13.06.2026 à 02:30
« La culture free ne théorise pas une idéologie libertaire : elle la fait vivre »
Rave party, free party, teknival : dans les médias comme chez les politiques, ça cafouille sévère. Mais une chose est claire : quel que soit le nom, ils sont contre. Dans Free party : une histoire, des histoires (Le mot et le reste, 2024), le musicologue et ancien teufeur Guillaume Kosmicki, revient sur l'histoire de cette fête libre, débutée dans les années 1990, et toujours pas terminée. Entretien. Avant d'entrer dans le sujet, est-ce qu'on peut remettre un peu d'ordre dans les (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Le dossier, TritonTexte intégral (1743 mots)
Rave party, free party, teknival : dans les médias comme chez les politiques, ça cafouille sévère. Mais une chose est claire : quel que soit le nom, ils sont contre. Dans Free party : une histoire, des histoires (Le mot et le reste, 2024), le musicologue et ancien teufeur Guillaume Kosmicki, revient sur l'histoire de cette fête libre, débutée dans les années 1990, et toujours pas terminée. Entretien.
Avant d'entrer dans le sujet, est-ce qu'on peut remettre un peu d'ordre dans les définitions : c'est quoi la différence entre rave party, free party et teknival ?
« À l'origine, les raves parties désignent des fêtes clandestines organisées autour des musiques électroniques apparues dans l'Angleterre de la fin des années 1980. À l'époque les clubs fermaient à 2 heures du matin, laissant sur le carreau toute une jeunesse complètement électrisée. La rave venait combler une soif de prolonger la nuit. Le mot en lui-même signifie “battre la campagne”, mais renvoie aussi à l'idée de déblatérer, délirer.
Puis, au début des années 1990, toujours au Royaume-Uni, émergent les free parties. Leur moteur : le nomadisme, l'idée d'une fête qui se déplace. Issues de la culture squat, elles portent un idéal plus libertaire où l'esprit communautaire prime sur la logique marchande. Peu à peu, le mouvement revendique son ancrage underground et rompt avec les raves, jugées trop commerciales.
Le teknival est, en quelque sorte, un festival de free parties : il rassemble plusieurs sound systems et s'étire sur plusieurs jours. Le premier évènement qui porte ce nom est organisé en juillet 1993 à Beauvais, même si ça avait déjà eu lieu au Royaume-Uni. »
En effet, au début des années 1990, le mouvement traverse la Manche et essaime en Europe. C'est en France que ça prend le plus fort. Pourquoi s'exporte-t-il et qu'a-t-il trouvé de si propice en France ?
« L'Angleterre vit sous la chape de plomb des années Thatcher. Une première grande offensive contre les fêtes technos vient avec une loi de 1994 visant les “rassemblements non autorisés sur fond de musique répétitive”. Sous pression, certains collectifs cherchent à s'exiler. La France s'impose alors comme la destination idéale : elle est proche géographiquement, et les premiers sound systems du mouvement, comme Spiral Tribe, ont des contacts à Paris. Sur place, ils trouvent des friches industrielles, des grands espaces naturels sans voisins, de nombreuses possibilités de squat… Un paradis. Le contexte français fait le reste. Politiquement, le mitterrandisme est en fin de course et les choses ont tourné vinaigre. Musicalement, le rock alternatif s'essouffle. Une partie de la jeunesse est quête d'autre chose. Et puis surtout, en France, la police n'a pas encore identifié le phénomène : les groupes n'ont qu'à s'installer et brancher le son. »
Vous écrivez que « la fête libre repose sur une musique libre ». En quoi la techno incarne cette idée ?
« C'est une musique pensée pour être mixée, c'est-à-dire fondue dans un flux sonore continu. Cette logique existait déjà dans le disco, mais elle devient ici centrale : le morceau n'est plus construit comme une chanson avec son intro, son développement et son dernier accord qui ferme le récit. La techno repose sur des éléments qui apparaissent et disparaissent, se superposent, sans qu'aucun ne domine. Dans cette architecture, le beat, seul élément omniprésent, ne se comporte pas non plus en soliste.
« Il est question de liberté, dans ce qu'elle a de plus concret »
Quand un producteur grave un morceau sur disque, il l'offre en quelque sorte à la communauté : il accepte qu'il soit manipulé, mélangé et combiné à d'autres sons. Un DJ peut venir le sublimer – ou le massacrer. De toute façon, à l'origine même du morceau, il y a souvent déjà un sample. C'est une autre manière de penser la musique : non plus comme une œuvre close, signée, protégée, mais comme une matière commune et mouvante. »
Vous soulignez aussi que le mouvement repose sur « peu de valeurs communes », qu'il n'a pas de textes fondateurs, si ce n'est quelques flyers qui diffusent des messages succincts. Comment comprendre cette culture sans manifeste ? Que recouvre ce « peu de valeurs communes » qui semble malgré tout faire tenir la communauté ?
« Dès le départ, le mouvement est très disparate. Certains, dominés par un nihilisme assumé, disaient qu'ils dansaient “sur les ruines de l'Occident”. Pour d'autres, la free était au contraire porteuse d'une promesse : celle d'inventer d'autres formes de sociabilités, de construire les fondations d'un nouveau monde. Pour d'autres encore, c'était une respiration dans une vie de boulot. Mais même dans cette dimension de loisir, faire la fête dans un espace clandestin, mobile, autogéré est difficilement neutre.
Dans la free party l'argent circule bien sûr, mais l'évènement n'est pas pensé comme une entreprise lucrative. Il y est surtout question de liberté, dans ce qu'elle a de plus concret. Pas en théorisant une idéologie libertaire, mais en la faisant vivre : en occupant temporairement un lieu, en circulant librement, en remettant en cause la propriété privée. Tout cela se fait dans une grande horizontalité : chacun peut monter un stand, faire à manger, aider à installer, réparer, accueillir, transmettre. Un “do it yourself” généralisé qui s'inscrit dans la façon même de faire de la musique : dans les années 1990, par exemple, les teufeurs bricolent de vieux Atari, ces ordinateurs emblématiques de la fin des années 1980, pour piloter des séquenceurs, des boîtes à rythmes ou des synthétiseurs. Et si le rapport à la machine, au sound system, est évidemment central, le rapport aux espaces traversés l'est tout autant. Friches, forêts, champs, carrières, montagnes, l'idée est de disparaître comme on est apparu, sans laisser de trace.
Enfin, il y a l'expérience même. Dans une société où les rituels d'entrée dans l'âge adulte n'existent pratiquement plus (on peut parler du vote ou du permis de conduire, mais ces marqueurs sont trop faibles pour faire basculer une existence), ces fêtes ont inventé leurs propres seuils : partir, se perdre, danser, aider, éprouver la transe, se dépasser, se confronter aux éléments et revenir transformé. »
Si la free ne s'est pas d'emblée pensée comme « politique », aujourd'hui les choses semblent changer : banderoles antifas en teknival, évènements organisés en soutien à Gaza...
« En France, il y avait déjà eu un tournant en 2001, avec le premier texte répressif visant directement les free parties adopté sous le gouvernement Jospin. Le mouvement se retrouve forcé à sortir de l'ombre. Les sound systems doivent s'organiser, désigner des interlocuteurs pour répondre aux médias, aller discuter avec les ministères. Bref : faire tout ce qu'ils ne savaient pas faire et qu'ils n'avaient jamais voulu faire. J'étais à Marseille à ce moment-là, on a cherché à se rapprocher d'autres milieux, comme les anarchistes de la Plaine. On a organisé des manifs et on a mêlé nos sonos à celles des autres. On a fait du lien. La répression a produit ce paradoxe qu'elle a obligé une scène qui se pensait largement hors du champ politique à se politiser.
Puis, à partir des années 2010, la free a été rattrapée par les questions de genre et de rapports de domination. À l'origine, le milieu était très masculin, parfois franchement macho. Les nouvelles générations ont commencé à interroger les pratiques, les ambiances, les places assignées à chacun. Aujourd'hui, la fête s'est complètement emparée de ces sujets. C'est bon signe : ça veut dire qu'elle n'est pas reste figée dans les années 1990 ! »
Vous terminez votre livre en disant que tôt ou tard, les acteurs du milieu tombent dans « une sorte de gueule de bois, un sentiment d'échec, de désillusion ou même de trahison ». Pourquoi ?
« Pour aller en free, il faut donner de sa personne. Rien n'y est simple ni garanti. Et c'est précisément cette part d'effort, de risque et d'inconfort qui donne à ces fêtes leur intensité. Mais à l'échelle individuelle, ça a un coût. Les sounds system tiennent rarement plus de cinq ou dix ans.
Et puis, il y a cet univers parallèle, plus libre, plus vivant, qu'on a construit avec l'espoir qu'il déborde, au moins un peu, sur le réel. Alors, quand on comprend que le monde n'a pas vraiment changé, qu'il a même continué à tourner sans nous, la désillusion peut être brutale. Mais beaucoup prolongent l'expérience autrement, chacun à sa manière : en vivant des vies atypiques, en se professionnalisant dans l'événementiel, la technique, le monde de la nuit…
Il y a sûrement là quelque chose de propre à tout idéal. Mais une chose demeure frappante : celui des free a été assez puissant pour faire tenir le mouvement plus de 30 ans. Pour une culture née comme un mouvement de jeunesse, traverser ainsi les générations, se réinventer sans disparaître, c'est vraiment pas mal. »
13.06.2026 à 02:30
Sénégal : la dette se paie en lois homophobes
Le 30 mars dernier, le Parlement sénégalais adoptait une réforme qui durcit la répression contre les homosexuels. Au-delà du conservatisme réel d'une part de la société sénégalaise, les réseaux d'influences impérialistes s'en donnent à cœur joie. « Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. » Perché à la tribune de l'Assemblée nationale sénégalaise, Diaraye Bâ, député de la majorité présidentielle, se réjouit. C'est sous les applaudissements que les prises de paroles s'enchaînent. (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Matthieu Ossona de MendezTexte intégral (1628 mots)
Le 30 mars dernier, le Parlement sénégalais adoptait une réforme qui durcit la répression contre les homosexuels. Au-delà du conservatisme réel d'une part de la société sénégalaise, les réseaux d'influences impérialistes s'en donnent à cœur joie.
« Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays. » Perché à la tribune de l'Assemblée nationale sénégalaise, Diaraye Bâ, député de la majorité présidentielle, se réjouit. C'est sous les applaudissements que les prises de paroles s'enchaînent. Durcir les sanctions contre l'homosexualité était l'une des promesses de campagne du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité (Pastef), au pouvoir depuis 2024. Ce lundi 30 mars, le timing tombe à pic pour promulguer une loi doublant les peines de prison (de 5 à 10 ans), augmentant les amendes et criminalisant la « promotion » et le « financement » de l'homosexualité. Depuis près de trois mois, le gouvernement fait face à une mobilisation étudiante d'ampleur réclamant le paiement des bourses universitaires. Le 9 février, Abdoulaye Ba est tué lors d'une intervention policière à l'Université de Dakar. La situation est explosive.
« La législation morale mobilise à moindre coût l'autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l'anxiété culturelle »
« Les paiements de la dette extérieure consomment désormais plus de 50 % des recettes publiques, analyse la politiste Rama Salla Dieng dans un article pour Afrique XXI1. Rien qu'en mars, ce même mois où la loi anti-homosexualité a été adoptée, le gouvernement a versé 471 millions de dollars à ses créanciers internationaux, en laissant les bourses étudiantes impayées. » Or, une loi de répression de l'homosexualité ça ne coûte pas grand-chose et c'est populaire.
Début février, alors que les étudiants battaient le pavé, une autre affaire s'invite à l'agenda médiatique : 14 hommes, dont des célébrités, sont arrêtés pour « comportement contre nature » (aka homosexualité) et « transmission intentionnelle du VIH ». Le jour de la mort d'Abdoulaye Ba, les prévenus sont déférés devant le procureur. Dans le même temps, la police démantèle un réseau pédocriminel dirigé par un septuagénaire français. Homosexualité, pédocriminalité, VIH... La confusion alimente le débat public. L'opinion en émoi, le gouvernement n'a plus qu'à saisir la balle au bond en sortant son arsenal législatif. « La législation morale mobilise à moindre coût l'autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l'anxiété culturelle », constate Rama Salla Dieng.
Dans les médias français, c'est d'abord la religion2 que l'on convoque pour décrypter cette poussée homophobe. Ce n'est pourtant pas l'argument mobilisé par le gouvernement sénégalais. Pour comprendre le logiciel politique à l'œuvre, le discours du Premier ministre Ousmane Sonko à l'université Cheikh Anta Diop en 2024 est révélateur. Il y développait une profession de foi néo-panafricaine, basée sur la souveraineté monétaire, la remise en cause des bases militaires françaises (celle de Dakar a été rétrocédée en 2024) et des accords pétroliers signés par l'ancien président Macky Sall. Une vision critique, assez populaire, notamment auprès d'une jeunesse en quête de changement.
Ousmane Sonko joue les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européens
On applaudirait volontiers, mais Aminata Mbaye nuance cette verve subversive : « Sonko se dit dans la continuité du panafricanisme des années 1960 alors qu'il ne soutient pas un projet anticapitaliste. » Et quand arrivent les questions culturelles, l'affaire commence à sentir le soufre. Selon Sonko, l'homosexualité va à l'encontre des mœurs africaines : « Il y a des valeurs universelles mais aussi des spécificités qu'il faut respecter. La question liée à ce qu'il est convenu d'appeler les LGBTQ risque d'être le prochain casus belli entre le monde occidental et le reste du globe terrestre. » Pour Aminata Mbaye, à défaut de libérer le pays du joug économique occidental, le Pastef trouve, dans la persécution de la communauté LGBTQIA+, un projet politique à sa mesure. Et pour ce faire, rien de tel que d'instrumentaliser un phénomène réel : l'impérialisme culturel, ou la capacité des anciens empires coloniaux à légitimer leur domination actuelle en imposant leurs valeurs et leur mode de vie.
Le fameux « fardeau de l'homme blanc », celui d'apporter la civilisation au reste du monde, reste tendance. Selon le politiste Joseph A. Massad, la sexualité est un enjeu central dans le projet civilisateur des empires d'hier à aujourd'hui : « Si l'Occident prémoderne s'attaquait au caractère licencieux du monde musulman, l'Occident moderne s'en prend désormais à sa répression des libertés sexuelles. » La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnel. « La communication LGBTfriendly de l'armée israélienne en est un exemple récent, analyse Aminata Mbaye. En mettant en scène des soldats homosexuels, le gouvernement israélien ne fait que souligner en creux l'intolérance supposée de la population palestinienne. Cela permet de justifier la colonisation israélienne comme une mission civilisatrice. » Dans le cas des pays d'Afrique subsaharienne, les États occidentaux conditionnent même leurs aides économiques à la mise en place de programmes d'inclusions LGBTQIA+. Entre 2013 et 2020, par exemple, les gouvernements suédois, danois et canadiens ont alloué ensemble près de treize millions de dollars aux politiques de soutien des minorités sexuelles en Afrique subsaharienne. Résultat : ce paternalisme offre à certains dirigeants africains le prétexte idéal pour maquiller leur rhétorique réactionnaire en combat anti-impérialiste. Ousmane Sonko peut ainsi jouer les libérateurs avec des lois dignes des premiers colons européens.
Pour autant, dans le grand Monopoly colonial que représente l'Afrique pour l'Occident, certaines puissances à l'agenda moins libéral, telles que l'Amérique de Trump, semblent vouloir tirer parti de ce nouvel « anti-impérialisme ». Quelques jours après la promulgation de la loi, Reuters révélait que d'influents groupes sénégalais partisans de cette législation avaient été en contact direct avec MassResistance, une organisation états-unienne qui décrit l'homosexualité comme une menace sanitaire. Encore plus curieux, Rama Salla Dieng note que « le 13 mars, au lendemain de l'adoption de la loi, le Sénégal a signé un accord de coopération sanitaire bilatérale de cinq ans avec les États-Unis – 90,4 millions de dollars – dans le cadre de la stratégie de santé mondiale “America First” de Trump. [...] qui exclut délibérément les cadres de santé sexuelle et reproductive en matière de genre ». Trump sait visiblement récompenser les actes « anti-impérialistes ».
La promotion des libertés sexuelles est devenue le cheval de bataille d'un nouveau messianisme civilisationnel
Le phénomène n'est pourtant que la dernière déclinaison en date d'un scénario ayant eu lieu dans de nombreux pays africains comme l'Ouganda, le Ghana ou encore le Kenya. Selon Rama Salla Dieng, dans toutes ces situations, « des ultraconservateurs du Nord [comme les lobbies anti-avortements et anti-LGBTQIA+ Family Watch ou Citizen Go, ndlr] s'associent à des acteurs locaux pour mener des campagnes visant à faire reculer l'égalité des sexes ». Une triste convergence entre « continent noir et peste brune »3.
Afrique, colonialisme et sexualité
Breaking News, l'Afrique précoloniale n'était ni homosexuelle ni hétérosexuelle. C'est la conclusion des historiens des sexualités Mark Epprecht et Babakar Mbaye. Le continent qui, doit-on encore le rappeler, n'est pas un tout homogène culturellement, a connu historiquement des « régimes sexuels » variés avec des formes de sexualités entre personnes de même sexe tolérées, voire intégrées dans les sociétés. Babakar Mbaye évoque notamment les témoignages des premiers colons au Sénégal : « L'ethnographie criminelle d'Armand Corre en 1894 représente la nudité et licence sexuelle des populations de la fin du XIXe siècle à Saint-Louis, au Sénégal, comme traditionnelle. »4 Autre exemple : le terme wolof de goor-jigeen est une notion ancienne qui désignait une forme spécifique de non-binarité. Les goor-jigeen occupaient autrefois une place rituelle importante dans certaines cérémonies comme les mariages ou les accouchements. Avec l'imposition du régime sexuel hétéropatriarcal de l'Occident colonial, les anciennes traductions du mot – « hommes-femmes » ou « ni hommes ni femmes » – sont remplacées par la notion occidentale (et péjorative) d'homosexuel.
13.06.2026 à 02:30
Formation-robot
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? « Alors... Un super moyen d'évaluer les élèves, c'est de faire des quizz via internet ! » Du fond de la pièce, je bouillonne. Comme un ancien réflexe, j'ai adopté ma posture de (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Mona Lobert, Échec scolaireTexte intégral (752 mots)
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
« Alors... Un super moyen d'évaluer les élèves, c'est de faire des quizz via internet ! » Du fond de la pièce, je bouillonne. Comme un ancien réflexe, j'ai adopté ma posture de mauvais élève. À moitié affalé sur ma chaise, de côté, histoire d'avoir l'air peu concerné et de pouvoir jeter un œil par la fenêtre. Je suis en formation pour les profs contractuels de lettres-histoire. La seule de l'année où je suis convoqué. Elle ne dure que deux heures en plein mois de mai. Un peu tard non ? Après avoir couru derrière un bus que j'ai finalement raté, j'arrive avec vingt minutes de retard. Ils en sont encore aux présentations des heureux·ses convoqué·es : « Cette année, je bosse sur deux lycées en même temps, l'un dans les quartiers Nord, l'autre dans le sud. C'est une galère de transport. Je connais pas trop mes collègues », raconte un contractuel au look de rockeur qui a l'air bien sympa. Un autre, un peu paumé, renchérit : « Je viens de commencer il y a trois semaines. J'ai récupéré une classe de Terminale, c'est le stress pour le bac et mes collègues n'ont pas l'air de vouloir m'aider. » Je capte la chance que j'ai, et j'ai un peu honte de me présenter sans donner l'air de dire : « Moi j'ai une chatte de ouf, les classes sont dédoublées, mes collègues c'est des sangs, ils m'ont donné tous leurs cours et ça fait trois ans que je me planque dans le même lycée. Le proviseur ne connaît toujours pas mon nom et y'a des super muffins à la cafét ! »
On passe au thème de la formation : les évaluations. Soudain, me voilà en prise avec une haute perception de la réalité. Derrière le voile des apparences sympathiques, je vois mes congénères tels qu'iels sont. La formatrice est un robot : « Les évaluations, c'est très important, bip bip, cela permet aux élèves de savoir où ils en sont, bip bip, il faut en faire régulièrement, fin ». Évidemment, il y a un premier de la classe pour raconter ses exploits : « Moi, je fais des évaluations différenciées en fonction du niveau des élèves. Les bons, les moins bons et les gogols. Je bosse toutes les nuits jusqu'à 4 heures du matin. L'autre fois, je me suis surpris en train de corriger des copies en dormant et la provi est amoureuse de moi. » Même la formatrice-robot cherche à le calmer : « Travailleur dévoué, il n'est pas nécessaire de vous détruire la santé, votre job est surtout de discipliner ces ignorants, pas d'en faire des génies. »
Elle continue : « Il existe un outil infaillible pour évaluer ces incapables sans qu'ils aient à apprendre à construire un argumentaire : les quizz. Je sous-traite l'explication à une vidéo. » Grosso modo : « Les quizz permettent aux élèves de s'auto-évaluer sans que vous ayez besoin d'intervenir pour leur donner les réponses. Les meilleurs quizz proposent des réponses intelligentes et personnalisées. Les élèves pourront évaluer leur progression à l'aide de diagrammes. » Comme une envie de me pendre. Une formation pour apprendre à nous auto-remplacer par des quizz intelligents. Suis-je aussi condamné à devenir un robot ?
06.06.2026 à 02:30
Moteur, silence sur les prolos
À Cannes, tandis que la tribune « Zapper Bolloré » réunit des milliers de membres de l'audiovisuel français, la crème de la crème refuse encore de politiser ses rôles, quand bien même elle incarne des figures de la lutte contre le fascisme. Sans surprise, la culture bourgeoise continue de faire son cinéma. D'ordinaire, le Festival de Cannes nous hérisse le poil par sa déconnexion avec le monde réel. Mais cette année, un remous inédit a fait paniquer les nantis. À la veille de l'ouverture (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Culture, Georges DebanneTexte intégral (2043 mots)
À Cannes, tandis que la tribune « Zapper Bolloré » réunit des milliers de membres de l'audiovisuel français, la crème de la crème refuse encore de politiser ses rôles, quand bien même elle incarne des figures de la lutte contre le fascisme. Sans surprise, la culture bourgeoise continue de faire son cinéma.
D'ordinaire, le Festival de Cannes nous hérisse le poil par sa déconnexion avec le monde réel. Mais cette année, un remous inédit a fait paniquer les nantis. À la veille de l'ouverture de la 79e édition du festival (ironiquement né en 1939 pour contrer le fascisme de la Biennale de Venise de Mussolini et Hitler), plus de 600 professionnel·les du 7e art ont dégainé l'arme favorite de la gauche institutionnelle : la tribune véhémente. Paru dans Libération le 11 mai, le texte dénonce « une uniformisation des films » et « une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif » par l'ignoble Bolloré et son groupe Vivendi, propriétaire de Canal+.
Ah ça y est, les bourgeois·es de gauche ont enfin réalisé que les fachos s'étaient accaparé les moyens de production culturels
Les portes étaient déjà bien enfoncées. Mais l'ogre d'extrême droite n'est jamais rassasié : après s'être jeté sur la télé et l'édition, Canal+ a acquis 34 % d'UGC1 en octobre 2025, visant le contrôle total d'ici 2028. Désormais, celui qui se définit comme « démocrate-chrétien » contrôle d'une main de fer toute la chaîne du cinéma, du financement à la distribution en passant par la production. De quoi inquiéter ses acteur·ices les plus « radicaux », comme Juliette Binoche ou Robin Renucci. Ah ça y est, les bourgeois·es de gauche ont enfin réalisé que les fachos commencent à s'accaparer les moyens de production culturels. Spoiler alert pour les révolutionnaires du tapis rouge, tout de même : l'uniformisation de la production cinématographique ne date pas de Bolloré. La culture légitime, donc bourgeoise, propage le mépris de classe, ingrédient précieux à l'extrême droite pour s'épanouir, depuis la naissance du cinéma.
Canal+ est le pilier du cinéma français : il représente 43 % des apports des diffuseurs et a cofinancé 47 des 52 films aidés par le Centre national du cinéma (CNC) en 2023. L'an dernier, le groupe s'est engagé à allouer jusqu'à 170 millions par an au 7e art. Le piège refermé, l'idéologie sauce Bollo n'a plus qu'à se propager. Puis, le collectif « Zapper Bolloré » a dégainé sa tribune. En quelques jours, la liste des signataires monte de 600 à 3 400. Pour le patron de Canal+, Maxime Saada, la qualification supposée de « crypto-fasciste » ne passe pas. Il l'a décidé, le groupe ne travaillera plus avec celleux qui ont osé mordre la main qui les nourrit. Allez hop, tout le monde sur « liste noire ». Propagande par le fait ? Chez Canal+, la liberté d'expression s'arrête devant les portes du bureau du chef.
Un chantage qui poussera l'acteur Jean-Pascal Zadi à rétropédaler avec une phrase déjà culte, que l'on croirait tirée de l'une de ses comédies : « J'avais mal lu. » Faut bien bouffer. Côté syndicats, la CGT Spectacle et la Ligue des droits de l'Homme, plus droites dans leurs bottes, ont attaqué Canal+ en justice le 23 mai pour discrimination. Pas de quoi gâcher la fête cependant. Le 79e Festival de Cannes, toujours plus gonflé aux capitaux de la pub et de la com', s'est déroulé sans encombre et les riches de gauche ont pu couronner les films les plus méritants. Comme l'écrit le journaliste de Frustration Magazine Rob Grams : « Apprécier et valoriser certains films permet à la bourgeoisie de se distinguer de la vulgarité de la cinéphilie populaire. »
« Elle n'est pas un peu orientée, votre question ? » Jean Moulin 2026, l'acteur Gilles Lellouche, sourcille à la question d'un journaliste du média en ligne Paroles d'honneur sur la nécessité de combattre le Rassemblement national pour ne pas trahir le célèbre résistant qu'il incarne à l'écran. Non, non, pour la Croisette – et donc pour tout le pays –, le bon goût voudrait que Jean Moulin reste dans son rôle de figure bien lissée du patrimoine français. N'allez pas nous enquiquiner avec la guerre, la politique et, surtout, la lutte des classes. C'est ce mécanisme invisibilisé que Rob Grams dissèque dans son essai Bourgeois Gaze (Les Liens qui libèrent, 2026). Transposant le concept de « male gaze » (le « regard masculin ») de Laura Mulvey, le journaliste démasque la mainmise des classes privilégiées sur les représentations sociales au cinoche, qui permettent de légitimer leur domination.
Quand la fiction consent à filmer les pauvres, ce n'est jamais pour filmer la lutte, mais pour susciter la pitié
Nombreux sont les exemples, comme le film Athena (2022) de Romain Gavras, emblématique d'un « riot porn » dépolitisé. Ce long-métrage enchaîne les plans spectaculaires d'une émeute, mais sans aucun regard critique sur la question de la classe. Avec une volonté d'esthétiser la violence, le réalisateur met en scène une idéologie viriliste et guerrière, où les insurgé·es ne tiennent pas de discours articulé. Rob Grams l'affirme : Romain Gavras filme la banlieue comme Cnews, une « masse hurlante et bestiale », au destin tragique. « La tragédie rassure la bourgeoisie », continue-t-il : ce mode de récit transforme les causes sociales et politiques en fatalité.
Le constat chiffré de l'auteur est sans appel. Les riches dominent. Sans blague. Au moins 70 % des réalisateur·ices français·es viennent des classes supérieures estime l'essayiste. Et un quart d'entre elleux a des parents qui viennent elleux-mêmes du cinéma. Seul·es 10 % des cinéastes sont des enfants d'employé·es ou d'ouvrier·es. Selon le collectif 50/50, les CSP+ squattent 74 % des rôles, alors que les classes populaires, qui représentent la moitié de la population, n'en incarnent que 26 %. Plus de la moitié des intrigues se déroulent dans un Paris peuplé de cadres et d'artistes.
« Apprécier et valoriser certains films permet à la bourgeoisie de se distinguer de la vulgarité de la cinéphilie populaire »
Les ouvrier·es ou caissier·s ? Invisibles, ou relégué·e·s à des stéréotypes dans des comédies lourdingues. Quand la fiction consent à filmer les pauvres, ce n'est jamais pour filmer la lutte, mais pour susciter la pitié. Les caméras montrent la misère sans nommer l'exploitation ou proposer de voie d'émancipation. Un symptôme de la maladie bourgeoise : les riches possèdent les moyens de production et ce sont elleux qui occupent les postes décisifs dans l'audiovisuel.
Pour la postérité, on ne retient que les réalisateur·ices, tandis que les centaines de travailleur·euses, souvent bien prolos, restent dans l'ombre. Le travail salarié, officiel ou déguisé, est rarement traité dans les longs-métrages. La difficulté ? Rendre intéressantes des tâches ennuyantes et répétitives. Eh non, bosser, ce n'est pas du grand spectacle, c'est chiant. Par contre, les réalisateur·ices adorent filmer la police ou la guerre ! Que ce soit dans Bac Nord, Athéna ou Les Misérables, les « bavures policières » sont couvées par le regard des cinéastes parce « c'est dur d'être flic ». Ouin ouin. Jamais on n'évoque le racisme structurel de l'institution policière ou les violentes répressions des mouvements sociaux.
Le coup de projecteur de Rob Grams est évidemment bienvenu même si l'analyse n'est pas nouvelle. Un article de la revue Contretemps2rappelle que la critique féministe intégrait déjà celle de l'idéologie bourgeoise. Les autrices y rappellent aussi la lutte des prolos anti-impérialistes et féministes du cinéma contestataire des années 1970-1980 contre les représentations dominantes. L'essai de Rob Grams n'en reste pas moins efficace et on ne peut pas l'accuser d'élitisme. Exit le jargon pédant des petits rats de la salle noire.
Le cinéma est l'un des éléments majeurs de la formation de la perception des masses, rappelle Rob Grams dans les chaussons du philosophe Walter Benjamin. Ce dernier considérait, dès le début du XXe siècle, le 7e art comme un espace légitime de lutte par son pouvoir émancipateur. Une prophétie qui s'est réalisée au début des années 1970 à Besançon. Après une longue grève, les ouvrier·es de l'horloger Lip s'emparent des machines et s'auto-organisent pour continuer à faire tourner l'usine. Des réalisateur·ices de renom se rameutent pour tourner des documentaires engagés. Dorénavant expert·es dans l'art de se réapproprier les moyens de production, les travailleur·euses prennent la caméra, s'installent dans le fauteuil de réal' pour documenter par elleux-mêmes leur quotidien d'affranchi·es. Autogestion rime avec auto-représentation. Pourtant, la postérité ne retiendra que les productions et les noms des réalisateurs Chris Marker et Christian Rouaud… Un vrai film est un film d'auteur, pas de prolo. Merci la « si engagée » Nouvelle vague. Une destinée tellement téléphonée, qu'on n'en ferait même pas un navet pour nourrir les cochons qui, comme chacun sait, sont comme les bourgeois.
1 Anciennement Union générale cinématographique, groupe audiovisuel d'exploitation production et distribution de films. Troisième réseau de salles le plus important en France.
2 « Le Gaze à l'état fumeux. Sur “bourgeois gaze” de Rob Grams », Occitane Lacurie et Clémentine Meyer (04/03/2026).
06.06.2026 à 02:30
Teknival : les caissons de la résistance
Alors que le gouvernement durcit son arsenal législatif contre les free parties, des dizaines de milliers de teufeurs se sont retrouvés au Teknival 2026. Reportage au cœur d'une fête devenue espace de résistance, entre revendications politiques, solidarité et volonté farouche de rester libre. Il est 4 heures du matin ce vendredi 1er mai 2026, les grenouilles coassent et les rossignols chantent. Le premier convoi pénètre sur le champ de tir militaire, et la lune, encore pleine, veille sur (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Culture, Le dossierTexte intégral (3893 mots)
Alors que le gouvernement durcit son arsenal législatif contre les free parties, des dizaines de milliers de teufeurs se sont retrouvés au Teknival 2026. Reportage au cœur d'une fête devenue espace de résistance, entre revendications politiques, solidarité et volonté farouche de rester libre.
Il est 4 heures du matin ce vendredi 1er mai 2026, les grenouilles coassent et les rossignols chantent. Le premier convoi pénètre sur le champ de tir militaire, et la lune, encore pleine, veille sur le Polygone de Bourges, en passe de devenir pour quelques jours une « Zone autonome temporaire ». Une « TAZ » comme on dit en anglais, un concept verbalisé dans les années 1980 par Hakim Bey, dans un ouvrage éponyme publié en douze langues. L'écrivain-poète et « anarchiste ontologiste » autoproclamé pensait-il devenir une référence internationale dans le milieu de la free party ?
En camion, camping-car, en voiture ou à pied, les teufeurs se rassemblent pour célébrer leur grand-messe annuelle : le Teknival. La liberté en étendard, ils viennent de tout le pays, et au-delà, par dizaines de milliers, pour construire en quelques heures une microsociété autogérée, qui porte en son sein les valeurs de partage, de bienveillance, de solidarité et de sincérité. Ici, l'entrée est gratuite, la donation est libre, et il n'y a pas de physio pour dire : « Toi, tu rentres, toi tu rentres pas. »
Refuser que la fête soit une marchandise, c'est dans l'ADN de la free
Les teufeurs, des bisounours ? Pas loin. Des pacifistes, en tout cas. Et qui ramassent leurs déchets, en plus. À mille lieues du cliché stigmatisant qu'aiment à propager les médias mainstream.
Cette année, on célèbre la 33e édition du « FrenchTek » à Cornusse, un village de 226 habitants près de Bourges. La proximité avec la préfecture du Cher n'est pas un hasard. La ville sera capitale européenne de la culture en 2028. Culture qui inclut la free party, par la récente inscription des musiques électroniques au Patrimoine culturel immatériel français de l'Unesco. Au même titre que la haute couture française, la tapisserie d'Aubusson, ou le fest-noz breton. Bourges est aussi un clin d'œil au ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, natif du coin. Le terrain, lui, appartient à la Direction générale de l'armement (DGA). Un symbole antimilitariste fort dans le contexte géopolitique actuel.
Un « rassemblement exclusivement festif à caractère musical », c'est comme ça qu'est définie la free party dans la loi 1133 adoptée en première lecture le 9 avril par l'Assemblée nationale. Sur une proposition de la députée Horizon Laëtitia Saint-Paul, le Palais Bourbon entend durcir les sanctions relatives à ces fêtes libres et gratuites se déroulant le temps d'une nuit ou de quelques jours dans un bâtiment désaffecté, un champ, une clairière, un terrain militaire… D'après le rapport Dumont de 2008, si elles sont considérées comme « non déclarées », donc « illégales », c'est parce que leurs demandes sont systématiquement suivies d'un refus.
« C'est dans les petites free parties que naissent les sound systems qui en grandissant deviendront organisateurs des Teknivals de demain. »
Alors que l'amendement Mariani à la loi sur la sécurité quotidienne post attentats du 11 septembre 2001 avait fait basculer le monde de la free party dans l'illégalité à partir de 500 personnes, la PPL 1133 abaisse la jauge à 250 personnes, prévoit six mois de prison et 30 000 euros d'amende pour les organisateurs, 1 500 pour les participants – contre 135 actuellement. Dissuasif.
Sur la route, mon copilote s'inquiète : « C'est dans les petites free parties que naissent les sound systems1 qui, en grandissant, deviendront organisateurs des Teknivals de demain. Dans un grand rassemblement comme celui-ci, on est assez nombreux pour que les forces de l'ordre soient débordées, alors que dans une petite free réunissant 300 personnes, c'est facile de verbaliser tout le monde. Si ces petits événements meurent, c'est la fin de notre culture. » Même la crème de la scène légale des musiques électroniques s'inquiète du passage de cette loi dans une tribune2].
Marque d'un acharnement liberticide, le projet de loi RIPOST de Laurent Nuñez « visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l'ordre public, la sécurité et la tranquillité des citoyens », et qui met dans le même panier free parties, rodéos sauvages, consommation de protoxyde d'azote, narcotrafic et violences dans les stades, est encore plus sévère. Dans ce contexte, le Teknival 2026 goûte fort la contestation.
Le trajet nocturne a été long. Mais teufeur rime avec détermination. En découlent des scènes improbables comme celle d'une personne en fauteuil roulant, bardé de matos de camping, se faisant tirer par une moto sur une départementale, au beau milieu d'une file interminable de camions. La TAZ commence ici. Comme lors de tout Teknival, le lieu a été tenu secret le plus longtemps possible, et le trajet rythmé par un jeu du chat et de la souris perdu d'avance pour les forces de l'ordre. Car « rien n'arrête un peuple qui danse », selon le mot d'ordre des teufeurs. Surtout quand il rassemble entre 20 000 et 40 000 personnes.
Au sommet d'une immensité de verdure berrichonne baignée par les premières lueurs du jour, personne ne chôme. À peine descendue des camions, l'orga est sur le pont. Les structures s'élèvent, les décors prennent forme, les poids lourds continuent d'affluer et les chapiteaux se dressent au doux son des marteaux-piqueurs. « Les punks ne sont pas morts », peut-on lire sur la façade d'un sound system monté par des organisateurs d'à peine 25 ans. Impossible d'en douter. Car la free, c'est aussi l'univers de la débrouille, l'incarnation du « do it yourself ».
« Beaucoup d'entre nous ont commencé à traîner en free dans une période de recherche d'identité, et c'est dans ce milieu qu'on a appris les bases de l'électricité, du son, de la lumière, de la menuiserie. On fabrique de toutes pièces nos décors et nos murs de son », nous confie un organisateur. Des compétences, des savoir-faire, une expertise, acquis en free party, qui ont permis à des jeunes de trouver du travail dans le spectacle vivant ou l'événementiel. Pourtant, ils continuent toute l'année de consacrer leur temps libre à l'organisation de free parties, pour l'unique plaisir de faire danser les gens. Et à leurs frais. Des sound systems passionnés, et non rémunérés, qui savent qu'à la sortie, tout leur matériel sera saisi. Refuser que la fête soit une marchandise, c'est dans l'ADN de la free.
Pendant l'installation, la journée défile doucement pour le public. Le flux d'arrivées victorieuses est incessant. À dix dans une Clio, ou huit sur une palette tirée par un tracteur tondeuse. La moyenne d'âge est basse, les tenues aussi classiques qu'improbables, les accents chantent. Un village géant prend forme, avec ses rues et ses croisements. Certains font la sieste, d'autres promènent leur chien, jouent aux cartes ou aux fléchettes à l'arrière d'un camion mieux équipé qu'un studio parisien, remplissent des grilles de mots croisés et font connaissance avec leurs voisins. « On a du thé et du café si vous voulez. Et on a installé des toilettes sèches. N'hésitez pas à les utiliser », par-ci. « Eh, les voisins, vous n'auriez pas une carotte pour les lasagnes ? » par-là. Calé en mode camping à l'arrière d'un sound system, on cherche encore les criminels qui font tant trembler la République.
Fin de journée, vient le moment que tout le monde attend. Les basses se mettent en branle et leurs vibrations commencent à faire trembler le sol. C'est parti pour une nuit de son répétitif dont la fréquence rappelle, selon les musicologues, les battements du cœur d'une mère qui berce son enfant encore à l'état de fœtus.
Le Teknival n'est ni plus ni moins que la version moderne d'une immense fête de village, avec ses treize murs de son, son cinéma sauvage, ses guinguettes, ses foodtrucks, ses attractions. Un espace d'expression artistique rare, où il y a à boire, et à manger : crêpes, frites, pizza, hot-dogs, salades de fruits... En général, du fait maison et le tout en circuit court : la gnôle de pays, le cidre breton, la bière artisanale. « La free party, c'est la réappropriation de notre terroir et de nos savoir-faire. La free, c'est la France. On ne peut pas laisser ça aux mains de l'extrême droite », clame Charka, bob sur la tête, assis sur sa chaise de camping. Hissés haut un peu partout, des pavillons pirates et antifascistes flottent dans le ciel bleu. Un camion surmonté d'un lance-flamme crache des bulles de savon. On déambule comme sur un marché estival. Sur les stands improvisés, beaucoup de choses sont à prix libre ; des plants de tomate, des Nokia 3310, et même des pavés pour contrer la PPL 1133.
Le samedi, de 14 heures à 16 heures, les sound systems coupent le son. Un moment de repos et de nettoyage, utile et nécessaire. On s'enfile un plateau d'huîtres Marennes-Oléron, un verre de vin blanc et on se pose sous le chapiteau de la radio libre qui émet en bonne pirate sur tout le secteur. Le public échange sur ce qui peut être amélioré : la gestion des déchets, de l'hygiène, le bien-être des chiens, la relation avec les médias, les violences policières ou comment restaurer un dialogue avec l'État. Le collectif Techno plus intervient sur la réduction des risques (RDR) liés à la consommation de drogues.
Le fonctionnaire de mairie qui sniffe discrètement son rail avant d'entrer en réunion n'a pas à se cacher en free party : on ne juge pas les consommateurs
Les violences sexistes et sexuelles (VSS) sont aussi abordées ; les victimes sont systématiquement prises en charge (ce qui n'est pas toujours le cas en discothèque). Oui, il y a des dysfonctionnements en Teknival, comme dans toute micro-société de 40 000 personnes. Mais toutes les bonnes volontés se rejoignent pour les régler. C'est ça, l'autogestion.
Thème récurrent : l'avenir du mouvement. « Ce teknival est une manifestation radicale. Et ce terrain, il vaut mieux y danser que le bombarder ! » lance un intervenant. Le public acquiesce. Le collectif Tekno AntiRep, né en 2022 en réaction à la répression du mouvement free party en Italie, porte une parole militante : « Notre volonté est de redonner de la voix aux sounds. » Les médiateurs font tourner des petits papiers, les participants y inscrivent leurs doléances. Sylvain, ancien organisateur, insiste : « Avant, il n'y avait pas de répression comme aujourd'hui. Il va falloir s'organiser, mais ce ne sera jamais la mort de la teuf. » Entre deux averses, des stratégies se profilent pour organiser une forme de résistance.
Des chaînes d'info en continu aux colonnes de la presse quotidienne régionale, on s'insurge. Le préfet du Cher déplore l'arrivée des teknivaliers sur un terrain militaire jugé « très dangereux » par la présence d'éventuelles munitions non explosées. On viendrait même d'y découvrir un obus ! Les barrières du Polygone sont pourtant ouvertes jour et nuit. Ici, pas de fils barbelés, et à en juger par la hauteur de l'herbe, les lieux sont entretenus par des véhicules agricoles. Sur Cnews, on dénonce « trois jours de chaos ». Pascal Praud réclame l'ouverture de prisons pour y enfermer les teufeurs. Pas sa pire idée : enfin un lieu légal pour se rassembler et s'organiser. On accuse le Teknival de perturber la faune locale avec de la musique, elle qui vit le reste de l'année au rythme d'essais de tirs militaires.
Question sanitaire : la teuf, ce repaire de drogués, une image à la dent dure. Oui, de la drogue circule au Teknival. Comme dans le reste de la société. Mais le fonctionnaire de mairie qui sniffe discrètement son rail avant d'entrer en réunion n'a pas à se cacher en free party. On ne juge pas les consommateurs. Ils sont même aidés par les 150 bénévoles des onze collectifs RDR présents sur le site. « Beaucoup de personnes ont décroché grâce à la free en trouvant un accompagnement dans ce milieu, qu'ils n'ont pas trouvé à l'extérieur », raconte un habitué.
Les habitants des environs, eux, ne se plaignent pas. « On n'a jamais d'animation chez nous ! Si ça peut recommencer, ça me dérange pas ! Qu'ils reviennent, ils seront les bienvenus ! » lance Simone, 92 ans, à la caméra de RMC. Interrogé par Le Berry républicain, Marc Trompat, épicier à Bengy-sur-Craon depuis 34 ans, a vu ses ventes exploser, et se dit « très content d'avoir vu autant de participants ».
Aux clichés des médias de masse, on préférera ceux, plus esthétiques, de la photographe militante Talesofrave, venue poser son expo malgré la météo capricieuse. Teufeuse depuis 12 ans, la jeune femme immortalise et documente la réalité de la free party, souhaitant « laisser des traces face à l'effacement institutionnel ». Régulièrement témoin de la violence des forces de l'ordre envers les participants, elle dénonce une « impunité insupportable », notamment en 2021 lors de la répression du Teknival de Redon en Bretagne, organisé en hommage à Steve Maia Caniço, décédé le soir de la Fête de la musique 2019 à Nantes, suite à la charge violente de CRS l'ayant propulsé dans la Loire.
« À la base, je viens d'un milieu de droite hyper catho et c'est en teuf que j'ai pu me politiser et sortir de schémas qui ne me correspondaient pas »
À son instar, Kamilla, cheffe de projet et membre de Tekno AntiRep, l'affirme : « La teuf a sauvé ma vie. » D'un apéro rap à La Villette un samedi après-midi, elle a atterri à 21 ans en free party, et y a trouvé une famille. « En mode bébé teufeuse, je n'avais rien prévu. Tout le monde s'est occupé de moi, m'a donné de l'eau, à manger, des pulls, laissé dormir dans une tente. À partir de cette soirée, c'est devenu mon monde, ça a comblé le vide qu'il y avait dans ma vie. Je me suis toujours sentie en marge. À la base, je viens d'un milieu de droite hyper catho et c'est en teuf que j'ai pu me politiser et sortir de schémas qui ne me correspondaient pas. » Antoine, ingénieur, est venu d'Avignon : « Il n'y a pas de criminel ici, juste des gens qui veulent se rassembler et danser. C'est potentiellement le dernier Teknival, aussi gros, aussi beau, avec autant de personnes. On n'a pas de thune, mais on est prêt à claquer nos économies et à faire six heures de route pour venir ici, car c'est le seul moment de l'année où on peut se retrouver avec des gens qui nous rendent heureux, où personne ne va nous juger. »
Des bals populaires interdits sous le régime de Vichy aux free parties, le pouvoir ne cesse de réprimer le rassemblement des corps, se parant d'un drap moralisateur obscène. Ah, qu'il était bon, le temps du confinement, quand seule la bourgeoisie pouvait s'octroyer le droit d'ôter le masque lors de soirées mondaines au Palais Vivienne à 400 euros le dîner, en toute impunité, caviar et champagne à la clé.
Dimanche 3 mai au soir, un camion grappin entasse dans sa benne les déchets rassemblés au croisement des allées, les sound systems résonnent encore et tiendront la butée le temps des négociations entre préfecture et médiateurs. 600 gendarmes attendent les participants sur quatorze points de contrôle. On est arrivé avec « l'angoisse de jouer la dernière danse », comme dirait le Dj Equinoxe, œuvrant dans le « légal », mais venu mixer en signe de protestation pour rendre à la free ce qu'elle lui a donné.
À l'issue du Teknival, la totalité du matériel de son sera saisie. Les participants restés sur le site pour faire place nette seront dégagés par les autorités. Mais on dira des teufeurs dans les médias qu'ils sont sales. Les chiffres de la préfecture bégaieront. 63 armes saisies. Probablement des Opinels destinés au pâté et au saucisson. Les témoignages d'abus de pouvoir des autorités se multiplieront. Les collectifs de RDR seront dénigrés une énième fois par les pouvoirs publics, et certains de leurs bénévoles verbalisés alors qu'ils bénéficient d'une immunité légale pour leur action d'intérêt général. Pourtant, selon le collectif Tekno AntiRep, les chiffres prouvent, comme d'habitude, que le bilan sanitaire du Teknival ne se situe pas en marge de la moyenne nationale de celui des gros festivals. En grande partie grâce aux « RDR ». Selon la Fédération addiction, la répression ne fera que rendre plus clandestins ces événements, « compliquant l'accès des secours et des professionnels de santé ».
Chaque week-end du mois de mai verra ensuite fleurir les démonstrations de force de l'État afin d'empêcher plusieurs free parties ; en Lozère, dans le Morbihan, en Ile-et-Vilaine... Dans un communiqué, la Ligue des droits de l'Homme (LDH) dénonce « l'augmentation de la répression des rassemblements festifs », et annonce saisir la Défenseure des droits.
Adoptée sans surprise par le Sénat le 26 mai, la loi RIPOST est un « choc d'autorité » selon Laurent Nuñez. Ce ne sont plus six mois, mais deux ans de taule que risquent les poseurs de son, barmen de guinguette et même l'agriculteur prêtant de bon cœur son terrain pour que jeunesse se passe. Six mois de prison et 7 500 euros d'amende pour les participants. Les tribunaux déjà engorgés apprécieront. Laurent Nuñez suggère même de « mettre à la charge des organisateurs le coût des forces de l'ordre ». La sénatrice Muriel Jourda (LR) l'appuie : « L'aspect financier est majeur, à la fois punitif et préventif », arguant que tout organisateur saura qu'il « risque d'être endetté jusqu'à la fin de ses jours ». Bonjour à toi, racket étatique…
Dans leur communiqué post Teknival, les organisateurs mettent pourtant en avant leur « volonté claire d'instaurer un dialogue ». Et concluent par ces mots : « Cela fait plus de trente ans que la free party existe malgré les innombrables attaques dont elle a fait l'objet. Elle n'a jamais plié. » Rendez-vous est ainsi donné l'année prochaine, entre deux tours d'élection.










