chinoises.
Le deuxième problème est interne. C’est le plafond de verre de nos propres processus qui se sont épaissis, complexifiés, de nos jeux de pouvoir et contre-pouvoirs, qui ont progressivement figé la possibilité d’agir. L’inertie institutionnelle est désormais une vulnérabilité stratégique. Un des premiers actes décisifs de l’Ukraine en guerre a été de suspendre les règles qui ralentissaient leur industrie. Nos cycles d’acquisition durent dix à quinze ans. Nous passons des années à définir nos spécifications. Nos architectures sont fermées. Nos données, cloisonnées. Nos procédures d’accréditation ont été conçues pour une époque où la menace évoluait lentement.
Dans un contexte où les garanties ne peuvent plus être tenues pour acquises, cette nouvelle réalité prend une dimension supplémentaire que l’Europe ne peut pas continuer d’ignorer.
Amiral Pierre Vandier
Résultat : même un très bon système devient rapidement dépassé et vulnérable. Pas parce qu’il est intrinsèquement mauvais, mais parce que le monde a changé avant qu’il soit livré. Les organisations et les processus que nous avons construits étaient raisonnablement adaptés aux opérations expéditionnaires, à un monde stable et prévisible. Ils ne sont pas adaptés à un environnement stratégique qui se reconfigure en mois, sinon en semaines.
Il faut, enfin, comprendre la différence entre moderniser et transformer. Moderniser, c’est ajouter des capacités à un modèle existant que l’on ne modifie qu’à la marge. Transformer, c’est changer les processus, les architectures, la relation industrie-combat, le modèle d’entraînement, la gouvernance des données. Il s’agit d’une distinction opérationnelle qui n’a rien d’un débat sémantique Un char modernisé reste un char conçu pour une bataille de contact linéaire. Un essaim de drones piloté par IA opère dans une logique radicalement différente : saturation, redondance, décision distribuée, coût marginal quasi nul. On ne passe pas de l’un à l’autre par saupoudrage à la marge, mais par une réelle rupture dans nos esprits.
Or nous résistons collectivement à cette rupture. Par inertie. Par conformisme. Par intérêts constitués. Par aversion au risque, que nous appelons « précaution ». C’est humain. C’est compréhensible. Mais c’est une erreur qui n’a rien d’anodin. Dans ce nouvel univers stratégique, la lenteur est une terrible vulnérabilité. Si l’adversaire prend en compte notre difficulté à nous adapter, alors notre capacité à dissuader ne dépend plus seulement de nos inventaires et nos savoir-faire actuels, de notre « excellence » : elle dépend de notre capacité d’apprentissage, de notre capacité de transformation.
Un adversaire rationnel n’attaque pas une alliance qui se transforme plus vite que lui : il attend, ou il provoque. Dans un contexte où les garanties ne peuvent plus être tenues pour acquises, cette nouvelle réalité prend une dimension supplémentaire que l’Europe ne peut pas continuer d’ignorer.
Pour dissuader, il faut apprendre plus vite que l’adversaire
Le changement de caractère de la guerre n’épargne aucun pan de notre appareil de défense. Si la dissuasion nucléaire demeure la garantie ultime contre toute agression existentielle, elle ne peut réellement contraindre un adversaire qui a précisément appris à manœuvrer en dessous du seuil, dans les espaces gris, dans la durée, dans les systèmes. C’est là que se joue désormais une part décisive de la confrontation. Et c’est là que la capacité à régénérer l’avantage en continu devient indispensable.
Dans un monde d’avantages temporaires, la possession se dévalue vite. Ce qui manque à notre appareil dissuasif, aujourd’hui, c’est justement cette capacité à régénérer l’avantage en continu. Une dynamique, pas seulement une posture. Elle se prouve, non pas par ce que l’on possède à l’instant T, mais par la vitesse à laquelle on adapte, innove, déploie.
Dissuader l’adversaire de passer à l’acte repose sur une démonstration crédible de notre vitesse d’apprentissage : voir, comprendre, adapter, déployer. Plus vite que lui. Ce n’est pas une formule. C’est l’ambition que le Commandement Allié pour la Transformation met en œuvre, concrètement, aujourd’hui. Elle repose sur trois actions vitales.
Apprendre
Le retour d’expérience reste un actif stratégique largement sous-exploité de l’Alliance. Nous menons des exercices, nous observons des conflits réels, nous collectons des données en quantité massive. Mais la conversion de cette matière brute en doctrine actualisée, en nouvelles tactiques, techniques et procédures, en exigences capacitaires révisées, est trop lente, rencontre trop de barrières d’ego et de procédures. Elle prend des années, là où elle devrait prendre des semaines.
Le risque majeur est temporel : apprendre trop tard, sur des conflits déjà terminés, face à des adversaires qui ont déjà mué. Un RETEX qui arrive dix-huit mois après les faits ne donne aucun avantage : il entretient l’illusion du savoir. Un leurre. En cinq ans de guerre, la Russie n’a plus le même visage militaire.
Apprendre, c’est construire des boucles courtes entre le combat réel et la doctrine. Entre l’observation du terrain, qu’il soit en Ukraine ou au Moyen-Orient, et la modification des standards d’entraînement de l’Alliance. C’est une question d’architecture organisationnelle, autant que de volonté politique. Une question d’état d’esprit.
Expérimenter
Apprendre ne suffit pas si l’on n’a pas d’espace pour tester du neuf. L’Alliance a besoin d’arènes d’expérimentation réelles, où l’on confronte des systèmes à un adversaire non contraint par les règles d’exercice, où l’on accepte l’échec comme information, où la friction et la surprise sont délibérément intégrées au protocole. De vraies arènes de stress-tests, où les certitudes sont mises à l’épreuve, où les systèmes révèlent leurs limites avant le combat réel, où la réalité n’est pas évacuée. C’est inconfortable. Mais c’est exactement ce qui distingue une Alliance qui apprend d’une Alliance qui répète.
Déployer
À l’ère du numérique, personne ne livre un système pour une durée de service de quinze ans. On construit, on observe, on adapte, on corrige, on améliore en continu. C’est le principe du « versionnage », des architectures ouvertes, du service en flux. Ce principe, qui s’applique à tout ce que nous utilisons au quotidien, à la maison — téléphone, voiture, ordinateur — doit s’appliquer aussi aux systèmes de défense, à la doctrine, à l’entraînement. Le système de command and control du soldat ukrainien, c’est son téléphone portable. Il est mis à jour quotidiennement.
Cela suppose une nouvelle relation entre le combattant, l’ingénieur et l’industrie. Une boucle courte, permanente, entre celui qui emploie le système en conditions réelles et celui qui le conçoit ou le fait évoluer. Cela suppose des architectures ouvertes, interopérables, modifiables. Cela suppose de rompre avec la logique du programme fermé, livré clé en main, intouchable pendant une décennie, sauf à des coûts et délais prohibitifs. Cela suppose d’inventer de nouveaux supports contractuels, pas seulement focalisés sur l’achat de plateformes, mais permettant un lien continu et étroit avec l’industrie.
Ces trois actions vitales ont un catalyseur commun : l’intelligence artificielle. Non pas comme gadget, ni comme argument de communication. Mais comme accélérateur de chaque étape de la boucle : retour d’expérience traité en heures plutôt qu’en mois, adversaires non scriptés générés en temps réel dans les arènes d’expérimentation, capacités des systèmes déployés mises à jour en continu plutôt que figées pendant une décennie. L’IA condamne les organisations lentes et trop procédurières. Elle donne à celui qui apprend vite un avantage exponentiel sur celui qui n’apprend pas. Elle n’est pas un outil parmi d’autres. C’est une épreuve de survie darwinienne.
Transformer ou décrocher. Il n’y a pas de troisième voie.
Amiral Pierre Vandier
Une Alliance qui maîtrise cette boucle — apprendre, expérimenter, déployer — est une Alliance qui régénère son avantage en continu.
Transformer, ce n’est pas prédire la prochaine rupture. Personne ne le peut. Transformer, c’est construire la capacité d’y survivre et d’y conserver l’initiative.
L’OTAN dispose d’atouts que nul autre acteur ne possède : trente-deux nations liées par un traité, une profondeur industrielle sans équivalent, des décennies d’interopérabilité construite dans la durée. Ces atouts sont réels. Mais ils ne sont pas suffisants si l’Alliance ne se transforme pas au rythme qu’impose le nouveau caractère de la guerre.
Cela signifie investir dans les capacités, certes. Mais, surtout, investir dans la vitesse d’apprentissage collectif. Réformer les cycles d’acquisition. Ouvrir les architectures. Connecter l’industrie au combat. Gouverner les données comme un actif stratégique partagé. Former des combattants capables d’apprendre, pas seulement d’exécuter.
L’Histoire n’attend pas les organisations qui hésitent. Elle ne prévient jamais. Elle constate, après coup, quelles sont celles qui avaient su se transformer et celles qui ont disparu, annihilées par la défaite.
Transformer ou décrocher. Il n’y a pas de troisième voie.
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