16.03.2026 à 16:26
Décathlon K.O. par abandon face à Oxygène
Empêcher la construction d'un méga centre commercial porté par Décathlon, mission impossible ? Après sept ans de lutte, de réunions, de mobilisations, de recours judiciaire, le collectif Oxygène a réussi à faire plier le géant du sport à Saint-Clément-de-Rivière. La BD Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin) raconte leur combat acharné. C'est une histoire qui commence par une balade et qui s'achève par une victoire. En 2014, à Saint-Clément-de-Rivière, dans l'Hérault, un couple (…)
- CQFD n°246 (novembre 2025) / BouquinTexte intégral (559 mots)
Empêcher la construction d'un méga centre commercial porté par Décathlon, mission impossible ? Après sept ans de lutte, de réunions, de mobilisations, de recours judiciaire, le collectif Oxygène a réussi à faire plier le géant du sport à Saint-Clément-de-Rivière. La BD Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin) raconte leur combat acharné.
C'est une histoire qui commence par une balade et qui s'achève par une victoire. En 2014, à Saint-Clément-de-Rivière, dans l'Hérault, un couple découvre un panneau d'enquête publique. Le promoteur ? Décathlon, bien décidé à bétonner 24 hectares de terres agricoles pour construire un « village du sport et du bien-être ». De quoi provoquer de l'urticaire à plus d'un voisin. Très vite, l'inquiétude se transforme en colère, puis en organisation. Le collectif Oxygène voit le jour : tracts, réunions, recours juridiques, pétitions, alliances avec les associations et la Confédération paysanne… Les déceptions s'enchaînent, mais les militant·es ne lâchent pas l'affaire. Pendant sept ans, la résistance s'invente, se consolide, se transmet. En 2021, coup de théâtre ! Après des années d'attente, le dernier espoir du collectif se réalise : les terres sont reconnues comme agricoles, et surprise, Décathlon jette l'éponge.
Cette lutte, Laure Lavigne Delville et Aurélien Pascal Commeiras la racontent dans Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin, 2025), une bande dessinée documentée et joyeuse. Les deux auteur·ices, enfants du coin, connaissent le terrain et ses paysages. Leur récit restitue avec précision l'épaisseur d'une bataille locale : ses réunions de cuisine, ses moments de découragement, mais aussi ses éclats de rire et sa solidarité. Le dessin rond et coloré d'Aurélien Pascal Commeiras offre un ton chaleureux à cette épopée du quotidien. Laure Lavigne Delville, formée aux politiques environnementales, apporte une rigueur précieuse dans le traitement des enjeux d'aménagement du territoire. Le résultat : un récit accessible, pédagogique et vivant, où l'humour allège la technicité des démarches juridiques.
Ce qui frappe surtout, c'est la transformation collective que produit la lutte. On y voit des voisin·es devenus militant·es, des familles qui découvrent le pouvoir de dire non, et une intelligence collective qui se tisse au fil des réunions et des recours. Loin des clichés du militantisme héroïque, le livre célèbre la persévérance : celle qui finit, à force de patience, par faire plier un géant économique. En ces temps de résignation forcée et de reculs écologiques, cette victoire rappelle une évidence : les luttes locales peuvent gagner. Et qu'à défaut d'arrêter toutes les bétonneuses du monde, on peut commencer par un champ près de chez soi.
14.03.2026 à 00:30
« Miser sur les municipales, c'est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre »
Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien. Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ? « Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Georges Debanne, Le dossierTexte intégral (1664 mots)
Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien.
Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ?
« Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en réalité rien à voir avec le communalisme tel qu'il a été pensé et expérimenté historiquement. Il existe trois séquences historiques où le communalisme a été élaboré : dans le mouvement ouvrier et socialiste français entre 1848 et 1871, dans les années 1990 avec la pensée socialiste et libertaire de Bookchin, et enfin, dans le mouvement kurde au Rojava mené par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sous le leadership d'Abdullah Öcalan, lui-même influencé par Bookchin. Par ailleurs, les Gilets jaunes, avec l'appel de Commercy en 2018, se sont aussi revendiqués de Bookchin et inspirés du Rojava. Ces différentes expériences avaient un horizon politique commun, bien qu'il y ait des singularités propres à chacune.
Donc lorsque la FI revendique un “nouveau communalisme”, sans aucune référence ni ancrage dans ces expériences, c'est une pure auto-proclamation et, finalement, un non-sens total, car que peut valoir un “nouveau communalisme” alors que le communalisme dans toutes ses déclinaisons est ignoré ? »
Mais, en dehors de cette absence de références, la proposition politique insoumise a-t-elle un rapport avec le contenu du communalisme ?
« Sur le plan politique, le communalisme émerge au XIXe siècle à partir du constat critique que la démocratie représentative dépossède le peuple du pouvoir politique. Ce pouvoir, monopolisé par l'État, est entre les mains de professionnels de la politique (et des partis), donc d'une petite élite très masculine et blanche. L'objectif du communalisme est au contraire de mettre en place un système politique alternatif où le pouvoir serait entre les mains de l'ensemble des citoyens. Ce nouveau régime populaire, réellement démocratique et non-professionnel est une remise en question totale du régime représentatif.
De la Commune de 1871 à Bookchin, le régime politique du communalisme est fondé sur l'autonomie et l'auto-gouvernement des communes organisées à partir d'assemblées populaires de démocratie directe, et liées les unes aux autres dans une confédération de communes à l'échelle de tout le territoire. Pour que le pouvoir soit réellement aux mains des citoyens dans les communes, il faut qu'il n'y ait rien au-dessus d'elles. Donc, pas d'État. C'est ce qui a intéressé de nombreux militants et observateurs du Rojava, ou du Chiapas auquel il est souvent associé : un peuple peut s'organiser politiquement en dehors et autrement que dans l'État-nation.
Or la FI est profondément étatiste : elle met l'État au-dessus des communes. Elle entend donc couler le principe du communalisme dans les institutions du régime représentatif et de l'État souverain, ce qui, à nouveau, liquide tout le contenu et l'intérêt du communalisme. Ce que propose la FI à l'échelle locale, ce n'est pas du communalisme, mais du municipalisme, et encore un municipalisme d'un genre bien particulier. »
En quoi le « municipalisme » se distingue du communalisme ?
« Le municipalisme ne propose pas un régime politique différent de la démocratie représentative. Il vise à renforcer le pouvoir des communes face au pouvoir central de l'État pour leur donner une certaine indépendance vis-à-vis de lui. Récemment, on a pu observer un regain d'intérêt pour ce courant politique, avec l'émergence d'un “néo-municipalisme”, en Espagne en 2015, qui a tenté de gouverner la municipalité de Barcelone en s'appuyant sur les mouvements sociaux. Il a ensuite été repris en France de manière un peu affadie avec les listes citoyennes qui se sont multipliées lors des élections municipales de 2020, puis en 2026. L'idée est d'élargir la démocratie locale en permettant à des citoyens hors partis politiques de participer aux politiques publiques locales. Mais toujours sans remettre en cause le cadre du régime représentatif.
« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique »
La FI reprend la dimension “participative” de ce municipalisme (avec un droit de veto des conseils de quartier, des plateformes permettant aux citoyens de proposer des lois ou un droit de révocation des élus) mais jamais celle de l'indépendance des localités face au pouvoir central. Au contraire, la FI cherche à renforcer sa logique partisane, avec derrière un objectif : créer des bastions dans les municipalités qui serviront de bases de soutien au programme et à la probable candidature de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles. La stratégie de LFI relève donc d'un municipalisme bien spécifique, qu'on peut qualifier de “municipalisme d'État”. »
En cela, la FI dévoie le sens profond du communalisme alors que, selon vous, il y aurait une discussion importante à avoir entre les différentes versions du communalisme, en particulier entre la version de Bookchin et celle du communalisme socialiste tel qu'il fut pensé au XIXe siècle.
« Oui. Au XIXe siècle, le communalisme a émergé dans les milieux socialistes à travers la quête d'une révolution sociale dans laquelle la commune devait jouer un rôle central. Mais par “commune”, les socialistes n'entendaient pas du tout la municipalité d'aujourd'hui. La “commune” était vue comme un espace territorial d'organisation du travail avec un logiciel socialiste, c'est-à-dire radicalement différent de l'organisation capitaliste du travail. Cette organisation, comme le pré-socialiste Fourier l'envisagea le premier, serait basée sur des communautés autonomes de production et de consommation de biens et de services, c'est-à-dire sur l'association solidaire des travailleuses et des travailleurs et de toutes leurs fonctions sociales (agriculture, industrie, transport, logement, éducation, santé, culture). Mais après la répression de juin 1848 par l'État bourgeois, les ouvriers socialistes comprennent qu'ils ne peuvent construire cette organisation socialiste du travail sans se préoccuper de politique et sans dépasser l'État bourgeois autoritaire. C'est là qu'émerge la perspective d'une autonomie politique des communes fondée sur les assemblées populaires législatives en démocratie directe, dont la vocation est de se substituer à l'État représentatif. Le communalisme ouvrier reposait donc sur des communes à la fois démocratiques mais aussi socialistes (ou “communistes” chez plusieurs membres de la Première Internationale avant la Commune).
Ce dernier aspect n'a pas échappé à Marx dans La Guerre civile en France à propos de la Commune lorsqu'il a dit de celle-ci qu'elle était “la forme politique enfin trouvée de l'émancipation économique du travail”. En outre, il a souligné le rôle important que jouait la propriété communale de la terre, l'association du travail entre paysans et l'auto-gouvernement de la commune par les habitants. Marx fait ainsi le lien entre les communes paysannes pré-capitalistes européennes, les communes ouvrières du XIXe siècle et les communes paysannes des pays du Sud global qui luttaient contre le capitalisme colonial. Tout cela définit finalement le communalisme comme une voie post-capitaliste et post-étatique.
Bookchin, lui, n'est pas remonté à cette émergence du communalisme. Il n'en a retenu que l'aspect politique en délaissant le caractère socialiste ou “post-capitaliste” de l'organisation du travail dans la commune. »
Et quelles sont les stratégies concrètes aujourd'hui en France pour faire advenir une forme de communalisme ?
« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique. Quand vous avez l'idée de briser le régime représentatif, pourquoi attendre de se faire légitimer par lui en gagnant les élections municipales ? C'est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre. Mener cette stratégie en l'absence de mouvements sociaux forts parallèles, c'est risquer d'être pris dans l'inertie des institutions municipales, comme cela a été le cas du néo-municipalisme espagnol.
Si on se rattache plutôt au communalisme comme voie post-capitaliste et post-étatique qui passe d'abord par la construction de communautés de production et de consommation, la stratégie devient tout autre. Elle peut renvoyer aujourd'hui à la pratique des “communs”, quand ils visent à transformer la production et l'organisation du travail. Des assemblées communales d'autogouvernement populaire pourraient s'ériger sur cette base pour former de véritables contre-institutions, plutôt que sur la base des municipalités, qui sont des institutions préformées par l'État, et nous ramènent finalement à lui. »
14.03.2026 à 00:30
Place au carnaval des écoles d'art outragées
Après l'ouverture d'une enquête judiciaire demandée par le ministre de l'Intérieur en personne, Laurent Nuñez, à la suite d'une performance artistique dénonçant les violences policières à la Haute école des arts du Rhin-Mulhouse (HEAR), les écoles d'art et de design se mobilisent partout en France pour apporter leur soutien. Une heure après le début de la performance carnavalesque des beaux-arts de Mulhouse, quelques retardataires sont venus se joindre aux festivités : trois policiers. (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Georges Debanne, CultureTexte intégral (1013 mots)
Après l'ouverture d'une enquête judiciaire demandée par le ministre de l'Intérieur en personne, Laurent Nuñez, à la suite d'une performance artistique dénonçant les violences policières à la Haute école des arts du Rhin-Mulhouse (HEAR), les écoles d'art et de design se mobilisent partout en France pour apporter leur soutien.
Une heure après le début de la performance carnavalesque des beaux-arts de Mulhouse, quelques retardataires sont venus se joindre aux festivités : trois policiers. Alertés par la maire de la ville, Michèle Lutz (Les Républicains), ces policiers à la réactivité exemplaire sont venus faire les premières constatations. Les faits reprochés ? La mise en scène d'une piñata en forme de voiture de police. Une fois éventrée, elle répandait des articles de presse recensant les violences policières françaises mais aussi internationales de ces dernières années.
Une piñata en carton, voilà ce qui fait trembler la droite et l'extrême droite depuis le 29 janvier. Michèle Lutz publie un court extrait vidéo de la performance artistique qu'elle juge « outrageante » sur ses comptes Facebook et Instagram. Elle fait part de sa « totale désapprobation sur ces faits graves, dans un établissement d'enseignement supérieur, financé massivement par des fonds publics, dont ceux de la Ville de Mulhouse ». Dans la foulée, la conseillère municipale Rassemblement national (RN) Christelle Ritz demande l'arrêt des subventions publiques attribuées à la HEAR (25 000 euros). Bruno Retailleau, président des Républicains, partage la vidéo sur X et commente : « Voilà où mène l'idéologie d'extrême gauche qui gangrène une partie de nos institutions. » Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur qui réagit dans un tweet (supprimé depuis), soutient : « Il ne faut pas laisser passer cette idéologie anti-flics. »
Suite à ces attaques politiques et médiatiques qui touchent de plein fouet la HEAR, les étudiant·es solidaires d'écoles d'art et de design redoublent de créativité et mettent en place leur propre événement : le carnaval des écoles d'art outragées. D'Annecy en passant par Lyon puis Nantes et Rennes jusqu'à Bordeaux pour finir à Nice, le carnaval ne cesse de défiler partout en France.
Le samedi 14 février, la festivité a eu lieu aux beaux-arts de Marseille (Inseamm). Banderoles de soutien, sifflets en bouche, chants antifascistes, applaudissements, tous les coups étaient permis pour interrompre le discours de lancement des portes ouvertes 2026 prononcé par la présidente de l'école, Inge Linder-Gaillard. Devant un amphithéâtre bouche bée, les jeunes artistes ont reproduit la performance initiale – à la différence que la piñata marseillaise ne représentait pas une voiture de police mais un bateau des garde-côtes.
Dans un contexte de drames successifs en mer Méditerranée classée comme la route migratoire la plus meurtrière au monde, l'action artistique de l'Inseamm pointait du doigt la passivité voire la potentielle complicité de la police des frontières française et européenne. Au micro, ils et elles ont également rappelé le communiqué des étudiant·es en lutte de la HEAR, soulignant « la décontextualisation, la désinformation et la récupération d'une œuvre dénonçant les violences policières ».
Thelma*, étudiante en deuxième année, explique que cette action « est en lien direct avec les revendications de la rue ». Elle rappelle que « là où en école d'art on tape sur des piñatas, les camarades issu·es de minorités racisées et de genre sont quotidiennement mis en danger par les garant·es mêmes de l'ordre et de la justice », et voit la contestation comme un devoir culturel : « La lutte au sein des écoles d'art, elle est historique ! » La jeune étudiante donne l'exemple de mai 1968 avec la grève des beaux-arts de Paris et ses « images en lutte » mais aussi, plus récemment, la lutte contre la menace de fermeture de l'école d'art d'Angoulême (EESI) en 2022, les occupations suite à l'annonce de coupes budgétaires des beaux-arts de Tours et Angers en 2023 ou encore la mobilisation inter-écoles au moment de la réforme des retraites. « Il y a un sentiment global que nos luttes ne doivent pas se cantonner uniquement à nos besoins et nos subventions. Nous voulons faire partie de l'écosystème contre la montée du fascisme. » Elle précise que le collectif ne va pas s'arrêter à une piñata et souhaite se syndiquer.
Une fois l'action finie, la présidente de l'Inseamm Inge Linder-Gaillard, reprend la parole : « De manière objective, il s'agit du droit de la liberté de création et d'expression », faisant référence à la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine. Elle rappelle que l'Association nationale des écoles d'art (AndÉA), dont elle fait partie, a apporté son soutien à la HEAR dans un communiqué qui stipule que « les écoles d'art et de design sont des lieux où s'élaborent des formes, des gestes et des pensées critiques ». Reste à suivre attentivement cette affaire : la piñata nouveau symbole de la bataille culturelle contre l'extrême droite ?
* Prénom modifié
14.03.2026 à 00:30
Bien dormir avant la guerre nucléaire
« Le droit international ne peut pas devenir un totem d'immunité pour ceux qui le bafouent matin, midi et soir. » Petit jeu : de qui donc peut bien parler Gabriel Attal ? Serait-ce de son allié génocidaire israélien, celui qui invoquait son droit à éliminer une « menace existentielle » pour justifier ses attaques sur l'Iran ? Eh non, pensez-vous ! C'est à celles et ceux qui dénoncent ces mêmes bombardements que le secrétaire général de Renaissance s'adresse. Bombardements bien sûr menés de (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / ÉditoTexte intégral (509 mots)
« Le droit international ne peut pas devenir un totem d'immunité pour ceux qui le bafouent matin, midi et soir. » Petit jeu : de qui donc peut bien parler Gabriel Attal ? Serait-ce de son allié génocidaire israélien, celui qui invoquait son droit à éliminer une « menace existentielle » pour justifier ses attaques sur l'Iran ? Eh non, pensez-vous ! C'est à celles et ceux qui dénoncent ces mêmes bombardements que le secrétaire général de Renaissance s'adresse. Bombardements bien sûr menés de concert avec les États-Unis. Et de poursuivre, chevaleresque : « La finalité, ça doit être la démocratie en Iran, le pouvoir aux Iraniennes et aux Iraniens et le désarmement effectif de ce régime sanguinaire. » En voilà un bel arsenal idéologique. De quoi préparer le terrain à une myriade d'« actions défensives » de l'armée française dans la région, toute liée qu'elle est par ses accords militaires avec les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït. La guerre pour la démocratie donc. Un vieux tube des années 2000, que même les États-Unis ne font plus semblant de jouer. Le ministre américain de la Défense, Pete Hegseth ne s'embarrassait pas de le dire : « Plus de règles stupides de combat, plus de bourbier visant à construire une nation, pas un exercice de construction de démocratie. »
On vous le dit sans détour : la mort d'un chef d'État – et d'un leader religieux – et a fortiori d'un tyran comme l'ayatollah Ali Khamenei – n'émeut guère la troupe d'anarcho-machins et de trotskas-bidules du local de CQFD. On se rappelle trop bien de ses massacres, à commencer par ceux des soulèvements de son propre peuple en janvier dernier. Comme toujours, c'est aux côtés et en soutien de celui-ci qu'on se place, pour son émancipation. Et pas du côté de ceux qui tolèrent une énième intervention impérialiste américaine au Moyen-Orient, dont les motivations, comme en Afghanistan, en Irak ou en Syrie, sont toujours économiques. Ni « défense » ni « guerre propre » : à l'heure où l'on écrit ces lignes, 500 morts sont comptabilisés par les médias iraniens, dont 108 élèves d'une école primaire de filles au sud du pays.
Alors aux gros titres français qui préfèrent parler de « régime décapité », et aux quelques politicard·es qui commencent timidement à s'« inquiéter » des dommages collatéraux : la guerre entraîne toujours des morts, de la violence et des destructions. Et ce sont toujours les civils qui morflent. Maudite soit la guerre !
[Un peu effarée, la rédac' s'est permis une pause devant les vidéos des influenceur·euses exilé·es dans les monarchies du Golfe et bloqué · es à Dubaï faute d'avions. Paniqué·es, perche à selfie en main. Paraîtrait même que le fisc les attend sur le tarmac d'Orly…]
09.03.2026 à 14:25
La lutte des classes est dans la bergerie
Dans les alpages comme dans les plaines, les gardiennes et gardiens de troupeaux, exploité·es et sous-payé·es, voient rouge. Le mythe d'une paysannerie unie a fait son temps : les salarié·es agricoles s'organisent en syndicat pour construire le rapport de force. Le 11 février dernier, la foire agricole annuelle de Saint-Martin-de-Crau réunit une nouvelle fois le petit monde du pastoralisme de la plaine de La Crau, près d'Arles. Haut lieu de l'élevage ovin, la plaine, fertile en hiver, voit (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Eloïse PardonnetTexte intégral (1884 mots)
Dans les alpages comme dans les plaines, les gardiennes et gardiens de troupeaux, exploité·es et sous-payé·es, voient rouge. Le mythe d'une paysannerie unie a fait son temps : les salarié·es agricoles s'organisent en syndicat pour construire le rapport de force.
Le 11 février dernier, la foire agricole annuelle de Saint-Martin-de-Crau réunit une nouvelle fois le petit monde du pastoralisme de la plaine de La Crau, près d'Arles. Haut lieu de l'élevage ovin, la plaine, fertile en hiver, voit ses milliers de bêtes quitter les lieux au début de l'été pour transhumer dans les Alpes. En estive, des gardien·nes de troupeaux prennent alors le relais. Bâton en main, béret sur la tête et sifflotant. Quelle joie de se consacrer à ce métier vieux comme le monde ! Sauf que…
« Cette année encore, on est présents à la foire de Saint-Martin-de-Crau pour faire porter notre voix. » Entre concours d'ânes de Provence et de brebis Mérinos d'Arles, les gardien·nes de troupeaux – berger·es, vacher·es et chevrier·es – ont tenu à faire passer un message : « On est ici parce que les conditions de travail, d'emploi et d'accueil des gardiens de troupeaux sont trop souvent en dehors de tout cadre légal et surtout trop souvent indignes. » Au micro, Salomé*, une jeune bergère qui exerce depuis quatre ans. Une allure timide mais, sur l'estrade, sa voix ne tremble pas : « Nous, bergers salariés, on est essentiels pour la survie des fermes. Sans nous, les exploitations ne tournent pas. Et malgré ça, on peut à peine vivre de notre travail. Comment ça se fait ? »
Depuis sa structuration en 2019 en Ariège, le SGT – affilié à la CGT – a rapidement essaimé
Ce qui se joue ici, devant les mines agacées des gros éleveurs de La Crau, c'est une lutte pour rendre visible un système d'exploitation des travailleur·ses agricoles et revendiquer de meilleures conditions de travail. Parce qu'être gardien·ne de troupeaux, c'est cocher à peu près toutes les cases de l'emploi précaire : contrats saisonniers, salaires ridicules et heures supplémentaires non payées, hébergements insalubres, pénibilité non compensée… Alors que le fantasme autour d'un monde paysan unifié qui partagerait les mêmes difficultés est brandi en étendard par tous les syndicats agricoles patronaux ces derniers temps1, le Syndicat des gardien·nes de troupeaux (SGT), dont Salomé se fait la porte-parole ce 11 février, entend briser cette image et reconstruire un rapport de force en faveur du salariat agricole.
Depuis sa structuration en 2019 en Ariège, le SGT – affilié à la CGT – a rapidement essaimé. Son acte de naissance ? Un ras-le-bol partagé, résumé avec cynisme sur les tracts distribués à la foire agricole : « Derrière une belle brebis se cache souvent un·e salarié·e exploité·e. » Lise, chevrière dans le sud de la France, raconte : « Aujourd'hui, on dépend d'une convention collective nationale qui ne reconnaît pas les spécificités de notre métier, et d'avenants qui créent des disparités dans chaque département. C'est la loterie : chaque éleveur fait à sa sauce et chaque berger fait comme il peut. » Claire, bergère dans les Hautes-Alpes chaque été depuis six ans, ajoute : « Les critères classant de la convention collective laissent les employeurs évaluer arbitrairement leurs fiches de poste. Forcément, il y a un fossé entre le travail réel et sa reconnaissance salariale. »
Résultat : des salarié·es déclaré·es 35 heures par semaine pour travailler en réalité plus du double, des gardes qui durent jusque seize heures sans interruption, du chantage pour faire signer des feuilles de temps et de paies trafiquées. Tous·tes racontent une même expérience de la précarité, qui s'étend jusqu'aux conditions d'hébergement et de sécurité. Salomé témoigne d'une situation vécue par une camarade, embauchée comme bergère en 2023 : « Elle a dû monter dans un alpage alors même que ses employeurs savaient que le captage d'eau n'était pas aux normes. Et elle s'est intoxiquée assez gravement. »
Comment alors faire de cette expérience commune de l'exploitation un moteur de conscience de classe ? Pour Claire, la difficulté réside dans le manque de reconnaissance de la profession : « On n'a pas d'observatoire du métier, donc on n'a pas de chiffres. On ne sait même pas combien on est. » Elle poursuit : « On a aussi très peu de données sur les accidents et les morts au travail. Alors qu'il y en a chaque année. » Difficile aussi de créer de la solidarité et un élan de lutte dans un métier caractérisé par l'isolement et les carrières courtes. Selon Claire, « une carrière de berger, c'est en moyenne trois ans pour les femmes, cinq ans pour les hommes ». Julien, gardien depuis près de quinze ans dans les Pyrénées, confirme : « Les conditions sont tellement pourries qu'il n'y a personne qui reste se battre pour les améliorer. Tu passes deux ans où tu es passionné, un an où tu commences à te péter des trucs partout et les deux dernières années, tu as envie de te barrer et trouver une porte de sortie. » L'usure des corps, Salomé peut en témoigner, elle qui à 24 ans dit déjà souffrir des genoux. La faute aux kilomètres et au dénivelé parcourus dans les montagnes, pendant des semaines et par tous les temps.
« Les conditions sont tellement pourries qu'il n'y a personne qui reste se battre pour les améliorer »
Une autre explication se trouve dans l'invisibilisation des salarié·es par les syndicats agricoles, y compris par la Conf'. Dans un entretien à la revue Nunatak, une bergère explique : « Dès qu'on te parle de “collectifs paysans” […], derrière tu as des petits exploitants et des petits propriétaires, et donc ceux-là aussi participent à l'invisibilisation des salariés agricoles parce que leurs intérêts et leurs enjeux, ce n'est pas une lutte de classes, mais c'est la concurrence avec les gros exploitants. Ils déplacent le curseur de la conflictualité, et nous, on n'existe pas là-dedans. »2 À trop vouloir se réclamer d'un même « monde paysan », les exploitant·es – même petits – laissent sciemment de côté la question de savoir qui possède les moyens de production (elleux) et qui doit vendre sa force de travail (pas elleux). Évaporé, le sujet du salariat agricole.
Pour Julien, la mission du SGT est donc claire : replacer le curseur de la conflictualité au bon endroit. « On est vraiment un syndicat de lutte. On cherche à être revendicatif et classiste », affirme-t-il. Pour cela, le SGT applique une analyse matérialiste aux rapports de production dans le pastoralisme, et plus largement dans le secteur agricole. En découle une stratégie de lutte à plusieurs niveaux. D'abord, transformer une condition commune, l'exploitation, en un collectif organisé. Pour Claire, le SGT continue à progresser en ce sens : « Il y a encore quelques années, mettre le sujet du syndicat sur la table c'était hyper clivant. Aujourd'hui je vois des personnes qui étaient réticentes au début qui ont rejoint le mouvement. Et ça marche ! Les éleveurs flippent parce qu'ils se rendent compte qu'ils ont quand même intérêt à se démarquer pour attirer des gens à travailler pour eux. »
Ensuite, il s'agit de se réapproprier le droit du travail. Cela passe par de la formation comme celle que propose Lise lors de la foire agricole de Saint-Martin-de-Crau. Elle y dévoile les dessous de la convention collective et détaille mille et une façons de ne pas se faire avoir lors des négociations de contrat avec les éleveur·ses. Cela passe aussi par le travail de fond mené par le syndicat dans les commissions paritaires des départements et surtout au national : « Nous on demande un cadre qui soit clair dans nos contrats d'embauche. On a un métier qui est hyper spécifique, on a des chiens et des équipements à payer. On demande donc une convention collective qui garantit des niveaux de salaires et des indemnités cohérents, et qui protège tout le monde de la même façon. Ça suffit de faire reposer ça sur la force individuelle de négociation. » Sans surprise, la FNSEA continue d'y faire obstruction par tous les moyens.
Enfin, il faut élargir la lutte « pour créer un rapport de force suffisant pour les faire céder », selon Claire. Ouvrier·es agricoles, travailleur·ses de l'agro-industrie, chômeur·euses, précaires saisonniers et intérimaires… Une joyeuse bande qu'il est temps de rassembler dans un même élan contre le système qui divise et exploite. Et face aux haters de la foire agricole, Salomé conclut : « À celles et ceux qui nous reprochent d'être hors sol et de tuer le métier, on affirme au contraire qu'on a bien les pieds sur terre. Ce métier on l'aime. Mais ça suffit de manger sur notre dos. »
* Tous les prénoms ont été modifiés.
À noter ! Prochain rendez-vous du SGT-PACA à Marseille le 10 mars 2026.
1 FNSEA, Coordination rurale, Confédération paysanne. Lire « Classe paysanne : unie mais à quel prix ? », dans CQFD n°249 (février 2026).
2 Lire « Confusion paysanne », dans Nunatak n°11 (janvier 2026).




